Chardonnette

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Chardonnette ! Voilà un nom frais et riant, qui sent le Nord à une lieue. Le drame dont Chardonnette, pour son malheur, est la principale actrice, se passe dans la petite ville de Condé-sur-l'Escaut, avec sa physionomie d'autrefois, ses mœurs originales et ses merveilleux trésors de couleur locale. C'est un plaisir de voir rire, boire et s'égayer aux dépens du voisin les loustics de la Capelette ! Charles Deulin décrit les joyeuses farces de ces bons drilles, et l'action de son livre ne perd rien, tant s'en faut, à être ainsi encadrée dans ces pittoresques descriptions ! Chardonnette, la fille d'un cafetier de Condé, a reçu de Dieu une beauté ravissante, une voix mélodieuse et des qualités distinctives. Elle ne manque pas d'amoureux. Mais, hélas ! l'imprudente jette son dévolu sur un bellâtre de la localité, aspirant au notariat, le sieur Hector Lefèvre. Ce vaniteux godelureau va violemment abuser de la pauvre et naïve Chardonnette. Il ne remue ni mains ni pattes pour réparer plus tard son outrage. Chardonnette, le roman, est une chronique des « amours de petite ville » et une peinture des mœurs du Nord à la fin XIXe siècle. C'est un constat de la réalité quotidienne et une série de portraits provinciaux fort ressemblants : un vrai roman du Nord.


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Date de parution 29 octobre 2013
Nombre de visites sur la page 48
EAN13 9782365752084
Langue Français

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Charles Deulin
Chardonnette
À mon ami
Charles Delcourt,
Bourgeois de Condé-sur-l’Escaut.
Tu m’as quelquefois demandé d’écrire l’histoire de notre petite ville. La voici. Elle se résume presque entièrement dans celle de Chardonnet te Carillon, que nous avons connue au bon temps, au temps où les vieilles mœurs n’avaient pas encore achevé de disparaître.
Je l’ai contée simplement, sans autre souci que de dire la vérité. Les gens de Condé n’ont pas l’esprit plus mal fait que ceux de Paris. Il ne leur déplaira point qu’on les ait montrés tels qu’ils étaient alors, avec leurs défau ts et leurs qualités.
Condéen de naissance, Flamand de cœur, tu aimes d’u n si grand amour notre joli clocher espagnol, que jamais tu n’as voulu le perdre de vue. C’est pourquoi je te dédie ce livre, à toi, mon camarade d’enfance et mon meilleu r ami.
CHARLES DEULIN
er Paris, le 1 septembre 1871
I
Dans la petite ville de Condé, au centre d’un îlot formé par l’Escaut, la Hayne, la Haynette et les watergangs d’un château-fort qui se rt aujourd’hui d’arsenal, se trouve un carrefour qu’on appelle le carrefour de la Capelette.
Ce nom lui vient, selon les uns, d’une chapelle dét ruite par les boulets de Louis XIV ; selon d’autres, et cette opinion paraît la plus acc réditée, d’une grande niche ou chapelette qui décorait la façade d’une maison situ ée à l’angle des rues de l’Escaut et de l’Arsenal.
Au siècle dernier, cette maison était, dit-on, cell e du révérend Charles Lemaire, chanoine de la collégiale Notre-Dame et curé de Con dé, lequel, déguisé en arlequin, baptisa Mlle Clairon dans un bal masqué, et fut l’u n des exécuteurs testamentaires de Jean-Augustin Dubreucq, marchand salinier, dont il sera parlé dans la suite de cette histoire.
À l’époque où elle commence, en 184., le carrefour de la Capelette avait pour habitants cinq ou six bons compères, dont la gaieté a passé e n proverbe dans le canton. Ce n’étaient point de grands personnages, car l’un éta it tailleur, l’autre ébéniste, le troisième drapier, le quatrième carioteux... j’ai voulu dire tourneur ; et ainsi de suite ; mais parlez à un Condéen de Polydore, Nanasse, Rousseli, Baïoque, Tuné, Carillon, vous verrez son visage s’épanouir, et il ne tarira plus sur les pla isants tours que les « wiseux » de la Capelette jouaient à leurs concitoyens.
On les nommait ainsi d’un mot rouchi qui signifie o iseux, parce que, assis sur les billes de bouleau, à la porte de Tuné, les wiseux s’oublia ient volontiers à dauber les pauvres diables qui leur tombaient sous la main.
Tous les jours que Dieu fait, ils se promenaient, a près le dîner, en fumant leur pipe, sur les remparts de la ville, et on se disait, en les v oyant rire : « Bon ! voilà la Capelette qui s’amuse. On entendra parler de quelque chose. »
Ils choisissaient d’ordinaire les villages voisins pour théâtre de leurs malices. Ils s’y rendaient ensemble les jours de fête, autrement dit s de ducasse, et leur bonheur était de s’y faire passer pour des gens simples et d’esprit borné.
Là, le plus sérieusement du monde, ils entamaient e ntre eux, sur les choses de la campagne, les conversations les plus saugrenues. Le s villageois ne tardaient pas à y fourrer le nez pour se moquer de l’ignorance des bo urgeois. De propos en propos, les bourgeois les amenaient doucement à se disputer.
Des mots on en venait aux coups, et rarement les bo nnes gens quittaient le cabaret sans que tout y fût sens dessus dessous.
Leurs plus belles farces étaient celles qu’ils se f aisaient à eux-mêmes. On se rappelle encore le tour pendable qu’ils jouèrent à Baïoque, quand ils le présentèrent, dans un cabaret de Vicq, comme un fou en traitement, qu’ils s’étaient chargés de promener et de distraire.
Baïoque, qui ne se doutait de rien, commença par s’ étonner de la façon dont les paysans le regardaient en chuchotant.
Il en demanda la cause ; on lui fit des réponses év asives. Il montra de l’humeur ; on affecta de lui parler en le câlinant. Il se fâcha ; les paysans en crurent davantage que sa tête déménageait. À force de vouloir le calmer, ils finirent par l’exaspérer au point qu’il brisa tout, chopes et canettes.
On ne put jamais tirer les Vicquelots d’erreur, et, depuis lors, quand ils rencontraient Baïoque dans les rues de Condé, ils se détournaient et passaient à distance. C’est ainsi que, sans avoir jamais lu Rabelais ni Molière, les wiseux de la Capelette renouvelaient les « petites dyableryes » du bon Panurge et refais aient Monsieur de Pourceaugnac pour leur amusement personnel.
Leurs espiègleries n’allaient pas, comme on le voit , sans quelques horions, mais les horions n’engendraient jamais de brouille. On lavai t les yeux pochés, et le lendemain on se revoyait amis comme devant.
Sur le bruit de leur bonne humeur et de leur bon ac cord, un directeur des charbonnages de Thivencelles, nouvellement arrivé dans le pays e t, par conséquent, peu au fait des habitudes flamandes, manifesta un jour à Nanasse le désir de trinquer avec la Capelette. La compagnie résolut de se rendre le dimanche suiva nt à Thivencelles.
Par malheur, c’était le dimanche de la Fête-Dieu ; nos gens faisaient alors partie de la garde nationale ; ils avaient dans la matinée escor té la procession et absorbé, avant de se mettre en route, chacun une quinzaine de pintes de bière. Comme le soleil piquait et qu’ils étaient en uniforme, ils allèrent par étapes , de cabaret en cabaret.
Arrivés à Thivencelles, ils dépêchèrent Nanasse et Rousseli pour prévenir M. le directeur que la Capelette était réunie au Petit-Pâ té. Les quatre autres s’attablèrent. En devisant, Carillon, sans penser à mal, remarqua tou t haut que les épaulettes jaunes seyaient bien à Polydore, lequel était caporal des voltigeurs.
Or, Polydore avait une idée sur les femmes en génér al, qui faisait qu’il était jaloux de la sienne. Il répondit de travers. Une querelle se mon ta. Bref le directeur, à son entrée, trouva Polydore, Carillon et Baïoque aux prises. Tu né fumait philosophiquement sa pipe dans un coin. Nanasse et Rousseli se jetèrent entre les combattants ; ils attrapèrent chacun un coup de poing et en rendirent quatre.
Quand, de guerre lasse, les amis s’arrêtèrent, M. l e directeur avait disparu. Pourtant ils ne rentrèrent en ville qu’au brun soir. Polydore av ait perdu ses épaulettes et Carillon les
basques de son habit.
Tuné et Carillon étaient les rois de la bande et fo rmaient, au moral comme au physique, une vivante antithèse. Tuné, surnommé le Carioteux, parce qu’il fabriquait des rouets ou cariots à filer, était grand, sec et pâle. Il avait de longs bras, de longues jambes, un long nez et l’air triste : on eût dit un héron. Il y ava it toujours dans son atelier, à la portée de sa main, un volume dépareillé de Jean-Jacques, le seul auteur qu’il connût.
Il était tourmenté d’une gastrite et sujet, chaque fois qu’il se grisait, à d’affreux cauchemars. Il s’en débarrassait en faisant diète d urant quinze jours, et bientôt il se grisait de plus belle.
Ce n’était pas le moyen de guérir ; mais Tuné avait pris l’habitude de son mal et il prétendait que, quand il n’était pas malade, il ne se portait pas bien.
On ne l’avait jamais vu rire et il débitait les fac éties les plus drôles de l’air d’un croque-mort. Il était garçon et voulait mourir tel, quoiqu ’il aimât les femmes ou peut-être parce qu’il les aimait. C’était, tout compte fait, un phi losophe et sous sa folie se cachait un fond de bon sens qu’avaient peu entamé les séduisants pa radoxes de Jean-Jacques.
Carillon, près de Tuné, figurait assez bien un tonn eau de bière près d’une perche à houblon. Il était court de jambes et large de buste ; il avait le visage rond, rose et frais d’un baby et la physionomie si joviale, que Tuné se ul pouvait le regarder sans rire. Tuné avait plus d’esprit, Carillon plus de gaieté.
Un soir, au théâtre, comme on jouait un mélodrame, au moment le plus pathétique, on vit apparaître au balcon un gros petit homme à vent re démesuré, à face joufflue, avec une énorme paire de moustaches, des besicles d’arge nt, un tricorne et un catogan. Le premier qui remarqua cette singulière figure n’en p ut détacher ses yeux et la montra à ses voisins. Bientôt tous les regards se détournère nt de la scène pour se fixer sur l’étrange personnage que nul ne reconnaissait.
Soudain une voix s’écria : « C’est Carillon ! » En un clin d’œil, une fusée de rires mal étouffés parcourut la salle et gagna jusqu’aux acte urs. Carillon regardait la scène avec le plus grand sérieux. Enfin, la salle entière éclata en bravos formidables. Carillon, satisfait, salua gravement et fit signe aux acteurs de continu er la pièce.
Carillon exerçait le métier de cordonnier, un assez pauvre métier, comme on sait, et sans sa femme qui passait sa vie à lui prêcher misè re, jamais il ne serait parvenu à joindre les deux bouts. Les joyeusetés de Carillon faisaient le désespoir de sa femme.
Grande, mince et rêche, j’ignore pourquoi Mme Caril lon avait épousé ce gros bonhomme, si ce n’est pour prouver que l’amour, com me la folie, concilie les contraires. Le principal défaut de son caractère était l’ambiti on ; elle séchait sur pied du chagrin de n’avoir pas trois mille francs de rente, et représe ntait à la lettre ce que, dans le pays, on appelle une « dépiteuse ».
Elle espérait bien les posséder un jour, et même da vantage, grâce à la « Grande Héritance », autrement dite la succession de Jean-A ugustin Dubreucq, de qui nous
avons déjà parlé. Le riche marchand salinier, mort célibataire en 1746, avait laissé ses biens mobiliers et immobiliers à des collatéraux, à charge de conserver et de rendre les immeubles à leur quatrième génération.
Or, en 1792, la loi qui abolissait les substitution s avait déclaré propriétaires définitifs les héritiers alors existants, qui s’étaient, dit-on, h âtés de céder leur part, pour une « pièce de pain », aux gros bonnets de la ville.
Dans cette version, leurs arrière-petits-fils n’ava ient plus rien à réclamer. Ils n’en persistaient pas moins à revendiquer leurs droits, prétendant que la plupart de ces biens avaient été détournés par les fidéicommissaires aid és d’hommes de paille, et que leurs aïeux n’avaient même jamais été mis en possession.
À les en croire, une grande partie des maisons de C ondé et des terres du canton étaient détenues sans titres, et appartenaient à la Grande Héritance. Les tribunaux allaient sous peu être saisis de l’affaire et ne manqueraient pas de faire rendre gorge aux fils des spoliateurs.
Les bonnes gens vivaient entretenus dans cette espé rance par une manière d’avocat crotté, nommé Panafieu, qui les exploitait, et qui, à force de leur répéter : « C’est pour bientôt ! », avait fini par attraper en ville le so briquet de Me Pourbientôt.
Mme Carillon représentait à elle seule une branche de la fameuse succession, et elle en rebattait sans cesse les oreilles de son mari, d ont la coupable indifférence aigrissait encore son humeur.
De ce couple mal assorti était née une fille que, m algré l’opposition de Tuné, son parrain, Mme Carillon avait voulu baptiser du nom u n peu recherché de Lucienne. Mme Carillon se montrait fière de sa fille, et elle n’a vait pas tort. À six ans, Lucienne était la plus charmante blondine qui jamais ait élevé de pet its autels dans les rues de Condé, et poursuivi les passants de l’antique formule : « Pou r l’autel de la Vierge ! »
Elle avait l’air à la fois doux et espiègle, et tou te la Capelette en raffolait. Ils l’emmenaient souvent, le dimanche, à la campagne et s’amusaient à lui apprendre de vieilles chansons qu’elle chantait d’une jolie voix claire et argentine. Son frais gazouillement lui avait valu le surnom de Chardonne tte, qui, dans le langage du pays, se dit pour chardonneret. La gentillesse et la vivacit é de Lucienne donnaient assez bien l’idée du gracieux et pétulant oiseau.
À douze ans, Chardonnette passait pour un prodige. Sa supériorité sur ses compagnes était telle que, le jour de sa première communion, M. le curé s’était vu forcé de la mettre, quoique fille d’un cordonnier, à la place d’honneur , et que, chaque année, à l’école de Mlle Lepreux, elle remportait tous les prix sur les demoiselles les plus riches de Condé.
Ces demoiselles n’avaient même pas la consolation d e l’éclipser par la toilette : Mme Carillon, à qui rien ne coûtait quand il s’agissait de Chardonnette, s’imposait des privations inouïes pour tenir sa fille à peu près s ur le même pied que ses condisciples. D’ailleurs, si sa toilette était plus modeste, Char donnette avait ce don charmant de parer
sa toilette.
À seize ans, bien qu’elle n’eût pas terminé son édu cation au pensionnat de Bon-Secours, Mlle Carillon était la plus jolie fille de Condé et la mieux instruite. Elle savait lire, écrire et broder comme un ange. Il ne lui manquait qu’un talent : elle ne touchait pas du piano. Mme Carillon, à son grand ennui, n’avait jam ais pu donner un piano à sa fille.
Chose peu commune en Flandre où dominent les tons c hâtain clair, on trouvait en Lucienne une blonde vraiment blonde. Ses cheveux, f ins et abondants, s’enlevaient vigoureusement sur un cou blanc et solidement attac hé à des épaules qu’aurait admirées un sculpteur. Des éclairs de malice et de gaieté co rrigeaient la tendresse de ses yeux gris-bleu. Le nez était droit et mince, les lèvres rouges, la bouche un peu grande mais garnie de dents aussi blanches que celles d’un cani che. La gorge avait sous la robe cette roideur qui fait penser à un beau fruit à peine mûr . On se demandait où cette grande fille avait pris ses mains et ses pieds, qui étaient rema rquablement petits. L’ensemble respirait la force, la santé et je ne sais quelle g râce sereine et nullement provocante.
Elle répandait comme une lumière autour d’elle et, le dimanche, quand Mme Carillon la contemplait allant, dans sa fraîche toilette, à la messe de onze heures, elle se disait qu’un prince seul, ou le fils d’un notaire, était d igne d’épouser sa fille.
II
La petite ville de Condé ressemble à toutes les pet ites villes : les habitants y sont divisés par l’intérêt et surtout par la vanité.
L’industriel (maître de verrerie, brasseur, sucrier, distillateur, etc.) y dédaigne le notaire, qui le lui rend avec usure ; tous les deux dédaigne nt le constructeur de bateaux, qui dédaigne le juge de paix, qui dédaigne l’huissier, qui dédaigne le cafetier, qui dédaigne le cordonnier, et ainsi de suite jusqu’au bas de l’éch elle, si cela peut s’appeler une échelle.
Cinq ou six familles d’industriels enrichis y donne nt le ton. La fortune de ces familles, issues pour la plupart de pauvres bateliers, ne dat ait guère alors que de vingt-cinq à trente ans. Elles n’en ont pas moins de morgue, au contraire. Ces gens-là se voient le dimanche à la messe, cinq ou six fois l’an au théât re et au bal de la mairie, rarement les uns chez les autres.
Les femmes se font par-ci par-là quelques visites. Les hommes passent leurs soirées au café : ils y fument, jouent aux cartes, boivent de la bière brune à dix centimes la chope, et ne connaissent pas, heureux mortels ! l’i mpôt du pourboire. Une considération particulière s’attache aux « bons buveurs », à ceux qui absorbent leurs quinze ou vingt chopes par soirée.
Cependant l’homme n’a pas été créé et mis au monde uniquement pour rivaliser avec l’éponge ; son âme immortelle éprouve encore d’autr es besoins et, en Flandre comme ailleurs, les célibataires de tout âge sont sensibl es au charme de deux beaux yeux. Il a donc fallu trouver un moyen de concilier les goûts, et de satisfaire en même temps l’amour de la bière et l’amour proprement dit.
À cet effet, dans chaque café vous voyez trôner au comptoir une jolie fille, le plus souvent fille de la maison, qui ne craint pas de se rvir les chopes de sa blanche main. Au milieu d’un nuage de fumée, les buveurs silencieux la contemplent et sont heureux.
Or, pendant que Chardonnette croissait en sagesse e t en grâce, Mme Carillon n’était pas seule à faire des rêves dorés.
Une autre personne se frottait les mains en la voya nt passer grande, belle et distinguée. C’était M. Rabourdin, un des six brasseurs de l’end roit. M. Rabourdin, homme d’imagination, quoique brasseur, projetait d’établi r sur la place d’armes un café qui, par le luxe et le confortable, éclipserait le Café deParis , et pourrait rivaliser avec les cafés de Valenciennes. De cet établissement modèle, Chardonn ette, dans sa pensée, devait être le plus bel ornement.
Un matin, jugeant que la poire était mûre, M. Rabou rdin fit prier Mme Carillon de venir lui parler et lui tint à peu près ce discours :
- Le métier de cordonnier est un petit métier qui n e vous fera jamais rouler carrosse. Voilà tantôt vingt ans que Carillon « saque » son a lêne et, soit dit sans vous fâcher, vous n’en paraissez pas beaucoup plus riches. Vous avez toujours été des « cœurs honnêtes », et je vous ai en haute estime. J’ai don c songé à vous tirer de cette position pour vous mettre sur un pied respectable. Voici mon projet : j’achète les deux masures qui déparent la Grand-Place, je les jette à bas et sur le terrain je construis un magnifique café à deux étages, avec balcon, façade vitrée, bil lard, glaces, bref, le mobilier le plus élégant. Je vous loue l’établissement à prix modéré , je fournis la bière et vous me payez le mobilier par annuités. Votre mari est un joyeux luron qui, la Capelette aidant, aura bientôt amené chez lui toute la ville. Sa maison se ra le rendez-vous des amis de la joie. On y rira et vous y trouverez votre compte. Pendant que vous ferez le ménage, Carillon, au lieu de s’échiner à battre le cuir, tiendra le c omptoir avec Mlle Lucienne. Vous vivrez là comme coqs en pâte et qui sait ? avant qu’il soi t longtemps, votre demoiselle aura peut-être trouvé un bon parti. Elle est trop jolie et vous l’avez trop bien instruite pour que vous la condamniez à orner toujours l’échoppe d’un savetier.
Mme Carillon crut voir le paradis s’ouvrir. Elle n’ eut pas de peine à décider son mari. Quant à Lucienne, elle était trop jeune pour prévoi r les suites d’une pareille détermination.
La Capelette, consultée, accueillit le projet avec enthousiasme. Tuné seul hasarda quelques observations. Il laissa entendre que cela pourrait nuire à la réputation de sa filleule. Mme Carillon répliqua aigrement qu’elle r épondait de la vertu de sa fille. D’ailleurs, il n’y avait pas de déshonneur à vendre de la bière, témoin Mlles telle et telle, qui les valaient bien et sur qui les mauvaises lang ues n’avaient jamais pu mordre.
Le parrain se tut : il tenait pour maxime qu’il fau t, autant que possible, laisser les gens agir à leur tête.
Six mois après, par un dimanche, sur la place d’arm es, au haut d’un édifice de la plus belle apparence, on vit briller ces mots tracés en lettres d’or : Grand Café Carillon. M. Rabourdin aurait préféré Grand Café de Chardonnette , mais Lucienne refusa de figurer sur l’enseigne.
Il y eut foule dans le nouvel établissement. La cur iosité y amena tous les buveurs de la ville. M. Rabourdin avait d’ailleurs bien fait les choses.
La salle était la plus vaste qu’on eût encore vue à Condé. Derrière le comptoir en chêne s’élevait un buffet à glace où se miraient des flac ons de cristal remplis de liqueurs d’un aspect étrange. Les murs étaient tapissés d’un papi er haut en couleur et représentant une chasse dans les forêts d’Amérique. Sur les tabl es peintes en blanc veiné de gris, et qu’on eût prises pour des tables de marbre, s’étala ient Le Siècle et les trois journaux de l’arrondissement. Un parquet couvert d’une légère c ouche de sable blanc, festonné par la balayette, remplaçait l’antique carrelage. Une chem inée à la prussienne s’avançait au