De grands médecins méconnus...

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André Fabre, ancien médecin pédiatre et titulaire d'un doctorat en histoire, a souhaité, dans cet ouvrage, rendre un hommage vibrant à certains hommes aux destinées extraordinaires qui ont tous été médecins. Ces personnages sont parvenus par leurs découvertes scientifiques, leurs activités culturelles ou littéraires, ou enfin leurs convictions politiques, à modifier le cours des événements.

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Ajouté le 01 novembre 2010
Nombre de lectures 325
EAN13 9782296714076
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De grands médecins méconnus…

Médecine à travers les siècles
Collection dirigée par le Docteur Xavier Riaud L’objectif de cette collection est de constituer « une histoire grand public » de la médecine ainsi que de ses acteurs plus ou moins connus, de l’Antiquité à nos jours. Si elle se veut un hommage à ceux qui ont contribué au progrès de l’humanité, elle ne néglige pas pour autant les zones d’ombre ou les dérives de la science médicale. C’est en ce sens que – conformément à ce que devrait être l’enseignement de l’histoire –, elle ambitionne une « vision globale » et non partielle ou partiale comme cela est trop souvent le cas. Déjà parus Xavier RIAUD, Odontologie médico-légale : entre histoire et archéologie, 2010. Dominique LE NEN, Léonard de Vinci, un anatomiste visionnaire, 2010. Xavier RIAUD, Histoires de la médecine dentaire, 2010. Xavier RIAUD, Pionniers de la chirurgie maxillo-faciale (1914-1918), 2010. Clément DAVID, Hygiène bucco-dentaire du XVIIème au XIXème siècle en France, 2010. Henri LAMENDIN, Investigations et expérimentations en odontologie : 40 années de recherches, 2009. Rozenn HENAFF-MADEC, Enquête médico-légale sur le naufrage du H.L. Hunley (1864), 2009. Henri MORGENSTERN, Les dentistes français au XIXe siècle, 2009. Henri LAMENDIN, Historique de l’odonto-stomatologie du sport en France, 2009. Xavier RIAUD, Quand la dent mène l’enquête…, 2008. Henri LAMENDIN, Précurseurs de la phytothérapie buccodentaire occidentale, 2008. Dominique LE NEN, L’anatomie au creux des mains. Au confluent des sciences et de l’Art, 2007. Robert DELAVAULT, L’asepsie un demi-siècle avant Pasteur : Ignace Semmelweis (1818-1865), 2007.

André Fabre

De grands médecins méconnus…

Préambule du Docteur Xavier Riaud Préface du Professeur Louis-Paul Fischer

L’HARMATTAN

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-13606-9 EAN : 9782296136069

« Lorsqu'un fait important et fécond en conséquences est enfin connu, il est curieux de voir comment ceux qui nous ont précédé pouvaient s'y prendre jadis pour ne pas l'apercevoir. » (F. J. Broussais in Examen des doctrines médicales et des systèmes de nosologie, Méquignon-Marvis (éd.), Paris, 1821 ; 2 : 276.)

Préambule
Il y a quelques années, j’ai aidé un ami et confrère, Henri Lamendin, à publier un livre intitulé De l’art dentaire à d’autres arts (2007). Son livre racontait l’histoire de chirurgiens-dentistes qui se découvraient une autre passion occupant tout leur temps à côté de leur cabinet. Quelquefois, cette passion les a faits renoncer à leur profession première et ainsi, se sont-ils consacrés à ce deuxième art où ils ont brillé souvent de façon remarquable. Des destinées surprenantes ont donc pu voir ainsi le jour dans le chant, la littérature, la peinture et autres arts. Cet ouvrage du docteur Fabre est essentiel parce qu’il démontre que les professions médicales en général ont cette capacité de rebondir et de s’ouvrir à la culture, ou à d’autres entreprises, dans ce que cela a de plus noble et de plus pur, à l’humanisme enfin, car il ne peut y avoir de grands médecins sans humanité. Ces médecins méconnus ont tous excellé et ont tous eu des vies sortant des sentiers battus. L’idée originale de l’auteur a été de les transcender à travers cet ouvrage et de leur rendre un hommage vibrant dont il faut saluer l’initiative. Ma rencontre avec le docteur André Fabre a été un moment important pour moi. Riche d’une compétence en histoire de la médecine que tout le monde reconnaît et respecte, j’ai vu un homme érudit, courtois et tolérant, avec qui j’ai eu des échanges enrichissants et amicaux. Le docteur Fabre illumine de ses connaissances la Société internationale d’histoire de la médecine puisqu’il en est l’actuel délégué national. J’ai eu à cœur de faire de ce manuscrit un ouvrage de référence, un travail consulté pour sa valeur et son mérite. Je terminerai en disant que je suis très fier d’accueillir cet opus et son auteur dans ma collection. Xavier Riaud
Docteur en chirurgie dentaire Docteur en épistémologie, histoire des sciences et des techniques Lauréat de l’Académie nationale de chirurgie dentaire Membre associé national de l’Académie nationale de chirurgie dentaire

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Préface
André Julien Fabre a une excellente formation médicale et littéraire française, suédoise et américaine. Parmi ces remarquables évocations de médecins "peu connus" ou "inconnus", il favorise, semble-t-il des récits de médecins d'enfants. Avec bonheur, il fait revivre des femmes médecins si rares en occident, jusqu'aux années 1950, l’époque évoquée dans les livres du grand écrivain médecin André Soubiran. Des femmes médecins selon Homère ont exercé sur les champs de batailles de l'Iliade. Elles ont disparu en Grèce classique à l'époque de Socrate dont la mère était accoucheuse, une maia. A l’époque médiévale, l'Eglise, mais aussi les médecins, étaient hostiles à l'entrée des femmes dans les premières facultés. Quand elles étaient intelligentes, elles devaient se contenter d'être des auxiliaires de médecins, au mieux des sages-femmes. André Julien Fabre est allé lire les manuscrits du Moyen Âge d'Hildegarde de Bingen. Il décrit avec délicatesse et admiration les premières femmes médecins américaines, et aussi Madeleine Brès, première femme médecin française, arrivée dans le premier quart du XIXème siècle, après l'épopée de la splendide infirmière Florence Nightingale qui, au siège de Sébastopol, contre l'avis des doctes médecins a su imposer des baraques différentes pour les soins aux blessés et pour l’hospitalisation des contagieux, en particulier ceux qui étaient atteints de choléra. Nous passons d'agréables moments à lire ces récits variés, alertes, bien documentés. André Julien Fabre, au courant des techniques les plus modernes, s'est toujours intéressé à bien examiner et écouter les enfants, et leurs parents. Actuel représentant officiel de la Société française d'histoire de la médecine au sein de la Société internationale d'histoire de la médecine, il est assisté usuellement de son épouse suédoise. Brillant orateur, homme courtois, d'une grande culture, il fait rayonner l'histoire de la médecine française et européenne dans le monde entier.

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Il sait nous faire comprendre les aspirations et les découvertes des grands médecins du XIXème siècle : Xavier Bichat représenté au fronton du Panthéon, Laennec, Bretonneau et aussi de grands patrons du XXème siècle comme son maître, le grand pédiatre parisien Robert Debré. A un moment où de nombreux écrivains dénoncent l'insuffisance de la relation malade-médecin par faute de temps et un trop plein de technicité médicale, André Julien Fabre soutient avec force l'importance du dialogue. Le médecin en charge d'un patient qui souffre doit savoir l'écouter et choisir ses mots pour parler, et écrire. Le médecin a souvent un travail difficile et a besoin de moments de détente. Les EPU (enseignements postuniversitaires), les conférences, les voyages et la pratique des sports peuvent l'aider. Napoléon III, alors président de la Seconde République, est le premier en France à avoir exigé un baccalauréat scientifique pour les médecins. Le chirurgien André Bonnet et de nombreux grands médecins ont protesté pour obtenir le maintien du baccalauréat littéraire. De 1848 à la fin du XIXème siècle, les médecins possédaient un double baccalauréat, littéraire tout d’abord, afin qu’ils puissent s’exprimer aisément, et enfin le scientifique. Dans le cursus médical actuel, il est évident que l'étudiant acquiert un anglais médical correct et une formation informatique performante. Mais, même s'il devient "hyperspécialiste", il est souhaitable qu'il puisse se faire comprendre. La culture est universelle : littérature, beaux arts, musique, théâtre et activités corporelles. Heureusement, la plupart des jeunes médecins le comprennent, s'ouvrent largement au monde, tout particulièrement dans les secteurs humanitaires. Nous sommes toujours heureux de les lire. Cela a été le cas de l’œuvre de Jean-Claude Rufin, neurologue, médecin et prix littéraire Goncourt. Et c’est aujourd’hui également le cas du beau livre d’André Julien Fabre. Professeur Louis-Paul Fischer
Ancien président de la Société de chirurgie de Lyon Ancien président de la Société française d'histoire de la médecine

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Avant-propos
Le médecin trouve la justification de son existence dans le fait de soigner et si possible de guérir les malades. Cependant, de nombreux médecins ont trouvé leur accomplissement en dehors de leur métier. Certains ont même obtenu là une renommée à laquelle ils n'auraient jamais pensé. On se souvient bien de Wozzeck, mais plus guère, sans doute, du Dr Büchner. Ces médecins, 35 au total, appartiennent ainsi à toutes les époques : de l'Antiquité au monde moderne en passant par le Moyen Âge, le Siècle des Lumières et le très romantique XIXème siècle qui rêvait d'un savoir scientifique absolu. Vingt pays sont représentés ici : de la France à la Pologne et du Brésil à la Suisse, contrée trop souvent méconnue de ses voisins. On trouvera même dans ce livre captivant, le souvenir de quelques-uns des médecins imaginaires de la littérature comme le docteur Horace Bianchon qui apparaît 29 fois dans l'œuvre de Balzac. Chaque être s'imagine, et c'est bien normal, avoir mené une vie différente des autres. Pour les médecins, c'est souvent vrai et surtout, dans les époques troublées que traversent parfois les civilisations. Mais, qu'en reste-t-il en fin de compte ? Les souvenirs du médecin, s'il en a laissé le récit, sont enfouis au fond des bibliothèques et personne ne garde en mémoire les étapes d'une expérience qui a été unique pour celui qui l'a vécue. Trop de souvenirs fait peur, c'est bien connu. Aussi, ne faudra-til pas chercher ici de répertoire exhaustif des dates, des lieux ou des accomplissements que nous ont laissé les grands noms de l'histoire de la médecine, mais qu'en est-il des "médecins méconnus" ? Le médecin méconnu, "notoirement méconnu", comme aurait dit Alexandre Vialatte, mérite-t-il quelque attention ? Sans aucun doute, oui, lorsqu'il a fait son devoir et l'a bien fait.

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Certes, ses accomplissements restent ignorés du grand nombre, même si son nom a été, pour un temps, célèbre. C'est notamment le cas d'Adrien Proust, spécialiste reconnu des questions d'hygiène. Ses travaux pourtant remarquables sont aujourd'hui bien oubliés et la postérité se refuse à voir en lui autre chose que le père du "petit Marcel". Les médecins couverts de gloire peuvent eux aussi, être mal connus, ou même, par un étonnant paradoxe, méconnus, que ce soit dans certains traits de leur personnalité ou quelques parties de leur œuvre respective. En effet, savons-nous que Rabelais a longuement disserté du... cannabis ? Savons-nous qu'Axel Munthe a longtemps exercé la médecine générale à Paris ? Qui se souvient, en dehors de quelques spécialistes, que Tronchin, dont le nom garde de vagues consonances moliéresques, était un précurseur de la médecine et, qui plus est, un personnage étonnant ayant vécu dans quatre pays différents ? En fait, de tous ces médecins méconnus, nous savons, en fin de compte, si peu de choses sur eux qu'il nous est difficile de les juger ou même d'entrevoir ce qu'a été le vrai choix de leurs vies. Une chose est sûre : ils appartenaient à la médecine et la médecine, comme la prêtrise, marque à jamais ceux qu'elle a choisis.

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Elizabeth Blackwell (1821-1910), première femme médecin des temps modernes
Dans la matinée du mardi 23 janvier 1849, une jeune femme, Elizabeth Blackwell1, est montée sur l'estrade de l'Eglise presbytérienne de Geneva, une cité de l'Etat de New York, pour y recevoir des mains du président du Geneva Medical College de New York, son diplôme de docteur en médecine. Elle est devenue ainsi la première femme médecin des temps modernes. Elle avait beaucoup lutté pour arriver jusque-là et les raisons de ce combat, il faut les chercher dans les souvenirs d'enfance d'Elizabeth Blackwell. Elizabeth est née en Angleterre, dans un quartier modeste de Bristol, un grand port quelque peu mélancolique à l'époque. Le père, Samuel Blackwell, y avait une petite entreprise de raffinerie de sucre de canne. C'était un homme fort croyant, appartenant à la secte célèbre des Quakers. Sous ce nom, se désignaient les membres de la Société religieuse des Amis, fondée au XVIIème siècle par Georges Fox, un ardent prosélyte de la secte qui est allé, dès 1671, porter jusqu'aux Etats-Unis, la bonne parole n'hésitant pas à voir chez les Indiens d'Amérique "la lumière et l'esprit de Dieu, comme chez les autres êtres", et à déclarer les femmes "égales des hommes". L'attitude égalitaire des Quakers s'affichait également par leur refus de retirer leur chapeau, de s'incliner pour saluer, et même d'utiliser des titres tels que "Votre Majesté", "Monsieur" et "Madame", mais, répétait le père, aux yeux de Dieu, y a-t-il la moindre hiérarchie de fortune, de pouvoir ou de naissance ? Blackwell père, fort de ses convictions religieuses, tenait beaucoup à ce qu'il n'y eut aucune discrimination parmi ses neuf enfants. Elizabeth a donc reçu la même éducation que ses frères.

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A consulter la biographie remarquable publiée par Dorothy Clarke Wilson en 1970 (Lone woman: the story of Elizabeth Blackwell, the first woman doctor, Little Brown, Boston).

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Mais, les Blackwell n'ont pas eu de chance. Un incendie est venu détruire en 1830, leur habitation et la famille a dû quitter Bristol pour émigrer aux Etats-Unis. La famille s'installe alors à New York où le père fonde une modeste entreprise de raffinerie. Après quelque temps, il décide de quitter New York pour gagner l'Ohio, contrée emblématique du mouvement anti-esclavagiste où l'industrie pouvait s'envisager sans aucun recours à la main-d'œuvre servile. Malheureusement, à peine arrivé à Cincinnati, le père contracte une "fièvre biliaire" qui l'emporte rapidement. La famille est dénuée de toute ressource et Elizabeth doit se faire institutrice. La vocation n'est pas là, car c'est la médecine qui l'attire. Elle trouve à s'installer chez un médecin et passe ses journées à lire des livres médicaux. En même temps, fidèle aux idées de son père, Elizabeth milite dans les mouvements anti-esclavagistes de l'époque, s'associant à deux de ses frères, Henry, époux d'une militante du droit des femmes et Samuel marié à Lucy Stone, célèbre militante féministe très engagée, à une période proche de la Guerre de Sécession, dans une lutte contre l'esclavage fortement ancrée dans les traditions des Quakers. Par conséquent, la portée du célèbre livre d'Harriet Beecher Stowe, paru à cette époque, La Case de l'Oncle Tom, est d’autant plus compréhensible. C’est l’histoire d'un esclave noir qui parvient à surmonter l'épreuve destructrice de l'esclavage grâce à sa foi chrétienne et à l'aide des Quakers. En 1845, Elizabeth emménage en Caroline du Nord chez un médecin, le Dr Dickson qui commence à lui apprendre les rudiments de son métier, puis elle décide alors de partir à New York pour y commencer des études de médecine. Aucune femme n'avait alors fait cette expérience. Sa chance a été d'avoir choisi pour s'inscrire le Geneva Medical College où les étudiants l’ont faite accepter par un vote assez proche, à vrai dire, d'un canular. Commence alors pour Elizabeth, une expérience éprouvante où elle doit, chaque jour, braver l'hostilité environnante. Une anecdote veut qu'en réponse à son professeur qui avait ouvertement déclaré son hostilité envers tout étudiant portant un bonnet de femme, Elizabeth ait répondu qu'elle resterait au fond de la salle, mais ne quitterait pas le cours...

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Malgré brimades et sarcasmes, elle termine première de sa promotion et devient médecin en 1849. La route est rude pour la première femme médecin des temps modernes. Il est impossible à Elizabeth d'obtenir un quelconque emploi de médecin aux Etats-Unis et il lui faut bientôt se résoudre à émigrer. Ce sera vers la France. Elizabeth arrive donc à Paris en 1853, où elle trouve un poste à l'hôpital de la Maternité (le futur hôpital Tarnier). Cependant, un drame survient. Au contact des nouveau-nés, elle contracte une conjonctivite purulente qui lui fait perdre un œil et il lui faut vivre le reste de son existence avec une prothèse oculaire. Elizabeth revient dans son pays pour créer avec sa sœur Emily et une émigrée polonaise du nom de Marie Zakrzewska, qui avait obtenu juste après Elizabeth son diplôme de médecine, le premier dispensaire pour femmes des Etats Unis, le New York Infirmary for Indigent Women and Children. En 1857, Elizabeth repart en Europe, cette fois dans son pays d'origine, l’Angleterre, pour y suivre pendant un an les cours de l'Ecole de médecine pour femmes qui vient de s'y créer, le Bedford College for Women. L'année suivante, nouvelle date historique pour l'histoire de la médecine, Elizabeth, faisant état d'une nouvelle législation concernant les étrangers, devient en date du 1er janvier 1859, la première femme à obtenir en Grande-Bretagne, son inscription officielle comme médecin2. Lorsque survient en 1861, la Guerre de Sécession, Elizabeth traverse à nouveau l'Atlantique pour participer au combat dans le camp des Unionistes, comme instructeur de médecine de guerre enseignant à de nombreuses femmes la pratique des premiers soins à donner aux blessés. En 1868, Elizabeth entreprend de créer une école de médecine pour femmes, mais elle laisse rapidement sa sœur Emily, en prendre la charge, car elle veut retourner en Angleterre, dans son pays natal. Elle y obtient, peu avant de prendre sa retraite, le titre de professeur en pathologie gynécologique.

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Le précédent de John Barry (1792-1865), première femme à avoir été chirurgien en Angleterre, est à considérer avec précaution. Certains suggèrent qu'il s'agissait d'un transsexuel et non d'une femme.

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Ce n'est qu'une demi-retraite, puisqu’Elizabeth entreprend la création, avec l'aide de Florence Nightingale, la très célèbre pionnière des soins infirmiers, d’une école de médecine pour femmes et prend une part active aux mouvements féministes de l'époque. Très attachée à ce que les femmes puissent accéder à un enseignement infirmier de bonne qualité, elle ouvre en 1873, la première école d'infirmières des Etats-Unis. Elle rédige également plusieurs ouvrages sur les maladies et l'hygiène, et notamment un Guide d'éducation pour les femmes qui a été publié jusqu'en Europe. La vie d'Elizabeth Blackwell n'a été qu'une longue série de combats : se faire admettre à l'université, obtenir le diplôme réservé jusqu'alors aux hommes, lutter pour obtenir la fin de l'esclavage dans son pays, exercer son métier malgré l'hostilité de ses collègues, apprendre aux femmes à oser devenir l'égales des hommes. Sur ses vieux jours, une photographie la montre, enfin apaisée, près de sa fille adoptive, Katharine "Kitty" Blackwell. Elle ne s'est jamais mariée... Sa fin a été hâtée par un accident vasculaire cérébral et la survenue d'une chute accidentelle. Elle est morte en 1910, dans sa maison du Sussex et a été, selon sa volonté, enterrée dans le cimetière de Saint Mun, le neveu de St Patrick, dans un site célèbre d'Ecosse, le Holy Loch, la Baie Sacrée.

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Mikhail Boulgakov (1891-1940), médecin dévoré par son génie littéraire et antibolchevique admiré par Staline
Médecin d'occasion, Mikhail Boulgakov3 se veut d'abord un écrivain et il a été parmi les plus grands du XXème siècle. Les débuts à Kiev Mikhail fait ses études à Kiev et montre très tôt un vif intérêt pour la musique, le théâtre, l'opéra surtout et les livres. Son père était professeur d'histoire des religions occidentales à Kiev et son grand-père avait été pope à Briansk, en Russie centrale. Sa vocation, cependant, le pousse vers la médecine et il obtient en 1916, son diplôme de médecin à l'université de Kiev. L'étau de la guerre civile Quand éclate la guerre, Mikhail se porte volontaire pour devenir médecin de la Croix-Rouge et connaît rapidement l'horreur de la guerre. Il est appelé à soigner les blessés qui affluent à l'hôpital de Smolensk et le poids des responsabilités terribles qui pèsent sur le jeune médecin lui fait traverser de graves crises d'angoisse. Il plonge alors dans l'enfer de la morphine et ne s'en sort qu'avec l'écriture. Il publie une nouvelle au titre explicite Maladie et Morphine. Ses récits de la descente aux enfers de la drogue sont pathétiques : "Le morphinomane a un privilège que personne ne peut lui enlever : sa capacité à vivre totalement seul. Et la solitude, ce sont des pensées importantes, significatives, la contemplation, la sérénité, la sagesse". La situation politique se précipite. Smolensk est assaillie par les bolcheviks et Mikhail, qui reste monarchiste, doit prendre les
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Voir le livre de Marianne Gourg, Mikhaïl Boulgakov (1891-1940). Un maître et son destin, Robert Laffont (éd.), Paris, 1992.

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armes. Il parvient cependant à se libérer de ses obligations militaires et, en février 1918, retourne enfin à Kiev pour s'y installer comme médecin vénéréologiste. La ville est devenue le centre de la résistance à la dictature communiste et il vit intensément les journées dramatiques du siège de Kiev encerclée par les bolcheviks. Il en fera plus tard le récit dans La Garde blanche, Les Aventures extraordinaires du docteur N. et La Nuit du 2 au 3. Tout juste échappé du piège, Mikhail est enrégimenté de force dans l'Armée blanche. Il est envoyé à Vladikavkaz dans le Caucase. Pris dans l'étau de la guerre civile, Boulgakov décide d'abandonner la médecine pour ne se consacrer qu'à la littérature. En proie à la cabale des dévots de la Nomenklatura Les non-conformistes, aurait dit Jean Cocteau, sont ceux qui essaient de faire comme tout le monde, mais qui n'y parviennent pas. Mikhail, sur un portrait fait en 1919, arborant, par défi, monocle et nœud papillon, ne ressemble en rien aux intellectuels de la Russie révolutionnaire. Ses idées, non plus, n'ont pas changé. Son premier livre, écrit en 1924, La Garde Blanche, est le récit de l'odyssée à Kiev et il publie des articles violemment hostiles au régime rouge. Cependant, Mikhail, peu à peu, arrive à comprendre qu'il n'y aura jamais de retour au passé. Il en vient à composer avec le système et sa première pièce, Les frères Tourbine (L'heure a sonné), remporte un grand succès. Boulgakov, cependant, ne parvient pas à désarmer l'hostilité des "dévots" du nouveau régime et il faudra l'intervention personnelle de Stanislavski, le grand metteur en scène de Moscou, et celle de Lounatcharski, lui-même, le légendaire délégué à la culture soviétique, pour que soit levée la menace d'une interdiction de faire jouer la pièce. Boulgakov en vient à envisager son départ de l'URSS et il adresse une lettre à Staline lui demandant de l'autoriser à quitter son pays. Curieusement, le chef suprême, Staline, ne partageait pas l'hostilité de ses fidèles, d'autant plus qu'au lendemain du suicide de Maïakovski, il ne souhaitait nullement raviver les tensions à l'intérieur du Parti.

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C'est ainsi que Boulgakov se voit proposer, à la surprise générale, un emploi d'assistant-metteur en scène au Théâtre d'art de Moscou. Profitant du répit, Mikhail écrit en 1931, une nouvelle pièce qui ne tarde pas à s'attirer à nouveau la colère du Politburo. La pièce était intitulée Molière, mais le sous-titre en était très explicite : "La Cabale des dévots". Dans les derniers mois de 1939, l'état de santé de Boulgakov se détériore. Il souffre comme son père d'angiosclérose rénale accompagnée d'hypertension. II travaille cependant sans relâche à sa grande œuvre qui s'appellera Le Maître et Marguerite. Ses forces déclinent rapidement et Mikhail doit être hospitalisé dans un centre de cure à Barvikha, près de Moscou. Il meurt subitement le 10 mars, à 16h39, après quelques heures de souffrance. Son corps est incinéré, puis enfermé dans une urne au cimetière du couvent de Novodevitchi, près de Moscou, parmi les grands dignitaires du régime. Le Maître et Marguerite Le Maître et Marguerite est un roman fantastique où l'on voit le diable Woland rendre visite à Moscou, en compagnie d'une escorte pour le moins inquiétante : son acolyte, Koroviev, habillé d'un costume à carreaux4, coiffé d'une casquette de jockey et portant un pince-nez, en compagnie du tueur Azazello, un homme de petite taille, aux cheveux roux, coiffé d'un chapeau melon et du grand chat Béhémoth dont la méchanceté est sans faille. La sinistre, mais joviale équipe, se répand dans tout Moscou où les gens sont peu à peu pris de folie. A l'arrière plan, se tiennent le "Maître", poète déchu dont l'œuvre a été jugée "antisociale" et sa fiancée, Marguerite, dont l'amour est plus fort que la mort, ainsi qu'un incroyable assortiment de personnages, comme Ponce Pilate, hanté par sa dernière conversation avec Jésus. Dans une succession de scènes inoubliables, défilent la nuit du Vendredi Saint, Marguerite après son bain purificateur, la troupe satanique attablée au Massolit, le rendez-vous "chic" des
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L’habillement de Koroviev est une allusion à la tenue du démon visitant Ivan Fiodorevitch dans le roman de Dostoïevski, Les frères Karamazov.

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privilégiés du régime, les victimes de la horde diabolique qu'on enferme dans un hôpital psychiatrique, tous ces personnages étant entraînés dans un maelström d'angoisse chargée d'ironie. Les interprétations les plus contradictoires ont été faites : roman d'humour, allégorie philosophique, satire sociopolitique, mais à chaque page revient de façon obsessionnelle, la question du bien et du mal, la question qu'a posée Albert Einstein à la fin de sa vie : "Dieu est il méchant ou seulement fantaisiste?" Les dernières lignes du Maître et Marguerite dictées par Mikhail à sa femme, sur son lit de mort étaient désabusées. "Dieux, Dieux ! comme la terre est triste, le soir ! Que de mystères, dans les brouillards qui flottent sur les marais ! Celui qui a erré dans ces brouillards, celui qui a beaucoup souffert avant de mourir, celui qui a volé au-dessus de cette terre en portant un fardeau trop lourd, celui-là sait ! Celui-là sait, qui est fatigué. Et c'est sans regret, alors, qu'il quitte les brumes de cette terre, ses rivières et ses étangs, qu'il s'abandonne d'un cœur léger entre les mains de la mort, sachant qu'elle - et elle seule - lui apportera la paix... La nuit se fit plus dense, ses ténèbres roulèrent côte à côte avec les cavaliers, happèrent les manteaux, les arrachèrent des épaules, et révélèrent les déguisements. Et quand Marguerite, rafraîchie par le vent, ouvrit les yeux, elle put voir quels changements étaient survenus dans l'aspect de ceux qui volaient autour d'elle, chacun vers son but. Quand, par-delà la crête lointaine d'une forêt, le disque pourpre de la lune monta à leur rencontre, tous les fauxsemblants avaient disparu, éparpillés dans les marais, les oripeaux fugaces de la sorcellerie s'étaient noyés dans le brouillard..." Une vie nouvelle après la mort Le destin final du Maître et Marguerite reste étonnant. Certes, il a fallu attendre trente ans pour que paraisse d'abord en Allemagne, puis en France, une édition intégrale, ce qui n'aura lieu, en Russie, qu'après 1989, mais Boulgakov a obtenu, partout dans le monde, une revanche triomphale. Une édition des Œuvres complètes a été publiée en cinq volumes à Moscou en 1989, et, en ce qui concerne Le Maître et Marguerite, la descendance a été prolifique. Ainsi, trouve-t-on le roman écrit par Salman Rushdie, Les Versets sataniques,

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l'opéra du compositeur allemand Helleu, créé en 1989, à Paris, sous le titre Der Meister und Margarita, le film d'Aleksandar Petrovic, Il Maestro e Margherita, tourné en 1972 avec, en vedettes, Ugo Tognazzi, Mimsy Farmer et Alain Cuny, sur une musique d'Ennio Morricone, la série télévisée de près de dix heures réalisée en 2005, sans oublier l'adaptation du livre en roman-photo, avec Isabelle Adjani dans le rôle de Marguerite...

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