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De l'Esclavage des Noirs à celui des camps nazis

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Ce texte est né de la sensibilisation de l'auteur, âgé de 22 ans alors qu'il était libéré de l'enfer des camps nazis, et des états d'âme communs à tous les survivants de la "mort lente". Ce souci de témoignage ne pouvait que s'étendre à la plus grave atteinte faite à une ethnie, celui de la déportation des Africains vers les Amériques et leur mise en esclavage. L'auteur en présente le sombre tableau et tente ensuite d'établir un parallèle entre les deux situations d'esclavages.

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Ajouté le 01 mars 2008
Nombre de lectures 89
EAN13 9782336268699
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De l'Esclavage

des Noirs nazis

à celui

des camps

Points de vue Collection dirigée par Denis Pryen
Déjà parus Jean-Roger ZIKA, Réflexions sur la question noire. Réponse à Gaston Kelman, 2008. Jean-Pierre AKUMBU M'OLuNA, Libres propos sur les réformes juridiques au Gabon, 2008. Gaspard MUSABYIMANA, Rwanda: le mythe des mots. Recherche sur le concept« akazu» et ses corollaires, 2008. Pierre MANTOT, Le projet de société des Matsouanistes, 2008. Juste Joris TINDY-POATY, À propos de l'œuvre de Pierre Claver Akendengué, 2008. Jean-Alexis MFOUTOU, La langue française et le fait divers au Congo-Brazzaville, 2008. Edna DIOM, Côte d'Ivoire. Un héritage empoisonné, 2008. Askandari ALLAOUI, Mise en place de politiques éducatives locales dans la postcolonie de Mayotte, 2007. Pierre MANTOT, Les Matsouanistes et le développement, 2007. Jean-Loup VIVIER, L'Affaire Gasparin, 2007. Véronique Michèle METANGMO, Le Zimbabwe. Aux sources du Zambèze, 2007. Ghislaine Nelly Huguette SATHOUD, Le Combat des femmes au Congo-Brazzaville, 2007. Maxime Anicet DJEHOURY, La guerre en Côte d'Ivoire, 2007. Louis Naud PIERRE, Haïti, les recherches en sciences sociales et les mutations sociopolitiques et économiques, 2007. Mbog BASSONG, Esthétique de l'art africain, symbolique et complexité,2007. Mosamete SEKOLA, L'Afrique et la perestroïka: l'évolution de la pensée soviétique sous Gorbatchev, 2007. Ali SALEH, Zanzibar 1870-1972 : le drame de l'indépendance, 2007. Christian G. MABIALA-GASCHY, La France et son immigration. Tabous, mensonges, amalgames et enjeux, 2007. Badara Alou TRAORE, Politiques et mouvements de jeunesse

en Afrique noire francophone, le cas du Mali, 2007.

Jean BRUNATI

De l'Esclavage

des Noirs nazis

à celui des camps

L'HARMATTAN

~ L'Harmattan, 2008
5-7, rue de l'Ecole polytechnique j 75005 Paris

http://www.librairieharrnattan.com diffusion.hannattan@wanadoo.fr hannattanl@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05179-9 EAN : 9782296051799

Pour Edmonde

SOMMAIRE

INTRODUCTION A. L'expansion européenne et l'esclavage
PREMIÈRE PARTIE

9

par la traite des Noirs 15

Brève histoire de l'esclavage 1. L'esclavage et le commerce des esclaves depuis l'antiquité 2. La traite des Noirs et le commerce atlantique 3. Les conditions de la déportation et du commerce colonial triangulaire
DEUXIÈME PARTIE

17 19 23 31

L'esclavage en Amérique 1. L'esclavage en Amérique du Nord 2. L'esclavage en Amérique du Sud (le Brésil) 3. L'esclavage aux Antilles françaises 4. Le Code noir français 5. Le sort des femmes dans l'esclavage 6. Documents et témoignages
TROISIÈME PARTIE

43 45 57 61 67 73 79

L'abolition de l'esclavage
QUATRIÈME PARTIE

107

Commentaires et jugements conclusifs sur l'esclavage des Noirs

113

B. L'esclavage dans les camps nazis. Les Lager
PREMIÈRE PARTIE

141

Processus idéologiques et processus d'action. Règles d'organisation..
DEUXIÈME PARTIE

151

Documents, les projets nazis, les processus, les complicités. 181 Avant-propos sur les LAGER 191
TROISIÈME PARTIE

Les Lager
QUATRIÈME PARTIE

193

Les témoignages 217 1. L'état d'exception et la« vie nue» à Dachau 219 2. L'état d'exception et la« vie nue» des autres Lager... 233

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INTRODUCTION

Le choix du titre est parfois indicatif des intentions de l'auteur d'un essai, d'un récit ou d'un roman. Cependant le lecteur est souvent désireux de connaître davantage ses motivations, ses orientations ainsi que le sens qu'il va donner au texte... Et sa conception de la moralité, son humanisme. Il me paraît-il utile, en conséquence, de révéler les motifs d'une sensibilisation qui, dès l'enfance, ont modelé une tendance, une attitude, au sein d'une famille qui vivait en milieu colonial et quittait tous les deux ans un pays de l'Empire français pour aller passer des vacances dans la puissante métropole. Tout jeune, je partais vers cette métropole, emportant avec moi mon «Paysage» c'est-à-dire aussi bien les images mentales du territoire dans ses aspects géographiques, que celles des relations de société, des mentalités et des mœurs. Je quittais ces campagnes africaines où, dès les années trente et sans prendre vraiment conscience des vraies relations de colonisateur à colonisé, de dominant à dominé, j'avais été témoin du labeur pénible des travailleurs des champs, parfois harcelés pour aller plus vite en besogne par des surveillants à la solde du colon... Je gardais en partant le souvenir des gens du pays dont les enfants, entrevus rarement, n'étaient pas reçus à l'école, à part quelque fils de notable... Et puis aussi les images des collines, des caravanes de nomades de la steppe, des gazelles et des dromadaires: mon « Paysage )) de la colonie. J'arrivais pour deux mois dans mon village de Corse, j'y retrouvais mes grands-parents, les oncles, les cousins, les camarades de jeux, les courses à dos d'âne, les bains dans la

rivière torrentueuse... Et j'en repartais, la tête pleine de souvenirs et d'impressions, de chansons locales aussi: mon « Paysage» du village. Parvenu à l'adolescence, je ne savais pas tout des niveaux de discrimination, de déconsidération et de mépris dans lesquels on pouvait tenir d'autres êtres humains: exploitation salariale, maltraitance, sévices, utilisation des hommes en tant qu'instruments, en tant qu' obj ets. .. En ce sens, j'évoquerai deux cas significatifs dont j'ai eu connaissance sur la fill de mon adolescence. Le premier concerne la personne que l'Occident appela« La Vénus hottentote ». Le dictionnaire Larousse en deux volumes, édition 1945, article Hottentot, la définit ainsi: «Vénus hottentote: nom donné à un type de femme bochimane conservé à Paris au musée de l'Homme» ! Et Gérard Badou révèle son histoire par un livre!, où il précise notamment la période parisienne: l'Anglais Taylor, qui avait acheté Sarah Baartman (la Vénus) au Boer Caezar, adresse le 10 septembre 1814 à l'administrateur du Muséum d'histoire naturelle de Paris une lettre d'invitation à venir visiter son «exposition particulière» de la Vénus le mardi 13 courant... Puis il publie le 18 septembre 1814 dans Le Journal de Paris cette annonce sous la rubrique «Spectacles»: «La Vénus hottentote, nouvellement arrivée de Londres, est maintenant exposée au public, rue Neuve-des-petits-champs n01S, depuis onze heures du matin, jusqu'à neuf heures du soir. Prix 3 francs.» Et plus tard, à l'occasion de la fameuse exposition coloniale de 1931 à Paris, on ne manqua pas de donner en spectacle, au nom de l'exotisme, un certain nombre d'habitants des pays d'outre mer... J'évoquerai aussi le cas, présenté dans un film récent, Man to man, du jeune pygmée que son « propriétaire» promena dans le monde pour l'exposer comme une bête de cirque. Des êtres humains utilisés comme des animaux, comme des «curiosités» pour le plus grand bien de marchands de spectacles sans scrupules!...
1 L'Énigme de la Vénus hottentote. Ed. Lattès.

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Et je ne savais pas, alors, que je ferais un jour un grand voyage, un long et dangereux voyage, et que durant deux ans je serais cette «personne déportée et aliénée », vivant en camp nazi une situation semblable, reconnue par l'Etat allemand en 2003, à celle que j'avais pu connaître par mes lectures, celle de l'existence soufffante des esclaves de la traite négrière qui avaient aussi «déporté» avec eux, dans leur désespoir, leur « Paysage natal », ce paysage qui était devenu pour eux la seule ressource de consolation et de revival... C'est ainsi que, depuis mon retour de déportation, ma sensibilisation redoublée me porta à mieux connaître encore cette imposture de la traite des Noirs, et de leur mise en situation d'esclavage... Et que j'en vins à l'étude, à travers les œuvres des historiens et chroniqueurs, à travers les témoignages, des conditions de la traite et de la vie des esclaves nOIrs. Car l'imposture, malgré la philosophie des Lumières, devait aller très loin, souvent jusqu'aux limites de l'inhumanité... Le lecteur comprendra donc quels liens ffaternels m'ont rapproché des esclaves de la traite négrière, et les motifs qui m'ont conduit à l'obligation morale d'entreprendre cette étude de la plus grave des lésions humanitaires de l'Histoire: ce crime contre l'Humanité non encore reconnu par l'O.N.V, mais reconnu par la France dans la loi dite Taubira du 21 mai 2001. La plus importante relativement au nombre, à la durée de la Traite, à l'intensité de la soufffance et de l'arrachement, au degré d'aliénation dans l'esclavage, au sort des femmes... La plus importante au niveau du nombre des personnes concernées, 15 à 40 millions selon les estimations des historiens. Et combien de morts? La plus importante aussi par l'énormité de la discrimination dans laquelle étaient tenus ces peuples par les négociants de l'Occident prétendus supérieurs, tellement supérieurs qu'ils se crurent autorisés à traiter des hommes et des femmes, voire des enfants comme des marchandises, à les acheter comme du 11

bétail, à les transporter comme des paquets empilés ou serrés comme sardines en boîte. Tout cela dans le cadre d'un commerce entre l'Europe, l'Afrique, les Amériques, avec le retour en Europe, commerce dit triangulaire toujours plus «juteux» et prospère des financiers, des négociants, des armateurs des pays négriers au nom de la rentabilité et du profit par la plus grande productivité de ces terres découvertes et déclarées conquises au détriment du peuple indien, des Indiens malignement dupés ou exterminés. Ces terres évidemment promises à l'Européen avide et conquérant qui s'en déclare possesseur avec la bénédiction et parfois l'arbitrage des papes successifs. Ainsi l'Afrique, vidée d'une bonne part de sa population active, s'est trouvée atteinte dans son équilibre par la régression de son économie de subsistance, pour le plus grand bénéfice des négociants et des fmanciers européens. Ah ! La loi du marché! N'y avait-il pas là, déjà, un parfum de mondialisation? Il y eut en effet une progressive augmentation de la Traite à proportion de la croissance de la production et des exigences de plus en plus grandes de profits. Et cet accroissement conduira les « négriers» locaux à fomenter un état de guerre permanente entre ethnies africaines afin de justifier les razzias, et de vendre de plus en plus d'hommes aux négriers européens, pour quelque trois francs six sous, quelques poignées de verroterie ou quelques armes... Car cette traite négrière, ce commerce triangulaire, cet esclavage ont désormais un rôle moteur dans le développement des pays négriers, dans l'essor des banques, du capitalisme d'investissement et dans les prémices de l'économie « mondialisée » et de la nouvelle idéologie qui en découlera. En bref, l'ensemble du système négrier «se révèle aussi lucratif pour les pays européens dont il permet le "décollage" économique, que nocif pour l'Afrique qu'il vide de sa population »2.
2

B. Delacampagne. Une Histoire de l'esclavage. Livre de poche.

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Je m'efforcerai de montrer (ce qui n'a pas été fait jusque-là) que l'ordonnancement des intentions, l'enchaînement des actions, des moyens et des techniques procédèrent de structures de pensée similaires dans l'évolution du Mal, qu'ils obéirent à des désirs d'expansion et de domination comparables sur quelques points dans les deux situations historiques: celle de la Traite et de l'esclavage des Noirs d'une part, celle des déportations et du système esclavagiste de l'Allemagne nazie d'autre part. En outre, toutes proportions gardées, j'ai cru reconnaître l'importance primordiale de l'esclavagisme dans les deux systèmes de développement: rôle et fonction motrice de l'esclavage dans l'essor puis le développement de la puissance financière et économique de l'Europe et des Amériques, rôle et fonction motrice de l'esclavage dans la production de guerre pour la conquête de 1'« Espace vital» des nazis. Autre facteur commun: le racisme. Mais je ne dirai surtout pas que ce fut « le même combat». Il s'agit de deux situations très éloignées dans le temps historique et il convient de tenir compte du décalage et de l'évolution des mentalités. Et de faire la balance entre les deux horreurs, bien que celle des douze années de pouvoir nazi de notre vingtième siècle m'apparaisse encore, si sensiblement douloureuse et inadmissible. Et que je demeure encore, soixante ans après et comme bien d'autres, un témoin inconsolable de la « situation extrême» des esclaves des camps, et des victimes de l'élimination finale! De plus, j'ai cru découvrir au cours de mes nombreuses lectures et réflexions, une stratégie semblable au niveau du droit: la dictature nazie, pour jeter sa chape de plomb sur les peuples, et afm de permettre ses exactions en Allemagne et dans les pays envahis, fut préparée par un nombre considérable de textes de lois d'exception et de contrainte. Pour établir en Europe un état de non-droit. De même, des bulles papales et divers codes se sont ajoutés au droit des différents pays, dont le plus célèbre fut le fameux 13

Code noir versaillais - le « texte juridique le plus monstrueux »3 - pour autoriser et réglementer l'esclavage. Et établir pour les esclaves une situation de non-droit. Je ne voudrais pas terminer cette présentation sans rendre hommage aux éminentes qualités des historiens, chroniqueurs, écrivains philosophes dont j'ai pu citer des lignes significatives. Je rends hommage aussi bien aux témoins, écrivains témoins qu'aux acteurs mêmes des péripéties dramatiques des camps nazis qui seront évoqués au cours de mon propos.

3 Louis Sala-Malins. Le Code noir. PUF. Coll. « Quadrige ».

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A.
L'expansion européenne par la traite des Noirs et l'esclavage

PREMIÈRE PARTIE

Brève histoire

de l'esclavage

1. L'esclavage et le commerce des esclaves depuis l'antiquité

L'histoire de l'esclavage ne commence certes pas le 8 janvier 1455, jour où le pape Nicolas V autorise le roi du Portugal à pratiquer la traite négrière. Depuis cinq millénaires en effet, il apparaît au « Croissant fertile» et l'invention de l'écriture cunéiforme dans la région de Sumer au sud de la Mésopotamie permet d'en connaître l'histoire. Selon Fustel de Coulanges, «c'est un fait primordial, contemporain de l'origine des sociétés ». Peut-être, car les premières sociétés pouvaient fort bien être étrangères à tout jugement d'ordre moral ou disposer d'un système de valeurs bien réduit. C'est en Europe en effet, au 18e siècle, que l'esclavage commence à heurter la conscience humaine. Il fait pour la première fois l'objet de condamnations d'ordre moral. Condamnations d'ailleurs timides, qui ne prendront une forme radicale qu'à partir des années 1760-1770. «Il y a dans ce retard de la conscience européenne, par ailleurs si soucieuse de promouvoir l'idée de liberté dans le champ politique mais pour les Blancs seulement, il y a comme un scandale dont les Lumières demeurent flétries. »4 Dans les premières cités qui apparaissent en pays sumérien, entre Tigre et Euphrate, les hommes ne sont pas égaux en droits et devoirs mais divisés en quatre catégories: les nobles, les roturiers, les mousquenou, (mesquine en langue arabe, « mesquin» en français) et, bien plus bas, celle des esclaves,
4

C. Delacampagne. Une Histoire de l'esclavage. Livre de Poche.

corvéables à merci et occupés aux travaux les plus durs. Le statut de l'esclave sumérien est fort semblable à celui du bétail. Il est « propriété de son maître» qui le vendra au prix courant d'une bête. Il peut être marqué au fer rouge sur faute jugée grave par le maître. De même dans la société égyptienne, ouverte aux étrangers qui, comme les Hébreux, viennent y travailler, les esclaves vont apporter leur force de travail. Exploitation impitoyable dans les besognes les plus dures et les plus dégradantes dans les carrières et les énormes chantiers des Pharaons. La guerre permet en effet d'effectuer des «razzias» de prisonniers, notamment des prisonniers noirs... Il en est ainsi dans les autres sociétés du Croissant fertile: Phénicien, Hébreux, Hourrites, Hittites et Lydiens, Mèdes et Perses: l'esclavage y est tout à fait répandu et constant. De même en Asie méridionale et orientale dans les mêmes temps historiques qu'en pays sumérien ou que dans l'empire égyptien... Et toujours par des razzias sur les marches des empIres. Il faudra cependant attendre la civilisation grecque pour voir apparaître la première société esclavagiste. Dans l'Inde classique par exemple, si l'esclavage est de pratique régulière, si les divers cas d'esclavage s'y trouvent déjà défmis (par la naissance, par la guerre, par le fait de se vendre soi-même), si leur condition est fort misérable dans la Chine archaïque et jusqu'à la Révolution de 1949, il n'existe ni doctrine, ni système social et économique fondés sur l'esclavage. Ce qui se trouvera réalisé pour la première fois en Grèce. En effet, dans l'âge classique grec les statuts des hommes libres et ceux des esclaves seront nettement opposés et auront un sens politique central. C'est à Athènes, et notamment après les réformes de Solon, et afin que le «citoyen» dispose de suffisamment de temps libre pour assumer ses devoirs politiques, religieux et militaires, que le recours à la maind'œuvre servile d'origine étrangère deviendra la règle. Ainsi par l'achat d'esclaves en tant que meubles et marchandises à 20

l'étranger, la division en trois classes (citoyens libres, métèques, esclaves) peut assurer l'ensemble des tâches nécessitées par le fonctionnement général, et va générer l'esclavagisme en établissant la première société de l'histoire humaine dans laquelle l'esclavage cesse d'être un appoint économique pour devenir le seul « outil de production ». Le travail «manuel» jugé dégradant pour l'homme libre se trouve désormais assuré par ces «autres» que seront les esclaves. Le statut des esclaves est juridiquement défini malgré l'ambiguïté: l'esclave reconnu comme être humain sur le plan biologique devient un « simple objet de propriété au même titre qu'un meuble ou qu'un animal domestique ». Il ne peut ester en justice, c'est le maître qui le fait à sa place... La «question» peut lui être appliquée, soit par le maître, soit par le plaignant, soit par le « spécialiste» de la torture... Selon Yvon Garlan, la pratique de la torture voit se «réaffirmer la violence qui constituait le rapport fondamental entre esclaves et hommes libres» . Sur le plan économique, ils assurent la production agricole et artisanale, ils peuvent être « loués» ou passer sous le contrôle de la collectivité publique pour des tâches administratives subalternes. .. L'origine des esclaves et leur première «légitimation» remontent au «droit guerrier» exprimé depuis les Spartiates par la fameuse expression: «Le vaincu appartient au vainqueur ». Tout prisonnier de guerre devient un esclave potentiel, qui va bénéficier, selon Moses L. Finley, d'un «adoucissement apporté à des mœurs guerrières barbares », réflexion touchante par sa naïveté. Mais la plupart des historiens actuels pensent que la principale ressource en esclaves du monde hellénique résulte du commerce d'esclaves couramment pratiqué sur le pourtour du bassin méditerranéen depuis la période homérique. Le monde hellénique est aussi aisément tombé dans l'esclavagisme comme institution de production parce que l'esclave lui est 21

rapidement apparu comme un « outil» facile à acquérir sur des marchés spécialisés. En conséquence, les esclaves achetés ou captifs sont presque tous des « étrangers », originaires de différents pays d'Orient ou d'Europe. Il en est de même tout au long de l'histoire de l'esclavage, notamment dans les autres sociétés esclavagistes comme nous le verrons par la suite. Plus tard, Carthage utilise un grand nombre d'esclaves et les engage même dans les guerres puniques (264-146 avoJ.-C.) qui l'opposent à la jeune puissance romaine. Dans la seconde guerre punique, elle se sert de cornacs noirs pour la conduite des éléphants dans la région nord de l'Italie actuelle. Et les Romains ne manquent pas d'y avoir recours (tout le monde se souvient de la révolte des esclaves commandés par Spartacus), surtout dans la période d'intégration des pourtours du bassin méditerranéen à l'Empire romain. Les origines des captifs sont fort diverses, des Blancs sont parmi eux. Et le continent noir n'est pas le seul à être mis à contribution.

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2.
La traite des Noirs et le commerce atlantique

Mais le trafic négrier va s'étendre sur le continent africain vers le VIr siècle de notre ère alors que la conquête musulmane se développe pour arriver en Espagne et dans le Sud de la France. Le trafic se développe aussi à partir de razzias, et aussi par des incursions sur les côtes de la Méditerranée européenne. Cependant, le trafic le plus important s'établit en direction du sud de l'Afrique, de l'Atlantique à la mer Rouge. «Ce n'est qu'un millénaire après le début du djihad, écrit Olivier Pétré-Grenouilleau, que débute véritablement la traite africaine. Elle pouvait se prévaloir d'une bulle du pape Nicolas V de 1454 qui avait autorisé le roi du Portugal « à razzier les noirs en Afrique pour les transporter dans son royaume et les évangéliser ». Les Portugais avaient déjà franchi le cap Bojador au sud des Canaries en 1416. En 1487 ils sont au cap de Bonne Espérance, en 1524, à Aden. Ils rencontrent des populations qui ont appris à connaître l'esclavage marchand, des populations aux armes rudimentaires, accueillantes et souvent naïves, qui ne pourront lutter face à l'Européen disposant d'armes à feu. Entre 1482 et le milieu du XVIe siècle, 30000 personnes auraient été concernées par ce trafic, entre les côtes des Ghana et Nigeria actuels. Les premiers captifs africains sont razziés en 1441. (Il conviendrait de ne pas oublier ce qu'on appelle en Occident « la piraterie barbaresque », surtout à partir du XIVe siècle, en Méditerranée et même en Atlantique. Elle a fait de l'enlèvement de personnes, en mer ou sur les côtes, son activité commerciale privilégiée, à partir de ses ports d'attache de Ottomans ou des Régences maghrébines dont les réputés pirates

de Salé. Ces personnes enlevées, des Blancs, étaient utilisées sur place comme esclaves ou vendues: de là un commerce fructueux de ces «prises» qui changeaient de statut pour devenir des esclaves ou, pour des femmes, entrer dans un harem. Les premiers captifs africains sont donc razziés dès l'an 1441... Puis le Vatican, par la bulle papale d'Alexandre V 1 Borgia, «Inter coetera », du 4 mai 1493, étendit au monde entier l'évangélisation au nom de la paix et par voie de conséquence sa colonisation et son exploitation. Le Pape déclare en effet ce commerce licite et en accorde le monopole aux deux pays ibériques, alors que la bulle précédente de 1481 donnait aux seuls Portugais le fameux «Droit de conquête ». Par cette répartition en faveur de l'Espagne, le Pape partageait ainsi le monde à conquérir de part et d'autre d'une ligne passant «à cent lieues à l'ouest et au sud d'une quelconque île des Açores et du Cap-Vert ». La zone de l'ouest en Espagne, celle de l'est au Portugal. Ces décisions papales, déjà contestées par les autres puissances européennes, n'avaient pas, de plus, satisfait les aspirations portugaises. Cependant, Christophe Colomb découvre les Caraïbes en 1492 : l'Espagne saisit alors sa chance historique. L'année suivante, les parties contractantes aboutissent à un compromis plus satisfaisant en signant le traité de Tordesillas le 7 juin 1494 qui corrigeait le jugement papal et permettait au Portugal de posséder le Brésil. Ainsi pouvait commencer toute une stratégie d'investissements financiers. Les bailleurs de fonds, les commanditaires, les négociants, les armateurs vont, à partir de quelques pays d'Europe, permettre et organiser la Traite des Noirs et le commerce atlantique pour réaliser la mise en valeur des pays «conquis », et leur exploitation à des fins commerciales. Ils ne reculeront pas devant les tableaux de l'horreur, et continueront à «gérer» de façon pragmatique des entreprises juteuses. L'argent devient un instrument de

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production, de développement et de domination, au prix des trafics les plus honteux. On transportera, on échangera toutes les denrées possibles dans le cadre d'un commerce triangulaire: piment, bois de santal, thé, laque, café, sucre, teintures comme l'indigo ou la cochenille, or, argent dans une direction, et produits manufacturés d'Europe, soieries, laines, cotonnades, ustensiles, porcelaines, armes dans l'autre direction. «On comprend pourquoi, écrit Anthony Rowley5, le commerce transatlantique fut multiplié par huit de 1510 à 1550, et le commerce mondial par quatre entre 1510 et 1610. Rien d'étonnant alors si les plus grands marchands et financiers, les Fugger, par exemple, « sont connus dans tous les royaumes et dans tous les pays, jusque dans le monde païen. Empereurs, rois, princes et seigneurs envoient des émissaires pour traiter avec lui (Jacob, le patriarche) : le pape l'a salué, lui et son fils bien-aimé, et il l'a embrassé, les cardinaux se sont levés sur son passage. »(1) Curieuses collusions que celles du capitalisme florissant du commerce triangulaire et de la sainte église! Il faut bien évangéliser le monde! Mais à quel prix sur le plan humain! Il y aura bien quelques protestations dans les milieux religieux des trois confessions intéressées, dont celles de Las Casas au cours de la fameuse controverse de Valladolid sur l'existence de l'âme chez ces « êtres primitifs ». En vain La stratégie hégémonique et de commerce lucratif atteindra son apogée avec Charles Quint, le monarque aux 17 couronnes, une sorte de Charlemagne au cube. Mais, précise l'historien Eric William6, professeur à Harward, «Ni l'arbitrage papal, ni le traité de Tordesillas n'avaient été conçus pour engager les autres puissances », les deux conventions restèrent, dans la pratique, sans effet. Le voyage de Cabot en Amérique du Nord (1497) fut la réplique immédiate de la Grande-Bretagne à la partition. Et Sir William
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N° 453-454 de J'hebdomadaire Marianne.
Ed. Présence Africaine, 1968.

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