De la domination française en Afrique
40 pages
Français

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De la domination française en Afrique

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Description

Au moment où l’on s’occupe de coloniser ; l’Afrique, il ne serait pas sans intérêt de connaître l’opinion des hommes qui ont pu envisager sur les lieux quelques-unes des faces de cette importante question. Pour moi, sans prétendre imposer à personne des convictions qui me sont propres, je chercherai pourtant à en exposer les élémens aux administrateurs chargés de diriger les premiers pas de notre naissante colonie. On trouvera sans doute dans ce rapide aperçu, des faits déjà connus, des détails surabondans ; mais, pour comprendre mes : idées, il faut suivre la route qui m’y a conduit ; elle était semée de faits : je les rapporterai donc, sans crainte de me répéter, toutes les fois que mes assertions auront besoin d’une preuve, ou les lecteurs de quelques éclaircissemens.Fruit d’une sélection réalisée au sein des fonds de la Bibliothèque nationale de France, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques dans les meilleures éditions du XIXe siècle.

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EAN13 9782346102419
Langue Français

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À propos de Collection XIX
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Paul Chaudru de Raynal
De la domination française en Afrique
La question d’un établissement français en Barbarie présente d’immenses ramifications. Il ne s’agit de rien moins que de constituer, au milieu d’un pays presque inconnu et formé d’élémens hétérogènes, un nouvel état avec ses relations civiles, sa politique extérieure, tout l’attirail enfin de son organisation sociale. Témoin de quelques faits, placé de manière à voir d’assez près les événemens et le pays, je ne me flatte pas d’avoir approfondi ce sujet dans tous ses détails : à une œuvre de cette portée, il faudrait une plume plus exercée et plus habile que la mienne. Je n’offre donc qu’en tremblant le fruit de mes observations. Du moins, dans un tems où les noms propres influent avec tant de puissance sur l’appréciation de la marche du pouvoir, j’ai cherché à m’isoler de toute personnalité, jugeant les actes sans m’occuper de leurs auteurs. C’est déclarer que l’esprit de parti ou de coterie demanderait vainement à cet écrit des argumens qui n’y ont pas trouvé d’accès. Peut-être, à ce compte, on risque de ne pas rencontrer un grand nombre de prôneurs. Qu’y faire ? Rester avec sa conscience, avec la vérité et se dire qu’on est encore en assez bonne compagnie. Le tems n’est pas éloigné d’ailleurs où, déshonorée par ses excès, la fureur des opinions politiques apparaîtra à tous les yeux dégoûtante de vanité, d’ignorance et de turpitudes ; on écrira alors pour éclairer l’autorité, non pour en saper les bases ; dépouillant la forme des passions aveugles, on raisonnera au lieu de déclamer ; les acceptions de personnes feront place à la recherche consciencieuse de la vérité, et nous entrerons dans cette ère paisible d’améliorations progressives que les amis du pays doivent appeler de leurs vœux et soutenir de leurs efforts. Je ne puis m’empècher d’espérer que déjà ce tems est venu pour un grand nombre de mes lecteurs. C’est à ceux-là que je m’adresse ; je n’ai point recherché l’approbation des autres : elle me parait, je l’avoue, trop peu digne d’ambition.
DE LA DOMINATION FRANÇAISE EN AFRIQUE
Au moment où l’on s’occupe de coloniser ; l’Afrique, il ne serait pas sans intérêt de connaître l’opinion des hommes qui ont pu envisager sur les lieux quelques-unes des faces de cette importante question. Pour moi, sans prétendre imposer à personne des convictions qui me sont propres, je chercherai pourtant à en exposer les élémens aux administrateurs chargés de diriger les premiers pas de notre naissante colonie. On trouvera sans doute dans ce rapide aperçu, des faits déjà connus, des détails surabondans ; mais, pour comprendre mes : idées, il faut suivre la route qui m’y a conduit ; elle était semée de faits : je les rapporterai donc, sans crainte de me répéter, toutes les fois que mes assertions auront besoin d’une preuve, ou les lecteurs de quelques éclaircissemens. Rien d’ailleurs ne me semble indigne d’attention dans un sujet qui intéresse à un haut degré la prospérité de la France. Parler en effet de la beauté du pays, c’est engager nos compatriotes à le visiter ; rappeler les difficultés du débarquement, c’est indiquer les garanties que nous offre la nature contre des attaques extérieures ; s’étendre enfin sur le caractère des peuples avec lesquels les colons auront à traiter, c’est fournir à ces derniers l’expérience qu’il nous a été donné d’acquérir.
On se plaindra peut-être que j’aie porté un jugement sévère sur les actes de quelques-uns des agens de la France ; je n’ai rien à répondre, si non que je parle sans haine et sans réticence. On est maître de ses paroles, on ne l’est pas de sa pensée, et c’est ma pensée seule que j’expose. Je n’ambitionne pas d’ailleurs un succès personnel, mais uniquement le bien de mon pays. C’est un but vers lequel on peut marcher la tête haute.
Je ne redirai pas ici les événemens de la campagne : tout le monde les connaît ; ils ont été d’ailleurs si rares et si courts, qu’ils n’offrent qu’un petit nombre de particularités intéressantes. Jeter avec succès une armée de quarante mille hommes sur un point de la côte rapproché d’Alger ; obtenir des vents le tems de débarquer le matériel nécessaire à cette armée, tel était le problême que la fortune se chargeait de résoudre. L’inexpérience de l’ennemi 1 et la bravoure de nos troupes devaient faire le reste. Ni M. le général Bourmont, ni M. l’amiral Duperré ne peuvent se vanter du succès. Leur gloire a été d’oser, et peu s’en est fallu que l’ouragan du 16 juin ne fît de cette gloire un désastre.
Un officier de marine, que j’avais connu à Marseille, avant l’embarquement, m’avait souvent entretenu des dangers de notre entreprise. « Cette côte, me disait-il, est inabordable. Je ne crois pas que huit jours se soient jamais écoulés sans qu’un vent du nord n’ait mis en danger les bâtimens qui avaient l’imprudence d’y stationner ; et il vous faut vingt-cinq jours pour le débarquement de votre immense matériel ! Nous y périrons !... Je l’ai prédit, ajoutait-il, à M. de Bourmont ; je lui ai peint, aussi vivement M que je l’ai pu, l’épouvantable responsabilité qu’il assumait sur sa tête, en exposant ainsi soixante-dix mille hommes et une grande partie de la marine française. Il est demeuré impassible, et je n’ai pu tirer de lui que ces mots : La Providence, monsieur, y pourvoira. »
Le 16 juin, surlendemain de notre arrivée en Afrique, il survint un ouragan d’une violence extrême ; toutes les troupes étaient à terre, mais sans vivres, sans chevaux, sans canons 2 . Je me trouvais sous une tente avec quelques-uns de mes amis. Enveloppés dans nos manteaux, nous avions peine à nous garantir des torrens de pluie qu’un vent terrible poussait sous la toile. De tems en tems nous entendions un coup de canon qui partait de quelque point de la rade, canon d’alarme tiré par les bâtimens en perdition. Mes yeux rencontrèrent ceux d’un de mes compagnons dont la figure était pâle et altérée. « Charles Quint !... me dit-il d’une voix profonde. — Oh ! Charles-Quint, repris-je, était venu au mois d’octobre, et nous sommes au mois de juin. »
Je sortis de la tente et me dirigeai vers le rivage. La mer était affreuse ; des flots énormes venaient se briser sur le sable vomissant des embarcations fracassées, des barils défoncés, des débris de toute espèce 3 . Les bâtimens à vapeur faisaient effort, au milieu de la tempête, pour remorquer les navires que le vent portait à la côte ; vains efforts qui semblaient devoir entraîner et le protecteur et la victime ! A travers le bruit du vent, le mugissement des vagues, on entendait encore les cris rauques du commandement, et le canon de détresse des bâtimens en danger. Seul, et en silence, je contemplais ce terrible spectacle, ces quatre cents bâtimens qui semblaient destinés à périr, quand je me sentis fortement presser le bras. « Eh bien ! me dit en employant une expression énergique, mon officier de marine que je reconnus à l’instant, vous l’avais-je dit à Marseille ? C’en est fait de nous ! » Attaché à l’expédition de terre, parce qu’il n’avait pas trouvé que ce fût assez des dangers de la mer, il était venu comme moi contempler de près au rivage ces prémisses de désastre. Pendant que nous échangions nos réflexions, pendant qu’il me faisait remarquer tel bâtiment qui se brisait sur le sable, tel autre qui chassait sur ses ancres, mes yeux se portèrent vers un drapeau rouge qui signalait sur la plage un dépôt de munitions d’artillerie. « Il me semble, dis-je à mon compagnon, que le vent tourne à l’est ? Voyez. » Ses regards se dirigèrent de ce côté. « Nous sommes sauvés, s’écria-t-il bientôt, tous ces braves sont sauvés ! » En peu d’instans, en effet, tout se remit en ordre, et la mer s’affaissant peu-à-peu sur elle-même, rentra dans ses limites, nonchalente et clapoteuse. Si la tempête eût duré quelques heures de plus, la France aurait pu apprendre, un mois après notre départ de Toulon, que sa flotte était détruite et que soixante-dix mille de ses enfans avaient péri sur la côte d’Afrique. Mais M. de Bourmont avait eu raison de répondre à ces craintes : « La Providence y pourvoira. »
La campagne commençait sous d’heureux auspices ; rien ne les démentit. L’ouragan du 26 échoua comme celui du 16, et, battu partout, l’ennemi nous livra enfin les portes d’Alger.
Assez de descriptions ont fait connaître cette ville si long-tems puissante, si facilement conquise. Rien de plus misérable que l’aspect de ses rues, sales, étroites et tortueuses ; rien de plus magnifique que le spectacle qu’on peut contempler des terrasses qui s’élèvent en amphithéâtre de la Marine à la Casauba. Pour moi, je n’ai jamais considéré sans une sorte d’admiration les formidables batteries qui défendaient Alger contre une approche par mer 4  ; la courbe vaste et gracieuse de sa rade ; le cap Matifous qui la termine ; cette ceinture de côteaux couverts d’habitations blanchissantes ; leur végétation si nouvelle pour des yeux européens, et la chaîne lointaine du petit Atlas ; et les cimes du Jurjura et sur tous ces objets, ce ciel pur, ces flots éblouissans de la lumière africaine.
Ces lieux n’étaient pas, comme on le croit, uniquement habités par des barbares. La population se divisait en classes bien distinctes ; dans les villes, les Turcs, les Colouglis, les Maures et les juifs 5  ; dans les campagnes, les Bédouins et les Cabaïles.
Les Turcs occupaient tous les emplois de la régence ; ils n’avaient pas adopté la langue des Maures, et les Maures n’avaient pas adopté la leur. Les costumes étaient restés distincts : celui des Turcs, brillant d’or et de broderies ; celui des Maures, orné seulement de quelques galons de soie. Il ne s’était donc pas opéré de fusion entre les vainqueurs et les vaincus. Après trois siècles d’existence commune, ils semblaient être encore au lendemain de la conquête. Cet état bizarre s’explique aisément. La population turque était constamment renouvelée par les aventuriers sans fortune qui quittaient les états du grand-seigneur pour venir s’établir à Alger. Rarement ils amenaient des femmes avec eux, sa-chant bien qu’ils en trouveraient de riches et de belles dans les familles maures. Les enfans issus de ces mariages jouissaient, sous le nom de Colouglis, de quelques prérogatives insignifiantes, durant la vie de leur père.