Jeune diplomate au Siam

Jeune diplomate au Siam

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Cet ouvrage reprend les lettre hebdomadaires qu'un jeune diplomate, Raphaël Réau, écrit à ses parents depuis son premier poste au Siam. Avec la même plume alerte et un sens du détail que lui confère son don pour la peinture, il y décrit sa double découverte d'un Orient dont les beautés l'enchantent bien qu'il en subisse les rigueurs et d'un monde diplomatique aux multiples facettes. Ses descriptions précises au rythme enlevé laissent percer une forte personnalité expressive...

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Ajouté le 01 juin 2013
Nombre de lectures 14
EAN13 9782336668734
Langue Français
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Philippe MarchatJeune diplomate au Siam
L’ouvrage reprend les lettres hebdomadaires qu’un jeune diplomate, Raphaël
Réau, après avoir été pensionnaire à La Rochelle, étudiant à Paris, puis conscrit
à Rochefort, continue entre 1894 et 1900 d’écrire à ses parents depuis son
premier poste au Siam. Avec la même plume alerte et un sens du détail que lui
confère son don pour la peinture, il y décrit sa double découverte d’un Orient
dont les beautés l’enchantent bien qu’il en subisse les rigueurs et d’un monde
diplomatique aux multiples facettes. Alors que Bangkok associe aux fastes Jeune diplomate au Siamancestraux de l’immense Palais royal les mondanités trépidantes des capitales
occidentales, le pays profond qu’il parcourt vit encore sous un régime féodal et
arbitraire d’un autre âge. L’Angleterre s’y intéresse, comme la France. D’autant 1894-1900
que leur simple immatriculation au consulat de Bangkok par le jeune Raphaël
confère le statut de protégés français à un nombre élevé des ressortissants
de l’Indochine française résidant en voisins au Siam. Les relations franco- Lettres de mon grand-père Raphaël Réau
siamoises s’en ressentent et il en relate l’évolution capricieuse. De même, les
tensions et rancœurs nées d’affectations ne tenant qu’un compte insuffsant
de l’âge et de l’ancienneté des agents du Quai (d’Orsay) appelés à cohabiter
des années durant en cette place alors isolée et lointaine n’échappent ni à son
analyse, ni à sa verve. Ses descriptions précises au rythme enlevé laissent
percer une forte personnalité n’hésitant guère à exprimer ses sentiments.
Charentais comme son père, diplomate, qui occupe plusieurs postes
au Maroc, l’auteur y passe sa jeunesse, et poursuit ses études à Paris
et en Angleterre. Diplômé de l’Institut d’études politiques de Paris et de
Cambridge, licencié en droit, inspecteur des fnances à sa sortie de l’ENA,
eaprès son service militaire à la 4 escadre de chasse en Allemagne, suivi
d’un rappel en Algérie, il est en 1958 affecté au cabinet du ministre des
Finances Antoine Pinay, puis de Valéry Giscard d’Estaing. Il rejoint à partir de 1961 l’Afrique.
Il y devient successivement conseiller fnancier du gouvernement sénégalais, à Dakar, et chef
de la Mission d’aide et de coopération de Brazzaville, avant d’occuper, fn 1964, des postes
de direction dans trois fliales de la Caisse des dépôts. Il en occupe, en 1974, la direction
fnancière, puis, à partir de 1982, et pendant treize ans, celle de la Banque européenne
d’investissement (BEI) à Luxembourg. De retour à Paris, il crée, en 1996, puis dirige la
Mission interministérielle de préparation à l’Euro. Inspecteur général des fnances, directeur
général honoraire de la BEI, il est offcier de la Légion d’honneur, titulaire de la Valeur militaire
et de diverses décorations étrangères. Collaborant de longue date à plusieurs revues, il publie
en 1976 aux Presses universitaires de France un Que sais-je ? sur l’économie mixte et, en
2006, chez Muller édition Un Empire convoité. Le Maroc et les puissances, qui obtient le prix
Lyautey 2007 de l’académie des sciences d’outre-mer.
ISBN : 978-2-336-29755-2
27 €
Philippe Marchat
Jeune diplomate au Siam












































































JEUNE DIPLOMATE AU SIAM
(1894-1900)

Lettres de mon GRAND-PÈRE
Raphaël RÉAU

3








































© L'HARMATTAN, 2013
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-336-29755-2
EAN : 9782336297552

Philippe Marchat





JEUNE DIPLOMATE
AU SIAM

(1894–1900)

Lettres de mon GRAND-PÈRE
Raphaël RÉAU

















5

DU MÊME AUTEUR

L'économie mixte, Que sais-je ?,
Presses universitaires de France, 1971.

Un Empire convoité. Le Maroc et lesPuissances de 711 à 1942,
Prix Lyautey 2007 de l'Académie des Sciences d'Outremer,
Muller Edition, 2007.

Lettres d'un diplomate en Chine au début du XXème siècle. Hong Kong, Hai Nan,
Yunnan (1901-1909),
L'Harmattan. 2011.






























6

AVANT PROPOS

LES RAISONS DE CE LIVRE

Bien des livres ont, ces dernières années, retracé divers évènements
passionnants qu'ont vécus, en Asie, au cours des deux siècles derniers,
nombre de nos compatriotes, dont des diplomates. Y ajouter ajouter un autre
ouvrage serait pure gageure s'il n'apportait un témoignage inédit, dû aux
conditions particulières qui ont présidé à sa rédaction.
La découverte récente, au fond d'une malle négligée pendant des
années, de la correspondance de mon grand père maternel, mort trois ans
avant ma naissance, constitue en effet une chronique exceptionnelle à un
double titre. Pour sa longévité inhabituelle, qui s'étend de son entrée au
lycée de La Rochelle comme pensionnaire en 1881, à sa mort, comme
ministre de France à Bangkok en 1928. Ainsi que pour le nombre et la
diversité des évènements vécus et relatés d'un style vif et perçant,
qu'accompagnent de muliples commentaires et des réactions d'ordre
personnel et familial qu'ils n'ont manqué de provoquer au long de ce demi
siècle. Cette corrrespondance fait revivre ce qu'était l'existence à cette
époque d'un "expatrié" sur des terres alors peu connues, car lointaines, et
l'évolution, presque jour par jour, de la personnalité de Raphaël Réau, qui
commencé et termine sa carrière au Siam, après avoir occupé plusieurs
postes en Chine.
C'est à neuf ans à peine que ses parents, habitants de Saint Georges
d'Oléron, décident de cette mise en pension de leur flis aîné, qui vient
d'obtenir une bourse. Cela lui permet de poursuivre un cursus scolaire bien
engagé que son père, directeur de l'école communale, suivra de près. A cette
fin, et pour qu'il ne s'y sente pas trop seul, alors que n'existent ni
photocopies, ni téléphones fixes ou portables, ils lui demandent de leur
écrire régulièrement chaque semaine. Il conserve cette bonne habitude au
lycée, puis à Paris, où il effectue ses études supérieures, à Rochefort son
7

service militaire et enfin, jusqu'à leur disparition, de ses différents postes de
diplomate en Asie.
Déjà doué comme jeune lycéen d'un sens aigu de la narration, il
laisse percer un intérêt, toujours vif et profond pour tout ce qui l'entoure,
dont il excelle à faire des descriptions alertes, vivantes, non dénuées
d'ironie, et de la remarquable précision que lui confère son don pour la
peinture. Il s'y ajoute, ce qui enrichit sa chronique, la relation des divers
contacts que lui procurent ses fonctions successives, avec des personnes,
déjà célèbres ou en passe de le devenir. Ce sont, tantôt des ministres des
Affaires étrangères, tels Gabriel Hanotaux ou Théophile Delcassé, des
diplomates comme Auguste Pavie, "monsieur le consul" Bodard, qui débute
sa carrière sous ses ordres, ou l'écrivain et futur ambassadeur Paul Claudel,
tantôt des gouverneurs généraux ou résidents de l'Indochine Française, dont
Paul Doumer, ou encore des officiers, tel le commandant et futur maréchal
Lyautey. C'est en effet d'une véritable saga asiatique dont il s'agit, qui
s'étend sur plusieurs décennies et se déroule surtout en Chine, après avoir
commencè en 1894 dans le royaume du Siam, qui deviendra en 1939 la
Thaïlande qu'elle est restée depuis.
Le présent ouvrage retrace les deux séjours, entrecoupés de deux
congés en France, qu'il effectue de 1894 à 1900, dans son premier poste,
Bangkok. Il reprend, dans leur ordre chronologique afin de ne pas en
perturber le cours, les lettres que le jeune charentais fraîchement arrivé
adresse régulièrement à ses parents, qu'il accompagne parfois de croquis et,
plus rarement, de photographies. Conservée dans son intégralité, cette
correspondance apporte un complément personnel et vivant à la perception
que l'on peut avoir de divers évènements connus, et leur apporte une note
particulière et plus intime. Ce qui leur confère une valeur propre qui en fait
des témoignages vécus contribuant, de ce fait, à l'élaboration perpétuelle de
l'Histoire, - la "grande" comme la "petite".
Dans le cas particulier du Siam, ces apports ont pour mérite
particulier de retracer fidèlement ce qu'étaient, sur le plan aussi bien
matériel que psychologique, les conditions d'une vie quotidienne sous un
climat souvent hostile, dont il est de plus en plus difficile d'avoir une idée
exacte, tant les progrés de notre monde actuel nous en éloignent chaque jour
davantage. De plus, aux multiples évènements extérieurs que relate la
correspondance de Raphaël Réau, comparables par bien des points aux
enquêtes de nos "grands reporters" actuels, s'en ajoutent bien d'autres,
inédits car d'ordre plus intime et personnel. Ils permettent, c'est leur
principale valeur, de suivre avec précision, des années durant, le
déroulement d'une vie familiale et les arcanes souvent insoupçonnées d'une
carrière de diplomate "expatrié" avant la lettre, au cœur de "phalanstères"
éloignés de leur Ministère qu'étaient alors les légations et consulats de notre
pays en Asie.
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Car, dans son courrier, comme dans sa vie, Raphaël ne cache pas
plus les sentiments qu'il éprouve pour les autres, que pour lui-même –
conséquence d'un penchant naturel à s'introspecter fréquemment et à se
juger sans complaisance. Ses lettres comportent nombre d'appréciations,
aussi bien louangeuses que sévères, toujours fort éloignées de la "langue de
bois" tant prisée de nos jours, qu'il porte sur les sujets les plus divers
marquant sa vie quotidienne. Les unes concernent certains de ses collègues,
ce qui n'a rien de surprenant en raison des relations de promiscuité
qu'imposait alors la résidence longue et continue de plusieurs diplomates
dans des postes éloignés de la métropole. D'autres touchent à des sujets
moins personnels et plus généraux, comme la conduite, parfois peu
cohérente, qu'adoptent dans nos relations avec le Siam certains de nos
gouvernements successifs, ou la gestion de son personnel par le Quai
d'Orsay. Celle-ci était, il est vrai, soumise à de fortes contraintes -
éloignement, lenteur et insuffisance des transports, multiples accidents de
santé dûs aux conditions sanitaires de l'époque -, qui rendaient aléatoire et
difficile pour le Ministère toute gestion prospective dans les affectations et
les congés des "agents", ce dont la chronique de Raphaël apporte de
multiples preuves.
La reproduction quasi intégrale des lettres, et le respect de leur
ordre chronologique, sans en exclure les aspects personnels et familiaux,
permet de relater dans leur authenticité intégrale les divers aspects de la vie
de notre chroniqueur, dans une fonction de témoin de l'histoire, auquel il est
ainsi rendu un devoir de mémoire mérité. S'incrivent évidemment dans ce
contexte historique les jugements et appréciations à connotation parfois très
personnelle portés avec plus ou moins de passion sur les évènements vécus,
comme sur certains de ses contemporains, pour lesquels, le temps ayant fait
son œuvre, il y a aujourd'hui prescription. Leur disparition commune a en
effet pour conséquence d'enlever tout risque de voir s'élever une éventuelle
polémique entre ceux qui auraient pu être tentés de réagir et leur auteur à
propos de passages les concernant....
9



RAPHAEL RÉAU
L’AUTEUR DE CETTE CHRONIQUE

Charentais de souche, îlien d'Oléron, né le 17 mai 1872, le jeune
Raphaël, élève sérieux et appliqué, après de sérieuses études secondaires à
La Rochelle, les poursuit à Paris. Il en revient trois ans plus tard avec sa
licence en droit et, le continent asiatique le passionnant, un diplôme de
chinois obtenu à l'Ecole des Langues Orientales, non sans avoir aussi
quelque temps suivi des cours d'annamite qui lui serviront ultérieurement.
Puis il accomplit à Rochefort son service militaire pendant une seule année,
au lieu des trois auxquelles sont astreints les non-diplômés. Après avoir un
temps envisagé de choisir l'enseignement comme son père, il opte, sur le
conseil de ses professeurs, pour le Quai d'Orsay. Commencée au Siam, sa
carrière se poursuivra quasi-exclusivement en Asie. Elle débute en octobre
1894 à Bangkok, où il arrive comme élève interprète, puis interprète, et
ensuite chancelier. Il y est rapidement chargé de fonctions qui en font "le
troisième consul" du Consulat de France à Bangkok, où il fait deux séjours.
A la fin de son second congé en France, exceptionnellement avancé de
plusieurs mois, au lieu de revenir comme prévu à Bangkok pour un troisième
séjour au Siam, il est appelé à rejoindre Hong Kong où il est nommé
successivement, en février 1901 gérant de la chancellerie, puis du consulat.
Il est, en septembre 1902 vice-consul, d'abord à Hoï Hao, et à Ho Kéou dans
l'île Hai Nan. Il effectue ensuite deux nouvelles gérances de consulats, en
juillet 1905 à Mongtseu, au cœur du Yunnan, alors que s'y construit le
erchemin de fer, et le 1 octobre 1910 à Han Kéou, aujourd'hui Wu Han, au
nord de la Chine. Il retourne en 1911 à Hong Kong pour une troisième
gérance, avant d'être nommé en 1921 consul général à Shanghai, et ensuite
–ce sera son seul intermède européen - à Genève en 1923. Début 1928,
après y avoir séjourné six ans en début de carrière, il retourne, comme
ministre de France, au Siam, dont il redoutait non sans raison le climat. Il y
11

meurt en effet prématurément, très peu après son arrivée, le 28 mars, comme
cela avait été, en juin 1897, le cas de son prédécesseur Ranchot....

Dans son premier poste, Bangkok,
la découverte de deux mondes.

Bangkok est le début d'une carrière aux faces multiples où Raphaël
Réau découvre deux mondes fort différents, qui lui sont également
inconnus : le monde asiatique, dont les splendeurs le séduisent, mais dont il
déplore, pour en subir à maintes reprises les effets, "ses rigueurs, sa dureté,
ses exagérations, ses brutalités", et le monde diplomatique et consulaire,
dont, surtout au début, la notoriété et les fastes l'attirent, bien plus que ses
subtilités et toutes ses arcanes.
Ces deux découvertes commencent dès son embarquement à
Marseille pour un mois sur un "steamer" des Messageries Maritimes, alors
l'une des "reines des mers", dont le luxe n'empêchait ni la lenteur, ni les
pannes. Ainsi commence pour lui une vie nouvelle de style "colonial",
enthousiasmante et pleine de contrastes, dont la narration débute avec cette
longue traversée dont Raphaël rend compte avec un luxe de précisions et de
notations fort vivantes, comme il l'avait déjà fait pour décrire sa jeunesse et
ses périodes estudiantine et militaire. Il n'en omet pas plus les escales, dont
certaines le fascinent, que le luxe de la vie à bord, croquant de sa plume
alerte, avec le plus vif plaisir – lorsqu'il n'est pas malade –quelques uns des
passagers qu'il rencontre, à la table du commandant, sur leurs chaises
longues, ou jouant au palet sur le pont. L'Asie, alors mal connue, commence,
avant même qu'il n'arrive au Siam, à lui dévoiler aussi bien sa beauté et ses
premiers charmes, dès l'île, pour lui enchanteresse, de Ceylan, que la
brutalité de sa mousson et les excès d'un climat dont il subit les effets, une
fois franchi le canal de Suez.
Ces lettres, d'un style alerte et pictural, qu'il met à la poste à
chacune de ses escales, font dèjà ressortir une forte personnalité, dont la
timidité, notable au début, va progressivement s'estomper. Elles prennent
sur le vif, au fur et à mesure de ses découvertes, ses attitudes, ses jugements,
ses humeurs, changeantes au gré des circonstances, tantôt chagrines, tantôt
exaltées et enthousiastes. Elles donnent vie aux évènements et aux propos
qu'elles relatent, grâce au luxe de détails et de précisions qui les
accompagnent, et sont pour lui l'occasion de prendre position, et de
s'exprimer sans détour sur ce qu'il pense, avec une verve qui lui est propre,
et qu'il accompagne, aussi fréquemment qu'il en a le temps, d'anecdotes, et
parfois de charmants dessins à la plume.



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Le monde asiatique

Le Siam est, quand il y débarque, un Royaume indépendant qui
restera, fait exceptionnel, une monarchie absolue jusqu'aux années 30 du
siècle suivant. Il y est d'emblée frappé du contraste existant entre ce pays
encore fondamentalement féodal, mais dont la capitale, Bangkok, ville aux
nombreuses pagodes et siège d'un grandiose Palais Royal toujours visible,
est déjà largement occidentalisée. Elle réunit, dans une symbiose
exceptionnelle, les traces vivantes d'une ancienne et brillante civilisation
que perpétue le faste des cérémonies et des réceptions qu'y donne le
souverain en son immense et grandiose Palais, et l'empreinte déjà forte d'un
modernisme récent rappelant celui des grandes capitales occidentales.
Il y est immédiatement happé par une vie mondaine trépidante, qu'il
y découvre, de même que d'imposantes cérémonies traditionnelles, telles que
les crémations de membres de la famille royale auxquelles il assiste. Sa
participation à d'innombrables réceptions, plus somptueuses les unes que les
autres, l'introduit dans la société et le monde diplomatique, ce qui dans un
premier temps l'amuse, l'intéresse et le séduit même. Il narre par ailleurs
diverses expéditions où il accompagne son "patron", - le ministre
plénipotentiaire qui représentera pendant des années la France à Bangkok
bien avant que ce soit un ambassadeur – à une chasse au tigre à dos
d'éléphant, et un inoubliable voyage en Indochine, d'où, il revient ébloui et
enthousiasmé, notamment mais non seulement par les merveilles
d'AngkorVat au Cambodge. Mais le nombre et la répétitivité de ces réceptions
finissent par le lasser, et surtout le fatiguer, ce à quoi contribue aussi le
climat, fort malsain, du Siam. Aussi se voit-il contraint, lorsque sa santé
l'exige périodiquement, de prendre quelque repos, notamment sur d'anciens
sites royaux délaissés par le souverain, qui le fascinent également.
Fort heureusement, la vie de notre jeune attaché au Consulat de
Bangkok ne se limite pas à ces seules activités, mondaines et diplomatiques.
La géographie en est la cause, car les frontières que le Siam partage avec le
Cambodge et le Laos, récemment passés sous influence Française, vont être,
pendant toute la durée de son séjour, une source constante de difficultés
dans les relations franco-siamoises. Celles-ci méritent d'être explicitées et
remises dans leur contexte géopolitique, afin d'éclairer et de mieux faire
comprendre les réactions, les espoirs ou les déceptions dont abondent, selon
les circonstances, les lettres de Raphaël. Leur évolution donne un aperçu du
cours, différencié au fil des mois et des années, des interminables
négociations qui se poursuivent entre Bangkok et Paris pendant ses deux
séjours. Celles-ci concernent, plus ou moins directement, deux des plus
proches voisins du Siam, le Cambodge et le Laos, avec lesquels les relations
sont loin d'avoir été de tout temps pacifiques. Ce qui reste vrai aujourd'hui
encore, comme l'illustre le récent conflit opposant la Thaïlande au
Cambodge sur la possession du site et du vénérable temple hindou de Preah
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Viléar, situé au cœur de "l'Alsace-Lorraine" de la frontière khméro-thaïe d'à
peine 4,6 kilomètres carrés, revendiquée par chacun des deux États
limitrophes.
Dès le début du XIIIème siècle, le Cambodge avait connu une
première invasion siamoise qui avait entraîné en 1431 la chute d'Angkor et
son abandon comme capitale au profit de Pnom Penh. Au siècle suivant le
roi Ang Chan (1516-1566) restaure le pays, édifie une nouvelle capitale,
Lovek, que les Siamois pillent en 1594. Christianisé au cours des deux
siècles suivants, le Cambodge entre dans une période de guerres civiles, qui
donne aux Siamois une nouvelle occasion d'intervenir. Mais sous le règne de
Norodom Ier (1834-1904), la France y établit son protectorat, et le 15 juillet
1867 le Siam renonce, par un traité conclu avc elle, à sa suzeraineté sur le
Cambodge, tout en y conservant des provinces "annexées". Soucieux de
laver cet affront, le Siam, soutenu par le Japon, devait moins d'un siècle plus
tard attaquer en 1940, une fois encore son proche voisin pour y rétablir une
influence qui allait n'y être cependant que de courte durée.
Avec le Laos, les relations ont également, de tout temps, été
contrastées et relativement compliquées. Après avoir successivement conclu
en 1560 un traité d'alliance avec le Siam, et subi, de 1574 à 1591 une
invasion, puis une tutelle birmanes, le Laos se trouve morcelé en trois
royaumes, pour tomber progressivement, pendant le règne du roi Nokosat
Ier (1713-1737), sous un protectorat, là encore, siamois. Celui-ci dure un
siècle, malgré l'invasion, toujours par les Birmans, du royaume de Louang
Prabang en 1778, et le sac de Vientiane en 1820. L'ouverture, en 1886, d'un
premier consulat Français, confié à Auguste Pavie, est suivie, le 8 octobre
1893 d'un traité par lequel le Siam reconnaît l'établissement sur le Laos
aussi d'un protectorat français. Par un second traité franco-siamois du 28
mars 1907, il renonçe en outre à la rive droite du Mékong, à l'exception des
provinces de Champassak et de Sayabouri.
Enfin, c'est en novembre 1887, sept ans avant l'arrivée de Raphaël à
Bangkok, qu'est créée l'Union indochinoise regroupant les protectorats
d'Annam, du Tonkin, du Laos et du Cambodge, ainsi que la colonie de
Cochinchine et le territoire à bail chinois de Kouang Tchéou Wan. Cet
évènement va profondément marquer notre jeune attaché au cours des
premiers séjours qu'il effectue à notre Consulat de Bangkok.
En effet, dès son arrivée, la nouvelle entité indochinoise – plus
connue sous le nom d'lndochine Française -, qui a récemment vu le jour,
apparaît comme un pôle important de rayonnement français dans cette
région, zone traditionnelle d'instabilité, en raison des conflits qui y ont
fréquemment opposé divers Ểtats, dont le Siam. Aussi n'est-il pas surprenant
qu'en France des partis et des hommes politiques, ainsi que des diplomates
en poste à Bangkok, caressent un espoir. Celui de voir le gouvernement de
Paris poursuivre la politique menée en Indochine, pour l'étendre au
Royaume siamois, dont ils estiment possible l'intégration, sous une forme ou
14

une autre, et aux moindres frais, dans cette nouvelle zone d'influence
française déjà bien établie. D'autant que ces tenants d'un protectorat
français sur le Siam, ou de son annexion pure et simple à l'Union,
considérent comme élément favorable, et chance à saisir, la coexistence au
Siam-même d'importantes minorités ethniques étrangères, aux côtés des
Môn et des Thaïs, venus du Yunnan aux XIé et XIIé siècles, qui consituent le
fond de la population du Royaume. Ce sont celles de Chinois, d'Annamites,
et surtout de Cambodgiens et de Laotiens, souvent persécutés, que, du fait de
l'existence de l'Union indochinoise, la simple immatriculation au Consulat
français de Bangkok permet de "convertir" juridiquement en "protégés
français". Mais cet espoir caressé par d'aucuns devait s'avérer vain, car
l'Angleterre, présente en Chine comme au Siam, veillait jalousement à la
défense de ses intérêts, comme elle le faisait concomitamment en Afrique.
Les perspectives favorables tirées de cette situation complexe vont
jouer un grand rôle dans le comportement et les attributions de notre jeune
attaché, qui, cadet du poste à son arrivée, en devient le doyen bien avant son
départ six ans plus tard, tant sont à l'époque rapides et parfois inattendus les
mouvements de notre personnel consulaire. L'objectif fixé au Consulat, avec
une priorité qui varie en fonction du cours de négociations franco-siamoises
qui s'éternisent, est de doter de ce nouveau statut de "protégé français"
auquel ils ont droit le plus grand nombre possible des ressortissants de
l'Union indochinoise résidant au Siam, en procédant dans les meilleurs
délais à leur recensement individuel et à leur immatriculation dans les
registres du Consulat. Cette opération, délicate à mener en raison de la
dispersion des intéressés en plusieurs points éloignés du Royaume, vise à
conforter dans la région la position et le poids de l'Indochine Française,
comme de la métropole, mais aussi à mettre à l'abri ceux d'entre ces
ressortissants qui, en nombre malheureusement croissant, font l'objet
d'exactions de la part de Siamois ou de leurs autorités. Telle est la tâche
principale dont se voit chargé Raphaël dès son arrivée.
En raison, tant du nombre insuffisant d'agents du Quai d'Orsay, que
de ses connaissances juridiques et linguistiques - en chinois et en siamois
qu'il apprend rapidement sur le terrain –, mais aussi de la confiance que lui
accordent les ministres résidents qui se succèdent, Raphaël se voit confier
des fonctions consulaires débordant largement celles normalement dévolues
au simple interprète qu'il est en arrivant. Pour les "protégés français" qu'il
recense, il devient le "troisième consul". Ce qui accroit l'intérêt de son poste,
et le conduit à effectuer à l'intérieur du pays plusieurs missions, souvent à
risques, qu'il relate toujours avec grande minutie, auprés des nombreuses
exploitations agricoles fondées et gérées par les nombreux missionnaires
français établis dans le pays. Il arrive que, dans certaines d'entre elles, qui
font vivre plusieurs centaines d'Annamites, de Laotiens ou de Cambodgiens,
convertis au catholicisme ou en voie de l'être, il soit officiellement convié à
assister à d'imposantes séances de baptêmes collectifs, à l'issue desquelles il
15

procède lui-même, assisté d'un ou de deux collaborateurs autochtones, à
leur immatriculation consulaire. Dirigées par des hommes d'église, souvent
des évèques, ces importantes entreprises constituent à l'époque des facteurs
non négligeables de développement économique et social du Royaume, en
même temps qu'elles concourent à y diffuser une influence française notable.
Ce qui explique le vif intérêt qu'y portent notre Légation et surtout notre
Consulat, et les relations étroites existant alors entre autorités religieuses et
consulaires, auxquelles il n'est pas impossible que la loi de 1905 instituant
la laïcité de l'Etat ait ultérieurement apporté quelques bémols.
Les connaissances juridiques que Raphaël tient de sa licence en
droit le conduisent en outre à exercer dans la capitale siamoise des
fonctions judiciaires au sein de plusieurs juridictions consulaires, et même
d'une institution judiciaire internationale. Cela l'intéresse, certes, mais
devient fastidieux et le surmène en raison du grand nombre d'instances,
abondamment relatées, auxquelles il doit participer en occupant, selon les
cas, le siège de rapporteur, d'assesseur, de juge et même,
exceptionnellement, de président. Autant de tâches qui ne sont pas sans
rappeler certaines de celles qui seront ultérieurement dévolues, cette fois sur
le continent africain, à nos administrateurs de la France d'Outre-Mer ou à
nos contrôleurs civils du Maroc et de Tunisie.
Dans l'exercice de ces multiples fonctions, en particulier quand il
procède au plus profond du pays aux opérations d'immatriculation, Raphaël
doit parfois monter de véritables expéditions qui lui font, à différentes
reprises, affronter aussi bien les aléas insoupçonnés d'une nature hostile et
indomptée que l'attitude toujours inattendue et parfois franchement hostile
des autorités locales. Le plus souvent armé, et généralerment accompagné
d'un ou de deux auxiliaires, il lui faut prendre des bateaux dont le faible
tirant d'eau n'empêche pas les échouages, ou chevaucher à cheval plusieurs
jours durant, parfois sous des pluies diluviennes, pour rejoindre nos futurs
"protégés". S'y ajoutent avec une fréquence heureusement moindre, des
opérations de police d'un style particulier qu'il mène, accompagné du
constable de la Légation, afin de délivrer manu militari de geôles aussi bien
publiques que privées quelques uns de ces malheureux "protégés " potentiels
qui, les fers aux pieds, y croupissent indûment depuis des mois. Cela nous
vaut d'assister à des scénes d'un autre âge qui ne sont pas sans évoquer
l'époque de Louis XI chez nous, telle du moins que les décrivaient certains
de nos anciens ouvrages scolaires. Les descriptions réalistes et vivantes qu'il
en fait sont celles d'un pays fondamentalement féodal, en dépit du
modernisme apparent de sa capitale. Ces différentes responsabilités,
importantes pour son âge, donnent à notre jeune chroniqueur l'occasion de
s'y consacrer avec application et talent, et d'en rendre compte de manière
vivante, sans en céler les problèmes de conscience que lui cause dans
certains cas l'exercice délicat de ses fonctions judiciaires

16

Parallèlement à ces considérations professionnelles, nombreuses
sont aussi, sur un plan plus personnel, les contraintes et les difficultés que
rencontre Raphaël Réau, comme la plupart de ses contemporains étrangers
résidant alors au Siam. Les reportages hebdomadaires qu'il nous en livre
nous en donnent une idée exacte, qu'il nous serait sans cela difficile
d'imaginer, en raison de la rapidité et de la profondeur des changements
intervenus ces dernières décennies, dans ce pays, lointain et sanitairement
malsain, car aux nombreuses maladies, devenu aujourd'hui un paradis pour
touristes.
Les connotations personnelles de notre jeune provincial laissent
percer, dès son premier séjour à Bangkok,- et cela ira crescendo au fur et à
mesure que se prolongeront ses séjours-, deux thèmes, indissociables de
son séjour en Orient, qui reviennent comme des leitmotive, avec d'autant
plus d'insistance que se prolongent ses séjours. Le premier est un
indéfinissable sentiment d'isolement, imputable à l'importance des distances
et du temps que mettent à les parcourir l'homme et son courrier, alors son
unique autre lien avec le reste du monde. Le second, plus diffus, tient à la
difficulté que rencontre "l'expatrié" qu'il est, habitué au climat tempéré et à
la douceur de vivre de sa Charente natale, à s'adapter à la brutalité et aux
excès des catastrophes naturelles régulières d'une région au climat en outre
fort débilitant qui entraîne nombre de maladies.
La distance, séparant l'Asie de l'Europe, et le temps mis en bateau
pour aller d'un continent à l'autre, sont deux obstacles de taille. Il y a un
siècle à peine, ces deux éléments indissociables sont signe d'éloignement,
donc d'isolement, et de solitude. Au fur et à mesure que s'allonge la durée
de "l'expatriation", ces sentiments engendrent une sorte d'oppression, dont
les effets conscients ou inconscients s'ancrent dans la vie quotidienne, et
s'amplifient au fur et à mesure que ses parents prennent de l'âge, et que
déclinent aussi bien leur santé que la sienne. Mais à l'inverse, il arrive aussi,
exceptionnellement, comme au terme de son second séjour à Bangkok, que
ces effets aient un résultat nettement plus amène, en poussant le célibataire
qu'il est, après un congé mérité en Europe, à ne regagner son nouveau poste
qu'après avoir convolé en justes noces. Il y est fortement incité par le
bonheur qu'il sent émaner de la vie d'un jeune ménage ami, récemment
arrivé à Bangkok, qu'il côtoie quotidiennement. Mais il ne sera pas pour
autant délivré à jamais de cette obsession. Car, plusieurs années plus tard,
quand il sera consul à Han Kéou, faute de pouvoir regagner la France à
cause des torpillages des paquebots par les sous-marins allemands, son
épouse et lui en subiront à nouveau les tourments, restant bloqués pendant
deux des quatre ans que durera la première guerre mondiale sans revoir
leurs parents ni, surtout, leurs deux filles, dont ma mère, restées
pensionnaires en France.
Le second thème, aussi prenant et obsessionnel que le précédent
qu'il complète, tient, pour reprendre ses propres termes, à l'exagération et à
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la brutalité de l'Orient qui s'exercent sous des formes les plus variées. Les
changements climatiques violents et fréquemment dévastateurs de ces zones
tropicales en sont une, d'ailleurs toujours valable aujourd'hui, comme en
témoignent, entre autres, les moussons, typhons et tempêtes qu'il doit
périodiquement affronter. Sa correspondance n'est pas avare d'en décrire
les effets, parfois terrifiants pour lui, qu'il soit sur la terre ferme ou à bord
de navires dont il arrive qu'ils soient drossés en pleine nuit sur les récifs
d'une côte inhospitalière.
Ses lettres traitent souvent aussi des conditions sanitaires
déficientes, et des multiples accidents de santé qui l'affectent en quasi
permanence, tout comme ceux qui l'entourent et ceux qui lui sont chers. Il lui
arrive d'en rendre compte avec la minutie d'un médecin, lorsqu'il égrène les
soins, drogues, médicaments et onguents qu'impose à ses yeux leur
traitement. Dèjà pensionnaire à La Rochelle, sans doute en raison du
nombre des maladies et même des décés que relatent ses lettres, à une
époque où l'espérance de vie était bien inférieure à la nôtre, ces problèmes
de santé le préoccupaient au point de le conduire à disserter sur la mort de
façon surprenante à son âge. Cet intérêt devait se maintenir tout
naturellement au fur et à mesure que les années passaient, et même
augmenter du fait de l'état encore moins satisfaisant en Asie qu'en Europe
des conditions sanitaires, qu'il s'agisse du nombre, de la qualité et de
l'implantation des médecins, comme des équipements hospitaliers. Une telle
insuffisance était d'autant plus flagrante que le Siam était traditionnellement
le foyer de maladies endémiques - dysentrie et paludisme - et d'épidémies,
tels que la peste et le choléra.
Ces références aux préoccupations des "expatriés" de l'époque
montrent l'ampleur des changements qui ont eu lieu dans ce pays en à peine
un siècle. Il fallait alors un bon mois de bateau pour aller y passer plusieurs
années, avec un sentiment d'isolement, car sans congé annuel ou bisannuel
en Europe, éloigné des siens, sous un climat insalubre. Paradoxalement,
aujourd'hui, ses sites touristiques aux équipements hôteliers et hospitaliers
ultra modernes, reliés en permanence au monde, sont atteints en quelques
heures de jet par des foules venues de tous les horizons y passer des
"vacances de rève".... Mais la nature continue de s'y manifester, ne serait-ce
que sous la double forme de tsunamis périodiques et d'un réchauffement
climatique aux conséquences encore mal connues, qui menacent
particulièrement nombre de ses rivages....

Le monde des diplomates et des chancelleries

Le second monde, tout ausi inconnu, que Raphaël découvre au
Siam, est celui des diplomates et des chancelleries. C'est un monde à part,
celui du "Quai" (d'Orsay) en France, mais aussi de la SDN hier et de l'ONU
aujourd'hui, aux contours difficiles à définir, car commun à tous les Etats,
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longtemps influencé par la France pour des raisons autant historiques que
linguistiques, et qui, chez nous, a conservé sa spécificité et ses traditions. Ce
qui explique qu'il ait attiré le jeune Rapahaël qui y fera carrière, sans en
avoir, au départ, soupçonné les subtilités, les aspects feutrés, ni les arcanes
dont il va progressivement prendre connaissance. Son premier poste lui en
offre une double occasion, en raison, tant des responsabilités importantes
qui lui sont confiées à son âge, que des mouvements imprévus de personnel,
qui le concerneront plus ou moins directement au cours de ses deux séjours.
La vie en commun, pendant des années, dans un espace limité,
d'agents ambitieux, à l'esprit vif et critique, est propice à faire naître
animosités, frustrations ou ressentiments, dont les lettres, surtout
lorsqu'elles ont un caractère privé, sont l'un des moyens d'expression. De
tels sentiments ont, entre autres origines, les relations qu'établissent les
diplomates entre, d'une part, les fonctions qu'ils exercent, et, de l'autre, leur
âge, leur ancienneté, leur grade, la date ou encore leurs conditions d'entrée
dans la Carrière, ce dernier critère n'étant pas le moindre. A côté de "la voie
royale" - le Grand Concours, c'est-à-dire l'accès, hier par l'École libre des
Sciences Politiques, et aujourd'hui par l'ENA -, il en existe en effet d'autres,
dont celle de l'interprétariat qu'avait suivie Raphaël en choisissant l'Ecole
des Langues Orientales. La distinction entre ces deux voies existe toujours,
mais s'est fortement atténuée depuis la seconde guerre mondiale, avec
l'intégration, aux effets généralement positifs, au sein des Affaires
Etrangères, d'agents provenant de corps en voie d'extinction, tels que
l'administration de la France d'Outre Mer, ou les contrôles civils du Maroc
et de Tunisie.
Ces considérations, d'ordre autant professionnel que personnel, sont
traditionnellement un sujet de réflexions, voire de discussions passionnées et
méme passionnelles entre diplomates, et le sont à plus forte raison lorsque
plusieurs d'entre eux se trouvent réunis, pour des périodes relativement
longues, loin de leur Ministére, dans la même concession qui, à Bangkok,
réunissait Légation, Consulat et logements privés. Il est naturel que la
correspondance du jeune Raphaël, dès son arrivée dans ce milieu inconnu
de lui, dans un style parfois moins feutré que celui des dépêches
diplomatiques, en porte des traces auxquelles son caractère fortement
personnalisé apporte une incontestable valeur. Mais certains des jugements
et commentaires que l'on y trouve, exprimés "à chaud", car retraçant des
réactions immédiates provoquées par des évènements ou des situations de
nature à l'affecter directement méritent, pour être bien interprétés et
compris, d'être nuancés, et surtout resitués dans leur contexte historique. Et
ce, qu'ils touchent à des évènements extérieurs, ou aux relations
personnelles entretenues chaque jour avec les différents collègues, souvent
amis, qui font partie du même monde clos, dont l'activité est soumise aux
mêmes contraintes, et qui se retrouvent dans un face à face permanent qui
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n'est pas sans rappeler, parfois, le fameux huis clos que décrira plus tard.
Jean Paul Sartre.
Comme nombre de ses collègues, le "troisième consul" de Bangkok
est appelé à connaître, au cours de son long séjour, des situations, le plus
souvent provisoires mais momentanément délicates. Il les relate par le menu,
notant avec précision les réactions, regrets ou frustrations que provoquent
chez lui, comme elles le feraient chez d'autres, certaines décisions externes
qui l'affectent plus ou moins profondément. Celles-ci peuvent aussi bien
concerner les cours combien fluctuant que prennent les négociations
francosiamoises, que des mouvements internes de personnes l'affectant plus
personnellement. Il en est ainsi d'affectations, d'autant plus inattendues que
souvent imputables à des indisponibilités "d'agents" pour raisons de santé.
Elles ont pour conséquence l'arrivée à Bangkok de collègues ayant un âge,
une ancienneté et des qualifications par trop voisines de celles exercées
depuis un certains temps par ceux qui y sont déjà, et qui y ont exercé
provisoirement des fonctions ayant toute chance de ne pas leur être
définitivement attribuées, ou de leur être à l'inverse indûment retirées. Ce
qui arrive à celui qui, comme Raphaël, se trouve être l'un des "deux
crocodiles cohabitant dans le même marigot". A ces difficultés s'en ajoutent
d'autres, d'un type différent, mais toujours dues aux mêmes problèmes de
gestion de personnel, qui tiennent aux conditions dans lesquelles, bien
souvent, sont – ou ne sont pas - établis les plans de carrière. Cela conduit à
des incertitudes, souvent difficiles à supporter pour les agents, qui, jusqu'au
dernier moment, planent sur l'attribution des nouveaux postes lorsqu'ils sont
sur le point de quitter celui qu'ils occupent. Comme nombre de ses
collègues, et à plusieurs reprises, Raphaël a connu ces difficultés,
notamment à la fin de son deuxième séjour à Bangkok, alors que, jeune
marié, il devait normalement y retourner, mais qu'au dernier moment il en a
été décidé autrement, et que diverses affectations fort différentes ont été
successivement envisagées en des lieux non moins différents. Mais une fois
la décision prise, c'est de toute urgence qu'il est demandé aux "agents" de
rejoindre le poste finalement attribué, sans qu'ils disposent à l'époque pour
leur transport et leur installation de toutes les facilités que "la logistique"
actuelle leur apporte...
Ces situations diverses se situent à un moment délicat et peu connu
des relations franco-siamoises, et les abondantes réflexions auxquelles elles
donnent lieu ont le mérite de nous insérer au cœur même de notre ensemble
diplomatique et consulaire au Siam. Ce faisant, elles nous en font suivre le
fonctionnement quotidien et nous révèlent les conditions dans lesquelles ses
"agents" assumaient, dans un monde bien différent du nôtre, les diverses
responsabilités qui leur incombaient. Elles font également apparaître
combien, sous de brillantes apparences, les diplomates alors en poste à
Bangkok avaient une vie, certes passionnante, mais moins paradisiaque que
beaucoup ne se l'imaginent....
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PLUS D'UN MOIS DE MER
POUR REJOINDRE BANGKOK
(novembre–décembre 1894)

1894. 11 novembre. Marseille. 15 heures. C'est l'adieu avant le
grand, le vrai départ. Je suis heureux. Ma vie est mouvementée, si étrange, si
large que je ne reconnais plus l'être hésitant, timide d'autrefois. Toutes mes
affaires finies à Paris, non pas sans ennuis ni lenteurs ni craintes. Me voici à
Marseille, étourdi, enivré. Mes malles sont à bord. C'est merveilleux, ce
Yarra. (L'un des paquebots de la Compagnie des Messageries Maritimes).
Je suis un personnage qu'on salue jusqu'à terre. A bord j'ai une
cabine superbe, mais nous y sommes deux, et je ne sais encore quel est mon
camarade. Retrouvé ici quatre amis de l'Ecole Coloniale qui partent pour le
Tonkin, déjeuner ensemble.
Voici l'heure, nous allons bientôt partir, et ma plume se cabre,
tremble. Soyez heureux, puisque je le suis.
Marseille, ville superbe – des créatures de toutes couleurs, Maltais,
Grecs, Turcs, Chinois et Italiens surtout. Pas de blancs comme nous.
Femmes étranges.
Maman, je suis allé à Notre-Dame de La Garde, j'ai failli y acheter
un cierge et j'ai été ému, si haut, si enlevé par ces hauteurs, avec Marseille et
ses forêts de mâts peuplant ses ports, et sa ceinture de montagnes durement
arêtées sur un ciel bleu. Oh, Notre Dame de La Garde et la mer au fond, à
l'infini ! Je suis transporté, et le cœur gonflé quand même, oui ! Monsieur
l'Attaché de Bangkok voudrait pleurer – car il voudrait vous embrasser
encore, pour de vrai, et il prie ce chiffon de papier de remettre tous les
milliers de baisers, tous ceux qu'il ne donnait pas quand il était avec vous, à
ceux qui pensent tant à lui, tant qu'il sent leurs pensées le pénétrer et lui faire
escorte dans le voyage qui commence.


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A bord du Yarra, du 11 novembre au 17 décembre 1894

1894. 11 novembre. Départ de Marseille. Du luxe, du luxe ! Des
Anglais, des Hollandais des Français plus rares. Voici une heure que je suis à
bord, et déjà j'ai pris connaissance de tous les visages. Quatre heures sonnent
à un clocher voisin, et nous allons partir. Les jetées sont noires de monde, et
ce noir se tache de blanc, de mouchoirs qu'on agite. Les visiteurs, les
accompagnateurs descendent ; des larmes brillent sur quelques visages. Un
petit coup de sifflet retentit. All right, nous partons, nous sommes partis !
Et de toutes les jetées, de tous les coins du port, des passerelles des
autres vapeurs partent des cris d'adieux, des noms propres de retour, des
dates éventuelles de revoir, et les mouchoirs frémissent aux mains dressées.
Le Yarra file. Nous quittons la Joliette. Dèja on sent les vagues plus hardies
secouer sa grosse masse. Le vent, le mistral augmente, et je sens le malaise
du départ, ce malaise, ressenti déjà à Boyardville (petit port d'embarquement
de l'île d'Oléron pour La Rochelle), se transformer en vertige. Vais-je être
malade ? Je me redresse, et, quoique j'aie peu envie de causer, je m'étourdis
en conversations avec les camarades retrouvés à bord.
Nous passons près d'îlots bizarrement silhouettés, le Château d'If,
Sainte-Marguerite, et les souvenirs historiques accompagnent notre marche.
La côte de Marseille prend des contours plus durs, encore sur le couchant
sanguinolent jaune et vert. La mer est violette, noire à l'Est. De grandes
nuées pâles traînent dans le ciel qui s'assombrit.
Je descends faire plus ample connaissance avec ma cabine, et voir
quel est le compagnon de voyage qu'on m'a adjoint. Très gentille, une cabine
proprette, presque confortable – de grosses valises flanquent ma petite malle.
Je lis Murder to Hong Kong. "Murder", vous entendez bien, "murder",
c'està-dire meurtre, et je m'amuse à avoir peur du nom. Puis je me livre à toutes
les hypothèses possibles sur la réalité de mon Murder. Je m'imagine alors un
gros, ventripotent et bien denté, commerçant et maniaque. Eh bien non ! La
porte s'ouvre, il entre. Je me présente tout seul.
- "Very well, very glad", et il me secoue violemment la main, et il rit.
Je suis charmé moi-même, car il est charmant, mon Murder, et son nom est
une ironie, tant sa joue, rose et gaie figure d'Anglais bien portant, équilibré et
actif inspire de sympathie spontanée.
- "Pas Français, comprend pas",
- "Very well", lui dis-je,
- "I speak English a little", et un éclair de plaisir passe dans ses
yeux. Nouvelle poignée de mains.
Deux, trois coups sonnent. Je m'habille, mets une cravate propre, ma
jaquette ; mon Anglais se peigne. Et nous allons au salon. C'est magnifique,
cette immense salle, parée de fleurs, éblouissante de lumières, où les femmes
embaument de leur beauté et de leur toilette.

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Nous sommes bien une soixantaine. Je cherche ma place, et je la
découvre à côté de deux dames, une jeune, jolie, Mlle de Laya ; l'autre, je ne
sais son nom. Je suis une grosse légume ici, je m'en aperçois vite, car je suis
au bout de la table, près du commissaire général de l'Indochine, près d'un
officier supérieur, et cela m'ennuie quelque peu. Je préfèrerais être avec mes
camarades des colonies, que le Ministère fait voyager en seconde, mais qui
s'amusent gaiement, franchement.
Le dîner, froid d'abord, long, lent, s'échauffe. Les dames s'éclipsent
presque toutes, car la mer est décidément mauvaise, et, vrai à vrai, ça ne me
fait rien, tous ces plongeons et déhanchements du Yarra. Je cause avec
l'officier supérieur, mes voisines pâles et nerveuses ont disparu. Je mange, je
bois, c'en est un rêve.
Il est huit heures. Je monte sur le pont où je retrouve mes amis. Le
ciel s'est éclairci. Nous groupons nos chaises longues (superbe, la mienne, 10
francs !) à l'arrière, et regardons les phares, les étoiles et les linges blancs des
vagues qui se brisent. Je suis heureux, je pense à vous. Une Anglaise cause à
côté de moi, et j'écoute, indiscret, sans trop comprendre. M. Murder
s'approche et m'offre un gros cigare de Manille que j'accepte et ne fume
point.
On sonne encore ; c'est le thé. Je fais connaissance, au thé où nous
ne sommes que cinq, dont le fils du vice-roi d'Annam, charmant, malade et
fin. Nous causons un peu chinois. Et jusqu'à dix heures nous arpentons le
pont dèsert.
Je rentre. Murder est couché. J'en fais autant, et m'en trouve, ma foi,
fort bien, quoiqu'à l'étroit. La mer bat la paroi, où s'adosse ma tête, ce qui me
donne parfois de fortes commotions. Le Yarra emporte votre fils et sa
fortune, tandis que, peu à peu, je me fonds dans les nuages et les vagues du
sommeil.

1894. 12 novembre. Je suis réveillé depuis un moment, tout étonné
de ma cabine, de Murder, et de moi. Je regarde au hublot ; la mer est belle,
relativement à hier. Où sommes-nous ? Je vois une côte montueuse, où les
nuées chevauchent les hauteurs. Qu'est-ce ? Et je me dresse pour m'habiller.
- "Already ?" baille Murder.
- "It is only half past six!" Tant pis! S'il est six heures et demie, je
m'habille. Me voici sur le pont, tout humide, qu'on lave à grande eau. Très
peu de monde encore. Voici une jeune fille, les yeux battus ; elle a dû être
malade. La mer est toute éblouissante.

1894. 13 novembre. Au large de Messine. La journée a passé
comme un rêve, dans l'insensible marche qui nous emporte vers l'Orient. La
mer est calme, douce, pleine de sourires et de reflets. Notre paquebot est un
abrégé de vie sociale avec ses gradations, ses préjugés son luxe, et aussi, à
l'avant, puant et sale, son prolétariat et ses misères.
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Moi, je suis des heureux.
On se forme en petits clans. Dans la fraîcheur du matin, les longs
fauteuils se groupent par sympathies, par races ; telle place est anglaise, telle
autre hollandaise. Il fait doux, il fait bon vivre. Nous attendons les vapeurs
bleutées qui nous indiqueront la terre italienne. Ce soir, c'est Messine. Et des
parties de palets s'engagent sur le pont. Je suis dèja admis dans plusieurs
groupes, le groupe anglais grâce à Murder, le groupe Français, diplomate,
grâce à l'un de mes voisins de table, vice-consul à Alexandrie, qui me tient
dans de longues causeries jusqu'à onze heures du soir. Je n'ai jamais trouvé
de pensées aussi proches de la mienne, et de goûts si parents. Il me prête des
journaux, et me forme un jugement sur la Carrière.
Enfin, j'ai quelques petits entretiens dans la journée avec le clan des
dames, les Françaises. Ce sont des femmes et filles de fonctionnaires,
résidents et autres, du Tonkin et de l'Annam. Je suis le seul passager pour
Bangkok. On joue du piano, on chante, on lit, on rêve, on dort et on mange.
Oh ! Ces repas charmants, exquis, dans les fleurs, dans la musique ! Les
garçons, cravatés de blanc, prestes et adroits, offrent des vins, des viandes
savamment préparées, des condiments anglais, et je mange avec un appétit
sans cesse renaissant. Voici du reste tous les repas auxquels j'assiste :
- de 6 heures 30 à 8 heures : petit déjeuner ;
- de 9 heures à 10 heures: déjeuner complet, vins ;
- à 11 heures : thé, en-cas ;
- à 4 heures : tiffin (déjeuner anglo-indien),
- à 6 heures : dîner, en tenue, dames coiffées et habillées ;
- de 8 heures à 9 heures : thé, en-cas.
J'ai une nouvelle voisine à table, une espagnole magnifique et muette
– son rond de serviette l'appelle Mme Staouéli.
J'arrive d'un voyage d'exploration. Il me restait des contrées
inconnues à parcourir : les étables, la dunette et mille coins mystérieux.

1894. 14 novembre. Voici déjà un jour de passé depuis que je n'ai
touché ce papier, et n'en accuse que la chaleur toujours croissante, et la
paresse qui croît avec elle. Puis maintenant ma vie est si remplie qu'il me
faut un véritable effort pour m'assujettir à une tâche fixe.
Hier dans la soirée nous avons passé le détroit de Messine ; d'abord
le Stromboli, et son énorme cratère, et ses fumées en panache, et sa jolie
ville blanche se mire dans les eaux assombries par l'énorme masse du
volcan. Puis les Lipari, aux crêtes chevauchant l'horizon, comme une
échappée de monstres difformes, en fuite vers les lointains. Puis les côtes
d'Italie et de Sicile s'estompent, se précisent : c'est la Calabre à gauche,
abrupte, ravinée, noire et sinistre ; à droite, Faro et sa plage. Le vent
augmente, il pleut, tout disparaît, les vagues sont énormes. J'ai quelque
appréhension de mal de mer, je descends au tiffin.
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Quand je remonte, la mer est plus calme, et le ciel s'est éclairci. A
gauche, Reggio, ses barques tirées sur le sable, et ses villas en dégringolade
jusqu'à l'eau du détroit. Messine et sa ceinture de collines volcaniques, ses
forts, ses steamers à l'ancre. Le sémaphore nous salue, et à notre arrière
monte et descend notre pavillon. Peu à peu l'Italie disparaît, la mer redevient
très grosse, le dîner sonne et je m'habille.
Madame Staouéli arrive en grande toilette, décolletée et parée de
bijoux. Puis à ma gauche se place mon autre voisine que je n'avais encore
vue, madame Wisbaner. Elle me demande tout de suite si je "speak english.
A little". Nous causons difficilement. Elle va à Singapour. Mais madame
Staouéli s'apprivoise. Décidément elle n'est pas espagnole, mais Levantine
habitant Le Caire, et descendra à Alexandrie. Notre conversation est intime,
car je suis son seul voisin de table – la droite manquant – et elle s'exprime
très bien en français. Nous parlons de Paris, poésie, peinture…Je suis
enchanté.

Un sérieux accident de machine, suivi d'une forte tempête

Je me promène jusqu'à onze heures sur le pont en fumant et causant
avec mon vice-consul d'Alexandrie, qui est un homme infiniment d'esprit et
d'expérience. A peine couché et endormi, je me réveille vaguement inquiet.
Le mouvement de la machine a cessé.
C'est ce matin seulement qu'on a appris qu'un accident avait retardé
notre marche. Une bielle avait du être remplacée, et jusqu'à six heures du
matin les mécaniciens ont dû travailler, tandis que la grosse mer nous
ballottait, berçait ce grand berceau, et tous ses grands et petits enfants
endormis.
J'ai pris un bain ce matin. Il fait très chaud. Pas de terre à voir
aujourd'hui. Grande partie de palets, où je me distingue, et où mes prouesses
sauvent le camp des jeunes filles, dont je suis partner. Ouf ! Je m'endors
dans mon grand fauteuil. Tout dort, il est deux heures. La mer était agitée,
aussi n'ai-je pu descendre sans crainte du mal de mer. C'est pourquoi je vous
ai écrit au crayon, dans mon fauteuil.

1894. 16 novembre. En panne au large de la Crète. Le paquebot
n'avance plus depuis dix heures. Nous devrions être arrivés à Alexandrie, et
nous sommes encore en vue de la Crète. Hier une bielle cassait, aujourd'hui
un tourillon manque, et nous restons sur le cercle de la mer, heureusement
peu houleuse. On entend les matelots forger, mais la machine est muette, et
le lourd ronflement de l'hélice a cessé. L'ennui a fait son apparition ; on
commence à en avoir plein le dos de la Méditerranée et de ses eaux bleues,
très bleues même, je l'accorde. Les parties de palets se sont éteintes, faute de
joueurs. On dort, on rêve, on ne rêve même pas. Je vous le dis, en vérité,
C'est l'ennui !
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