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Kaddish pour les miens

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318 pages
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Ajouté le : 01 janvier 1995
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EAN13 : 9782296363939
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KADDISH POUR LES MIENS
Chronique d'un demi-siècle d'antisémitisme

Nouvelle édition complétée

1998 ISBN: 2-7384-6634-6

@ L'Harmattan,

ARMAND GUILBERG

KADDISH
POUR LES MIENS
Chronique d'un demi-siècle d'antisémitisme
Nouvelle édition complétée

Préface de Jean-Denis BREDIN de l'Académie française

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

-

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

A la mémoire de Mon Père Ma Mère Ma Sœur morts à Auschwitz pour KIDDOUSH-HA-CHEM1, que leur âme repose en paix.

1

Pour la sanctification

du nom de D.

Le prophète: Les fils des persécutés doivent conserver la mémoire du martyre de leurs pères et être les gardiens de la justice.

Préface

"Pour les survivants de l'holocauste, le devoir est de témoigner". Ces mots ouvrent le livre d'Armand Guilberg; et ces mots l'achèvent: "en moi la blessure ne s'est jamais refermée, elle s'approfondit, au fil des ans, au spectacle du monde". Ce livre bouleversant est le témoignage d'un enfant, d'un adolescent, d'un homme, dont le père, la mère et la soeur ont été assassinés à Auschwitz. Sa blessure, notre blessure s'approfondit de page en page. "Qu'une paix parfaite et une vie heureuse, dit la prière du Kaddish, nous soient accordées par le Ciel, à nous et à tout Israël". La paix et le bonheur pour l'éternité? Mais ceux-ci, dans leur vie humaine, auront connu le pire martyr. Ce livre est d'abord l'histoire, au long d'un demi-siècle commencé en 1892, d'une famille juive venue de Pologne vers la France, cette Nation qui avait proclamé l'émancipation des Juifs et le respect des Droits de l'homme. Armand Guilberg nous montre ce qu'était la Pologne, soumise à l'antisémitisme, quand y naquit son père en 1892, puis sa mère en 1896. Il nous décrit s.on père en 1920, jeune homme brillant, idéaliste, "portant col dur et lunettes cerclées d'or", qui prend son billet de train pour venir vivre à Paris. "Il se sentait libre, si peu étranger, lui qui admirait tant la France." C'est à Paris que le père et la mère 7

,

d'Armand Guilberg se sont connus, se sont aimés, se sont
mariés. Les voici, vivant heureux dans la capitale de leur pays d'adoption, travaillant, élevant leur fils et sa sœur. A l'âge de sept ans en 1930, Armand est naturalisé français. Ses parents espèrent l'être à leur tour, tant la France semble accueillante. Oui la vie leur sourit à tous quatre... Viennent Hitler en Allemagne, les furieux discours racistes et les premières persécutions organisées. Vient en France le Front Populaire, conduit par Léon Blum, qui semble donner à l'antisémitisme français une nouvelle vigueur. "Il faut éliminer ce Juif allemand, écrit Maurras, ce monstre de la république démocratique, par un moyen ou par un autre..." A la Chambre des députés Xavier Vallat s'indigne: "pour la première fois dans ce vieux pays galloromain, un Juif gouverne la France..." Faut-il vraiment s'en inquiéter? Les jeux olympiques de Berlin constituent le grand événement de l'été 1936, solennellement ouverts par Hitler. Au printemps 1937, le monde a les yeux braqués sur Paris et son exposition universelle. Pour son treizième anniversaire, le 30 janvier 1937, Armand Guilberg, a fêté sa "Bar Mitzva". "J'étais assez fier, mon père également, ma mère heureuse de son fils. Nous vivions un grand jour. J'étais devenu juif à part entière" . Le bonheur va s'en aller, pour toujours, quand, en mai 1940, les armées allemandes déferleront sur la France. La famille vivra l'exode, puis reviendra à Paris et subira, dès octobre 1940, le nouveau statut des Juifs édicté par le gouvernement français. Les parents d'Armand sont des Juifs apatrides, dont la carte d'identité est désormais marquée du tampon "Juif". La petite entreprise familiale est soumise, comme toutes les entreprises juives, à l'autorité d'un administrateur. "Interdit aux juifs", "Interdit aux 8

chiens et aux juifs" lit-on sur la devanture de brasseries et de cafés. L'antisémitisme français se déchaîne: il faut lutter contre "la lèpre juive". Que faire, sinon tenter de survivre? Dès le 20 août 1941, le père d'Armandest arrêté,conduit à Drancy, puis libéré. Armand va passer en "zone libre". Ce 20 décembre 1941 il embrasse ses parents, "ce fut bref et terrible",il les embrasse pour la dernière fois. "ll faut se séparer des Juifs en bloc, écrira Brasillach, et ne pas garder de petits. L'humanité est ici d'accord avec la sagesse". L'antisémitisme français et l'antisémitisme allemand s'épaulent. Alors les parents et la soeur d'Armand tentent à leur tour de passer la ligne de démarcation. TIssont trahis par un convoyeur félon, livrés à la police, détenus à Pithiviers, puis "mutés" à Drancy, le 22 août 1942. Leur convoi partira pour Auschwitz deux jours plus tard, emportant plus de 1000 Juifs dont 553 enfants. Arrivés au camp de la mort le 26 août, ils seront aussitôt gazés. Cette tragique histoire, semblable à tant d'autres, Armand Guilberg la raconte avec une émotion sans cesse contenue, parlant très peu de lui, nous disant juste ce qu'il faut pour suivre à la trace le chemin d'une famille juive, pieuse, travailleuse, heureuse, et qui se croyait si française! Mais ce voyage dans la mémoire contraint Armand Guilberg à traverser un demi-siècle d'antisémitisme en Europe. Voici le vieil antisémitisme polonais, nourri de l'antijudaïsme catholique, attisé et légalisé par l'Etat tsariste. Voici, en 1903, le terrible pogrom de Kichinev en Bessarabie, annonçant de nouvelles vagues de persécutions antijuives. Voici en Russie et ailleurs les procès spectaculaires où des Juifs sont contraints de se défendre contre l'accusation légendaire, venue de la tradition chrétienne, d'être les auteurs obligés de "crimes rituels". Voici de 1917 à 1921, et encore dans les années qui 9

suivent, de monstrueux pogroms, en Ukraine, en Pologne, en Russie, où des dizaines de milliers de Juifs, vieillards, femmes, enfants sont tués, mutilés, torturés. Ces massacres constituent comme une "répétition générale du génocide final" . Et voici en 1933 Hitler au pouvoir, mettant en œuvre la doctrine de "Mein Kampf', promulguant en 1935 les furieuses lois raciales restées célèbres sous le nom de "lois de Nuremberg", Hitler commençant d'accomplir sa prophétie qu'il ne cessera de rappeler: "Ma prophétie suivant laquelle au cours de cette guerre ce ne sera pas l'humanité aryenne qui sera anéantie, mais les Juifs qui seront exterminés, s'accomplira. Quoi que nous apporte la bataille et quelle qu'en soit la durée, tel sera son résultat final". Désormais l'extermination est en marche... L'intérêt du livre d'Armand Guilberg est aussi d'éclairer, sur ce demi-siècle qui va de l'affaire Dreyfus à l'arrestation massive des Juifs, la continuité et l'autonomie de l'antisémitisme français. Nous voyons celui ci symbolisé, à la fm du 1ge siècle, par le portrait que dressa Drumont du Juif "idéal", du Juif traître-né, du Juif avare, usurier, hypocrite, obséquieux, servile et lâche, du Juif assassin du Christ, maudit pour l'éternité, ennemi juré de la France et responsable de tous ses maux. Ce vieil antisémitisme nous le voyons à peu près inchangé quand vient le Front Populaire conduit par un Juif autrefois dreyfusard, un Juif porteur de révolutions et prêt à détruire la France. Déjà ils sont nombreux ceux qui regardent vers Hitler, ce Christ du XXe siècle comme écrira Chateaubriant, qui pourrait protéger la France contre tant de menaces, celles du bolchevisme, celles du capitalisme américain, celles de la pourriture juive. Et cet antisémitisme nous le retrouvons, fidèle à lui même, dans la France de Vichy. Le statut des 10

Juifs reprend, en les adaptant aux circonstances, les revendications du vieil antisémitisme français, dont de grands intellectuels ont hélas exprimé la continuité. La traditionnelle séparation est reprise, des Juifs étrangers qui doivent être chassés de France, et des Juifs français qui peuvent être tolérés. Mais tous les Juifs doivent être désignés, reconnus, comptés, surveillés. Les responsabilités essentielles, d'où peut dépendre la vie de la Nation, doivent leur être interdites. Ainsi doivent-ils être mis à l'écart. La vieille tradition française n'a que rarement appelé à l'extermination. L'expulsion des Juifs ou leur exclusion peut suffire à cette Nation civilisée, et le gouvernement de Vichy n'a sans doute pas voulu les camps de la mort, nécessaires pour Hitler au triomphe de la race aryenne. Mais si différents qu'ils soient, l'antisémitisme français et l'antisémitisme allemand ont bien collaboré. La mise à mort des Juifs pouvait être tenue pour regrettable, mais l'antisémitisme obligeait, et l'Allemagne en était le fier drapeau et l'instrument très efficace. Ainsi l'antisémitisme français prêta la main à l'antisémitisme allemand. Drancy n'était pas Auschwitz. Mais Drancy fut l'antichambre d'Auschwitz. "Je suis resté orphelin du monde, pour toujours", écrit Armand Guilberg venu au terme de SOD. livre. Orphelins du monde nous le restons avec lui. Orphelins des religions de l'amour, orphelins de l'espérance annoncée par le siècle des Lumières, orphelins de la patrie des Droits de l'homme, orphelins d'une civilisation européenne qui portait l'utopie de l'homme redressé, de l'homme libre et respecté. Orphelins pour toujours? La Mémoire peut nous aider à chercher ensemble les chemins du jour. JEAN-DENIS BREDIN de l'Académie française Il

Introduction

"Assistance à vérité en danger"

Pour les survivants de l'holocauste, le devoir de témoigner est, depuis le sinistre "révisionnisme", plus que jamais indispensable. Les faits seuls, sans souci d'effet littéraire,les moindres détails de la vie quotidienne comme les événements les plus significatifs, tout doit être relaté avec la plus extrême minutie. Dans l'alternativecontraireet quand auront disparu les derniers témoins, ce crime monstrueux qui a défiguré à jamais la civilisation occidentale, deviendra alors une hypothèse d'école pour deux catégories d'historiens: les antisémites de toujours et leurs successeurs, les faussaires de l'Histoire, qui continueront leur ignoble besogne. Les autres, Juifs pour la plupartet de ce fait, suspects aux yeux des ignorants et des malintentionnés, feront de leur mieux. Pourront-ils persuader les générations futures de l'effrayante vérité? Tant d'individus et d'organisations de toutes obédiences, trouvent déjà un immense intérêt à nier,
voire à relativiser la réalité.

Luttons de toutes nos forces pour empêcher un nouveau génocide; celui de nos six millions de martyrs. 13

Avant-propos

A la fin du dix-neuvième siècle, les Juifs sont en butte aux persécutions dans toute l'Europe: pogroms et massacres barbares dans l'archipel russe, antisémitisme insidieux' et rampant dans les Empires centraux, antijudaïsme politique, social et populaire en France. Les peuples juifs extrêmement divisés en multiples courants, catégories sociales, provenances ethniques, stades de développement, particularismes religieux, n'avaient en commun que leur judéité et ne pouvaient de ce fait, opposer la moindre résistance. L'affaire Dreyfus, les protocoles des Sages de Sion, le procès Bellis, les pogroms de Pologne et d'Ukraine, le Nazisme, Vichy, la collaboration, furent les étapes d'un plan qui n'avait nul besoin d'être concerté pour se réaliser parfaitement et atteindre son but: l'anéantissement du Judaïsme européen. Les grandes nations du continent, pourtant antagonistes au point de s'entre-détruire, ne convergeaient que sur un point: la haine des Juifs. Un demi siècle plus tard, le génocide de notre peuple fut l'aboutissement de cette alliance clandestine, subconsciente, qui ne nécessitait aucun traité et fut 15

scrupuleusement respectée par tous les pays, sous le regard indifférent du Vatican. A travers le récit de la vie et du martyre de ma famille, le lecteur pourra entrevoir la tragédie de toute une civilisation et le dénouement de ce processus mûrement prémédité.

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16

Chapitre I 1892
-

1905

LA POLOGNE SOUS LE JOUG - L'AFFAIRE DREYFUS - PREMIER CONGRES SIONISTE -FONDATION DU BUND - PROTOCOLES DES SAGES DE SION - POGROM DE KICHINEV - GUERRE RUSSOJAPONAISE - RÉVOLUTION DE 1905.

En 1892, la Pologne, province du vaste Empire russe, vivait sous le joug. L'ordre y était assuré par les Cosaques; ceux-ci formés en "sotnial", à cheval, terrorisaient la population, à coups de "nagaïka2". Depuis l'époque de Bogdan Chmelniky3, leurs victimes de prédilection étaient les Juifs. Varsovie, la capitale, en comptait deux cent mille, à la merci d'un double antisémitisme; celui des Polonais catholiques, soigneusement attisé par la hiérarchie et celui de l'État tsariste, officiel et légal. Cette animosité reflétait les sentiments profonds de ces deux peuples et de
1 2

Centaine. Fouet à plusieurs lanières renforcées de billes de plomb.
qui firent des

3 Hetman cosaque, perpétra des massacres en 1648-1649 milliers de victimes juives en Ukraine et en Pologne.

17

l'intelligentsia en général. Il est navrant de constater la haine anti-juive des plus grandes figures de la littérature et de la musique russe ou polonaise. Dostoïevsky, Gogol, Lermontov, Pouchkine, Tourgueniev, Chopin, furent farouchement antisémites. Les Juifs vivaient donc entre eux, mais sans être confinés dans un véritable ghetto. Ils formaient une société fermée avec des lois religieuses de stricte observance d'une part et une culture pluridimensionnelle d'autre part. Ces deux philosophies se contredisaient souvent, au grand dam des générations.

18

Mon grand-père, négociant en papeterie, corporation peu accessible aux Juifs, pratiquait un Judaisme classique. "Misnaguid", résolument moderniste, il s'habillait court, à l'allemande. Son oncle, Manèlè Rosenstrauss,marchand de la première guilde, avait le monopole de la vente du sucre pour tout un "rayonl". Seuls ces commerçants, payant une patente spéciale de 800 roubles par an, pendant une décennie - somme considérable - avaient le droit de demeurer en dehors de la "zone de résidence". Ses fréquents voyages à Saint-Pétersbourg ou à Moscou étaient légendaires... Toute la famille en éprouvait une grande fierté. Mon père, Mordechaï GUILBERG, naquit le 23 avril 1892 à Varsovie; quatrième enfant d'une famille qui devait en compter sept. A l'âge de deux ans, frappé par la diphtérie, maladie mortelle autrefois, il ne dut son salut qu'à l'inconscience d'un médecin. Celui-ci, voyant l'enfant assoiffé et brûlant de fièvre, le crût condamné et permit à sa mère de lui donner à boire. Ce verre d'eau glacé lui sauva la vie mais fit éclater un tympan; il devint sourd d'une oreille. On cria au miracle et il fut adulé par ses parents leur vie durant! La discrimination antijuive débutait dès la déclaration de naissance des enfants. Un bureau d'état civil réservé aux "sujets non-chrétiens", était seul habilité à recevoir ces formalités. La vie d'un Juif à l'époque tenait à peu de choses: un ukase2 une dénonciation calomnieuse, la mauvaise humeur d'un fonctionnaire ou simplement le. caprice d'un gentil. Pour échapper à ces multiples dangers, il n'existait qu'un seul moyen, l'émigration.
1

2 Décret promulgué par le Tsar.

District.

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L'Occident représentait pour la plupart des nôtres, le havre de grâce. La grande démocratie américaine, en premier lieu, semblait la nouvelle terre promise. Des organisations charitables comme le H.I.A.S. et plus tard le JOINT, rivalisaient d'efforts pour sauver le plus grand nombre de persécutés, malheureusement elles ne pouvaient suffire à tout. Néanmoins, la jeunesse intellectuelle, avide d'étudier sans "numérus claususl" et d'échapper à l'autocratie, n'avait d'yeux que pour la France. Le pays des "Droits de l'homme" avec sa noble devise: "Liberté, Égalité, Fraternité", faisait rêver des milliers de jeunes Juifs. Hélas, cet éden inabordable, encore embelli par les illusions et les descriptions flatteuses de rares voyageurs, s'assombrit subitement le 15 octobre 1894, jour funeste de l'arrestation du capitaine Alfred Dreyfus. Le 1er novembre, Édouard Drumont, l'auteur de La France Juive, livre de référence des antisémites français, publie dans son journal La Libre Parole, en gros titre barrant toute la première page:
"HAUTE TRAHISON! ARRESTATION D'UN OFFICIER JUIF, LE CAPITAINE DREYFUS"

La vague d'antisémitisme qui se déchaîna alors en France, stupéfia l'Europe entière par son ampleur et sa brutalité. Le chagrin et la déception des milieux juifs des pays soumis à l'arbitraire, furent à la mesure de l'admiration portée à la République française. Le courant de pensée qui spéculait sur un possible avenir des Juifs dans les pays libres bascula. La triste conclusion de nos leaders

1

Réglementation

limitant

l'accès des étudiants juifs

aux études

supérieures.

20

confmnait l'opinion du plus grand nombre: " si cela arrive en France, aucun Juif n'est à l'abri en Europe! . . ." A Paris, le 5 janvier 1895, Théodore Herzl, journaliste autrichien, couvrant "l'Mfaire" pour la Neue Freihe Pressel, quotidien viennois, assiste à la dégradation de Dreyfus dans la cour de l'École militaire. fi entend la foule crier: "mort aux Juifs". Cet humaniste, pourtant très assimilé, est bouleversé; il ne croira jamais plus à l'intégration des Juifs dans les "pays d'accueil". Trois ans plus tôt, le 31 août 1892, il écrivait, amer: "les antisémites français ont plus de cœur que ceux d'autres pays,. ils sont prêts à admettre que les Juifs aussi sont des êtres humains..." Au même moment, dans les pays de l'Est, plusieurs tendances politiques commencent à émerger parmi les "masses" juives. Malheureusement, leurs espoirs ne furent jamais concrétisés. Déjà en 1882,le "retour à Sion" prôné par Léon Pinsker, dans son livre, Auto-émancipation, avait fait des adeptes. Le mouvement B.LL.D. (initiales hébraïques de :"enfants de Jacob, levons-nous et partons") réussit, malgré d'énormes difficultés, à créer une trentaine de colonies en Palestine. Avec l'aide des "Amants de Sion" et de quelques philanthropes, comme le baron Edmond de Rothschild, furent fondées: Richon-Ie-Sion, Hedera, Zichron-Jacob, Rehovot, et ce, malgré les obstacles dressés par le gouvernement ottoman. Cependant, cette première "montée" en Eretz-Israël ne concernait qu'une infnne minorité du peuple juif, le problème restait entier. L'ignorance et l'inorganisation politique des Juifs de Pologne et de Russie les rendaient d'autant plus
1

Nouvelle presse libre. 21

vulnérables aux persécutions. Les entraves de toutes sortes imposées par le gouvernement tsariste à la vie économique juive, maintenaient l'écrasante majorité des nôtres dans un dénuement dramatique. La stratégie du pouvoir russe vis-à-vis de la population juive, définie par le Haut-Procureur du Saint-Synode, Pobiedonotzev, éminence grise de Nicolas II, tenait en cette règle: "un tiers émigrera, un tiers se convertira et un tiers périra." C'était simple et clair, une "solution finale" avant la lettre... Dès son avènement, en 1894, le nouveau Tsar aggrava encore la situation des Juifs, approuvé en cela par les populations russes et polonaises unies dans leur haine antisémite et toujours prêtes pour le pogrom.

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Théodore Herzl, grand admirateur de la démocratie française, abasourdi par l'affaire Dreyfus, cherche... et trouve la solution. En quelques mois, il écrit le nouveau credo de tout un peuple: L'État Juif (Essai d'une solution de la question juive). Ce livre publié à Vienne le 14 février 1896, est immédiatement traduit en plusieurs langues. Sa morale s'exprime en une seule ligne: Les Juifs qui le voudront auront leur État et le mériteront. L'année suivante se tient à Bâle, le premier Congrès sioniste mondial. Du 29 au 31 août 1897, à l'invitation de Herzl, plus de deux cents délégués et autant de dignitaires se réunissent dans la grande salle du Casino municipal. TIs définissent les grandes lignes du futur État avec enthousiasme. Max Nordau et Israël Zangwill sont parmi les premiers disciples du "Nouveau Prophète". A Varsovie, le retentissement est considérable: "un État juif? en terre promise? beaucoup parmi les jeunes parlent de partir sur le champ... D'autres sont incrédules: "un pays de Juifs où il n'y aurait que des Juifs et qui fera respecter l'ordre ?" Comme toujours parmi nos coreligionnaires, la vision prophétique est respectée, quant à sa réalisation, elle soulève de nombreuses objections. TI n'empêche, des mouvements se forment, l'idée est dans l'air, elle est plaisante: échapper aux pogromistes, retourner de notre vivant à Jérusalem, quel rêve... Malheureusement en Pologne, les conditions de survie sont effrayantes. La paupérisation des couches défavorisées est telle que tout projet à longue échéance semble illusoire. Quelques militants syndicalistes essayent d'organiser les ouvriers juifs. Des socialistes imaginent de réunir les prolétaires juifs en un parti indépendant. Toutes 23

ces actions sont clandestines et férocement réprimées par la police tsariste; s'agissant de Juifs de surcroît, c'est une aubaine pour" l'Okhrana1". Les" agitateurs" sont enfermés dans la sinistre prison de Pawiak, à Varsovie en attendant leur procès. Selon les cas ou les époques, ils sont jugés et assignés à résidence en Sibérie centrale pour une période de cinq à dix ans. Cependant, le besoin d'une force politique spécifiquement juive se faisant cruellement sentir, ces multiples mouvements disparates décident de se réunir en congrès. Après de nombreuses difficultés, est fondée à Vilna le 1er novembre 1897: "L'Union Générale des Ouvriers juifs de Lithuanie, Pologne et Russie, BUND". Sa plate-forme proclame :"ni assimilation, ni émigration, mais lutte sur place avec les travailleurs et les socialistes des autres groupes nationaux vivant dans l'Empire russe". Une des raisons du succès du nouveau parti est d'avoir choisi le Yiddish comme langue vernaculaire. En effet, la plupart des Juifs de ces trois pays ne s'expriment qu'en "mamelouchen2" . En l'espace de deux mois, les Juifs se sont dotés de deux forces importantes mais contradictoires, qui s'entre-déchirent avec une passion toute mosaïque. L'erreur funeste qui .entraîna le judaïsme de l'Europe de l'Est à sa perte, fut de s'être égaré dans une lutte de classes d'abord, et de combats pour son particularisme ensuite, parmi des peuples qui ne lui reconnaissaient même pas le droit de vivre. A la même époque, en France, "l'Affaire" déchaîne une telle fureur antijuive, que le célèbre écrivain Émile Zola, indigné, publie le 13 janvier 1898 dans l'Aurore, un article
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Police politique secrète.
maternelle.

2 Langue

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incendiaire, sous le titre J'accuse. TI dénonce avec sa fougue littéraire habituelle, les véritables responsables du complot contre Dreyfus. L'article fait le tour du monde et déconcerte les plus grands admirateurs de la France: "gardienne du Droit... " Quelques jours plus tard, Max Nordau, un des premiers disciples de Théodore Herzl, résidant en France, déclare complètement désabusé "Nous marchons tout simplement vers une nouvelle Saint-Barthélémy, un nouveau massacre qui ne sera limité que par le nombre de Juifs que les chrétiens pourront trouver et frapper. " Cette vision prophétique se réalisera quarante ans après, dans les termes exacts employés par le grand psychiatre mondialement connu.

25

Sirnchè-Binem Rapoport, mon grand-père maternel est un personnage, artisan tanneur, hassid1 et fervent du rabbin de Vourké, petite bourgade célèbre en Pologne pour la sagesse de son "tsadik". TIest perpétuellement en voyage entre Varsovie et la "cour" du rebbé. L'étude des Saintes Écritures le passionne ainsi que les analyses eschatologiques du Maître. Son épouse, Rebecca-Perla, une femme de grand mérite, élève leurs six enfants, cinq garçons et la benjamine, Esther, ma mère, née en 1896. Les hassidim forment une caste religieusement puissante mais très refermée sur elle-même. Imperméable à toute influence extérieure, le mouvement est néanmoins divisé en une multitude de sectes souvent rivales. Chaque rabbin est le chef de sa communauté; il a ses disciples inconditionnels qui ne reconnaissent que sa seule autorité en toutes choses. Ds n'admettent aucune évolution spirituelle et se tiennent à la lettre des Écritures. Dans le bouillonnement intellectuel, social et politique du vingtième siècle naissant, de nombreuses familles hassidiques pâtissent de ruptures dramatiques. Certains de ces conflits sont devenus célèbres. Le judaïsme de l'Europe de l'est se scindait en deux clans, les conservateurs (misnagdirn), s'habillant à l'occidentale et les hassidirns (disciples du "Baal Shem TOV211), vêtus de caftans et portant barbe et papillotes. A Varsovie, la survie entre les différentes communautés tenait du miracle quotidien. Imaginons les Juifs opposés entre eux, les Polonais leur vouant une haine inexpiable! l'ensemble sous la férule des cosaques qui considèrent le tout comme un vil bétail. Aucune possibilité pour un Juif
1 2

Disciple du Rabbin. Fondateur du hassidisme.

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de demander justice à un Tribunal d'État; les différents se soumettent aux Tribunaux rabbiniques, ou plus couramment chez le "rebbé1". Voilà donc, en un schéma, le mode de vie d'une population d'environ six millions d'habitants de la "zone de résidence fixe des Juifs", imposée par Catherine II en 1791 et toujours en vigueur depuis. Dans ces conditions, nos coreligionnaires étaient pratiquement voués à une mort certaine dès que les circonstances le permettraient. L'hostilité de leurs compatriotes chrétiens éclatait en toutes occasions; leur volonté innée et ancestrale de génocide était congénitale et persiste encore de nos jours.

1

Rabbin hassidique, chef de son obédience, également surnommé Tsadik.

27

Depuis le Congrès de Bâle, Théodore Herzl remuait ciel et terre pour faire reconnaître son projet par les grandes Puissances. Le retentissement de ses multiples voyages et démarches était immense. Dans tout le "Yiddishland", on le considérait déjà comme le "roi d'Israël". La tâche était gigantesque, on peut s'en convaincre par la lettre adressée au Tsar Nicolas par son cousin, le très antisémite Empereur d'Allemagne Guillaume II ; lors de son pèlerinage au Proche-Orient, datée du 9 novembre 1898, il écrit: "La religion (chrétienne), telle qu'on la comprend à Jérusalem, n'aidera à pousser aucun arbre ni à creuser aucun nouveau puits. La Terre Sainte épouvante presque par sa sécheresse stérile, l'absolue pénurie d'arbres et d'eau. " A lire le jugement sans indulgence du Kaiser pour ses propres coreligionnaires, on apprécie d'autant mieux le mérite des pionniers juifs et la grandeur de leur idéal. NéaIimoins, 'le clivage entre les deux options du judaïsme apparaît dès le quatrième congrès du BUND, réunit à Bialystock en 1901.Celui-ci sonne le glas de l'espoir de transformation du peuple juif en dénonçant unanimement :"le sionisme comme un ennemi idéologique, un concept bourgeois, un outil du capitalisme juif, détournant les ouvriers de leurs intérêts de classe..." La résolution finale du Congrès est encore plus affligeante: "Le sionisme politique érigeant pour but, la création d'un territoire pour le peuple juif ne peut prétendre résoudre la question juive, ni satisfaire le peuple juif

~ I

tout entier, il est une utopie irréalisable. "
Dès lors, les premiers adversaires déterminés du sionisme se trouvèrent au sein même du peuple juif et malheureusement panni son groupe militant le plus actif.
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Rien ne put modifier l'analyse de ce parti. Jusqu'à la [m, il conservera son optique à courte vue, responsable du maintien des Juifs sur place et de ce qui s'ensuivit.

"Protocoles" En Russie, les dernières années du siècle voient émerger de nombreux partis clandestins, groupes terroristes, mouvements révolutionnaires, plus ou moins antagonistes. Leur seul dénominateur commun est le renversement de l'autocratie et la chute du Tsar. L'Okhrana, police politique secrète de l'Empereur, cherche un dérivatif pour canaliser le mécontentement populaire. Les Juifs sont sa cible de prédilection et ont toujours fait l'unanimité contre eux. Les agents provocateurs de cette officine fomentent régulièrement des pogroms, dès qu'il s'agit de créer une diversion dans l'opinion. L'idéal serait de trouver un document de référence irréfutable, pour cristalliser l'antisémitisme latent de la population et prouver ainsi la conspiration des Juifs. Ce nouvel évangile circulerait partout et justifierait ainsi les pogroms à venir. L'antenne française de l'Okhrana à 'Paris est mise à contribution; en pleine affaire Dreyfus, les prosateurs antisémites abondent en France. On déterre un pamphlet de Maurice Joly, intitulé: Dialogues aux enfers entre Machiavel et Montesquieu, publié à Bruxelles en 1864. A l'époque, cette brochure anti-bonapartiste attaquait violemment Napoléon III. On transpose. les arguments et on fabrique un document précisant les objectifs et les moyens d'un gigantesque complot juif, visant à la domination mondiale. Les 24 Protocoles des Sages de Sion étaient nés.. .

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Dès 1902, à Saint-Pétersbourg, un illuminé mystique orthodoxe, le "Professeur" Serge' Nilus, publie ces protocoles sous forme de procès-verbaux des délibérations secrètes du Congrès de Bâle de 1897 (1er congrès sioniste). Ce faux grossier acquiert immédiatement une célébrité considérable et n'est contesté par personne. Il est traduit et diffusé dans le monde entier. Tous les ennemis du judaïsme s'en emparent et l'utilisent pour leur ignoble besogne. Le magnat de l'automobile, Henri Ford, antisémite notoire, finance sa publication en Amérique. L'Okhrana avait vu juste: un credo simple pour soulever les foules et les pousser aux massacres. Les résultats furent immédiats; de 1903 à 1922, les Protocoles ont tué des dizaines de milliers de Juifs en Russie, Ukraine et Pologne. Il fallut attendre 1921 pour connaître le fin mot de l'affaire. Un journaliste anglais, Philip Graves, correspondant du Times à Constantinople, eut l'occasion de rencontrer dans cette ville, où se pressaient beaucoup d'émigrés russes, un ancien fonctionnaire de l'Okhrana. Celui-ci moyennant finance, lui dévoila les dessous du complot. Immédiatement, le Times dans ses numéros des 16, 17 et 18 août 1921, publia une mise au point extrêmement précise sur cette odi~use machination. Le plus caractéristique dans cet engouement généralisé pour cette sinistre fable est l'auto-intoxication consciente des antisémites de tous les pays. Ils avaient enfin trouvé un texte qui traduisait leurs phantasmes. Peu importait l'authenticité du document... La meilleure preuve en a été donnée par "l'historien" français, Roger Lambelin, quinze ans après les révélations du Times. En 1936, il publie chez Grasset une traduction des Protocoles, précédée d'une
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introduction parfaitement claire dont nous extrayons le paragraphe suivant: "/1 est à coup sûr intéressant de savoir quel est l'auteur ou quels sont les auteurs des ''protocoles'', mais cette question n'a qu'une portée secondaire, et je dirai même que l'authenticité de ce document n'a aussi qu'une valeur relative. " La cause est entendue, pour un antisémite, n'importe quel libelle calomnieux, s'il peut servir à l'élimination des Juifs est le bienvenu. Nous le savions depuis longtemps, nul besoin de Monsieur Lambelin pour cela!

Kichinev Dans ce climat chargé de haine anti-juive, les événements se précipitent. En Bessarabie, province de l'Empire aux confins de la Roumanie, paraît un journal violemment antisémite: Bessarabetz. Cette gazette, dirigée en sous-main par le vice-gouverneur de la province, Oustrougov, incite aux meurtres de Juifs. L'occasion se présente au printemps 1903. Un jeune garçon chrétien est tué par ses parents, non loin de Kichinev, ville de cent mille habitants dont quarante mille Juifs. Bessarabetz les accuse immédiatement de "crime rituel", bien que ceux-ci aient été innocentés par les enquêteurs judiciaires. Le dimanche 6 avril 1903, premier jour des Pâques chrétiennes et le lendemain, la ville est aux mains des émeutiers. Quarante-huit heures d.urant, c'est un déferlement de sauvagerie inouïe. La populace tue, mutile, viole, pille, incendie. Le bilan est tragique: 49 morts, 86 personnes atrocement mutilées, 500 blessés, 1500 maisons et boutiques pillées ou détruites. Le pogrom de Kichinev 31