L’impératrice de la nuit
324 pages
Français

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L’impératrice de la nuit

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Description

Roman historique acclamé par la critique et propulsé en tête des ventes dans plusieurs pays, Le palais d’Hiver représentait avec brio l’ascension de Catherine la Grande à travers le regard vigilant de son ingénieuse servante Varvara. Dans ce nouveau roman palpitant d’Eva Stachniak, Catherine occupe désormais le devant de la scène alors qu’elle revit sa fascinante accession au trône, son règne sur l’Empire et les sacrifces qui ont fait d’elle la femme la plus redoutable et le plus redoutée de son temps.Le livre s’ouvre sur les dernières heures de la tsarine au charisme exceptionnel. Des profondeurs enfévrées de son esprit, Catherine fait ressurgir le parcours fatidique de sa tumultueuse existence: son apprentissage grevé d’incertitude en tant que grande-duchesse de Russie, les usurpateurs qui aspiraient à la déposséder de sa couronne, les amis qui quémandaient plus qu’elle ne souhaitait donner ou encore sa bataille pour savoir à qui se fer et qui fouer afn d’assurer sa survie.«C’est le pouvoir et non l’amour qui cause nos disputes», écrivait Catherine à l’homme de sa vie, Grigori Potemkine. Pourtant ses jours se jouaient sur le fl du rasoir, entre le cœur et la raison. Le pouvoir, apprend-elle, est affaire de fermeté, de stratégie et de direction; l’amour doit parfois s’éclipser tandis qu’elle rassemble toutes ses forces pour conduire son peuple instable à l’orée du nouveau siècle et au-delà – pour faire grandir l’empire des Romanov, amasser une vaste fortune et dominer une cour avide d’intrigues en vue de devenir l’une des plus formidables souveraines de l’histoire.D’une écriture superbe, d’une prose lyrique et truffée de détails, L’impératrice de la nuit est le récit éminemment intime d’une femme qui prend en main son destin et trouve sa voie à travers les chagrins, les triomphes et les espoirs de son âme comme de sa nation.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 25 mai 2016
Nombre de lectures 30
EAN13 9782897672058
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0040€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

L’impératrice de la nuit est une œuvre de fiction historique. Excepté les personnes, les événements et les lieux bien connus qui figurent dans ce récit, tous les noms, personnages, lieux et événements sont l’œuvre imaginaire de l’auteure ou cités ici à titre fictif. Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé serait purement fortuite.
Copyright © 2014 Eva Stachniak
Titre original anglais : Empress of the Night
Copyright © 2016 Éditions AdA Inc. pour la traduction française
Cette publication est publiée en accord avec Doubleday Canada, une division de Random House
Tous droits réservés. Aucune partie de ce livre ne peut être reproduite sous quelque forme que ce soit sans la permission écrite de l’éditeur, sauf dans le cas d’une critique littéraire.
Éditeur : François Doucet
Traduction : Marianne Champagne
Révision linguistique : Féminin pluriel
Correction d’épreuves : Nancy Coulombe, Féminin pluriel
Conception de la couverture : Matthieu Fortin
Photo de la couverture : © Thinkstock
Mise en pages : Sébastien Michaud
ISBN papier 978-2-89767-203-4
ISBN PDF numérique 978-2-89767-089-4
ISBN ePub 978-2-89767-090-0
Première impression : 2016
Dépôt légal : 2016
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Bibliothèque Nationale du Canada
Éditions AdA Inc.
1385, boul. Lionel-Boulet
Varennes, Québec, Canada, J3X 1P7
Téléphone : 450-929-0296
Télécopieur : 450-929-0220
www.ada-inc.com
info@ada-inc.com
Imprimé au Canada


Participation de la SODEC.
Nous reconnaissons l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada (FLC) pour nos activités d’édition.
Gouvernement du Québec — Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres — Gestion SODEC.
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Stachniak, Eva, 1952-
[Empress of the Night. Français]
L’impératrice de la nuit : un roman qui met en scène Catherine la Grande
Traduction de : Empress of the Night.
Suite de : Le palais d’Hiver.
ISBN 978-2-89767-203-4
1. Catherine II, impératrice de Russie, 1729-1796 - Romans, nouvelles, etc. 2. Russie - Histoire - Catherine II, 1762-1796 - Romans, nouvelles, etc. I. Champagne, Marianne. II. Titre. III. Titre : Empress of the Night. Français.
PS8587.T234E4614 2016 C813’.6C2015-942636-7
PS9587.T234E4614 2016

Diffusion
Canada : Éditions AdA Inc.
France : D.G. Diffusion
Z.I. des Bogues
31750 Escalquens — France
Téléphone : 05.61.00.09.99
Suisse : Transat — 23.42.77.40
Belgique : D.G. Diffusion — 05.61.00.09.99
Conversion au format ePub par: www.laburbain.com


À la mémoire de ma mère


Elle s’astreignait à une constante maîtrise de soi, et de là est née la grandeur de son personnage, car rien ne saurait être plus difficile.
— Jacques Casanova de Seingalt sur Catherine la Grande
Et vous tomberez, en tous points pareils
Aux feuilles flétries qui tomberont des arbres ;
Et vous mourrez, en tous points pareils
Au plus humble de vos esclaves devant la mort.
— Gavrila Derjavine, cité dans The Romanovs


Personnages principaux
L’impératrice Catherine II, auparavant grande-duchesse Catherine Alexeïevna, née Sophie Frédérique Auguste d’Anhalt-Zerbst
Son père : Christian Auguste d’Anhalt-Zerbst
Sa mère : Johanna de Holstein-Gottorp
Sa famille
L’empereur Pierre III, époux de Catherine, auparavant grand-duc Pierre Fedorovitch, né Karl Peter Ulrich, duc de Holstein-Gottorp
L’impératrice Élisabeth, tante de Pierre III et fille de Pierre le Grand
Ses enfants
Le grand-duc Paul Petrovitch (époux de la grande-duchesse Maria Feodorovna)
La grande-duchesse Anna Petrovna (fille de Stanislas Poniatowski)
Le comte Alexeï Bobrinski (enfant illégitime de Grigori Orlov)
Ses petits-enfants
Le grand-duc Alexandre Pavlovitch (époux de la grande-duchesse Élisabeth Alexeïevna)
L e grand-duc Constantin Pavlovitch (époux de la grande-duchesse Anna Feodorovna)
La grande-duchesse Alexandrine Pavlovna (future fiancée de Gustave Adolphe de Suède)
La grande-duchesse Éléna Pavlovna
La grande-duchesse Maria Pavlovna
La grande-duchesse Olga Pavlovna
Le grand-duc Nicolas Pavlovitch
Ses amants et favoris
Sergueï Saltykov
Stanislas Poniatowski, futur roi de Pologne
Grigori Orlov
Alexandre Vassiltchikov
Grigori Potemkine (Gricha, Grichenka)
Alexandre Lanskoï (Sachenka)
Alexandre Matveïevitch Mamonov (Monsieur L’habit rouge)
Platon Alexandrovitch Zoubov (Le Noiraud)
Ses serviteurs
Varvara Nikolaïevna Malikina, servante et confidente ; Daria (ou Darenka), sa fille
Vichka (Maria Savichna Perekusikhina), confidente
Queenie (Anna Stepanovna Protasova), confidente
Zakhar Ivanovitch Zotov, valet
Docteur Rogerson, médecin de la cour
Les courtisans
Le comte Alexeï Orlov
Le comte Nikita Ivanovitch Panine
Le prince Lev Narychkine
Le comte Alexandre Andreïevitch Bezborodko, d’abord secrétaire puis ministre
Adrian Moseïevitch Gribovski, dernier secrétaire de Catherine
Le comte Morkov
Le prince Adam Czartoryski, noble de Pologne et meilleur ami d’Alexandre Pavlovitch
Valerian Zoubov, soldat et courtisan, frère du dernier favori de Catherine
Le comte de Cobenzl, ambassadeur d’Autriche
Le prince Repnine, ancien ambassadeur russe en Pologne, gouverneur général des provinces orientales attribuées par le dernier partage de la Pologne, père naturel d’Adam Czartoryski
Alexandra Branicka (Sachenka), nièce de Potemkine
La princesse Catherine (Katia) Dachkova, amie de Catherine
Les opposants politiques
Emelian Pougatchev, chef de l’insurrection des serfs et des Cosaques en 1773-1775
Tadeusz Ko ś ciuszko, chef de l’insurrection polonaise de 1794
E lle est vêtue d’une robe de brocart argenté. Une cape d’or ourlée d’hermine et de glands en argent recouvre ses pieds. Elle a les yeux fermés, les joues fardées, les lèvres légèrement entrouvertes.
Dans la Grande Galerie du palais d’Hiver, illuminé par des rangées d’épaisses chandelles de cire, le cercueil impérial repose sur une estrade, couronné d’un dais de velours noir. Les courtisans répriment leurs sanglots. Les sujets affligés attendent dans une longue file de poser un baiser sur la main de leur défunte souveraine. Les soldats impériaux se tiennent au garde-à-vous. Le chœur entonne Mémoire éternelle. Les prêtres dans leur habit noir brodé d’argent récitent les prières pour les morts. L’air est chargé d’une douce odeur d’encens.
La foule s’est rassemblée devant le palais, sur les berges, dans les rues et sur les ponts. L’heure est aux lamentations, lorsque l’âme du défunt s’attarde encore : elle espère le pardon de ses péchés, rassemble des forces en vue de son passage dans l’au-delà. La coutume russe veut que l’on serve pour l’occasion des mets particuliers, et les vendeurs de rue proposent ainsi des crêpes, des tourtes de poisson et du kissiel , cette purée de fruits et d’avoine. Pour fortifier les esprits, ils vendent de petits verres de vodka.
Mais quelque chose résonne plus fort que les pleurs et les requiem. Le corps de Catherine est ici exposé, la bien-aimée tsarine, l’impératrice de toutes les Russies, pourtant ni courtisans, ni ministres, ni grands prêtres ne fendent l’air de discours élogieux, louant les longues années de prospérité et de glorieuses conquêtes qui ont marqué ce règne extraordinaire. Les poètes aussi gardent le silence. Pas une ode, pas une ballade ni un hymne funèbre ne chantent le désespoir qui étreint les sujets orphelins de Catherine.
Au monastère Nevski, entouré de la famille tout entière, Sa Majesté Impériale le tsar Paul I er , héritier légitime du sang des Romanov, ordonne aux moines de rapporter le cercueil de son père qui gît sous une tombe anonyme. Les deux souverains russes accompliront ensemble l’ultime voyage de leur vie terrestre.
Les dettes d’autrefois doivent être remboursées, les péchés d’antan doivent être punis.
D’un seul geste de son fils, les trente-quatre illustres années du règne de Catherine sont ainsi effacées. Comment l’esprit peut-il se résoudre à comprendre un tel bouleversement ?


PARTIE I
***
5 novembre 1796
9 h
L a douleur est vive, violente comme la pointe brûlante d’une dague enfoncée dans son crâne, quelque part derrière l’œil droit. Qui frappe alors même qu’elle retire sa plume de l’encrier. Sa main se fige, et la plume tombée entache la lettre qu’elle s’apprêtait à signer.
L’horloge sur la cheminée sonne. Elle se souvient de sa frayeur lorsqu’enfant on remontait devant elle les aiguilles d’un cadran, persuadée alors que le temps lui-même reculerait et qu’elle serait contrainte de revivre tout ce qu’elle avait vécu, la privant ainsi de l’aventure du futur.
La douleur ne part pas, ne s’estompe pas non plus. Il est déjà neuf heures, et elle n’a pas comblé son retard dans la lecture qu’elle doit faire avant l’arrivée de son secrétaire. Elle envisage d’appeler Zotov, son valet, avant de vite se raviser. Le mal de tête s’envolera de lui-même : dès lors que son vieux serviteur s’agitera autour d’elle, il lui sera impossible de s’en défaire.
Pani, le lévrier italien, renifle la main de sa maîtresse avec une vive concentration, lui lèche la paume. La chienne élancée a l’ossature délicate ; c’est une descendante directe de sa bien-aimée Zemira, qui repose maintenant dans les jardins de Tsarskoïe Selo.
— Je n’ai rien pour toi ici, murmure-t-elle en s’efforçant de tapoter la tête de Pani.
Mais sa main droite est curieusement inerte, engourdie et pesante, aussi se contente-t-elle d’une caresse malhabile, remarquant sur l’animal de grosses perles de pus au coin des yeux. Tout comme Zemira, Pani est sujette aux infections persistantes.
À l’extérieur de son cabinet, un léger bruit de pas et des voix étouffées se dissipent dans un silence furtif : l’impératrice travaille. Il ne faut pas déranger l’impératrice.
Elle se lève et agrippe de sa main gauche le rebord du bureau, maladroitement, envoyant voler ses papiers.
« Que c’est fascinant », pense-t-elle en observant les pages de vélin glisser sur d’invisibles courants, planer dans les airs, silencieux comme des oiseaux de proie.
Pani aussi observe, la tête inclinée de côté. Sa queue qui remue fait un bruit sourd sur le plancher.
Le café qui l’attend sur le bureau doit être froid maintenant, mais boire lui fera du bien. Parce que sa main droite demeure pesante et rigide, elle prend la tasse de la main gauche. Si la première gorgée amère est rafraîchissante, à la deuxième, elle s’étouffe.
Elle recrache le liquide. Sur le bois ouvré du bureau, sur ses papiers. Des éclaboussures brunes et claires qu’elle devrait essuyer sans attendre, au lieu de quoi elle tâte de sa langue l’intérieur de sa bouche, les doux plis ondulés du palais.
« Comme de la cervelle de veau », se dit-elle, le plat préféré de sa mère.
Elle tente de reposer la tasse, pourtant sa main refuse d’obéir, et le gobelet se brise au sol en mille morceaux.
Peut-être que son mal de tête partira si elle marche un peu…
Son premier pas chancelant l’incite à s’accrocher à tout ce qui est à sa portée. Le coin du bureau, la chaise.
Derrière elle, quelque chose tombe. Quelque chose de gros et lourd.
Son genou droit lui fait encore mal. C’est depuis cette terrible chute il y a trois ans, lorsqu’elle est tombée dans l’escalier en allant aux banyas . Zotov avait entendu le bruit et accouru derrière elle. Il l’avait fait s’asseoir un moment sur les mar­c hes d e marbre, et elle avait dû lui certifier que l’étourdissement était passé pour qu’il l’aide à se relever, lentement. Elle ne se pensait pas réellement blessée malgré les ecchymoses et la frayeur ; pourtant, son genou la ramène toujours à cette chute.
9 h 01
Aussi flageolant soit-il, chaque pas est une prouesse. Les muscles qui se contractent et se détendent, les pieds qui avan­cent l’un après l’autre. Comme la poupée mécanique avec laquelle ses petites-filles adoraient jouer avant que Constantin, son petit-fils, l’entaille pour voir ce qu’elle cachait en elle.
Ses pas l’entraînent à l’extérieur de son cabinet passé la petite alcôve où sont suspendues ses pelisses près d’un miroir au cadre d’argent, vers la porte de sa toilette.
Son corps se reflète dans la glace comme sur une eau frémissante, fragmenté en sections mal agencées, chacune ridée et difforme. Son visage ne vaut guère mieux avec cette chair flasque, cette gorge qui rappelle un cou de dindon. Elle a les yeux injectés de sang, larmoyants, elle cligne des paupières.
« Je n’ai jamais été belle, pense-t-elle. Mais que lui a valu sa beauté, à Hélène de Troie ? N’a-t-elle pas choisi les ravages de la guerre et la chasse amoureuse ? »
Une feinte odeur de pelage mouillé et de racines en décomposition flotte dans les cabinets. La porte se referme derrière elle avec un bruit sourd. Le grincement de ses gonds paraît singulièrement aigu, il tournoie autour d’elle comme le son d’un diapason. Comme si le temps revenait en boucle, refusant de s’écouler.
Ses mains agrippées au rebord de la chaise percée sont comme les griffes d’un oiseau ancien, peu habitué à ces démonstrations d’agilité. Néanmoins, elles s’accrochent, l’aident à ne pas tomber.
« Comme c’est saisissant, se dit-elle, cet effort des muscles et des os, des nerfs et du sang… »
Lentement, elle porte à ses narines la pointe de ses doigts et hume l’odeur douce et forte de l’encre. Une trace du passé surgit devant elle, des images d’une course, des vagues écumeuses qui se brisent sur la plage, s’étirent sur le sable doré. Des mouettes qui crient de jalousie et d’avidité. Dans l’eau peu profonde, la tête d’un cheval repose emmêlée dans les mailles d’un filet déchiré, les dents à nu parmi des touffes d’algues. Un banc d’anguilles ondule dans ses orbites, frétille entre ses mâchoires béantes.
« Un souvenir, pense-t-elle, pas un rêve. »
9 h 04
Au martèlement de ses tempes s’ajoute un bourdonnement de voix. Des phrases résonnent dans son esprit. Je suis Minerve. Je suis armée.
Il se passe quelque chose d’étrange.
Une pensée n’est pas qu’une pensée. Un mot n’est pas qu’un mot.
Elle songe à une pomme, et une pomme apparaît, légèrement grasse au toucher. Elle est ronde, brûlée çà et là par le soleil, et une tache de vert cerne sa queue. Sa pelure est mouchetée de brun.
Elle l’examine quelques instants avant de mordre dans sa chair en pressant fort. La pomme se fend avec un bruit net avant de se pulvériser dans sa bouche en déversant son jus.
La joie qu’elle éprouve est archaïque. La joie de broyer un tissu vivant, la vie qui nourrit la vie.
« Pourquoi voudrais-je songer à une pomme ? »
Il n’y a pas de fruit, ses mains sont vides. Le mot pomme qui obnubile ses pensées évoque la tentation.
Est-ce à cela qu’elle devrait réfléchir ?
La question l’intrigue un moment, avant qu’un autre élancement déchirant fuse dans la partie droite de son crâne et qu’un éclair de lumière lui brûle les yeux.
9 h 05
Dans le vestibule, les domestiques parlent.
— Êtes-vous sûre que Sa Majesté ne m’a pas encore appelé ? demande Gribovski.
Son secrétaire s’exprime d’une voix anxieuse, grêle et embarrassée.
— Tout à fait, Adrian Moseïevitch.
— Mais il est plus tard que d’habitude.
— Sa Majesté a ses raisons.
Il lui arrive quelque chose, mais elle n’a pas le temps de chercher à comprendre. Le moindre mouvement exige son entière attention : calculer l’angle de déplacement et l’ajuster, bander ses muscles et les préparer à l’action. Elle écoute son souffle qui entre et sort de ses narines.
En traître musicien, son cœur bat sa propre cadence. Ou est-ce un courtisan dans tous ses états qu’on a envoyé l’avertir d’u ne catastrophe imminente ? Un incendie ? Une inondation ? Le peuple armé de faux qui marche sur les grilles du palais ?
Elle a les lèvres sèches. La cruche en porcelaine bleue du cabinet est trop lourde pour qu’elle la soulève, et elle y trempe les doigts avant de sucer les gouttes d’eau qui perlent sur sa peau. L’eau n’est plus bonne. Elle devrait appeler Queenie, sûrement dehors avec les autres.
Pourquoi n’y a-t-il pas de sonnette aux cabinets ?
Le mal de tête s’est résorbé, pourtant elle a l’impression que son cerveau est à nu, fragile, comme si une hache avait fendu son crâne. Est-ce la sensation qu’a ressentie Jupiter en enfantant Minerve ?
~
— Quelle heure est-il ?
— Il est encore tôt, Adrian Moseïevitch, répond quelqu’un d’une voix cassante.
Une femme rit, une porte s’ouvre et se ferme. Des bruits de pas s’éloignent. Un chien aboie. Quelque chose gratte à la fenêtre ; un coup violent éclate, suivi d’un bruit mat et sourd.
— Vous savez de qui il s’agit. Son père tenait une librairie près de la Grande Perspective, sur les berges de la Fontanka. Avant de subir une inondation.
— Qu’est-ce que vous griffonnez là, Adrian Moseïevitch ? Prenez un bon thé chaud. Il fait frisquet ce matin.
— Le chien n’est pas revenu. Croyez-vous qu’on l’ait volé ?
— Un brigand l’aurait déjà ramené ici, pour la récompense.
— La pauvre bête doit être morte, à présent.
Les voix oscillent derrière la porte ; les murmures s’évanouissent. Des grondements courent comme des charrettes de bois sur la montagne de glace, juste avant qu’elles prennent de la vitesse au point que rien ne les arrête.
9 h 09
Aux cabinets, elle parvient à soulever ses jupons et à s’asseoir sur la chaise percée. Comme une grosse poule qui s’installe pour couver. Le siège froid et collant grince sous son poids.
Les voix tourbillonnent dans le vestibule, ponctuées par moments d’un silence apaisant. Le monde ralentit autour d’elle. La douleur persiste, mais elle aussi semble plus faible, plus supportable. Le temps s’étire. Il ne sert à rien de se presser.
Dans son ventre, les muscles se relâchent pour libérer un chaud filet d’urine. Durant quelques secondes, elle n’aspire à rien d’autre que de rester assise à goûter au plaisir vif du soulagement. À sombrer dans le silence. À être, simplement.
De cette quiétude, un autre souvenir remonte. Un singe : Plaisir, offert en cadeau par l’ambassadeur de France. Il était tout bébé à son arrivée, habillé d’une veste de velours et d’un pantalon, coiffé d’un chapeau à plume. Lorsqu’elle le prenait dans ses mains, il s’accrochait à son doigt de ses pattes minuscules et enfouissait son visage rose dans les plis de sa robe. Il avait de grands yeux implorants.
Cebus Capucinus . Un capucin moine.
Les deux gardiens chargés de le surveiller en tout temps avaient les bras constellés jusqu’aux coudes de cicatrices, laissées par ses morsures et ses coups de griffe. Aucune chaîne n’avait raison du petit coquin. Une fois libre, le singe trouvait toujours le moyen de gagner son cabinet. Il ouvrait chaque tiroir de son bureau, déchirait ses papiers, renversait l’encrier, mâchonnait ses plumes et faisait pipi sur la chaise. Il se mettait un doigt dans l’anus puis maculait les murs de ses excréments. Lorsqu’elle lui criait dessus, il se couvrait les oreilles et esquissait une grimace si pitoyable qu’elle en venait à rire.
Dans l’un de ses accès fripons, Plaisir avait brisé en mille morceaux un pot rempli de sa crème de jour avant d’en avaler le cont enu. Quelques heures plus tard, il avait rampé dans sa chambre sous un fauteuil et refusé d’en bouger. Pas une gâterie, pas un seul de ses jouets préférés ne l’attiraient hors de sa cachette.
— Laissez-le, avait-elle ordonné à ses serviteurs. Il sortira quand il aura faim.
Mais il en fut autrement. Le singe se ratatina et mourut.
9 h 10
Pour se lever, il faut bander de nombreux muscles, soulever de nombreux os. Entre-temps, le moindre battement de cœur exige son attention.
La voix rauque de Platon lui revient et perturbe sa concentration.
— Pourquoi me faites-vous souffrir, Katinka ? Vous êtes tout ce que j’ai. Sans vous, je ne suis que poussière.
La voix de son amant se fait insistante, suppliante. Elle s’imagine Platon debout à côté d’elle, d’une beauté dévastatrice dans son habit anthracite, paré de ses traits purs. Son nez, son menton, ses lèvres. Si elle savait dessiner, elle ferait son portrait à l’encre noire, avant d’en estomper le tracé pour adoucir ses lignes.
« Vous ai-je donc blessé, Platon ? Comment ? Et quand ? »
C’est là un problème qu’elle pourrait résoudre. Éclaircir la curieuse configuration des causes et des effets, si seulement elle y consacrait un temps suffisant. Elle a toujours été douée pour mettre au jour les codes secrets. Des chiffres qui se transforment en lettres. Des mots qui veulent dire d’autres mots. Si l’on veut élucider une énigme, il faut en percer la structure, le rythme des répétitions.
Mais pourquoi Platon se met-il à siffler, puis à chanter ?
La Russie s’élève et s’étend
Au-delà des monts et des océans.
Comment peut-elle résoudre une énigme qui ne cesse de muter, qui vacille comme une luciole avant de disparaître dans l’ombre ? Comment peut-elle résoudre une énigme, alors que la seule chose dont elle est sûre est la pointe de douleur dans la voix de son amant ?
9 h 11
— À pleurer toute la nuit… encore… pauvre enfant… ce n’est pas la fin du monde, Sa Majesté le lui a dit si souvent…, mais la jeunesse ne veut jamais entendre…
Les voix dans l’antichambre vont et viennent, comme des chevaux agités qui courbent l’échine dans la fuite. Parfois, des p hrases entières traversent les murs, parfois seulement des mots.
— Ça fait plus mal lorsqu’on est jeune.
— Quel dommage.
— Comment a-t-il pu…
Elle devrait tendre l’oreille davantage, pour comprendre de quoi discutent les domestiques. Il est bon de savoir ce qui se dit à d’autres.
Mais son mal de tête persiste. Le moindre élancement est un choc qui l’emprisonne dans un brouillard assourdissant. Des voix, des gémissements, un martèlement sonore. Ses paumes deviennent moites.
De telles migraines l’ont déjà accablée. Les éclairs de lumière aveuglante ne lui sont pas non plus inconnus. Il n’y a là rien d’étrange : elle a travaillé trop fort et trop longtemps. Pourtant, ce qui donne l’impression d’être accompli un jour se désagrège le lendemain. Ce n’est pas étonnant si elle sent sa poitrine s’alourdir.
La campagne de Pologne est terminée, toutefois le traité de partage reste à conclure. Les Prussiens veulent conserver Varsovie sans céder la moindre possession de valeur en échange. Comme toujours, ils attendent que la Russie tire les marrons du feu !
Les nations sont comme des commerçants. Elles forment et rompent des alliances suivant la loi des coûts et des profits. Un pays qui ne continue pas son expansion est appelé à disparaître. L’immobilité est une illusion. Les empires doivent s’étendre pour éviter la défaite. C’est pour cette raison qu’elle a éprouvé son corps au-delà de sa force. Au service de son empire. Les autres monarques travaillent-ils aussi fort qu’elle ? Sans jamais s’arrêter ?
Elle a besoin d’un long et doux repos.
« La Terre renferme bien des secrets. »
Voilà une bonne pensée. Utile et agréable.
En Sibérie, les serfs déterrent d’immenses os enfouis plusieurs mètres sous le sol.
— De l’ivoire fossilisé, Votre Majesté, lui disent les savants. Charriée ici par le courant d’une ancienne rivière.
Cependant, l’ivoire ne pousse pas sous cette forme osseuse. Il a fallu que des éléphants vivent autrefois là où aujourd’hui seule la neige subsiste. Si l’on veut bien s’armer de patience, les plus étranges transformations sont possibles.
« N’oublie pas ces mots, se dit-elle d’un ton impératif. Prends-les en note dès que tu regagneras ton bureau. Sers-t’en lorsque tu parleras à Alexandrine. »
À l’extérieur des cabinets, les bruits se promènent. Les pas résonnent. Un son métallique éclate avant de s’affaiblir. Les griffes du chien raclent le parquet. Les voix qu’elle entend sont trop fortes ou sonnent creux, comme si elles montaient du plus profond d’un puits.
Ses serviteurs jouent des coudes. Queenie cherche à s’imposer, et Vichka lui résiste, avec lenteur, par d’implacables modulations posées. Peu importe le propos de leur discussi on — le prix de la soie, du sel, des vins de Crimée. La probabilité que le gel immobilise bientôt la Neva. Les prédictions sont rarement exactes, même celles des experts. La conviction dont témoigne quelqu’un ne prouve rien d’autre que sa propre assurance.
Un signe éloquent d’arrogance.
9 h 13
La chaise est faite d’un doux siège en cuir, qui grince lorsque Catherine remue. D’avant en arrière, lentement, faiblement. Le balancement du corps la calme. C’est sans doute ce que ressent un nourrisson dans son berceau.
Dans son ventre, un élancement, une pression du sang toujours plus forte. Comme si ses règles étaient revenues, ce qui est impossible.
Les éclairs ont disparu, remplacés par des formes allongées qui flottent dans son champ de vision, scintillant dans le pâle rayon de soleil matinal qu’invite la petite fenêtre en hauteur. Des formes tantôt floues, tantôt transparentes, qui tombent jusqu’en bas lorsqu’elle s’efforce de les examiner.
Dans son corps même, des prodiges impénétrables se superposent.
Tout bouge, uni dans un but commun. Le cœur pompe le sang, la salive s’accumule dans sa gorge, lisse et satinée. Sa bouche est tapissée d’une douce substance, semblable à de la soie, à de la gaze. Ou à une pelote de laine, comme celles avec lesquelles s’amusent les chats. Elle perçoit son propre souffle. Son corps est un univers en soi, un amas de structures encore remarquablement mystérieux.
« Souviens-toi seulement de ce qui compte.
» Ces souvenirs sont tout ce que j’ai, décide-t-elle. Même petite fille, j’ai toujours su tirer parti de ce que j’avais. »
— Tu es laide, Sophie, dit une voix.
Le frère qui a volé sa place dans le cœur de sa mère est étendu au lit, son corps faible formant une frêle protubérance sous un duvet d’eider recouvert de satin.
Elle n’a pas plus de sept ans, ses mains et son cuir chevelu sont émaillés de croûtes, ses os menacent de se distordre.
— Une bossue, entend-elle parfois les adultes murmurer.
La pitié empoisonne leurs voix.
L’été est fini, et les taches rouges réapparaissent, mûrissant peu à peu en des escarres d’argent. Même lorsque celles-ci tombent, ses joues, son crâne et ses bras demeurent rêches et grevés d’écailles. Elle a beau frotter, rien n’y fait. Il lui faudra attendre le retour de la belle saison pour qu’à l’abri des regards indiscrets derrière un paravent de soie, elle ôte sa chemise afin d’exposer sa peau en s’allongeant sur une serviette inondée de soleil. Au bout de quelques semaines, les taches roses se résorberont, et sa peau redeviendra lisse.
— Tu es laide, Sophie.
Une lueur de joie perce dans les yeux de son frère. William est sûr de son triomphe. Ce frère maladif et infirme, celui à qui mère voue ses murmures angoissés, ses caresses apaisantes. Ses exhortations insistantes : on ne doit rien refuser à son garçon chéri.
— Et toi, tu vas mourir, répond Sophie.
Il n’y a pas d’hésitation dans sa voix, pas de doute.
— Comme Augusta, ajoute-t-elle avant qu’il ne se bouche les oreilles.
Leur sœur a vécu dix jours, et la terre de sa toute petite tombe est encore molle.
— Mère ! hurle William. Sophie veut encore me faire peur !
Son idiot de frère refuse de lui tenir tête. William mise sur la faiblesse et la pitié, sans se soucier du prix à payer en fin de compte pour celui qui y succombe.
C’est un sot. Un cancanier. Une mauviette.
Du pied de l’escalier monte le bruit de pas pressés de sa mère.
Elle, Sophie, tient tête à la colère maternelle. Elle endure toutes les punitions. Peu lui importe.
— Tu vas mourir, William, articule-t-elle en silence jusqu’à ce que mère la gifle violemment, jusqu’à ce qu’un filet de sang doux et salé coule de sa lèvre fendue.
J’ai quitté Zerbst pour la Russie, avec mère.
Je m’appelais Sophie.
De ce voyage, elle se rappelle de vastes champs couverts de neige, lesquels devaient regorger de blé, d’avoine et d’orge quelques mois plus tard à en croire les gardes russes. D’immenses forêts denses et sombres où les renards et les visons se parent d’une fourrure délicieusement douce. De villes et de villages au bord de la route, dont les églises chapeautées de leurs bulbes attirent le regard avec leurs couleurs vives et leurs carillons. Des châssis et des volets sculptés sur les cabanes des paysans. De la nuit qui commence de bonne heure, avalant rapidement ce qui à Zerbst est encore la lumière du jour.
Elle a les pieds enflés à force de rester de longues heures assise en voiture, ils lui font mal lorsqu’elle retrouve la terre ferme et tente d’esquisser quelques pas. Pas très mal, mais suffisamment pour que mère ordonne à un domestique russe de porter sa fille jusqu’à l’auberge lorsqu’ils s’arrêtent pour la nuit. Ce sont d’illustres voyageuses, annonce mère à un énième receveur des postes qui s’incline devant elles, sans pleinement apprécier l’honneur ainsi fait à sa taverne enfumée. La princesse de Zerbst a reçu une invitation personnelle de Sa Majesté l’impératrice Élisabeth Petrovna, qui, si la mort n’était pas subitement survenue, serait aujourd’hui sa belle-sœur.
À ces paroles de mère si souvent répétées, leur bonne allemande hoche vigoureusement la tête tandis que les serviteurs russes opinent poliment. Difficile de dire ce qu’en pensent les taverniers. Les mots russes s’enchaînent trop rapidement, et même les rares termes qu’elle a déjà appris lui échappent.
Mieux vaut reprendre depuis le début.
Da veut dire « oui ».
Niet veut dire « non ».
Mozhet veut dire « peut-être ».
— Sophie n’est-elle pas charmante, Pierre ? demande l’impératrice Élisabeth à leur arrivée.
L’excitation tinte ses joues de la couleur d’un abricot mûr. Ou est-ce un nouveau ton de fard ?
À Pierre, le petit cousin de Sophie devenu prince héritier de Russie, il faut trouver une femme. Il lève la tête et, de ses yeux légèrement globuleux, promène son regard entre elle et sa tante.
Ici, à Moscou, Pierre paraît plus maigre qu’il ne l’était chez lui, à Eutin, où Sophie l’avait rencontré. On dirait un homme affamé, comme si l’héritier du trône pouvait manquer de nourriture.
La froideur du long voyage persiste dans ses os. Les vitres de la voiture constellées de givre. Les pièces glaciales des auberges trop humides sur la route, où les orteils et les doigts s’engourdissent. Le nuage de son propre souffle. Les étendues infinies de champs couverts de gel, les forêts denses nappées de neige poudreuse. La peur, tenace et persistante, que si la voiture filant vers la Russie devait par malheur s’arrêter, le froid s’immisce en elle et la tue.
Que voit Pierre lorsqu’il la regarde ? Son teint diaphane ? Ses bonnes dents ? Sa poitrine naissante contenue sous un corset serré ? Ses yeux noisette, mouchetés de bleu ? Où vont ses pensées ? À Eutin, où elle lui avait affirmé qu’il était très intelligent ? Où il lui avait murmuré à l’oreille :
— S’ils me nomment roi de Suède, je m’enfuirai avec les Tsiganes, et ils ne me retrouveront jamais.
— La princesse Sophie vous plaît-elle, Pierre ?
Autour d’eux, dans ce palais tentaculaire de Moscou aux planchers grinçants et aux antichambres vides, chacun retient son souffle. Elle, la petite princesse d’Anhalt-Zerbst, remarque la courbe que dessine le cou étroit de son cousin, le froncement de ses sourcils.
Au bout d’un long moment, Pierre opine de la tête.
Le hochement est discret et semble insignifiant, mais tout un monde se dévoile avec lui. Un monde de possibilités nouvelles. Ne pas rentrer à Zerbst, ne pas devoir dissimuler ses pensées derrière un sourire docile. Un monde d’avancées audacieuses et de grands horizons. La perspective d’un printemps qui chassera la neige.
Un monde auquel elle aspire tant qu’elle en agrippe les plis de sa jupe. Un monde qui lui évoque un étalon dansant avant la course, les muscles saillants sous la peau, qui n’attend plus qu’un signal pour s’élancer droit devant lui et terrasser tous ses adversaires.
Les courtisans tendent le cou. Derrière elle, mère ne peut réprimer un gémissement.
« Ne lève pas les yeux, Sophie !
» Ne va pas tout gâcher ! Pas maintenant, alors que tu es si près du but ! »
L’impératrice de Russie quitte le trône. Sa robe scintillante doit être lourde et raide, pourtant Élisabeth déploie la grâce d’une ballerine avec sa tête haute, son dos droit, son pas élégant et léger. La soie écarlate brodée de fil d’or révèle un entrelacs de fleurs. Sa cape est doublée d’hermine. Trois rangs de perles noires brillent autour de son cou.
— Criard, tape-à-l’œil…, si typiquement russe.
Ce sont désormais les mots préférés de mère.
De ses bras à la fois doux et forts, l’impératrice étreint « les enfants chéris de la lune », les presse contre sa poitrine bombée. Les serre fort contre la soie de sa parure.
— Ma Sophie. Jamais vous ne me décevrez.
Elle sent contre son front une chose dure et pointue qui laissera une marque sur sa peau. Sophie hume les fragrances impériales : l’essence de rose, l’amande amère, l’odeur vive et distincte de la sueur.
— Je ne veux plus voir ce sourire idiot sur votre visage, Sophie. Vous n’êtes pas encore sa femme.
Les lèvres de mère esquissent un rictus tandis qu’elle se lèche un doigt et lisse les sourcils de sa fille. Ou repousse une mèche de ses cheveux sous son nouveau bonnet de velours.
— Écoutez-moi, fille !
Sophie ne bouge pas. Elle écoute, oui, sans regarder trop longuement qui que ce soit, surtout pas l’impératrice de Russie, qui vient tout juste d’annoncer à la cour entière que ce petit bout de princesse prussienne fera bientôt un homme de Pierre.
Elle, Sophie, prend soin de marcher derrière sa mère à un pas de distance et de ne jamais parler la première. Elle préfère écouter. Lorsqu’on lui pose une question, sa réponse est toujours brève.
— J’adore ce que j’ai vu de la Russie… non, je n’ai jamais vu autant de neige… oui, l’impératrice est si bonne et généreuse… le prince héritier est très bel homme.
Sa voix est de velours. Elle garde les yeux baissés, observe les ourlets effilochés, les souliers éraflés. Une promesse impériale ne peut être effacée, aussi fugace et vague soit-elle. C’est u n proverbe de jadis. On ne peut entrer deux fois dans le même fleuve.
Ici, à Moscou, les maisons sont pour la plupart faites en bois. Les rues sinueuses débouchent sur des ruelles ridiculement étroites. Les traîneaux doivent faire de longs détours pour arriver à destination. À l’avant des boucheries, la neige se tache de rouge, éclaboussée de sang frais. Aux abords d’une tannerie, l’air est si âcre qu’il lui soulève le cœur.
À Saint-Pétersbourg, vue brièvement en chemin vers Moscou, les façades des palais étaient faites de pierre. Les rues étaient larges et droites. Une immense montagne de glace se dressait sur le fleuve gelé. Des charrettes colorées descendaient sa pente raide à vive allure, plus vite qu’un cheval au galop, plus vite que le vent du nord.
— C’est trop dangereux, Sophie, avait dit mère. Je ne vous laisserai pas faire cela.
Mais mère ne pouvait l’empêcher de voir les éléphants. Les plis de leur peau grise, leurs trompes en spirale, leurs défenses comme des sabres jaunes. Leurs oreilles comme de gigantesques voiles rabattues contre leurs têtes bombées.
En ce sombre après-midi éclairé à la lumière des flambeaux et des tonneaux de goudron en feu, ces géants à la démarche chaloupée montaient en équilibre sur leurs pattes de derrière et agitaient celles de devant dans les airs. Ils jouaient au ballon, lançaient des anneaux au-dessus d’eux pour les rattraper à la volée.
Elle avait ri et tapé des mains au point d’en avoir mal. À ses côtés, le prince Narychkine, son hôte pour la soirée, avait murmuré en guise d’avertissement :
Un éléphant peut écraser un ours en furie, il peut tordre les barreaux d’une cage en fer.
Prenez garde à la bête sauvage, Sophie.
Mais ne détournez pas les yeux !
La trompette avait alors sonné, et après s’être mises en rang, les bêtes s’étaient inclinées sur leurs pattes de devant en aba issant leurs immenses têtes. Devant elle , une princesse de Zerbst.
Ici, à Moscou, elle se raccroche à ce souvenir soir après soir, recroquevillée dans son lit, le visage enfoui dans une douce couverture de fourrure. Pour oublier l’humiliation qui l’attend, oublier que leurs présents de Zerbst seront trop modestes pour même impressionner les serviteurs du palais. Que l es so urires et les bons mots ne lui valent pas grand-chose.
— Il nous faut garder la tête haute, Sophie, gronde mère. Notre lignée est bien plus ancienne que la leur.
Mère fait ce qu’elle a toujours fait : elle s’en remet à un arbre généalogique qu’elle a pris soin de mémoriser. Les liens familiaux sont comme de robustes cordes sur une passerelle de prestige peu solide. Des tantes, des cousins, des épouses, des maris. Le prince de Brunswick. Le prince-archevêque de Lübeck. Le sang noble compte de nombreux tributaires.
Zerbst vibre de bals époustouflants et de parades militaires, claironne mère. Un pont à bascule chambranlant prend l’éclat d’une grande voie publique. La statue d’une laitière devient un monument dont on parle aussi loin que Berlin.
Mère n’entend pas les ricanements que suscitent ses vantardises. Les chuchotements qui se dissipent dès lors qu’elle s’approche. Les regards qui rappellent à Sophie son avenir incertain.
Et Pierre ?
Tous les matins, Pierre se présente à leur appartem ent po ur annoncer son programme de la journée. Un programme qui ne réserve aucune place au monde à l’extérieur du palais.
— Regardez mes dessins, Sophie, dit-il. Ce sont les uniformes que je veux voir sur mes soldats.
Ou :
— Avez-vous réellement discuté avec le roi Frédéric, Sophie ? De quoi a-t-il l’air ? Que vous a-t-il dit ?
Une lueur brille dans ses yeux bleus lorsqu’il évoque Berlin ou Holstein, qui s’éteint lorsqu’elle l’interroge le moindrement sur la Russie. Si elle insiste, il la rabroue avec impatience ou colère. Pourquoi Sophie d’Anhalt-Zerbst voudrait-elle savoir ce que fait un chancelier russe ? Ou qui parmi les bonnes dort dans les appartements privés de l’impératrice ?
— Mais vous serez tsar un jour, Pierre. Ne souhaitez-vous pas le savoir ?
— Je ne serai pas tsar très longtemps, réplique-t-il.
Cette réponse aurait pu révéler un trait de sagesse, pourtant non. Sophie n’entend pas là le souhait du prince de voir s a tan te régner le plus longtemps possible, mais son désir d’échapper au destin qui l’attend.
Le passé inaltérable est déjà loin. L’avenir sur lequel il est possible d’agir demeure précaire. Pour l’heure, elle doit repousser l’un comme l’autre dans les recoins éloignés de son cœur.
Le présent est l’énigme qu’elle se doit de résoudre.
S volkami zhit’, po-volch’i vyt . Si tu veux vivre avec les loups, tu dois hurler comme eux.
Les mots russes ne se laissent pas aisément apprivoiser par une jeune fille de quatorze ans, dont la bouche a déjà pris l’habitude d’une autre langue.
— Encore une fois, Votre Altesse, mais avec plus de douceur. Les Russes n’aiment pas les étrangers !
Monsieur Abadourov est son précepteur. Il lui enseigne que les noms russes changent de terminaison en fonction de leur position dans la phrase.
— Bolchoï chleb , dit-il, mais chleba net .
En russe, les noms se métamorphosent. Alexandre devient Sacha, mais Alexandrine également, et l’on ne peut déduire du nom seul si l’on parle d’une fille ou d’un garçon. Sacha devient aussi parfois Sachenka, tout comme Grigori se transforme en Gricha, en Grichenka ou en Grichenok.
Curieux ? Oui, mais relativement facile à apprendre par cœur. Il est plus ardu de comprendre les contes russes. Dans un récit d’Allemagne, un homme passe pour sot lorsqu’il pousse un cri de peur en voyant un marteau accroché au mur parce qu’il pourrait un jour tomber et tuer un enfant en dessous. Dans les skazkas russes, un sot comprend le langage des oiseaux et des bêtes. Il peut être lent et couvert de crasse, toutefois c’est lui qui épousera la fille du tsar et deviendra le plus sage des souverains.
S kem povedyoshsya, ot togo i naberyoshsya . On finit par ressembler à ceux que l’on fréquente.
~
De près, la peau de l’impératrice Élisabeth rappelle une peinture fraîche. Sa poudre coagulée masque la rougeur de son nez, les égratignures sur son cou, les taches violacées de ses hématomes. De sombres auréoles moites se sont formées sous ses bras, mais le parfum est plus fort que la sueur. La beauté est faite de couches multiples qui, chacune, protègent un secret de la nuit. Dans les couloirs du palais, de beaux jeunes hommes mangent l’impératrice de leurs yeux affamés lorsqu’elle passe devant eux. S’il lui arrive de laisser tomber un éventail, une plume, un ruban de ses cheveux, ils se disputent la chose comme des chiens sauvages.
— Ne me contrariez pas, Sophie, et Notre-Dame de Kazan vous protégera.
Pour Élisabeth, il n’y a que dans la chapelle silencieuse baignée d’une trouble odeur d’encens que les pensées de mort et d’éternité l’emportent sur les plaisirs terrestres. Là, sous le regard expressif des saintes icônes, la souveraine évoque la miséricorde et règle ses comptes avec Dieu.
C’est aussi cela, la Russie. Enveloppée d’une douce senteur aromatique, éclairée de lampes votives qui illuminent les longs visages émaciés des saints. Perdue dans la contemplation de cet autre monde, le vrai. La Russie met en doute le savoir, elle se méfie de la raison parce que l’opinion est source de tous les maux. Elle embrasse la souffrance et l’acceptation de la volonté divine. La Russie est comme un code secret qui se transforme constamment. Dès lors que l’on en déchiffre une formule, une autre prend sa place.
Les chiens de meute de Pierre reposent devant la cheminée, pantelants. L’un d’entre eux renifle ses testicules. Un autre émet un lent grognement lorsqu’elle entre, mais remue la queue en même temps : il ne la menace pas.
— Pourquoi faites-vous comme eux le signe de la croix, Sophie ? demande Pierre en la voyant s’incliner devant les icônes et se signer à la façon des orthodoxes, trois doigts unis en commençant par l’épaule droite. Il n’y a personne pour vous voir, en ce moment !
Elle est venue dans sa chambre jouer une partie d’échecs avec lui, un jeu semé d’écueils. Ses souliers de soie lui serrent les orteils, et elle se déchausse d’un coup de pied.
— Pourquoi ne ressemblez-vous pas davantage à votre mère, Sophie ? demande-t-il tout en faisant avancer son pion de quatre cases en espérant qu’elle ne le remarquera pas.
Il a les doigts longs et légèrement crochus, les cils presque blancs.
— Votre mère n’est pas têtue comme vous !
L’uniforme de Pierre, l’habit vert du Preobrajenski que l’impératrice lui ordonne de porter, est déboutonné et taché aux poignets.
— Parlez-lui de Holstein si tel est son désir, Sophie, lui enjoint mère. Vous ne voudriez pas que l’on vous renvoie à Zerbst !
Les échecs sont un jeu de décision. Il faut savoir sacrifier un pion pour capturer un cavalier, évaluer la position de chacun, prédire les coups à venir, veiller aux incongruités. Ou laisser son adversaire tricher et se croire invincible.
« Si je fais plaisir à Pierre, je mécontente l’impératrice.
» Si je fais plaisir à l’impératrice, je mécontente Pierre. »
Pierre se lasse vite du jeu.
— Regardez ce que j’ai, Sophie, dit-il.
Un mouchoir de soie noire couvre un objet sur la table. Aucune autre femme n’a vu ce qu’il s’apprête à lui montrer. C’est un secret centenaire, qu’on lui a fait parvenir d’Eutin.
Pierre marmonne quelque chose, mais ce qu’elle en comprend n’a pas de sens.
— Kaspar, le bourreau… de ses propres mains… à minuit… sans lune…
Puis, pompeusement, il se demande s’il devrait même révéler son secret à une humble femme.
Sophie attend patiemment. Le grand-duc est un moulin à paroles, il ne sait pas tenir sa langue.
Pierre soulève l’étoffe noire, et des bandes de papier griffonnées de mots allemands apparaissent.
— Passauer kunst , dit-il dans cette langue, rayonnant de fierté. L’art de Passau.
Elle tend le bras pour toucher à la bande la plus proche.
— Non ! crie Pierre, avant de lui donner une tape sur la main.
Elle contient son irritation, la tourne en interrogation.
— Qu’est-ce ?
— Ce sont des papiers magiques, dit-il en les frôlant de ses longs doigts. Celui qui les possède devient invincible.
Elle ne rit pas. Elle ne se moque pas de l’exultation dans sa voix.
— Vous sont-ils destinés ?
En guise de réponse, il désigne un autre morceau de papier.
— Celui-ci m’attend depuis plus de cent ans.
— Comment le savez-vous ?
— Je le sais.
Il élude sa question à défaut de pouvoir y répondre. Par son insistance, Sophie ne ferait qu’attiser sa colère, l’inciterait à alléguer une quelconque révélation divine que seuls les initiés peuvent entendre. Cela ne devrait pas la surprendre. La soif de pouvoir pousse les gens à faire des choses bien étranges. Les bonnes crachent derrière leur épaule à la vue d’un chat noir. Elle a entendu dire qu’une femme du marché tartare avait mangé une chandelle parce qu’une image sainte était fondue dans sa cire. Il paraît même qu’une servante de l’impératrice aurait caché un ballot rempli d’os et de cheveux sous le lit de sa maîtresse.
— Qu’allez-vous en faire, Pierre ? demande plutôt Sophie.
Étonnamment, le grand-duc lui répond, cette fois-ci. Il compte mâcher quelques bandes avant de les avaler et en conserver d’autres sur lui, ficelées d’un mince fil de lin à même la peau.
— Me direz-vous ce qu’il y est écrit ?
— Non !
La terreur perce soudain dans sa voix tandis qu’il recouvre de son mouchoir les rubans de papier. Comme si elle pouvait en dissiper la magie par le seul fait de les regarder.
Boltun – nakhodka dlya shpiona . Un moulin à paroles fait la richesse d’un espion.
Non seulement la Russie suit un calendrier qui lui est exclusif, mais elle célèbre aussi ses propres jours de fête et honore ses propres obligations sacrées.
— Les invités luthériens n’ont pas à respecter nos coutumes, déclare son précepteur.
— Il est néanmoins envisageable de leur en expliquer le sens, répond Sophie.
— Chaque pèlerinage est un voyage en soi, Votre Altesse.
L’impératrice Élisabeth a quitté le palais pour Troitse-Sergieva Lavra, le monastère où saint Serge a eu de nombreuses visions. Dans l’une d’elles, une nuée d’oiseaux a volé jusqu’à lui. C’était le signe qu’il attirerait de nombreux disciples dans son sillage.
— Comment savait-il que c’était un signe ?
— Il a entendu la voix de Dieu, et c’est devenu un grand maître.
— Qu’a-t-il enseigné ?
— Que même le Fils de l’homme n’est pas venu sur terre pour être servi, mais pour servir.
Elle songe à ce moine sage qui défendait l’importance de la simplicité et du service. Une vie consacrée au travail et aux prières, sustentée de nourriture simple et de modestes habits. Loin des attraits de la cour.
C’est aussi cela, la Russie.
— Le pays le plus pieux du monde, lui certifie son précepteur.
La chrétienté orthodoxe est plus fidèle à l’enseignement du Christ que le catholicisme de Rome ou la foi luthérienne. Parce que la fierté matérielle ne l’a pas contaminée, parce qu’elle n’est pas coupable du péché de présomption. Même les tsars ont appris qu’à se mêler des affaires de l’Église, on réveille la colère divine.
Elle ne dit pas à son précepteur que son père aurait réfuté le propos.
— Pourquoi l’impératrice se rend-elle à pied au monastère ? demande-t-elle simplement. Pourquoi n’y va-t-elle pas en voiture ?
— Parce que la privation du corps s’inscrit dans le repentir.
— Le repentir de quoi ?
— Cela, Votre Altesse, je ne peux vous le dire. Nous péchons chacun à notre manière.
Mère n’est pas si réservée. Loin de l’impératrice, elle déborde d’assurance. Sa voix traverse les murs minces de leur appartement.
— …sur ses genoux grassouillets… à implorer le pardon de la Vierge pour chaque visite d’un garde dans son lit !
Des privations ? Des jeûnes ? Ha !
L’impératrice de Russie est insatiable. Élisabeth aime les plats riches, les boissons fortes et les caresses des hommes. Des caresses dont une jeune fille comme Sophie ne devrait rien savoir.
En ce moment, pendant que la tsarine fait son pèlerinage, mère partage sa couche avec le chevalier Betskoï.
Ils rient, ils chuchotent. Ils rient encore.
Son père n’est pas là pour les en empêcher.
Les bonnes russes communiquent par gestes, imitant une paire de cornes sur la tête d’un homme. Elles échangent des clins d’œil en débarrassant des bassines d’eau de la chambre de mère.
Telle mère, telle fille, entend dire Sophie. La pomme ne tombe jamais loin de l’arbre.
Derrière une tapisserie figurant un cerf transpercé d’une flèche se cache une porte secrète. Elle est fermée à clé, et par le trou de la serrure, on n’aperçoit rien d’autre qu’un épais rideau d’obscurité. Sur sa coiffeuse, les pots de crème changent de place. Dans ses tiroirs, même verrouillés, les papiers ont été déplacés. Quelqu’un a dû ouvrir la boîte qui renferme ses mouches, parce que l’une d’elles est tombée sur le tapis. On a fouillé son linge de corps, feuilleté ses livres.
Les espions la surveillent. Que cherchent-ils ? Une erreur, ou tout simplement la preuve qu’elle veut bien faire ?
Bez kota mysham razdol’ye , écrit son précepteur en grosses lettres égales pour qu’elle copie la phrase. Quand le chat n’est pas là, les souris dansent.
En l’absence de l’impératrice, les corridors du palais se vident. Les serviteurs parlent à voix basse et rient entre eux. Les gardes bâillent. Les pages ne tiennent pas en place lorsqu’on les fait venir, oubliant ce qu’on leur somme de rapporter.
Pierre a cessé de parler russe.
— Envoyez paître votre précepteur, Sophie, lui dit-il.
Son bureau est encore couvert de papiers, mais ce ne sont plus là les messages de Passau. Pierre a un nouveau projet. Il souhaite rassembler les maximes de toutes les lettres qu’il a reçues du roi Frédéric de Prusse. Un général ne doit jamais aller au combat s’il n’a pas l’avantage sur son ennemi. Une retraite est parfois nécessaire.
— Copiez-les pour moi, Sophie, ordonne-t-il. Votre mère dit que vous avez une belle écriture.
Gde tonko – tam i rvyotsya . Une chaîne a la force de son maillon le plus faible.
— Je vous en prie, Mère, implore-t-elle.
Malgré cet appel, mère jette sur elle un regard de rivale, calculateur.
— Qu’attendez-vous de moi maintenant, Sophie, réplique-t-elle sèchement.
— Renvoyez le chevalier Betskoï. Les gens cancanent.
— Les gens cancanent toujours, Sophie.
Les yeux de mère disent autre chose : que sa fille ignore tout de ses déceptions. Qu’une femme doit saisir son bonheur au vol lorsqu’il en est encore temps. Que même un homme honnête et bon peut laisser son épouse vide et insatisfaite.
— Et s’ils en parlaient à l’impératrice ?
La main de mère s’élève trop vite pour que Sophie esquive le coup, et la gifle lui fait tourner la tête.
— Je suis ici à cause de vous, Sophie ! J’ai quitté ma demeure pour vous ! Est-ce ainsi que vous me remerciez ?
Sa joue brûle et enfle, le sang court sous sa peau.
— Nous sommes en Russie, désormais, Mère.
— Et qu’insinuez-vous par là, Sophie ? Que nous devrions oublier qui nous sommes ? Laisser ces barbares faire de nous des marionnettes qui dansent au bout de leurs ficelles ?
La main de mère se lève encore, mais cette fois, Sophie est plus prompte et recule. La main demeure en suspens dans les airs avant de retomber mollement contre son flanc.
Dans la journée, lorsque mère part faire ses courses, de vieilles courtisanes viennent s’asseoir avec elle dans la chambre. Elles sont censées lui tenir compagnie et veiller sur elle lorsqu’elle se repose.
Tous ceux qui comptent le moindrement à la cour sont partis en pèlerinage avec l’impératrice. Celles qui viennent vo ir l a princesse d’Anhalt-Zerbst le savent. Elles sont deven ues invi sibles, plaisantent-elles. Trop âgées pour les hommes, trop insignifiantes pour que les autres femmes s’intéressent à elles.
Les dames évoquent la froideur de Moscou, dure pour les os, les serviteurs toujours trop paresseux qui lésinent sur l es bû ches afin d’en vendre à la sauvette, les laquais qui ont vendu un canari au marché et l’ont remplacé par un oiseau mort en présumant que leur maîtresse n’y verrait que du feu. P uis elles soupirent et se taisent, se creusent la cervelle pour trouver de quoi distraire la jeune princesse de Zerbst.
Lorsqu’elle les décharge de leurs obligations en feignant de dormir, les femmes se mettent à parler d’elle.
— Pauvre Sophie. Elle est fragile, n’est-ce pas ? Ce n’est encore qu’une enfant, dans le fond. Ils disent que l’on est femme à quatorze ans, mais ce n’est pas vrai.
— Les unions impériales se concluent comme des marchés, et l’on dirait que celui-ci est une mauvaise affaire…
Les yeux fermés, le souffle égal et profond, Sophie écoute.
— Il est facile de commettre de graves erreurs, plus facile encore de les observer et de les rapporter. Les domestiques ont l’ouïe fine et le regard vif. Personne n’est jamais seul, ici.
— L’impératrice la veut ? Mais l’impératrice est capricieuse. Ce n’est pas difficile de la faire changer d’avis.
Elles gloussent joyeusement à la simple mention de mère. Imitent sa voix haletante, ses déclarations hautaines sur la supériorité des coutumes allemandes.
Elles secouent la tête en s’amusant du sot dévergondage dans lequel mère se prélasse. Se moquent-elles ainsi de leurs supérieures ? Insinuent-elles une quelconque faiblesse impériale ? Voyons, autant se taillader les poignets pour se vider de son sang.
Seuls les idiots qui se bercent d’illusions couchent leurs ragots sur papier. Les cachent dans leur propre chambre à la merci du premier espion venu.
Pauvre Sophie. Elle ne demande qu’à faire plaisir, cette petite.
Ce n’est pas la première fois ni la dernière qu’un enfant devra faire les frais des péchés de sa mère.
— Cessez de frotter les joues de ma fille avec des glaçons !
Tendue, d’un regard de pierre, mère crie après les bonnes, au matin. Tout l’irrite. Les doux châles russes, les couvre-lits de velours, les pelisses en peau de renard argenté. Le châssis doré des portes, la bassine plaquée or.
— Et c’en est fini des spécialités russes !
Dorénavant, on servira des mets simples à son enfant. Du bœuf bouilli, du pain imbibé de bouillon et de vin rouge. Un demi-verre de bière légère pour apaiser sa soif, sucrée d’une cuillérée de miel.
Les bonnes courent de-ci de-là comme des lapins effrayés devant un cheval au galop.
— Nous n’avons plus besoin de vos services, s’est fait dire le médecin de la cour.
La princesse Johanna d’Anhalt-Zerbst n’est pas sotte.
— Vous n’êtes pas vraiment souffrante, Sophie, dit-elle avec amertume. Vous cherchez tout bonnement à ce que je m’occupe de vous. Je vous connais !
— Ma fille va parfaitement bien, déclare-t-elle lorsqu’arrive le docteur. Elle est fatiguée, rien de plus. N’est-ce pas, Sophie ?
Le médecin de la cour porte des gants de soie ajustés, qu’il retire avec une lenteur cérémonielle. Il a brièvement étudié le contenu de son pot de chambre et reniflé son vomi. Maintenant, de ses doigts, il lui tâte la langue et l’intérieur des lèvres.
— De grâce, Madame 1 , laissez-moi ausculter la patiente.
Le docteur examine avec minutie la peau de sa nuque et de ses bras, les ganglions de son cou.
— Aucune trace de variole, annonce-t-il avec entrain.
La constitution d’une jeune femme est délicate et fluide, explique-t-il à mère. L’équilibre des humeurs est instable. Grâce à un émétique, on purgera l’appareil digestif de tout poison. On enduira la peau d’une préparation qu’il appelle « le vinaigre des sept bandits ». Un tonique vénitien lui redonnera des forces.
Le docteur est certain que ces remèdes siéront à la princesse d’Anhalt-Zerbst. Il constate avec ravissement qu’elle approuve son traitement.
Une lumière faible s’immisce entre les rideaux tirés pour parer les courants d’air. Enveloppée d’une épaisse robe de chambre, Sophie est assise sur une banquette, les pieds enfouis sous un pan de fourrure.
Pierre n’est pas venu la voir, toutefois il a envoyé une servante se renseigner à sa place.
La jeune domestique est grande et fine. Elle a les cheveux attachés en arrière, cachés sous un bonnet de dentelle ; ses yeux brillent d’un éclat vif et d’une douce curiosité lorsqu’elle lance vers le lit un bref coup d’œil.
— Qui es-tu ? demande mère d’un ton sec.
La jeune servante ne baisse pas les yeux.
— Le grand-duc me fait dire que la princesse d’Anhalt-Zerbst a promis de copier les maximes de Frédéric le Grand pour le grand-duc, récite-t-elle d’une voix posée. Le grand-duc souhaite savoir si la princesse a l’intention d’être indisposée encore longtemps.
Mère se renfrogne. Même en Russie, une petite bonne se doit de rester à sa place.
— Je t’ai demandé qui tu étais !
La bonne hésite, pas trop longuement, mais suffisamment pour lui valoir de mère un soupir de mécontentement.
— Je suis lectrice au service de Son Altesse le grand-duc. Sa Majesté ne veut pas qu’il se fatigue les yeux.
— Quel est ton nom ?
— Varvara Nikolaïevna, Votre Altesse.
~
Lectrice ? Auprès de Pierre ? Depuis quand ? Que lui lit-elle ? Que voit-elle que moi je ne vois pas ?
Mère ne fait déjà plus attention à la servante.
— Nous devons nous assurer que Pierre est content, Sophie, dit-elle comme si elles étaient seules. On ne doit pas donner l’impression d’être indifférentes à ses besoins.
— Non, Mère, répond Sophie, mais contrairement à Johanna, elle ne peut ignorer la présence de Varvara Nikolaïevna, et pas seulement parce qu’elle aurait aimé l’interroger à propos du grand-duc.
Il y a quelque chose en elle qui lui fait penser à père, à son hochement de tête encourageant lorsque, soumise à une corvée d’enfant, ses yeux s’emplissaient de frustration. À la main qu’il posait sur son épaule, pour l’empêcher de piétiner par mégarde un nid d’oiseau.
— Écrivez sous ma dictée, Sophie ! ordonne mère. De votre plus belle écriture.
Cher Pierre,
Je suis profondément désolée d’avoir entravé votre projet si important et admirable. Je vous promets d’aller mieux très bientôt et, entre-temps, je souhaiterais reprendre notre travail, tandis que je suis encore au repos.
Lorsqu’elle a terminé, mère lui arrache la feuille des mains et l’examine d’un air bourru.
— Sophie, dit-elle, vos lettres sont trop petites et inégales. Et il y a une traînée d’encre dans un coin. Voulez-vous passer pour une souillon aux yeux de Pierre ?
— Non, Mère.
— Alors recommencez !
Ses jupes tournoient lorsqu’elle arpente la pièce, impatiente, perdue dans ses calculs et ses manigances. Un bruit de pas lourd se fait entendre derrière la porte. Un homme se racle la gorge.
— Dépêchez-vous, Sophie !
Elle recopie la note. Mère, enfin satisfaite ou simplement agacée, plie la feuille et en aplatit les bords. La jeune servante n’a pas bougé, la tête haute, les lèvres serrées, les yeux brillants de pensées connues d’elle seule.
— Voilà, apporte ceci à ton maître et disparais ! ordonne mère.
Varvara Nikolaïevna, la tête légèrement inclinée de côté, avance d’un pas raide, et l’espace d’un instant, on pourrait penser que mère va la frapper. Mais alors, derrière la porte, la voix fougueuse d’un homme lâche un rire insouciant, et mère se détend de tout son corps. Dès que la lectrice de Pierre tend la main pour s’emparer du message, elle se précipite au-dehors.
Varvara enfouit la note dans les plis de sa robe.
Les murs des corridors sont décorés de tableaux. Sur l’un d’entre eux figure un homme barbu attaché à une planche ; une lame scintille, la foule attend le spectacle de son exécution. Sur un autre, des hommes en armure montent de vigoureux poneys tartares. Malgré leur petite taille, ces chevaux élevés dans les steppes russes galopent sur des kilomètres sans se fatiguer. Leurs selles sont munies de courts étriers. Pourquoi ? Pour que l’archer à cheval puisse se tenir debout. Pourquoi ? Pour tirer avec plus de précision, car assis en selle, le ballottement de sa monture lui fait perdre sa cible.
Sophie a quatorze ans. Elle sait déjà dire une chose pour en signifier une autre. Mais c’est ici une étrangère. Elle doit dompter son regard à voir l’essentiel, dompter son oreille à entendre ce qui ne se dit pas.
— Vous parlez encore aux domestiques ? Oubliez-vous votre dignité, Sophie, votre fierté ?
Sa mère a tort.
Les amitiés se tissent au fil de rencontres fortuites, dans la faible lumière des fenêtres sans volets, par les journées froides de l’hiver moscovite. Dans les couloirs du palais, en chemin vers les chambres impériales, dans l’antichambre des appartements de Pierre, là où l’on fait attendre la princesse d’Anhalt-Zerbst comme un simple commerçant, un créancier.
Judicieusement, il faut d’abord poser des questions, que l’on fait suivre d’un sourire implorant, d’un hochement de tête espiègle. On commencera par des questions futiles, qui appellent des réponses simples.
— De quoi est fait le kvas, Varvara Nikolaïevna ? Comment dit-on abeille, en russe ? As-tu déjà vu un éléphant ? N’est-ce pas une créature formidable ? Si gracieuse et pourtant si forte ! Est-ce que Varvara est la version russe de Barbara ?
Ce n’est que plus tard, lorsque les murmures cèdent la place aux rires légers, que l’on osera poser d’autres questions.
— Es-tu à la cour depuis longtemps ?
— Tu es fille de relieur ? Pupille de l’impératrice ? Étrangère, toi aussi ?
— Orpheline ?
— Seule ?
Ce n’est pas seulement le propos de la question qui importe en vérité, mais aussi la manière dont on la pose. Aussi brève ou légère soit-elle, chaque réponse apporte un indice, évoque à mots couverts la gravité de ce qui se joue à l’extérieur des pièces traversées de courants d’air. La moindre hésitation, le moindre regard en biais, sont tout aussi révélateurs. Doit-elle y voir autant de distractions par lesquelles on cherche à dévoyer la nouvelle venue, ou bien de précieuses mises en garde qui appellent réflexion ? Elle repense à cette page qu’elle avait copiée d’un livre et qu’elle a retrouvée brûlée sur un plateau d’argent…
Personne ne survit seul.
Pas ici, pas à la cour de Russie.
Elle tend la main pour s’agripper au bras du fauteuil, pour se tenir d’aplomb.
— Voudrais-tu m’aider avec mon russe, Varvara Nikolaïevna ? De temps en temps ?
— Oui, Votre Altesse.
— Me ferais-tu la lecture, à moi aussi ? Des histoires qui finissent bien, agréables. Le monde est assez triste comme cela.
— Si l’impératrice le permet.
— Alors, je le lui demanderai dès son retour. Et je lui chanterai tes louanges. Je lui dirai à quel point tu te montres gentille et serviable. Comme j’aimerais qu’elle soit déjà ici !
— Elle a trop de requêtes à traiter, Votre Altesse. Mieux vaut attendre le bon moment.
— Comment saurai-je quand ce moment arrive ? Est-ce que tu me le diras ?
Mais Varvara Nikolaïevna ne répond pas.
— Les louanges ne sont pas toujours les bienvenues, Votre Altesse, dit-elle plutôt. Il vaudrait mieux que vous ne parliez pas de moi à l’impératrice.
— Pourquoi pas ?
— Mieux vaut ne pas exprimer ce que l’on désire vraiment. Mieux vaut cacher son impatience et ses peurs.
Telle mère, telle fille.
Une pomme tombe peut-être près de l’arbre, mais elle n’y reste pas forcément.
Des bruits la réveillent dans la nuit. Les murs en bois sont fins. Le plancher craque dans la chambre de mère. Une porte d’armoire grince. Un trébuchement, un petit rire, un tintement de verres. Le vin est jugé de piètre qualité, mais il fera l’affaire. Il le faut. C’est une de ces froides nuits russes, après tout.
— Attendez que nous retournions à Saint-Pétersbourg, avertit le chevalier Betskoï. Là, il fait encore plus froid.
— À quoi donc faut-il s’attendre ?
— Imaginez un oiseau qui gèle en plein vol et tombe du ciel. À trois heures, il fait déjà nuit noire.
— Je ne vous crois pas !
— Vous devriez.
Peu après, ce n’est pas long, la voix de mère s’épaissit et se brise.
— Pas ici… attendez… laissez-moi…
Un cadre de lit heurte le mur. Une respiration se fait haletante, avide. Un rire fuse, se mue en un profond râle de plaisir.
À bout de souffle, mère appelle l’homme qui l’accompagne son bien-aimé… mon trésor… mon seul véritable bonheur .
Sophie l’entend.
— Vous ne savez pas ce que c’est que la faim, murmure mère. Combien il m’étouffe, et depuis si longtemps…
Sa chambre est plongée dans l’obscurité. Dans la petite alcôve, la bonne endormie grince des dents et ânonne quelque chose en russe, comme si elle implorait la clémence ou demandait une faveur. Elle ne se réveillera de son sommeil profond que si on la tire de ses rêves avec force.
Mais Sophie est bien éveillée. Mère détruit tout ce qu’elle touche. Le présent et l’avenir. Entache tout de ses cancans et de sa cupidité, de ses désirs au seul service de son propre plaisir.
Si Sophie ne l’arrête pas maintenant, elles seront l’une et l’autre renvoyées à Zerbst en disgrâce.
Elle sort du lit et marche jusqu’à la fenêtre. Dehors, au clair de lune, la neige s’amoncelle en hauts talus des deux côtés de la rue. Un traîneau tiré par un cheval se fraye un chemin au milieu, et le tintement des cloches sur son harnais taquine l’oreille de Sophie. L’impératrice Élisabeth ne rentrera pas avant trois longues semaines encore. L’impératrice qui l’a un jour coiffée d’un kokochnik et appelée « mon enfant de la lune, mon espoir chéri ».
Elle envisage les possibilités, en évalue la pertinence. La rivalité ? La possession ? La fierté ?
L’impératrice reviendrait-elle sauver une jeune fille qui se meurt ?
Za chem poydyosh, to i naydyosh . Si tu le cherches, tu le trouveras.
Les lèvres s’assèchent si on les garde entrouvertes assez longtemps, sans les humecter. Les joues s’empourprent sous une friction vigoureuse. Mais cela suffira-t-il d’affecter un air malade ? Un simple rhume lui faciliterait les choses, un nez qui coule, des yeux injectés de sang, une voix rendue rauque par l’irritation de la gorge.
Elle songe à ouvrir la fenêtre, toutefois le bois gelé refuse de bouger. Le veilleur de nuit pourrait en outre l’entendre s’attaquer à la poignée. Elle aperçoit un vase rempli d’orchidées coupées. Les bonnes sont fainéantes, même lorsqu’il s’agit d’un cadeau impérial. L’eau qui n’a pas été changée depuis des jours sent déjà la pourriture.
Elle s’empare du contenant et le porte à ses lèvres pour avaler une première gorgée d’eau amère, puis une deuxième. Des filaments gluants lui collent à la langue et aux dents, mais elle retient son souffle, réprime un haut-le-cœur. La volonté humaine est plus forte que l’instinct animal, lui enseignait sa gouvernante Babette. La volonté humaine est le portail en fer forgé qui ouvre sur le véritable salut de l’homme. La raison l’emporte sur les émotions qui nous écartent du but.
Son estomac garde plus longtemps qu’elle ne l’aurait cru cette eau fétide et les restes visqueux des tiges en décomposition. Aussi longtemps que nécessaire.
— Pas de saignée cette fois-ci, dit sèchement mère lorsqu’arrive le docteur.
— Mais pourquoi ?
L’homme arque ses sourcils épais et grisonnants. D’une voix rassurante, il explique la nécessité de rééquilibrer les humeurs. Assurément, l’illustre princesse d’Anhalt-Zerbst ne va pas s’opposer à la sagesse médicale ?
— Pas de saignée, insiste mère.
Son propre frère est venu en Russie se marier. Il est tombé malade, un médecin l’a saigné, et il est mort.
Le précédent pourrait se reproduire.
Le docteur roule des yeux.
— Voilà bien le raisonnement d’une femme, murmure-t-il, assez fort pour se faire entendre des plus proches.
Il s’était préparé à une telle éventualité.
— La princesse risque la mort, si on ne la saigne pas, dit-il d’un ton sévère.
— Pas de saignée ! hurle mère. Je ne vous laisserai pas taillader ma fille !
Les oreillers de soie sont maculés de vomi. Les bonnes peinent à vider le pot de chambre assez vite. Elles esquissent des grimaces — de répugnance ou de peur ?
— Regardez-moi, Sophie, ordonne mère sans pouvoir contenir son malaise.
C’est une fissure dans son armure, qui aurait fait la joie de sa fille à tout autre moment.
Le goût putride de l’eau persiste sur les lèvres de Sophie. Elle a beau vomir, rien ne l’efface. Lorsqu’elle tente de se redresser, sa tête lui tourne tant qu’elle ferme les yeux en serrant fort.
Le médecin de la cour pose la main sur son front et secoue la tête, dardant au chevalier Betskoï un regard d’homme à homme. Comment la princesse Johanna d’Anhalt-Zerbst peut-elle être si aveugle ? Si ignorante ? Ne faudrait-il pas qu’un homme intervienne ? Maintenant ?
Mère a toujours eu forte tête. Seul père sait la faire plier. Le chevalier Betskoï enchaîne les faux pas. À son tour, il regarde le médecin.
— Peut-être devrions-nous appeler Sa Majesté Impériale, dit-il. Avant qu’il ne soit trop tard.
— Sophie est ma fille, fulmine mère en serrant les dents. Que pourrait m’apprendre une femme stérile que je ne sais déjà ?
Le traîneau de la tsarine entre dans la cour du palais dans un tourbillon de neige. Quelqu’un chasse un chien qui aboie ; on entend un coup de cravache, puis un cri de douleur.
Les portes s’ouvrent. Les perles d’un chapelet s’entrechoquent.
— Ma Sophie ! Pauvre trésor ! Que vous ont-ils fait ? Je m’absente quelques jours, et voilà ce qui arrive ?
Les domestiques observent la scène à la dérobée, cachés derrière un paravent ou une porte entrouverte, impatients de voir la colère impériale éclater contre d’autres qu’eux-mêmes. Que voient-ils ? Pour qui prennent-ils parti ?
— Dès l’instant où je quitte le palais, le bon sens et la bienséance s’en vont à vau-l’eau !
C’est à mère qu’elle s’adresse.
À cette chienne d’Allemande, prête à laisser son enfant mourir parce qu’elle est trop occupée à baiser.
— Dourak ! Espèce d’idiot, et vous lui avez obéi !
C’est ainsi qu’elle répond au médecin lorsqu’il explique en marmonnant pourquoi la saignée a été si longtemps reportée.
— Vous aussi, vous souhaitiez me voir rentrer pour des funérailles ?
L’impératrice va et vient dans la chambre avec empressement. Ses jupes bruissent, ses talons martèlent le plancher.
— Faites venir Lestocq, beugle Élisabeth. Je ne fais confiance à personne d’autre.
Les bonnes s’affairent à la hâte. L’une d’entre elles porte un panier d’osier couvert d’un carré de dentelle blanche, une autre tient une sainte icône. Un chat miaule.
— Quelqu’un a-t-il même pensé à appeler un pasteur ou avez-vous tous déjà choisi un cercueil pour cette enfant ?
Mère se trouve de l’autre côté du lit, et juste derrière elle, le chevalier Betskoï recule pas à pas hors de vue.
Où est Pierre ? A-t-il compris que sa fiancée pourrait mourir ? Souffre-t-il pour elle ? S’en préoccupe-t-il même ?
Sophie a les yeux fermés, néanmoins les grognements qu’elle entend sont sans doute ceux de Pierre. Tout comme les rires d’incrédulité qu’il étouffe.
Ils sont tous là.
Ils l’observent.
Les portes s’ouvrent, et on annonce le comte Lestocq.
— Je suis venu aussi vite que possible, Majesté, souffle-t-il en entrant d’un pas précipité, en même temps qu’il ordonne à son assistant d’ouvrir son étui à bistouris. Sans attendre une seule seconde.
Un courant d’air s’immisce dans la pièce, un ondulant filet glacial.
L’ancien amant de l’impératrice, l’homme qui l’a aidée à monter sur le trône de Russie, soulève la couverture. Pas trop, juste assez pour exposer le petit pied gracieux de sa patiente.
Avec la lame aiguisée de son outil, il ouvre une veine juste au-dessus de la cheville. L’incision fait mal, mais pas trop. Le sang coule. Un bandage se resserre. Si, dans un premier temps, Sophie ne perçoit rien, elle sent ensuite une légèreté l’envahir, étourdissante et lumineuse. Son cœur se calme, son souffle s’approfondit.
Elle entrouvre à peine les paupières, juste assez pour distinguer l’impératrice penchée sur le lit. Pas une trace de poudre n’apparaît aujourd’hui sur ses joues. Elle remarque une incisive noircie et ébréchée. Entre ses lèvres blêmes, Élisabeth marmotte une bénédiction russe qu’elle, Sophie, ne comprend pas vraiment.
Aveugle à tout cela, mère clame obstinément son innocence.
— Votre Majesté Impériale, ma fille a simplement souffert d’une indigestion. Elle n’a jamais été en danger.
— Assez, ingrate que vous êtes ! siffle la tsarine. Regardez cette enfant. Voyez comme elle est pâle.
L’étui du médecin se referme avec un bruit sec. C’est le moment ou jamais d’ouvrir grand les yeux. D’ouvrir les mains et de se hisser sur les coudes. Le moment ou jamais d’ignorer les coups d’œil affolés de sa mère, les gouttelettes de sueur sur son front haut. De ne pas la voir tomber à genoux en tremblant de tout son être. On peut dire beaucoup sans prononcer un mot. Renier ce qui était acquis, redéfinir ce qui était autrefois entendu, renverser le passé.
À côté du roc qu’est l’impératrice de Russie, mère ressemble à un coquillage vide, séduisant, mais creux, et si facile à écraser.
— J’ai une requête, Votre Majesté.
Les oreilles d’Élisabeth perçoivent l’altération minime de sa voix, faible mais claire.
— Je ne veux pas d’un pasteur. S’il vous plaît, le père Theodorski pourrait-il plutôt venir prier avec moi ?
L’impératrice la fixe du regard, puis arque les sourcils. Qu’est-ce que je viens d’entendre, Sophie ? demande-t-elle sans rien dire. Est-ce là l’expression de votre ruse ou un serment d’obéissance ?
Ou les deux ?
Dans la cheminée, les bûches crépitent et sifflent, émettant vers elle une vague de chaleur.
C’est le moment de se laisser retomber contre les oreillers de soie. De laisser son esprit vagabonder dans la grandeur ca ptivante d e ce pays, une immensité qui défie les sens. De se rappeler les champs couverts de givre, les forêts denses et sombres tapissées de neige, les rivières enserrées sous la glace. C’est le moment d’entrevoir ce dont on lui avait parlé mais qu’elle, Sophie d’Anhalt-Zerbst, n’a pas encore vu de ses yeux. Les chaînes de montagnes à perte de vue, les infinies prairies des steppes où les herbes sont assez hautes pour cacher un homme à cheval.
C’est le moment de faire dire à son visage : Je ne suis pas comme ma mère. Je ne vous décevrai pas. Peu importe le prix à payer. De cligner des yeux pour faire monter ses larmes, et qu’elles coulent sur ses joues.
Assise près d’elle sur le lit, l’impératrice de Russie cligne des yeux, elle aussi, et se met à bouger. Le matelas s’est affaissé sous le poids de son corps ample et mou. Elle lève la main, puis la tend devant elle ; une main parfumée, aux ongles roses polis et frottés d’huile de jasmin.
Pourquoi cet instant d’hésitation ? Sophie a-t-elle manqué de finesse ? Montré trop d’empressement ? A-t-elle trahi s es dési rs les plus profonds, le prix qu’elle est disposée à payer pour les réaliser ?
On l’avait mise en garde. On lui avait dit d’attendre le moment opportun. « Observez, et tirez les leçons de ceux qui en ont vu plus que vous », avait chuchoté sa nouvelle amie.
Mais elle ne peut défaire ce qui a été fait. Sophie a fait son jeu. Il ne lui reste plus qu’à attendre.
La souveraine détourne la tête.
— Écoutez, mère ingrate, dit l’impératrice de toutes les Russies à la princesse Johanna.
Dans sa voix perce une indubitable pointe de triomphe.
— Et entendez ce que votre chère enfant me demande.
Elle pense tout à coup à un félin dans un carré d’herbe à chat. Il tapote les brins d’herbe, il les mâchouille, il sautille de joie.
Sophie d’Anhalt-Zerbst a un nouveau nom russe : Catherine Alexeïevna, en l’honneur de la mère d’Élisabeth elle-même. La coutume du pays voudrait qu’on la nomme Catherine Christianevna parce que son père s’appelle Christian, mais l’impératrice a décidé que ce patronyme sonnerait trop étranger à l’oreille russe. Et une grande-duchesse de Russie, épouse du prince héritier, ne saurait paraître trop étrangère.
À en croire Varvara Nikolaïevna, rompue aux habitudes de la cour, Élisabeth aurait dit du prince Christian d’Anhalt-Zerbst que c’était un homme sans substance. Un parasite profitant des relations de sa femme. Un homme dont le nom aurait entravé l’ascension de sa fille sans rien lui apporter.
— Ne laissez personne voir vos pleurs, murmure sa nouvelle amie. Ce n’est pas si difficile !
~
Dans son cahier, Catherine Alexeïevna consigne avec soin les proverbes russes que son précepteur lui donne à apprendre par cœur :
Delit’ shkuru neubitovo medvedya . Il ne faut pas vendre la peau de l’ours avant de l’avoir tué.
Tous les soirs, les servantes dégrafent son corset, lui enduisent les seins de lait d’amande, frottent ses mamelons jusqu’à ce qu’ils durcissent, lui brossent les cheveux. Elles enfilent sur son corps parfumé de fins dessous en batiste. Elle a la poitrine pleine, son ventre est en éveil.
Elles la conduisent jusqu’au lit conjugal, protégé par une icône sainte et qu’on a aspergé de quelques gouttes d’eau bénite ; puis les bonnes se retirent prestement.
Elle attend. Elle s’assoit parfois au lit en serrant ses genoux repliés. Il lui arrive de laisser courir sa main sur sa poitrine, sur son ventre et ses cuisses. Parfois, elle caresse de ses doigts les boucles de son pubis, noir et dru comme une fourrure de vison.
Elle se rappelle le jour de son arrivée en Russie, lorsqu’on l’avait dévêtue complètement avant d’emporter ses habits allemands, pour lui faire mettre une chemise de soie aussi légère qu’un voile de tulle et une robe de brocart. Elle se rappelle le mariage à la cathédrale de Kazan : Pierre et elle côte à côte, l’archevêque qui les avait bénis par l’onction ; le banquet de noces pour lequel on avait préparé des paysages de sucre — un château entouré d’un jardin, des arbres couverts de fruits ; l’impératrice qui pose sa main ornée de bagues sur son ventre plat et lui ordonne de donner à la Russie un nouvel héritier pour son trône. Un petit Romanov en pleine santé qui succédera à son père. Elle songe à mère, repartie à Zerbst sans un mot d’adieu, et qui ne lui a pas encore écrit. À père qui n’était pas invité à son mariage.
Tôt ou tard, Pierre, son époux, le futur tsar, la rejoint dans la chambre. Il n’a pas non plus le choix.
Pierre se présente sous de multiples visages, arborant tantôt un air d’ennui, tantôt un air d’indifférence ou de mauvaise humeur. Parfois de profonde concentration, mais seulement lorsqu’il parvient à leurrer les gardiens et faire entrer en cachette dans la chambre ses soldats miniatures. Elle, son épouse, le regarde alors les disposer en formation, recréer des batailles perdues ou gagnées il y a longtemps, sur lesquelles Pierre a le pouvoir absolu.
Elle peut alors lui poser des questions, auxquelles il consent à répondre. Il lui explique une manœuvre délicate, une évasion rusée qui a un jour valu la victoire aux Prussiens. Ou bien elle se rend utile en alignant les piquiers munis de leurs lances, orientées de façon à repousser les cavaliers ennemis. Ou encore, elle ramasse les héros tombés à terre.
Elle se souvient que Pierre a failli mourir de la variole quelques mois plus tôt. Elle se souvient comme elle était affligée de voir ses prétendus amis la déserter, conscients que si Pierre venait à mourir, l’impératrice la renverrait à Zerbst. Peut-être serait-elle alors en train de parer les attaques méprisantes de sa mère, de passer en revue d’ennuyeuses demandes en mariage en se faisant dire qu’elle est décidément trop fière et qu’elle n’a jamais eu de chance. De ruminer le regret éternel de ce qui n’était pas fait pour elle.
— La situation va s’arranger, vous verrez.
Varvara Nikolaïevna a toujours un bon mot dans les pires moments de désespoir.
— Certains hommes prennent peur facilement, et alors ils perdent de leur force.
Le visage de son époux a presque entièrement désenflé, la rougeur aussi s’est estompée, ou est-ce parce qu’on la masque d’ une crème opaque ? D’ailleurs, dit-elle à Pierre, un homme n’a pas à se soucier de quelques cicatrices.
— Je le sais, répond-il d’un ton sec.
Il la regarde avec méfiance. Il l’écoute avec impatience. Elle se croit plus intelligente qu’elle ne l’est. Madame l’Astucieuse, raille-t-il, qui a réponse à tout, même lorsqu’on ne lui demande pas son avis. Dans les couloirs du palais, il presse le pas pour l’éviter. Dans le lit conjugal, il se tient à distance et, lorsqu’elle tente de lui toucher la main, il recule.
— Debout, femme, hurle-t-il. Schnell ! Schnell !
Sophie saute du lit et se met au garde-à-vous. Il lui dit de se pencher pour ramasser son épée. Il lui donne l’ordre de marcher au pas dans la chambre, de présenter l’épée comme s’il s’agissait d’un mousquet. De lever bien haut les jambes, comme un bon soldat prussien à l’exercice.
Il lui interdit de parler, l’observe du lit tandis qu’elle marche, la tête en appui sur ses mains.
— Pourquoi ne dites-vous rien, femme ? demande-t-il.
— Parce que vous m’avez dit de ne pas parler, Pierre, répond-elle.
L’espace d’un bref moment, il savoure son obéissance, et son visage s’éclaire.
— Assez ! crie-t-il. Revenez !
Elle repose l’épée et s’installe au lit à côté de lui. Le matelas est doux et agréablement parfumé. Les bonnes ont disposé des pétales de jasmin et de rose sous les draps. Varvara lui conseille de ne pas perdre espoir. D’être patiente. Les hommes sont parfois ainsi. Timides, ils n’osent pas montrer leurs faiblesses. Cela ne veut pas forcément dire quoi que ce soit.
Elle patiente.
Elle attend, en silence, jusqu’à ce que Pierre rie, lui tourne le dos et se mette à ronfler.
En Russie, la mort est représentée sous les traits d’une femme décharnée qui porte une faux. Silencieuse et impitoyable, impossible à vaincre. Une mégère qui siffle de sa bouche édentée : « Qui régnera, lorsque je me rendrai au chevet de l’impératrice ? »
Dans les appartements privés du palais, la discrétion n’est pas de mise. Le pays a besoin d’un héritier, d’un enfant patiemment préparé au pouvoir, d’un tsarévitch de sang impérial.
Le mariage doit porter ses fruits. C’est le devoir sacré d’une grande-duchesse.
Pourquoi son ventre est-il donc encore creux ?
Ses détracteurs, ses diffamateurs, se cachent dans les recoins, les corridors, derrière les glaces sans tain. Ils parlent d’elle comme d’un arbre stérile, d’une fleur fanée qui tombe sans fructifier. À l’impératrice qui l’a fait venir en Russie, ils murmurent : Une autre année a passé. À quoi sert un arbre qui ne donne pas de fruits ? Les heures s’écoulent plus vite qu’il n’y paraît. Et si ce que nous pensions être un signe d’approbation divine n’était que le chuchotement du démon ?
Une femme doit satisfaire son mari, et non se terrer dans les livres. Ni monter à cheval comme un homme, ni poser trop de questions.
Si Catherine sourit, ses critiques la disent désinvolte ; si elle chasse son sourire, ils condamnent sa fierté.
Elle a conclu un marché, mais tarde à l’honorer. Sa punition ne fait que commencer.
Elle n’a plus d’amis à la cour. Quiconque a osé lui témoigner la moindre gentillesse s’est vu congédier. Le prince Narychkine s’est fait dire que la grande-duchesse n’avait pas de temps à consacrer aux bavardages inutiles. Les bonnes qui l ui o nt murmuré quelques mots de réconfort ont été remerciées. Varvara Nikolaïevna est partie, elle aussi, mariée, déjà enceinte. Varvara, qui l’avait un jour mise en garde :
— Cette cour est un monde dangereux. La vie ici est un jeu, et chaque joueur, un tricheur.
— Je vous ai choisie entre toutes, assène l’impératrice en lui enfonçant un doigt dans le ventre.
Un coup dur et prolongé qui est censé faire mal, et c’est le cas.
— Où est mon héritier, aujourd’hui ? Combien de temps encore me faut-il patienter, Catherine ?
Elle est mariée depuis six ans, pourtant son époux ne l’a pas touchée. C’est son secret honteux — car n’est-ce pas toujours la faute de la femme ?
Elle doit le répugner d’une manière ou d’une autre. Par s on appare nce ? Par ses mots, ses actions ? S’est-elle montrée trop hautaine, trop imprudente dans ses paroles ? Trop peu docile ?
Parfois, lorsqu’elle est seule, elle entrouvre sa chemise et cherche à sentir son propre corps. Est-ce à cause de son odeur que Pierre ne la désire pas ? De ses hanches osseuses qui refusent de s’envelopper un peu ? A-t-elle les seins trop petits ou trop gros ? La peau trop rêche ? Le menton trop pointu ? Les dents trop gâtées ? Les lèvres trop sèches ?
Dans la chapelle du palais, les saints de la Russie jettent sur elle un regard vide. Nous avons souffert en silence , disent-ils, et c’est aussi ton lot. Ainsi le veut la coutume russe.
Le mois de mai est arrivé. La cour impériale rend visite au comte Razoumovski sur ses terres, à Gostilitsa, près de Saint-Pétersbourg. L’hôte, vêtu d’un caftan jaune orné de broderies, le portrait de l’impératrice Élisabeth épinglé sur son torse, accueille ses visiteurs avec du pain et du sel. Dans sa demeure, annonce-t-il, ses chers invités n’ont d’autre devoir que de s’amuser.
En chemin avant d’arriver chez son favori, la tsarine s’est plainte de relents nauséabonds, des chevaux bien trop lents et de sa nouvelle robe trop serrée, qui la démange. Elle a imposé trois arrêts afin de se soulager derrière un paravent que les serviteurs ont déployé à cette fin. À la dernière de ces stations, elle a aperçu des corbeaux qui tournoyaient au-dessus d’une carcasse de mulet et ordonné un changement de parcours, ajoutant une heure au trajet qui en durait déjà quatre.
Toutefois, lorsque la voiture fait son entrée dans la cour du manoir de Gostilitsa, l’irritation d’Élisabeth s’est dissipée. Tout l’enchante, désormais. Quel soulagement que d’abandonner le palais d’Hiver ! confie-t-elle au comte Razoumovski. De respirer l’air frais de la campagne. D’admirer le bosquet de bouleaux, la prairie luxuriante, le lac où nichent les oiseaux sauvages parmi les roseaux. Elle veut elle-même faire avancer sa barque à la rame, elle veut aller à la pêche, car rien n’a meilleur goût qu’un poisson que l’on a pêché de ses mains.
Le comte est un hôte attentionné. Le joli bateau rouge aux sièges coussinés est prêt à accueillir sa bien-aimée impératrice. Les cannes à pêche sont là, ornées à leur extrémité d’un hameçon frétillant. Installé à ses pieds tandis qu’Élisabeth dirige adroitement la barque vers le milieu du lac, le favori tient un seau en fer-blanc à portée de main.
Durant une heure entière, les courtisans attendent leur retour. Personne n’a voulu suivre la souveraine. Personne ne souhaitait attraper un plus gros poisson qu’elle.
Lorsqu’enfin le bateau regagne la rive dans un sursaut, tous accourent pour admirer la prise. Élisabeth esquisse un large sourire en voyant ses dames de compagnie reculer une à une à la simple pensée de toucher la chair grouillante.
— Vous auriez amusé mon père, dit-elle en appelant d’un geste un serviteur barbu qui attend non loin chargé d’un plateau de couteaux. Sont-ils bien aiguisés ?
Il hoche la tête, et la tsarine roule les manches de son corsage. Elle s’empare du couteau le plus long par sa poignée en bois de cerf. Elle en éprouve le tranchant du bout de son index.
Les petits poissons seront tous bouillis pour faire l’ oukha , le bouillon traditionnel. Seuls les plus gros seront découpés en filets et frits.
Les courtisanes se pressent autour de l’impératrice, clappent de la langue lorsque leur maîtresse assomme la bête d’un marteau, lui coupe la tête et lui fend le ventre avant d’en vider les entrailles.
— Il faut suivre l’arête centrale jusqu’à la queue, dit-elle en taillant la chair. C’est ce que papa disait toujours.
Elle, Catherine Alexeïevna, la grande-duchesse de Russie, ajoute sa voix aux cris d’étonnement et d’admiration. Elle n’est pas friande de poisson, auquel elle préfère le bœuf bouilli et les marinades, mais ceci ne regarde personne. Lorsque soudain l’une des créatures assommées se met à gigoter en tous sens, Catherine retient son souffle comme les autres. Pendant quelques secondes, Élisabeth semble en bonne voie de con­server sa prise, mais le poisson est glissant et prompt. Dans une grande éclaboussure, il lui échappe des mains et regagne les eaux.
Pierre agite les bras le long du corps, imitant étrangement bien une carpe qui frétille. Personne ne rit, toutefois il ne semble pas s’en rendre compte.
— Qu’y a-t-il de si drôle, Pierre ? demande l’impératrice.
À cette question, il glousse sottement.
— Je vous en prie, Pierre, dit Catherine en tirant sur la manche de son époux.
Mais c’est là une erreur. Aussi modeste soit-elle, sa prière le rend plus impudent encore. Pourquoi ? Elle a déjà essayé de comprendre semblable réaction par le passé, comme on se demande pourquoi les phalènes tournent obstinément autour d’une flamme.
— Rien ne vaut l’air de la campagne au printemps, Catherine, dit Élisabeth en feignant d’ignorer son neveu.
Elle essuie ses mains tachées de sang avec une serviette que tient pour elle une jeune servante.
— Inspirez profondément. Emplissez vos poumons.
Catherine obéit.
L’air est frais, elle hume la fumée de bois, pourtant l’acte de respirer n’apaise en rien son malaise. Le printemps a rendu l’impératrice plus impatiente encore. C’est la saison des naissances, des jeunes poulains, des poussins jaunes, des canetons qui se dandinent dans la terre boueuse derrière leur maman.
— Et si on le confiait à la grande-duchesse ? dit le comte Razoumovski en déposant un caneton dans les mains de Catherine.
L’animal tourne la tête et lui mord le pouce, mais si légèrement qu’elle le sent à peine. Il frétille dans ses paumes, doux et duveteux, chaud. Elle a l’impression de tenir l’essence de la vie même.
Elle se penche, ouvre une main et laisse le caneton glisser à terre pour rejoindre sa mère.
Nouvellement construit sur une colline, le bâtiment qu’on leur a réservé est fait de bois et compte trois étages. Leur chambre est au troisième, non loin du salon d’habillage et d’une pièce où dormira sa première bonne. Les chambres du deuxième étage sont prêtes à recevoir les dames et les demoiselles d’honneur.
La première journée du séjour se résume à un interminable festin. Dans leurs longues tuniques blanches ornées de broderies au col et aux poignets, les serfs dirigent les invités vers les rafraîchissements disposés dans la cour arrière, dans les couloirs du manoir et dans la salle à manger.
— Nos petits délices russes, dit l’hôte.
Des nappes d’un blanc immaculé recouvrent les tables immenses, garnies de couronnes de fleurs printanières. Sur des plateaux d’argent trônent des monceaux de blinis en rouleaux, de poisson fumé, de faisan rôti et de jambon glacé, de porcelets croustillants décorés d’une pomme de pin dans le museau, leur peau carbonisée prédécoupée en damier. Sur d’autres tables se dressent d’énormes gâteaux et des bols de fruits confits nappés de chocolat. Des violonistes jouent d’anciennes ritournelles. Les jeunes serves habillées de jupes et de chemisiers brodés, parées de perles rouges, jaunes et bleues, fredonnent une chanson mélancolique à la gloire de Snegourotchka, une demoiselle des neiges esseulée et transie de froid qui un jour rencontre l’amour. Mais alors son cœur se réchauffe, et elle fond.
Pierre, qui n’a pas le droit de fumer en présence de l’impératrice, suce sa pipe en terre vide. Comme toujours en public, il ne s’intéresse guère à sa femme, suivant des yeux les petites paysannes. Parfois, comme un écolier indiscipliné, il s’approche de l’une d’elles et tire sur ses perles ou les plis de sa jupe bouffante.
Lorsqu’ils sont seuls, c’est-à-dire presque tout le temps, comme le désire Élisabeth, privé de distractions, Pierre se laisse entraîner dans une conversation. Les plus animées portent invariablement sur ses souvenirs de Holstein, pour la plupart des récits fantasques de son enfance prussienne. Avant même son septième anniversaire, ce Pierre imaginaire a vaillam­ment vaincu une bande de brigands qui terrorisaient les environs, poursuivi des Tsiganes qui avaient enlevé une petite fille, sauvé l’enfant et ramené celle-ci à sa mère en pleurs. Souvent dans ces récits, son précepteur d’autrefois devenu maréchal, monsieur Brummer, tient le rôle d’adversaire principal.
— Brummer a voulu m’empêcher d’attaquer, dit Pierre, mais je lui ai intimé de se taire.
Catherine croit encore aux vertus de la patience, et refoule tout ressentiment.
Catherine est encore jeune.
Elle écoute son époux raconter ses histoires dans un silence élogieux, hoche la tête avec approbation. Lorsque Pierre se tait, elle l’interroge.
— Qu’a dit votre précepteur, lorsqu’il vous a vu braquer le mousquet ?
Cette question fait toujours son effet, suscitant sans faillir la vision travaillée d’un Brummer transporté d’admiration qui tombe à genoux, se déclarant coupable d’avoir douté de son élève. Emporté par ses propos, Pierre s’agite. Sa voix fanfaronne se fait fluette et grêle pour n’être plus qu’une ondulation stridente. Il balaie l’air de ses mains ou saute sur place comme s’il brûlait de se soulager la vessie. Les scènes que concocte son imagination l’apaisent, mais c’est trop pour lui que de garder le fil de ce qu’il raconte à Catherine. Ainsi, l’attaque d’un camp tsigane implique parfois la présence de mousquets et de soldats de Holstein, parfois seulement de quelques domestiques ar més d e fouets. La seule constante dans ces récits est l’humiliation de Brummer et son refus finalement avoué de reconnaître le véritable mérite de Pierre.
Au manoir du comte Razoumovski, le festin dure jusqu’au bout de la nuit. Après la danse viennent les chants en chœur autour du feu de camp. Lorsque les voix s’enrouent, les jeux commencent : colin-maillard, le chat et la souris, les gendarmes et les voleurs. Ou les virelangues qu’affectionne Élisabeth. Elle, Catherine, amuse l’assemblée lorsque sa langue fourche involontairement sur la phrase : Stoit pop na kopne, kolpak na pope, kopna pod popom, pop pod kolpakom.
Un virelangue que l’impératrice maîtrise à la perfection.
À l’aube, lorsqu’enfin la tsarine donne congé aux invités, Catherine et Pierre regagnent leur demeure. Les domestiques tirent jusqu’au bout les épais rideaux de leur lit afin que la lumière ne les dérange pas. Ils sont l’un comme l’autre épuisés par toutes ces danses et tous ces jeux. Les yeux irrités par la fumée du feu, ils s’endorment aussitôt.
Catherine se réveille instantanément lorsque Choglokov, leur chambellan et gardien, par ailleurs espion au service de l’impératrice, écarte soudain les tentures. Il est à moitié habillé ; des touffes de poils gris et drus dépassent de sa chemise de nuit entrouverte.
— Sortez d’ici ! crie-t-il. Vite !
Elle n’a pas le temps de lui demander pourquoi. Un curieux grincement monte de la cheminée. Les murs craquent. De lourds objets s’écrasent au sol. Les vitres éclatent en mille morceaux. Dehors, un chien aboie avec force. Un bout de plâtre tombe en spirale du plafond et s’effrite sur leurs têtes. Une poutre au-dessus d’eux se met à gémir ; de gros morceaux de bois pleuvent à terre.
Pierre pousse un grognement et saute du lit.
Il ne la regarde pas.
Les lattes branlent sous elle, comme si elle était une barge en pleine tempête. Son mari quitte la pièce en coup de vent. Dans sa hâte, il trébuche sur le pas de la porte et se fait mal au pied. Elle voit disparaître sa silhouette courbe et boitillante.
Une fenêtre se brise, projetant partout des éclats de verre. D’autres copeaux de plâtre tombent du plafond. Ses mains sont comme deux blocs de glace, son cœur bat la chamade. C’est la fin, se dit-elle, avant même d’entendre les gardes crier à l’extérieur :
— Où est la grande-duchesse ? Quelqu’un a-t-il vu la grande-duchesse ?
~
La porte s’ouvre violemment. Le garde qui se précipite dans la pièce porte l’uniforme vert du Preobrajenski. Il est grand et bien charpenté, coiffé d’une épaisse crinière noire. Il a les bras si forts qu’il la soulève comme une plume.
Elle ne connaît pas son nom. C’est l’un des nombreux soldats du palais qui se tiennent au garde-à-vous dans les couloirs. Qui regardent fixement au loin, aveugles — du moins est-ce l’impression qu’elle a — à tout ce qui se passe devant eux. Si elle l’a déjà vu, son regard ne s’est pas suffisamment attardé sur lui pour qu’elle garde souvenir de ses traits. C’est seulement maintenant, alors qu’il la tient dans ses bras pu issants, qu ’elle remarque son beau visage basané. L’ombre qui suit le contour de sa mâchoire.
Mais elle voit autre chose.
Sur le visage de l’homme qui l’emporte hors des murs en ruines, il n’y a pas la moindre trace d’impatience, de mauvaise humeur, d’irritation. Ses yeux rivés sur elle s’adoucissent et scintillent. Le ravissement, le désir qu’elle y lit sont tels qu’elle en a la chair de poule. Un frisson parcourt son bas-ventre ; il dissipe la boule d’angoisse dans sa gorge, fait fondre ce qui n’était que glace.
Elle prend plaisir à le voir s’efforcer de rester sombre et sec, pragmatique. À l’entendre dire qu’elle ne risque plus rien, qu’il protégera le moindre cheveu de Son Altesse, car tel est son devoir envers la grande-duchesse de Russie. Qu’il y laissera sa vie s’il le faut. Qu’il la sauvera de tous les dangers.
Il s’appelle Sergueï.
Bien des histoires circuleront plus tard sur les événements de ce jour. Sur la grande-duchesse de Russie, sauvée d’une maison en flammes par Sergueï Saltykov. Sur Pierre, son mari, qui, étendu sur une ottomane de chintz cramoisi et drapé d’une couverture de zibeline, ne cessait de demander par quel accès de vanité ou de bêtise une femme pouvait tant tarder à quitter sa chambre. Sur le comte Razoumovski, qui menaçait de se brûler la cervelle en entendant dire que ses propres ouvriers avaient ôté la poutre maîtresse du bâtiment. Sur l’impératrice, qui, inquiète pour son amant, refusait d’admettre que la grande-duchesse ait couru le moindre danger.
Mais elle, la grande-duchesse de Russie, se rappellera la sensation d’une main virile autour de sa taille, l’odeur de tabac dans ses narines. Ses propres bras enlacés autour du cou de son sauveur alors qu’il la conduisait en lieu sûr. Sa voix, lorsqu’il fulminait contre l’idée de construire une maison en hiver, sur un sol gelé.
— Dès lors que la terre va dégeler, a-t-il dit, les blocs de calcaire qui soutiennent les fondations ne tiendront plus en place.
Puis d’ajouter, son regard s’attardant sur elle :
— Seuls les sots ignorent cela.
Les échecs sont un jeu de décision. Il faut parfois sacrifier un cavalier pour faire tomber le roi. Une partie dure longtemps. Il n’est pas bon de rendre ses coups prévisibles, pas tant que tout peut encore changer. Que le temps joue en notre faveur.
Bien des pièges ont été placés sur sa route. Bien des yeux et des oreilles ont l’ordre de suivre ses moindres mouvements. Bien des langues répètent la moindre de ses paroles.
Mais elle n’est plus seule. Elle aussi, désormais, a ses yeux et ses oreilles, ses langues et ses gazettes, ses espions qui se faufilent dans les appartements privés du palais d’Hiver. Ils rapportent à Catherine le spectacle des alcôves et des corridors poussiéreux, des salles de domestiques et de l’atelier des costumes. Ces récits sont plus précieux que des joyaux. Ils lui disent de qui se tenir loin et qui elle peut soudoyer. Qui impose ses mensonges dans les cercles de commérage qui se reforment chaque nuit au cœur de la chambre impériale. Qui saura la remercier d’un bon mot, d’un prêt discret, d’une mise en garde glissée dans un murmure.
Qui a le savoir possède le pouvoir. Cela, elle l’a toujours su.
Armée des confidences de ses espions, elle esquive les pi èges. Offre des pots-de-vin ni pingres ni excessifs. Des récompenses qui font plaisir au lieu de décevoir. Des mises en garde empreintes d’une gratitude qu’elle amasse pour parer l’avenir.
Entendre ce qui ne se dit pas est source de pouvoir. Com­prendre ce qui motive ceux qui complotent contre nous. Savoir ce qui peut les faire basculer et rejoindre nos rangs.
Une demoiselle d’honneur qui a répété nos paroles à l’impératrice peut se laisser influencer par une bague de rubis et des promesses de reconnaissance. Une princesse russe dont la famille nous déteste peut être séduite par une visite inattendue et l’assurance d’une amitié sans égale. Des bonnes qu’on a surprises en train de fouiller nos tiroirs secrets convoiteront u n bibe lot ou craindront que l’on révèle leur indiscrétion. Un ruban volé suffit à condamner une couturière ; une tasse de porcelaine, une fille de cuisine.
Les meilleurs des espions ne s’achètent pas, a aussi appris Catherine, pas plus qu’on ne les amène par la ruse à se montrer dociles. Les meilleurs des espions croient en elle. Voient en elle la réponse à leurs aspirations. Attendent d’elle qu’elle les sauve de leurs propres frayeurs. Qu’elle brigue la couronne de Russie.
Dans la noirceur qui précède l’aube, Varvara Nikolaïevna, de retour à la cour, dit que la chambre impériale s’éclaire de larges chandelles de cire. Les bonnes ne cessent d’en couper les mèches, parce qu’Élisabeth croit que les flammes vacillantes invitent la malchance. L’impératrice est superstitieuse : si une chouette ulule, on dépêche des domestiques armés de mousquets pour faire fuir l’oiseau. Si un corbeau se pose dans la cour du palais, on le chasse aussitôt.
L’impératrice de Russie a une peur bleue de l’obscurité. Craint plus que tout la dague de l’assassin. Le prince des Ténèbres, qui endosse de multiples formes. Et une grande-duchesse de vingt-trois ans, qui l’observe des coulisses, en tenant le compte de ses respirations haletantes.
— Vous savez ce qu’elle veut, murmure Varvara Nikolaïevna à Catherine.
Lorsque le jeune amant d’Élisabeth quitte sa chambre, l’impératrice de Russie tombe à genoux devant la sainte icône et implore Notre-Dame de Kazan de pardonner ses péchés. C’est alors, le regard adouci devant le divin nouveau-né lové dans les bras de la Vierge, ivre de luxure et de vodka à la cerise, qu’Élisabeth bouillonne.
— Pourquoi donc cet avorton de mari ne lui fait-il pas d’enfant ?
La dérision sonne dans sa voix traînante.
— Et pourquoi donc cette stupide hausfrau ne sait-elle pas s’y prendre ?
On a illuminé comme une scène de théâtre une pièce du palais d’Été traversée de courants d’air, placé des chandelles sur le rebord des fenêtres, sur les tables et sur une planche suspendue au plafond. De grosses bougies de cire qui dureront toute la nuit s’il le faut. Dans un coin, perchée sur une tribune sainte, Notre-Dame de Kazan regarde de ses yeux expressifs la grande-duchesse Catherine, qui, après neuf ans sans enfanter, va enfin donner à l’impératrice Élisabeth son précieux héritier.
Du jardin monte l’écho d’une poursuite. Des miaulements, des jappements et des grognements, un hurlement chevrotant. Les chiens de garde pourchassent les chats errants dans les sentiers de gravier.
— Arrosez ce fichu chien d’un seau d’eau ! crie quelqu’un.
Septembre est arrivé. En cette saison, l’impératrice, qui se dit dans le fond simple fille de paysan, aime qu’on lui parle des récoltes abondantes. Des meules de foin qui sentent bon les fleurs des prairies, des vaches engraissées par l’herbe des pâturages et dont les pis regorgent de lait chaud. Des nuées d’oiseaux qui se rassemblent dans les arbres et sur les clôtures, qui pépient joyeusement avant de s’envoler pour des contrées plus chaudes.
— Doucement, Votre Altesse, murmure la sage-femme en guidant Catherine d’une main ferme sous le coude.
Le ventre arrondi de la grande-duchesse altère son équilibre. Elle a trébuché plus d’une fois sur un sol parfaitement plat.
La sage-femme, l’espionne la plus vigilante d’Élisabeth, veille sur elle depuis qu’elle n’a plus ses règles. De sa voix perçante, elle multiplie les avertissements.
— Pas de colliers, Votre Altesse, ni de perles… ne levez pas les mains au-dessus de la tête… ne croisez pas les jambes quand vous vous asseyez…
Mois après mois, Catherine a obéi, et l’enfant a grandi en elle, il a pris vie et s’est mis à donner des coups de pied. Maintenant, son ventre est sur le point de libérer le précieux trésor. On lui a peigné les cheveux avant de les retenir sous un bonnet de dentelle. On a enduit de graisse d’oie la peau de son ventre, on l’a nourrie de rhubarbe et de pruneaux pour faciliter son transit. Seules ses mains tremblantes la trahissent. Les murmures de sa mère résonnent dans sa tête : Vous m’avez presque tuée lorsque vous êtes née, Sophie. Vous m’avez déchirée comme de la toile à sac.
— Tout sera bientôt terminé !
La sage-femme est résolue à calmer ses angoisses, avec des mensonges au besoin. La peur d’une mère est dangereuse. Elle peut marquer l’enfant dans le ventre et faire de lui un monstre.
La grande-duchesse, l’épouse du prince héritier, connaît maintenant la perte et la peur, l’humiliation et la solitude, les longues heures creuses rongées par l’ennui. Elle connaît aussi le désespoir de qui croit l’avenir impossible à changer. Que toutes les issues sont bloquées, que pas un rai de lumière ne percera jamais plus la prison de son être.
Elle connaît également l’amour. L’amour qui la réveille au matin avec le nom de son amant sur les lèvres, cherchant sa présence de ses bras. L’amour qui la consume et la possède. L’amour qui fait naître en elle d’audacieuses évasions imaginaires. Dans celle qu’elle évoque le plus souvent, Sergueï Saltykov entre par la fenêtre et enjoint la sage-femme de ne pas dire un mot si elle veut la vie sauve.
— Venez, Catherine, je vous emmène, dit-il les bras tendus.
Sa beauté est à couper le souffle, tout comme ses boucles noires, l’éclat de ses iris sous ses paupières tombantes. Une voiture anonyme les attend à l’entrée du jardin d’Été, dit Sergueï. Il faut faire vite. Un départ précipité à la campagne, en un lieu sûr où de fidèles serviteurs les attendent.
— Cet amour n’est pas bon pour vous, la met en garde Varvara, qui porte ses propres secrets. Vous souvenez-vous de madame Saltykov ?
Pourquoi ressasser ce qui n’a plus d’importance ? Catherine ferme ses yeux irrités par la fumée des chandelles. Elle s’imagine que l’homme qui veille à sa sécurité et à son confort l’enlace de ses bras. L’embrasse et embrasse leur nouveau-né, dont les doux gémissements lui réchauffent le cœur.
— Doucement, Votre Altesse. Par ici.
La voix de la sage-femme interrompt ses pensées.
Un matelas est disposé à même le sol.
— Du crin de cheval, dit l’accoucheuse en claquant la langue avec approbation. C’est ce qu’il y a de mieux. Cela ne prend pas l’humidité et il n’y a aucun risque d’infestation.
Des bouffées de romarin et de lavande flottent dans la pièce, auxquelles se mêle le parfum lourd d’un récent visiteur. L’impératrice elle-même ? L’impératrice qui, en même temps qu’elle la bénissait devant la cour entière, lui soufflait à l’oreille en guise d’avertissement :
— Dépêchez-vous, Catherine. Ne me faites pas attendre toute la nuit.
Comment presser le temps, en de telles circonstances ?
Son regard glisse sur la table près de la fenêtre, où reposent des langes propres roulés dans un panier d’osier. Blanchis au soleil. Des serviettes, des draps. Ils sont doux également, lui a certifié Varvara avant de disparaître dans la pénombre. Bien assouplis, fraîchement lavés.
C’est à Varvara qu’elle a confié la lettre à sa mère. Si vous lisez ces mots, Mère, c’est que je ne suis plus. Un pardon imploré pour toutes les fautes qu’elle aurait pu commettre. Quelques bibelots qu’elle peut affirmer siens et qu’elle souhaite lui léguer.
Des voix lui parviennent à travers les murs minces, des murmures étouffés. Des prières, des questions, suivies parfois d’une réponse et parfois d’un silence. Des cris d’étonnement à ce que dit ou insinue quelqu’un. L’impératrice est là, entourée de toutes ses dames de compagnie. Élisabeth de toutes les Russies, qui n’a pas encore décidé si en faisant venir la princesse d’Anhalt-Zerbst pour la marier à son neveu elle a fait ou non une bonne affaire.
Son ventre lui pèse, gros et proéminent. L’enfant en elle s’agite. Parfois, un pied ou un coude minuscule pousse contre sa peau.
— L’enfant chéri est prêt à faire son entrée dans le monde, Votre Altesse, marmonne la sage-femme lorsqu’un autre coup lui arrache une plainte.
Elle s’accroche à ses mains pour ne pas perdre l’équilibre lorsqu’elle s’étend sur le matelas de crin. Ce sont les mains fortes et expertes d’une femme qui a aidé à de nombreux accouchements.
Elle tente une inspiration profonde, puis une autre, même si elle a entendu dire que l’air de Saint-Pétersbourg, chargé des vapeurs des canaux, n’était pas bon pour les poumons.
Un enfant, attendu depuis longtemps. Elle acquitte son dû à l’impératrice. Elle paye sa rançon. Un fils , prie Catherine. De grâce, faites que ce soit un fils.
Elle n’a pas vu son amant depuis quatre semaines. N’a reçu aucune lettre, mais elle n’en attendait pas. Sergueï Saltykov n’est guère porté sur la correspondance. Pourtant, elle espérait quelque chose. Une fleur, un livre, un ruban comme celui que toute jeune serve se verrait offrir par son amoureux à une foire de village. C’est son enfant qu’elle porte, après tout. C’est son enfant qui pourrait la tuer.
Son corps se languit de ses caresses, qui lui font oublier les mains moites de Pierre. Pierre qui halète, qui empeste la sueur et l’alcool au bout de ses nuits d’ivresse. Un simple instant, une fraction de seconde suffit à raviver la voix de Sergueï :
— Je n’ai jamais connu quelqu’un comme vous, Catherine.
À écarter les mises en garde de Varvara :
— C’est un séducteur, un coureur de jupons. Accueillez le plaisir et l’enfant qu’il vous donne, puis fuyez.
La peur est un poison. Elle peut détruire un homme, ou une femme. Mieux vaut l’écraser comme un feu de broussailles avant que le mal ne s’étende.
Durant cette longue nuit, le temps se mesure à l’aune de la douleur. Une douleur que la sage-femme évalue comme une fine commerçante. Assez bien. Mieux. Excellent.
Que pense Catherine de cet enfant qui fait encore partie d’elle ? Depuis neuf mois, elle tente de prédire sa nature. Il a un bon coup de pied, c’est un battant. Un enfant sensible aux humeurs de sa mère. Si elle a peur, il se fige en elle. Si elle est joyeuse, il fond et fusionne avec elle. Si elle oublie sa présence, il bouge pour lui rappeler qu’elle n’est plus seule.
Si c’est un garçon, elle veut qu’il ressemble à Sergueï avec ses yeux sombres et perçants, son corps souple et gracile, si plaisant aux yeux d’une femme. À son père, aussi, à l’esprit vif et au pas assuré d’un digne prince soldat.
Si c’est une fille…
Non, ce ne peut pas être une fille . Ses espions ont déjà vu les achats de l’impératrice. Non seulement la zibeline et l’hermine pour le berceau ou les couvertures de soie, mais aussi un hochet au manche en ivoire sculpté comme une épée, et un tout petit uniforme de garde du palais, en étoffe verte ornée de revers rouges.
— Une fois cet œuf éclos… dit l’impératrice d’un ton qui en dit long, avant d’esquisser un sourire.
Varvara, qui lui apporte tous les jours des nouvelles de l’appartement impérial, décrit la détermination d’Élisabeth à choisir elle-même les nourrices. Des villageoises qui viennent tout juste d’accoucher dévoilent leurs seins afin que leur matouchka les inspecte à l’affût de la moindre imperfection, pince leurs mamelons pour vérifier le flot de lait.
— Cela fait des mois que je n’ai pas vu l’impératrice aussi heureuse, dit Varvara à Catherine.
Le corps se souviendra de la douleur au passage de l’enfant, qui se fraie un chemin vers la lumière. De la lente déchirure des muscles et de la peau. Des joues qui brûlent, des perles de sueur qui coagulent sur le front. Des cheveux mouillés, emmêlés, des dents qui claquent sous l’effort et la peur. Des jambes qui tremblent comme si elle venait de monter une montagne et qu’elle devait monter encore.
Et durant tout ce temps, des images papillonnent dans sa tête : Pierre, le futur tsar de la Russie, son mari, sourire aux lèvres. Il vient tout juste de condamner un rat à la mort par pendaison.
— Pourquoi, Catherine ? Parce que la vermine a osé mâchouiller les jambes de mes soldats.
Les yeux de Sergueï glissent sur elle sans la voir. Pourquoi ? Parce qu’il poursuit une autre femme, qui, elle, ne lui a pas encore succombé.
Les cris durs de la sage-femme la tirent de ses rêveries.
— Poussez, poussez… poussez encore. Plus fort.
Une gifle la ramène du songe doux et sombre auquel elle s’abandonne.
— Maintenant, Votre Altesse ! Encore une fois !
Jusqu’à ce que quelque chose de lisse et huileux surgisse entre ses jambes. Une boule de chair. Son enfant. Son bébé. Il cherche un souffle d’air, il crie, car ce doit être un cri, cet infime tintement, si cristallin qu’elle en a des frissons. De désir, d’amour.
Des larmes de joie lui picotent les yeux.
— L’œuf est éclos !
Drapée d’une cape de satin bleu, l’impératrice se penche sur le bébé emmailloté. Élisabeth est une grosse poule sur son perchoir, elle caquette, elle claque la langue.
— Mon prince chéri à moi, mon faucon, mon trésor.
Un cadeau de Dieu… inestimable.
Les courtisans se pressent sur la pointe des pieds et tendent le cou pour mieux voir, bien décidés à exploiter ce grand moment qui vaut son pesant d’or. Ils traînent sur eux les odeurs de la cour, un mélange inimitable de parfum, de fumée de b ois, d e cire fondue que teinte un soupçon perceptible d’excréments. La veillée a été longue.
Pour l’heure, ils renoncent à leurs calomnies habituelles et s’émerveillent en hochant la tête, muets d’admiration. Un prince est né. Le nouvel héritier de la Russie. L’espoir de l’Empire. C’es t l’avènement d’un monde meilleur.
Seule la grande-duchesse de Russie reste oubliée de tous.
C’est aussi bien, car Catherine exècre la pitié, comme les rictus que certains font passer pour des sourires.
« Dehors, pense-t-elle. Tous autant que vous êtes ! »
La grande-duchesse repose sur le matelas aux draps froissés et trempés de son sang, le ventre vide et déchiré. Abandonnée dans cette pièce du palais d’Été pleine de courants d’air où, dans un état de transe, comme dans un rêve, elle aperçoit son frère mort depuis longtemps qui tend vers elle son index fin et crochu. Qui crie :
— Mère, venez ! Sophie me fait des grimaces !
Sophie, la « tête de mule » qui n’obéit jamais à sa mère, qui sera brûlée vive, une main tendue au-dessus de sa tombe fraîche. Sophie, aux bras et au crâne couverts d’escarres, aux os quasiment distordus.
Dehors dans le couloir, des voix, des bruits sourds, des raclements.
— Un ours rugissant, dit quelqu’un.
— Quel malheureux sort, ajoute une autre voix.
Parlent-ils de son bébé ? D’elle ?
Puis elle entend :
— Vous êtes en vie, Votre Altesse. Je suis là. Et vous avez un fils.
C’est Varvara, son espionne à la chambre d’Élisabeth. Coiffée d’un bonnet d’une blancheur impeccable, elle ressemble à une religieuse. Elle babille inlassablement, comme si s es paroles étaient une perche lancée à une femme en train de se noyer.
— Lorsque ma petite Daria, ma petite fille est née… une fois la sage-femme partie… quand la fièvre est tombée… ce sont les premières semaines les plus dures…
Varvara a les mains douces et agiles. Elle essuie la sueur et le sang, plie les draps souillés, va chercher un verre de kvas frais à la framboise. Si seulement Catherine pouvait échapper à la voix de sa servante qui l’encercle et s’infiltrer en elle par la moindre ouverture ! Évoquant des images qui ne lui sont d’aucune aide, d’une mère heureuse dans sa robe de chambre ouatinée et ses chaussons en peau d’ours qui berce dans ses bras sa petite fille. Qui effleure de ses lèvres les joues soyeuses de son bébé.
— Où a-t-elle emmené mon fils, Varenka ?
— Dans sa propre chambre. Il est en sécurité, là. Elle l’a appelé Paul. Paul Petrovitch.
— De quoi a-t-il l’air ?
— Il est magnifique.
Varvara tient des propos vagues et banals, qui ne lui révèlent pas grand-chose. Paul Petrovitch est magnifique parce qu’il a des doigts magnifiques, fuselés aux extrémités, et une minuscule touffe de cheveux. Paul est magnifique parce qu’il a un sourire magnifique.
— Ne pleurez pas, de grâce, implore Varvara. Je vous en prie… C’est fini, maintenant.
Ce n’est pas fini. Ce n’est pas juste et ce ne le sera jamais. Quelque part derrière ces murs, un tout jeune nourrisson pleure et cherche en vain sa présence de ses lèvres. Un bébé né dans un monde où sa mère n’a pas le droit de le toucher, de le tenir dans ses bras, de chasser ses larmes par des baisers.
Même une vache est libre de lécher son nouveau-né. De sentir sa peau, son souffle.
Une grande-duchesse de Russie vaut-elle moins qu’un bovin ?
— Chut… vous ne devez plus pleurer… on pourrait vous entendre. Vous ne voudriez pas donner l’impression à l’impératrice que vous vous méfiez d’elle. Que vous doutez qu’elle puisse bien prendre soin de votre enfant.
Un cœur se fend à force de s’endurcir.
~
— Écoute-moi, Varenka ! Cesse de parler et écoute. Je veux qu’elle meure ! Je veux la voir rendre son dernier soupir, je veux la voir mourir. Seule. Je dirai ce que je veux, peu importe si l’on m’entend !
La peur se lit sur le visage de Varvara. Elle jette des regards en biais, sa joue gauche se contracte convulsivement. Elle secoue la tête, plaque les mains sur sa bouche.
— Chut, murmure-t-elle. C’est la douleur qui parle, ce n’est pas vous. Chut.
Il y a certaines leçons que Catherine n’a pas bien retenues. Pourquoi ? Parce qu’elle se berçait d’illusions, prenait ses désirs pour des réalités, refusait d’ouvrir les yeux. Présumait que dans l’empire de l’amour, certaines choses sont sacrées.
— Mon monde s’écroulerait sans vous, a dit Sergueï.
Et elle l’a cru.
— Je vous ai donné un fils. J’ai fait en sorte que vous soyez hors de danger, mais maintenant, je dois m’éloigner. J’en souffre plus que vous.
Et elle l’a cru.
— Vous êtes désormais maîtresse de votre destinée, Catherine.
Mais cela , elle refuse de le croire.
L’hiver est déjà là. Elle a ordonné que l’on déplace son lit dans une petite alcôve, poussée contre une porte condamnée. Pour se protéger des courants d’air, explique-t-elle à ses bonnes. Depuis l’accouchement, son corps peine à emmagasiner la chaleur. Ses jambes enflent après quelques minutes en posture debout. Dans sa chambre minuscule, blottie sous un duvet et une couverture de fourrure, elle lit ou, si les mots perdent leur sens, regarde fixement la porte encombrée. Les sillons du bois forment un entrelacs complexe de lignes horizontales ; des trous révèlent l’ancien emplacement d’une serrure qu’on a ôtée sans soin. Il arrive que le bois craque, surtout la nuit, lorsque le froid et le silence amplifient le moindre son.
Elle a encore mal au ventre. La douleur pointe là où la tête du bébé l’a déchirée, puis remonte. Catherine essaye de ne pas penser à ce fils qu’elle n’a le droit de voir que le temps d’un battement de cils baigné de larmes. Un bébé enveloppé de langes, aux yeux bleus et brillants, qui arbore sur sa tête une petite touffe de cheveux blonds.
Elle y parvient parfois.
Son bien-aimé Sergueï a les yeux noirs et des boucles d’ébène. Se pourrait-il que Paul soit le fils de Pierre, après tout ? Cette idée la dégoûte. Non seulement parce que le souvenir même de ses mains moites l’écœure, mais parce qu’il n’y a rien en Pierre qu’elle souhaite voir transmis à son fils.
De temps à autre, une servante bien intentionnée lui rapporte qu e le petit Paul a pleuré toute la nuit, ou qu’il a bâ illé en esq uissant une grimace amusante. Qu’il a sucé son poing serré ou fait pipi sur la nourrice lorsqu’elle changeait ses langes.
Depuis l’accouchement, une ligne noire s’est formée sur son ventre. La peau s’est distendue, et ses muscles ont perdu leur fermeté d’autrefois. Sergueï l’aimera-t-il telle qu’elle est aujourd’hui ? Elle pense à lui dans la lointaine Suède, où l’impératrice l’a envoyé afin que « la grande-duchesse cesse de s’avilir ».
Il ne lui a pas écrit. C’est trop risqué. Elle ignore même quand on l’autorisera à rentrer. Lorsque cette pensée lui vient à l’esprit, elle plonge la main entre ses cuisses et presse fort, mais toujours, son geste dérisoire la laisse sur sa faim.
Maintenant que la Russie a un tsarévitch, il n’est plus si aisé d’ignorer la grande-duchesse. Les courtisans ont révisé leurs calculs. Vaut-il mieux appuyer le prince héritier ou la mère de son fils et successeur ? Qui l’emportera, lorsque l’impératrice fermera les yeux ? Qui survivra aux intrigues du palais ? Qui saura conquérir les cœurs ? Cette valse-hésitation commence à faire effet. Des cadeaux lui arrivent, des témoignages de dévouement : des étoffes, des caisses de vin, des livres rares, des invitations — à une fête ou à une partie de cartes. Si les ardents défenseurs de Pierre, la comtesse Chouvalova et ses beaux-frères, conspirent encore contre elle, son ancien ennemi, le chancelier Bestoujev, l’inonde désormais de promesses de soutien.
Au palais d’Hiver, tout se joue entre elle et Pierre.
Le futur empereur vient la voir tous les soirs dans ses appartements. Il suçote sa pipe en terre, envoyant vers elle d es vo lutes de fumée suffocante, et lui fait part de ses révélations. Les vaisseaux russes sont si rongés de pourriture qu’un simple salut royal suffirait à les faire sombrer. Des vers de terre bouillis à l’huile et au vin rouge constituent le meilleur remède des soldats pour résorber leurs hématomes.