La Chute de l

La Chute de l'URSS et la Recherche Scientifique

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C'est la situation paradoxale de la science russe qui est au centre de ce livre : des savants prestigieux, qui travaillent dans des structures bureaucratisées jusqu'au grotesque, arrivent à produire des résultats scientifiques importants. Ce paradoxe est étudié par une enquête sur le terrain, menée à l'époque gorbatchovienne. La science soviétique est montrée dans sa vie quotidienne et dans ses mécanismes de fonctionnement.

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Ajouté le 01 janvier 1998
Nombre de lectures 104
EAN13 9782296362680
Langue Français
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LA CHUTE DE 'L'U.R.S.S. ET LA RECHERCHE SCIENTIFIQUE
Une science fantôme et de vrais scientifiques

DU MÊME AUTEUR: Staline et le stalinisme, Casterman, 1995.

C1"~I3I3a.UUI.

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LA CHUTE DE L'U.R.S.S. ET LA RECHERCHE SCIENTIFIQUE
Une science fantôme et de vrais scientifiques

Préface de Marc Ferro

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

Collection Sciences et Société fondée par Alain Fuchs et Dominique Desjeux

Déjà parus

Charles HALARY, Les exilés du savoir. Les migrations scientifiques internationales et leurs mobiles, 1994. Godefroy BEAUVALLET, Un voyage d'exploration en sciences cognitives, 1996.

@ L'Harmattan, ISBN:

1998

2-7384-6568-4

Table des matières

PREF ACE de Marc Ferro
In trooucti on

vii
x

... ......... ..... ................ ....... ................. ........ .......... ......... .. ........i

Note pour la lecture Sigles

xv xvii

I. L'Institut (IIET) 1. De l'hjstoire de l'Institut d'histoire des sciences et de la technique de l'Académie des Sciences de l'URSS 1 2. Le lieu 17 3. L'Institut comme lieu de communication et d'identité. 22 4. L'Institut et les autres 31 ll. La carrière 1. La formation des cadres. 2. L'accès dans le monde de la recherche (aspirantura et dissertacija.. 3. Le chercheur et son chef 4. Projets 5. Cher cheuse. 6. Les jeunes et les vieux. 7. Deux carrières 8. Le pouvoir comme menace pour la liberté intellectuelle et comme chan ce. ill. L'appartenance à l'intelligencija 1. La "communauté scientifique". 2. Les pubIicati on s. 3. Le séminaire, lieu de la communication scientifique 4. L'activité de recherche: le laboratoire, les méthodes, le langage. IV. Images de science 1. Une tradition épistémologique particulière.

37 41 53 66 72 75 86 98

127 135 157 176 191

2. L'obsession méthodologique 3. L'aventure de la naukovedenie. 4. Science occidentaleet science soviétique.

212 220 239

APPENDICE Une enquête sociologique dans un terrain culturellement "étranger"...253 263 CO NCLUSIO NS
B m LI OG RAPHIE . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 269

Préface
PAR MARC FERRO

Il fallait une audace certaine pour oser aborder le problème de la science soviétique, de son statut, de son fonctionnement. Et pour s'imaginer qu'il serait possible d'ouvrir cette fenêtre dans le secret du système. Déjà, dans d'autres sociétés, s'il est bien un sujet tabou pour les praticiens d'une discipline, c'est d'en dévoiler les ressorts. On comprend bien qu'en U.R.S.S., tenter cette approche était encore moins imaginable, d'autant qu'indépendamment de la nature du régime, le pouvoir se présentait comme l'incarnation du savoir, de la science. Le parti prétendait seul juger, après guerre, de la validité des travaux des biologistes, des linguistes - sans parler de ceux des historiens. Essayer de pénétrer dans ce domaine interdit n'était pas seulement une tentative qui pouvait paraître à la fois arrogante et naïve, mais illusoire. Pourtant Alessandro Mongili a réussi l'exploit. C'est qu'il a su poser une bonne question, c'est le titre même de l'ouvrage qui l'énonce. Comment un système vermoulu, bureaucratique à l'extrême, vieilli dans ses structures, a-t-il pu produire les plus grands

savants, tant dans les sciences dites dures - nombreux Prix Nobel et autres _
que dans les autres disciplines. Aujourd'hui on sait avec quel appétit les institutions scientifiques du monde entier se disputent ces savants, les Américains aussi bien que les Français ou les Allemands. Sans doute, l' héritage de l'ancienne Russie n'est pas étranger à ce phénomène, mais ne répétait-on pas que le régime soviétique avait tout perverti? L'entrée, dans ce maquis complexe du dispositif bureaucratique du monde scientifique soviétique, - ce fut l'Institut d'Histoire des Sciences et de la Technique de Moscou, qui n'est certes pas au sommet hiérarchique des instances de l'Académie des Sciences, mais qui, dans sa modestie, se trouve posté au carrefour de deux disciplines et activités qui ne sont pas

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nécessairement regroupées de la même façon à l'étranger. La clef qui a permis d'ouvrir cette entrée de service, puis de poser les problèmes par une enquête sur le terrain, fut la recherche de ce qui pût être la politique scientifique d'un institut. Comment s'élabore-t-elle eu égard au rôle que le parti d'une part, les nombreux scientifiques proprement dit d'autre part, s'attribuaient: critères de sélection des chercheurs, modes de fonctionnement de la recherche - où il est démontré que les séminaires fermés oraux, à petit nombre, comptaient plus que les travaux écrits, pour la montre, souvent - rapports entre l' intelligencija et la nomenklatura, etc. ; tels sont quelques-uns des axes que suit l'ouvrage pionnier de Mongili; et qui lui ont permis d'aboutir. Bravo. Ajoutons que le génie du livre ne s'évanouit pas avec la disparition du régime soviétique. D'abord parce que bien des hommes et des structures ont
survécu

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sinon tous les modes de fonctionnement

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ensuite parce que le

modèle construit ici permet de mieux comprendre notre propre système, assez bureacratique lui aussi, de déceler les différences ... et similitudes avec ce qui existe en Russie.

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Introduction
Ce travail ne traite pas d'une sociologie générale de l'intelligencija russe à l'époque de la perestrojka, mais d'une situation concrète et limitée, d'un cas. Le mot même d'intelligencija n'est guère employé,. ici, comme synonyme des couches intellectuelles, mais pour désigner un groupe social qui n'en comprend qu'une partie. Il s'agit de la partie concernée par la recherche scientifique, qui partage un système de valeurs et de pratiques communes, d'un groupe qui se reproduit suivant des modalités de cooptation et de transmission de la profession aux descendants. Pour étudier ce milieu, on a travaillé dans plusieurs directions. Les textes issus de ce milieu ont été étudiés en faisant ressortir les relations avec le monde social dans lequel ils sont nés. L'analyse d'ouvrages, d'expressions et de comportements enregistrés comme des produits de la communauté des chercheurs, et celle de l'utilisation qu'en faisaient ses membres ont été comparées systématiquement. On a établi des correspondances entre la culture, les préjugés courants des membres et leurs productions savantes. A ce propos on a mis l'accent, par exemple, sur le rapport entre la culture de ce milieu et le rejet du relativisme, qui a permis de mieux saisir les caractères implicites et naïfs de l'image de science partagée par les acteurs. Problème secondaire pour cette culture, son analyse permet toutefois d'en saisir des traits fondamentaux. L'impossibilité d'une sociologie libre en URSS, son absence même, et son remplacement par des théories qui se veulent philosophiques, façonne les produits culturels. Les orientations dominantes s'attachaient en fait à la construction d'images globales de la science. Ceci produisait un discours idéologisé de légitimation de l'existant et de l'action politique contingeante, ou des recherches dites "méthodologiques", concernées par l'étude des fondements de la science. Les traits abstraits de cette culture étaient saisi ss ants, et l' absen ce d' un savoir "parti el", "empirique" et "pragmatique" était la marque d'un rapport avec la société entière, caractérisé par le maintien, même implicite, du concept de 'totalité au centre de toute réflexion. Il est aussi le signe du repli de l' intelligencija sur elle-même, et de l'absence

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d'un public scientifique. Beaucoup de conditions ont caractérisé ce type de développement. Certainement, l'impossibilité, pour des raisons politiques et de censure, de développer un savoir empirique. Mais aussi le manque de prestige de ce type d'études parmi les intelligentl, lié à la tendance culturelle à s'attacher aux structures présumées sous-jacentes à toute réalité, réduite à épiphénomène. Cette tendance côtoyait une certaine sacralisation de l'objet, rendu abstrait des contraintes sociales. Le produit de la science est ici la vérité, et l'homme de science, s'il incarne des traits psychologiques et moraux appropriés, pourra y accéder et la rendre manifeste. La mise en cause de ce statut particulier de la science était donc ressentie comme une attaque aux motivations les plus profondes des chercheurs. Si la remise en cause de la valeur absolue de la scientificité touchait l'un des fondements de la légitimation du pouvoir soviétique, sa mise en question touchait aussi la sensibilité des membres de l'intelligencija, qui faisaient de cette "passion" le fondement de leur attachement existentiel au rôle professionnel. Mais ce pouvoir, qui n'était pas démocratique, trouvait ses raisons dans l'application à la société et à son histoire d'une théorie qui se voulait scientifique, et qui voyait dans la science un fondement sûr L'intention de décrire une communauté de chercheurs soviétiques est née de façon accidentelle. Lors du travail de rédaction de ma thèse de laurea2, j'avais rencontré une discipline, nommée naukovedenie, qui rassemblait les études sur la science. Cette discipline avait des caractères singuliers. Tout d'abord, elle s'abstenait de toute analyse philosophique originale du phénomène scientifique. Elle se présentait comme caractérisée par une approche multidisciplinaire de la science, et donnait pour sûr le rôle assigné alors à la science par l'idéologie et la culture soviétiques. Elle se voulait discipline empirique, mais ne l'était pas. Toute une série de méthodes, typiques des sciences sociales empiriques, telles que l'enquête par questionnaire, l'enquête de terrain, l'analyse de données constituées par les chercheurs, etc., étaient méconnues. Ses textes étaient parfois empreints d'une certaine dignité. L'existence de la naukovedenie permettait d'étudier la science contemporaine en tant que phénomène social. Le centre de cette discipline était à Moscou, à l'Institut
1 Membre de l' intelligencija. 2 A. Mongili, L'Accademia delle scienze dell' URSS. Struttura e dinamica dell'intelligencija scientifica sovietica, Università degli Studi di Urbino, thèse soutenue devant la Faculté de Magistère, année universitaire 1982-1983

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d'Histoire des Sciences et de la Technique de l'Académie des Sciences de l'URSS (IIET AN SSSR). Cet Institut où la naukovedenie se produisait, hébergeait des intellectuels connus à Moscou pour leur bon niveau. Suivant leurs publications, on remarquait que, à partir de 1979, les textes se référant à la naukovedenie diminuaient, et quelque chose d'incompréhensible se passait dans l'Institut et dans la revue où la plupart des articles de naukovedenie étaient publiés. Cette sorte de sociologie de la science traversait une période difficile: en 1985 Mikulinskij, son fondateur, s'éclipsait sans explications. Malgré tout, quelques livres continuaient à paraître. Le seul espace possible pour une "sociologie" de la science et de la connaissance paraissait se clore. Il m'est alors apparu nécessaire de passer d'une analyse des textes à une analyse de leur contexte. La censure sur les textes et la présence de différents registres posaient d'ailleurs des problèmes d'interprétation. Les approches' diverses ne se traduisaient pas par un conflit ou un débat, mais étaient absorbées dans l'effort de présenter "une" position soviétique. En outre, tous les travaux sur les chercheurs soviétiques, basés sur l'étude exclusive de leurs textes, tendaient à donner une image de la science russe comme d'un phénomène unitaire. La porosité de cet ensemble n'était représentée dans la littérature que rarement. Un travail sociologique n'était possible qu'en se rendant sur le terrain, ce qui n'était pas très simple, même dans les premières années de la perestrojka. Sans trop d'intérêt pour une vision définitive de la société soviétique, probable mais trop incertaine, je me suis rendu à l'adresse moscovite de l'Institut, dans le quartier anciennement commerçant de Kitaj-gorod. L'immeuble était délabré, mais gardait une certaine noblesse. Les problèmes concrets de l'accès au terrain et du rapport avec les membres de cette communauté, les problèmes liés à sa délimitation aux fins de l'analyse et de la description remplaçaient finalement le débat infini sur la "nature" é-t les "traits fondamentaux" de la société soviétique. C'était l'hiver 1988-1989, quatrième de perestrojka. Après une période d'adaptation et de rencontres semi-officielles avec les laboratoires de l'Institut, le travail de terrain a pris les orientations suivantes. La participation aux activités au sein desquelles ma présence était admise constituait mon activité la plus visible. Je rédigeais des notes d'observation sur les événements remarquables de la vie de l'Institut (assemblées, séminaires, conférences, soutenances de thèse, élections, fêtes, rencontres, etc.) et aussi sur les lieux, à savoir la disposition spatiale, les décors, les

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affiches, les journaux muraux, la bibliothèque, les vitrines, les tableaux, les diplômes et les formules de salutations, les comportements gestuels, les mouvements par rapport à l'espace, les codes vestimentaires, l'ennui et l'intérêt affichés ou cachés, la façon de discuter et parfois de se disputer, la façon de décrire le travail, la transmission des informations scientifiques, etc. Une deuxième orientation du travail était constituée par les entretiens. L'élaboration d'une grille rigide d'interviewa été écartée dès les premières rencontres, et remplacée par un schéma' d'entretien. Il comprenait une consigne générale et des questions de contrôle, qui concernaient surtout les moments-clé de la vie intellectuelle (carrière, publications, formation, etc.). Les récits révèlent des représentations multiples d'une même réalité, multiformité très précieuse. Le travail de terrain a été développé au sein de l'Institut d'histoire des sciences et de la technique de 1'Académie des Sciences de l'URSS3 à Moscou, et, dans une moindre mesure, dans son département de Leningrad et au Centre pour le développement du potentiel technico-scientifique et d'histoire des sciences de l'Académie des sciences de la RSS Ukrainienne, à Kiev. Le terrain a été constitué à partir du réseau des chercheurs qui travaillaient sur la construction de représentations de la science contemporaine en Union Soviétique et en Occident. Ce réseau ne se limitait pas à l'Institut, mais son étendue coïncidait dans beaucoup de cas avec ses bornes. Bien que le projet initial ait prévu de travailler sur l'ensemble de l'Institut, une fois commencé, le travail de terrain a dirigé l'analyse sur ses parties les plus directement concernées par l'étude de la science contemporaine. Cependant, d'autres milieux ont été pris en considération, de façon instrumentale. Ils étaient parfois étrangers à l'Institut, mais pourtant liés à son histoire ou l'influençaient culturellement. L'autre source a été la littérature sur le sujet, et celle produite dans ce milieu. En Union Soviétique, seuls quelques ouvrages ont analysé la naukovedenie soviétique en tant que phénomène social. En revanche, dans les pays anglo-saxons quelques ouvrages ont paru. Mais cette littérature se base exclusivement sur les sources littéraires. Si toute science agit en permanence sur la représentation d'elle-même, à travers la définition de son
3 Institut Istorii Estestvoznanija i Tehniki Akademii nauk SSSR, en abrégé IIET AN SSSR, dorénavant IIET. Après 1991 sa dénomination officielle est devenue Institut Istorii Estestvoznanija i Tehniki im. S.I. Vavilova Rossijskoj AN, soit Institut "S.!. Vavilov" de l'Académie des Sciences de Russie (IIET RAN).

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objet, de ses méthodologies de recherche, et du choix de sujets déterminés, et en même temps tout ouvrage se définit ou se distancie par rapport à un cadre de références, il est clair que ces études sont nécessaires. D'un point de vue sociologique, pourtant, il m'a paru intéressant de voir quel type d'acteur est impliqué dans ces mouvements de création, de distanciation et d'adhésion. Ce travail vise donc les acteurs et l'utilisation qu'ils font des pratiques cognitives et des textes. Il n'a pas été conçu au fin de sociologiser la science, n'étant qu'un produit des relations sociales des sujets qui la produisent. Il trouve son intérêt plutôt dans l'explicitation et dans la description des relations sociales des chercheurs, qui influencent le travail proprement scientifique. Dans une période de crise comme celle-ci, les acteurs se mobilisent et les structures ont des difficultés à se reproduire, en facilitant l'analyse des relations sociales existantes. Le travail de terrain s'est déroulé dans une période particulière. L'hiver 1988-1989 a été le dernier du système soviétique traditionnel. Le 25 mai 1989, l'ouverture du Congrès des députés du peuple~change définitivement la donne politique, et dès 1991 l'économie et la société subissent des secousses qui en changent le fonctionnement. Mais, en 1988-1989 rien, dans la vie quotidienne, n'avait changé. Rien, sauf les idées sur la société, la vie, le travail, etc. Quelques changements marginaux (la naissance des coopératives, les premiers rapports avec étrange~) et la glasnost' avaient l' perturbé les rapports sociaux, la distribution des privilèges, l'accès aux biens, les définitions socialement, et politiquement, acceptables des phénomènes sociaux. L'ancien était incertain, mais il était pourtant toujours là. Un sentiment d'urgence a dominé tout mon travail de terrain. Urgence entretenue sans doute par la nécessité de renouveler le visa tous les trois mois, ce qui me faisait considérer chaque trimestre comme étant le dernier. Il était nécessaire de collecter des données et de décrire une situation qui était unique. Si la perestrojka avait échoué (ce qui était un sentiment répandu), si Gorbacëv avait été remplacé par un Janaev quelconque, les bouches se seraient à nouveau closes; et si elle avait abouti à l'introduction de la démocratie et d'un nouvel ordre social et économique l'Institut, la science et la vie des chercheurs auraient pu définitivement changer. Dans un cas comme dans l'autre, ce que l'on appelle l'objet de ma recherche aurait disparu. Le hasard m'a donné la chance de travailler sur un objet qui a bien disparu, au moment où il était en train de disparaître. Quoique I'IlET existe toujours, appartenant à l'Académie des Sciences de Russie, beaucoup de ses

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membres (surtout parmi les jeunes) en sont sortis, ou n'en font plus partie qu'à titre formel. La liberté de la presse et le "marché" ont transformé le statut des publications scientifiques et de l'activité de recherche. Presque tous les jeunes chercheurs ont voyagé, et passé des périodes à l'étranger, notamment aux Etats-Unis: le rapport avec la science occidentale est devenu. plus complexe. Ce travail, qui d'abord voulait se concentrer sur une science fantôme, la naukovedenie, est devenu une recherche sur le milieu social concerné par le déroulement de son histoire. L'histoire et le contenu de cette discipline ont été remplacés par l' histoire et la culture des chercheurs. Ceci peut être différemment apprécié, d'autant plus que c'est l'oeuvre d'un étranger au milieu et au pays décrits. Mais je crois que l'adoption de cette perspective extérieure de ma part pourra être utile à ceux qui, partie prenante de la culture décrite ici, ont à son sujet un intérêt scientifique.

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Note pour la lecture
Dans ce texte je fais figurer entre crochets des codes renvoyant au matériel collecté. Les entretiens sont codés par une lettre majuscule, qui indique l'entretien particulier, un numéro, qui indique la page, et une lettre minuscule, qui indique la phrase. Les notes d'observation sont codées par deux lettres majuscules, dont la première est un 0, un numéro (corréspondant à la page), et une lettre minuscule (pour la phrase). Les données sont bien évidemment à la disposition des personnes intéressées. Elles ont été rendues anonymes, sur demande légitime des interviewés. Dans le texte les membres de l'IIET sont cités sous des pseudonymes, sauf quand il était superflu de le faire. Les lettres [SP] se réfèrent à une "source personnelle", c'est-à-dire à des récits que l'on a voulu tenir complètement anonymes, ou qui ont été enregistrés après le codage des matériaux de terrain. Leur emploi est toutefois très rare. .

La translittération
On a adopté ici le système scientifique ISO de translittération du russe. Voilà une table des correspondances avec les prononciations françaises:

Signe russe c

Son en français ts
tch yé yo g dans guerre kh y dans yaourt

c
e ë g h j

s sc u Z

ch chtch ou j

xv

Sigles
Akademija nauk Sojuza SSR, ~cadémie des Sciences de l'Union des RSS. AN USSR Akademija nauk Ukrainskoj (ou Ukraïns'koi) SSR (ou RSR), Académie des Sciences de la RSS Ukrainienne. AN URSR voir AN USSR. CC Comité Central, voir CK. CDNTPIN Centr doslidzen' naukovo-tehnicnogo potencialu i istorii' nauky Akademii' nauk Ukrai'ns' koï RSR, Centre des Recherches sur le Potentiel Scientifique et Technologique et d'Histoire des Sciences de l'Académie des Sciences de la RSS Ukrainienne. CK Central'nyj Komitet, voir CC. Clenkorr Clen-korrespondent, Membre-correspondant de l'Académie des Sciences. FlAN Fiziceskij Institut Akademii Nauk, Institut de Physique de l'Académie des Sciences. GAASP Gosudarstvennoe Agenstvo SSSR po Avtorskim i Smeznym Pravam, Agence d'Etat de l'URSS pour les Droits d'Auteur et similaires, succédé au VAAP. Gensek General'nyj sekretar' CK KPSS, Secrétaire général du CC du PCUS, le sommet du pouvoir en Union Soviétique. GKNT Gosudarstvennyj Komitet po Nauke i Tehnike, Comité d'Etat pour la Science et la Technologie. Glavlit La censure. Gorkom Gorodskoj komitet KPSS, Comité de ville du PCUS. Goskomstat Gosudarstvennyj Komitet SSSR po Statistike, Comité d'Etat de l'URSS pour la Statistique. Gosplan Gosudarstvennyj Komitet SSSR po Planu, Comité d'Etat de l'URSS pour le Plan. IF AN Institut Filosofii Akademii Nauk, Institut de Philosophie de l'Académie des Sciences. IIET Institut Istorii Estestvoznanija i Tehniki Akademii nauk SSSR, Institut d'Histoire des Sciences et de la Technique de l'Académie des Sciences de l'URSS. IIET AN SSSR voir IIET. ISI Institut Sociologiceskih Issledovanij (act. Institut Sociologii), Institut de Recherches Sociologiques (act. Institut de Sociologie) de l'Académie des Sciences. KGB Komitet Gosudarstvennoj Bezopasnosti SSSR, Comité pour la Sûreté d'Etat de l'URSS. AN SSSR

xvii

Komsomol KPSS LO IIET SPF IIET MGU PCUS Politbjuro RAIS Rajkom RAN SNOIFET

SSSR URSS VAAP VAK

VIET

VCKPS VLKSM

Zamdirektor Zavkafedroj Zavsektorom

Voir VLKSM. Kommunisticeskaja partija Sovetskogo Sojuza, voir PCUS. Leningradskij otdel (actuellement Sankt-Petersburgskij Filial), Département léningradois (act. Filial péterbourgeoise) de l'IIET. dénomination actuelle du LO llET. Moskovskij Gosudarstvennyj Universitet imeni M. v: Lomonosova, Université d'Etat "M.V. Lomonosov" de Moscou. Parti Communiste de l'Union Soviétique, voir KPSS. Politiceskoe bjuro CK KPSS, Bureau politique du CC du PCUS. Rossijskoe Agenstvo lntellektual 'noj Sobstvennosti, Agence de .Russie pour la Propriété Intellectuelle, succédé au GAASP. Rajonnyj komitet KPSS, Comité de quartier (ou de canton, en milieu rural) du PCUS. Rossijskaja Akademija nauk, Académie des Sciences de Russie. Sovetskoe Nacional'noe Obscestvo lstorii i Filosofii Estestvoznanija i Tehniki, Société Nationale Soviétique d'Histoire et Philosophie des Sciences et de la Technique. Sojuz Sovetskih Socialisticeskih Respublik, voir URSS. Union des Républiques Socialistes Soviétiques, voir SSSR. Vsesojuznoe Agenstvo Avtorskih Prav, Agence de toute l'Union pour les droits d'auteur (voir aussi GAASP et RAIS). Vsesojuznaja Attestacionnaja Komissija pri Sovete Ministrov SSSR, Commission d'Homologation de toute l'Union auprès du Conseil des Ministres de l'URSS. Voprosy istorii estestvoznanija i tehniki, Problèmes d'histoire des sciences et de la technique, revue des champs disciplinaires de l' histoire, de la philosophie, de la psychologie et de la gestion des sciences, et naturellement de la naukovedenie. Vsesojuznyj Central'nyj Komitet Professional'nyh Sojuzov, Comité Central de toute l'Union des Unions Professionnelles (le Syndicat). Vsesojuznyj Leninskij Kommunisticeskij Sojuz Molodëzi, Union Communiste Léniniste de toute l'Union de la Jeunesse, mieux connu comme Komsomol. Zamestitel' direktor, vice-directeur d'un Institut. ZavedujuScij kafedroj, Dirigeant de chaire, professeur ordinaire dans le système universi taire. ZavedujuScij sektorom, Dirigeant de laboratoire, chef des laboratoires dans les structures académiques.

xviii

I / L'institut (I. I. E. T.)
1. De l'histoire de l'Institut d'Histoire des Sciences et de la Technique de l'Académie des sciences de l'URSS; 2. Le lieu; 3. L'Institut comme lieu de communication et d'identité; 4. L'Institut et les autres.

1. De l'histoire de l'Institut d'Histoire des Sciences et de la Technique de l'Académie des Sciences de'l'URSS
«Pour beaucoup de choses l'histoire sociale de notre Institut est parallèle à l' histoire générale de notre pays» [J34b] «Oui, notre Institut, c'est un Institut à scandales [skandal'nYJ]» [SP]

Le NIl (naucno-issledovatetskij institut), l'Institut de recherche scientifique soviétique, était la forme unique d'organisation de la recherche en URSS. Dès les années 1920 le pouvoir, en accord avec l'ancienne élite académique pré-révolutionnaire) a théorisé et mis en œuvre cette forme collective de fonctionnement de la recherche comme typique du XXe siècle. Il était difficile de rencontrer en URSS des chercheurs qui travaillaient individuellement, ainsi que des structures plus flexibles, liées par exemple aux entreprises. Les NIl étaient caractérisés par une certaine autonomie (surtout au sein de l'Académie des Sciences) et par un leadership fort du

1

directeurl. L'Institut d'Histoire des Sciences et de la Technique de l'Académie des Sciences de l' URSS2 est une institution qui a une histoire complexe, liée au projet de planifier rationnellement le développement de la science. L'hypothèse était que l'étude de l'histoire de la science permettait de déceler les règles fondamentales (zakonomernost') qui président à son "développement"; celui-ci devenait prévisible et gérable selon une planification rationnelle. L'Institut naquît en mars 1932 de la fusion entre la Commission académique d'Histoire de la Connaissance et le Cabinet d'Histoire Naturelle de l'Académie Communiste des Sciences Sociales. Ce fut le premier institut de recherche au monde entièrement consacré aux études méta-scientifiques3. La Commission d'Histoire de la Connaissance (KIZ) était née à Pétrograd en 1921, sous l'impulsion de 'V.I. Vernadskij4. Dès 1918 des recherches étaient
lancées sur l' histoire sociale des sciences à l'Académie

- alors -

Socialiste

des Sciences Sociales (SAON), et avec la participation de l'Institut du Professorat Rouges. Pendant les années 1920 l'histoire des sciences devenait une discipline autonome. Les premières collections ont été publiées, et les premières chaires universitaires instituées. En 1927, à Moscou, l'Académie
1 Cf. Graham 1992, pp. 53-54. 2 A l'heure actuelle cet Institut a pris la dénomination d'Institut "S.I. Vavilov" d' Histoire des sciences et de la technique de l'Académie des Sciences de Russie (en sigle IIET RAN). S.I. Vavilov (1891-1951) n'était pas un historien des sciences, mais un physicien et académicien soviétique; il a été président de l'Académie des Sciences et dirigeant du laboratoire d' histoire de la physique et des mathématiques de l' IIET à sa fondation. C'était le frère de N.I. Vavilov, le brillant généticien soviétique tué dans le GULag. Sergej Vavilov avait néanmoins consacré une partie de son activité aux études sur la science. n avait en particulier présidé la Commission pour l'histoire de l'Académie des Sciences et publié deux livres sur l'histoire des sciences, en s'attachant en particulier à Newton et à Lomonosov. 3 Cf. Cf. Graham 1993, p. 137. 4 Vladimir Ivanovic Vernadskij, (1863-1945). Savant russe, fondateur de la minéralogie génétique, de la géochimie, de la biogéochimie, de la théorie sur la matière vivante, de la théorie de la biosphère, de la radiogéologie et de l'hydrogéologie. n s'occupa activement d'histoire des sciences, et est à l'origine de l'anthropocosmisme, une version scientiste du cosmisme russe. (cf. Tagliagambe 1983, et Kutyrev 1990). 5 fi s'agissait d'une institution très liée à l'oeuvre de N.I. Buharin.
.

2

Communiste. (KAON, ex-SAON) a constitué le Cabinet d'Histoire des sciences, à tendance sociologique. A la formation de l'Institut d'Histoire des Sciences et de la Technique, en 1932, ce Cabinet devient le noyau de son siège moscovite, tandis que le KIZ est à l'origine de sa Section léningradoise. Le premier directeur de l'Institut a été Nikolaj Ivanovic Buharin, désormais écarté du travail de Parti. De cet institut est partie la délégation soviétique au Congrès de Londres d'histoire des sciences, formée entre autre par Buharin et Boris Hessen, qui y a lancé l'idée d'une approche externaliste pour l'étude de la science. L'essai de Hessen, Social 'nye i èkonomiceskie komi mehaniki N'jutona ("Les racines économiques et sociales de la mécanique de Newton"), présenté au Congrès, est devenu un classique6. La première revue de naukovedenie, Socialisticeskaja rekonstrukcija i nauka (SORENA) paraît alors. Les répressions staliniennes ont frappé l'Institut de plein fouet: il a été en fait dissous et dispersé en 19377. Beaucoup de ses membres ont péri dans le GULag, ou ont été fusillés, comme Buharin et Hessen. L'IIET a été reconstitué en 1945 sous la direction du Président de l'Académie, V.L. Komarov, et puis, à sa mort, de H.S. Kostojanc. En 1953, il a adopté sa dénomination actuelle, grâce à l'inclusion de la Commission académique pour l'histoire de la science. Dès cette période, la personnalité de Bonifatij Mihajlovic Kedrov en a marqué la vie. Tout au long de sa carrière, il a essayé de délivrer les milieux philosophiques soviétiques du dogmatisme stalinien 8.
6 Gessen 1933, (trad. ang1.): Werskey 1971; Bastrakova 1973 et 1978; Graham 1985, p.706, Vucinich 1984; Tagliagambe 1978. Voir aussi Zapata 1988. L'essai de Gessen (Hessen) a provoquéla réaction de Robert Merton, qui, avec son essai Science, Technology, and Society in Seventeenth-Century England, niant l'approche externaliste des Soviétiques, est à l'origine de la sociologie contemporaine des sciences. Son inspiration extemaliste radicale a été récemment mise en cause par Robert Graham (1993, p 145 sq.). n met en évidence la raison instrumentale de cette prise de position de Hessen qui, de sa part, avait des positions plus mitigées. 7 Lubrano 1976, p.19 8 Voir Zapata 1988, pp. 107-109 et 113-115, Krancberg 1984, p.163, Shlapentokh 1987, p.67. B.M. Kedrov (1903-1985) était un vieux bolchévik. Chimiste de formation, il s'intéresse aux études métascientifiques dès les années trente. Premier directeur de la revue Voprosy filosofii en 1947, (qui avait remplacé Pod znamenem marksizma) il en était chassé un an après pour ses positions libérales, sous l'impulsion de Staline.

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Dans les années 1950 le travail de l'IIET se dirige vers l'histoire de la science russe, en abandonnant complètement l'approche externaliste. Cette filière d'études laissera sa marque dans le milieu et dans la psychologie des naukovecf soviétiques. Au cours de ces. années-là, l'Institut publie des histoires exhaustives de disciplines scientifiques, une Histoire de l'Académie des Sciences de l'URSS et des biographies hagiographiques des scientifiques. A la fin des années 50, le directeur-même, alors N.A. Figurovskij, critiqua cette approche. Elle lui semblait aller à l'encontre du développement de la discipline (qui, avant la naissance de la naukovedenie,
ne comprenait que l'histoire des sciences et la gnoséologie

- terme

souvent

employé en Russie au lieu d'épistémologie -). L'académicien Kedrov, devenu directeur en 1969, contribua à développer l'activité de l'IIET dans de nouvelles directions. On commença par exemple à étudier les biographies des scientifiques occidentaux, comme Einstein, Bohr et Galilée. Kedrov joua le rôle de leader scientifique de l'Institut. Son influence théorique était principalement dirigée en faveur d'une vision internaliste du développement scientifique. Sa gestion de l'Institut est rappelée pour son caractère démocratique. L'IIET était devenu un refuge pour l' intelligencija progressiste moscovite, qui fuyait surtout l'Institut de philosophie de l'Académie (IFAN), alors normalisé et aux mains des hommes liés à l'académicien Mitin (l'un des plus rudes théoriciens du stalinisme). Dès cette période la fine fleur de la philosophie soviétique travaillait à l'IIET [N7i]. La période de Mikulinskij et la naukovedenie

Dans la deuxième moitié des années 1960, sous l'influence de chercheurs

En 1955 il attaque Prezent (le philosophe mentor de Lysenko) au sujet de la défense du darwinisme. En 1969 il est nommé directeur de l'IlET, où il abrite beaucoup d'intellectuels indépendants, dans ces années sombres d'après l'invasion de la Tchécoslovaquie. En 1973 il prend la direction de l'Institut de Philosophie, mais un an après il en est chassé par les "normalisateurs" brejnéviens. fi meurt en 1985 marginalisé dans son laboratoire de Logique des sciences à l' IlET. Sa recherche représente une tentative de fondation d'une épistémologie marxiste dans la forme et néo-positiviste dans le contenu. Très attiré par le mythe de l'unité et de l'unification du savoir scientifique, il a consacré plusieurs ouvrages à une théorie de la classification. 9 Spécialiste de naukovedenie.

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"

américains tels que da Solla Price et de la naukoznawstwo polonaise, la naukovedenie apparut au sein de cet Institut, sous l'impulsion du vicedirecteur de Kedrov et son successeur, Semën Romanovic Mikulinskij. La naukovedenielO se présentait comme une nouvelle discipline qui, sur des bases méthodologiques quantitatives et mathématiques, fournissait un cadre unitaire à l'étude de l'activité scientifique en promettant une planification rigoureuse. C'était d'ailleurs une époque où l'idéologie de la "planification sociale" était dominante. Toutes les sciences sociales utilisaient, dans le but d'être légitimées, des méthodes d'analyse formellell. Mikulinskij est présenté dans les récits comme un grand "tisseur" de relations avec le pouvoir12, auquel il avait promis des instruments "scientifiques" pour sa politique de la recherche. De son comportement, ce que l'on retient, c'est l'ambiguïté13. Si, dans les années soixante, il n'a pas peur de recruter des hommes marqués par la suspicion d'hérésie, il est vrai que, plus tard, il essaiera de s'en débarrasser. Il n'était pas considéré comme un leader scientifique, mais comme un gestionnaire (organizator). On l'a même regretté à cause des facilités de publication qu'il procurait à l'Institut,
10 Naukovedenie est un néologisme reproposé par Mikulinskij, formé par nauka, "science", et -vedenie, "compétence", employé d'habitude dans les calques à la place du suffixe -logie. D'abord ce terme a désigné la discipline dans le russe de la Fédération Russe. Dans le russe de la république ukrainienne socialiste et soviétique, où un savant local, Gennadij Mihajlovic Dobrov, avait fondé un centre concurrentiel de celui de Moscou, les termes naukoznanie, (znanie signifie "connaissance"), calque du polonais naukoznawstwo, ou nauka 0 nauke, "science de la science", ont été employés à sa place. L'emploi kiévite de ces termes marquait la divergence entre Mikulinskij et Dobrov, qui a empêché l'établissement de relations de travail normales entre Moscou et Kiev jusqu'en 1985 [TIe, OB6d]. Traduire naukovedenie n'est pas simple. Les Soviétiques essaient d'employer science de La science. Ou scientologie, qui en serait le calque, si n'existait pas la secte de dianetics qui s'appelle aussi Eglise de Scientology. Et c'est vraiment une autre histoire. 11 Shlapentokh 1987, pp. 48-49. 12 «TIa toujours eu des liens étroits avec le Comité Central et y prenait des ordres précis»[G3d]. 13 <<C'était un homme comme ça... contradictoire» [N8f], ou encore «Mikulinskij avait uh caractère très difficile (tjazëLYJ), et de très mauvais rapports avec les philosophes. TI publiait, avec Fëdorov, des articles très rétrogrades. Mais, finalement, il n'a pas réussi à constituer sa propre mafia, comme le font les autres directeurs» [OD3j].

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du fait qu'il était membre du Conseil d'édition et de rédaction de l'Académie [JI4-J29-J30]. Il n'était pas un spécialiste de naukovedenie, mais, historien des sciences, il a pris en charge son développement, comme un gouverneur. En 1973, il succède à Kedrov, devenu directeur de l'Institut de Philosophie, comme directeur de l'IIET. Kedrov, expulsé un an après de l'IFAN, reviendra à l'IIET, mais il s'installera à la direction de son Laboratoire de logique de la science, en le gérant de façon autonome. En fait, Kedrov étant un académicien (akademik), il occupait un grade scientifique supérieur à Mikulinskij, qui était à l'époque membre-correspondant (clenkorrespondent). Dans le laboratoire de Kedrov se réunissaient des gens qui s'opposaient soit à Mikulinskij, soit au conformisme ambiant [J31g]. Il n' y avait de "pensée libre" que dans les laboratoires philosophiques [J31]. Mais, au long des années 1980 la situation s'est aggravée:
«... d'un côté tout le collectif... eh bien il y avait quelqu'un qui participait à la vie sociale, ou s'occupait de la science, mais en général l' atmosphère était au commandement unique (edinonacalie): Mikulinskij et c'était tout!»[J31h]

Toute une série d'hommes retenus par leur niveau mais en conflit permanent avec le "gouverneur" quittèrent l'IIET. En douceur, Mikulinskij prenait le contrôle des laboratoires. Le jugement négatif porté sur la politique "normalisatrice" de cette époque, bien exprimé par [J], est partagé par les naukoved extérieurs à l'IIET:
«L'IlET était un institut très bien et très intéressant: jusqu'à il y a peu de temps, il y avait beaucoup de gens intéressants et cultivés. Mais malheureusement un très mauvais directeur... Mikulinskij a détruit l'IlET, il l'ont chassé, mais les dégâts étaient déjà faits». [Rlld-R12a]

Le conflit entre les philosophes et Kedrov d'un côté et les mikulinskiens de l'autre durera jusqu'à la mort de Kedrov et à l'expulsion de Mikulinskij de l'Institut, en 1985 [J29h, M8c, M9b]. Une fois directeur, Mikulinskij devient un centralisateur, favorisant la carrière de collaborateurs médiocres mais fidèles, et recrutant le personnel parmi ses relations [M2e] 14. Dans les milieux scientifiques, la tendance à
14 «fis lui était nécessaire d'avoir des gens soumis, dépendants... fi a cherché à éliminer ses rivaux» [M8d-M9a]

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f

assurer la loyauté au parti était alors générale. Le soi-disant décret "Lebedev", publié par le CC en septembre 1970, critiquait violemment l'activité du parti dans l'Institut de Physique "Lebedev", dont Saharov était membre. Le partbjuro (bureau du parti) d'un Institut de recherche assumait depuis lors le pouvoir de supervision sur toute l'activité des instituts. En même temps, les pouvoirs du Département pour la Science et l'Education du CC du PCUS voyait grandir son influence. En 1971, le XXIVe Congrès du PCUS rendait définitifs ces changements15. La tendance à placer aux postes de responsabilité des personnages politiquement fiables produisait ce qu'on appelait objurokracivanie, bureaucratisation. C'était un processus tendant à la mise à l'écart de la reconnaissance formellement neutre de la compétence professionnelle, en faveur de pratiques traditionnelles reprises par le socialisme soviétique, primant la loyauté. Les participants directs aux luttes intestines ne parlaient pas de Mikulinskij dans leurs récits. Les membres qui n'ont pas été des opposants ouverts mais qui lui étaient hostiles, qui formaient les "troupes" de l'opposition, en remarquaient le rôle de gestionnaire, mais aussi la tendance à la centralisation et l'intolérance' envers les' inakomysljaacij ("ceux qui pensent différemment"):
«Dans les premiers temps, Mikulinskij était progressiste, il a même invité [un philosophe non-conformiste] de Novosibirsk... Mais quand quelqu'un a tout le pouvoir, en dehors de tout contrôle, on a un processus semblable... Comme dans le pays entier, autour de Mikulinskij se sont réunis des gens juste pour devenir zavsektorom (chef de laboratoire)... Dans son équipe, sur le plan scientifique tout le monde était nul [J30b-g, J31 a]» «On peut citer une dame du laboratoire de * * *, qui a écrit il y a cinquante ans un livre sur Lomonosov... ce livre, comme tu peux comprendre, n'est pas original. Depuis lors elle réédite toujours le même livre, par exemple Lomonosov et la science et dix ans après La science et Lomonosov. Voilà, ce style de travail était, comment dirais-je, classique alors». [M7h-i - M8a-b]

Les jeunes et les "philosophes" ne voient dans l'ancien directeur qu'un dictateur dépourvu d'autorité scientifique. Les autres interviewés sont plus réservés sur cette époque, étant liés à ce type de gestion. On observe chez les jeunes la tendance à voir dans la vieille génération la personnification d'une attitude morale résignée et complaisante, d'une double morale, jugée
15 Kneen 1984, pp.68-69, 86.

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mortelle:
«Chez nous il y avait comme un "Conseil des Anciens", la vieille génération, qui soutenait Mikulinskij... Alors ces gens étaient tout...pui.ssants (...) ». [M7a-e]

Cette attitude est influencée par la déception dans les rapports avec leurs directeurs d'études et par le changement de références culturelles chez les jeunes. Parmi les cadres plus âgés, seuls deux chercheurs qui n'ont pas fait carrière et qui se présentent comme des persécutés parlent:
«Après les premières publications, le directeur a lui -même effacé le mot informel, car organisation informelle, ça c'est bourgeois"» [N8e].

Dans le département de Léningrad de l'nET l'image de Mikulinskij était bien différente:
«...avec lui on avait des bonnes relations, peut-être car, éloignés, on ne connaissait que ses bons côtés». [AB6b]

Ici, les relations avec la capitale sont surtout administratives, et les Léningradois sont prudents et méfiants par rapport aux stolicnye ssory (les querelles de la capitale). Chez les jeunes et d'autres interviewés la constitution d'une image négative de Mikulinskij faisait partie. d'une identité formée dans la lutte et dans la participation à la phase de son éviction. Mais chez les gens d'âge moyen, le partage de la même culture que Mikulinskij les empêchait d'être plus nets. Mikulinskij avait néanmoins favorisé l'agrandissement de l'IIET par l'ouverture d'un nouveau département de naukovedenie, dirigé par luimême, dans lequel il avait embauché beaucoup de nouveaux collaborateurs. Ce fait conditionne le jugement porté sur lui, surtout parmi ceux qui l~i doivent un changement dans leur vie [OB6c]. Directeur à partir de 1973, il commença par poursuivre la politique d'asile de Kedrov16. Mais il a intégré aussi un nombre considérable de cadres de
16 Un spécialiste du matérialisme historique, par exemplè, expulsé de l'IFAN à cause de la fuite en Israël d'un de ses collaborateurs, est pris par Mikulinskij à l'Institut, non sans risque. (Shlapentokh, pg. 67; G6e, E4b). Ce chercheur a refusé de me parler de son passage de l'IFAN à l'IIET, sinon avec cette phrase sybilline: «C'est comme ça qu'on est pris dans la vie» [SP].

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formation str:ictement scientifique, politiquement fiables et ayant une dette personnelle envers lui. Ces cadres nouveaux étaient porteurs d'une culture qui avait pour objectifs des travaux utilisables dans la politique de la science. Des cadres liés au côté "appliqué" de la na ukovedenie . Mais le projet de naukovedenie ne parviendra jamais à se concrétiser. Dès son arrivée à la direction de l'IIET, Mikulinskij n'aide plus son développement et essaie de l' enterrer17. La naukovedenie était fragile parce qu'elle ne pouvait pas accéder aux statistiques sur la science (en partie inexistantes), elle n'osait jamais toucher aux grandes questions que l'existence de la science pose. En particulier, toute contextualisation de la science était refoulée18. Une sorte de diplomatie scientifique empêchait de toucher à la philosophie des sciences et à l'idéologie marxiste-léniniste, de se contaminer par les instruments offerts par la sociologie (questionnaires, données statistiques fiables...). Toutes ces contraintes amèneront cette nouvelle discipline à l'atrophie. Le projet "naukovedenie" a été déficitaire par son leadership aussi. Mikulinskij, en effet, bien qu'il ait inventé le mot naukovedenie [OB6d], n'a jamais été un vrai leader scientifique: il a réitéré sans cesse le projet initial, exposé dans un article de Voprosy filosofii en 1966, mais n'a jamais mené des recherches fondant scientifiquement la discipline19. Il a reçu la tutelle de ce champ disciplinaire, probablement du pouvoir politique lui-même. Comme un "gouverneur général" il en a surtout gouverné la nqrmalisation. La naukovedenie, enfin, n'a rien produit d'important; mais elle a pourtant légitimé l'existence d'un espace de recherche empirique sur la science. A ces problèmes généraux s'en rajoutaient d'autres liés à la formation et à l'orientation diverse parmi les naukoved. D'un côté, se trouvaient les chercheurs travaillant sur des recherches avec un but d'application de leurs résultats. De l'autre, il y avait des chercheurs qui développaient plutôt des recherches théoriques et "méthodologiques". Dès les années 1970 les différentes orientations présentes parmi les chercheurs utilisèrent le projet naukovedenie chacun à sa façon. Bien que toutes se réclamaient de la naukovedenie, elles appartenaient à des projets
17 «fi a compris le danger de la naukovedenie et il a essayé de s'en débarrasser» [G4b], «Quand il était possible, il a développé la naukovedenie, après il est devenu directeur et tout ça est fini» [N8t]. 18 Forman 1990, p.4. 19 Mikulinskij/Rodnyj 1966, pp. 25-38.

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autonomes. Il s'agissait de: - la scientométrie (naukometrija), l'étude des régularités scientifiques mesurables par le biais de paramètres quantitatifs et statistiques;

- la

psychologie sociologiques;

de l'activité

de recherche,

qui. utilisait

aussi des méthodes

- la sociologie de la science, ici développée comme étude des réseaux de relations informelles (Djumenton), ou des critères d'évaluation de la science (Tatarinov), mais dont les productions sont le plus souvent spéculatives ou dirigées à l'étude de la sociologie des sciences américaine et occidentale;
- les
recherches systémiques qui ont proposé un cadre théorique de référence

autre que le marxisme-léninisme, c'est-à-dire la théorie générale des systèmes. A la fin des années 1970 le département pour .la science du CC et le Comité d'Etat pour la Science et la technique (équivalent d'un ministère de la Science, GKNT), ont commencé à retirer leur soutien à la naukovedenie. Le GKNT a commencé à investir dans les recherches systémiques, en développant un Institut séparé. La naissance de l'Institut de recherches systémiques en 1976 a été à l'origine du déplacement d'un laboratoire entier de }'IIET vers cette nouvelle structure20. Les rapports entre Mikulinskij et les membres de ce laboratoire n'étaient pas bons, ce qui a favorisé, en 1978, la perte du Laboratoire des problèmes philosophiques et sociologiques des recherches systémiques [J47b-c-d-e, M8c-e, 02, 03, 023a]. Selon les récits, le CC demanda à Mikulinskij de ramener la naukovedenie à de plus justes proportions [G4c]. Ce sera à Semën Romanovic de s'en charger21. A partir de 1982, il ne publie plus le recueil annuel d'essais, Problemy dejatel'nosti ucënyh i naucnyh kollektivov [Problèmes de l'activité des savants et des collectifs scientifiques]. La faillite de la naukovedenie et les problèmes qu'elle a créés, son manque de résultats utiles au pouvoir et le fait qu'elle a suivi davantage un cours autonome, agace le "gouverneur général". Il affirmait, en 1979:
20 «TIslui (à Gvisiani) ont donné un Institut, il l'a organisé, et par rapport à cette affaire Mikulinskij lui a remis un laboratoire, à l'Institut de recherches systémiques» [J47b-c]. D. Gvisiani, membre de la nomenklatura, a été élu président du GKNT (i.e. Ministre de la Science) dans la période d'expansion de la naukovedenie et, ensuite, directeur de l'Institut de Recherches Systémiques (IS!). 21 En 1979, il essaya de se défaire du département de naukovedenie au sein de l'IIET, en renonçant à sa direction et en essayant d'en réduire la dimension et les projets [G4d].

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"(...)jusqu'à maintenant [la naukovedenie] s'est occupée, dans des conditions suffisamment privilégiées, des recherches sur la science fondamentale. (...)[Mais] on exige de notre part un cadre systématique pour le développement de la science et ses conséquences socio-économiques, et non seulement la description de ses fragments, même s'ils sont intéressants22.

Dans cè texte, le dernier consacré à une politique de développement de la discipline, il rappelait aux chercheurs que la formation de la "science de la science" avait permis la naissance de la sociologie de la science, de l'économie de la science, de la psychologie de l'activité scientifique, etc., et donc était à l'origine de l'existence de leurs postes de travail et de leurs activités de recherche23. En fait, sous le couvert de la naukovedenie, toutes ces disciplines avaient pris, notamment pendant les années 1970, des contours définis et, parfois, une certaine autonomie. Mais il y avait un prix à payer. Comme un père déçu, Mikulinskij écrivait:
"[Sans la possibilité de I ' appliquer] la naukovedenie risque de se transformer pour une bonne part en un jeu intellectuel vide. (...) Jusqu'aujourd'hui nous n'avons pas fait grand chose pour contribuer au perfectionnement de la planification, de l' organisaton et de la gestion de l'activité scientifique, pour l'augmentation de son efficacité,,24.

Dans un langage codé, Mikulinskij parlait des dangers qui venaient "d'en haut" sur la discipline, en disant que son existence tenait, soit à des motifs théoriques (la science étant un "ensemble organique" que l'on ne peut étudier que par une approche multidiscipIinaire), soit à des motifs "méthodologiques", en tant que prémisse méthodologique principale pour des études particulières25. Mikulinskij commence à se consacrer, lui, uniquement à l'histoire des sciences. Il travaille ainsi à l'opération du lancement de la pensée de Vernadskij pendant les années de la perestrojka26. Mais le projet de destruction de la naukovedenie ne se réalisera pas. Peu après l'élection de Mihail Gorbacëv au secrétariat général (11 mars 1985),
22 Mikulinskij et al. (éds.) 1979, p. 9. 23 Ibid., pp.6-7. 24 Ibid., p.6. 25 Ibid., p.11. Voir aussi [N8f, G4a-b-d, Q6d]. 26 Cf. Mikulinskij 1988.

Il

au mois de juin 1985 le Conseil scientifique de l'IIET démissionne Semën Romanovic. Le leader de cette révolte a été le vice-directeur de l'Institut, le collaborateur le plus proche de Mikulinskij, Sergej Georgievic Kara-Murza. Cet événement a laissé une trace chez les membres de l'Institut. L'époque des troubles

Comme d'autres cadres de la perestrojka, Kara-Murza avait fait une carrière conventionnelle. Chimiste de formation, ayant des expériences à l'étranger (Cuba), à l'Institut il travaillait dans un laboratoire du département de naukovedenie.
«Kara-Murza était un garçon généralement tranquille et souriant dans le laboratoire d'organisation de la science, et Mikulinskij lui a procuré une carrière rapide; il pensait qu'il serait très docile... très conformiste, quoi. TI l'a fait secrétaire du partbjuro, et après cela il est devenu vice-directeur, et très vite chef de département» [J33a]

Cette personnalisation de l'affrontement entre Mikulinskij et Kara-Murza est toujours présente dans les descriptions collectées. Néanmoins, il y a bien des faits qui échappent à ce schéma: des témoignages du malaise présent dans l'Institut, la fronde des "philosophes", qui étaient minoritaires mais constituaient à eux seuls le prestige de l'IIET auprès de l' intelligencija, le sentiment de la jeunesse d'être laissées de côté. Mais les deux faits qui ont été cités comme explosifs pour la situation ont été la mort de Kedrov et le contraste entre Mikulinskij et Kara-Murza, qui a été le premier conflit à exploser. L'affrontement entre le vice-directeur et le directeur est né d'un désaccord sur la gestion de l'IIET. Kara-Murza avait remarqué des infractions et "un mauvais air" dans la direction [J33c]. Il essaya d'ouvrir un débat sur le "style de directi<?n,,27.En fait K¥a-Murza représentait la naukovedenie liée à la recherche empirique, qui refusait la production de "justifications pseudo-scientifiques" au service de la politique gouvernementale de la science. Son projet. était plus en accord avec les changements politiques qui étaient dans l'air. Le conflit sortit des chambres de la direction et passa aux assemblées, où les "philosophes", privés de leader après la mort de Kedrov, se retrouvaient
27 Euphémisme soviétique indiquant surtout le type de politique menée par la directi on.

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naturellement aux côtés du vice-directeur [M9c]. La réaction de Mikulinskij a été celle des "chefs" dans le monde qui venait de finir: il exige la démission de Kara-Murza de l'Institut [SP]. La vie de l'Institut se transforma en juin 1985 en une assemblée ,permanente. Le souvenir de la mise en scène, publique pour la première fois, des conflits de la vie de cette communauté est fort, tant, dans les récits des membres, que dans l"'assembléarisme" de l'IIET dans les années suivantes28. Dans les assemblées intervenaient «10-15 philosophes contre Mikulinskij d'un côté et les défenseurs du chef de l'autre» [J34c]. Mais, quoique l'atmosphère soit devenue "amusante" pour eux, les jeunes intervenaient rarement, car «mon poids était tout petit» dit [J33f-g]:
«Intervenir critiquement contre Mikulinskij, oh c'était... c'était psychologiquement très lourd. C'était inaccoutumé, c'était terrible. C'était un coup! L'atmosphère... la salle n'était pas prête» [J34a].

Dans les récits, les deux parties sont définies comme droite, les mikulinskiens, et gauche, les opposants. Mais on trouve dans un milieu de gauche des opposants à Kara-Murza [Q7b, G6d], surtout parmi les chercheurs de son âge, et engagés dans la naukovedenie. Le conflit sort des murs de l'Institut à fce moment-là. A la place des organismes. prévus par le statut de l' Académie29 c'est le rajkom partii, le comité de quartier du parti, qui s'immisça dans l'affàire sans aucun souci de discrétion [J35a], à la suite d'une zaloba, d'une doléance, qu'il avait reçue de l'nET. Tous les dirigeants impliqués dans le conflit étaient en effet des membres du parti [J35a], et donc tombaient sous sa juridiction3o. Le rajkom étant favorable à la perestrojka, Mikulinskij était exclu de l'Institut et envoyé aux Archives de l'Académie [A18c]. L'Institut n'obtint pas la liberté d'élire son directeur: le Présidium de
28

29 Cf. "Ustav Akademii nauk Sojuza Sovetskih Socialistieeskih Respublik" (Statut de l'Académie des Sciences de l'Union des Républiques Socialistes Soviétiques), art. 69-alinéa 2, in Skrjabin 1975, p.182. 30 Les spécialistes en sciences sociales travaillant à Moscou, et occupant des postes de direction, étaient placés dans la nomenklatura du Comité citadin du parti (gorkom), si leur postes étaient "délicats" d'un point de vue" politique. Sinon, ils allaient dans la nomenklatura des comités de quartier (rajkom) (Cf. Kneen 1984, p.7l).

Cf. les chapitres sur les séminaires et les assemblées.

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l' Académie s'y opposa et les membres de l'IIET eurent l'impression qu'il essayait d'imposer ses candidats [J35i]. Enfin, ce fut au bjuro du Département de philosophie et de droit de l'Académie d'élire les directeurs qui se succédèrent [C 12b]. L'IIET passa par une longue période (printemps 1985-automne 1988) de changement des directeurs et d'assemblées permanentes. En 1985, V.I. Kuznecov est nommé directeur provisoire de l'Institut. C'est un philosophe de la chimie, bien accepté, mais «dans notre sens, [il est un] traditionnaliste, c'est-à-dire marxiste, matérialiste dialectique» [J35e]. La direction de Kuznecov (1985-1987) est évoquée de façon contradictoire, parce que dans cette période le véritable leadership était dans les mains de Kara-Murza, mais aussi comme une période où l'IIET était «sans directeur et, il faut bien le dire, il se portait très bien» [Mge]. Après ces années d'incertitude la direction de l' IIET est confiée à une personne extérieure, le philosophe biélorusse Stëpin (1987-1988). Stëpin est l'un des philosophes de la science les plus connus. Il a toujours travaillé à Minsk et il est considéré comme un progressiste. Voici comment un membre décrit cette période:
«Ensuite est arrivé Stëpin... même s'il nous respectait, tous, il est clair qu'il feignait de ne pas connaître nos contrastes, bien qu'il les connaisse très bien... Cette attitude lui était nécessaire pour obtenir la direction de l'Institut, qui lui aurait valu le titre de membre-correspondant [de l'Académie AM]... Pour obtenir la direction de l'IFAN, il ne suffisait pas d'être doktor, et de venir de Minsk où il n'était que chef de chaire (zavkafedro}): c'est pas ça le rang!... Donc d'abord ils l'ont fait directeur de notre Institut... C'est une situation normale: si quelqu'un veut qu'on lui donne le [titre de] membre-correspondant, il est nommé d'abord directeur d'un petit institut» [M9-MIO].

"Ils" - c'est ici le département pour la science au CC du PCUS, ou mieux l'entourage de Gorbacëv. Le "grand électeur" de Stëpin était probablement I.T. Frolov, alors philosophe-conseiller du gensek [OD3B]. Stëpin a axé son leadership sur la partie philosophique de l'Institut, en négligeant la naukovedenie et l'histoire des sciences. Pendant l'année de son arrivée à Moscou, Stëpin se prépara à l'étape suivante de sa carrière: la direction de l'Institut de philosophie de l'Académie des sciences, où le CC du parti devait le nommer plus tard [J35c]. Quand il reçut cette nomination, il amena avec lui à l'IFAN 80% des collaborateurs des laboratoires philosophiques et il essaya aussi d'amener rue Volhonka, où se trouve

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