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LA DÉCHIRURE CHYPRIOTE

De
289 pages
Aujourd'hui encore l'île de Chypre, divisée depuis 1974, fait naître beaucoup de questions : Comment se positionnent les Chypriotes grecs et les Chypriotes turcs devant la perspective d'une réunification de l'île ? Quelle identité pour les Chypriotes ? L'Union Européenne pourra-t-elle catalyser la réunification de l'île ? Cherchant à aller plus loin que la plupart des études qui évoquent surtout l'avant 1974, l'auteur se consacre essentiellement aux développements récents de la question chypriote dans le contexte plus général de la Méditerranée orientale.
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LA DÉCHIRURE CHYPRIOTE

Collection Histoire et Perspectives Méditerranéennes dirigée par Jean-Paul Chagnollaud
Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours. Dernières parutions
Zoubir CHATTOU, Migrations marocaines en Europe ou le paradoxe des itinéraires, 1998. Boualem BOUROUIBA,Les syndicalistes algériens, 1998. André MICALEFF, Petite histoire de l'Algérie, 1998. Samy HADAD, Algérie, autopsie d'une crise, 1998. Romain DURAND, De Giraud à de Gaulle: Les Corps francs d'Afrique, 1999. Ahmed DAHMANI, L'Algérie à l'épreuve, 1999. Rabah SOUKEHAL, L'écrivain de langue française et les pouvoirs en Algérie, 1999. Henri MSELLATI, Les Juifs d'Algérie sous le régime de Vichy, 1999. Laurent MULLER, Le silence des harkis, 1999. Gilles LAFUENTE, La politique berbère de la France et le nationalisme nouveau, 1999. Mustapha BABA-AHMED, L'Algérie: Diagnostic d'un développement, 1999. Bernard DOUMERC, Venise et l'émirat hafside de Tunis (1231-1535), 1999. Pierre DUMONT, La politique linguistique et culturelle de la France en Turquie, 1999. Moktar LAMAR! - Hildegard SCHÜRINGS,Forces féminines et dynamiques rurales en Tunis ie, 1999. Thomas de SAINTMAURICE, Sahara occidental 1991-1999, 2000. Marianne LEFEVRE, Géopolitique de la Corse. Le modèle républicain en question,2000. Maurice FAIVRE, Les archives inédites de la politique algérienne, 19581962, 2000. Claude LIAUZU, Passeurs de rives, changements d'identité dans le Magreb colonial, 2000. Elisabeth MOUILLEAU, Fonctionnaires de la République et artisans de l'Empire, 2000. André MICALEFF, Il a neigé sur Alger. Paraboles et paradoxes,2000. Jean MONNERET, La phase finale de la guerre d'Algérie, 2000.

Pierre BLANC

LA DÉCHIRURE CHYPRIOTE
Géopolitique d'une île divisée

L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'HarmattanInc.
55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGIDE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALffi

@ L'Harmattan, 2000 ISBN: 2-7384-9354-8

Table des matières
Introduction Première Partie: Les acteurs insulaires
Il La fracture insulaire Géohistoire de Chypre Nord-Sud: un dialogue de sourds III Le Nord écartelé Les lignes du débat
Où sont les sources du développement? La controverse démographique Quelle identité? Vive l'armée turque? 15 15 27 39 40 40 54 63 71 75 75 85 89 89 89 98 102 106 107 118 9

La vie politique
Les acteurs L'impossible alternance 1111Au Sud~ un rêve de réunification Une société consensuelle L'attachement à la souveraineté La quête du territoire Anti -turcs? Vie politique et question nationale
Les acteurs politiques Une alternance sans effet

Deuxième partie:

Chypre

et les acteurs régionaux
125 127 129 129 135 142 159 159 159 162

Il Chypre~ prisonnière des stratégies
Des craintes ottomanes. . . Aux peurs turques Eviter l'encerclement Une marche marine pour la Turquie Le retour des peurs?

III Chypre~ otage du leu politique... A Ankara L'apparition d'une cause nationale Chypre et la vie politiqueturque

A Athènes
Une cause nationale Chypre, au gré des alternances depuis 1974

178 178 180

Troisième partie: Chypre et les acteurs lointains Il Un acteur géostratégique à la retraite Présence britannique à Chypre Présence chypriote en Angleterre Quelle politique à Chypre? III L'Europe., une solution pour Chypre?
Des intérêts très divers Des Chypriotes grecs résolus Une commission européenne intéressée Des Chypriotes turcs partagés Une Turquie réticente L'adhésion sera t-elle possible?
Des obstacles juridiques tranchissables Des obstacles politiques réels

1111Le géant et le nain Retour sur la guerre froide Les espoirs déçus du nouvel ordre international Chypre et ses relais américains Le renouveau du partenariat turco-américain Une offensive diplomatique en échec

199 199 205 210 213 213 214 218 224 227 231 231 236 249 249 252 253 256 258

IV I La Russie., un épouvantail en Méditerranée orientale Business, tourisme et mafia L'affaire des missiles, entre business et géopolitique Des déclarationsrévélatrices... Sur fond de relations particulières Conclusion

263 263 267 267 269
279

6

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INTRODUCTION
Depuis l'intervention turque en 1974, qui a conduit à la séparation des communautés grecque et turque de l'île, l'actualité de Chypre a semblé marquée par le non-événement. Au moins jusqu'au milieu des années quatre-vingt-dix, on aurait pu être tenté, à l'instar de François Fukuyama, d'annoncer la fin de l'histoire en cet endroit de la Méditerranée orientale. Malgré son caractère illégal, le maintien des troupes turques depuis 1974 sur environ 40% du territoire septentrional de l'île n'a jamais pu être remis en question. Plus encore, la Turquie a permis en 1983 l'émergence de la République turque de Chypre du Nord (RTCN) comme nouvelle entité politique - toujours non reconnue -aux côtés de la République de Chypre qui n'exerce de fait sa souveraineté qu'au Sud de l'île. Depuis 1995, un certain nombre d'événements, pour le moins contradictoires, semblent toutefois témoigner d'une remise en question de ce statu quo sur cette île divisée. Jamais les rencontres intercommunautaires n'ont mobilisé autant de monde que depuis 1995. Mais dans un même temps, ce regain d'intérêt pour les réunions entre Chypriotes séparés s'est accompagné d'une certaine reprise des tensions sur l'île. Au mois d'août 1996, n'a t'on pas vu deux Chypriotes grecs assassinés dans le no man 's land qui sépare les deux zones chypriotes grecque et turque? Ce surcroît de tension sur l'île a semblé atteindre son paroxysme quand les autorités chypriotes grecques ont annoncé, le 4 janvier 1997, la signature avec la Russie d'un contrat d'achat de missiles sol-air. Cette crise des missiles a eu pour effet de montrer toute l'acuité du conflit chypriote. D'ailleurs, les diplomaties occidentales ont semblé percevoir plus que jamais la gravité de la situation, si l'on mesure leur «prise de conscience» à l'aune de leurs déclarations. En annonçant « la perspective de plus en plus probable d'un conflit sur l'île» l, le ministre des Affaires étrangères britannique de l'époque, Malcolm Rifkind, n'a pas passé sous silence le risque majeur de voir Grecs et Turcs entrer en conflit. Bien avant l'annonce de cette livraison d'armes, le négociateur américain en Bosnie, Richard
1 Dépêche AFP. 10 février 1997. 9

Holbrooke, s'était lui-même inquiété de la situation de l'île, «le plus grand danger actuel pour la sécurité en Europe »2. Avant, mais encore plus pendant et après cette crise des missiles, les diplomaties européenne et américaine ont commencé à rivaliser d'efforts et de déclarations pour parvenir à un règlement du conflit. Dès novembre 1996, le président des Etats-Unis, Bill Clinton, n'a pas hésité à inscrire la question chypriote parmi les priorités de son nouveau mandat en matière de politique étrangère. L'Europe, à la recherche d'une politique étrangère et de sécurité commune (PESC), semble désormais vouloir exercer, elle aussi, une diplomatie active à Chypre. Il est vrai que la question de l'intégration de Chypre dans l'Union européenne ne se trouve pas facilitée par le maintien de la partition de l'île. Ce « retour» de ce conflit sur la scène internationale oblige donc, aujourd'hui, à un réexamen de la situation géopolitique de Chypre. Les développements récents de l'actualité chypriote soulignent une fois de plus que le destin de l'île demeure entre les mains d'une multiplicité d'acteurs, comme cela a toujours été le cas dans l'histoire, du fait de la position stratégique occupée par Chypre en Méditerranée: cette île située à environ 70 kilomètres de la Turquie, à 100 kilomètres de la Syrie et à moins de 350 kilomètres de l'Égypte, revêt un intérêt stratégique majeur qu'Elisée Reclus exprimait bien au siècle dernier: « embossée comme un vaisseau à l'entrée d'une baie, elle commande à la fois les côtes de l'Anatolie et celles de la Syrie et sa proue se dirige précisément vers le point vital de l'Asie Antérieure, c'est-à-dire vers le grand coude de l'Euphrate, centre de convergence de toutes les routes entre la mer Noire et le golfe Persique, l'Ararat et le Liban.»3 L'île, pourtant appelée la bienheureuse (Makaria), a ainsi payé un lourd tribut au privilège de sa position stratégique en Méditerranée orientale. En écrivant qu'il vaut mieux pour Chypre s'en tenir à la poésie qu'à l'histoire, Chateaubriand soulignait le caractère mouvementé de l'histoire de l'île: après avoir été peuplée, à l'âge du bronze, par les Mycéniens puis par les Achéens, cette île, sise au carrefour de trois continents et de plusieurs civilisations, a été au cours de notre ère, successivement occupée, totalement ou en partie, par les Byzantins, les Arabes, les Croisés, les Vénitiens, avant
2 Déclaration faite en mai 1996 . 3 ln Nouvelle Géographie Universelle,

Tome IX, 1884, p.667. 10

d'être intégrée en 1571 à l'empire ottoman. A la fin du XIXeme siècle, les rivalités russo-turques - qui constituent l'un des aspects majeurs de la question d'Orient - ont obligé le Sultan à céder l'île aux Anglais en 1878, en échange du soutien militaire accordé à Istanbul par la couronne britannique. La question chypriote, telle qu'on l'entend aujourd'hui, prend naissance au moment de ce basculement de l'île dans l'Empire britannique, avant de connaître plusieurs paroxysmes dont les heurts intercommunautaires de 1958 et de 1964 puis l'intervention turque en 1974 qui a séparé (définitivement?) les populations chypriotes. Bien sûr, comme dans beaucoup de conflits de la deuxième moitié du siècle, le « paradigme de la guerre froide» 4 est parfaitement opératoire pour expliquer cette partition: les complicités américaines, dont ont profité les Turcs pour réaliser cette opération Attila, ne peuvent se comprendre que dans le contexte d'un affrontement Est-Ouest. Il s'agissait de régler une question qui envenimait les relations gréco-turques et donc menaçait la stabilité du flanc sud-est de l'Otan. Beaucoup de travaux ont été consacrés à l'histoire de Chypre jusqu'à la partition de l'île en 1974. Il apparaît donc opportun de s'intéresser ici aux développements récents, qu'Hélène Carrère d'Encausse appelle le «présent historique », pour décrypter les processus géopolitiques à l'œuvre, aujourd'hui, dans cette région du monde. Et du fait du caractère multiforme de ce conflit, il importe d'opérer des changements d'échelle pour conduire à bien cette analyse. Ainsi, dans une première partie nous aborderons l'analyse des protagonistes essentiels du conflit, c'est-à-dire les acteurs insulaires: depuis 1974, une ligne de cessez-le-feu maintient un équilibre instable sur l'île et sépare deux communautés qui semblent dériver l'une part rapport à l'autre. Cet éloignement culturel, politique et économique nourrit les peurs mais aussi les frustrations de chacune des deux communautés qui se posent différemment la question de la réunification. Mais l'étude serait trop partielle si nous en restions au simple cadre de l'île. Grecs et Turcs sont des protagonistes essentiels de la question chypriote qui, avec le différend égéen constitue une
4 Terminologie utilisée par Samuel Huntington dans son ouvrage: le choc des civilisations. Editions Odile Jacob, 1996. Il

véritable pomme de discorde dans leurs relations. Ainsi, dans la deuxième partie, nous opérerons un premier changement d'échelle pour analyser l'implication de ces acteurs incontournables du conflit insulaire. La compréhension des processus géopolitiques en cours à Chypre suppose enfin l'analyse du rôle des «acteurs lointains»: bien entendu, nous évoquerons ici l'implication du Royaume-Uni, cet «acteur géostratégique à la retraite »5qui, en tant qu'ancien pouvoir colonial à Chypre, est un pays garant de la constitution de l'île où il possède encore deux bases militaires. Mais en dépit de ces prérogatives britanniques, le rôle joué actuellement dans la question chypriote par le Royaume-Uni est relativement modeste et de plus en plus soluble dans l'action menée par l'Union européenne. Une attention particulière sera d'ailleurs accordée au rôle joué par celleci, car en acceptant d'ouvrir des négociations sur l'adhésion de la République de Chypre, l'Union européenne peut aussi bien accélérer la réunification de l'île que consacrer sa partition définitive. Si les deux principaux acteurs de la guerre froide -USA et URSSont été assez présents dans le conflit insulaire, même s'il s'agissait d'une implication indirecte, il apparaît qu'ils effectuent un retour remarqué sur la scène chypriote: les Etats-Unis se sont engagés depuis 1996 dans une action diplomatique sans précédent pour essayer de « stabiliser» l'île de Chypre. Si la diplomatie révèle des intentions géopolitiques, il faudra tenter de les décrypter. La Russie, quant à elle, dont la présence est évidente dans le Sud de Chypre, à la fois sur les plans économique et militaire, mérite que nous analysions ses desseins géopolitiques dans la région. C'est sans doute le renforcement des liens de Moscou et de Nicosie (contre la Turquie ?) qui fait dire à Samuel Hungtington que Chypre tend à accréditer, dans cette région du monde, le caractère opératoire de ce qu'il nomme le «paradigme civilisationnel ». La «frontière» insulaire est ainsi, selon lui, une «ligne de faille entre deux civilisations, l'Islam et l'Orthodoxie ».6Que cette représentation soit pertinente ou non, il est de toute façon évident que l'accroissement de la présence russe dans cette région peut avoir des conséquences sur les calculs géopolitiques de la Turquie, en particulier à Chypre.

C'est ainsi que Zbigniew Brzezinski nomme le Royaume-Uni. ln Le grand échiquier, l'Amérique et le reste du monde. Bayard Éditions,1997.p.71 6 Voir l'interview de Samuel Hungtington dans le Monde du 18 novembre 1997. 12

5

PREMIERE PARTIE

LES ACTEURS INSULAIRES

« Ce qui tourmente les hommes, ce n'est pas la réalité, mais les opinions qu'ils en ont.» Epictète, manuel.

« C'est en profondeur que les distances se raccourcissent .»
Paul Ricoeur.

Chapitre 1 : La Fracture insulaire

Géohistoire de Chypre
La séparation des deux communautés insulaires en 1974 est le résultat d'un lent processus, entamé avant même que Chypre n'obtienne son indépendance en 1960. La relecture de l'histoire de Chypre tend à prouver que les tensions intercommunautaires émergent surtout après le basculement de l'île en 1878 dans l'empire britannique. Des éléments montrent, en effet, qu'à l'époque ottomane (1571-1878), une certaine harmonie régnait entre les deux communautés dont le poids démographique était différent. lOutre l'existence d'une culture traditionnelle commune, Richard. A. Patrick voit dans le nombre de villages mixtes, qui est de 346 en 1891, l'un des signes des bonnes relations intercommunautaires2. Les membres des deux communautés partageaient le plus souvent les mêmes conditions de vie, les uns et les autres étant pour la plupart des paysans et des petits artisans souvent très pauvres. Ainsi, aucune communauté ne semblait enviée par l'autre, parce qu'aucune d'elles n'était réellement privilégiée. Bien entendu, certains groupes étaient avantagés (propriétaires fonciers, administrateurs civils, collecteurs d'impôts...), mais à l'exception du clergé orthodoxe, leurs prérogatives ne semblaient en rien liées à leur appartenance religieuse. Ainsi, la plupart des tensions sur l'île émanaient plus de la hiérarchisation sociale que d'une quelconque rivalité intercommunautaire. Un certain nombre de révoltes soulignent d'ailleurs le partage par les deux communautés de luttes communes: en 1765, une grande révolte contre le gouverneur Osman, accusé d'alourdir nettement les taxes, associa musulmans et chrétiens qui tuèrent le représentant ottoman. En 1804, une insurrection paysanne
1 D'après le recensement opéré par l'empire ottoman en 1841, les Musulmans vivant sur l'île représentaient 29% de la population. ln Halil Inalcik : a note on the population of Cyprus, Perceptions, 1997, p.24. D'après Jean-François Drevet, cette proportion est tombée à 24,42% en 1881, in Chypre, île extrême. 2 In Political geography and the cyprus conflict 1963-1971, University of Waterloo, 1976p.12. 15

éclata pour les mêmes raisons. En 1830, l'Archevêque de l'île fut obligé de se réfugier dans le palais du gouverneur ottoman, pour se protéger contre les manifestants des deux communautés, furieux du fardeau fiscal qui pesait sur eux. Si ces révoltes traduisent un certain état des relations intercommunautaires, un autre élément tend également à souligner le caractère favorable des liens qui unissent chrétiens et musulmans de Chypre: l'existence de conseils dans les villages, où les membres étaient élus à partir de listes conçues sans distinction de religion, atteste la bonne qualité des relations intercommunautaires3. Toutefois, malgré l'entrelacs des propriétés et le partage des activités dans les villages, il apparaît hasardeux de dire que l'intégration sociale des deux communautés était pleinement réalisée, les mariages mixtes étant assez rares dans la société chypriote. A la fin de l'occupation ottomane, c'est-à-dire dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, une différenciation sociale selon des critères religieux tend toutefois à s'opérer. Les Européens intéressés désormais par la position géographique de l'île s'appuient sur la communauté chrétienne de Chypre pour développer le commerce avec la Syrie. Une partie importante de la population orthodoxe de l'île change ainsi de statut social en devenant commerçante, ce changement de statut préparant le lit du nationalisme grec dans l'île.4 Un certain consensus semble régner entre historiens pour affirmer que la bonne qualité des relations entre les communautés de l'île tend à se dégrader surtout avec l'arrivée des Britanniques en 1878. De fait, sans pour autant imputer totalement aux Britanniques la responsabilité de la discorde insulaire qui a sa propre dynamique interne, ceux-ci semblent effectivement s'ingénier très vite, et particulièrement à partir de 1950, à saper les bases d'une vie intercommunautaire jusqu'alors sans tension apparente. La fameuse règle du divide and rule, utilisée par les Britanniques en d'autres endroits de l'empire, va être appliquée de façon de plus en plus systématique sur l'île. La première de ces applications consiste peutêtre à la mise en place dès 1882 d'un conseil législatif, dont les
3 D'après Hakan Yavuz: the evolution of ethno-nationalism in cyprus under the ottoman and british systems. In the Cyprus review, 1994, p.57 à 79. 4 Hakan Yavuz, ibid, p.65. 16

prérogatives sont limitées, avec des représentations proportionnelles pour chacune des communautés. Même si la création d'une telle instance part peut-être d'une bonne intention - celle d'intéresser les Chypriotes aux affaires de l'île-, elle contribue à l'institutionnalisation des différences ethno-religieuses; des différences qui sont également soulignées par la mise en place d'un système scolaire séparé, avec des écoles en langue grecque et des écoles en langue turque. Comme le souligne Jeannette Choisi, « dans ce système scolaire où l'enseignement était séparé selon une ligne ethnique, les enseignants recrutés ainsi que le matériel scolaire venaient de Grèce et de Turquie. Les Britanniques faisaient cela dans le but d'approfondir la séparation entre les deux communautés pour consolider leur propre position ».5 L'utilisation de plus en plus manifeste, avec le temps, de la règle du divide ut regnes est destinée à contrecarrer les velléités indépendantistes des Chypriotes grecs qui veulent rattacher l'île à la Grèce. La communauté orthodoxe de l'île qui était restée assez à l'écart de la guerre d'indépendance grecque, se représente plus que jamais son territoire comme un fragment de l'espace hellénique qui doit revenir dans l'orbite politique d'Athènes. Ce rattachement (Enosis) est d'autant plus légitime aux yeux de la communauté orthodoxe de l'île, qu'il achève la construction territoriale de la Grèce et consacre son appartenance à la nation grecque. L'émergence de cette représentation, porteuse de revendications irrédentistes, trouve en fait dans la présence britannique une partie de son explication: Les Chypriotes grecs ne supportent pas d'être exclus du fonctionnement administratif de l'île alors que, avec le développement du commerce entamé dès la fin du XIXème siècle, ils sont entrés dans un processus d'accumulation capitaliste (facilité, il est vrai, par les travaux d'infrastructures britanniques). La participation à l'assemblée législative, qui n'avait en fait qu'un rôle consultatif, n'était pas perçue, notamment par les secteurs économiques de la communauté orthodoxe, comme un moyen suffisant de prendre en main les destinées de l'île. La réforme de 1925 ne change rien à cela, puisqu'elle ne fait qu'augmenter le nombre des représentants sans accroître pour autant leurs pouvoirs.

5 In The Cyprus review: the greek legitimisation, printemps 1995, p. 57.

cypriot

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Cette impression d'être exclus du processus décisionnel se double chez les Chypriotes grecs d'un mécontentement qui émane de la politique fiscale britannique. En effet, les Chypriotes doivent acquitter à la puissance coloniale un impôt, ressenti d'autant plus injustement qu'à partir de 1931, il est destiné au remboursement des emprunts contractés par le Sultan auprès des Britanniques. L'Eglise orthodoxe est un amplificateur des revendications irrédentistes d'une communauté qui lui est très attachée. Elle voit dans ce combat Enosiste un moyen efficace de se défaire de la présence des Britanniques, dont la volonté de sécularisation du fonctionnement de l'île est patente dès 1908, c'est-à-dire au moment où la cyprus law impose que l'élection de l'Archevêque de l'île soit contrôlée par les autorités britanniques. Mais c'est surtout à la fin des années vingt que cette volonté de limitation des pouvoirs de l'Eglise est la plus manifeste. En 1933 par exemple, le pouvoir colonial décide de supprimer la tutelle de l'Eglise sur l'enseignement primaire. Devant la réaction violente de l'Eglise, le pouvoir colonial se résout d'ailleurs à éviter une extension de cette mesure à l'enseignement secondaire. Après la deuxième guerre mondiale, l'Eglise redouble d'efforts dans son combat pour le rattachement de l'île à la Grèce, mais ses motivations ont très nettement changé de nature. Elle y voit en effet un moyen d'endiguer la progression du parti communiste chypriote (AKEL). La relance du combat Enosiste au lendemain des élections municipales de 1943,qui ont vu l'AKEL gagner les villes de Limassol et de Famagouste, a alors pour effet de placer ce parti en très mauvaise posture, dans la mesure où l'idée nationaliste, de plus en plus partagée par la population, contredit ses tendances intemationalistes. Le rêve d'Enosis est, au début des années cinquante, bien ancré dans l'esprit des Chypriotes grecs. Les Anglais en prennent surtout conscience dès janvier 1950. En effet, à ce moment-là, un référendum organisé à l'initiative de l'Eglise orthodoxe révèle que 96% des Chypriotes grecs souhaitent l'union de l'île avec la Grèce. Les craintes britanniques se confirment très rapidement, après l'élection, la même année, de Mgr Makarios III comme nouvel Archevêque de l'île. Cet homme né en 1913 dans le village de Ano Panayia, situé dans le district de Paphos, va très vite marquer I'histoire de Chypre de son empreinte. Entré au célèbre monastère 18

de Kykko dès l'âge de treize ans, Michaël Kykkotis - c'est son nom de moine - est vite repéré pour sa vivacité intellectuelle. Cette intelligence lui vaut d'être envoyé plus tard, pour parfaire sa formation, à Athènes puis à l'Université de Boston, ce qui constitue à l'époque un fait rarissime pour un religieux orthodoxe originaire de Chypre. Pour son biographe P.N. Vanezis, ce séjour américain n'est sans doute pas étranger au cheminement politique de Makarios: «Paradoxalement, le plus grand impact que l'Amérique a eu sur Makarios était d'ordre politique. Après tout, il était sur la terre de la révolution américaine menée contre le colonialisme britannique. Il a été impressionné par l'attachement des Américains à l'indépendance et à la liberté, ainsi que par la force de leur sentiment national. D'autre part, il a été en relation avec les cercles greco-américains et c'est à leur contact que ses sentiments concernant l'avenir de Chypre se sont clarifiés.!...) C'est donc son expérience aux Etats-Unis, plus que celle d'Athènes qui a suscité en lui la plus profonde émotion à la vue du drapeau grec et qui fit de lui un artisan de l'Enosis. »6En effet, à peine consacré ethnarque de l'île, il met son sens très prononcé de la rhétorique ainsi que son esprit madré -que d'aucuns ont pu assimiler à une sorte de duplicité toute byzantine7- au service du combat anticolonialiste et de l'unification avec la Grèce; un combat qui reste très pacifique jusqu'en 1955. Face à une revendication irrédentiste qui ne les prend guère en considération, les Chypriotes turcs sont de plus en plus inquiets car ils entrevoient la perspective d'être dilués dans l'espace hellénique. Cette perspective est d'autant moins bien ressentie que le Kémalisme véhicule chez certains Chypriotes turcs le sentiment de plus en plus affirmé d'une appartenance à la nation turque. Déjà en 1928, un rapport confidentiel du gouverneur de Chypre adressé au Colonial office notait: « des signes d'un mouvement déterminé, soutenu sinon dirigé par des agences étrangères, en faveur d'une introduction à Chypre de réformes récemment mises en place en Turquie, apparaissent à l 'heure actuelle. »8 Cette peur de l'unification de Chypre à la Grèce, qui habite plus ou moins la communauté musulmane, est bien entendu amplifiée par
6

In Makarios: life and leadership, Londres, Abelard-Schuman, 1979, p.25 7 C'est particulièrement le cas dans la presse britannique de l'époque. 8 Cité par Niyazi Kizilyurek :from Traditionalism to nationalism and beyond, The Cyprus review, 1993, p.61. 19

les Anglais qui ont beau jeu de présenter l'Enosis comme un combat dirigé contre la communauté turque de l'île. La méthode du divide and rule est à l' œuvre et a pour but, bien entendu, le maintien de la présence coloniale anglaise. Faut-il voir l'application de cette méthode dans le recrutement par les Anglais de Chypriotes turcs dans la police? Toujours est-il que quand l'EOKA (Ethniki Organosis Kyprion Agôniston, organisation nationale des combattants chypriotes) dirigée par George Grivas lance en 1955 ses premières attaques contre les Britanniques, des policiers chypriotes turcs sont tués. La suspicion entre les deux communautés, apparue au début des années cinquante, se transforme alors en réelle discorde. D'ailleurs, la même année, les Chypriotes turcs commencent à fourbir leurs armes et créent le groupe Volkan dirigé par Rauf Denktash qui deviendra, une décennie plus tard, le leader de la communauté musulmane de l'île. Ce groupe, dont le but est de répondre aux exactions de l'EOKA, évolue très rapidement vers des positions clairement séparatistes et donne naissance dès 1957 au TMT (Türk Mukavemet Teskilâti, organisation de défense turque), un mouvement très largement soutenu par Ankara. A cette époque, les deux communautés, ou tout au moins certains de leurs acteurs, ont donc des représentations opposées de leur avenir politique. Au rêve Enosiste des Chypriotes grecs, les Chypriotes turcs opposent le rêve d'une partition de l'île; un projet que les Turcs et les Chypriotes turcs nomment le Taksim. Le slogan du TMT- la partition ou la mort - est pleinement révélateur d'un projet séparatiste pour Chypre. La violence des incidents en juin 1958, à la suite de l'explosion d'une bombe à l'office de presse turc de Nicosie, révèle l'intensité des sentiments de défiance qui habitent alors les deux communautés. Dépassés par l'escalade de la violence, les Britanniques créent alors une ligne de démarcation entre les quartiers grecs et le quartier turc de Nicosie. C'est le premier signe physique d'une séparation déjà établie dans l'esprit des Chypriotes. Après avoir menacé de se retirer dans leurs bases d'Akrotiri et de Dekhelia tout en partageant l'île entre les mères patries, la Grèce et la Turquie, les Britanniques décident finalement de promouvoir l'indépendance de l'île afin de concilier au mieux les intérêts de tous les protagonistes.

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Les accords de Zurich et de Londres, signés en février 1959, formalisent cette indépendance de l'île en échange de l'établissement définitif des bases britanniques, et fixent les conditions qui l'accompagnent. Notamment, un traité de garantie accompagnant cette indépendance permet aux puissances régionales, la Grèce et la Turquie, mais aussi à l'Angleterre, d'intervenir sur l'île en cas de menace contre l'intégrité du territoire insulaire. Afin de donner un corps institutionnel à cette indépendance, une Constitution est adoptée qui définit, entre autres, l'organisation et les prérogatives des trois pouvoirs chargés d'assurer le bon fonctionnement de la république chypriote. Du fait du caractère binational de la population de l'île, l'organisation de la république se doit de prendre en compte les deux communautés par la mise en place, dans les institutions, de ratios communautaires. Par exemple, le pouvoir exécutif doit être partagé entre un président chypriote grec et un vice-président chypriote turc élus tous les cinq ans, chacun disposant d'un droit de veto, notamment sur les décisions prises dans les domaines des affaires étrangères et de la défense. Les ministres du gouvernement sont à 70% issus de la communauté grecque et à 30% de la communauté turque. Si le pouvoir est organisé avec le souci de prévenir la domination de la communauté la plus nombreuse - c'est-à-dire les Chypriotes grecs -, d'autres secteurs de la vie politique et sociale le sont également dans cette perspective-là. Par exemple, des quotas d'emplois publics sont fixés pour les deux communautés. Ainsi 30% de ces emplois sont réservés aux Chypriotes turcs. Cette Constitution n'est donc unitaire qu'en apparence. Si elle l'est au regard du respect de l'intégrité territoriale qu'elle affirme, elle ne l'est pas au regard de la structure des pouvoirs qu'elle met en place. Force est de constater que l'Etat chypriote est loin de s'apparenter à un véritable Etat-Nation. D'ailleurs, Monseigneur Makarios affirme avec un certain dépit en 1963 que « les accords ont créé un Etat mais non une nation ». Cet Etat « bicommunautaire », dont l'indépendance est finalement proclamée le16 août 1960, est une sorte de mariage non consenti, cette alliance politique étant scellée, en effet, à un moment où les deux communautés paraissent les plus déchirées. L'indépendance de l'île est ainsi accueillie sans enthousiasme par Mgr Makarios ainsi que par la communauté chypriote grecque, qui y voient la réalisation très partielle de leurs aspirations. Les Anglais ont certes abandonné les affaires de l'île -même s'ils 21

continuent d'occuper 3% du territoire - mais le projet d'Enosis n'a pas abouti. Pour Makarios, élu président de l'île dès 1959, cette déception se double d'une crainte. Il doit faire fonctionner un Etat sur des bases peu favorables à sa communauté. Les Chypriotes turcs et leur leader, le docteur Fazil Kütchük qui est devenu le premier vice-président de l'île, voient aussi dans la République de Chypre la ruine de leurs aspirations à la partition. Pour autant, ils semblent surmonter leur déception, au moins provisoirement, car la nouvelle Constitution leur alloue des prérogatives qui dépassent de loin leur poids démographique; notons qu'ils ne représentent alors qu'environ 20% de la population. C'est pour souligner cette distorsion que Jean François Drevet évoque « la dissociation du pays légal et du pays réel ».9 Comme cela était sans doute prévisible, la traduction de la Constitution dans la réalité se révèle vite être une gageure. Un exemple, parmi d'autres, illustre bien cette difficulté: la question de l'établissement d'une armée, dont on connaît l'importance dans l'édification d'une conscience nationale, est très vite la cause d'un différend intercommunautaire. A l'existence d'une armée unique, le vice-président, Fazil Kütchük, préfère plutôt la constitution d'un corps d'armée au sein de chacune des deux communautés insulaires, sous prétexte que les différences de langues et de religions risqueraient d'obérer le bon fonctionnement d'une armée chypriote. Mais cette proposition ne recueille pas l'assentiment du président Makarios. Face à cet impossible fonctionnement d'une Constitution qui désavantage sa communauté, le président Makarios soumet, le 23 novembre 1963, aux trois puissances garantes un projet de réforme du texte fondateur de la République de Chypre. Cette proposition de réforme en treize points a pour but d'unifier le fonctionnement des institutions. Il prévoit notamment la suppression des votes séparés au parlement, la disparition des municipalités séparées et des chambres communautaires. Au plus haut niveau de l'Etat, ces suggestions prévoient notamment l'abolition du droit de veto du président et du vice-président de la République ainsi que l'élection en commun du président et du vice-président de la chambre des représentants.

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ln Chypre, île extrême. Editions Syros, 1991, p.147. 22

Les propositions émanant de la présidence chypriote ne font qu'attiser la discorde intercommunautaire, surtout dans un climat politique insulaire qui est de plus en plus délétère: du côté des Chypriotes grecs plusieurs milices se sont constituées, avec notamment celle d'extrême droite dirigée par Nicos Sampson et celle de gauche dirigée par le docteur Lyssarides, médecin et ami de Mgr Makarios. Du côté des Chypriotes turcs le radicalisme politique est plus unifié; il est incarné par les anciens du TMT qui ont reconstitué la milice d'avant l'indépendance. Dans ce climat d'hostilité, le moindre événement peut déclencher des affrontements armés. C'est ce qui se produit le 21 décembre 1963, à la suite d'un incident intervenu à Nicosie entre des policiers chypriotes grecs et des Chypriotes turcs. Très rapidement l'embrasement de l'île est total et les affrontements, entrecoupés d'accalmies, durent jusqu'en août 1964, c'est-à-dire jusqu'au moment où les casques bleus de l'UNFICYP achèvent leur installation sur l'île. Outre les victimes que font ces affrontements, ces événements ont pour conséquence de faire voler en éclat l'Etat bicommunautaire dont la structure était fondamentalement fragile. Cet échec se traduit par l'abandon par les Chypriotes turcs de leurs responsabilités dans les institutions de la République de Chypre; il est bien évident que c'est l'abandon des instances exécutives, la vice-présidence et les ministères, qui est le plus spectaculaire. A cette sécession politique, s'ajoute la séparation physique des communautés. En effet, au cours de cette crise de 1963-1964, le fait marquant est la création d'enclaves turques sous la férule du TMT, qui a organisé les transferts de populations. Au premier semestre de l'année 1964, les Nations unies estiment le nombre de Chypriotes turcs déplacés à 25 000. Désormais seulement 9 000 musulmans vivent sous le contrôle de la République de Chypre. Environ 100 000 habitants regroupés dans quarante cinq enclaves vivent sous le contrôle d'une administration non reconnue par la République de Chypre qui se donne le nom d'administration provisoire chypriote turque. A l'issue de ces événements dont la portée est très grave, il est intéressant d'analyser les réelles intentions des protagonistes. En particulier, il apparaît important de se demander dans quelle mesure la réforme constitutionnelle souhaitée par Makarios procédait de son 23

réel souci de faire fonctionner un Etat bicommunautaire dont il avait la responsabilité. Un élément de réponse réside dans la révélation le 21 avril 1966 du plan Akritas qui peut effectivement faire douter des intentions affichées de Monseigneur Makarios. Ce plan conçu en 1963 et connu du président chypriote avait pour finalité la réalisation de l'Enosis. Il prévoyait une série de processus en plusieurs phases dont la première était la réforme constitutionnelle en treize points. Celleci, en supprimant le droit de veto des Chypriotes turcs, devait faciliter les marges de manœuvre du gouvernement en vue d'abroger le traité de garantie et donc le droit d'intervention de la Turquie. Ne craignant plus une offensive turque, le gouvernement devait proclamer le droit à l'autodétermination, c'est-à-dire à l'Enosis dans l'esprit de ses rédacteurs dont l'identité n'a jamais été clairement dévoilée. Nous pouvons également nous interroger sur les intentions des Chypriotes turcs. Il apparaît en fait, bel et bien, que les dirigeants de la communauté musulmane de l'île attendaient cette réforme pour réaliser leur projet séparatiste: après les incidents de décembre 1963, un document signé par Denktash et Kütchük a été retrouvé dans le coffre-fort du vice-président. Ce document, daté du 14 septembre 1963, envisageait la perspective d'une réforme constitutionnelle initiée par les Chypriotes grecs, et l'évoquait comme un prétexte à utiliser pour proclamer unilatéralement un gouvernement chypriote turc. Ce plan prévoyait également la reconnaissance par Ankara du nouveau gouvernement chypriote turc, suivie d'une intervention militaire turque. Cette intervention s'est avérée finalement impossible du fait, comme nous le verrons plus loin, de l'avertissement lancé par le président américain Johnson en direction de la Turquie. Ce plan cosigné par Denktash et Kütchük révèle que les Chypriotes turcs se préparaient à l'affrontement. L'attitude de blocage systématique préconisée par Rauf Denktash, dans la mise en place de la constitution, était à l'évidence un moyen d'accélérer la venue des réformes constitutionnelles, et donc de précipiter l'avènement de la partition. L'existence de l'Etat chypriote, tel qu'il a été défini par les textes fondateurs, n'a donc duré que trois années et n'a masqué que provisoirement l'incompatibilité des projets politiques des deux 24

communautés. Finalement, cet Etat bicommunautaire a été désagrégé parce qu'en termes Weberiens « l'éthique de conviction» des dirigeants a été préférée à « l'éthique de responsabilité ». Les rêves d'Enosis et de Taksim ont finalement eu raison d'un Etat bicommunautaire perçu par les deux communautés comme un compromis dilatoire. Mais si l'Etat bicommunautaire est mort, aucune des deux communautés n'a réellement obtenu ce qu'elle voulait: ni l'Enosis pour les Chypriotes grecs, ni le Taksim pour les Chypriotes turcs. Pendant plusieurs années, la situation politique sur l'île n'évolue pratiquement pas, malgré la considérable activité déployée par Makarios au sein de l'ONU, où il jouit du soutien des pays nonalignés. Le séparatisme a donc tendance à s'ancrer dans les esprits des Chypriotes turcs, aidé en cela par la paupérisation des enclaves qui ne les pousse pas à négocier avec les Chypriotes grecs jugés responsables de leur mauvaise condition. Le remplacement en 1968 de Kütchük par Denktash à la tête de la communauté chypriote turque ne facilite pas le dialogue intercommunautaire, étant donné son inféodation beaucoup plus manifeste à la Turquie. L'arrivée au pouvoir en 1967 à Athènes d'une junte militaire modifie les relations entre Nicosie et la capitale grecque. Makarios, qui s'est quelque peu éloigné de l'idée d'Enosis, semble s'en distancier encore plus avec ce changement politique. De leur côté, les militaires grecs ne se satisfont pas de la présence d'un président qui les défie et qui est soutenu par le parti communiste local, l'AKEL. Entre Makarios et la junte d'Athènes, on a désormais opposition de deux représentations du devenir politique de l'île. La junte conçoit l'île comme un morceau de territoire hellénique qui doit passer sous la souveraineté d'Athènes. A défaut de pouvoir réaliser l'Enosis dans les conditions du moment, Makarios apparaît vouloir assumer pleinement l'existence d'un Etat chypriote largement soutenu sur la scène internationale. En 1969, Athènes, agacée par l'attitude distante de Makarios tente de semer le désordre à Chypre en créant un parti d'extrême droite, le front national. En 1971, George Grivas, ancien dirigeant de l'EOKA qui a été expulsé en 1967 suite à des incidents sur l'île, y revient clandestinement avec l'appui des colonels. A peine arrivé à Chypre, il appelle au renversement du gouvernement en réaffirmant sa vision Enosiste et crée l'EOKA-B. 25

La haine qu'expriment les colonels envers Makarios révèle toute sa profondeur en 1972, quand ceux-ci s'opposent officiellement à l'armement par la Tchécoslovaquie de la garde personnelle du Président Chypriote. Les sommations d'Athènes traduisent bien le désir qu'ont les militaires de désarmer Makarios afin de faciliter son exécution. Le 2 juillet 1974, celui-ci demande au gouvernement d'Athènes de rapatrier les officiers grecs qui se trouvent à Chypre, et exige l'arrêt des activités subversives menées par l'EOKA-B. La junte grecque feint d'ignorer l'injonction de Makarios, et déclenche dès le 5 juillet 1974 l'opération - cyniquement appelée Aphrodite - en bombardant le palais présidentiel. La radio chypriote annonce faussement la mort du président qui s'est en réalité réfugié dans la base britannique d' Akrotiri avant de partir pour l'Angleterre, et déclare la constitution d'un « gouvernement provisoire» dirigé par Nicos Sampson. Les forces de police et; les partisans de Makarios cherchent à résister à la garde nationale qui a porté Sampson au pouvoir, la présence de nombreux officiers grecs au sein de celle-ci ayant facilité son inféodation à Athènes. Les Turcs profitent de cette occasion rêvée qui leur est donnée d'intervenir sur l'île, en sachant que le débarquement est à la fois légal et légitime. Le traité de garantie de 1960 donne un droit d'intervention pour rétablir le statu quo. D'autre part, le discrédit qui pèse sur la junte militaire grecque légitime fortement l'entrée en action de la Turquie. Le gouvernement turc prend l'initiative d'une intervention massive en faisant débarquer le 20 juillet 10000 soldats à l'ouest de Kyrénia. Le 22 juillet, un cessez-le-feu est imposé par les Nations unies. Les Turcs contrôlent alors 5% du territoire. Le même jour, la junte grecque se retire du pouvoir, en provoquant du même coup le départ du gouvernement fantoche établi à Nicosie. Dès le 25 juillet, des négociations s'engagent à Genève entre les ministres des affaires étrangères des puissances garantes (Angleterre, Turquie, Grèce). Elles aboutissent à une déclaration commune qui n'oblige pas la Turquie à un retrait militaire. Le 8 août s'ouvre une deuxième conférence, toujours à Genève. Alors que les Chypriotes grecs demandent le retour aux textes constitutionnels, les Chypriotes turcs souhaitent la mise en place d'une fédération composée de deux Etats souverains administrant les deux communautés séparées. Cette proposition ne recueille pas l'assentiment immédiat de Glafcos Clérides, le Président intérimaire, qui veut alors en référer à son 26

gouvernement. Devant les atermoiements des Chypriotes grecs, la Turquie reprend alors l'offensive à partir du 14 août au matin. Le 16 août, après deux journées d'offensive, elle accepte le cessez-le-feu. Elle occupe alors 37% du territoire et en chasse une grande partie de la population non turque. Pendant l'intervention et dans les mois qui suivent, 194000 Chypriotes grecs sont ainsi déplacés vers le Sud de l'île, tandis que 37000 à 45000 Turcs rallient le Nord.

Nord-Sud :un dialo2ue de sourds Vingt-cinq ans après les événements de 1974, la présence du no man's land sur le territoire de Chypre traduit la succession des échecs lors des nombreux cycles de négociations organisés, pour la plupart, avec le soutien de l'ONU, dont la médiation a en réalité commencé bien avant l'intervention des troupes turques sur l'île. L'entrée en matière de l'organisation internationale date en effet de 1964. Cette année-là, les Britanniques ont décidé de porter le débat chypriote devant les Nations Unies, dont le conseil de sécurité adopte le plan Thant prévoyant la mise en place d'une «force de paix» baptisée Unficyp. Il n'apparaît pas opportun ici de développer les tentatives de conciliations opérées par l'ONU entre 1964 et 1974, aucune n'ayant réellement amélioré les relations intercommunautaires sur l'île, sauf celles qui se situent dans les années 1968-1970 et qui se traduisent par le retour de certains Chypriotes turcs enclavés dans la zone administrée par la République de Chypre. Depuis 1974, c'est-à-dire l'année où la tragédie chypriote a été portée à son paroxysme, pas moins de quatre secrétaires généraux se sont succédé et ont travaillé sur cette question: Kurt Waldheim, Javier Perez de Cuellar, Boutros Boutros-Ghali et aujourd'hui Kofi Annan n'ont jamais réussi à concilier des positions souvent incompatibles, même si chacun a pu croire, au moins pour les trois premiers cités, que la situation allait à un moment donné se débloquer. Mais toutes ces personnalités, dont la force de persuasion a été démontrée en d'autres endroits du monde, ont essuyé dans les négociations chypriotes des refus de dernière minute, ou ont dû faire face, en permanence, à de nouvelles conditions posées par les négociateurs des deux communautés. Le travail de médiation des 27

secrétaires généraux de l'ONU est ainsi plus un« éloge de la patience» qu'un hymne à l'efficacité diplomatique. ID S'il apparaît quelque peu fastidieux de rentrer dans tous les méandres des négociations intercommunautaires, qui n'ont jusqu'alors débouché sur aucun résultat concret, il est nécessaire en revanche d'en dégager les lignes forces. Au moins quatre questions essentielles sont, depuis plus de vingt ans, au cœur des négociations ou plutôt de la bataille Nord-Sud, sans que jamais les négociateurs n'aient réussi à se mettre d'accord sur l'une d'elles. Elles concernent la mise en place des institutions d'une fédération bicommunautaire, le partage du territoire, la sécurité et le droit au retour des réfugiés.
La question du pouvoir.

Dès 1977, avec les accords de haut niveau signés par Mgr Makarios et Rauf Denktash, les deux communautés se sont accordées pour construire « une République fédérale, indépendante, bicommunautaire ». Cet accord est le fruit d'une concession notoire des Chypriotes grecs qui n'avaient jamais pu accepter une telle éventualité dans les années soixante, alors que l'intervention turque était encore évitable. Après avoir affirmé une apparente communauté d'intentions au sujet de la création d'une fédération, les leaders chypriotes ont vite montré que le terme fédéral ne recouvrait pas pour eux la même acception. Derrière les divergences sémantiques se cachent en fait des enjeux très importants. Rauf Denktash, dont l'exigence la plus ardente est la reconnaissance de la république turque de Chypre du Nord (RTCN) qu'il dirige, a montré peu d'attachement à l'idée d'établir une fédération sur l'île. Si les Chypriotes doivent construire une entité politique commune, celle-ci doit plutôt participer du modèle confédéral. En effet, seul un modèle de ce type peut donner lieu à une indépendance et à une souveraineté réelle de la RTCN, car le gouvernement central n'aurait que des prérogatives limitées. D'autre part, la confédération rend possible la séparation des Etats à tout moment, et cela sans violence, à la différence de la dissolution
10Voir l'article de Jean Michel Favre, le Secrétaire général des Nations Unies et le problème de Chypre: un éloge de la patience, cahiers du Cemoti, N° 17, janvierjuin 1994, p.225 à 284. 28