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La Perle et la braise

De
540 pages
Ouvrage colossal, "La Perle et la braise" se propose d’aborder le destin de l’illustre Moïse, grâce à un œil inédit. Pour ce faire, Mohamed Messen façonne un récit constitué de deux parties complémentaires et se faisant écho. La première est consacrée à la narration des nombreuses péripéties constituant la vie du prophète, tandis que la seconde aborde sa destinée sous un regard analytique, appuyé de multiples références coraniques, bibliques et historiques. Car ici même se noue la singularité d’un tel projet: évoquer Moïse sur la base du livre sacré de l’islam, et non seulement à travers des fondements bibliques. Comment retracer une existence aussi extraordinaire que fut celle de Moïse, considéré, selon la tradition, comme le fondateur du judaïsme? En alternant passages romancés et analyses rigoureuses basées sur une riche bibliographie coranique, Mohamed Messen aborde ce personnage avec minutie, tout en s’octroyant certaines libertés rédactionnelles et d’interprétation. La vision singulière à travers laquelle l’auteur figure ce prophète charismatique confère à son ouvrage un aspect novateur, et convertit ainsi "La Perle et la braise" en un récit formateur et captivant.
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La Perle et la braise


Du même auteur



Le Contrat et la stratégie des projets
dans les pays en voie de développement
(en langue arabe et française), Ghardaïa 1994.
Youcef et Zoulikha entre sagesse et passion,
Alger, 1995.
Satan et les versets de la démocratie,
Alger, 2002.
Le Management des entreprises techniques et stratégies,
(en langue arabe), Alger, 2008. Mohammed Messen










La Perle et la braise






















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Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication aux Éditions Publibook en 2011


ﻢﻠﻈﻳ ﻻ ﺔﻠﻌﻠﻓ ﺔﻔﻋ اذ ﺪﺠﺗ نﺈﻓ سﻮﻔﻨﻟا ﻢﻴﺷ ﻦﻣ ﻢﻠﻈﻟا
ﻢﻠﻇﺄﺑ ﻰﻠﺒﻴﺳ ﻻإ ﻢﻟﺎﻇ ﻦﻣ ﺎﻣ و ﺎﻬﻗﻮﻓ ﷲا ﺪﻳ ﻻإ ﺪﻳ ﻦﻣ ﺎﻣ و
ﻲﺒﻨﺘﻤﻟا ﺐﻴﻄﻟا ﻮﺑأ

L’injustice est dans la nature des gens
Et si tu trouves un innocent,
c’est pour une raison qu’il ne commet pas d’injustice
Et toute main (forte), trouvera
la main de Dieu par-dessus la sienne
Et tout injuste subira un injuste pire que lui.

Abou Tayeb Al-Moutanabbi (Grand poète abbasside)


Dédicaces



À tous ceux qui savent tolérer l’Autre quelle que soit
son opinion, sa religion, la couleur de sa peau et celle de
ses yeux,
À tous ceux qui savent aimer l’Autre malgré ses
différences,
À tous ceux qui œuvrent pour le rapprochement des
cultures et la connaissance des peuples,
Aux militants pour la paix, la liberté et la justice,
À tous les croyants en Dieu, qui savent le reconnaître
dans Ses Générosités,
À tous ceux qui nourrissent un doute et qui aimeraient
s’en affranchir,
À tous ceux qui, comme moi, maudissent la tyrannie,
À mon épouse, mes enfants et mes amis qui ont
entretenu mon bonheur par leur amour,

À tous ceux-là, je dédie cette perle.


Remerciements



Je tiens à exprimer ma sincère reconnaissance à tous
ceux qui m’ont aidé à réaliser cet ouvrage.
J’aurai bien voulu citer leurs noms, mais leur sagesse et
leur modestie m’en ont retenu ; ils m’ont prié de les garder
dans l’anonymat. Je laisse donc à Dieu le soin d’apprécier
leur contribution, combien précieuse, et de les en gratifier
comme Il est Le seul à savoir le faire !


Avertissement





Ce récit contient des passages imaginaires. Pour savoir
la vérité, je vous invite à lire attentivement
l’introduction et vous reporter au fur et à mesure de
votre lecture, aux passages correspondants dans la
partie 2.


Introduction



Chères sœurs, chers frères !
Il y a déjà quelques années, passées comme un rêve,
que j’avais raconté l’histoire véridique de l’Enfant
Prophète Youcef. Les Latins l’appellent Joseph.
Cet enfant était le fils de Yâkoub, appelé Jacob en
Occident. On le surnommait Israël ; et c’est de là qu’est venu
le nom de ses enfants, que nous appelons aujourd’hui les
Israélites. Les dix demi-frères de Youcef étaient jaloux de
l’amour que leur père portait à son enfant prodige. Pour
s’en débarrasser, ils l’avaient jeté dans un puits en plein
désert. L’enfant fut repêché par une caravane et vendu à
un prince d’Égypte. La femme de ce dernier tomba
amoureuse de lui et tenta à sa pudeur ; il était d’une beauté rare.
Le refus de trahir son maître valut au jeune esclave
quelques années de prison ! Un jour, le Roi fit un mauvais
rêve. Youcef fut le seul à savoir l’interpréter ; il y gagna sa
libération. Pour réparer l’injustice qu’il avait subie et le
remercier de l’interprétation qu’il avait donnée à son rêve
providentiel, le Roi le nomma Ministre des Trésors et de
l’Agriculture. Pendant les années de disette, les
demifrères de Youcef se rendirent en Égypte pour acheter des
vivres. Il les reçut avec beaucoup d’égard et les servit
généreusement. Ils ne savaient pas à qui ils avaient affaire.
Ce n’est qu’après l’artifice qu’il avait inventé pour faire
venir son jeune frère Benyamin et le garder en otage,
qu’ils purent le reconnaître. Ils présentèrent leurs excuses.
Youcef leur pardonna et les invita à retourner en Palestine
et ramener toute leur famille en Égypte.
15 Si vous voulez en savoir plus sur cette belle histoire, je
vous invite à lire mon petit livre intitulé : « Youcef et
Zoulikha entre Sagesse et Passion. »
Depuis, les Fils d’Israël s’étaient établis en Égypte.
Leur père Yâkoub retourna dans son pays d’origine, et ses
arrières petits enfants avaient vécu, près de quatre siècles
plus tard, les aventures que je vais vous raconter.
Permettez-moi de vous avertir que du fait que la vie de
Moïse eût été jusqu’à nos jours entourée de beaucoup de
mystères et d’inconnus, j’ai préféré, me référer en premier
lieu au Coran, comme l’une des sources les plus crédibles
à mes yeux. C’est le dernier Livre Saint après la Torah et
l’Évangile. Il est venu apporter, déclare-t-il dans plus d’un
passage, des réponses aux multiples controverses
judéochrétiennes, ainsi que des corrections aux nombreuses
falsifications introduites dans les deux Testaments. De
plus, les faits historiques et scientifiques rapportés par le
Coran n’ont jamais été remis en cause par aucune
découverte certifiée, et ceci depuis quinze siècles. Mieux encore,
ses dires ne cessent d’être confirmés, au fur et à mesure
que nos connaissances et nos horizons s’élargissent.
Mais cela ne m’empêchera pas, lorsque le Coran
demeure silencieux sur des faits historiques qui ne
l’intéressent pas, de me référer à d’autres sources qui me
paraîtront crédibles.
Ce qui m’a motivé à écrire ce livre, malgré la
propagande effrénée de nos jours, contre la religion et
spécialement contre l’Islam, ce sont les multiples
félicitations et les nombreux encouragements inattendus que
j’avais reçus après la publication de « Youcef et
Zoulikha ». J’ai donc décidé d’investir quelques jours de ce qui
me reste à vivre sur terre, afin de satisfaire les adeptes de
ce genre de littérature. Je me rappellerai toujours cette
confidence que m’a faite une dame, à l’occasion de la
première vente dédicace du livre précité : "J’adore,
m’avait-elle dit, ces récits mystiques, moralisants et
nos16 talgiques qui nous rappellent les périodes glorieuses et
lucides de l’humanité. Cela nous change des scènes
d’horreur, de nudité et de violence qui meublent nos
écrans et les librairies de nos jours".
Je vais donc tenter de participer autant que possible, à
l’effort louable que fournissent certaines âmes nobles,
pour défendre notre morale et celle de nos enfants contre
les agressions sataniques de l’argent, du pouvoir et de la
corruption.
À l’opposé de l’histoire de Youcef, celle de Moïse n’est
pas racontée dans un chapitre (Sourate) unique du Coran.
Elle se trouve parsemée ça et là, dans plus d’une trentaine
de Sourates. Cela explique toute la difficulté que j’ai dû
surmonter pour l’assembler dans un ouvrage tel que
celuici. Le style choisi par le Coran pour raconter ses récits, est
tout à fait exceptionnel. Les raisons nous en sont données
dans plus d’un verset. J’en dirai quelques mots dans la
partie II, consacrée aux commentaires.
Cette difficulté se corse lorsque l’on tente, tel que je
l’ai fait, d’enrichir l’histoire par des commentaires et par
une étude analytique. Mais je pense que cela intéressera à
plus d’un titre les intellectuels et les érudits qui voudraient
en savoir plus sur ce grand personnage de l’histoire
antique et sur son peuple. Je vais donc tenter de rassembler le
maximum de pièces du « Puzzle Moïse », et les relier par
ce que mon imagination m’aura inspiré. Ceci afin que
vous trouviez dans votre lecture, tout le plaisir escompté.
Je me suis astreint évidemment à respecter l’authenticité
du texte coranique et celle des sources crédibles. Pour
simplifier au mieux la tâche au lecteur, j’ai organisé le
livre selon le plan suivant :
Dans la partie I, intitulée « Le Récit Fabuleux », je vous
raconte l’histoire avec toutes ses péripéties. Dans la
partie II, je fais des commentaires de tous genres :
historiques, littéraires, philosophiques, religieux,
scientifiques et autres. Pour vous permettre de vous y retrouver,
17 les deux parties comportent la même table des matières
avec approximativement les mêmes titres de chapitres.
Je dois attirer de suite votre attention sur un fait
important. Il m’arrivera de vous raconter des épisodes que j’ai
imaginés, comme il m’arrivera de décrire des scènes
romantiques empruntées à des légendes populaires. Pour ces
extras, je rétablis la vérité dans les commentaires, ou dans
les annexes. J’espère que les esprits rigoureux ne m’en
voudront pas pour cette « liberté d’expression » si chère au
lecteur occidental. Pour les fidèles à l’authenticité
bibliographique, j’ai fait ressortir entre guillemets, ce que j’ai
puisé dans le Coran. Là encore, dans la partie I, je me suis
permis des libertés de rédaction et de traduction. Ceci est
dû au fait qu’il a fallu regrouper plusieurs versets à récits
variables. J’ai pensé améliorer ainsi la cohérence de
l’histoire.
En contrepartie, ceux qui ne liront pas la partie II,
perdront inévitablement une part de la vérité. Dans cette
partie, le numéro d’ordre des Sourates (S) et celui des
versets (V) sont précisés ; cela vous permettra, le cas échéant,
de vous y référer. Et si vous êtes amenés à consulter des
traductions du Coran, je dois vous avertir que ce que l’on
trouve sur le marché, comporte quelquefois des erreurs,
voir des non-sens. L’Arabe est une langue riche et difficile
à traduire. De ce fait, le Coran est souvent impossible à
traduire. La plupart des traductions qui me sont tombées
sous la main, ont adopté un style biblique ou traduisent le
mot plutôt que le sens du texte. Loin de prétendre que ma
traduction est la meilleure, je veux simplement vous
avertir que vous y trouverez des différences substantielles avec
les traductions classiques.
Dans la partie II, je fais souvent référence à la tradition
biblique ou musulmane. En fait les deux traditions sont
rapportées par la plupart des exégètes coraniques cités
dans la bibliographie. D’autre part, il m’arrivera de
remettre en cause certaines interprétations ou certaines
18 hypothèses émises par les exégètes ou par la Bible. Cela
ne m’a pas empêché d’adopter dans mon récit, ces mêmes
hypothèses ; je l’ai fait, pour ouvrir une perspective à la
diversification, inciter le lecteur à la critique, et lui
permettre de goûter au plaisir du romanesque. Et pour épicer
le tout, autant dans les commentaires que dans les
annexes, j’ai raconté quelques histoires « exotiques »,
quelques « histoires d’enfance » venant du M’Zab ou
quelques poésies d’Arabie.
J’espère que vous apprécierez l’ouvrage qui vous est
dédié et que vous n’hésiterez pas à me communiquer vos
remarques ou critiques à mon adresse Internet ci-dessous.
Je vous en serais très reconnaissant, et vous en remercie
d’avance.
Email : mdmessen@yahoo.fr
Maintenant, que vous soyez allongés sur un divan
comme un Roi d’Arabie ou « affaissés » sur une natte
poussiéreuse comme un nomade du Sahara, que vous
soyez entassés dans un train souterrain ou allongés dans le
fauteuil de première classe d’un avion intercontinental,
que vous soyez enfin sur une plage grouillante, offrant
votre peau aux rayons d’un soleil paresseux ou dans une
cellule de prison comptant les carillons de l’horloge
voisine, détachez votre ceinture si vous en avez et
relaxezvous ; nous allons nous envoler sur les ailes de ce petit
livre, dans les cieux de l’Égypte des Pharaons, d’il y a
3200 ans. Quittez le monde qui vous entoure, et faites une
belle lecture.
19


Liste des personnages (noms arabes)



Moïse (AS) : (Mouça ou Moussa en Arabe) fils d’Amran
descendant d’Ibrahim (AS) ; (grand Patriarche et Prophète
d’Arabie) et de Yâkouba arrière petite fille de Youcef,
lui-même descendant d’Ibrahim (AS).
Haroun : frère aîné de Moïse (AS).
Pharaon : (Firaoun en Arabe) Titre de Roi absolu et consacré
dieu selon la mythologie de l’ancienne Égypte.
Assia : femme de Pharaon à la naissance de Moïse et mère
adoptive.
Yâkouba (ou Yakoubed) : mère de Moïse (AS).
Chamon : Voisin et ami d’enfance de Moïse.
Mériem : (Nom imaginaire) Sœur de Moïse.
Samiri : disciple de Moïse (AS) déchu après sa fabrication du
Veau d’Or.
Josué : disciple de Moïse (AS) successeur et Prophète.
Romy : (nom imaginaire) Fils de Moïse (AS).
Chouaïb : beau père de Moïse (AS).
Séphora : épouse de Moïse (AS).
Khoudir : sage, éducateur de Moïse (AS).
Hâman : chef des armées de Pharaon et chef des chantiers de
construction.
Karon : Israélite, grand richard au service de Pharaon.
Momen : (nom imaginaire) Personnage de la cour de Pharaon,
croyant en Moïse (AS).
Chefra et Foua : sages-femmes de Pharaon.
Mina : fille de Pharaon.
21














1- Le Récit Fabuleux
23


1.1- La naissance de Moïse
et son enfance



1.1.2- L’Égypte des Pharaons à la naissance de Moïse
èmeNous sommes au XIII siècle avant Jésus ; l’Égypte
èmevivait sous le règne des Pharaons de la XVIII Dynastie,
une période de grande prospérité ; elle était alors
gouverer èmenée par Sethi 1 , puis Ramsès II, fondateur de la XIX
dynastie. Sa capitale était Memphis. Elle s’étalait sur les
deux rives du bas Nil.
Pharaon était un tyran cruel. Il avait poursuivi la
politique de ses prédécesseurs et perfectionné les méthodes de
persécution des minorités ethniques et des émigrés qui
vivaient dans son royaume. Parmi ceux-ci, les Hébreux
étaient ses principales victimes. Il les avait réduits à
l’esclavage et tenté de les exterminer. Ils étaient différents
des Coptes autochtones non seulement par leurs origines,
mais également par leur religion, leur langue et par leurs
traditions.
Je viens de vous rappeler comment Youcef avait fait
venir en Égypte, son père Yâkoub, sa mère, ses onze
frères, avec toute leur famille. Ils étaient alors près de
soixante personnes. À leur arrivée, Youcef les accueillit en
disant « Entrez en Égypte en paix si Dieu le veut bien ».
À cette époque, les Rois Hyksos venus d’Arabie,
avaient conquis la Basse Égypte et gouverné entre 1650
et 1550 avant J.C. « Conquérants étrangers », ils s’étaient
arrangés pour conclure un pacte de coexistence pacifique
avec le régime pharaonien de Thèbes. Malgré cela, ils
étaient mal acceptés par les Égyptiens qu’ils avaient
mal25 menés. L’Égypte connut alors, une ère d’aisance et les
Enfants d’Israël se multiplièrent rapidement.
Autant pour les Enfants d’Israël que pour les Égyptiens,
Youcef était resté le symbole de l’équité et de la
prospérité. Il avait sauvé l’Égypte de la famine au cours des années
de sécheresse. Il avait réservé aux Enfants d’Israël, en
majorité des pasteurs, les terres pastorales de Goshen ou
Jassan. Cela lui permit de les mettre à l’écart des Coptes
païens, et les empêcher de s’intégrer et perdre leur religion
monothéiste, leur culture hébraïque et leurs traditions.
Cependant, tout en gardant jalousement leur identité et en
donnant la priorité à l’élevage, certains d’entre eux
exerçaient des métiers nobles tels que bijoutier, faïencier,
couturier et bien d’autres encore. Certains avaient même
accédé à des postes de haute responsabilité dans la
hiérarchie Hyksos.
Après la chute des Hyksos et la reconquête de la Basse
Égypte par les princes de Thèbes, l’Égypte entra dans une
période de troubles politiques, de guerres et de sécheresse.
Les Enfants d’Israël devenus nombreux, souffraient alors
d’une grande misère. Ils avaient perdu leur bétail et
avaient été contraints d’abandonner leurs terres et
d’émigrer vers la capitale, à la recherche de la nourriture.
Les Coptes vainqueurs, les réduisirent à l’esclavage. Ils
leur imposaient les basses besognes et les travaux forcés
dans les carrières et dans les chantiers de construction. Ils
ne leur octroyaient aucun salaire et les laissaient vivre
dans la pauvreté totale. Malgré cela, les Pharaons
craignaient leur émancipation et leur poussée démographique.
Ils les avaient séparés en plusieurs groupes et
cloisonnés dans de véritables camps de concentration autour de la
capitale. Selon la tradition hébraïque, Ibrahim (les Latins
l’appellent Abraham) grand Prophète et ancêtre des
Enfants d’Israël, avait prédit la chute du Royaume des
Pharaons et la libération des Hébreux par l’un de ses
descendants. Les Israélites se racontaient cette prédiction en
26 secret et attendaient leur libérateur avec résignation. C’est
ainsi que commença la grande aventure des Enfants
d’Israël en Égypte.
1.1.3- Le rêve de Pharaon
Un soir, Pharaon vit dans un rêve, un sirocco venant de
Palestine ; il soufflait des flammes sur sa ville et sur son
palais. Le feu brûlait toutes les maisons coptes et épargnait
celles des esclaves. Ce rêve l’effraya ; il convoqua les
meilleurs voyants, les meilleurs magiciens et les meilleurs
interprètes de rêve de son royaume, et leur dit :
— Serviteurs de dieu Pharaon ! Magiciens, Prêtres du
Temple et Savants de mon Royaume ! J’ai vu cette nuit un
sirocco violent soulevant une tempête de sable et crachant
des flammes hautes comme des montagnes et longues
comme les flots du Nil. Il venait de la terre de Canaan et
s’abattait sur nos maisons. Il brûlait tout sur son passage
mais il épargnait les demeures des esclaves. Si vous ne
m’expliquez pas ce rêve effrayant, je vous réduirai en
cendres !
Les savants, les magiciens et les prêtres du temple se
regardèrent ; certains d’entre eux étaient pensifs et
silencieux, d’autres chuchotaient très bas. Exaspéré par leur
silence, Pharaon les interpella de nouveau en ces termes :
« Si ce rêve vous paraît trop difficile à expliquer, je
vous donne au plus jusqu’au lever du jour. »
Ceux qui connaissaient la tradition et l’histoire israélite
soufflèrent la réponse au prêtre du temple. Celui-ci la
connaissait également ; mais il préférait se taire. Furieux,
Pharaon le désigna de son index et lui dit :
« Maudit prêtre que signifient ces chuchotements en
sourdine, me caches-tu quelque chose ? Parle ou je te
coupe la langue ! »
27 Sachant que les menaces de Pharaon sont souvent
exécutées sur le champ ; il se décida à parler :
— Seigneur ! Dieu du Nil et de ses vastes terres ! Les
contes des esclaves prétendent qu’Ibrahim avait prédit la
venue depuis la terre de Canaan d’un garçon issu de sa
lignée. Celui-ci provoquerait la chute du règne des
Pharaons. Si votre rêve se réalise Seigneur, il veut dire que cet
enfant va bientôt naître chez les esclaves fils d’Ibrahim et
d’Israël.
Furieux, Pharaon leva la main très haut et ordonna :
— Que tous les garçons des Hébreux nés cette nuit et
tous ceux qui vont naître dans mon royaume, soient
égorgés et jetés dans le Nil en offrande à nos dieux ; ces
esclaves de malheur sont déjà assez nombreux et peuvent
provoquer une révolte sur nos chantiers !
La loi fut aussitôt appliquée. Une garde spéciale fut
mise sur pied pour sillonner les villages hébreux et épier
toutes les femmes afin de découvrir celles qui seraient
enceintes. Des sages-femmes furent recrutées et formées
pour assister à toute naissance de bébé hébreu. Les portes
des maisons où des futures mamans vivaient, furent
marquées d’un signe que seuls les agents secrets de Karon et
les sages-femmes connaissaient. Les nouveau-nés de sexe
masculin étaient donc égorgés et les filles épargnées. Une
fois adultes, celles-ci devaient obligatoirement servir dans
les palais et les maisons coptes.
Après quelques années, le peuple hébreu perdit un
grand nombre de ses hommes et risquait de disparaître.
Les esclaves devenaient rares, et les besognes pénibles et
sales revenaient de plus en plus à d’autres minorités.
Celles-ci commençaient à fuir l’Égypte de crainte qu’elles ne
subissent le même sort que les Hébreux. De leur côté, les
Coptes allaient bientôt perdre leurs privilèges et se mettre
au travail dégradant. Les nobles et les bourgeois proches
de la cour se plaignirent au monarque.
28 Un jour, au cours d’un conseil, le Grand Prêtre du
Temple saisit son courage à deux mains et dit à Pharaon :
— Dieu du Nil et de ses terres ! Votre décision est
sacrée et sans recours ; mais il est de notre devoir de vous
aviser de tout danger qui guetterait notre royaume. Depuis
l’application de votre loi, nous avons égorgé près d’un
millier de nouveau-nés hébreux.
L’économie de l’Égypte accuse un déclin inquiétant
vis-à-vis celle de nos voisins ennemis. Ces derniers
attendent la moindre occasion pour nous attaquer et détruire
notre dynastie ; ils sont jaloux de sa puissance et de sa
prospérité. Nous tuons de nombreux enfants d’esclaves ;
cela réduit substantiellement notre force de travail et de
construction. Nous vous suggérons d’en laisser
quelquesuns.
— Comment ? Que proposez-vous alors ? s’écria le
monarque irrité.
Hâman, Ministre des armées et de la construction fit
une grande révérence et répondit d’un air quelque peu
gêné :
— Permettez-moi Seigneur, dieu du Nil et de ses terres,
de vous suggérer de ne tuer leurs nouveau-nés qu’un an
sur deux… par exemple.
Convaincu par leur argument, le tyran décida de ne
faire égorger les garçons hébreux, qu’un an sur deux.
1.1.4- La famille de Moïse
Amran était le fils de Gaheth (ou Cath selon la Bible),
fils de Lawa, (ou Lévi) fils de Yâkoub. Il était marié à sa
jeune tante Yakoubed ou Yâkouba. Celle-ci était pieuse et
respectable ; son nom signifie en Hébreu : « La noble et la
Généreuse ». En ce temps-là, le mariage entre parents de
second rang n’était pas interdit par la religion d’Ibrahim.
29 Ce couple modeste vivait dans une chaumière aux
abords d’un hameau en plein champ. Ce hameau s’appelait
Goshen, il était perché sur une petite colline en bordure du
Nil. Amran eut un garçon et une fille. Le garçon s’appelait
Haroun ; il était né au cours de l’année de grâce, tel que
l’avait décrété Pharaon. La fille s’appelait Mériem ; elle
était jeune mariée et mère d’une petite fille âgée bientôt
d’un an.
Le troisième enfant de Yâkouba allait voir le jour
pendant l’année sanglante où les nouveau-nés étaient égorgés.
Lorsqu’elle tomba enceinte, elle avait peur pour lui et
voulait le garder à tout prix. Elle avait eu le pressentiment
qu’il allait être un garçon et qu’il allait devenir un grand
homme. Elle priait Dieu jour et nuit pour qu’il le sauve.
Elle porta pendant toute sa grossesse une grande robe
bouffonne, qui lui camouflait l’abdomen. Après le
cinquième mois elle ne sortait plus. Comme elle passait son
temps à prier, peu de gens venaient la voir ; ses proches
n’avaient même pas remarqué sa grossesse.
Sa fille allait quelquefois au palais royal, laver le linge,
balayer le parterre et arroser les fleurs du balcon et du
jardin de la Reine. Elle était amie intime des deux
sagesfemmes chargées de leur quartier. L’une s’appelait
Chefra ; elle était le chef des sages-femmes du palais et l’autre
Foua. Yâkouba avait travaillé pour la famille de Chefra
quand elle était fillette ; elle avait gagné son estime et sa
confiance, grâce à sa bonne conduite et à sa gentillesse. À
l’occasion de sa tournée d’inspection, Chefra lui rendait
visite et prenait du lait de chèvre frais chez elle.
"Merci pour ton miel blanc" disait-elle en la quittant. Elle était
devenue une amie de la famille.
Dès le sixième mois de sa grossesse, Yâkouba avoua
son désarroi à Chefra. Celle-ci lui promit de ne pas la
dénoncer aux gardes égorgeurs. Mais dès que le danger sera
imminent, elle fera aboyer son chien pour que Yâkouba
quitte la maison avec son bébé ; sans quoi les deux
sages30 femmes seraient crucifiées ; c’est ce qui était arrivé à deux
de ses collègues qui avaient omis de dénoncer la naissance
d’un garçon hébreu.
1.1.5- Un rêve Prophétique
Quelques semaines avant la naissance de son bébé,
Yâkouba la pieuse, fit un rêve extraordinaire. Elle vit le ciel
s’illuminer de partout, les étoiles danser dans un
gigantesque feu d’artifice et une voix stentor en provenance des
profondeurs célestes l’interpella en disant :
— Mère de Moïse ! C’est ainsi que ton futur enfant
s’appellera !
La voix se tut un bon moment, puis répéta les mêmes
paroles trois fois. Ensuite elle ajouta :
— Allaite-le ! Et lorsque tu auras vraiment peur pour
lui, tu le jetteras dans les flots. Ne te laisse saisir ni par la
peur ni par le chagrin. Nous te le rendrons et Nous en
ferons un Messager.
La voix se tut encore une fois pendant un petit instant,
puis elle reprit :
— Tu le mettras vite dans une caisse en bois et tu
jetteras la caisse dans les flots. Les flots le porteront vers le
rivage ; un ennemi à moi et à lui le recueillera. Mais n’aie
aucune crainte, Nous te le rendrons.
La future maman sursauta dans son lit ; des larmes de
joie coulaient de ses yeux comme des gouttes de pluie ;
son corps tremblait, une sueur froide ruisselait le long de
son dos. Elle n’arrivait pas à comprendre son émotion.
Elle n’avait sûrement pas peur ; la voix céleste l’avait
parfaitement rassurée, mais elle sentait qu’elle allait vivre une
épreuve étrange, dont les péripéties lui semblaient
mystérieuses. Elle ne dit rien à son mari. Ce dernier était
gravement malade ; il était cloué au lit depuis des mois ; il
agonisait à petit feu et sans douleur.
31 Yâkouba se ressaisit, alla seule à travers les champs
jusqu’au bord du fleuve et fouetta son visage avec des
giclées d’eau fraîche. Dans cette solitude étrange de la
nuit, l’écoulement silencieux du Nil la rassura. Elle aurait
aimé que ce fleuve qui avait tant vu et entendu depuis des
siècles, lui dise quelque chose ; mais il semblait
insouciant, peu préoccupé par son rêve et ses émotions. Il avait
emporté tant de cadavres, surtout des nouveau-nés
égorgés, qu’il préférait ne jamais se mêler aux histoires
humaines. Yâkouba s’en remit à Dieu et le pria jusqu’à
l’aube ; puis elle alla se reposer aux côtés de son mari, qui
ronflait sans savoir ce qui allait advenir de sa femme et de
son futur enfant, condamné à mort par Pharaon. Amran
rendit l’âme quelques semaines avant la naissance de son
fils Moïse.
1.1.6- La naissance de Moïse
Quelques semaines avant son accouchement, Yâkouba
alla voir son cousin menuisier et lui commanda une caisse
en disant :
— Je te prie de me fabriquer une caisse en planches
bien serrées et scellées avec une pâte de poix et du
goudron ; elle sera pourvue d’un couvercle percé de trous.
— Pourquoi cette caisse spéciale chère cousine ?
demanda-t-il.
Manifestement gênée par cette question indiscrète,
Yâkouba répondit :
— Quand tu seras moins curieux, je te le dirai.
— Alors pas de raison pas de caisse ma chère ! Je suis
assez dans la misère comme cela et je ne veux pas avoir
d’ennuis avec les agents secrets de Karon qui passent
souvent dans mon atelier.
Désespérée par son insistance et craignant son
indiscrétion, Yâkouba répondit en baissant le ton :
32 — Je te payerai un bon prix si tu me la fais et si tu sais
garder le secret.
— Que ne ferait-on pas pour sa chère cousine, honnête
et pieuse ? dit le menuisier en affichant un large sourire.
— Lève la main droite au ciel et jure que tu ne diras
rien à personne, et que Dieu soit témoin de ton serment !
Le menuisier prêta serment et Yâkouba lui raconta son
histoire.
— Si jamais tu trahis ton serment, tu perdras la langue
pour la vie ! Conclut-elle.
Le menuisier fabriqua la caisse spéciale et Yâkouba
paya dix fois le prix d’une caisse normale. En partant, elle
répéta deux fois :
— Attention ! Si tu parles, tu perdras la langue pour
toujours !
Entre-temps, les hommes de Pharaon avaient promis
une poignée de pièces en or à toute personne qui les
aiderait à découvrir une esclave enceinte, qui se serait mise en
cachette. La misère du cuisinier était telle, qu’il se laissa
tenter et alla au palais dénoncer sa cousine. Arrivé devant
les gardes, il perdit la voix ! Honteux et désolé, il revint
chez lui, après avoir reçu une rude bastonnade. Dès qu’il
franchit le seuil de sa porte, il retrouva la parole. Puis,
affligé par les cris de ses enfants qui pleuraient de faim, il
retourna au palais de nouveau. Il perdit la voix encore une
fois et se mit à tirer sur sa langue de toute la force de ses
doigts. Les hommes de Pharaon lui coupèrent la langue et
le jetèrent dans la rue. Ainsi, Yâkouba et son futur bébé
furent sauvés.
Quelques jours avant son accouchement, Yâkouba fit
un autre rêve. La même voix qu’elle avait entendue la
première fois lui dit :
— Le jour où les égorgeurs seront dans les environs, tu
jetteras le bébé dans la caisse et tu jetteras la caisse dans le
Nil ; les flots porteront la caisse jusqu’au rivage. Un
ennemi de ton Seigneur et de ton bébé le recueillera. Son
33 Seigneur lui donnera tant de son amour que rien de mal ne
lui arrivera. Ton Seigneur te le rendra et en fera un
Messager, tel qu’Il te l’avait promis.
À l’approche de l’accouchement de sa maman, Mériem
vint passer quelques jours avec elle. Yâkouba accoucha
sans douleur ; elle n’avait pas fait appel à une
sagefemme, tel que l’exigeait la loi de Pharaon. Seule sa fille
Mériem et une voisine, amie intime de la famille,
assistèrent à l’événement heureux. Chefra en a été toutefois
avisée.
Pendant cette période, Yâkouba allaitait son bébé dans
une quiétude totale ; elle n’avait fait part de son rêve à
personne. L’amie de la famille ainsi que la sœur de Moïse,
surveillaient à tour de rôle les abords de la demeure.
Celleci était située loin de la ville ; elle était isolée et tout
visiteur était annoncé de loin, par l’aboiement des chiens.
Yâkouba mangeait bien, mettait beaucoup d’ail dans ses
repas et se parfumait tous les matins avec un extrait de
parfum d’Inde qu’une aristocrate copte avait offert à sa
fille quand elle travaillait au palais. Elle ne cessait de jouer
avec son bébé, de le serrer dans ses bras et de l’embrasser,
comme si elle sentait l’approche de son départ.
1.1.7- La maman jette son bébé dans le Nil
Cette cachette avait duré plus d’un mois. Un jour, le
bébé tomba malade. Il avait pleuré toute la nuit. Ses cris
furent entendus par les gardes de Pharaon. Ils allèrent tout
de suite chercher Chefra, pour savoir s’il s’agissait d’une
fille ou d’un garçon nouveau-né. Le chien de Chefra
s’était mis à aboyer ; il avait même osé s’attaquer à l’un
des gardes qui s’était aventuré à franchir le seuil de la
porte. Chefra en profita pour envoyer à son amie Yâkouba
son signal d’alerte. Elle fit semblant de faire des reproches
à son chien pour avoir manqué de respect au serviteur de
34 Pharaon. Elle le bastonna jusqu’à ce que la pauvre bête se
mette à plat ventre et à hurler comme un loup agonisant.
Chefra put ainsi retenir les gardes et prit tout son temps
pour s’habiller.
Yâkouba venait tout juste d’endormir son bébé. Sa
fièvre était tombée et son visage avait repris ses belles
couleurs. Elle entendit le hurlement du chien de son
amie et comprit le signal. Sans le réveiller, elle administra
à son bébé une gorgée de miel ; il ouvrit grand les yeux et
téta voracement ses deux seins, comme s’il prenait sa
provision pour la semaine. Une fois la poitrine de sa maman à
plat, il s’endormit de nouveau comme un loir. Elle le serra
tendrement contre son cœur palpitant et lui chuchota dans
l’oreille :
— Ce n’est qu’un au revoir mon enfant ! Tu
reviendras à moi ! C’est le Bon Dieu Tout Puissant qui me l’a
promis.
Au même moment, elle entendit une voix douce lui
chuchoter à l’oreille :
— Mère de Moïse, vite dans la caisse ! Vite dans
l’eau !
Les larmes aux yeux, elle réveilla sa fille en disant :
— Mériem ! Ma chérie ! Les gardes de Pharaon sont
dans notre quartier ! Aide-moi à sauver ton frère Moïse ;
je dois exécuter ce que la Voix du Ciel m’a ordonné de
faire.
— Mériem ne comprit rien, mais ne posa aucune
question. Ce n’était pas le moment ; de plus, connaissant la
piété de sa maman et la pureté de son âme, elle devina
qu’elle avait eu une inspiration heureuse. Cela la rassura
pleinement.
Sans rien dire de plus, la maman couvrit le bas de la
caisse d’une natte épaisse et d’un linge doux ; elle plaça
soigneusement le bébé au fond et le couvrit de beaux draps
blancs brodés et parfumés d’encens au clou de girofle. Elle
demanda à sa fille de griffonner avec le bout d’un tison
35 calciné le nom de l’enfant sur son bandeau ; elle ferma la
caisse, la ficela dans tous les sens et alla furtivement la
déposer sur la surface endormie du Nil.
— Ce fleuve sacré a reçu l’ordre de Dieu d’en prendre
soin, dit Yâkouba à sa fille d’une voix à peine audible ; il
nous le rendra, sois tranquille. Je te raconterai mon rêve
plus tard.
Mériem saisit quelques énigmes des mystères que sa
mère lui cachait ; elle n’osa pas la questionner. Elle la
respectait beaucoup et avait confiance dans sa foi en Dieu.
Elle comprit alors pourquoi elle avait appelé son fils
Moïse. « Mo » voulait dire « eau » en égyptien et « Ise »
signifiait « repêché ». Elle était bien soulagée en sachant
qu’il allait être sauvé des eaux. Mais quand et par qui au
juste ? Dieu seul le savait.
Les deux femmes observèrent un bon moment le
bercement nonchalant de la caisse sur le tapis miroitant. Elles
prièrent Dieu pour que la lune se cache un moment et
laisse filer la « barque fugitive » dans laquelle naviguait le
bébé vers l’inconnu, et qu’elle ne soit pas vue par les
gardes côtiers. Le berceau glissa sur l’eau et disparut derrière
les roseaux de la rive. Brusquement, les deux femmes
sursautèrent sur leurs jambes frêles ; elles entendirent les
gardes frapper à leur porte des coups de tonnerre. La
maman s’envola derrière sa fille. Elles entrèrent par la
bassecour.
La fille ouvrit la porte d’une main tremblante. Quatre
gardes se tenaient derrière la sage-femme Chefra comme
des colosses ; ils demandèrent à voir le bébé qui pleurait.
Tressaillante, Mériem leur présenta sa fille ; malgré cela,
ils fouillèrent la maison de fond en comble et mirent tout
sens dessus dessous. Déçus de n’avoir pas trouvé la tête
d’un garçon nouveau-né à offrir à leur dieu Pharaon, ils
repartirent menaçant et blasphémant.
Par cette nuit d’été, les étoiles scintillaient dans un ciel
surchauffé par le soleil du jour. La lune venait de se
cou36 cher, pour laisser place à l’aurore qui allait bientôt éclore.
La mère, la sœur et l’amie Chefra, retournèrent sur la
berge pour épier le mouvement de la caisse mystérieuse.
Elle gisait, pas très loin, derrière les roseaux de sa
première escale. La brise du matin allait bientôt se lever et la
pousser du côté du couchant. Le cœur des trois femmes se
serrait de plus en plus. Les vagues qui commençaient à
gonfler leur petit ventre, se mirent à traîner la petite
barque vers la rive du palais royal, qu’on voyait au loin. S’il
venait à être recueilli par les hommes de Pharaon, l’enfant
allait sûrement être égorgé. En se rappelant la promesse du
ciel, la maman surmonta très vite son angoisse et dit à ses
compagnes :
— Allons prier Dieu le Tout Puissant pour qu’il me
rende mon enfant au plus tôt !
Yâkouba et sa fille rentrèrent à la maison et se mirent à
prier de toute leur âme. Chefra rentra chez elle comme si
rien n’était.
1.1.8- Le bébé hébreu chez Pharaon
Bientôt l’aurore d’un jour d’été embrasa l’horizon d’un
pourpre blafard, comme s’il annonçait une journée
sanglante pour les esclaves d’Égypte. Les travailleurs de la
terre étaient déjà dans leurs champs. Alors que les chiens
baissaient à peine le rythme de leurs aboiements agaçants,
les oiseaux chantaient leurs refrains mélodieux et
rassurants. Quelques felouques se mirent à dessiner leurs sillons
sur les eaux du Nil redevenu calme. Elles devaient effacer
les traces de la « barque fugitive » qui emportait ses milles
et un mystères.
Nonchalant, le soleil haussa sa boule de corail
audessus des collines sablonneuses, menaçant de fracasser le
miroir mouvant du Nil. Le cri des marchands se faisait
37 entendre sur la place du marché. Les gardes de Pharaon
effectuaient leur relève en épiant les premiers passants.
Loin sur la rive du Nil, du côté du palais royal, on
entendait les éclats de rire de quelques jeunes filles. Elles se
bousculaient et couraient vers la berge ; leurs cheveux
éparpillés sur leurs épaules nues, exprimaient leur joie et
leur insouciance. Leur tenue légère signifiait qu’elles
allaient prendre leur bain matinal sur la plage privée du
palais. Au tapement des mains de l’une d’elles, un officier
de la garde royale souffla dans sa clarinette. Cela signifiait
que tous les hommes présents devaient s’éloigner au-delà
des remparts pour laisser le champ libre aux filles qui
allaient au bain et ne pas les déranger par leurs regards
indiscrets.
La fille de Pharaon était en tête du peloton joyeux ; sa
suite avait la consigne de l’amuser mais de ne jamais la
battre en course. Elle devait la ménager par respect, car en
plus de sa noblesse, elle portait le nom de Min, déesse de
la fécondité. Sa maman la Reine l’appelait Mina ; elle
avait à peine seize ans. Elle était d’une beauté angélique et
la finesse de ses traits lui donnait une allure de gazelle. Ses
yeux gris vert et sa peau blanche lui valurent le surnom de
« Sirène du Nil ». Ses fossettes en demi-croissant
épinglaient ses lèvres fines pour les forcer à un sourire jovial.
Sa taille svelte, serrée d’une ceinture tressée avec des fils
de soie dorés, donnait à sa démarche une allure à la fois
hautaine et gracieuse. Sa robe de bain en soie pourpre,
courte et fendue sur les côtés comme les pétales d’un
coquelicot, exhibait sa fraîcheur juvénile. Tout pour faire
d’elle la joie du palais et sa fierté.
La princesse arriva bien sûr la première au bord de
l’eau. Elle s’arrêta brusquement et regarda derrière les
roseaux qui bordaient la petite plage. Les filles s’arrêtèrent
également et suivirent son regard. Elle observa
inopinément un silence total ; puis elle leva la tête bien haut, mit
la main entre le nez et la bouche et poussa un youyou
stri38 dent, dont elle était la seule au palais à en posséder l’art et
la manière. Ne comprenant rien à ce youyou, ses
compagnes la questionnèrent d’un regard ahuri.
— Regardez les filles ! S’écria-t-elle, j’ai trouvé un
trésor, il est à moi !
Elle se précipita derrière les roseaux et s’accroupit devant
une caissette en bois. Elle la tira vers elle, s’assit, allongea
les jambes et la déposa délicatement sur ses genoux
tremblants. Elle tenta de l’ouvrir, mais ses doigts frêles et
nerveux s’entrelacèrent sans trouver le bout de la ficelle.
Les autres filles se ruèrent autour d’elle et la regardèrent
faire, les yeux hagards. Elles retinrent leur souffle,
intriguées par ce que cette caisse pouvait bien contenir. Voyant
qu’elle n’arrivait pas à ouvrir ce colis bien ficelé, l’une
d’elles tenta de le lui prendre en disant :
— Princesse, permettez-moi ! Je crois pouvoir l’ouvrir !
Mina l’invita d’un regard tendre, à tenter sa chance.
Plusieurs filles se précipitèrent alors sur le trésor pour
tenter de l’ouvrir. Malmenée, la caisse glissa par-dessus les
genoux de la princesse et tomba sur le sol. Les cris d’un
enfant en pleurs s’en échappèrent. Effrayées, les filles
reculèrent et se mirent à courir vers le palais, toutes affolées.
La princesse ramassa sa conquête avec tendresse, la serra
contre sa poitrine et dit :
— Calme-toi bébé, nous allons te sortir de là ! Mais
d’où viens-tu donc ? Qui es-tu ? Qui t’a abandonné ici ?
Le front et le buste de la princesse ruisselaient de
sueur ; un parfum doux s’en dégagea. Il embauma l’enfant
et le fit taire. Puis, prenant toutes ses précautions pour
ménager son trésor, Mina suivit d’un pas lent ses filles qui
s’étaient précipitées chez de la Reine. Entendant leurs cris
de loin, celle-ci sortit au balcon en criant :
— Allons silence les filles ! Que se passe-t-il ?
— Un bébé Majesté ! Princesse Mina a trouvé un
bébé ! ″ lancèrent les filles en cœur.
39 1.1.9- Le Bébé Moïse adopté par la femme de Pharaon
Bien intriguée, Assia, la femme de Pharaon, alla à leur
rencontre en courant.
— Du calme ! Du calme ! Que se passe-t-il ?
répéta-telle.
Sa fille qui portait la caisse s’avança vers elle, lui fit
une grande révérence et lui dit :
— Mère ! J’ai trouvé cette caisse derrière les roseaux
au bord du Nil.
La Reine donna l’ordre d’appeler sa gouvernante et
d’apporter un grand couteau de cuisine. Effrayées, les
filles ne bronchèrent pas ; leur souffle se coupa. Elles
croyaient que la Reine allait égorger le bébé dans son
berceau.
— Allez ! Qu’attendez-vous ? Je veux voir cet enfant et
le sauver avant qu’il ne s’étouffe. Faites vite ! Si Pharaon
se réveille, il va le remettre aux gardes.
En un clin d’œil, la gouvernante se mit à la besogne.
Elle coupa d’une main agitée les ficelles qui entouraient la
caisse dans tous les sens. Une fois ouverte, on découvrit
un bébé de quelques semaines ; il était enveloppé dans de
beaux draps blancs brodés. Seules les femmes émancipées
des esclaves hébreux étaient capables de faire de si belles
broderies. Le nouveau-né était parfumé et superbement
orné d’un collier et d’un bracelet de coquillage. Brun,
plutôt basané, il ressemblait à un métis. Ses yeux noirs
brillaient avec l’éclat d’une étoile dans le ciel de minuit.
Dès que la femme de Pharaon se pencha sur lui, son visage
s’épanouit d’un large sourire ; il poussa un cri de joie
comme s’il retrouvait sa maman. Elle le prit entre ses
mains et le souleva ; il dansa des mains et des pieds
comme s’il allait s’envoler. Sur son bandeau, on pouvait
lire : « je m’appelle Moïse, je suis l’enfant du Nil. »
— Il est beau ! L’enfant du Nil ; c’est un ange ! Et c’est
un garçon ! Oh mon bonheur ! s’écria la Reine Assia.
40 Les filles se mirent à danser en rond autour d’elle et à
chanter en cœur :
— Il est sublime ! L’ange du Nil !
— C’est un garçon ! Oh bonheur ! L’ange du Nil ! Oh
bonheur !
La Reine serra le bébé contre sa poitrine et dit d’une
voix étouffée :
— Pharaon n’a pas pu me donner un garçon ! Le dieu
du bien vient de me l’envoyer par-dessus les eaux du Nil.
Elle ne put retenir ses larmes, qui glissèrent sur ses
joues comme des perles.
À ces mots, la grande porte donnant sur les
appartements de Pharaon s’ouvrit et le tyran se dressa sur le seuil
comme une colonne de marbre. Il scruta d’un regard
sombre, les lieux et les personnes. Puis, après un silence de
plomb, il s’avança en criant d’une voix menaçante :
— Que fait tout ce monde ici, et à cette heure-ci ?
Surprise, la Reine se ressaisit et répondit d’un ton
doux :
— Un bonheur pour moi et pour vous Seigneur !
Elle hissa le bébé jusqu’auprès du visage de Pharaon,
espérant qu’il allait le prendre dans ses bras et l’embrasser.
Mais à la surprise de tous, il le fixa d’un œil froid et dit :
— Un bonheur pour toi peut-être ! Mais pas pour moi.
Qui est-il ? D’où vient-il ?
La Reine tenta de le rassurer et dit avec un sourire forcé
sur ses lèvres frémissantes :
— Il vient du Nil… Il s’appelle Moïse ; c’est notre fille
Mina qui vient de le trouver, dans les roseaux au bord de
l’eau.
Mina relaya sa mère d’une voix entrecoupée :
— Il était dans une caissette… La caissette gisait sur la
berge. Regardez père, il est adorable !
— Il faut le remettre aux gardes ! Gronda le despote. Ils
doivent savoir d’où il vient ! Si non, il faut l’égorger.
41 C’est peut-être un Hébreu fils d’esclave ; c’est peut-être
lui qui causera la ruine de mon royaume.
Assia désespérée s’écria :
— Non ! Égorger un Ange, un bébé innocent ? Non !
Ne le tuez pas ! Il pourra nous être utile ; ou alors nous
pourrons l’adopter et en faire notre enfant !
Un silence glacial régna dans la salle. La Reine le brisa
en ajoutant :
— Tu pourras ainsi avoir un héritier et sauver ta
dynastie ; il portera ton nom et nous l’éduquerons à notre guise.
C’est un enfant purifié par les eaux du Nil et sanctifié par
les dieux ; il ne te fera aucun mal.
Mina ajouta :
— Et je pourrai enfin avoir un frère, mon père !
La Reine leva le bébé jusqu’à presque coller son visage
à celui de Pharaon et dit :
— Regarde-le bien ! Un enfant de cette beauté peut-il
faire du mal ?
Sur ces mots, Moïse tourna la tête vers la Reine et lui
fit en plein visage :
« Bvvv… ! »
Sa salive aspergea le visage de la Reine et son cou
lépreux. Elle s’essuya et appliqua un gros baiser sur les
lèvres minces et luisantes du bébé souriant.
Les filles tout autour virent la peau de la Reine se
métamorphoser. Comme par enchantement, les taches de
lèpres commençaient à s’effacer, laissant apparaître une
peau fraîche et douce.
Mina poussa un grand cri de joie et dit :
— Oh ! Maman ! Tu es guérie ! Moïse t’a guéri !
Regardez les filles ! Les taches de son cou ont disparu !
Toutes les filles poussèrent un grand cri d’admiration et
se précipitèrent sur la Reine pour l’embrasser, et faillirent
l’étouffer.
Pharaon regarda longuement sa femme ; les larmes qui
ruisselaient le long de ses joues, leur donnèrent l’éclat
42 d’une rose humectée par la rosée matinale. Il scruta
longuement le cou de son épouse et se rendit compte
effectivement que les taches de lèpre avaient disparu par
miracle. Il comprit alors que la salive du bébé en fut la
cause. Ce que les meilleurs médecins du royaume
n’avaient pas pu guérir pendant des années, le bébé le fit
en aspergeant le cou de la Reine de sa salive ! Celle-ci
devait être sans aucun doute bénie. Le visage de Pharaon
s’illumina comme on ne l’avait jamais vu depuis des
années. Il regarda le bébé d’un air attendri, leva les mains au
ciel et s’écria :
— Oh grand merci ! Dieux de l’Égypte ! Il ne peut pas
être un Hébreu ; c’est un enfant du Nil que vous nous avez
envoyé pour guérir mon épouse la Reine ! Il est
magnifique ton Moïse mon amour !
Tout le monde répéta en cœur plusieurs fois :
— Il est magnifique ton Moïse mon amour !
Pharaon prit le bébé dans ses bras, le serra contre sa
poitrine jusqu’à ce que l’enfant pousse un cri
d’étouffement. Il lui appliqua un gros baiser sur le front et
le rendit à sa femme. Il retourna dans ses appartements
sans ajouter un mot ; on entendit les portes claquer
derrière lui. Au fond, il était à la fois anxieux et heureux. Il
était au moins heureux que sa femme soit guérie de cette
terrible maladie. Il décréta l’adoption de l’enfant et réunit
son conseil restreint pour le lui annoncer.
Assia donna immédiatement l’ordre de préparer les
festivités d’adoption et d’annoncer la bonne nouvelle au
peuple Égyptien. Mina poussa un splendide youyou qui
retentit aux quatre coins du palais. Les filles de sa suite
répétèrent le youyou jusqu’à perdre le gosier. Sans savoir
pourquoi, toutes les femmes du palais firent de même. Il
fallait qu’elles expriment leur joie dès qu’elles avaient
reconnu la voix enchantée de leur princesse.
43 Folle de joie, Mina arracha le bébé à sa maman et alla
le présenter à toute la cour. Ses filles la suivirent en
jacassant comme des pies en vol.
Après ces moments émouvants, Assia devenue par
miracle maman d’un garçon, sentit le besoin de se reposer.
Elle se retira seule dans sa chambre. Elle adressa au dieu
qui lui envoya ce bonheur, des prières et des
remerciements comme elle ne l’avait jamais fait à aucun dieu. Elle
ne savait pas au juste à quel dieu elle se confessait, mais
elle était certaine qu’elle le faisait avec une ferveur et une
sincérité qu’elle n’avait jamais ressenties. Elle savait que
le Dieu qui venait de la combler était le Dieu Suprême et
le Tout Puissant. Il était certainement au-dessus de
Pharaon et de tous ses « dieux ».
Le jour même, des émissaires furent dépêchés dans
toutes les villes et les villages du royaume, pour annoncer la
bonne nouvelle ; Pharaon et son épouse la Reine allaient
enfin avoir un héritier. Les envoyés spéciaux devaient
également annoncer aux gouverneurs de toutes les
provinces la date à laquelle le peuple allait fêter cet événement
heureux. Sauf empêchement majeur, tous les officiels
devaient assister avec leurs épouses à la cérémonie
d’adoption. Celle-ci allait avoir lieu au Grand Palais d’été
de Pharaon, le soir de la pleine lune.
1.1.10- Le fils de Pharaon refuse tous les seins
Après un long recueillement, la Reine appela sa
gouvernante et lui demanda de lui ramener son bébé. Elle le
prit dans ses bras et le serra contre sa poitrine ; l’enfant se
mit à pleurer très fort et à frotter sa tête contre les seins de
la Reine. Il avait manifestement faim ; il avait besoin de
téter. Il fallait lui trouver d’urgence une nourrice.
44 La garde de Pharaon chargée des sages-femmes reçut
immédiatement l’ordre de les alerter, afin qu’elles trouvent
une nourrice parmi les mamans du palais qui allaitent.
Le bébé Moïse refusa alors le sein de toutes les
nourrices du palais et des familles nobles qui s’étaient
présentées ; il pleurait à perdre la voix et palissait de
manière inquiétante.
On alla alors chercher toutes les nourrices coptes des
environs ; le bébé les refusa également.
Le soleil était au firmament et la nourrice était toujours
introuvable. La nouvelle arriva jusqu’au village hébreu.
Mériem avait reçu l’ordre de sa maman d’aller épier les
traces de son frère, du côté de la ville vers lequel le petit
berceau avait glissé sur le Nil. Elle ramena la nouvelle à sa
maman. Celle-ci trembla de frayeur pour son enfant ; non
seulement il était entre les mains de son ennemi Pharaon,
mais en plus, il n’avait pas tété depuis minuit. Il allait
mourir de faim ou être égorgé.
Elle dit à sa fille d’une voix sanglotante :
— Mériem ! Va vite ma fille ! Glisse-toi parmi les
femmes qui défilent au palais de Pharaon pour me ramener
des nouvelles de ton petit frère. Fais très attention pour ne
pas te faire reconnaître.
— Tout de suite maman, répondit Mériem, Je vais
prendre ma fille avec moi ; J’aurai toutes les chances
d’être retenue comme nourrice ! Ils me laisseront peut-être
l’allaiter ; j’espère qu’il va m’accepter.
— Essaye ; mais je crains que les gardes de Pharaon ne
te reconnaissent ou reconnaissent ta fille ; ils t’avaient vu
seulement hier soir ; c’est toi qui leur avais ouvert la porte
souviens-toi. Non ! Je t’en prie ne la prends pas. Toi tu
peux aller. Mets une robe et des bijoux coptes, ta coiffure
s’y prête à merveille ; ils ne te reconnaîtront pas.
Dépêchetoi ! Cours ma chérie !
45 La sœur de Moïse s’envola vers le palais et se glissa
parmi les candidates nourrices ; celles-ci faisaient la
chaîne dans le jardin.
À qui allait revenir le privilège et l’honneur d’allaiter
l’enfant de la Reine ? Mériem attendait son tour avec
anxiété ; les gardes et l’entourage de la Reine l’admiraient ;
elle était la plus belle des femmes venues tenter leur
chance. Sa coiffure et sa parure en ont fait une véritable
princesse copte. Lorsque son tour arriva, elle présenta le
sein à son petit frère ; il le refusa également. Elle fondit en
larmes. Vite, elle se ressaisit et dit à la gouvernante qui
dirigeait la sélection :
— Votre enfant est un ange sublime ! Il vous a été
apporté par les flots bénis du Nil. Il ne voudra probablement
téter que les seins d’une femme pieuse. Je connais une
sainte dame qui passe son temps à prier. Toute sa famille
est fidèle à Pharaon. Elle le sera également à son fils.
Voulez-vous que je vous l’indique ? Elle en prendra soin et lui
sera toute dévouée.
Après une brève hésitation elle ajouta :
— Je vous assure qu’il ne refusera pas le sein de cette
mère de famille ; on la surnomme « la pieuse » !
L’un des gardes de la Reine qui suivait l’opération,
demanda à Mériem :
— Mais qui es-tu ? D’où viens-tu au juste?
— Je suis Mériem, répondit-elle en s’adossant au mur
pour ne pas s’évanouir. Elle pensa à son frère et se
redressa en ajoutant :
— J’avais travaillé dans les jardins de la Reine. Elle
doit se souvenir de moi ; j’étais alors jeune fille.
Maintenant je suis mariée et mère d’une fillette de 9 mois.
— Et qui est cette nourrice que tu proposes pour allaiter
le fils de la Reine ? Comment peux-tu nous garantir
qu’elle en prendra bien soin ?
46 — Elle avait travaillé également pour la Reine, sa
Majesté en a toujours été satisfaite. On la surnomme « La
Pieuse » !
— Madame dit-elle en se tournant vers la gouvernante,
je crois que le temps n’est pas à la conversation, le fils de
Pharaon doit être sauvé en urgence !
La Reine en fut tout de suite informée ; elle ordonna :
Qu’on ramène cette prétendue nourrice providentielle !
D’où qu’elle vienne, elle sera heureuse chez nous.
La gouvernante passa l’ordre aux gardes :
— Emmenez cette femme et allez chercher sa nourrice.
Prenez le char le plus rapide. Allez vite !
— À vos ordres Madame, répondit Mériem. Une fois
arrivée à la porte Est de la ville elle dit au cocher :
— Attendez-moi ici, le chemin qui mène à la maison de
la Sainte Dame n’est pas carrossable.
Mériem n’avait pas fini ses mots qu’elle avait disparu
derrière le portail entrouvert. Son cœur battait tellement
vite qu’il l’emporta sur ses ailes.
1.1.11- Moïse retrouve sa maman
Mériem s’envola vers sa mère. Folle de joie, elle
gesticula des mots que Yâkouba ne saisit pas ; celle-ci comprit
simplement qu’elle devait mettre la robe que sa fille venait
d’arracher du crochet mural et lui jeter sur les épaules.
Yâkouba l’enfila en tremblant ; elle avait compris de quoi
il s’agissait. Elle jeta un beau cachemire noir sur la tête et
courut derrière sa fille. Elle ne la rattrapa qu’à la porte Est
de la ville ; elle était à moitié assise sur la banquette
arrière d’un énorme char et se torturait d’impatience. Le
véhicule royal était tiré par huit chevaux et conduit par
deux gardes superbement habillés. La pauvre Yâkouba n’y
comprenait rien. Elle s’enfonça timidement dans le siège
velouté au côté de sa fille et le char se lança vers le palais
47 en enveloppant la rue et les passants dans un nuage de
poussière.
Les deux femmes entrèrent au palais de la Reine, sous
le regard ébahi des gardes, des agents de sécurité et des
femmes qui faisaient la chaîne pour offrir leur sein au bébé
Moïse.
Mériem et sa maman saluèrent la Reine en se courbant
et en s’agenouillant presque à terre. Celle-ci leur fit signe
de s’asseoir sur le divan près d’elle et d’allaiter. Dès que
Yâkouba plaça son sein sur les lèvres de l’enfant, celui-ci
l’avala ; il s’y agrippa avec les deux mains craignant qu’on
ne le lui arrache. Il téta longtemps et à sa faim. En
arrivant, après avoir déjà donné la tétée à sa petite fille, les
deux seins de l’heureuse nourrice étaient bien gonflés et
lui faisaient mal. Maintenant, ils étaient aussi plats que les
feuilles d’un néflier. Tout le monde était heureux ;
Yâkouba était aux anges. Elle tremblait de joie et de peur. Elle
craignait que l’on dise qu’elle ne pouvait être que la
maman du bébé et qu’elle venait du village hébreu. On allait
donc tuer son enfant sous son regard, la torturer et la tuer à
son tour selon la nouvelle loi de Pharaon.
La Reine remarqua son anxiété et lui dit :
— Nous ne savons pas d’où vient cet enfant ! Ne
serais-tu pas sa mère ?
Cette question sonna comme un glas dans les oreilles
de Yâkouba ; elle faillit s’évanouir. Mais elle se rappela la
promesse de Dieu et reprit ses esprits. Elle répliqua avec
un courage dont elle fut elle-même étonnée :
— Pensez-vous Majesté, que la maman d’un bébé aussi
beau l’aurait laissé à la merci des eaux ? S’il était mien, je
serai morte avec lui mais je ne l’aurai jamais abandonné !
Yâkouba jeta un dernier regard sur son fils et demanda
congé à la Reine. Celle-ci fut bien intriguée et lui objecta :
— Mais tu ne vas pas nous quitter ? Tu vas rester chez
nous ! Nous allons aménager pour toi une chambre dans
l’aile sud du palais ; tu pourras veiller sur notre enfant et
48 l’allaiter ! Tu es la seule femme au royaume qui peut lui
donner la vie.
— Majesté ! Répondit Yâkouba d’une voix confuse, ce
serait trop d’honneur pour moi d’habiter le palais de notre
Seigneur. J’ai beaucoup de monde à la maison. Je n’habite
pas loin d’ici ; je viendrai autant de fois qu’il le faut pour
allaiter votre bébé. L’une de vos servantes pourra lui faire
sa toilette ?
— Comme tu le veux chère Madame ! dit la Reine
quelque peu déçue ; nous pourrons également te le porter
jusque chez toi, chaque fois que tu auras un empêchement
pour venir. Un char sera mis à ta disposition et tu auras le
plus haut salaire de ma suite.
— Je ne suis que votre servante dévouée Majesté, et
votre enfant est comme mien ; je serai présente pour
chaque tétée ?
En prononçant ces mots, son cœur se serra et faillit
éclater ; elle adressa au Bon Dieu qui ne cessait de la
combler, un remerciement que seules les larmes de joie
pouvaient tout juste exprimer. Elle tenta de les refouler,
mais en vain. Elle baisa la main de la Reine et appliqua un
baiser de velours sur le front de son fils qu’elle venait de
renier malgré elle. Elle s’en alla en compagnie de sa fille
et pria Dieu de lui garder son fils d’un mauvais rêve ou
d’une colère intempestive de Pharaon.
1.1.12- Bébé Moïse adopté par Pharaon
— Maintenant nous pouvons fêter deux adoptions,
confia la Reine à sa gouvernante : celle de l’enfant par nous et
celle de la nourrice par lui.
Lorsque Pharaon apprit que le bébé avait été sauvé, il
exprima sa joie devant ses conseillers :
— Remercions les dieux, Ré et Mâat de nous avoir aidé
à trouver une nourrice pour notre petit Moïse !
49 Hâman son Ministre de la Guerre et de la Construction,
était assis à sa droite ; il ne put cacher sa surprise et
souffla dans l’oreille du monarque :
— Seigneur ! La seule femme qui a pu l’allaiter est
celle d’un esclave hébreu ; c’est sûrement sa maman. Elle
s’en est débarrassée parce qu’elle ne voulait pas qu’on lui
applique votre loi Majesté. Je suis navré de contrarier mon
Seigneur ; mais il est de mon devoir de vous servir
loyalement.
Pharaon se tut un moment et répondit :
— J’ai questionné la Reine à ce sujet ; elle a posé la
question à son tour aux sages-femmes. Elles disent que
c’est impossible. La nourrice et son mari sont blancs de
peau ; le deuxième nourrisson que tes gardes ont trouvé à
la maison, était une fille de peau blanche. Bébé Moïse est
basané ; il ne ressemble à aucun membre de cette famille.
Il est trop beau pour être un Hébreu. Il est adorable !
Loin d’être convaincu, Hâman avala sa salive avec
rancœur et se dit :
— L’amour aveugle et assourdit ! Les jours qui
viennent nous le diront ! Puis, Il ajouta tout haut afin que tout
le monde l’entende :
— Puisque dieu Pharaon le dit, c’est sûrement vrai… !
La fête fut grandiose. Les gouverneurs de toutes les
provinces étaient venus avec leurs épouses. Les rues et les
façades de maisons étaient décorées avec des fleurs, des
palmes et des drapeaux frappés de l’emblème de Pharaon.
La nuit, de grands cierges illuminaient les rues et les
places publiques. On avait bu et dansé pendant deux jours et
trois nuits. Tout le monde était heureux excepté Pharaon.
Il était resté dans la salle d’audience en compagnie de son
Général Hâman, pour recevoir les félicitations des
délégués provinciaux et des représentants des pays amis. Il
avoua à son homme de confiance, son appréhension quant
à adopter un enfant inconnu. Son Général, excellent
hypocrite et flatteur doué, tenta de le rassurer en disant :
50 — Majesté ! Dieu du Nil et Maître de ses esclaves !
Jamais notre armée n’a été aussi forte. Nous avons vaincu
tous nos ennemis. Notre police est partout, elle est armée
jusqu’aux dents. Vous n’avez aucune crainte à vous faire !
Nous savons tout ce qui se passe dans les moindres recoins
du royaume. Nous allons offrir à votre fils les meilleurs
éducateurs de l’Égypte ; ils en feront l’enfant le plus loyal
et vous serez le père le plus heureux sur terre.
Au crépuscule du premier jour, plusieurs vaches furent
sacrifiées et jetées dans le Nil, en guise de remerciement
aux dieux. La cérémonie du soir fut présidée par le Grand
Prêtre du temple de Pharaon.
Ainsi, tous les jours au petit matin, à midi, en début de
l’après midi et juste après le coucher du soleil, Yâkouba se
rendait au palais de Pharaon pour allaiter son enfant. Cela
dura deux ans. Une fois sevré, Moïse mena une vie de
prince au palais. Il était conduit pour rendre visite à sa
maman nourrice au moins une fois par semaine. Les deux
mamans, Yâkouba « La Pieuse », comme on se plaisait à
la surnommer au palais, et Assia la Reine étaient devenues
des amies intimes. Pendant le jour, Yâkouba venait
souvent voir la Reine et son fils ; Elle avait plus de temps,
depuis que sa fille était rentrée chez elle. Le mari de
celleci fut libéré de l’esclavage et travaillait dans les champs
d’un officier copte.
Pharaon ne voyait pas d’un bon œil les intimités de la
Reine avec « l’Hébraïque » ; il le disait souvent à sa
femme. Celle-ci trouvait toujours une raison valable pour
le convaincre de la nécessité de ces visites. C’était dans
l’intérêt de leur enfant. Pharaon fut d’ailleurs lui-même
très vite conquis par l’amour de Moïse « l’adorable »
comme il le surnommait. Il jouait quelques fois avec lui
pour oublier les soucis de son royaume. Mais cela n’avait
pas duré longtemps. Dès qu’il constata que la Reine
s’occupait trop de cet enfant, il prit ses distances et ne
passait plus les nuits avec elle. Il préférait les passer avec ses
51 multiples demoiselles d’honneur. Elles étaient plus jeunes
et plus belles. Cela ne dérangeait point la Reine ; elle
n’était pas jalouse, elle en était plutôt soulagée. Comme
elle vivait pratiquement seule, elle sortait quelquefois
déguisée la nuit, pour se rendre chez Yâkouba. Elle apprenait
à prier et à vénérer Dieu l’Unique, selon la tradition des
Fils d’Israël. À chaque prière elle répétait :
« Mon Seigneur ! Faites construire pour moi une
résidence chez vous au Paradis ; Sauvez-moi de Pharaon et de
ses méfaits et délivrez-moi de ces injustes ! »
1.1.13- Bébé Moïse condamné à mort
Un jour, alors qu’Assia jouait avec son enfant, Pharaon
fit éruption dans sa chambre. Contrairement aux traditions
royales, il ne s’était fait annoncer ni par la gouvernante, ni
par ses servantes. Il paraissait angoissé et oisif. Il s’assit
près de la Reine et lui dit :
— Ma chère épouse, depuis que nous avons adopté cet
enfant, tu n’as plus de temps pour moi !
— Que si ! Dit-elle. Oublie un peu toutes ces réceptions
et toutes ces cérémonies interminables et ennuyeuses.
Reste avec nous et joue avec ton enfant ; tu n’en seras que
plus heureux.
Elle ne fit aucune allusion aux multiples femmes avec
lesquelles il passait ses nuits. Il fut surpris et même
choqué qu’elle n’ait manifesté aucun sentiment de jalousie.
Pourtant il l’avait provoquée en parlant d’amour et
s’attendait à une réaction violente. Ce qui lui aurait permis
de se débarrasser de cet enfant qui l’inquiétait et qui
commençait à occuper une place importante dans son palais et
dans sa pensée. Il rata encore une fois une tentative qu’il
croyait certaine, et cela le piqua au plus vif de son orgueil
d’homme et de dieu.
52 — Tu as toujours raison Reine d’Égypte et de mon
cœur ! conclut-il, en s’avouant vaincu par la délicatesse
d’une femme et la logique d’une Reine puissante.
Après quoi, il se laissa prendre avec un grand plaisir
par la tendresse que les yeux de sa femme déversaient
dans les siens. Il la prit dans ses bras mais elle se retira
délicatement en disant :
— Ne trouves-tu pas cet enfant angélique ? Il est plein
de joie et d’amour ; son regard doux m’emporte comme
une colombe par-dessus les cieux. Et toi, ne le trouves-tu
pas merveilleux ?
— Il est merveilleux ! concéda Pharaon avec un soupir
qui exprimait sa soumission au charme de l’enfant et de la
mère. Il se pencha pour embrasser le bébé, âgé maintenant
de deux ans. Ce dernier se blottit dans les bras de sa
maman et repoussa la tête de Pharaon avec sa main gauche.
Ce dernier se releva brusquement en hurlant de douleur, et
en se tenant le menton avec les deux mains. Surprise, la
Reine regarda son mari grincer des dents, son visage vira
du pâle au rouge puis blêmit ; elle ne comprenait rien.
De son côté, l’enfant se débattait pour se sauver et
poussait des cris d’horreur ; il tenait entre les doigts de sa
main gauche, quelques poils qui ressemblaient à ceux de la
barbiche de Pharaon. D’un coup, Pharaon explosa :
— Donne-moi ce maudit gamin, je vais le tuer, je vais
l’étrangler ! Il m’a arraché des poils de ma barbiche,
symbole sacré des Rois d’Égypte ! Moi, dieu du Nil ? Humilié
chez-moi dans mon palais, par un enfant ramassé sur une
berge ? C’est un mauvais signe ! Cet enfant ne peut pas
faire mon bonheur ! Il vient sûrement de la terre des
esclaves.
— Calme-toi mon amour ! Répondit la Reine avec une
tendresse qui figea Pharaon accroupi sur ses genoux.
Notre fils ne peut pas menacer le dieu du Nil ! Il ne sait
même pas faire la différence entre une barbiche et un bout
de nez ni entre une perle et une braise.
53 — Parfait ! dit Pharaon qui commençait à se calmer.
C’est une excellente idée ! Ramenez-moi une braise et une
perle sur un plateau ; nous verrons bien ce que cet enfant
de malheur saisira.
On exécuta l’ordre sur le champ, et on présenta à
l’enfant un plateau de cuivre sur lequel on avait déposé
juxtaposées, une perle scintillante et une braise luisante.
Pharaon souffla sur la braise pour la faire briller. Attiré par
l’éclat de la braise, l’enfant la saisit brusquement. La
Reine poussa un grand cri et tenta de l’en empêcher ; mais
Pharaon lui retint la main. Le pauvre Moïse hurla de
douleur ; il tenta de rejeter la braise qui lui collait aux doigts ;
il essaya de l’arracher avec ses dents, il se brûla les lèvres
et la langue, qu’il avait tirée sous l’effet de la douleur. La
Reine lui arracha la braise en se brûlant à son tour.
Pleurant de douleur et de tristesse, elle serra le bébé très fort
contre sa poitrine, fixa son mari d’un œil dédaigneux et
dit :
— Bourreau d’enfants ! Tu vois bien qu’il ne fait
aucune différence entre le bien et le mal !
Elle porta le bébé dans ses bras et courut vers la
chambre de la gouvernante en hurlant :
— Au secours ! Du baume ! Vite Moïse s’est brûlé !
L’enfant qui se tortillait de douleur, et perdait la voix
en gémissant, s’évanouit. Lorsqu’il reprit connaissance, il
était blême, mais les douleurs avaient baissé. Sa main était
enveloppée dans une bande en soie, imbibée de baume. Il
pleura encore longtemps avant de s’endormir sans rien
manger. Lorsque Yâkouba apprit la nouvelle, elle se fendit
en larme et pria longtemps pour son fils.
Malgré tous les soins que la Reine avait pu lui
prodiguer par les meilleurs médecins du royaume, Moïse garda
des traces de brûlure sur la main droite et conserva un lien
de langue qui le gênait à prononcer quelques syllabes.
Après cet incident, Pharaon cessa de jouer avec son fils
adoptif. De son côté Moïse l’évitait autant qu’il le pouvait.
54 À l’âge de quatre ans, il passait la majeure partie de son
temps avec les jardiniers, les domestiques, sa maman la
Reine ou avec sa maman nourrice. Il jouait très peu avec
les enfants du palais. Il n’allait jamais assister aux
cérémonies religieuses au temple des dieux. Par contre, dès
qu’il était chez Yâkouba, il jouait avec les enfants de son
quartier. Il aimait beaucoup Haroun qui lui apprenait des
chants religieux et lui racontait de belles histoires. Sans
savoir qui elle était au juste, il se plaisait également avec
Mériem et sa fille, lorsqu’elles venaient chez Yâkouba.
Dès l’âge de six ans, les meilleurs instructeurs du
royaume lui furent attachés pour en faire un élève brillant,
instruit et sage. Il était bien nourri, bien soigné et faisait la
fierté de sa maman la Reine. Il était adoré des femmes du
palais ; elles admiraient son teint basané, ses cheveux
crépis, noirs et brillants comme l’ébène, ainsi que son sourire
qui ne quittait jamais ses lèvres minces. Il parlait peu ;
mais lorsqu’il le faisait, tout le monde avait du plaisir à
l’écouter. Son accent et ses syllabes cassées donnaient à sa
parole un charme captivant. Malgré son jeune âge il ne
disait que des sagesses ; Il était particulièrement doué et
discutait souvent les avis de ses instructeurs ; Il
s’intéressait beaucoup à l’histoire, à l’astronomie et à la
science de la nature. Il détestait par contre, les cours de
mythologie et de philosophie. Dès que ses enseignants
abordaient ces sujets, il fermait les yeux et naviguait dans
ses propres pensées. Ses maîtres n’avaient plus qu’à
changer de sujet.
À douze ans, le Prince Moïse était bâti comme un
gaillard de vingt ans et savait beaucoup de choses en alchimie,
en astronomie, en médecine et en agriculture. Il participait
souvent aux courses de chevaux, aux luttes et au
maniement des armes. Il s’était très vite distingué par son
courage et battait tous ses adversaires. Hâman, le Chef de
l’armée ne l’aimait pas beaucoup, il en était jaloux, mais il
l’admirait. Pour flatter dieu Pharaon, il lui racontait
souvent les exploits de son fils le Prince.
55


1.2- Une jeunesse perturbée



1.2.1- La grande vérité
Un soir, après la visite de la Reine, Yâkouba prit son
fils à l’écart et lui dit :
— Mon cher fils, maintenant tu es un grand garçon,
bien éduqué, sage courageux et intelligent…
Elle paraissait nerveuse ; elle s’arrêta pour prendre un
grand souffle. Moïse qui n’avait pas l’habitude d’entendre
de tels éloges de sa mère nourrice eut le pressentiment
qu’elle allait lui annoncer quelque chose d’important. Il se
concentra et regarda Yâkouba dans les yeux pour l’inciter
à parler. Celle-ci hésita un moment, puis ajouta :
— Je dois te dire aujourd’hui une vérité que nous
t’avons cachée depuis ta naissance…
Elle s’arrêta encore une fois, Moïse ne dit rien il ferma
les yeux pour bien écouter.
— On t’a toujours dit que tu étais venu du Nil et que ta
mère Assia et ton père Pharaon t’avaient adopté. Personne
ne sait d’où tu étais venu. Seule ta sœur Mériem et
moimême le savons. Aujourd’hui, tu es un grand garçon, tu
dois le savoir également !
Elle lui prit la main et commença à lui raconter son
histoire depuis sa naissance jusqu’à ce jour. Moïse ne levait
les yeux que lorsqu’elle s’arrêtait et les refermait aussitôt.
Elle lui raconta son rêve en se gardant de lui dire la
promesse de Dieu d’en faire un Messager ; elle préféra le lui
dire plus tard ! Elle lui parla longtemps de la tyrannie des
Pharaons et des souffrances de ses frères Hébreux depuis
des siècles.
À la fin, Yâkouba dit :
57 — Je suis donc bien ta maman, Haroun est ton frère et
Mériem ta sœur. Je t’en supplie, ne dis rien à personne,
même pas à ta maman la Reine ; je le lui dirais moi-même
en temps opportun. Si Pharaon ou l’un de ses hommes
l’apprenait, ils nous feront beaucoup de mal.
Yâkouba se tut un bon moment. Moïse leva les yeux au
ciel et s’écria :
— Oh ! Mon Seigneur ! Mille fois merci ! Vous m’avez
donné la meilleure maman sur terre et je ne le savais pas !
Je passerai le reste de ma vie à Vous remercier et ce ne
sera qu’un rien devant Votre immense bonté !
Il prit sa maman dans ses bras et la serra très fort. Puis
il ajouta :
— J’aurais bien voulu m’envoler vers ma mère Assia
pour le lui dire ; mais puisque tu me demandes de ne pas
le faire, je me retiendrai.
Il se dressa bien haut, leva les mains au ciel et dit :
— Seigneur, pour m’avoir comblé de tant de bontés,
pour m’avoir donné l’amour de deux mères et pour
m’avoir sauvé de la mort au berceau, je vous dédie toute
ma vie et ne cesserai de plaider pour la justice sur cette
terre et d’assister les déshérités.
Il se retourna vers sa mère et lui posa la question :
— Que dois-je faire, maintenant que je sais la
vérité chère maman ? Je ne voudrais plus retourner au palais ;
Pharaon, Hâman et Karon sont des sanguinaires ; ils tuent
les Enfants d’Israël. Les gens de leur entourage sont des
païens et des corrompus, ils maltraitent mes frères
hébreux ; mais j’adore ma mère Assia, c’est une bonne
croyante et je lui dois ma survie.
Yâkouba répliqua aussitôt :
— Bien sûr ! Tu vas retourner au palais comme si rien
n’était. Tu dois finir tes études et parfaire tes
entraînements militaires. Dieu l’Unique nous guidera vers le bon
chemin.
58 Moïse retourna au palais et tenta tant bien que mal de
mener une vie normale comme sa maman le lui avait
demandé.
1.2.2- Moïse quitte le palais de Pharaon
Quelques années passèrent comme des siècles. Moïse
brûlait d’impatience pour quitter le palais et aller vivre
avec les siens. Il se sentait mal à l’aise dans ce monde de
luxe immoral. Il avertit ses deux mamans qu’il était au
terme de ses cours les plus importants et qu’il allait bientôt
partir pour une longue expédition. Il devait mettre en
pratique ses connaissances et découvrir certaines régions de
l’Égypte qu’il ne connaissait pas. Un jour, le Maître
d’histoire demanda au Prince Moïse, de réciter sa leçon
sur la conquête de la Basse Égypte et l’éviction des
Hyksos. L’élève commença à raconter une histoire totalement
différente de celle qui lui avait été enseignée ; il dit entre
autre :
— Mes ancêtres Fils d’Israël, Fils d’Ibrahim, sont
venus du pays de Canaan, apporter la lumière de Dieu et les
sciences humaines, au peuple d’Égypte. Ces lumières
avaient été données par Dieu l’Unique à mes aïeux
Ibrahim, Ishak et Yâkoub, surnommé Israël. Youcef fils de
Yâkoub, est venu en Égypte lorsque ses frères l’avaient
jeté dans un puits du désert. Il avait été vendu esclave au
Gouverneur du Roi. Il devint grâce à son savoir et à sa
sagesse, Gouverneur et Ministre de l’Agriculture ; et tel
que tout le monde le sait, il avait sauvé l’Égypte de la
famine et avait fait régner la paix et la justice. Il fit venir sa
famille et l’établit sur les terres de Goshen. Après son
départ et l’éviction des Hyksos par les Princes de Thèbes,
mes frères hébreux furent réduits à l’esclavage par les
Pharaons.
59 Ébahi par ces connaissances qu’il n’avait jamais
enseignées à son élève, le Maître leva la main bien haut pour
l’interrompre et lui dit :
— Prince ! Fils de dieu Pharaon, d’où tenez-vous ces
connaissances ? Je ne vous en ai jamais parlé.
— Je les tiens de ma mère Yâkouba et de mon frère
Haroun ; il les enseigne au temple des Hébreux répondit
Moïse d’un ton ferme.
— Votre frère Haroun ? Qui vous a dit que ce
misérable moine des esclaves était votre frère ? Vous êtes le fils
de Pharaon et héritier du trône. Vous n’avez rien de
commun avec ce peuple maudit ! s’écria l’instructeur.
— Ne me parlez pas sur ce ton Maître. Je sais tout et
vous le savez aussi bien que moi ! Je ne suis que le fils
adoptif de Pharaon. Je suis le fils d’Amran descendant
d’Ibrahim et fils de Yâkouba arrière petite fille de Youcef.
Je fais partie du peuple Serviteur du Dieu l’Unique et le
Tout Puissant !
— Oh ! Mon enfant ! Arrêtez ! Je vous en prie ! Si
Pharaon dieu du Nil vous entendait, il vous couperait la tête ;
il voulait le faire peu après votre naissance. C’est sa
Majesté la Reine d’Égypte qui l’en a empêché. Il vous avait
adopté, nourri et éduqué ! Ne soyez pas si ingrat je vous
en supplie !
Le Maître tenait sa tête entre ses mains et poussait des
soupirs profonds. Il adorait son élève et ne pouvait pas
supporter qu’il sache la vérité. Moïse, quelque peu confus,
baissa le ton et répondit en gesticulant :
— Non ! Maître ! Je ne suis ingrat ni envers Pharaon, ni
envers ma mère Assia, ni envers vous Maître bien aimé. Je
vous dis que je sais toute la vérité sur mon passé ! Je l’ai
appris de ma mère Yâkouba, de ma sœur Mériem, de mon
frère Haroun et de ma mère Assia. Je vous prie de ne rien
dire à Pharaon, c’est le seul qui ne sait rien de tout cela. Si
jamais vous le lui dites, il commencera par vous couper la
tête. Vous savez comment il raisonne, il vous accusera
60 d’avoir été complice par votre silence. Dès demain, je vais
quitter le palais pour un long voyage ; soyez très discret.
— C’est entendu Prince ! Répondit le Maître, j’irai le
voir après votre départ. Je lui dirai que vous avez décidé
de partir voir les anciennes cités des Pharaons ; après quoi,
vous comptez aller jusqu’au Haut Nil. Je lui dirai
également que vous avez pris avec vous vos deux gardes et un
guide.
— Ma mère la Reine est déjà au courant de mon
expédition, reprit Moïse ; elle a dû en parler à mon père
Pharaon. S’il vous reproche de ne pas être allé avec moi,
vous lui direz que c’est moi qui l’ai refusé.
Moïse appliqua un gros baiser sur le front de son
Maître, et s’en alla voir sa mère la Reine, sa mère Assia et sa
sœur Mériem pour leur faire ses adieux.
Sa mère la Reine essuya ses larmes avec son mouchoir
en satin blanc parfumé à l’eau de rose et lui dit :
— Mon cher enfant ! Sois très prudent. Si jamais ton
Maître dit la vérité à Pharaon, il te fera du mal. Il t’aime
bien ; mais pour les intérêts du trône il est capable de te
faire assassiner.
— Ne te fais pas de soucis chère maman, le Maître m’a
donné sa parole ; il ne dira rien, il m’aime beaucoup !
Sur ce, Moïse retira délicatement le mouchoir que sa
maman tenait dans sa main, le glissa dans sa poche et s’en
alla sans se retourner ; il ne pouvait pas supporter la voir
pleurer. Il avait le cœur gros ; il aurait bien voulu pleurer
lui aussi pour se soulager, mais une grosse boule dans la
gorge l’en empêchait. Il craignait ne plus la revoir, cette
femme adorable qui avait tout fait pour sa survie et son
bonheur. Ses pieds hâtaient leurs pas, mais sa tête était
restée contre la poitrine de sa maman chérie. Arrivé à la
porte, la parade des gardes le rappela à lui ; il devait
absolument dissimuler son chagrin, et s’éloigner au plus vite.
Avant de sortir de la ville, il alla au temple voir son
frère Haroun ; il était plus que son frère, il était un ami
61 intime. Il lui avoua son intention de quitter le palais et lui
demanda conseil. Haroun donna son aval pour tout et
prononça avec lui une courte prière dans laquelle ils
demandèrent à Dieu l’Unique de le guider et de soulager
ses peines. Moïse prit son frère dans ses bras et essuya ses
larmes sur son épaule. Il s’en alla sans se retourner.
Il partit pour un long voyage vers le Bas Nil ; arrivé à
Avaris, il fut reçu par le Prince Gouverneur de la province.
Après la cérémonie d’accueil et le dîner offert par le
Prince en son honneur, il congédia son guide et ses gardes.
Il passa une nuit des plus agitées, dans un lit de velours.
Très tôt le matin, il prit son petit-déjeuner avec le cuisinier
du Prince et dit aux gardes de la résidence qu’il allait
respirer l’air pur et frais du matin printanier. Il reprit la route
menant aux faubourgs de Goshen et rentra discrètement
chez sa mère Yâkouba. Elle fut à la fois heureuse et
surprise de le revoir si tôt.
Il voyait rarement sa sœur Mériem. Celle-ci était partie
vivre avec son mari et ses enfants dans une petite
chaumière qu’ils venaient de construire dans un autre faubourg
de Goshen.
Dès que sa mère la Reine apprit qu’il était de retour,
elle le demanda ; mais il refusa d’aller au palais. Il donna
comme excuse qu’il ne voulait plus revoir Pharaon ni les
gens de son entourage. Afin de le voir, la Reine lui fixa
rendez-vous sur la plage privée du palais. C’était là où son
berceau avait échoué, quand sa mère Yâkouba l’avait jeté
dans le Nil. D’abord fréquentes, ces rencontres furent vite
réduites aux événements importants. La douleur de la
séparation les obligeait à les faire rares et courtes.
Pharaon de son côté ne voulait plus revoir son fils
ingrat. Il se sentait plutôt soulagé par son départ. L’incident
de la braise lui rappelait toujours qu’il était étranger, qu’il
pouvait être Hébreu et qu’il pouvait lui faire du mal. Il en
avait toujours douté, sans jamais en avoir la certitude. Ce
62 doute le tourmentait, mais il en profitait pour surmonter
l’amour qu’il lui portait malgré lui.
Moïse passait son temps avec les bergers à la campagne
ou au temple du peuple hébreu. Il priait et écoutait les
prêches des sages. Il aimait surtout écouter son frère Haroun
qui s’initiait au discours, à l’occasion des petites
cérémonies. Il était séduit par la verve et la belle voix du jeune
sage.
Moïse avait à peine 20 ans, mais il était déjà un bel
homme ; il était grand de taille, bien bâti, instruit et fort
aimable. La petite barbiche qu’il se plaisait de caresser, le
déguisait bien ; seuls ses proches le reconnaissaient ; on ne
l’appelait plus « Prince », il préférait Moïse, « un nom
simple et pur, comme l’eau du Nil » disait-il.
1.2.3- Un traité de paix entre père et fils
Un jour, à l’issue d’un conseil royal, Hâman Ministre
de la Guerre et de la Construction, souffla dans l’oreille du
monarque :
— Majesté dieu du Nil et de ses terres, je viens d’avoir
la certitude que votre fils est bel et bien d’origine
hébraïque et que Yâkouba est bien sa mère.
Au regard interrogateur de Pharaon, Hâman répondit :
— Mes hommes infiltrés dans la maison de culte des
esclaves me l’ont dit ! C’est lui-même qui l’a annoncé au
cours de l’un des derniers cultes. Il fréquente d’ailleurs ces
lieux malsains depuis un certain temps. Je n’ai pas voulu
vous importuner et vous attrister avant d’en avoir la
certitude. Maintenant j’en suis sûr…
Il marqua une petite pose et ajouta :
— Je suis désolé Seigneur de vous le dire ; j’aurai
préféré me couper la langue plutôt que de vous annoncer une
nouvelle aussi triste.
63 Pharaon observa un silence lourd qui semblait durer
une éternité. Son chef des armées se demanda ce qu’il
allait décider.
Le tyran se leva, s’assit sur un fauteuil près de la porte,
se retourna vers son Ministre, le fixa longuement et lui
dit :
— Tes hommes ont mis trop de temps pour me ramener
ces nouvelles du passé. Dis-leur de ne plus se mêler des
affaires de mon fils ; je m’en charge personnellement. Si
jamais tu m’en reparles, tu perdras la langue pour toujours.
Terrassé par cette réplique, Hâman baissa la tête bien
bas, et s’en alla en jurant de démettre le chef de sa police
secrète de ses fonctions et l’envoyer en prison.
Le soir, Pharaon alla voir la Reine et lui ordonna de
faire venir son fils immédiatement ; sinon, il allait le faire
ramener par les hommes d’Hâman. Elle exigea sa parole
qu’il n’allait lui faire aucun mal.
— Je ne lui ferai aucun mal ! Promit-il ; je voudrais
simplement m’assurer du bien fondé des accusations
d’Hâman à son égard !
Il lui rapporta en bref les propos de son Ministre de la
Guerre.
Elle ne dit rien ; elle savait qu’Hâman avait raison,
mais elle pria Dieu de l’aider à surmonter cette nouvelle
épreuve.
Elle dépêcha sa gouvernante chercher Moïse chez
Yâkouba. Lorsqu’il arriva, elle lui conseilla de dire toute la
vérité à son père et de lui promettre de ne tenter aucun acte
subversif contre lui, ni de lui faire aucun mal. Moïse
répondit :
— Je t’avais déjà dit, chère maman, que je n’avais
aucune intention de faire du mal à mon père. Il m’a adopté,
nourri, éduqué et aimé. Je lui demande simplement de
traiter mes frères d’une façon plus humaine et cesser de
tuer leurs enfants.
64 En arrivant, Pharaon entendit ces dernières paroles et
dit :
— Fils ingrat, tu défends tes frères alors qu’ils veulent
se soulever contre moi et ruiner mon royaume ?
— Père Pharaon ! Roi d’Égypte ! Ce ne sont pas ces
pauvres esclaves qui pourront renverser ton trône. Ce sera
probablement ton injustice et ta tyrannie qui le feront. Ce
sera peut-être l’un de tes collaborateurs les plus proches
qui te tuera pour s’emparer de ton trône. En ce qui me
concerne, et en ce qui concerne mes frères Fils d’Israël,
nous nous engageons à vivre en paix sur ces terres et nous
ne ferons aucun mal ni à toi ni à nos maîtres coptes. Je te
le garantis.
À ces mots la Reine ajouta :
— Majesté ! Votre Fils s’engage à ne vous faire aucun
mal ; faites-lui la faveur de ne plus opprimer les siens.
C’est toujours notre fils et c’est lui qui pourra garantir
notre sécurité contre le mal qui viendrait des esclaves.
Notre royaume vivra en paix et sera plus puissant et plus
prospère.
Pharaon observa une petite pause avant de répondre
d’une voix entrecoupée :
— C’est accordé Prince ! Puisque ta mère me le
demande. Mais ce sera la dernière fois que tu mets les pieds
dans mon palais. Mes hommes ne toléreront plus un
Hébreu dans leur enceinte.
— Je ne veux plus du titre de Prince père ; je préfère
mon nom Moïse, il me convient mieux. Et pour vous
garantir la loyauté de mes frères, nommez-moi chef du
chantier de la nouvelle cité des Pharaons. Démettez Karon,
ce cœur de fer qui martyrise ses frères pour n’obtenir que
gémissements et souffrances. Je m’engage à les faire
travailler plus et avoir en retour un résultat meilleur. Votre
cité qui connaît un retard de plusieurs années, ne sera
jamais finie pendant votre règne si vous continuez à traiter
65 vos esclaves de la sorte. Il en meurt plus d’une dizaine par
mois.
Pharaon ordonna de suite que Moïse soit nommé Chef
des chantiers de la nouvelle cité des Pharaons. Il l’autorisa
également à distribuer aux esclaves une ration de blé par
semaine, en puisant dans le magasin royal.
Sur ce, Pharaon quitta les appartements de la Reine et
alla annoncer à son conseil les accords conclus avec
Moïse.
Pour la dernière fois, la Reine dîna dans sa chambre en
compagnie de son fils. En partant, celui-ci l’embrassa bien
fort et la remercia de sa médiation. Il était très heureux et
pria Dieu pour que Pharaon tienne sa promesse.
Il alla immédiatement au temple annoncer la nouvelle
du traité. Une prière spéciale fut adressée à Dieu en cette
heureuse occasion.
Depuis ce jour, les esclaves hébreux percevaient une
petite part des récoltes et avaient droit à un casse-croûte
sur les chantiers de construction. Leurs garçons
nouveaunés n’étaient plus égorgés. Les travaux de construction
avançaient à grande allure. Moïse eut droit aux
félicitations de Pharaon ; Hâman en personne était venu les lui
transmettre.
1.2.4- Moïse tue le cuisinier de Pharaon
Un jour d’été, la chaleur était torride, le sirocco
soulevait des tourbillons de sable qui enveloppaient les maisons
dans de sales draps ; l’horizon était littéralement bouché,
on ne voyait pas dix pas devant soi. En ville, pas une âme
ne rôdait ; les rues étaient désertes, c’était l’heure de la
sieste. Seuls les débris de toiture des chaumières voisines
et les touffes d’herbes sèches arrachées par le vent,
voltigeaient comme des esprits. Moïse qui passait quelques
jours chez sa sœur, profita de cet instant pour rendre visite
66 à sa mère. Elle souffrait lui apprit-on, d’une maladie
grave ; il pressait le pas de peur qu’elle ne parte au ciel
avant qu’il ne la voie.
Au milieu du chemin qui allait le conduire chez lui, il
trouva deux gaillards en lutte. L’un d’eux était armé d’un
sabre et l’autre d’un bâton. À ses blasphèmes, Moïse
comprit que celui qui brandissait le sabre était copte. Dès qu’il
s’approcha, il reconnut le cuisinier de Pharaon ; il disait à
son adversaire :
— Tu vas venir de suite avec moi rallumer le feu ou
alors je te coupe la tête.
L’autre était le voisin de Moïse. Il jouait avec lui
lorsqu’il était enfant et qu’il allait rendre visite à sa mère
Yâkouba. Il s’appelait Chamon et travaillait comme
esclave au palais. Il refusait de suivre son maître et lui
répétait :
— Je ne suis plus ton esclave ! Le Prince Moïse m’a
libéré ! Je ne veux plus retourner au palais.
Moïse saisit la raison de la dispute. Il vit que l’Hébreu
était malmené, et que le Copte allait sûrement le tuer. Dès
que Chamon reconnut son ami d’enfance, il s’écria :
— Au secours Moïse, ce tyran veut me tuer !
Au moment où le Copte allait frapper Chamon, Moïse
se jeta entre les deux et poussa l’agresseur contre le mur.
Ce dernier s’étala au sol comme un tapis, jambes et bras
en l’air ; il n’avait toutefois pas lâché son arme ; il se
releva et fixa Moïse en gesticulant :
— Ah ! C’est toi fils maudit de Pharaon et prince
déchu ? Tu veux provoquer une révolte des esclaves contre
nous ! Écarte-toi ou alors…
Avant de finir sa phrase, il se rua de nouveau sur son
adversaire. Moïse lui bloqua le bras armé avec la main
gauche, et lui envoya un coup de poing fulgurant sous
l’oreille gauche. L’assaillant s’écroula au sol et ne bougea
plus.
Moïse ordonna à son camarade d’enfance :
67 — Regarde s’il vit encore ! Je crains qu’il ne soit mort
le misérable. Regarde ! Il perd du sang par le nez et
l’oreille. Oh mon Dieu ! Ce n’est pas le moment de
s’attirer des ennuis…
Le pauvre Chamon était blême et frémissait comme une
feuille morte. Il hésita un moment et regarda son sauveur
qui le surplombait de sa stature géante. Il craignait sa
colère qu’il connaissait bien en de pareils moments ; elle
pouvait éclater comme une foudre et tout fracasser. Il se
baissa et mit sa joue contre les lèvres de son agresseur
gisant à terre ; il tenta d’y détecter le moindre souffle. Il se
releva, regarda Moïse d’un air frustré, puis il hocha la tête.
Il se demandait s’il n’allait pas être étalé à son tour, à côté
du cadavre. Quel démon l’avait saisi, pour provoquer cette
bagarre et en arriver à ce drame ? Se demanda-t-il. Moïse
comprit que le cuisinier de Pharaon était mort. Voilà qui
compliquait sérieusement les choses. Il ne perdit pas un
seul instant ; il jeta le corps sur son épaule comme une
gibecière, regarda autour de lui et fit signe à son camarade
de le suivre.
La tempête de sable faisait rage ; sur le chemin vers les
champs voisins, ils ne rencontrèrent personne. Très vite, le
mort fut enterré et Moïse prononça une prière très courte ;
il était encore sous l’effet de la colère et avalait ses mots
comme jamais encore. Chamon suivait difficilement ce
que disait son sauveur ; il était préoccupé par le sort qui
l’attendait.
Au terme de sa prière Moïse dit à haute voix et d’un ton
plus calme : « Cet acte est certainement dû à Satan. » Il
leva les deux mains bien haut et implora : « Seigneur ! Je
me suis fait du tort ; Pardonnez-moi ! »
Il se tourna vers l’endroit où il venait d’enterrer sa
victime et ajouta :"mon Seigneur ! Pour toutes les bontés que
vous m’avez offertes, je ne prêterai jamais main-forte aux
criminels".
68 En entendant tant bien que mal cette prière, Chamon
reprit ses esprits et dit :
— Maître, ne vous attristez pas outre mesure ! Dieu a
sûrement entendu votre prière ! Il vous pardonnera ! Et
moi à mon tour je vous en supplie pardonnez-moi ; je suis
la cause de votre tourmente !
— Tu vas rentrer chez toi maintenant ! Tu es le seul
témoin de cette triste aventure. Prends garde d’en parler à
qui que ce soit. Si jamais je te revois en querelle ou
j’apprends que tu as soufflé mot à quelqu’un, je te briserai
les côtes !
— Oui Maître ! Soyez tranquille, je ne le referai plus et
je ne dirai rien à personne.
À peine sa promesse faite, le misérable disparut comme
emporté par la tornade. Moïse alla aussitôt rendre visite à
sa mère Yâkouba. Elle venait de se rétablir de la maladie
qui avait failli l’emporter. En revoyant son fils, elle reprit
espoir et ses lèvres retrouvèrent le sourire qui les avait
quittées depuis son départ. Pour la réconforter et en
attendant de voir ce qui pouvait advenir après la mort du Copte,
il passa la nuit auprès d’elle.
1.2.5- Moïse s’enfuit vers Madian
Le lendemain, Moïse retourna chez sa sœur. Le temps
ne s’était guère amélioré ; la chaleur était toujours intense
et la tempête de sable avait repris depuis la matinée. Les
rues étaient désertes ; on n’entendait que les rafales de
vent et le braillement des ânes dans les champs lointains.
Pour se rendre chez sa sœur, Moïse emprunta avec grande
prudence, les raccourcis et les passages exigus. Sa peur
était doublement justifiée. Son frère Haroun venait de lui
apprendre les dernières nouvelles du Palais. Son père
Pharaon était furieux d’apprendre qu’un Copte avait disparu
dans le village hébreu ; pour le despote, ce serait le
dé69 clenchement de la révolte des esclaves. "Son fils ennemi"
tel qu’il l’appelait maintenant, conspirait sûrement à leur
tête. Il l’aimait encore et ne voulait pas qu’il lui arrive un
malheur. Il espérait le ramener sous son autorité à
n’importe quel prix.
D’autre part, quelques jours seulement après le traité de
paix, Moïse avait déclaré au temple qu’il reniait la divinité
de Pharaon et toute religion contraire à celle de ses aïeux.
Au terme d’une cérémonie dirigée par Haroun, il appela
tous les Fils d’Israël à faire de même, sans pour autant
remettre en cause ses engagements, ni renier l’autorité de
Pharaon en tant que Roi d’Égypte. La Reine était malade
de chagrin à cause de tout ce qui se passait.
Maintenant, saisi d’une grande peur et tous les sens aux
aguets, il se faufilait à travers les ruelles poussiéreuses,
enseveli dans des tourbillons de sable. Brusquement, il
aperçut la silhouette de deux hommes en prise. Il tenta de
s’éclipser mais son ami Chamon qui l’avait appelé la
veille à son secours, lui demanda encore une fois de le
délivrer :
— Oh Moïse ! Au secours !
Moïse se demanda comment est-ce que ce diable avait
pu le reconnaître dans cette atmosphère opaque. Lorsqu’il
s’en approcha, il le trouva en lutte avec un Copte.
— Tu es un véritable provocateur ! dit Moïse à son ami
en lui lançant un regard menaçant. Profitant de ce
reproche, le Copte se précipita sur l’Hébreu et faillit le
poignarder. Moïse se jeta entre les deux, repoussa
l’agresseur, et envoya Chamon de son côté à terre. Pensant
que Moïse s’était attaqué à lui, Chamon s’écria :
— Eh ! Moïse ! Veux-tu me tuer comme tu as tué le
cuisinier de Pharaon la veille ? Tu ne veux donc être qu’un
tyran sur cette terre ! Tu ne veux pas œuvrer pour la
concorde, comme tu le prétends.
Entendant ces paroles, le Copte battit en retraite et
s’écria :
70 — Ah ! C’est donc toi l’assassin ! Prince déchu ! Tu
auras bientôt de mes nouvelles et de celles de mon
Général.
Sans rien ajouter, il courut en direction du palais.
Moïse se retourna vers Chamon gisant encore parterre ;
il lui lança un regard à lui percer le front, puis s’en alla
sans rien dire.
À peine arrivé devant la porte de sa sœur, qu’il vit la
silhouette d’un homme courir vers lui. Lorsque l’individu
s’approcha, il reconnut son Maître en personne. Il était
habillé d’une soutane de magicien recouverte d’une
grande tunique. En plus, il portait un chapeau de paille
comme celui des bergers. Il le retenait avec ses deux
mains pour l’empêcher de s’envoler. Il était essoufflé et
excité, la sueur inondait son visage. Manifestement il avait
beaucoup couru. Il prit Moïse par le bras, le tira à l’écart et
lui dit à l’oreille :
— J’ai couru partout à ta recherche. Je suis allé chez ta
mère et au temple ; comme tu n’y étais pas, j’ai tenté ma
chance chez ta sœur.
— Écoute-moi bien mon enfant, fais ce que je te dis et
vite ! Quitte la ville sans attendre ; le général Hâman et
son entourage sont en train de fomenter un complot pour
te tuer. Pharaon lui a donné carte blanche. Si les hommes
d’Hâman te mettent la main dessus, tu es mort. Sors
immédiatement de la ville, je te le conseille vivement ! Ni le
dieu du Nil ni la Reine ne pourront cette fois-ci te couvrir.
La loi ne te protège plus ; tu as tué un Copte serviteur de
Pharaon ! Va-t’en vers le Nord d’abord, puis vers l’Est.
Les hommes du général vont te chercher d’abord au
temple, puis chez ta mère et ta sœur. N’emprunte ni le chemin
carrossable, ni celui des grandes caravanes. Ils vont se
renseigner et suivre ta trace. Dirige-toi vers Madian ;
làbas tu retrouveras de grands sages, disciples de tes
ancêtres. Ils t’accueilleront et te protégeront. Tiens ! Prends
cette tunique, et ce chapeau pour te déguiser en berger ;
71 personne ne te reconnaîtra. Je te conseille de passer une
nuit ou deux dans la grotte des moines, là où nous sommes
allés une fois en excursion avec les enfants du palais. Je
vais leur dire que tu as pris la route de l’Éthiopie vers le
Haut Nil.
Moïse serra très fort son maître dans ses bras,
l’embrassa sur le front et s’en alla bien camouflé sous la
tunique et le chapeau de berger. Il sortit de la ville, saisi
d’une grande peur, tous ses sens aux aguets ; il prit la
direction de Madian en priant Dieu :
« Seigneur ! Sauvez-moi des injustes ! Et guidez-moi
vers le bon chemin. »
72


1.3- Le fils de Pharaon en fuite



1.3.1- La grande marche solitaire
Moïse quitta Goshen, son village natal, sans revoir sa
sœur ni son frère ni ses deux mères. Il ne les reverra
probablement plus jamais. De toute façon, il ne pouvait plus
retourner au palais. Hâman avait toujours souhaité sa mort,
c’était le seul homme de la cour qui ne l’aimait pas. Moïse
de son côté le détestait. C’était un sanguinaire, qui ne
cessait de fomenter des intrigues contre lui et contre les sages
de la cour ; il était Satan en personne. Mais Pharaon tenait
à lui car c’était un guerrier de grande valeur et défendait
remarquablement bien le royaume. Il avait repoussé toutes
les attaques ennemies. Il avait soumis Canaan et conquis
l’Éthiopie. Moïse avait d’ailleurs participé à cette dernière
campagne, sous son commandement. Il avait alors
démontré ses qualités de guerrier hors pair ; mais il n’aimait pas
trop en parler, car il détestait les guerres coloniales.
Il marcha toute la journée et la moitié de la nuit ; il était
seul et sans aucune provision. Lorsqu’il arriva à la grotte
des moines il ne trouva personne. Ce refuge était loin de la
route des caravanes ; pour y arriver, il fallait plus d’une
demi-journée de marche. Cette solitude le rassurait quand
à sa fuite, elle l’inquiétait par contre pour sa survie ; il
commençait à sentir la faim et la soif. Mais tout compte
fait, il préférait être seul en ce moment d’insécurité. Il
s’allongea à l’entrée de la grotte et pria Dieu jusqu’au petit
matin, il l’implora de le sauver de ses ennemis qui étaient
sans doute à ses trousses et le guider sur le bon chemin
afin d’arriver à Madian sain et sauf. Il pensa beaucoup à sa
mère Yâkouba, à sa mère la Reine, à sa sœur et à son frère
73 à qui il n’avait pas dit au revoir ; la fatigue eut raison de
lui et l’envoya dans le monde de l’insouciance.
Lorsqu’il se réveilla, la grotte était inondée d’une
lumière diffuse. Le soleil devait être bien haut. Il sortit
prudemment de sa cachette, et fut surpris du silence qui
régnait tout autour. La tempête de sable de la veille s’était
calmée, le soleil brillait d’un éclat éblouissant ; le tapis de
sable ondulé et les quelques rochers parsemés çà et là,
reflétaient une lumière aveuglante. On n’entendait que le
gri-gri de quelques cigales excitées par la chaleur
montante, et le grondement de grosses mouches qui tournaient
en zigzag au-dessus de déchets nauséabonds abandonnés
par les derniers passagers. Moïse découvrit également
quelques braises vivantes sous les cendres. Il en conclut
que quelqu’un était passé par là depuis pas longtemps et
qu’il risquait de revenir.
Malgré cela, Moïse décida d’élire domicile dans cette
grotte, ainsi que son Maître le lui avait conseillé. Il prit
alors le soin de balayer sa nouvelle demeure avec une
palme sèche et jeta les déchets au loin. Les mouches
suivirent leur festin et laissèrent en paix le visage du nouveau
locataire. Après une minutieuse inspection des lieux, il
s’assura que la grotte n’abritait aucun hôte dangereux, tel
que reptile ou insecte venimeux ; il s’en alla
nonchalamment, faire une petite randonnée à la quête de gibier facile
ou de verdure.
Soudain, trois gazelles firent leur apparition à
l’horizon ; elles sautaient par-dessus les dunes. Leurs
petits sabots effleuraient à peine la cime des monticules. Dès
qu’elles aperçurent l’homme, elles virèrent comme des
traits de lumière et disparurent entre le bleu du ciel et la
blancheur du mirage qui les engloutit. Moïse eut
l’impression de sentir le lait de leurs mamelles couler dans
sa bouche desséchée ; il s’agenouilla et se mit à prier. Il
était tellement absorbé, qu’il n’avait même pas remarqué
derrière lui un buisson qui le surplombait.
74 C’était une espèce de lotus épineux. Ses petites feuilles
vertes teintées de bleu, semblaient défier ce climat
impitoyable. Il en cueillit quelques-unes et les mit sous la
langue. Au début, il voulait seulement en sucer
l’eau qu’elles pourraient contenir ; leur goût pas trop
désagréable et la faim qui le tenaillait l’encouragèrent à les
avaler. Il mordit également quelques racines qu’il trouva
juteuses et sucrées.
Ainsi, il passa deux nuits dans cette grotte. Le dernier
jour, il eut la chance d’abattre d’un coup de pierre une
perdrix qui s’était posée sur l’unique buisson de l’étendue.
C’était son premier festin ; un oiseau rôti à la braise dans
le désert, cela valait dix repas au palais de Pharaon. Bien
sûr, la compagnie de la Reine et de sa suite lui faisait
défaut ; mais il était bien forcé de s’en priver en pareilles
circonstances.
Lorsqu’il s’approcha du grand chemin, il rencontra une
caravane syrienne qui lui donna quelques vivres et de
l’eau fraîche. Le chef de tribu lui apprit qu’il allait en
Égypte pour vendre son bétail.
— Nous venons, ajouta-t-il, de rencontrer des hommes
de Pharaon, ils sont près d’une vingtaine. Ils courent à la
recherche, disent-ils, du fils de Pharaon égaré. Ne serais-tu
pas le fils de Pharaon ? Il accompagna ses derniers mots
d’un grand éclat de rire.
— En ai-je vraiment l’air ? répliqua Moïse, en appuyant
bien ses mots pour n’en avaler aucun ; si je l’étais, je ne
serais pas en vadrouille dans le désert avec mes frères
bergers.
— À t’entendre, et à te voir, tu n’en as pas l’air du tout,
ricana l’homme en piquant sa monture pour qu’elle presse
le pas. Cette raillerie n’avait point contrarié Moïse. Une
fois bien rassasié et renseigné sur l’itinéraire que les
soldats de Pharaon avaient emprunté, il s’écarta du grand
chemin et continua sa marche en faisant de grands détours.
75 C’est alors que commença l’épisode le plus dur de son
voyage. La chaleur était intense le jour ; elle baissait la
nuit, mais pas assez pour bien dormir. Il devait faire
attention aux serpents et aux scorpions qui pullulaient dans la
région. Il ne dormait que sur des collines sablonneuses ou
sur des rochers plats, loin des pierres et des débris.
Lorsqu’il était épuisé, il se réfugiait dans la prière et le
sommeil. Cela lui donnait des forces pour continuer. Il lui
était même arrivé de s’enterrer à moitié dans le sable et
faire de sa soutane et de son bâton un parasol de fortune. Il
évitait ainsi de se laisser dessécher par le soleil de plomb
et par le sirocco brûlant.
1.3.2- La fête des pêcheurs
Moïse décida de ne prendre aucun risque, il ne marchait
plus que la nuit, très tôt le matin ou tard dans l’après-midi.
Après une nuit presque blanche, alors que l’aurore
enflammait l’horizon au levant, il entendit un bruit sourd et
des voix lointaines. Il s’arrêta net et scruta l’horizon de
tous les côtés sans rien apercevoir. En réécoutant bien
d’où venaient les voix criardes et querelleuses, il vit
derrière lui une étendue bleuâtre et mouvante ; il reconnut la
surface à peine ondulée d’une mer encore endormie. Loin,
derrière un rocher qu’il n’avait pas remarqué, des pêcheurs
se débattaient avec leur filet. Les uns donnaient des ordres,
les autres des contre-ordres. Ils se lançaient des jurons à
couper les oreilles.
Il était donc arrivé aux confins de la mer ; cette
merveille de Dieu dont il avait souvent entendu parler mais
qu’il n’avait jamais vue. Son cœur tressaillit de joie ; il
était pratiquement sauvé. Après cette marche rude et
périlleuse, il pouvait maintenant flâner. Il se précipita dans
l’eau, et se mouilla à moitié ; la précieuse tunique que son
maître lui avait offerte laissa flotter ses ailes un bon
mo76 ment avant de sombrer sous l’eau. Il la souleva et la serra
contre sa poitrine ; il espérait conserver longtemps cet
habit salutaire. Il goûta à l’eau éternelle, mais il la rejeta
aussitôt, tellement elle était salée et amère.
Il prit le temps d’admirer le lever du soleil sur un
horizon reluisant. Il ôta ses souliers qui partaient en lambeaux.
Ses pieds étaient meurtris et gonflés. Ses doigts de pied
touchaient le sol et avaient saigné sans qu’il ne s’en rende
compte. Il nettoya ses blessures à l’eau de mer ; cela lui
faisait mal, mais une eau naturelle aussi propre, pensa-t-il,
ne pouvait que les soigner. Quel soulagement après tant de
peines !
Les pêcheurs, qu’il ne quittait pas des yeux, réussirent à
sortir leur grosse pêche ; il les salua d’un grand geste sans
rien dire. Après quelques instants, celui qui semblait être
leur chef vint vers lui et l’invita à leur table. Celle-ci
n’était rien d’autre qu’un grand rocher plat sur lequel ils
s’étaient regroupés en rond. Ils lui offrirent une bonne
grillade de poisson. Il but de l’eau saumâtre qui lui sembla
douce comme du lait de chèvre. Il écouta ses hôtes
généreux et bavards avec beaucoup de plaisir ; ils parlaient un
mélange d’Hébreu et d’Égyptien. Ils étaient
manifestement de la région. Ils se racontaient des histoires
quelquefois belles quelquefois salées, Moïse écoutait les
belles avec plaisir et ignorait les autres sans les contrarier.
Il se garda de faire le moindre commentaire ; Ces hommes
de bon cœur semblaient regretter leurs chamailleries de
tout à l’heure, en échangeant des propos plus doux et en
rigolant comme des fous.
La joie de la réussite les avait enivrés ; ils burent du vin
comme des passoires, mangèrent du poisson comme des
ogres et chantèrent à perdre le gosier. Ils allaient
maintenant repasser sur l’autre rive pour un autre coup de filet.
Ils proposèrent à Moïse de les accompagner. Cela ne
pouvait pas mieux tomber ; « cette chance me vient du ciel »,
pensa-t-il. Il allait gagner du temps et du terrain sur ses
77 poursuivants ; il ne pouvait donc pas refuser. Ce fut une
traversée des plus enchantée en compagnie de gens
simples et naïfs. On aurait dit qu’ils le connaissaient depuis
des années ; en fait, il ne passa avec eux, qu’un jour. Il
avait peu parlé, mais la sagesse de ses paroles les avait
séduits. À l’arrivée, ils se séparèrent avec regret. En
l’embrassant, leur chef lui confia :
— Tu as l’air d’un pauvre berger mon gaillard, mais tu
as l’âme d’un prince !
Ce compliment le fit frémir de plaisir et de désolation ;
la vie du palais l’aurait donc tant marqué ; un simple
pêcheur s’en était rendu compte. « Comment me
débarrasser de ces séquelles ? s’interrogea-t-il. Cela
pourrait m’être fatal. » Il se garda de répondre au compliment,
et prit congé de ses hôtes.
Il s’en alla sur le terrain rocailleux du Sinaï, comme s’il
allait vers l’infini. En fait, il avait pris soin de demander
aux pêcheurs des détails sur le chemin menant à Madian.
Désormais il ne devrait plus s’égarer.
Lorsqu’il marchait sur du sable, et que le soleil n’avait
pas encore transformé les dunes en fournaise, il allait pieds
nus. Mais comme le terrain était plutôt rocailleux, il
s’attachait des feuilles de figuier sous la plante des pieds
en guise de semelles ; elles ne duraient pas longtemps,
mais leur lait l’aidait à cicatriser ses blessures aux pieds. Il
transportait également une petite gourde d’eau et un panier
garni de quelques fruits et racines de palmier qu’il
arrachait lorsqu’il en trouvait. Un jour, il réussit même à
attraper un lièvre dans son terrier. Il le grilla, et le sécha au
soleil ; il en mangea pendant trois jours. Les pierres de
silex de qualité qu’il pouvait ramasser, lui permettaient
d’allumer du feu.
Depuis la rencontre avec les pêcheurs, il se sentait plus
en sécurité et marchait même le jour. Lorsque le soleil
devenait insupportable, il se dressait un parasol avec des
branches d’olivier et s’allongeait à l’ombre pour manger et
78 faire une bonne sieste. Il poursuivit ainsi sa marche vers
Madian pendant plusieurs jours.
À l’aube du dernier jour, il fut réveillé par des voix
lointaines. Elles ressemblaient à celles de bergers qui
conduisaient leur troupeau au pâturage. Le bêlement des
chèvres et des moutons qui s’approchaient, lui donnèrent
chaud au cœur et lui rappelèrent sa maison au bord du Nil.
Là-bas, sa maman se levait toujours au petit matin pour
traire ses chèvres avant que le berger ne lance son coup de
sifflet depuis le coin de la rue. Son frère Haroun ou
luimême, quand il passait la nuit chez lui, les conduisait à la
placette, où le troupeau du village était rassemblé avant
d’être conduit au pâturage. Moïse se disputait souvent
avec son frère cette tâche qui leur donnait droit à la gorgée
de lait chaud depuis le pot à traire. Ces beaux souvenirs
joints à la fatigue et à la faim, l’emportèrent de nouveau
dans le monde des rêves.
1.3.3- Les deux bergères
Lorsqu’il fut bien réveillé, il secoua le sable par-dessus
ses vêtements et se débarrassa du turban qu’il avait
enroulé autour de la tête. Il s’étira et se dressa sur ses jambes ;
ces dernières commençaient à retrouver leur fermeté. Il se
rapprocha à petit pas de l’endroit d’où venait le brouhaha.
Il se rendit compte à l’odeur qu’il sentait, qu’il venait de
passer la nuit près d’un point d’eau. Le soleil avait grimpé
déjà assez haut, dans un ciel brumeux.
Il y avait au moins une dizaine de bergers qui se
bousculaient autour d’un puits. Certains voulaient abreuver leur
bétail en premier.
— Décidément se dit Moïse, partout où je vais il y a de
la bagarre !
Il se fraya un chemin vers le puits et sépara deux
gaillards en pleine dispute. L’un d’eux, arrivé apparemment le
79 dernier, voulait passer le premier. Son adversaire lui
disait :
— Tu veux passer par-dessus la tête de tout ce monde,
alors que tu es arrivé le dernier. N’as-tu pas reçu la
moindre éducation ? Demande au moins la permission à ceux
qui sont arrivés avant toi !
Moïse arriva juste au moment où ils allaient s’agripper.
— Vais-je tuer encore l’un de ces imbéciles ? Se
demanda-t-il. Dieu gardez-m’en !
Il écarta les deux garçons d’un coup de main et les
envoya dans la boue, chacun de son côté.
— Arrêtez gamins ! S’écria-t-il ; que chacun reprenne
sa place !
Ayant vu l’exercice de force que cet étranger venait de
démontrer, les bergers s’exécutèrent sur-le-champ. Ils
refoulèrent leur bétail et laissèrent le chemin libre. Comme
personne n’osait plus avancer, Moïse ordonna :
— Allons ! Que le premier venu tire son eau et laisse la
place au suivant !
Les bergers regardèrent au loin ; Moïse suivit leur
regard. Derrière un rocher, presque noyées dans leur
troupeau qu’elles tentaient de retenir, deux jeunes filles
bien habillées, le regardaient d’un air gêné. Il comprit
qu’elles étaient avant les deux gaillards en prise.
Moïse s’approcha d’elles et demanda :
— Quel est votre problème ? Pourquoi ne prenez-vous
pas votre tour avec les autres ? Vous ont-ils manqué de
respect ?
— Non Monsieur ! dit l’une d’elle ; il n’est simplement
pas dans nos traditions de nous mêler aux hommes. Nous
n’abreuverons nos bêtes que lorsque ces bergers seront
partis.
L’autre ajouta :
— Notre père est trop vieux pour cette besogne ; nous
la faisons à sa place.
— Après qui êtes-vous arrivées ? demanda Moïse.
80 — Juste avant ce jeune homme au turban noir.
Elle ne put retenir son sourire et se retourna vers sa
sœur qui avait mis la main sur la bouche pour étouffer son
rire.
— Eh ! Vous là-bas ! Soyez plus galants la prochaine
fois ; laissez votre tour aux femmes, même quand elles
arrivent en dernier.
Tout le monde s’écarta et laissa passer Moïse portant le
sceau des filles. Celles-ci le suivirent avec leur troupeau.
Pendant ce temps, les deux gaillards qui se battaient tout à
l’heure, tentaient avec l’aide de deux autres, de soulever le
grand rocher plat qui couvrait le puits, mais ils n’y
parvenaient pas.
— Il est trop lourd Monsieur, dirent-ils, comme pour
s’excuser de leur incapacité ; nous allons l’attacher au dos
d’un âne pour le tirer.
— La prochaine fois vous vous battrez contre ce rocher,
plutôt que de vous battre entre vous, dit Moïse.
Il les en écarta d’un petit geste ; il saisit le rocher avec
ses deux mains, le souleva et le jeta de côté. Les bergers
poussèrent un grand cri d’admiration et applaudirent. Les
deux filles se couvrirent le visage avec leurs deux mains ;
elles craignaient voir cet immense rocher retomber sur les
pieds de leur serviteur.
Une fois leur troupeau abreuvé, leurs gourdes pleines à
rebord et bien ficelées sur le dos de leur âne, les deux
filles remercièrent gracieusement Moïse et disparurent
derrière les rochers entourant le puits.
Moïse se sentait quelque peu gêné d’avoir brutalisé ces
garçons devant les filles ; il s’en excusa en disant :
— Je ne vous ai pas fait trop mal je l’espère ?
Sans attendre leur réponse, il saisit le seau de l’un
d’entre eux et l’envoya au fond du puits. Ensuite, avec
l’autre main, il secoua d’un coup sec, la corde au bout de
laquelle il était attaché ; le seau bascula et se renversa dans
l’eau. Il se remplit en un clin d’œil. Moïse le retira et le
81 vida d’un trait dans son gosier desséché. Les bergers le
regardaient ébahis.
— Il n’a probablement pas bu depuis une semaine,
chuchota l’un d’eux.
— Et il a bu pour toute la semaine, répondit l’autre, en
étouffant son rire.
Après quoi, Moïse rendit le seau plein à son
propriétaire en le remerciant d’un large sourire. Il s’en alla
ensuite, s’allonger à l’ombre d’un arbre au bout du petit
ruisseau que l’abreuvoir alimentait.
Rafraîchi et bien désaltéré, mais le ventre toujours
creux, le héros voyageur s’adressa à son Seigneur qui
n’avait cessé de le combler de sa protection :
— Oh Mon Dieu ! Je suis bien dans le besoin de toute
bonté que vous voudrez bien m’envoyer !
Lorsque les deux filles arrivèrent à la maison, leur père
intrigué leur demanda :
— Que s’est-il passé au puits ? Rien de grave j’espère !
Pourquoi êtes-vous rentrées plus tôt que d’habitude ?
N’avez-vous pas pu abreuver votre bétail ?
— Que si, Père ! Répliqua l’aînée ! Mais cette fois-ci
nous n’avons pas dû attendre le départ des bergers comme
d’habitude. Un étranger était là, il a mis de l’ordre après
une petite querelle entre deux gaillards. Nous ayant vues à
l’écart, il nous a fait passer en premier et a tiré l’eau du
puits pour nous ; c’est pourquoi nous sommes revenues
plus tôt.
— Un étranger dis-tu ?
— Oui père ! répondit la fille ; il a tout l’air d’un
Égyptien passant par là.
— Tu vas alors l’inviter chez nous, ordonna le père. Je
dois le remercier pour son geste et lui offrir notre
hospitalité ; c’est le moins que nous devons faire pour un étranger
qui arrive chez nous !
82 1.3.4- Une invitation tombée du ciel
L’attente de Moïse ne fut pas longue ; à peine allongé
et embarqué dans une rêverie allant de l’espoir à la crainte
d’un avenir incertain, il aperçut au loin la silhouette d’une
femme venant dans sa direction. Elle avait l’air confuse, sa
démarche trahissait une pudeur de femme de grande
lignée. En s’approchant, il la vit rougir ; ce qui donna à ses
yeux plus d’éclat et à son teint plus de blancheur. Il croyait
d’abord rêver. Il avait fallu qu’elle se tienne devant lui et
qu’elle répète par deux fois « Monsieur ! Monsieur ! »,
pour qu’il se redresse en se frottant les yeux.
« Elle doit se sentir gênée seule en présence d’un
inconnu, pensa Moïse. » Il comprit qu’elle n’était pas
revenue vers lui sans une raison importante. Il se hâta de la
mettre à l’aise en tournant son regard vers le puits :
— Auriez-vous oublié ou perdu quelque chose au
puits ? lui demanda-t-il.
— Non ! répondit-elle d’une voix presque inaudible et
en hochant sa tête plusieurs fois. Elle se tut un moment. Le
mouvement de sa tête découvrit sous son foulard des
cheveux brillants et noirs comme de l’ébène. Ses boucles
d’oreille en or reflétèrent les rayons d’un soleil jaloux de
leur éclat.
— C’est mon père, ajouta-t-elle, qui vous invite chez
nous ! Il voudrait vous récompenser pour avoir abreuvé
notre bétail.
— Je n’ai rien fait de plus que mon devoir,
Mademoiselle ! Répondit-il émerveillé, je ne crois pas mériter tant
d’honneur.
Au fond, il remerciait Dieu d’avoir si vite exhaussé son
vœu ; il en avait grand besoin. Il vit venir enfin, le bout de
ses peines et la fin de cette fuite solitaire interminable.
La fille ne dit plus rien ; elle se mit à marcher devant
lui, avec une grâce à nulle autre pareille.
Moïse la suivait en silence, les yeux baissés. Sa
silhouette et sa démarche, lui rappelaient étrangement celles
83 de sa sœur. De temps à autre, une petite brise frivole
mettait en évidence un corps svelte et élancé. Après quelques
pas, Moïse l’interpella :
— Excusez-moi Mademoiselle ! Verriez-vous un
inconvénient à ce que je passe devant ? Indiquez-moi
simplement le chemin aux tournants ou lorsque je m’en
écarterai !
Intriguée, la jeune fille se retourna et lui demanda :
— Vais-je trop vite pour vous ? Suis-je maladroite ?
— Non ! Pas du tout ! Au contraire, vous êtes très
agile ; mais notre tradition à nous, Enfants d’Israël,
préconise que nous marchions devant une femme le jour. Nous
ne marchons derrière la nuit, que pour la protéger contre
un danger éventuel.
— Vous êtes donc comme nous ! Vous êtes un Enfant
d’Ibrahim ! Mais vous me semblez Égyptien.
— Je viens d’Égypte ! répondit Moïse.
Quand la jeune fille passa derrière lui, ses yeux
croisèrent son regard fugitif. Elle marqua une petite pause, puis
ajouta :
— Vous êtes donc un Hébreu d’Égypte, pourtant vous
avez un accent copte.
— Je suis plutôt un Fils d’Israël ; j’ai fui la tyrannie de
Pharaon et l’injustice des Coptes, répondit Moïse.
Ils continuèrent le chemin dans le silence ; Lorsqu’ils
arrivaient à un croisement, la fille lançait un caillou dans
la direction que Moïse devait prendre. Il comprenait le
signal et virait comme indiqué.
La marche ne fut pas longue, bientôt ils arrivèrent au
seuil d’une grande maison en pierres blanches. La fille
passa devant et poussa la porte entrouverte. Celle-ci était
en bois massif ; sur le mur au dessus était gravé un
écriteau en hébreu portant ces mots :
— Que Dieu bénisse ceux qui franchissent le seuil de
notre maison et ceux qui y vivent !
84 1.3.5- Sous la protection d’un grand homme
La sœur du guide les attendait derrière la porte ; elle
souhaita la bienvenue à l’invité et les accompagna à
travers une petite cour qui servait de basse-cour et d’étable.
Elle les emmena dans une petite pièce bien éclairée, dans
laquelle un vieillard était allongé sur un tapis en laine. Il
devait avoir au moins la centaine. Ses cheveux blancs et
légers rejoignaient sa longue barbe qui couvrait la moitié
de son visage. Il avait une voix douce et ferme ; il souhaita
la bienvenue à son visiteur et l’invita à s’asseoir. Sans
attendre, sa fille lui présenta son invité en disant :
— Père ! Notre invité est un Fils d’Israël ; il vient
d’Égypte. Il ne m’a pas dit son nom.
Moïse la relaya :
— Je m’appelle Moïse ; je suis fils d’Amran fils de
Gaheth, fils de Lawa fils de Yâkoub, (père de Youcef et de
ses onze frères), tous enfants d’Ibrahim. Mon histoire est
longue, je ne voudrais pas vous importuner. Je vous dirai
simplement si vous le permettez, que j’ai fui la terre
d’Égypte après avoir tué sans le vouloir, un Copte de la
cour royale. Il était sur le point de tuer un frère hébreu.
Pour l’en empêcher, je lui ai donné un simple coup de
poing dans la figure. Il en est mort sur le champ. Les
hommes de Pharaon m’ont condamné à mort. Ils ont tout
fait pour me retrouver et ont mis ma tête en gage. C’est
pourquoi j’ai fui. Les miens sont réduits à l’esclavage et
vivent sous la tyrannie de Pharaon.
Moïse se rappela les siens et sa voix commença à
s’enrouer. Le vieillard s’en aperçut ; il se redressa et dit :
— Ne te tourmente point mon fils, je sais ce qui se
passe en Égypte. Très bientôt Dieu tiendra la promesse
qu’il a faite à Ibrahim et délivrera votre peuple. Je
m’appelle Chouaïb ; je suis descendant d’Ibrahim comme
toi.
— En ce qui te concerne, espérons que tu es sauvé, tes
bourreaux ne pourront ni te traquer ni te capturer. Tu es en
85 dehors de leurs frontières et tu es désormais à Madian,
sous ma protection. Il se tourna vers l’entrée d’une pièce
adjacente et ajouta :
— Mange, tu dois avoir faim et repose-toi, tu dois être
bien fatigué ; ne pense plus aux malheurs des tiens, vous
en serez bientôt délivrés, si Dieu le veut bien.
À peine ces paroles réconfortantes prononcées, un
grand plateau en cuivre rouge fut déposé sur une tranche
de tronc de palmier, servant de table. Au menu, il y avait
de la viande grillée, des dattes et du lait. Au milieu du
plateau, la bergère qui l’avait accompagné déposa une belle
carafe d’eau en argile vernie et sculptée. L’odeur des
épices creusa l’estomac du voyageur qui mourait de faim. Il
fit un grand effort pour ne pas se précipiter sur le festin
avec les deux mains.
Il commença par balbutier une courte prière pour
remercier Dieu ; les assistants levèrent tous les mains au ciel
et répétèrent en cœur : « Amen. » Sans attendre, Moïse
avala quelques dattes et une gorgée de lait qu’on lui
présenta en premier, selon la tradition. Cela calma quelque
peu sa faim ; il put alors soutenir une conversation à
bâtons rompus avec le vieillard. Ce dernier se révéla d’une
sagesse et d’une culture exceptionnelles. Il accompagna
son invité en avalant sans trop mâcher, quelques dattes
dénoyautées et une bonne gorgée de lait.
Il était presque midi ; l’ombre était réduite à tout juste
un pied. Après avoir suivi la discussion pendant quelques
instants, les deux filles se retirèrent. Une fois le plateau
délesté de sa garniture, Moïse fut invité par son hôte à
aller se reposer dans une petite chambre voisine. Il y
trouva une grande bassine d’eau, une belle chemise blanche,
une serviette et un flacon de parfum d’Inde. Il se
débarbouilla et s’allongea sur une sorte de lit fait de deux belles
peaux de mouton juxtaposées. Elles étaient recouvertes
d’un drap blanc parfumé au clou de girofle. L’oreiller était
enveloppé dans une étoffe en soie rose.
86 Moïse trouva ce lit féerique. Il était plus beau et plus
doux que tous ceux du palais de Pharaon. La chaleur
montante, alliée à la fatigue et à la quiétude, eut tout de suite
raison de lui ; il était enfin arrivé à bonne destination. À
peine la tête enfouie dans cet oreiller venu droit du
Paradis, qu’il s’enfonça dans un sommeil profond.
1.3.6- Contrat de travail et de mariage
Le soleil commençait à décliner, et les ombres
s’allongeaient. Le guide de Moïse, apparemment désigné à
son service, apporta du café à Chouaïb et à son invité, ce
dernier n’était pas encore réveillé. Le vieillard ordonna
qu’on le laisse dormir ; il en avait grand besoin.
Les filles dînèrent comme à l’accoutumée avec leur
père ; elles ne cessaient de lui raconter dans les plus petits
détails, leur aventure de ce jour avec le voyageur solitaire
et les escarmouches entre les bergers au puits.
Avant d’aller se coucher l’une d’elles dit à son père :
— Père ! Depuis le décès de notre mère, nous faisons à
nous deux toutes les besognes. Le ménage, l’étable, la
basse-cour, le marché, l’abreuvoir, le pâturage, le jardin et
le verger.
La deuxième appuya sa sœur en disant :
— Cet homme est venu se réfugier chez nous ; il ne
pourra sûrement pas retourner chez lui de sitôt. Pourquoi
ne pas lui proposer de travailler pour nous ? Ce serait le
meilleur à embaucher ; il est fort et honnête.
— Fort, il en a bien l’air, répliqua le père en fixant sa
fille dans les yeux, vous m’avez dit qu’il avait soulevé à
lui seul le rocher qui recouvrait le puits ; sa stature et ses
muscles le disent assez. Mais comment sais-tu qu’il est
honnête ?
87 — Père ! Lorsqu’il m’a prié de marcher derrière lui,
j’avais bien compris qu’il l’avait fait par pudeur ; sa bonne
éducation et son respect de la tradition sont évidents !
— Tu as raison ma fille, dit le vieillard en hochant sa
tête alourdie par l’âge, c’est un signe qui ne trompe pas ;
je le lui proposerai demain si Dieu le veut bien.
Le vieillard se tut un moment et reprit :
— Il y a toutefois un inconvénient dans ta proposition
ma fille ; si j’engage cet étranger à mon service, il ne
pourra vivre qu’avec nous. Il est vrai qu’il est de notre
peuple et pratique notre religion, mais il faudrait que l’une
d’entre vous accepte…
Sans que le père complète sa phrase, les filles saisirent
ce à quoi il faisait allusion ; elles avaient assez discuté du
sujet avec lui. Après un court silence, l’aînée répondit
d’une voix hésitante :
— S’il peut vivre avec nous, alors tous les problèmes
sont réglés. Nous nous soumettrons à ta décision père, et
prions Dieu qu’il t’aide à prendre la bonne.
Ayant acquis le consentement de sa fille aînée, la
décision de Chouaïb était évidente.
Le lendemain, lorsque Moïse se réveilla, les oiseaux
chantaient au-dessus des grands oliviers. Il eut droit à un
grand bol de lait de chèvre chaud, à une galette à laquelle
il n’avait plus goûté depuis sa dernière visite à sa sœur. La
fille aînée lui servit également une petite assiette pleine
d’huile d’olive pour y tremper sa galette. Lorsqu’il finit de
déjeuner, elle le conduisit dans les champs où son père
s’était allongé à l’ombre d’un olivier et lisait un
parchemin.
Le vieillard accueillit son invité avec un grand sourire
et lui dit :
— Comment t’appelles-tu déjà jeune homme ? Ma fille
me l’avait dit mais je l’ai oublié. Sais-tu, à mon âge…, on
perd beaucoup de sa mémoire !
88 — Je m’appelle Moïse, et vous père quel est votre
nom ?
— On m’appelle Chouaïb, du nom de mon ancêtre ; il
était Prophète. En fait, après tout ce qui t’est arrivé en
Égypte, je pense que tu n’as pas l’intention d’y retourner
de sitôt ; n’est-ce pas ?
Et sans attendre la réponse de Moïse il continua
— Si c’est le cas, je te proposerai de rester chez nous,
et de travailler pour moi.
Moïse ne sut quoi répondre, il était bien embarrassé
mais souhaitait de tout cœur dire oui.
Chouaïb devina sa gêne et ajouta :
— Je te marierai volontiers à l’une de mes filles que
voici, à condition que tu travailles pour moi pendant huit
ans. Si tu veux compléter jusqu’à dix, ce sera un bon geste
de ta part ; mais je ne voudrais pas te forcer. J’espère
qu’avec l’aide de Dieu, tu me trouveras loyal.
« Je ne peux pas refuser cette grâce que Dieu
m’envoie », se dit Moïse. Il répondit :
— Je vous remercie vivement pour votre aimable offre
père. Dieu seul saura vous en récompenser. Mais, si vous
me le permettez, je voudrais que ce soit bien entendu entre
nous deux : Que je respecte l’un ou l’autre des deux délais,
je ne devrais point subir de contrainte un jour ; et que Dieu
soit garant de ce que nous convenons !
1.3.7- La fête des Sages
La semaine suivante tout le village était invité à la
cérémonie du mariage de Moïse avec la fille aînée de
Chouaïb. Elle s’appelait Séphora, sa sœur cadette
s’appelait Faya ; Elles étaient toutes deux très belles. Elles
avaient été demandées en mariage plusieurs fois, mais
elles avaient refusé pour ne pas laisser leur père seul. De
son côté, le vieillard ne voulait pas se remarier et
intro89 duire une femme étrangère tant que ses deux filles
n’étaient pas parties de la maison.
La fête fut simple, on égorgea une dizaine de moutons,
les hommes firent une grande prière présidée par Chouaïb.
Moïse y reconnut pratiquement les mêmes rites que ceux
dispensés au temple de Goshen par son frère Haroun en de
pareilles occasions. Il n’eut aucun mal à suivre.
Les femmes avaient préparé le dîner pendant toute la
journée, les invités mangèrent du riz aux fines herbes et de
la viande rôtie à la braise. Les filles chantèrent et
dansèrent toute la nuit ; Les tantes de Séphora l’habillèrent
d’une grande robe blanche, mouchetée de petites fleurs
bleues. Auparavant, une grosse dame noire lui fit sa
toilette au bain thermal et la coiffa en tresses repliées comme
des guirlandes sur ses joues empourprées à la fleur de
grenadier. Sa tête était couverte d’un voile orange
transparent qui retombait sur son visage éclatant de
beauté. Avec de l’encens grillé sur une plaque de cuivre, on lui
apposa des points de beauté noirs sur le front et sur le
menton. En procédant ainsi, la tradition prétendait chasser
les mauvais esprits et le mauvais œil. En fait, son visage y
gagnait son éclat de jour et son parfum exaltant.
Ses mains et ses pieds étaient teintés au henné,
moucheté à la chaux vive. Deux gros bracelets en or ornaient
ses deux poignets. Le cliquetis de ces bracelets
accompagnait chaque mouvement de ses mains d’un son féerique.
Les anneaux d’argent finement ciselés qui ornaient ses
chevilles donnaient à sa démarche une allure de princesse
des milles et une nuit.
En tournant la tête de temps à autre, les bijoux qu’elle
portait sur le cou et la poitrine, reflétaient la lumière
blafarde des cierges et des bougies. Ils étaient manifestement
jaloux de la blancheur de sa peau. Ses boucles d’oreille lui
chatouillaient le cou, comme pour l’inciter à ouvrir les
yeux. Elle avait de la peine à soutenir le regard des
admiratrices qui venaient la féliciter. Le scintillement des
90 lumières lui offrait l’excuse de fermer ses yeux ruisselants
de pudeur. Ses cils noircis au Khôl retombaient sur ses
pommettes roses comme les ailes d’un merle. Elle n’ouvrit
ses yeux tout grands que lorsque ses demoiselles
d’honneur vinrent lui prendre la main pour la conduire
dans sa chambre. Il était minuit passé ; les derniers
youyous éclatèrent alors pour saluer le retrait du couple
heureux, et firent vibrer les étoiles suspendues à des fils
d’argent en guise de guirlandes. En ce moment précis, la
lune inclina son visage rond vers son coucher et redoubla
d’éclat pour présenter ses honneurs aux mariés.
La chambre que Séphora occupait avec sa sœur, avait
été complètement transformée. En y entrant, elle ne l’avait
presque pas reconnue. À la place des nattes sur lesquelles
elle dormait à même le sol, on dressa un lit formé de deux
chevalets en bois sur lesquels on allongea des planches
matelassées avec de gros tapis en laine ; le tout était
recouvert de draps blancs brodés de fils de soie. Les murs
étaient garnis de tapis et d’étoffe en soie de Chine ; çà et
là, on avait accroché des boules de faïence, des branches
de corail et des poteries décorées. Derrière la porte, un
énorme vase contenait des fleurs de toutes les espèces et
de toutes les couleurs ; Elles venaient d’être cueillies dans
les jardins voisins.
Tout le monde était heureux ; seule la sœur Faya
appréhendait sa solitude avec tristesse. Maintenant elle devait
s’occuper seule de son père. Sa sœur allait s’occuper de
son mari et des enfants qui allaient naître. Elle devait donc
s’efforcer de vaincre sa jalousie et s’accommoder de la
présence de son beau-frère. Elle le trouvait très
sympathique mais un peu rude. Sa grande tante remarqua sa
tristesse et lui tapa sur l’épaule en disant :
— Ne t’en fais pas ma fille ; bientôt viendra l’homme
heureux qui te prendra en mariage ; tu es encore trop jeune
Faya. En attendant, tu viendras plus souvent chez-moi.
91 Désolée de n’avoir pas su cacher ses sentiments, Faya
rougit et ne dit rien.
Ainsi, Moïse commença une vie paisible et sereine. Il
travaillait dans les champs d’oliviers, y plantait des
légumes et des condiments pour la cuisine. Il sortait les
troupeaux au pâturage et les abreuvait au puits ; il
emmenait souvent sa femme sur les lieux de leur première
rencontre. Cet endroit lui semblait béni comme les Lieux
Saints. Les bergers qu’il y avait grondés, étaient devenus
des amis. Comme il arrivait toujours tôt le matin, il
déplaçait pour eux le rocher avec lequel on le recouvrait le soir,
de peur qu’un enfant ou un animal ne tombe dedans.
Un an plus tard, Faya se maria à son tour et s’en alla
avec son mari. Le père Chouaïb se remaria ; sa femme
était jeune et s’entendait à merveille avec sa belle fille.
Moïse et Séphora eurent une fille et un garçon ; ils
faisaient leur joie et leur bonheur. Tout le monde baignait
dans la quiétude de la vie campagnarde. Moïse apprit
beaucoup de sagesse avec son beau-père. Après son
dernier mariage, le vieillard avait repris des forces. Il
présidait de nouveau les cérémonies dans le temple du
village. Malgré ses occupations, Moïse assistait aux
prêches et aux cultes du soir. Il apprit par cœur les prières
d’Ibrahim.
1.3.8- Le départ pour l’Égypte
En dépit de ce bonheur apparent, Moïse ne cessait de
penser aux siens. Les commerçants syriens qui revenaient
d’Égypte, rapportaient des nouvelles peu heureuses. Après
son départ, l’oppression des Hébreux avait repris de plus
belle. Sa mère Yâkouba était tombée malade ; selon
certaines rumeurs, elle serait même morte. Les conditions de
sa mère la Reine n’étaient guère meilleures. Pharaon
l’aurait répudiée ou totalement abandonnée.
92 Son désir de repartir devint une obsession. Il rêva de sa
mère trois nuits de suite ; elle n’était finalement pas morte
comme il le croyait. Il la vit fuir les soldats de Pharaon et
l’appeler à son secours. Au troisième rêve, il se réveilla en
sursaut, sa femme fut également réveillée par son
mouvement brusque et lui demanda :
— Tu as fais un cauchemar ; n’est-ce pas ?
— Oui, répondit Moïse haletant comme s’il venait
d’escalader une montagne. J’ai vu ma mère fuir les
hommes de Pharaon qui la poursuivaient. Elle m’appelait à son
secours. Je la croyais morte ; ce rêve me donne l’espoir
qu’elle est encore en vie ; mais il m’effraye car il signifie
que les hommes de Pharaon la persécutent.
— Ce n’est qu’un rêve Moïse ! dit-elle, ne te laisse pas
en proie à des appréhensions.
Moïse ne put se rendormir ; il pria pendant tout le reste
de la nuit. Il se souvint d’ailleurs qu’il venait de passer sa
huitième année au service de Chouaïb. Il ne voulait
toutefois pas lui rappeler leur convention avant la récolte des
dernières olives. De plus, il ne voulait pas agir sous la
contrainte de la peur. Son rêve signifiait sûrement quelque
chose, mais il préférait en parler à son beau-père ; celui-ci
avait de bonnes connaissances en matière d’interprétation
de rêves.
Dès que la récolte des olives fut terminée, Moïse alla
voir son beau-père et lui dit :
— Père ! J’ai rêvé trois nuits de suite que ma mère
m’appelait à son secours. Dans chacun des rêves, je la
voyais fuir les soldats de Pharaon. Mon engagement pour
huit années est arrivé à son terme ; qu’en pensez-vous ?
— En effet mon fils, tu as parfaitement honoré ton
contrat ! Tu peux partir. Mais pour ce qui est de ton rêve, j’en
ai une toute autre interprétation. Les hommes de Pharaon
peuvent utiliser ta mère comme un appât pour te faire
revenir et te tuer. Ils savent bien où tu es maintenant ; Un
ami syrien est passé par ici il y a plus d’un an ; il m’a
ra93 conté que les hommes de Pharaon avaient effectivement
torturé ta famille pour savoir où tu étais. Si tu retournes
maintenant, il est possible qu’ils te tuent. Je te conseille de
rester encore quelque temps parmi nous. Cet ami promit
de m’écrire à son retour pour me donner des nouvelles
plus fraîches.
Chouaïb se tut un instant et reprit :
— D’ailleurs, que tu décides de partir ou de rester, la
moitié des moutons nés au cours des deux dernières
années, te reviendra de plein droit ; ce sera une récompense
supplémentaire pour ton excellent travail. C’est équitable
n’est-ce pas ?
Moïse remercia son beau-père pour sa générosité et
accepta de rester deux ans de plus. Il fit confiance à
l’inspiration du grand sage. Il passa les deux années en
pensant de plus en plus à sa mère et à ses frères. Il priait
beaucoup Dieu pour qu’Il leur vienne en aide et leur donne
la force de résister à la tyrannie. Son vœu fut vite
exhaussé ; il revit en rêve sa mère et sa sœur. Elles étaient
habillées de robes blanches comme des princesses et
chantaient des cantiques dans le temple. Son frère Haroun qu’il
aimait tant, présidait la cérémonie.
Les deux années supplémentaires semblèrent deux
siècles. Sa femme osa un jour lui exprimer sa peur d’un
éventuel retour en Égypte en disant :
— Ne crains-tu pas si tu rentrais en Égypte, que les
hommes de Pharaon ne te tuent et tuent tes enfants ?
— Ils pourront le faire si Dieu le veut ; je vais tout
tenter pour les en empêcher ; changer de nom, vivre dans la
clandestinité, me déguiser, que sais-je ? D’ailleurs ils ne
me reconnaîtront plus. J’avais vingt-cinq ans quand je les
avais quittés. J’avais passé quelques années en
clandestinité dans les quartiers hébreux et dans le désert. Je n’avais
que quelques poils sur le menton. Maintenant j’ai quarante
ans et la barbe couvre la moitié de mon visage ; ma mère
et ma sœur ne me reconnaîtront plus. De plus, je compte
94 beaucoup sur la protection de Dieu. Je te l’avais déjà
raconté ; il avait promis à ma mère le jour de ma naissance,
de prendre soin de moi ; c’était alors que Pharaon et ses
bourreaux voulaient m’égorger. Dieu qui les en avait
empêchés, le ferait bien encore une fois, s’Il le veut. Je le prie
de toute mon âme ; je dois partir au secours des opprimés !
Intimement convaincue par la détermination de son
mari, Séphora conclut :
— Nous serons tous à tes côtés, corps et âme.
Au terme de la dixième année de service, par une nuit
de pleine lune d’un mois d’hiver, Moïse demanda congé à
son beau-père. Celui-ci offrit un grand banquet à toute la
famille, aux amis et aux voisins, en l’honneur des partants.
Cela rappela à Moïse sa nuit de noces dix ans auparavant.
Avant le départ des invités, le vieux patriarche présida une
prière pour demander à Dieu de protéger ses enfants et ses
petits enfants et en faire des sages et des héritiers
d’Ibrahim. Il offrit à Moïse la moitié des moutons nés au
cours des deux dernières années ainsi qu’un bâton en bois
d’ébène qu’il avait hérité de ses grands parents. En le
remettant à Moïse le Patriarche dit :
— Fils d’Israël et futur grand homme de notre peuple,
je t’offre ce bâton que je tiens de mon arrière-grand-père.
Tu en prendras grand soin et tu ne le quitteras que si tu es
indisposé ou malade ; il pourra te rendre de grands
services.
Ce fut un instant émouvant ; tout le monde pleura ce
départ. Ils s’étaient tellement aimés ! Seul le vieux père
garda un calme absolu, mais il ne quittait pas Moïse des
yeux ; celui-ci avait le pressentiment qu’il ne le reverrait
plus. Il avait sûrement le cœur gros comme lui, mais
dominait parfaitement son chagrin ; il tenait sa résignation du
Seigneur qu’il ne cessait d’évoquer. En l’admirant, Moïse
tentait de faire autant.
Le lendemain, au petit matin, Moïse mit le bât sur ses
ânes, rassembla ses moutons qu’il avait gagnés en salaire
95 des dix années de travail et en don, et ouvrit la marche
devant sa femme, son fils, sa fille et son domestique. Sa
fille avait huit ans, son fils en avait six. Il prit la direction
de l’Égypte. Le temps était clair, un vent glacé soufflait
par rafales.
« Ce n’est pas un temps idéal pour partir », songea
Moïse ; mais malgré tout, quand on est en famille, il vaut
mieux voyager en hiver qu’en été. Les dangers du désert
sont moindres. Il en avait eu l’expérience à l’aller. De
plus, il sentait une force irrésistible qui le poussait à
quitter un pays si hospitalier pour un pays terriblement hostile.
Il ne comprenait pas ce mystère qui l’incitait ! Était-ce son
pays d’enfance qui l’attirait ? Étaient-ce les siens qu’il y
avait laissés sous la torture, qui l’appelaient à leur
secours ? Était-ce le pays de ses aïeux et leurs sacrifices, qui
le renvoyaient au secours de leurs descendants en Égypte ?
Était-ce enfin le goût de l’aventure qui l’encourageait à
quitter cette vie trop paisible pour aller à la lutte contre
Pharaon et ses hommes ? C’était sûrement tout cela à la
fois qui attisait un feu enfoui au plus profond de son être et
qui le faisait marcher sans répit. Il reprit le même chemin
qui l’avait conduit dans ce pays merveilleux dix ans plus
tôt ; mais cette fois-ci il n’était ni seul ni traqué par les
hommes de Pharaon. Il ne prendrait donc aucun détour et
suivrait tranquillement la route des caravanes qui passait
entre les grands lacs.
96


1.4- La Grande Mission



1.4.1- Moïse égaré
Moïse et sa famille marchèrent plusieurs jours. Au
terme du dixième jour, le vent était tellement fort et froid
qu’il empêchait les bêtes d’avancer. De plus, de gros
nuages gris, commençaient à boucher l’horizon ; ils
annonçaient sûrement un grand orage.
Avant la tombée de la nuit, Moïse arrêta la caravane et
tenta de dresser sa tente ; Son fils Romy et son jeune
serviteur Rabin, firent de leur mieux pour l’aider. Sa femme
Séphora et sa fille Sara s’occupèrent des bêtes. Elles ne
cuisineraient pas ce soir-là car elles n’avaient ni feu ni
ustensiles. Durant tout le voyage, elles allaient nourrir leur
petit monde de lait de chèvre ou de brebis, de fromage, de
dattes, de figues sèches, d’olives ou de viande fumée
qu’elles avaient préparée avant le départ. Le garçon
grelottait de froid et ne cessait de réclamer du feu à son père.
Celui-ci tenta d’allumer du feu avec ce qu’il avait, mais en
vain. Le vent et l’humidité l’en empêchaient.
— Père ! Pourquoi ne pas aller chercher du silex de
meilleure qualité dans la vallée voisine et faire du feu ?
— Terminez de dresser la tente avant la tombée de la
nuit, répondit la maman, et vous irez chercher du bon
silex.
— Avec ce vent qui souffle, dit Moïse, et ces nuages
qui couvrent le ciel, je perds mes repères. J’espère
qu’après le coucher, la tempête se calmera et le ciel
s’éclaircira ; je pourrais alors retrouver notre chemin à
l’aide des étoiles. Nous ne devons pas être loin du mont
Tôr.
97 Lorsque l’obscurité fut totale, le vent se calma et le ciel
se dégagea. La lune souleva sa tête ronde derrière les
montagnes. Elle était encore pâle comme si elle frissonnait de
froid et souffrait d’une forte fièvre. Sa lumière suffisait
toutefois à éclairer les alentours.
Romy rappela à son père :
— Père si tu permets, je peux aller avec Rabin chercher
du silex ; la marche nous réchauffera.
— Attends, répondit Moïse ; regarde par-là. Ne vois-tu
pas un feu au loin, juste aux pieds de ce mont là-bas ?
— Quel feu ? Quel mont, père ? Demanda l’enfant en
se frottant les yeux et en scrutant l’horizon sombre ; des
monts il n’y a que cela, mais du feu je n’en vois aucun.
— Si, voyons ! Regarde bien ! Je vais y aller.
— Puis-je venir avec toi père ?
— Non ! Répondit Moïse d’un ton ferme, ne laissant
place à aucune insistance. Il s’adressa également à sa
femme et à sa fille qui venaient de les rejoindre.
— Restez ici ! Je vois ce que vous ne voyez peut-être pas.
C’est certain ! Je vois du feu au loin ; j’y vais pour vous
ramener une flamme ou un tison qui vous réchaufferont. Je
pourrai également trouver une indication sur le chemin ; et
pourquoi pas, peut-être même avoir des nouvelles.
Toute la famille rentra sous la tente et suivit des yeux
Moïse qui s’éloignait vers un feu qu’ils ne voyaient pas.
Personne ne dit rien ; ils connaissaient les dons supérieurs
de leur père et lui faisaient confiance. En fait, en entendant
son père dire qu’il s’était égaré dans ce désert immense,
par cette nuit gelée, Romy commençait à avoir peur ; mais
il reprit son courage en pensant à celui de son père et ne
dit rien à personne.
À peine Moïse disparu derrière les grands rochers, que
d’énormes éclairs se mirent à écorcher l’horizon avec leurs
sabres de feu. Les pauvres enfants réfugiés sous un abri
aussi fragile, commençaient à ressentir une peur étrange.
Le vent qui s’était apaisé reprit de plus belle et se mit à
98 ébranler leur demeure. De grosses gouttelettes de pluie
commençaient à clapoter sur les rochers aux alentours. Le
tonnerre qui grondait au-dessus de leurs têtes, les obligea à
se blottir autour de leur mère. Celle-ci semblait très calme.
Le père n’étant plus là pour leur donner de son courage
inépuisable, elle les rapprocha d’elle et se mit à leur
raconter des histoires de son enfance, comme si de rien
n’était.
1.4.2- La Voix Suprême
Moïse voyait toujours la flamme briller près du mont ;
il la croyait proche, mais en fait elle était bien loin. Il
marcha un bon moment à sa lueur. Elle semblait s’éloigner au
fur et à mesure qu’il s’avançait vers elle ; puis elle
disparut d’un coup. Il décida d’avancer dans la même direction,
guidé par les éclairs qui devenaient pratiquement continus.
Arrivé au bord de la vallée d’un oued à sec, il vit sur
l’autre rive, une flamme gigantesque s’aviver dans les
branches d’un buisson accroché au flanc de la montagne.
Il s’arrêta net et serra fortement son bâton qui l’aidait à ne
pas trébucher. Il croyait qu’il était en proie à des
hallucinations ; il ne comprenait pas comment un feu aussi
intense fût-il, pouvait résister à une pluie aussi torrentielle
et à un vent aussi fort ? En soufflant en rafales, il attisait
les flammes, mais l’arbre ne se consumait pas. Les
gigantesques mèches de feu qui jaillissaient du brasier,
passaient par-dessus sa tête ou près de son visage, sans
l’atteindre. Il ne sentait même pas leur chaleur quand elles
venaient le lécher ou presque.
D’un seul coup, la pluie qui s’abattait comme des
masselottes cessa, le tonnerre s’étouffa et les éclairs furent
soufflés par les dernières rafales de vent. Toute la nature
autour, plongea dans un silence de mort.
99 Alors qu’il était entièrement absorbé par le spectacle
merveilleux, Moïse crut entendre une voix retentir dans les
ténèbres ; elle semblait venir du ciel par-dessus la flamme.
Elle l’appela plusieurs fois de son propre nom :
— Moïse ! Oh Moïse !
Il regarda autour de lui cherchant d’où pouvait venir
cette voix. Tout à l’heure, il voyait une flamme que les
autres ne voyaient pas ; maintenant il entendait une voix
que les autres n’entendraient peut être pas. Il scruta les
lieux et ne vit que rochers et cailloux brillants sous l’éclat
de la flamme.
— Ôte tes souliers Moïse ! Tu es dans la vallée de
l’oued sacré Toua.
Moïse ôta de suite ses chaussures. Il était tout étonné de
ne sentir ni le froid qui gelait ses pieds tout à l’heure, ni
les épines, ni les cailloux tranchants qu’il foulait.
— Je suis Yahvé, le Dieu de tous les Univers. Je t’ai
choisi, pour être mon Messager. Écoute bien ce qui va
t’être révélé.
Je suis le Dieu Unique et il n’y en a pas d’autre. Tu
dois me vénérer, m’adresser tes prières et m’honorer.
La dernière heure arrivera sans doute ; j’en ai gardé le
secret, pour récompenser chacun selon ses actes. Ne t’en
laisse pas détourner par ceux qui n’y croient pas ; tu
sombreras alors (comme eux).
Moïse se mit à exalter Dieu par la pensée ; sa langue
s’était figée.
— Oui Mon Seigneur ! Oui mon Maître ! Vous êtes
mon créateur et celui de tous les Univers ; je me voue à
votre service ! murmura-t-il tout bas.
À ces pensées et comme pour l’approuver, une pluie
torrentielle s’abattit de nouveau et le rinça de la tête aux
pieds.
La voix se tut un moment ; il se demandait s’il rêvait ou
s’il vivait une réalité miraculeuse. Pourtant en se touchant,
il ressentait bien ses mains et sa tête. Il tenait ferme sur ses
100 pieds et ne sentait aucune fatigue. Il jouissait de toutes ses
forces et de toutes ses facultés ; il en était certain.
La pluie s’arrêta et la voix reprit de plus belle :
— Moïse ! Que tiens-tu donc à ta main droite ?
Moïse regarda sa main droite, il y tenait son bâton ; il le
serra bien fort. Cela lui permit de revenir à lui et de se
ressaisir. Cette fois-ci il était certain ; c’était bien Le
Seigneur des cieux et de la terre, Créateur de l’Univers et de
ses êtres, qui lui adressait la parole. Il l’avait vu porter des
chaussures, Il le voyait maintenant tenir son bâton. Moïse
répondit d’une voix détendue :
— C’est mon bâton ! Je m’appuie dessus, je l’agite
pour faire tomber les feuilles et nourrir mes moutons et
j’en fais bien d’autres usages.
L’assurance qui le gagnait se renforça. Il eut la
conviction que c’était bien le Message de Dieu qu’il recevait. Il
se souvint alors que sa mère lui avait annoncé un jour qu’il
allait devenir un Grand Homme. Dieu le lui avait promis ;
mais elle ne lui avait donné aucune autre précision ; il était
encore un enfant. La voix de Dieu qui fit trembler le ciel,
le mont et la flamme, enchaîna :
— Jette-le Moïse !
Moïse jeta son bâton à terre et l’observa. Lentement,
bravant le vent glacial qui figeait toute créature au sol, le
bâton commença à s’allonger, à grossir, à bouger et à
ramper comme un véritable serpent. Ensuite, il se mit à
s’agiter comme un diable.
Moïse s’enfuit à grandes enjambées sans se retourner.
La voix de Yahvé le rappela, d’un ton affectueux :
— Moïse ! Reviens donc ; n’aie pas peur ! Tu es en
sécurité.
Elle ajouta sans attendre :
— Reprends ton bâton sans crainte, nous allons le
ramener à sa première nature.
Moïse hésita un moment ; puis, d’un geste rapide
comme l’éclair, il reprit le reptile par la tête, tel que son
101 beau-père lui avait conseillé de faire s’il devait lutter avec
un serpent. Le reptile se rétracta et redevint bâton sec
comme il l’était auparavant.
La voix de Dieu reprit :
— Glisse maintenant ta main dans ta poche ; elle en
ressortira blanche sans défaut ni maladie. Pour lui
redonner sa nature, il suffit de la mettre sous ton aisselle, et pour
retrouver ton calme, ramène-la sur ta poitrine.
Moïse glissa sa main droite dans sa poche, puis la
retira ; elle en ressortit rayonnante comme la pleine lune. Il
passa l’autre main par-dessus pour s’assurer que c’était
bien la sienne ; elle était douce comme la soie. Il la fourra
sous son bras gauche, elle redevint comme elle était,
rugueuse et bien bronzée. Après l’épreuve du serpent, son
cœur battait encore trop vite de frayeur ; mais dès qu’il
posa sa main droite par-dessus sa poitrine, son cœur
retrouva son rythme et son calme absolu.
La voix suprême dit alors :
— Ce sont là deux preuves de la part de ton Seigneur à
l’adresse de Pharaon et de son entourage ; ils n’ont pas
cessé d’être des pervers.
Figé par la surprise, Moïse ne dit rien. Au bout d’un
long silence, la voix de Dieu raisonna dans les ténèbres :
— Moïse ! Ce sont là deux miracles parmi neufs autres
que Nous te donnerons plus tard. Tu iras voir Pharaon. Tu
lui parleras en termes doux ; peut-être reviendra-t-il à la
raison et craindra-t-il Notre courroux. Il a commis de
grands abus. Il a ignoré, ainsi que ses dignitaires, toute
notion de morale et de justice. Tu lui diras : “Je suis le
Messager de Dieu Maître de tous les univers ; laisse partir
avec moi les Enfants d’Israël et cesse de les persécuter.”
Un long silence se fit de nouveau, Moïse essaya de
réfléchir. Il pensait bien rentrer en Égypte ; c’est bien pour
cela qu’il venait de quitter Madian. Mais aller à la
rencontre de Pharaon, il n’y avait jamais pensé. Il aurait été
tenté peut-être de fomenter une révolte et libérer ses
frè102 res ; mais affronter directement Pharaon, Hâman et leur
armée tout seul, armé d’un bâton et d’une main blanche,
cela ne lui aurait même pas effleuré l’esprit.
Maintenant, Dieu le désignait comme Messager ; Il le
chargeait d’une Mission périlleuse ! Mourir ? Il était né
pour cela ; c’est le sort inéluctable de toute créature. Aller
à l’aventure ? C’est ce qu’il avait fait, depuis le jour où
Dieu a ordonné à sa mère de le jeter dans le Nil. Mais que
le peuple d’Israël soit décimé, il ne pouvait supporter cette
fatalité. Il connaissait assez Pharaon. S’il allait lui
demander de libérer les Enfants d’Israël, il le tuerait et les
exterminerait tous.
Et puisque Dieu s’adressait à lui directement, Moïse
saisit son courage à deux mains et l’implora d’une voix à
peine audible :
— Oh mon Dieu ! J’ai tué un des leurs, je crains qu’ils
ne me tuent… Mon frère Haroun a meilleur discours que
moi ; envoyez-le avec moi, il pourra m’appuyer ; je crains
qu’ils ne me désavouent.
Dieu ne répondit point ; Moïse se tut un moment puis il
ajouta :
— Si Vous associez mon frère à ma Mission, je me
sentirai plus fort, nous Vous vénérerons et Vous prierons
bien souvent ; Vous nous avez toujours prêté Votre
aimable attention.
— Ne crains rien de tout cela, répondit Dieu ; Nous
allons te prêter main-forte en envoyant ton frère avec toi.
Nous vous armerons de Notre pouvoir. Nos miracles les
empêcheront de vous porter atteinte. Vous et ceux qui
vous suivront serez les vainqueurs.
Moïse leva les deux mains au ciel et implora Dieu de
nouveau :
— Mon Seigneur ! Soulagez ma crainte et facilitez-moi
la tâche. Déliez ma langue afin qu’ils comprennent ce que
je leur dirais. Je crains que ma poitrine ne se serre et que
ma langue ne se fige ; envoyez un message à Haroun afin
103 qu’il m’assiste, il est plus éloquent que moi ; je crains
qu’ils ne me tuent pour venger celui des leurs que j’ai tué.
Dieu répéta encore une fois :
— Non ! Il n’en sera point ainsi. Allez tous deux forts
de Mes miracles, Nous serons à vos côtés et entendrons
tout ce qui se dira. Dites à Pharaon que tous deux vous
êtes des Messagers de Dieu et qu’il renvoie avec vous les
Enfants d’Israël.
À cette réplique, Moïse n’avait plus rien à dire. La
flamme s’éteignit et les ténèbres envahirent de nouveau
toute l’étendue. Le ciel se dégagea petit à petit et la lune
passa sa petite tête entre les nuages qui s’enfuyaient. Elle
sourit au nez des derniers éclairs qui déchiraient le voile
noir de l’horizon, et se moqua du tonnerre qui roulait
encore les quelques rochers fracassants qui lui restaient, sur
son plateau en cuivre. Moïse reprit le chemin du retour à
sa tente, sous un beau clair de lune. Il était trempé jusqu’à
l’os, mais il ne sentait aucun frisson. Il se sentait plutôt
réchauffé et purifié comme il ne l’avait jamais été.
Sous la tente, sa femme et ses enfants s’étaient blottis
sous une grosse couverture de laine. La cruche de lait
froid, à côté d’une serviette en lin contenant des restes de
dattes, lui signifia que ses enfants et leur mère avaient
dîné. Ils sombraient dans un sommeil profond. Ému par
cet événement céleste, Moïse ne ferma pas l’œil pour le
reste de la nuit. Il passa son temps à prier et à dresser ses
plans ; mille et une questions se bousculaient dans sa tête
bouillonnante. Il ne cessait de répéter ce que Dieu lui avait
dit et ce qu’il avait répondu.
Pour l’instant, la première urgence était d’entrer en
contact avec Haroun et lui demander conseil. Il avait
toujours eu recours à lui aux moments difficiles. C’était un
frère tendre, un ami fidèle et un grand sage ; il saura
sûrement mieux que lui parler et convaincre ; mais il était trop
bon et même timide. Moïse craignait surtout qu’il ne
fléchisse en pleine bataille. D’autre part, c’était lui Moïse,
104 que Dieu venait de désigner comme messager ; il devait
donc affronter sa Mission avec force et détermination.
Il décida alors de dépêcher son jeune serviteur auprès
de son frère afin de l’avertir de sa venue et lui demander
de garder la nouvelle en secret.
Dès l’aurore, Moïse partit à la reconnaissance des lieux,
pour retrouver son chemin. Après une petite randonnée, il
vit à l’horizon la silhouette d’une longue caravane. Il en
conclut qu’il ne s’était pas trop écarté de la route. Il était
même étonné qu’il ait cru s’être égaré.
Dès que les premiers rayons de soleil percèrent le voile
brumeux de l’aurore, il réveilla Robin et lui donna ses
consignes. Il lui remit une somme d’argent suffisante pour
prendre la première caravane de chevaux en direction de
l’Égypte. Il devait aller trouver Haroun et lui demander de
le rejoindre le vendredi suivant à la grotte des moines qu’il
connaissait bien.
Rabin était loin lorsque Séphora et ses enfants se
réveillèrent. Moïse était affairé à allumer du feu avec du silex et
des herbes sèches ayant servi de matelas cette nuit. Il
réussit difficilement à les enflammer et fit un grand feu. Un
bon petit-déjeuner avec de l’huile d’olive et du lait chaud
lui furent servis. Il raconta le miracle de la veille à sa
femme et à ses enfants, Séphora le félicita et lui promit de
le soutenir de toutes ses forces et de toute son âme. Elle
regretta que son père ne puisse en être informé ; il serait
très heureux et compterait parmi ses premiers fidèles. Les
enfants, quoique bien jeunes encore, exprimèrent leur
admiration. Ils promirent d’être parmi les meilleurs croyants.
Avant d’emballer leur tente et reprendre la marche, ils
prièrent longuement avec leur père et implorèrent Dieu
pour qu’Il les assiste et les aide à supporter avec courage,
les épreuves qui les attendaient. Dès que le soleil évapora
avec ses rayons doux, les derniers amas de brume, la petite
caravane reprit la route de laquelle elle s’était légèrement
écartée la veille.
105 1.4.3- La rencontre avec Haroun
Le vendredi tôt le matin, Moïse arriva à la grotte des
moines. Il trouva Haroun, sa sœur, et quelques proches
parents en attente. Haroun accueillit son frère très
chaleureusement. Une fois la joie des retrouvailles passée et les
larmes de bonheur essuyées, Moïse prit son frère de côté
et lui demanda si Rabin lui avait rapporté fidèlement
toutes ses consignes.
Haroun répondit que oui et qu’entre-temps, il reçut une
révélation de Yahvé le désignant Assistant dans cette
Mission délicate. Par la même occasion, Il lui donna les
mêmes directives.
Moïse demanda si Pharaon parlait encore de lui. Sa
sœur qui venait de les rejoindre répondit :
— C’est plutôt ta mère Assia qui ne cesse de demander
de tes nouvelles ! Un cousin la relaya :
— Tout le monde sait que tu vis à Madian, que tu es
devenu un grand sage, marié et père de deux enfants.
— Quand à maman, reprit Mériem, elle est fatiguée ;
elle t’attend à la maison
Moïse raconta son rêve sur sa mère Yâkouba et
demanda si elle avait été torturée par les hommes de Pharaon ?
Sa sœur répondit :
— Nous avons tous été torturés ; ma mère en avait
souffert le plus. Sans l’intervention de ta mère Assia, ils
nous auraient tous crucifiés. Ils furent furieux que tu leur
aies échappé. D’ailleurs après ton départ, la Reine attrapa
de nouveau la lèpre.
Pour ce qui est de ton histoire avec le cuisinier de
Pharaon, ta mère Assia avait fait convoquer le Conseil des
Justes qui t’avait condamné à mort, sous la pression
d’Hâman. Ils écoutèrent le témoin que tu avais secouru.
Ce dernier certifia que tu avais frappé la victime pour te
défendre lorsqu’elle t’avait attaqué avec son arme et que
tu ne voulais pas la tuer. Ils te condamnèrent alors à payer
à la famille du défunt une rançon de cinquante pièces d’or.
106 Quant à ton camarade Chamon qui avait reconnu sa faute,
ils le condamnèrent à dix ans de prison. Le pauvre ! Il
succomba sous la torture.
Sans attendre la réponse de Moïse, Mériem enchaîna.
— Mais en fait, Pharaon que tu avais fui n’est plus ! Il
mourut d’une maladie grave. Il avait agonisé pendant des
mois avec une très forte fièvre ; il en avait souffert le
martyre. Puis, il rendit l’âme subitement, sans que les
médecins ne puissent faire quoi que ce soit. Son entourage
avait tenu sa maladie en secret, On ne l’avait su que
quelques jours avant l’annonce de son deuil. Il paraît qu’il
avait demandé après toi avant de fermer l’œil. Ta mère
Assia te racontera tout cela. Elle était à son chevet jusqu’à
sa mort. Pour nous, Fils d’Israël, rien n’a changé. Son
successeur est encore pire. Il tue et torture comme pour se
venger de la mort de son père. Il croit qu’elle était due à
un mauvais sort provoqué par les esclaves qui appelaient,
dit-il, leur Dieu contre lui. Ta mère Assia ne peut plus rien
faire avec ce sanguinaire. Elle n’a que très peu de pouvoir
sur lui.
Une fois seuls, Moïse raconta à son frère dans le détail
les merveilles de la révélation divine dans la vallée Toua ;
Haroun lui raconta à son tour la révélation qu’il avait
reçue. Après quoi, ils mirent au point leur plan d’action :
Haroun sera le porte-parole de Moïse. Lorsque la
situation l’exigera, et que Moïse lui aura fait signe, il parlera à
sa place ; son éloquence aidera beaucoup à convaincre les
incrédules. Pour réussir leur première visite au palais, ils
décidèrent de demander d’abord à voir la Reine ; ils iront
tout lui raconter, elle les conseillera et leur facilitera
sûrement la tâche. Elle se chargera de convaincre Pharaon
pour les recevoir.
Aussitôt dit aussitôt fait ; Mériem qui entretenait encore
des contacts avec la Reine Assia, fut dépêchée pour
solliciter une entrevue. Cela permettrait à la cour de donner les
107 instructions nécessaires aux gardes de Pharaon et aux
soldats d’Hâman.
Tout le monde rentra en ville à l’exception de Moïse et
Haroun. Ils passèrent la première moitié de la nuit à prier
devant la grotte. L’éclat de la lune et des étoiles qui
régnaient sur le silence du désert éleva leur âme et élucida
leur esprit. Après quoi, Haroun alla se coucher et Moïse
continua à prier jusqu’à l’aube. Il demanda à Dieu de se
manifester pour lui dicter ses directives avant son entrée
au palais de Pharaon.
Sans se faire attendre, Dieu éleva une voix qui fit vibrer
la terre sous les pieds de Moïse :
— Moïse ! Nous avons exhaussé tes vœux. Ton frère
Haroun sera à tes côtés. Nous t’avions déjà comblé de
Notre grâce une autrefois, lorsque Nous avions révélé à ta
mère ce que Nous avions voulu ; Nous lui avions ordonné
de te jeter dans un berceau et te jeter dans les flots du Nil.
Nous avions ordonné au fleuve de te pousser vers la rive.
Un ennemi à Nous deux devait te recueillir. Je t’avais
comblé alors de Mon affection, et fait que tu sois élevé
sous Ma surveillance. Ta sœur était allée demander (aux
gens du palais) s’ils voulaient bien qu’elle leur indique
une famille qui pouvait te prendre en charge. Nous
t’avions ainsi rendu à ta mère pour qu’elle retrouve sa
quiétude et surmonte sa tristesse.
Ensuite, tu avais tué une personne ; Nous t’avions
soulagé de l’angoisse et infligé d’autres épreuves. Après quoi,
tu avais vécu quelques années avec les gens de Madian.
Ensuite, tu étais arrivé (à Notre rendez-vous), comme
Nous l’avions prévu. Nous t’avions alors engagé pour
Notre service.
Maintenant, va en compagnie de ton frère, armés de
Mes miracles et honorez-Moi sans relâche. Allez voir
Pharaon, il abuse trop de son pouvoir. Tenez-lui un discours
clément ; il se pourrait qu’il revienne à la raison ou qu’il
craigne Mon châtiment.
108