La secte des assassins XIè - XIIIè siècle

La secte des assassins XIè - XIIIè siècle

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En plein Moyen-Age, à l'époque des croisades, les chroniqueurs sont intrigués par un groupe d'hommes, qu'ils appellent "les Assassins". Ses membres, qui font partie de la mouvance islamique ismaélienne, ont perpétré de nombreux meurtres de responsables politiques et religieux musulmans, jugés traîtres à l'Islam et aux volontés du Prophète. Les Assassins sont-ils les lointains ancêtres des "volontaires de la mort" islamiques contemporains ?

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Ajouté le 01 avril 2009
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EAN13 9782296217799
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LA SECTE DES ASSASSINS
XIe - XIII e siècles

@L.Harmattan. 2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan I@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-07597-9 EAN: 9782296075979

Christine Millimono

LA SECTE DES ASSASSINS

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xur siècles

Des «(marryrs » islamiques à l'époque des croisades...

L'Harmattan

Comprendre le Moyen-Orient Collection dirigée par Jean-Paul Chagnollaud

Jérémy SEBBANE, Pierre Mendès France et la question du Proche-Orient (1940-1982), 2009. Rita CHEMALY, Le Printemps 2005 au Liban, 2009. Anne-Lucie CHAIGNE-OUDIN, La France dans les jeux d'influence en Syrie et au Liban, (1940-1946), 2009. May MAALOUF MONNEAU, Les Palestiniens de Jérusalem. L'action de Fayçal Husseini, 2009. Mohamed ABDEL AZIM, Israël et ses deux murs. Les guerres ratées de Tsahal, 2008. Michel CARLIER, Irak. Le mensonge, 2008. Nejatbakhshe Nasrollah, Devenir Ayatollah. Guide spirituel chUte, 2008. Mehdi DADSETAN et Dimitri JAGENEAU, Le Chant des Mollahs: la République islamique et la société iranienne, 2008.
Chanfi AHMED, Les conversions à l'islamfondamentaliste en Afrique au sud du Sahara. Le cas de la Tanzanie et du Kenya, 2008. Refaat EL-SAID, La pensée des Lumières en Égypte, 2008. El Hassane MAGHFOUR, Hydropolitique et droit international au Proche-Orient, 2008. Sepideh FARKHONDEH, Société civile en Iran. Mythes et réalités, 2008. Sébastien BQUSSOIS, Israël confronté à son passé, 2007. Ariel FRANÇAIS, Islam radical et nouvel ordre impérial, 2007. Khalil AL-JAMMAL, L'Administration de l'Enseignement Public au Liban, 2007. Dr. Moustapha AL FEQI, Les Coptes en politique égyptienne. Le rôle de Makram Ebeid dans le Mouvement National, 2007. Mohamed Anouar MOGHIRA, Moustapha KAMEL l'égyptien. L 'homme et l'œuvre, 2007. Jean-Paul CHAGNOLLAUD, Palestine, la dépossession d'un

territoire, 2007.

A mes enfants, à mon petit-fils Et aux mânes du Prince Nizâr, D 'Hasan-i-Sabbâh Et de Rashîd ad-Dîn Sinân

Avant-propos
Chaque fois que je vois à la télévision les images d'auteurs d'« attentats-suicides» - même si le terme est récusé par les responsables, qui préfèrent parler de « martyrs» - que je vois leurs visages parfois si juvéniles, dans les vidéos où ils annoncent leur intention de se faire sauter avec leurs ceintures d'explosifs ou leurs véhicules piégés, que devant moi on porte leurs cercueils ou qu'on brandit leurs portraits, dans une marée de drapeaux verts et blancs, j'ai le sentiment d'avoir affaire à un phénomène qui ne peut laisser indifférent. Un homme jeune, voire très jeune - Nabil, un des auteurs des

attentats d'Alger en décembre 2007, avait 15 ans - accepte de mourir
en même temps que sa cible. Son geste le fait accéder au rang de martyr. Par son sacrifice, il gagne le Paradis d'Allah, la récompense éternelle. Si les attentats islamistes suscitent à juste titre l'effroi, la colère, l'incompréhension, comment ne pas s'interroger sur leurs auteurs? Par quel processus en arrivent-ils à accepter de mourir au nom du « djihâd », de la «guerre sainte », contre ceux qu'ils considèrent comme les ennemis de l'islam? La litanie est longue des «attentats-suicides» depuis des années. Elle commence au Liban dans les années 1980, dans les rangs du Hezbollah, puis en Palestine avec le Hamas. Les attentats du Il septembre 2001 projettent brusquement sur la scène internationale la nébuleuse al-Qaida, d'Oussama ben Laden. Elle frappe encore et encore, à Casablanca, Bali, Madrid, Londres.. .Elle menace la France, «pays des Croisés ». Au-delà de ces événements amplement médiatisés, les attaques de ceux qu'on appelle aussi des « kamikazes» font partie maintenant du quotidien tragique de beaucoup de pays musulmans. Pour s'en convaincre, il suffit de lire les dépêches: des

« bombes humaines» meurent en Irak, en Afghanistan, en Palestine, en Algérie... Un reportage télévisé a récemment essayé de faire la lumière sur le parcours de Merouane, 28 ans, auteur d'un des « attentats-suicides» d'Alger en avril 2007. Le sourire aux lèvres, il exprime devant la caméra son désir d'accomplir sa mission. Ce sourire dérange, met mal à l'aise, on se demande: pourquoi? Le terme « kamikaze» vient du japonais « kami », dieu, et « kaze », vent. Il a désigné, à la fin de la Seconde Guerre Mondiale, les pilotes chargés d'écraser leurs appareils sur les porte-avions américains et britanniques, afin de leur causer un maximum de dégâts. Il fait référence à un épisode de l'histoire du Japon. En 1281, un « vent divin» sauve le pays en dispersant la flotte mongole qui se dirige vers ses côtes. Fin 1944, devant la progression des Alliés, l'Etat-Major japonais décide cet ultime sursaut de résistance. L'amiral Onishi crée une « Unité Spéciale d'Attaque par Choc Corporel» ou « Tokkotai ». Faisant appel aux valeurs de la caste aristocratique japonaise, sens de l'obéissance, du sacrifice, de l'honneur, patriotisme, il convoque des milliers d'étudiants, de jeunes soldats, qui décollent sans parachute ni carburant pour le retour. Ces «Chrysanthèmes Flottants» meurent pour la plupart en mission. Mais ce mode d'action est-il né à cette époque? Non, bien sûr, on peut en trouver des exemples dans l'Histoire. Jacques Clément, François Ravaillac, François Damiens, Gavrilo Prinzip, savaient qu'ils n'avaient guère de chances de survivre à l'assassinat, réussi ou non, d'Henri III, d'Henri IV, de Louis XV, de François-Ferdinand. François Géré a consacré un ouvrage aux « Volontaires de la Mort». Il évoque les « zélotes» ou « sicaires» qui, à l'époque de Jésus, attaquaient les Romains et les « collaborateurs» juifs à l'aide d'un couteau recourbé appelé « sica ». Le mot « sica» désigne un petit poignard dissimulé sous les vêtements et que l'on sort à la dernière minute pour transpercer la victime. Il vient du latin « secare », couper, et sert d'ordinaire à égorger les moutons. On sait qu'un des disciples s'appelle Simon le Zélote, et que le surnom de Judas, l'Iscariote, est peut-être lié à la même étymologie.

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Il rappelle que chez les Cathares, hérétiques médiévaux pourtant pacifiques, « des groupes de combattants étaient chargés de s'infiltrer dans le camp des forces adverses pour y créer le plus de destruction possible et la démoralisation. Ces attaques surprises, souvent de nuit, ne laissaient aucun espoir de survie ». Au XIXème siècle, les « nihilistes» russes tuent leurs victimes, mais meurent souvent dans l'explosion de leur bombe. Les « décembristes» de 1825 sont habités par l'esprit de sacrifice et « se dévouent» pour affronter un adversaire infiniment plus puissant. Pendant la Guerre du Viennent, des communistes en cyclo-pousses se jettent avec des bombes sur des bâtiments stratégiques américains ou s'avancent avec des charges explosives pour favoriser la progression de leurs camarades. Ils offrent leur vie à leur chef Hô Chi Minh. Or, en plein Moyen-Age, à l'époque des croisades, les chroniqueurs sont intrigués par un groupe, une secte ou un Ordre, nous verrons quel est le terme le plus approprié, surnommé les Assassins, présent de 1090 à 1257, principalement en Perse, l'Iran actuel, et en Syrie. Ses membres, qui font partie de la mouvance islamique ismaélienne, ont perpétré de nombreux meurtres de responsables politiques et religieux musulmans, jugés traîtres à l'islam. Ils s'en sont pris aussi à quelques chefs croisés. Tous les ingrédients du mystère et de l'effroi sont réunis. Leur chef, surnommé en Syrie « Le Vieux de la Montagne », réside dans un nid d'aigle au cœur d'une région aride et reculée, il forme des combattants redoutables, au moral d'acier, qui exécutent ses ordres sans sourciller, commettent des assassinats au poignard dans les mosquées, de préférence le vendredi, devant la foule des fidèles, et se font abattre avec joie par la garde après avoir « signé» leur acte. Leur réputation sulfureuse mêle hérésie, endoctrinement religieux, obéissance absolue, entraînement intensif, missions-suicides et drogue. Ne sont-ils pas anesthésiés par le haschisch qui les rend imperméables à la peur et à la douleur? Leur nom vient-il de leur consommation de cette plante?

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Mes recherches sur Internet m'ont montré que le mythe des Assassins est encore vivant, même si les connaissances historiques des passionnés sont souvent approximatives. Trop de légendes entourent le « Seigneur des Couteaux» et ses fidèles. Ils ont inspiré des poètes, comme William Burroughs, un des chefs de file de la « beat generation », des artistes, notamment des auteurs de bandes dessinées, des romanciers, comme Vladimir Bartol et Amin Maalouf, et même récemment des auteurs de jeux-vidéos. Un reportage télévisé, réalisé par Klaus Kastenholz, leur a été consacré et

a été diffusé le 19 mars 2005 et le 1er septembre 2007 sur Arte.
Des études savantes ont été publiées sur le sujet, je citerais par exemple les ouvrages de Marshall G.S. Hodgson, Bernard Lewis ou Farahd Daftary. Mon objectif est de présenter de la manière la plus objective possible ceux qu'on appelle les Assassins, mais qui à l'origine se nomment les ismaéliens nizârites, et leur fondateur et chef charismatique Hasan-i Sabbâh. Cette recherche m'a véritablement passionnée car elle touche de multiples domaines, tous plus intéressants les uns que les autres, tels que les divers courants religieux dans l'islam, qui n'est pas monolithique comme on pourrait le penser par ignorance, la tradition gnostique, l'histoire du Proche et du Moyen-Orient médiéval, les relations entre croisés européens, notamment templiers, et musulmans, l'architecture militaire, la culture persane... J'espère faire partager cette passion, même si quelques développements sont un peu complexes, mais nécessaires pour comprendre le contexte politique et religieux. Avant tout, j'ai essayé d'appréhender les Assassins, de replacer leur action dans leur vision du monde. La comparaison avec les « kamikazes» contemporains est tentante, je m'attacherai à expliquer ce qu'on peut en penser. Les rapprochements historiques sont souvent hasardeux, surtout quand il s'agit d'époques aussi éloignées, et il faut faire preuve de prudence. Le contexte présente des différences. Les adversaires désignés des Assassins sont plutôt les autres musulmans que les chrétiens.

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Les similitudes portent surtout sur le phénomène du « volontaire de la mort », qui, au-delà des siècles, se « dévoue» à une cause plus sacrée pour lui que sa propre vie. Puisse ce travail contribuer à une meilleure compréhension de ces « sacrifiés », du contexte politique, économique, social et religieux dans lequel ils ont agi, et de leurs motivations. NB : n'étant pas orientaliste, j'ai rencontré quelques difficultés dans la transcription des mots arabes et persans. En effet, suivant les sources, un même nom de personne, par exemple Hasan-i Sabbâh, peut être écrit à l'arabe ou à la persane, et parfois avec plusieurs orthographes différentes. l'ai donc essayé de respecter avant tout une cohérence dans la transcription.

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Introduction
« Ses hommes, qui lui vouent une obéissance le monde, parce qu'ils n'ont peur de rien ». Eliette Abecassis, Le Trésor du Temple aveugle, font peur à tout

La secte des Assassins a d'abord été appréhendée à travers les récits plus ou moins fantasmés qui ont circulé sur elle depuis le Moyen-Age. En 1257, le Khân mongol Hülagü réussit à s'emparer du centre politique et religieux de la secte en Perse, la forteresse d'A1amût. Les vaincus se dispersent et rentrent dans la clandestinité. Mais il reste la légende. Les Croisés rapportent dans leurs bagages des histoires qui excitent l'imagination et participent à la construction du mythe, un mythe qui a la vie dure puisqu'il constitue la base des connaissances sur le sujet jusqu'au moins au début du XIXème siècle. Cette légende, véhiculée par des auteurs aussi populaires que Marco Polo, le célèbre voyageur vénitien, a longtemps empêché une vraie compréhension de leur doctrine et de leurs actions. Marco Polo parle des Assassins dans son « Devisement du Monde », écrit bien après la chute d'Alamût, et son récit fait longtemps autorité. Il rapporte que leur nom vient de « hashshâshîn », « consommateurs de haschisch ». Il dit qu'on donnait aux « fida'is », c'est-à-dire aux jeunes gens destinés aux missions-suicides, « un certain breuvage à boire, par le moyen duquel ils étaient [..] troublés dans leur esprit et venaient à dormir profondément ». Ils commettent leurs assassinats sous l'emprise de la drogue. Le terme « assassin» passe d'ailleurs au XIVème siècle dans les langues française et italienne pour désigner un meurtrier, occasionnel ou professionnel. Dante l'utilise au chapitre XIX de l'Enfer de sa « Divine Comédie» : il parle du « perfido assassin », terme que son commentateur Francesco da Buti explicite ainsi: « assassina è colui che uccide altrui per danari », celui qui tue pour de l'argent, le tueur à gages, métier sans nul doute répandu dans

l'Italie de la Renaissance. Les troubadours comparent la fidélité absolue des Assassins à leur Maître à celle de l'amoureux. «Vous m'avez bien plus en votre pouvoir que le Vieux n'en a le sien ses Assassins qui vont tuer ses ennemis mortels », écrit un troubadour provençal à la dame de ses pensées. Dante lui-même aurait composé un sonnet utilisant la même comparaison. Les Assassins sont aussi synonymes de loyauté sans faille, de dévouement sans limites. Au XVlème siècle, un Français, Denis Lebey de Batilly, est ef:fTayé par la multiplication des meurtres politiques, liés notamment aux Guerres de Religion. Guillaume de Nassau, le Roi Henri III, l'amiral de Coligny, le duc de Guise, succombent sous les coups de leurs adversaires. Il appelle Jacques Clément, meurtrier de Henri III, « le religieux assassin porte-couteau» et il consacre un livre à essayer de réfléchir à l'origine du mot, à étudier les fidèles d'Hasan-i Sabbâh avec le matériel historique dont il dispose et intitule son ouvrage: « Traicté de l'origine des anciens Assassins porte-couteaux », publié à Lyon en 1603. La recherche est relancée mais se heurte encore à de nombreux obstacles. En 1697, Bartholomé d'Herbelot publie sa «Bibliothèque Orientale », somme des connaissances de l'époque en matière de religion, d'histoire et de littérature islamiques. Il utilise quelques documents musulmans, et s'intéresse notamment aux ismaéliens. Il connaît leur origine et l'explique correctement. Au XIXème siècle, le très savant et éminent orientaliste Antoine Isaac Silvestre de Sacy (1758-1838) accompagne Napoléon Bonaparte dans sa campagne d'Egypte. Il s'intéresse aux Assassins par l'intermédiaire d'un autre groupe ismaélien, les Druzes du Liban. Sacy connaît plusieurs langues orientales, dont l'arabe et le persan. Il a donc accès directement aux sources musulmanes, en particulier les manuscrits arabes de la Bibliothèque Nationale. Il trouve des chroniques de l'époque des croisades. Mais les sources sont d'origine sunnite, hostiles aux Assassins, qui sont des ismaéliens, considérés comme des «hérétiques». Il est cependant le premier à analyser correctement l'étymologie du mot « assassin », qui dérive de l'arabe et désigne en effet un «consommateur de haschisch». En tant que philologue, il démontre que le mot vient de deux termes arabes: 14

« hashishi » (pluriel: « hashishiyya », ou « hashishiyyin », ou « hashishin ») et « hashasch» (pluriel: « hashshashin »). Selon lui, tous les termes occidentaux en dérivent: « assassini », « assissini »... Il comprend que la secte est celle des ismaéliens nizârites, à la fois dissidente du chiisme duodécimain et de l' ismaélisme, et écrit un Mémoire sur eux. Professeur à l'Ecole des Langues Orientales, fondée par la Convention en 1795, titulaire de la chaire de persan au Collège de France, directeur de ces deux institutions, collaborant à des revues savantes, déployant une activité d'enseignant et de chercheur, Sacy nous étonne encore, mais il n'échappe pas à la « légende noire» des Assassins, et chautionne les récits faisant d'eux des consommateurs de haschisch, commettant leurs meurtres sous l'emprise de la drogue. Sacy fait des émules, comme ce consul français à Alep, Joseph Rousseau, qui profite de son séjour en Syrie pour en savoir plus sur les ismaéliens et interroger des adeptes, ce qui est une démarche nouvelle et profitable. Il n'est pas historien, mais éclaire un peu la doctrine religieuse, en publiant notamment en 1812 un livre retrouvé à Masyâf, la grande forteresse syrienne des Assassins. Des voyageurs curieux visitent la région et prennent des notes. Ceci dit, Sacy ne convainc pas tout le monde. D'autres étymologies sont proposées: certains auteurs penchent pour l'étymologie « hassandjin », c'est-à-dire « djinn de Hasan-i Sabbâh », envoyé maléfique du Grand-Maître, exploitant ainsi les superstitions. D'autres font observer que la montagne où se trouve Masyâf, principale forteresse des Assassins en Syrie, est surnommée le « DjabalAssikkin », «la Montagne du Poignard », car « sikkin» en arabe signifie « couteau, poignard ». Falconet rappelle que le chroniqueur Jacques de Vitry parle à propos du chef des Assassins de « magister cultellorum », le « Maître des Couteaux ». L'Allemand Reiske tient pour «hassassini », partisans de Hasan. L'Italien Assemani entend appeler les montagnards syriens qui descendent à la ville « assissani, la moslem we la nasrani », des gens qui ne sont « ni musulmans ni chrétiens », allusion à la religion des ismaéliens, souvent mal comprise. Ces hypothèses sont infirmées, soit par la philologie arabe qui ne justifie pas les explications, soit par des confusions, notamment avec les Druzes du Liban. Plus près de nous, Amin Maalouf, dans son

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roman « Samarcande », penche pour l'étymologie « asâs », la base, le fondement, les «assassiyoun» sont alors ceux qui sont fidèles à « l'asâs ». Il affirme que dans les textes d'Alamût, on parle des Assassins comme de ceux qui sont fidèles, qui sont gardiens de la foi. Il y aurait eu des confusions entre des mots arabes, exploitées ensuite par les adversaires de la secte. Les auteurs orientalistes du XIXème siècle accordent le même crédit aux récits médiévaux, comme l'Autrichien Joseph von HammerPurgstall (1774-1856); qui dans sa «Geschichte der Assassinen», «Histoire des Assassins », publiée à Stuttgart en 1818, fait encore confiance à Marco Polo et à ses émules. Il fait en outre des Assassins les ancêtres des sociétés secrètes de son temps, dont il se méfie comme de la peste. Illes analyse à travers cette grille de lecture: selon lui, les Assassins formaient une « association de fourbes et de dupes qui, sous prétexte d'améliorer les mœurs et d'épurer les croyances, ne faisait que saper les bases de toute morale et de toute religion ». Illes compare aux Templiers, aux Francs-Maçons, aux Jésuites, aux illuminés de toute sorte, et même aux conventionnels français régicides. Son ouvrage a eu une influence néfaste sur l'image des Assassins aux yeux du public. Au total, les historiens de cette époque contribuent à ce que le philosophe islamologue Henry Corbin appelle « le roman noir» des Assassins, reprenant tout ce qu'on a pu dire à leur propos depuis les croisades, par ignorance et sous l'effet d'une crainte qui confine à la paranoïa. Mais c'est oublier que le bastion des Assassins n'est pas la Syrie, mais la Perse. Au XIXème siècle, trois officiers britanniques poussent jusqu'à la vallée d'Alamût, le colonel W. Monteith en 1833, qui n'identifie pas le château, le lieutenant-colonel Justin Sheil, en 1838, et un autre militaire, Stewart, un peu plus tard. Monteith et Sheil font des comptes-rendus de leurs périples dans le très célèbre « Journal of the Royal Society of Geography». Joseph Rousseau, quant à lui, découvre en Perse en 1811 l'existence de Châh Khalîllulâh, imâm se disant descendant d'Isma'il et vénéré par les ismaéliens. Les procès qui opposent les ismaéliens persans et des dissidents indiens en 1850

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et 1866, procès que nous étudierons plus loin, permettent de relancer la recherche grâce à l'émergence de nouveaux éléments. Au début des années 1930, l'exploratrice anglaise Freya Stark visite le nord de la Perse et relate ses voyages dans « The Valleys of the Assassins and other Persian travels », paru à Londres en 1936, et à Paris en 1946 sous le titre « La Vallée des Assassins». Elle parle à leur sujet de « confrérie païenne» et écrit: «Leur théologie est moins intéressante que leur politique. Leur crédulité fut exploitée par un groupe de Persans, établis en Palestine, intelligents, mais dénués de scrupules, qui appartenaient tous à la même famille. Ils minèrent, puis détruisirent progressivement, toute forme de croyance,' pour ce faire, ils instaurèrent une série d'initiations subtilement graduées selon tous les échelons de la superstition et même de la foi. Dans les cercles les plus élevés de la secte, il semble que les libres-penseurs dominaient complètement. » Freya reprend des accusations anciennes, visant à faire des ismaéliens, dont on ne comprend pas les croyances, des destructeurs de la religion. Et c'est justement dans les mêmes années 1930 que la recherche s'accélère véritablement grâce à des facteurs favorables, dont le principal est l'accès aux bibliothèques ismaéliennes dissimulées et dispersées dans différents pays où ont vécu ces communautés, comme l'Inde et le Yémen. Un effort considérable est entrepris pour étudier les œuvres, les analyser, les confronter aux connaissances historiques. C'est ainsi que des savants comme Wladimir Ivanow (+ 1970), Marshall G. Hodgson, Samuel Stern, Wilfred Madelung ou Bernard Lewis révolutionnent la vision que l'on avait de l'ismaélisme et des Assassins. W. Ivanow recherche en Inde de 1949 à 1965 les anciens textes ismaéliens et, avec «l'Ismaili Society de Karachi », dément l'étymologie liant « hashshâshîn» et haschisch, de même que Bernard Lewis, dans son ouvrage paru en 1967, réédité en 1984 et préfacé par Maxime Rodinson. Un Institut d'Etudes Ismaéliennes, «Institute of Ismaili Studies» existe à Londres depuis 1977 et rassemble des spécialistes qui vont renouveler le sujet. Son directeur, le Professeur Farhad Daftary, a

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publié en 1990 une première synthèse globale intitulée «The Ismailis: Their History and Doctrine », «Les Ismaéliens: leur Histoire et leur Doctrine », et consacré un ouvrage à démythifier les légendes des Assassins. La querelle autour du nom des Assassins est révélatrice de l'opinion que l'on s'en fait. Sont-ils des «machines à tuer », des fanatiques téléguidés par un chef charismatique les envoyant à la mort après les avoir drogués? Ou des hommes animés d'un haut idéal et sacrifiant leur vie pour un monde plus juste? Est-ce une secte? Ou comme le disent certains: un Ordre? Le mot secte signifie «un ensemble de personnes partageant une même doctrine philosophique ou religieuse ou un groupe plus ou moins important de fidèles qui se sont détachés d'une Eglise officielle et ont défini leurs propres croyances ». Enoncé de la sorte, le terme n'est pas péjoratif, mais on sait qu'il est connoté. La secte renvoie aussi à des comportements déviants, obscurs, à des dirigeants qui briment les libertés individuelles, manipulent mentalement leurs disciples, et sont parfois une menace pour l'ordre social. Jean-Claude Frère préfère intituler son livre «L'Ordre des Assassins ». Le mot « Ordre» renvoie à « une société religieuse dont les membres ont accepté librement de vivre sous certaines règles ». L'étude de l'organisation des Assassins, de leur philosophie religieuse, de leurs objectifs, de leur idéal, s'avère nécessaire pour départager les tenants de chaque vocable. Pour les comprendre, il faut d'abord se replonger dans le monde où ils ont vécu, du XIème au XIIIème siècle, dans une époque « pleine de bruit et de fureur », celle des invasions turques et mongoles, des luttes incessantes entre les princes arabes, de l'irruption des Francs, ces chevaliers venus de la lointaine Europe pour reconquérir les LieuxSaints, l'époque des « guerres saintes », qu'elles s'appellent croisades ou djihâd. Ces périodes troublées sont aussi propices aux schismes religieux, aux interrogations sur le sens de la vie et le devenir de l'homme, aux espérances messianiques. Les Assassins ont appartenu à un mouvement religieux dissident du chiisme, l'ismaélisme. Une étude préalable de ces branches de l'islam est donc nécessaire, ainsi qu'un tableau du contexte politique dans

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lequel la secte a évolué. Son fondateur et premier Grand-Maître, Hasan-i Sabbâh, est un personnage fascinant: théologien, ascète, meneur d'hommes, il élabore et met au point la stratégie de terreur destinée à éliminer les ennemis de l'ismaélisme, les dirigeants politiques jugés illégitimes et corrompus. Dans son «nid-d'aigle» d'Alamût, il organise la sélection, l'entraînement et le conditionnement de ses « fida'is », c'est-à-dire de ses « kamikazes », avant de les envoyer en petits commandos accomplir leurs missionssuicides. Ils ont sévi essentiellement dans le monde musulman, pour des raisons politiques et religieuses, mais ils se sont affrontés aussi aux chrétiens avec qùi leurs relations ont été plus ambiguës, notamment avec les célèbres chevaliers Templiers. L'invasion mongole signe la fin de leur présence sur la scène politique, mais laisse libre cours à la légende. Même si les historiens ont rétabli la vérité sur de nombreux points, l'épopée des Assassins reste fascinante et continue de poser des questions politiques, religieuses, morales, sociales, étonnamment modernes.

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Chapitre I Les Assassins, des dissidents de l'islam chUte
Chiites et sunnites, les «frères ennemis» de l'islam
Les Assassins sont des ismaéliens, une communauté minoritaire de l'islam chiite. Pour comprendre ce courant, il faut d'abord remonter aux sources du chiisme. C'est la deuxième branche importante de l'islam. Il est aujourd'hui majoritaire en Irak, religion officielle en Iran, et présent dans d'autres pays musulmans, le Liban (Druzes), la Syrie (Alaouites, auxquels appartient la famille el-Hassad, et Druzes), Afghanistan (Hazara), Turquie (Alaouites), Yémen (Ismaéliens tayyibites), Inde, Pakistan (Ismaéliens nizârites), Arabie Saoudite, Emirats Arabes Unis (Bahrein), Egypte, ainsi que dans d'autres pays du monde en raison de l'existence de communautés émigrées. Le chiisme se divise en plusieurs courants, le chiisme duodécimain, doctrine « officielle », est la religion au pouvoir dans la théocratie iranienne. Le chiisme remonte à la scission entre musulmans qui a eu lieu après la mort du Prophète en 632. Mohammed (Mahomet) n'a pas réglé de son vivant le problème de sa succession, et les fidèles se partagent en deux camps. Pour les uns, majoritaires, et qu'on appellera plus tard les « sunnites », ce successeur peut être n'importe quel croyant. Pour les autres, qu'on appellera bientôt les « chiites », il doit obligatoirement appartenir à la famille du Prophète. Mohammed n'a pas eu de fils mais sa fille unique, Fâtima, a épousé un de ses cousins, 'AH, qui lui a donné deux enfants, Hasan et Husayn. 'Alî apparaît ainsi à ses partisans comme son successeur naturel. Il est cousin de Mohammed, qui l'a élevé comme son fils, il est l'un des premiers à se convertir à l'islam, il est son gendre, et ses enfants, Hasan et Husayn, sont surnommés les «seigneurs des jeunes au Paradis ». En outre, les chiites disent que' Alî a été désigné par Mohammed comme son légataire (wasi) et que cette désignation (nass), est d'origine divine, c'est la volonté d'Allah.

Mais la majorité des musulmans se rallie à Abû Bakr, désigné comme calife, «khâlifa rasoul Allah », c'est-à-dire « Successeur du Messager de Dieu », «Lieutenant du Prophète », et lui prêtent la « bay'a », le serment d'allégeance. 'Alî est évincé. Les chiites considèrent que ceux qu'on appelle les Grands Compagnons du Prophète n'ont pas respecté sa volonté. Selon eux, lors de son dernier pèlerinage, Mohammed, fatigué, aurait posé sa main - ou son manteau - sur l'épaule de 'Alî et aurait dit: « Celui-là est mon successeur ». L'institution califale fait du chef des musulmans un souverain qui tient son pouvoir de Dieu, et dont le rôle principal est de faire respecter la Loi coranique et de permettre aux fidèles de vivre en conformité avec elle. Il n'y a pas de distinction entre le politique et le religieux, mais des passerelles à tous niveaux. Après l'assassinat du troisième calife, 'Uthmân, 'Alî est cependant appelé au califat. Mais son pouvoir est contesté par Mu'awiya, gouverneur de Damas et chef du clan des Omeyyades. Celui-ci affronte les partisans de 'Alî à la bataille de Siffin, sur les bords de l'Euphrate. Alors que 'Alî est sur le point de l'emporter, les soldats de Mu'awiya réclament un arbitrage, en brandissant des feuillets du Coran au bout de leurs épées. L'arbitrage est défavorable à 'Alî, accusé de complicité dans l'assassinat de 'Uthmân. Mu'awiya devient calife et rend le califat héréditaire, fondant la dynastie des Omeyyades qui va régner de 661 à 750. Depuis son accession au pouvoir, les imâms sunnites maudissent rituellement 'Alî à la fin de la prière du vendredi. Une partie des compagnons de 'Alî, opposés à cet arbitrage, fait alors défection, ce sont les « kharidjites ». 'Alî réprime brutalement cette révolte, ce qui lui vaut d'être assassiné en 661 par un des survivants, qui le tue avec une épée empoisonnée alors qu'il prie dans la mosquée. Les kharidjites sont depuis cette date des adeptes de la sédition armée. Mais il conserve des partisans qui s'appellent eux-mêmes « chî'atu' Alî », « shî'at Alî », ou simplement « chî'a », le parti d'Alî, mot qui va donner chiite. Au départ, le chiisme n'a pas de contenu religieux spécifique, c'est une dissidence politique. Mais rapidement, il prend une dimension sociale, car beaucoup de musulmans sont

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déçus de l'exercice du pouvoir califal. Ils espéraient une ère de justice, et ils voient des inégalités, de la corruption, de l'arbitraire. Ils pensent alors qu'il faut confier le pouvoir à la descendance du Prophète pour construire une société nouvelle. Comme le dit B. Lewis, «le mécontentement politique, dont les racines peuvent être sociales, trouve une expression religieuse; la dissidence religieuse prend un caractère politique ». Dans l'islam, lorsqu'un groupe de musulmans exprime une opposition au pouvoir politique, à l'organisation de la société, il est étiqueté secte et son discours, théologie hérétique. Cet espoir messianique en l'avènement d'un Juste donne au chiisme ses particularités religieuses. 'Alî devient un martyr, l'homme injustement assassiné alors que c'est lui le « walî» de Dieu, celui qui détient la Vérité. Les partisans de 'Alî reconnaissent comme son successeur son fils Hasan qui s'est réfugié à Médine après la mort de son père. Hasan ne revendique pas le statut de calife. Au contraire, il tente de trouver un compromis avec le calife, qui lui conseille d'abdiquer, ce qui ne l'empêche pas d'être empoisonné, peut-être par sa femme, en 670 (669 ?). Husayn, son frère, est alors désigné, mais il se montre plus intransigeant à l'égard du pouvoir omeyyade. Il refuse de coopérer avec le fils de Mu'awiya, Yazid, jugé corrompu, ivrogne et débauché. Appelé par les habitants de la ville de Kûfa pour diriger la révolte contre Mu'awiya, il quitte Médine. Il rencontre l'armée de Yazid près de la ville de Kerbala, aujourd'hui en Irak, à 110 km de Bagdad. Son adversaire réussit à priver ses partisans d'accès à l'eau. Husayn tente de négocier, mais ne peut accepter les conditions posées. La bataille a lieu le 10 octobre 680, ou 10 muharram de l'an 61 de l'Hégire. L'armée omeyyade taille en pièces les faibles forces de son adversaire. Le seul rescapé est un jeune garçon, le fils de Husayn, 'Alî Zayn alAbidin. Husayn est décapité et meurt en martyr. Le général Ibn Ziad envoie sa tête à Yazid, dans son palais de Damas. C'est un terrible traumatisme pour les partisans de 'Alî. La bataille de Kerbala marque la vraie rupture entre sunnites et chiites. La fin tragique d'Husayn est à l'origine de la défiance des chiites à l'égard du pouvoir temporel, de leur soif de justice, et du culte des

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martyrs de la foi. Le chiisme est une protestation pour la justice et la vérité. Ali Shariati, théoricien iranien de la Révolution Islamique de 1979, écrit: «Le martyre n'est pas la guerre, c'est une mission, ce n'est pas une arme, mais un message, c'est un mot qu'on prononce avec le sang ». Politiquement et religieusement, les chiites se considèrent comme les véritables héritiers de Mohammed. Ils ne reconnaissent pas les trois premiers califes, qui ont usurpé la place de 'AH. Comme l'écrit encore Shariati, «Ali s'est tu pour' l'unité de l,'islam, il a refusé le rang du pouvoir victorieux, qui se serait éteint à sa mort, et lui a préféré le rôle d'imam, qui l'a conduit à la retraite, après son refus de toute compromission ». Quelques semaines après Kerbala, cinq notables chiites se réunissent à Kûfa dans le plus grand secret. Il faut venger Husayn. Ils créent véritablement le chiisme. Le slogan de ralliement est: « Tuer ou se faire tuer ». En 685, al-Mokhtar, ou Mukhtâr, originaire de Kûfa, tente une révolte au nom d'un fils de 'Alî, Muhammad ibn al-Hanafiyya, proclamé véritable chef des musulmans et imâm. Mukhtâr échoue, il

est tué en 697, mais il a initié un processus qui ne va pas s'arrêter avec
lui et aboutir à la notion de Mâhdi. Lorsque Muhammad meurt en 700, certains pensent qu'il n'est pas réellement mort, qu'il est seulement « occulté », c'est-à-dire caché aux yeux de ses fidèles, quelque part dans la montagne de Radwâ, près de La Mecque, et qu'il prépare son retour triomphal. Il est le « Mâhdi », le « bien dirigé », et c'est lui le Maître de Justice, l'imâm, le cheflégitime des croyants. Les successeurs de Husayn sont des hommes modérés, que les drames précédents ont incité à la prudence. Ils cherchent surtout à élaborer la théologie, comme le célèbre Muhammad al-Baqir, mort en 732. Ce personnage influent protège la communauté en utilisant le principe de la «taqiya », mot qui signifie «précaution ». Dans ce contexte particulier, elle désigne la «dissimulation» des opinions, destinée à éviter les persécutions. En période de danger, les fidèles peuvent taire leur foi, même faire semblant d'adopter le sunnisme. Ce n'est pas une faute, ni une trahison, mais une manière de se protéger,

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de laisser passer l'orage, pour sauver la communauté. Elle s'oppose aux attitudes extrémistes et suicidaires qui consistent à affronter le pouvoir en place avec des moyens dérisoires. Malgré leur modération, les imâms ne peuvent pas empêcher les mouvements sectaires plus ou moins illuminés de se faire écraser par la répression. Le chiisme se construit religieusement et politiquement. Le plus important théoricien de cette époque est Ja'far al-Sadiq, homme remarquable, législateur, alchimiste, ouvert au dialogue avec les autres religions et courants de pensée. Il finalise la doctrine de l'imamat et définit l'imâm, qui doit être un homme pur, juste, et infaillible en matière de foi, comme l'est le Pape lorsqu'il parle « ex-cathedra ». Deux questions centrales agitent les esprits et provoquent des débats: a-t-on le droit de prendre les armes contre un pouvoir injuste? Quel est le libre-arbitre de l'homme face à Dieu? C'est sous l'imamat de Ja'far qu'une révolte éclate: Zayd et ses partisans refusent la résistance passive, ils veulent se battre pour évincer les dirigeants musulmans jugés «illégitimes ». Dans la seconde moitié du IXème siècle, ils édifient un Etat dans les régions situées au Sud de la Mer Caspienne, précisément dans la région d'Alamût. Les zaydites contestent le choix du cinquième imâm, face aux partisans d'al-Baqir, ils rejettent la notion d'imâm caché, et considèrent que n'importe qui peut devenir imâm du moment qu'il descend de 'Alî et de Fâtima, et qu'il en a la capacité. En quoi le chiisme se différencie-t-il du sunnisme, pratiqué par la grande majorité des musulmans? Les chiites reconnaissent l'essentiel de la foi islamique: l'unicité de Dieu, la mission du Prophète, le Coran, les cinq piliers de l'islam, profession de foi, prière cinq fois par jour, aumône, jeûne du ramadan et pèlerinage à La Mecque, le jugement dernier et la résurrection, mais ils insistent sur l'unicité divine, la justice, la prophétie, et l' imamat. Les sunnites affirment qu'il faut obéir à la lettre du Coran, à la « shari'ya », c'est-à-dire la Loi qui prend sa source dans les textes sacrés de l'islam et la Tradition jurisprudentielle. Leur chef est le

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calife, Commandeur des Croyants. Le pouvoir du calife est légitimé par le Coran et les décisions des Compagnons du Prophète. Les chiites affirment que, derrière le texte littéral du Coran, il y a un sens caché, qu'il faut rechercher. Là se situe la signification profonde et véritable du texte sacré. Ils utilisent une technique d'interprétation, le « ta'wîl », qui va au-delà des apparences décrypter ce sens caché. Les chiites accordent une place essentielle à l'imamat. Le cycle prophétique ne s'est pas arrêté avec Mohammed, contrairement à ce que pensent .les sunnites. Il se perpétue à travers les imâms, intermédiaires entre le monde spirituel et le monde temporel, entre le prophète et les fidèles. La transmission d'un imâm à l'autre se fait par primogéniture ou par désignation par le père d'un de ses fils. La philosophie chiite est une «philosophie prophétique». L' imâm interprète le Coran, il en connaît le « sens caché », qu'il dévoile à des privilégiés, les fidèles jugés dignes de le découvrir. Il y a ainsi dans le chiisme une hiérarchie, tous les croyants ne sont pas égaux, et il existe une forme de « clergé ». L'imâm doit être le plus parfait possible, être juste et instruit dans la religion. Il est la preuve, le témoin de Dieu sur terre, il détient les pouvoirs temporel et spirituel, au contraire du calife qui ne détient que le temporel, il est le gardien de la signification profonde de la révélation, le guide de la communauté. Le Prophète a transmis le message divin, mais la prophétie doit être prolongée dans la «wilaya », qui consiste à manifester devant les hommes, jusqu'à la fin des Temps, la présence vivante de Dieu, par l'intermédiaire du « walî », celui qui est proche de Lui. Le chiisme se singularise aussi par sa conception de la liberté de l'homme. L'homme a la connaissance intuitive du Bien et du Mal, il garde son libre-arbitre. C'est un aspect qui est très discuté dans l'islam. Contrairement aux sunnites, les chiites croient que le Coran a été créé. Au niveau de la jurisprudence, il y a des différences car les chiites ne reconnaissent pas tous les hadith, les récits, traditions et pratiques religieuses attribuées au Prophète. Les chiites ont généralement existé en tant que minorités dans les pays musulmans, marginalisés, voire persécutés, par le pouvoir politique. La précarité de leur situation les a conduit à élaborer une

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