Le ciel était noir sur l

Le ciel était noir sur l'Euphrate

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Ce livre retrace l'authentique aventure des Arméniens, encore jamais racontée. En des mots simples et graves, où chante tout au long une mélancolie, avec une émotion pleine de retenue et de pudeur à l'image de son jeune héros, Gazaros, il nous conte, à travers l'itinéraire personnel et mouvementé de ce dernier, l'histoire passionante d'un peuple et d'un pays oubliés.

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Ajouté le 01 février 2007
Nombre de lectures 143
EAN13 9782296163300
Langue Français
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LE CIEL ÉTAIT NOIR SUR L'EUPHRATE

DU MÊME AUTEUR
Chez le même éditeur: LES HÉRITIERS DU PAYS OUBLIÉ Arménie, Arménies **, 1922-1987

JACQUES

der

ALEXANIAN

Le ciel était noir sur l'Euphrate
ARMENIE, ARMENIES 1900-1922
~ ~

*

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE
L'Hannattan Hongrie

75005 Paris

Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

Espace L'Harmattan Kinshasa Fac..des Sc. Sociales. Pol. et Adm. ; BP243. KIN XI
Université de Kinshasa

L'Harmattan ItaUa Via Degli Artisti. 15 10124 Torino ITALlE

1053 Budapest

- RDC

L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

@ 1 ère édition,

Robert

Laffont,

1988

http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

@ L'Harmattan, 2007 ISBN: 978-2-296-02362-8 EAN : 9782296023628

«

... Peut-être fut-il un jour de consolation

dans le malheur du peuple arménien, celui où nombre de ses fils trouvèrent en France l'accueil qu'ils y attendaient. J'aime à le penser, en voyant combien, depuis lors, cette communauté arménienne a su, sans rien renier de son génie propre, s'incorporer à la communauté nationale; elle ne lui marchanda jamais sa peine ni, en des heures obscurcies, son sang et sa douleur...
«

... ~l a su, à tous les rivages où il était

dispersé, maintenir vivaces et florissantes sa foi, sa langue et sa culture. Tant de talents rassemblés en si peu d'individus sont pour nous, et pour le monde, la preuve la plus éclatante de la résolution et d'un désir de vivre - et de vivre

libre - que nul ne pourra étouffer... » Michel ]OBERT 1983.

A N evarte, A Véhanouche et à Sarkis.

LE CIEL ÉTAIT NOIR SUR L'EUPHRATE et LES HÉRITIERS DU PAYS OUBLIÉ, sous le titre général Arménie, Arménies, ont été publiés en première parution par les Éditions Robert LAFFONT en 1988 et 1992. Ils révélaient comme jamais la réalité du génocide subi par les Arméniens sur leurs terres ancestrales, dans son ampleur et un vécu totalement authentique. Mais aussi l'histoire globale de leur très vieux pays, leur aventure dans toute la traversée du 20e siècle, leur dispersion à travers le monde et leur intégration réussie dans les différents pays d'accueil, avec l'exemple particulier et fort de la France. Les tirages de ces deux livres ont été épuisés, mais l'intérêt du public s'est constamment maintenu durant tout ce temps écoulé: presse abondante, très nombreuses émissions de radio, manifestations, conférences, plusieurs prix littéraires et distinctions. publié en 2001. le tome ARMÉNIEB, ARMÉNIE - Un nom pour héritage, de ce constitue une trilogie, afin d'achever le siècle, mettre scène les liens avec la France, raconter l'effondrement l'Union soviétique permettant à l'Arménie de ressurgir la scène internationale. L'Harmattan a III, qui en de sur

La réédition par L'Harmattan des deux volumes précédents est aujourd'hui motivée par la réactualisation du sujet, les événements et débats actuels et à venir, 2007 année de l'Arménie en France... et la valeur de publications demeurées à ce jour sans équivalent.

Préambule
L'ÉTONNANTE HISTOIRE D'UN PEUPLE ET D'UN PAYS OUBLIÉS

«

Toute la terre avait une seule langue et les mêmes mots... Ils se

dirent l'un à l'autre: ... Allons! Bâtissons-nous'une ville et une tour dont le sommet touche au ciel... Et l'Éternel dit: ... descendons, et là confondonsleur langage, afin qu'ils n'entendent plus la langue les uns des autres. Et l'Eternelles
dispersa loin de là sur la face de toute la terre... 1 »

Haïk partit avec les siens vers l'Occident. En Macédoine, vers 2350 avant notre ère, avec sa tribu il jeta les bases d'un peuple possédant sa langue et ses caractères propres. Puis, guidé par d'anciennes traditions, ce peuple traversa le Bosphore aux environs de 1250 avant notre ère et, lorsqu'il parvint dans les pays du mont Ararat, la montagne sacrée, loin des grandes communications, devant ces hauts plateaux entourés de sommets inaccessibles formant une véritable citadelle, les descendants de Haïk trouvèrent que ces lieux convenaient bien au tempérament de leur race et s'y fixèrent pour toujours. Le peupl~ de Haïk, le peuple Haïkagan, établit là six siècles avant J.-C. un Etat qui s'intitula Haïastan et dont les citoyens se nommaient Haï, appellations qu'ils n'ont jamais cessé de porter jusqu'à présent. Des quatre fils qu'avait eus Haïk, le dernier s'appelait Arménak et s'était distingué comme héros de la nation. A la suite de quoi les autres peuples s'étaient mis à appeler les Haï Arméniens, et donnèrent à leur pays le nom d'Arménie 2.
1. La Genèse. 2. Données légendaires et historiques d'après Jacques de Morgan, Paris 1919.

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Le destin avait placé le peuple arménien dans cette partie de l'Asie mineure qui, certes, était d'accès difficile, mais qui allait devenir pour son malheur - la position stratégique la plus importante et le terrain des convoitises de toutes les grandes conquêtes. Ce furent d'abord les Perses, ensuite les Grecs avec Alexandre le Grand. Mais les Arméniens surent faire de la domination perse une période de développement sans toutefois se laisser absorber, et de l'épopée d'Alexandre une occasion de rapprochement avec la culture hellénique qui trouva chez eux un terrain favorable et dont ils devinrent d'ardents défenseurs. Puis l'Arménie connut à son tour sa période glorieuse, celle où elle allait dominer tout le Moyen-Orient, de la mer Caspienne à la Méditerranée, du Haut-Plateau arménien à la Palestine. Ce fut le règne de Tigrane le Grand, le Roi des Rois qui, quatre-vingts ans avant J.-C., «allait assurer la survie de l'Arménie pour l'éternité en
faisant le choix définitif de l'Occîdent 1 ».

Deux apôtres du Christ, Thaddée et Bartholomé, étaient venus prêcher l'évangile dans les pays de l'Ararat. Grégoire, un moine arménien, poursuivait à leur suite l'œuvre d'évangélisation de sa patrie. Le roi Tiridate III, touché par la foi du prédicateur, se convertit et soutint Grégoire pour la conversion officielle de tout le pays. Ainsi, l'Arménie fut la première à reconnaître et à adopter le christianisme, en 301, avant Rome et avant Byzance. Cet événement considérable allait engager les Arméniens dans une voie à laquelle ils resteraient constamment fidèles, malgré les malheurs nombreux et démesurés que cela attirerait sur leurs têtes. Tiridate aida Grégoire à bâtir la première cathédrale de la chrétienté
et la ville d'Etchmiadzine

- près d'Erevan,

la capitale arménienne - qui

devint et est restée la ville sainte des Arméniens, siège d'une lignée de 170 Catholicos, c'est-à-dire Patriarches Suprêmes, qui se sont succédé sans discontinuitéjusqu' à aujourd'hui, à la tête de cette première Eglise issue des apôtres. Le pays se couvrit d'un grand nombre d'églises et de monastères. Les constructeurs arméniens créèrent une architecture originale, avec des techniques et des formes nouvelles. Leurs réalisations servirent de modèles à l'art byzantin, permirent la construction de SainteSophie. De Constantinople, l'influence se répandit en Grèce, dans les Balkans, puis en Italie, remonta du sud de la France par les vallées du Rhône et du Rhin. «L'Arménie Jut ainsi, pour l'architecture du
1. René Gtousset, Paris 1947.

PRÉAMBULE

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monde chrétien, ce que la Grèce avait été pour l'architecture du

monde antique t. »

Après s'être emparés de la Palestine, de l'Egypte, de la Syrie, après avoir réduit l'Iran, les conquérants arabes cherchaient .à envahir l'Arménie. Ils furent surpris d'y découvrir un peuple fier, au patriotisme ardent, maître d'une culture et d'arts évolués, aux caractères moraux et physiques forts, qui leur opposa une résistance farouche. Ils durent accepter la négociation et la reconnaissance de l'autonomie des principautés arméniennes. La domination commencée en 645 dura deux siècles, mais sans que les Arabes parviennent jamais à réduire davantage les Arméniens. Héritier de l'une des plus anciennes familles d'Arménie, les Bagratides, et rassembleur des terres arméniennes, Achot put reprendre le titre de Roi des Rois en redonnant l'indépendance à son pays. Lui et ses successeurs s'attachèrent plus particulièrement au développement culturel et à la construction d'une nouvelle capitale, l'adm~rable ville d'Ani, la Cité aux Quarante Portes et aux Mille et Une Eglises. La cathédrale y «préfigurait, en 989, le passage de l'art roman à l'art gothique 2», et la splendide floraison des monuments exprimait un haut niveau de civilisation, tel « un boulevard du monde occidental, face à l'Asie 3 ». Mais de terribles nuages obscurcissaient le ciel, venant de l'est. Des peuples intrépides et cruels, Turcs Seldjoukides puis Turcs Ottomans, se déversaient sur le Moyen-Orient, se succédant sans cesse avec des réserves considérables. Ils frapperont de mort la culture de l'Iran, celle des Arabes comme celle de Byzance, celle des peuples des Balkans et aussi celle de l'Arménie, en les recouvrant d'un manteau de sécheresse et de deuil. Leurs instincts étaient sanguinaires et les horreurs qu'ils commettaient apparurent démesurées comparées aux cruautés qu'avaient pratiquées les Arabes. Il y eut à cette invasion sanglante des survivants arméniens qui ne voulurent point abandonner la terre de leurs aïeux, acceptant l'esclavage pour se maintenir sur place, surmontant la honte mais sans renoncer ni à leur foi, ni à leurs traditions. D'autres continuèrent de résister, luttant pied à pied, et se' replièrent avec leurs seigneurs vers les montagnes du Taurus. Profitant des problèmes que subissait aussi l'Empire byzantin, ils installèrent sur ses frontières,
1. J. Strygowski, Vienne 1918. 2. J. Strzygowski. 3. W.S. Davis, New York 1923.

..

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en Cilicie, des petites principautés arméniennes. S'étant trouvé ur chef digne de leur détermination, le Prince Rouben, de la famille des Bagratides, ils affirmèrent bientôt leur indépendance en créant un Royaume de Nouvelle Arménie qui occupait l'ensemble de la Cilicie avec son rivage méditerral!.éen. Ainsi, seize années seulement après la chute d'Ani, un nouvel Etat arménien allait assurer la continuité jusqu'au seuil des temps modernes. «Lorsque les Croisés de la Première Croisade arrivèrent, en for1 mauvais point, exténués, aux défilés du Taurus, les Arméniens reçurent en frères ces chrétiens venus de si loin. Ils guidèrent les Croisés, les approvisionnèrent, leur rendirent possible la prise d'Antioche, puis celle de Jérusalem 1.» Des princes arméniens épousèrent des Françaises et vice versa: presque toutes les reines du Royaume latin de Jérusalem furent des Arméniennes. Le roi d'Arménie Léon 1eravait épousé la fille d'Amaury de Lusignan, roi de Chypre, et d'Isabeau Plantagenet, et n'avait eu pour enfant qu'une fille, Isabelle. C'est ainsi que la couronne d'Arménie allait passer à la famille des Lusignan, de la noblesse française d'Auvergne. Deux cents ans après la première croisade, il ne restait plus, sur la côte du Levant, qu'un seul État chrétien, le royaume d'Arménie, qui allait pourtant se maintenir encore pendant près d'un siècle. N'acceptant pas de composer avec ses voisins musulmans, Léon V de Lusignan ...futcontraint de capituler en 1375. D'abord prisonnier du sultan d'Egypte, il regagna la France et, malgré la sollicitude de Charles VI, ne parvint pas à reprendre possession de ses États. Le dernier roi français des Arméniens repose à Saint-Denis, auprès des rois de France. Les Arméniens demeuraient encore nombreux et souvent majoritaires, en Cilicie, dans tout l'Est de l'Anatolie et toujours dans les pays de l'Ararat. Jusqu'au xxe siècle, malgré l'asservissement imposé par le pouvoir islamique de l'Empire ottoman qui traitait ses chrétiens comme des peuples captifs, à force de ténacité, de comportements parfois héroïques, ils maintiendront pourtant d'anciens privilèges et même des parcelles d'autonomie et continueront de considérer ces pays comme leur pays Éparpillés aussi au gré des circonstances, il n'y avait pas un seul Etat des côtes méditerranéennes où ils n'aient implanté une communauté, et ils y ont été longtemps regardés comme des protégés français.
1. J. Laurent, Paris 1919.

PRÉAMBULE

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En fonction des rapports toujours maintenus avec Byzance, les Arméniens avaient fourni à celle-ci non seulement des soldats, des officiers, des généraux, des gouverneurs, mais aussi, durant trois siècles, plus de vingt empereurs ou impératrices! Devenus s~jets d'un Empire ottoman aux nationalités nombreuses et fort différentes, ils firent preuve de réalisme en admettant l'idée d'une Arménie englobée dans cet État immense, dont ils se voulaient des citoyens légitimes. A tel point que les Turcs leurs avaient décerné l'appellation de « Nation fidèle». Travailleurs infatigables, animateurs de la vie économique, ils tenaient l'essentiel de l'artisanat, des manufactures, des échanges commerciaux. Ils fournirent des fonctionnaires, des conseillers, des médecins et architectes au Palais impérial. Ils eurent des diplomates, des ambassadeurs, des gouverneurs, des ministres au Gouvernement. Traditionnellement portés vers les arts, ils construisirent les palais les plus fameux, créèrent même le Théâtre turc! Mais ils ne s'habituaient pas à cette inégalité qui faisait que tout musulman pouvait soumettre impunément le sujet chrétien à la servitude, à des exactions et des violences constantes. Et lorsque celles-ci devinrent insupportables à leurs yeux, ils se tournèrent tout naturellement vers les pays d'Europe. Ces derniers se préoccupèrent de ce que l'on commença à appeler la Question arménienne et exigèrent du pouvoir ottoman la promesse que des réformes seraient appliquées. En réponse, le sultan Abdul Hamid lança ses troupes régulières, aux côtés de populaces aveuglées par l'ignorance et le fanatisme, dans une abominable œuvre de tuerie. Plusieurs centaines de milliers d'Arméniens innocents de toute faute allaient être horriblement massacrés durant des mois, et particulièrement pendant la semaine de Noël 1895. Sous l'impulsion d'intellectuels turcs regroupés à Paris, avec la sympathie de la France, le régime d'Abdul Hamid fut renversé. Les dirigeants arméniens apportèrent tout leur soutien à ces réformateurs. Cela parut êt.~e une aurore de la liberté, l'ère nouvelle de la réconciliation des nationalités, des religions et des races - mais de façon très éphémère... Un noyau de nouveaux responsables, trahissant les précédents, établit au contraire toute la doctrine de son action sur la turquification forcée des musulmans de toutes nationalités de l'Empire et la liquidation pure et simple des chrétiens. L'entrée en guerre auprès des Allemands, en 1914, allait fournir aux meneurs de cette politique la circonstance la plus favorable pour régler une fois pour toutes la question arménienne, par la suppres-

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LE CIEL ÉTAIT NOIR SUR L'EUPHRATE

sion totale des Arméniens. « Une occasion se présentait pour faire disparaître de l'Empire ottoman une race chrétienne gênante 1.» La
nation arménienne allait être anéantie, son patrimoine, ses trésors artistiques saccagés. Crime unique par son ampleur, crime resté impuni, tellement immense qu'il est impossible de le comprendre

d'un seul coup. « Le premier peuple devenuhistoriquementchrétien
avait suivi un chemin de croix qui n'était comparable qu'à celui du

fondateur du christianisme 2. »
Un grand voile viendra recouvrir ces provinces d'un pays qui s'appelait Arménie, devenues sauvages, abandonnées, d'accès difficile et de grande insécurité pour le voyageur étranger indésirable. Mais « ... tant de sites débaptisés, d'étymologies trahies, de temples violés,

de cimetières souillés et de monastères pervertis en Pénitenciers
restent encore là pour conjurer l'oubli... 3 »

Texte établi d'après les ouvrages de : Jacques DE MORGAN (Histoire du peuple arménien, Berger-Levrault), Paris 1919. H. PASDERMADJIAN(Histoire de l'Arménie, Librairie Samuélian), Paris 1971.

1. Winston Churchill, Londres 1929. 2. Élisabeth Bauer, Lausanne 1977. 3. Tashin Celai, universitaire turc (Paris 1980...?).

PROLOGUE

Connaît-on vraiment la place occupée par ces Français différents, venus d'ailleurs, qui ont épousé la France car ayant dû fuir leur terre d'origine et se sont pris d'amour et d'un attachement irréversible pour ce pays d'accueil? Ne veut-on pas ignorer leur faculté à pouvoir aussi perpétuer une histoire, une culture originale, des traditions respectables et dignes d'intérêt, pour ne retenir, comme seul signe distinctif qui leur resterait encore, qu'un nom en ski, en itch, en off, en mann... ou en ian... tel celui de Manouchian, le patriote de l'Affiche Rouge, qui, devant le tribunal de l'Occupation qui allait le

condamner à être fusillé, déclarait: « Nous, nous avons combattupour la France, pour la libération de ce pays... Vous aviez hérité de la
nationalité française, nous, nous l'avons méritée.
Ji

***
Gazaros était en France depuis plus de dix ans maintenant. Il y avait recommencé une autre vie, s'était marié et avait trois enfants, tous trois nés en France et français mais portant le nom d'un apatride. Gazaros était un réfugié qui avait tout perdu et dont le destin n'était pas encore fixé. De son passé, de toute sa famille, il ne l~i restait qu'un frère et deux sœurs établis depuis longtemps aux Etats-Unis. Lui aussi partirait peut-être pour l'Amérique. C'était son projet depuis toujours, aussi loin que remontait sa mémoire, comme une chose écrite dès sa naissance. Il en était ainsi très souvent, dans sa

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fanLille, et dans son peuple. Les yeux tournés vers l'occident, pour sort.ir de leur pauvreté mais aussi poussés par le désir de liberté, ils s'en allaient au loin et cependant revenaient presque toujours, après de lo'ngues années, et en tout cas n'oubliaient jamais ni leur identité ni leu.I' pays, l'Arménie. Mais, après l'effroyable malheur qui les avait frappés, décimés puis fi.nalement jetés hors de chez eux, Gazaros et ses compatriotes, rescapé:!) de cet énorme forfait couvert par le vacarme de la Grande Guerre~ avaient été incités à venir en France. Celle-ci leur offrait du travail, ]a possibilité de retrouver une dignité d'homme et une citoyenn eté, et ce n'était que chose naturelle: n'avait-elle pas des obligatio11S à leur égard, face aux nations, et certains d'entre eux n'avaient-*ils pas, s'engageant pour elle, versé leur sang sous son drapeau? Gazaros était séduit par ce pays dans lequel il se sentait bien, dans cette patrie admirée de Victor Hugo, qui avait maintenu avec son propre pays' des liens d'amitié séculaire, qui cultivait avec elle des affinités récÏ.proques. Il n'oubliait pas non plus que ses ancêtres, alliés à la f~rance, avaient alors pris pour roi un noble seigneur d'Auvergne et qu'à ce titre celui-ci reposait depuis à Saint-Denis, auprès des rojs de France! Rassuré sur son existence immédiate et celle de la famille qu'il avait créée, Ga~~ros se posait bien des questions à propos de l'avenir qui lui serait dé'sormais réservé. Et tout d'abord pourrait-il, devait-il essayer d'effacer de son esprit le souvenir de tout ce qu'il avait vécu? Fallait-il abandol'lner tout espoir de connaître à nouveau les habitudes de vie, les coutumes selon lesquelles il avait été élevé et s'efforcer d'oublier ce qui pourtant demeurait toujours, Ô combien, présent dans sa mémoire: Sl)n enfance, sa famille, son village, ses racines, son pays, le lointain matÎs toujours cher pays de l'Ararat? Même si cela n'intéressait plus personne et que l'Histoire se hâtait de gommer ses épisodes malencontreux, les survivants de cette épopée ne devaient-ils pas au contraire patiemment rassembler, préserver et cultiver tout ce qL1Î pouvait l'être encore, à l'exemple de leurs ancêtres qui avaient eux aussi, en tout temps, connu des exterminations et néanmoins assuré la continuité absolue de leur nation? Gazaros, bien que se voulant discret étranger en ce pays, était en même temps sLimprég'né du riche passé dont il se sentait héritier par sa naissance, qu'il apparaissait comme quelqu'un ayant une assurance 'de soi, une dignité naturelle dans son comportement et une allure non dénuée de distinction. Tout modeste travailleur qu'il était,

PROLOGUE

21

il se dégageait de son visage, sans doute un peu sévère, au regard profond fixé droit devant lui, une curiosité, un élan, une envie de communiquer avec les autres qui ne manquaient pas d'être perçus. Il pensait qu'il devait, tout en restant tout à fait lui-même, s'adapter aux usages et coutumes de son nouveau pays, aller vers ses habitants et les comprendre jusqu'au point de s'assimiler à eux, même si ceux-ci n'étaient pas toujours disposés à faire un effort équivalent de leur côté. Lorsqu'il se promenait avec sa famille en ville,. rien ne permettait de dire qu'il s'agissait là d'un ménage d'immigrés. Bien que pauvres, lui et sa femme tenaient à avoir l'élégance vestimentaire du moment, et leurs enfants, aussi correctement vêtus que leurs petits camarades français, ne se distinguaient en rien par leur comportement. L~ conviction de Gazaros était faite: qu'il se décide à partir pour les Etats-Unis afin de réaliser le rêve de son enfance, ou à passer le reste de sa vie en France par reconnaissance pour ce que celle-ci lui avait apporté, qu'il devienne Américain comme ses frère et sœurs, ou Français comme l'étaient déjà ses enfants et nombre de ses compagnons, désormais son destin se réaliserait à travers sa double appartenance. Le désir de fidélité présent en lui et qu'il voulait exprimer était si grand qu'il n'aurait aucun mal, il le sentait bien, à partager ce sentiment entre son nouveau pays dont il voudrait devenir un citoyen de cœur et à part entière, et ses origines et sa communauté dont il perpétuerait tout naturellement la langue et la culture. Pour mettre une fois pour toutes de l'ordre dans sa vie et apaiser sa conscience, pour décharger sa mémoire du lourd fardeau qui y était demeuré et pouvoir ainsi mieux regarder devant soi, il fallait encore, à Gazaros, accomplir une tâche. Effectuant une longue remontée dans son passé, pendant des semaines il écrivit tout ce dont il se souvenait de son aventure personnelle et de ce qu'il avait connu. Et, à sa grande surprise, il s'aperçut que tous les faits et les péripéties, les personnages, les lieux et les dates ressurgissaient, coulaient d'eux-mêmes, s'assemblaient, s'enchaînaient sans difficulté; les images et les mots lui venaient presque naturellement. Sa mémoire était demeurée jusque-là intacte et cohérente, mais aurait pu le trahir quelques années plus tard. Il n'était que temps de faire surgir son témoignage personnel de l'oubli qui le menaçait, en rédigeant sans plus attendre ce cahier de souvenirs! Parvenu à la 213e page de ce qui constituait le récit complet de sa vie passée, tout plein de l'émotion qui n'avait cessé de l'accompagner,

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LE CIEL ÉTAIT NOIR SUR L'EUPHRATE

Gazaros put enfin en écrire le dernier mot. Puis il voulut ajouter encore une dédicace: En cette date anniversaire qui vit, il y a juste vingt ans, l'injustice et la barbarie s'abattre sur nous, je pense d'abord à toi, ma chère mère; je ne vous oublie point, je ne vous oublierai jamais vous tous, mes parents, mes camarades, mes compatriotes, qui êtes morts, disparus et éParpillés dans la poussière du temps, qui avez été sauvagement assassinés et laissés sans séPulture pour qu'il ne reste plus de trace de notre peuple. Pourtant, où que nous soyons dans le monde entier, nous les rescapés, nous continuerons à demeurer arméniens, les yeux tournés vers le Mont Ararat, pour que la vérité, enfin reconnue, soit inscrite dans le grand livre de l'Histoire, afin de tirer des ténèbres le pays de nos ancêtres. Il ne restait plus à Gazaros qu'à dater et signer son cahier, comme s'il s'agissait d'un testament, craignant fort que son contenu n'intéressât personne avant longtemps: Valence - France 24 avril 1935 Gazar DER ALEXAN/AN

Gazaros était enfin apaisé de ses tourments et conscient d'avoir accompli là un devoir moral, de s'être tissé un lien désormais indissoluble avec son passé, tout en ayant donné une véritable direction à son existence. Il pouvait, s'il le voulait, rouvrir à tout moment son cahier à la première page, pour revivre son aventure, retrouver son village, son enfance et tous les siens, auxquels il venait de redonner vie.

MER

NOIRE

LES HélmERS DU PAYS OUBué...

III SI diui.. ce Ii.. fI.i 8Ylit été ".ni plr Il Ciel, ..it inspiré l'Hilloire. connl 18ntd.érin RtI, avlit été ln phare de cI"'re, 8Yait 'I.'iclore 18ntde "ald6significati,e, a,ait fourni ln exemple et u. eUlign__ pour t8nt d. c........ les enfants de ce pays jeté daul, nlit de l'oubli .e disaient qUI cette

terrenepourrait ,

, longtemps

ignorée ni de Di.1 ni da holRmes, et que lalumiere l'iclairerait à nou,eal ln jour.

~ ... évoquer dans vos esprits le souvenir de ces hommes intrépides et vertueux, à qui vous devez la noblesse du cœur, l'indomptable amour de votre liberté nationale, vous rappeler que l'antiquité de votre lignée ne le cède en rien à celle des plus

illustres parmi les peuples de la terre... ~
~ ... éveiller en la mémoire de quelques-uns d'entre vous le souvenir du voyageur que charmaient vos sites délicieux, le rire argentin de vos enfants, les gais refrains de vos bergers, les fêtes de vos villages, la zourna de vos campagnards, les chants de vos

jeunes filles.

~

Jacques

DE MORGAN

Paris

- 1919

1900...

ARMENIA-AMERICA

Aussi loin que portait la vue le ciel apparaissait dégagé, ciselé à l'horizon par les montagnes de pierre qui cernaient tout le paysage. Le ciel était bleu sur Morénig, d'un bleu intense et immobile. L'espace et le temps semblaient figés. Suivant mon habitude, j'allais vers le champ où travaillait mon frère Hovanès. Tout en marchant, en un jeu devenu familier, je laissais mon regard vagabonder autour de moi. Je voyais ainsi parfois, se formant au-dessus des sommets arides, de légères accumulations de nuages blancs très découpés, très effilés, dans lesquels le soleil déclinant s'infiltrait et venait jouer en les colorant des teintes de l'Orient. Je ralentissais alors malgré moi mon pas et m'arrêtais, fasciné. Suivant des yeux ces formes qui s'ébauchaient, se précisaient, se fondaient sous l'effet d'une brise imperceptible, je me laissais porter vers ce qui m'apparaissait comme un monde vivant, et souvent mon imagination d'enfant, à l'appui de récits maintes fois entendus, me faisait découvrir des rivages lointains, des pays attirants, des villes étonnantes, des gens différents. Je ressentais une profonde jouissance à m'imaginer hors de mon univers et je me délectais à prononcer, d'abord dans ma tête, ensuite à haute voix afin qu'ils résonnent dans le silence de cette immensité, des mots et des noms évocateurs: « ...la mer Méditerranée,l'Europe, Marseille, la France... », puis, comme je l'entendais souvent répéter par mes aînés avec toujours de l'émotion dans la voix: «América,
América! »...

Un petit nuage gris était apparu, tel un intrus, venant rompre le calme et la belle harmonie. Il s'élevait tout droit, comme aspiré, suivi d'une mince colonne. Arraché à mes rêves,je m'immobilisai soudain.

28

LE CIEL ÉTAIT NOIR SUR L'EUPHRATE

C'était de la fumée, une colonne de fumée qui s'épaississait à vue d'œil! Mon cœur se serra d'une subite angoisse: cela venait distinctement de l'endroit où se trouvait Hovanès. Je ne pus m'empêcher de hurler « Le feu! » et m'élançai dans cette direction. Je demeurai effrayé devant le désastre qui s'offrait à mes yeux. Dieu merci, Hovanès était là, sauf! Je le vis tout de suite, semblant stlrgir des flammes qui s'élevaient de toutes parts, et je me précipitai vers lui. Le visage et les vêtements noircis, ne comprenant pas, l'air hébété, il m'écarta et, se tournant vers le feu, il resta là.à regarder, les poings serrés de rage impuissante, suffoqué de voir flamber en quelques instants le fruit de tant de travail. De nombreux villageois arrivaient en courant, mais il n'y avait plus rien à faire. Une saison entière de labeur, la plus grande part de la récolte familiale, stockée là, était partie en fumée. Hovanès, effondré, restait muet tandis qu'une jeune fille racontait ce qui s'était passé: «J'étais dans mon champ, là, un peu plus haut, et j'ai vu tout à coup de grandes flammes en plusieurs endroits. Je me suis bien rendu compte que Hovanès, absorbé par son travail, allait être surpris par le feu et je me suis mise à courir vers lui en criant de toutes mes forces. Il a fini par m'entendre et a réussi à se dégager des flammes avant qu'elles ne le cernent totalement. Il aurait pu être

brûlé vif, mais grâce à Dieu il est indemne! »
Notre oncle Sarkis, qui venait d'arriver, étreignit sans un mot Hovanès et m'adressa un sourire qui se voulait apaisant. Les villageois s'en retournaient maintenant par petits groupes, en commentant l'événement. Leurs propos parvenaient à nos oreilles:
«

Il suffit d'un peu de cendre tombant d'une pipe... il faut savoir se
L'oncle Sarkis haussa les épaules:

surveiller... peut-être Hovanès a-t-il fait griller des pommes de terre

sur un feu qu'il aura mal éteint... » Ils ne cherchent qu'à se rassurer eux-mêmes, à se persuader qu'un tel malheur ne les frappera pas forcément... » Sa voix trembla de colère contenue: « Comme s'ils pouvaient nous
«

croire capables de telles imprudences! Fumer en travaillant... laisser un foyer mal éteint. Et vous croyez qu'ils ont oublié ce que nous avons déjà subi il n'y a pas plus d'un mois? Tout ce blé volé, coupé avant même d'arriver à maturité. Et cette autre fois où Hovanès passait la nuit à garder le champ de pastèques et qu'il lui a fallu à deux reprises faire fuir, l'arme à la main, des hommes qui tentaient d'y pénétrer... »

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Le reste de la famille était arrivé, et nous nous trouvions là au complet, adultes et enfants, seize personnes réunies sur les cendres de leurs espérances et qu'assaillaient de sombres pe~sées. N'était-il donc pas possible d'envisager une vie sans craintes? Etions-nous condamnés à subir périodiquement des incidents, des pillages, des sévices, à endurer continuellement des épreuves? Celle-ci serait terriblement difficile à surmonter. Nous étions déjà si pauvres, et maintenant le spectre de la misère nous guettait. Je n'oublierais jamais ce moment-là. Je serrais les lèvres en me promettant de tout faire, plus tard, pour changer le cours de cette vie qui semblait inexorablement tracé. Mais en quoi et comment pouvais-je espérer faire mieux que mes aînés, que ceux de ma famille? Je scrutais les visages tendus qui m'entouraient. Tout près de moi, se tenaient mon frère et mes deux sœurs. J'essayais de m'imaginer à la place de Hovanès, que ses dix-neuf ans plaçaient déjà au rang des hommes. Mariam, notre aînée, le précédait de deux ans; elle était mariée et attendait la première occasion pour partir rejoindre son mari en Amérique. Enfin, Anna, ma sœur cadette, n'avait que quatorze ans, et c'est d'elle dont je me sentais le plus proche, moi qui, en cette année 1908, venais d'avoir tout juste dix ans. J'avais à peine connu mon père, il était mort bien des années auparavant. L'aîné de nos oncles paternels, Sarkis, qui vivait alors en Amérique et s'apprêtait à y faire venir les siens laissés au pays, avait dû renoncer à ce projet et rentrer pour prendre en charge la famille de son frère disparu. Deux autres oncles, Guiragos et Bédros, séjournaient toujours en Amérique, leurs femmes et leurs enfants étant également restés au village. Tout le monde travaillait aux champs. Seule, ma mère se tenait à la maison qu'elle ne quittait pratiquement jamais. Sa tâche était lourde, c'est elle qui préparait les repas pour toute la famille, et elle avait aussi fort à faire entre ses propres enfants et ceux des trois oncles. Pourtant, elle ne se plaignait jamais, trouvant même le moyen d'apporter du réconfort à chacun, et elle représentait pour nous tous le cœur de notre grand foyer. Je m'absorbais souvent dans la contemplation de son visage, auréolé de cheveux prématurément blanchis, empreint d'une profonde bonté et qu'un doux sourire illuminait toujours. Je sentais en moi des élans de tendresse, j'aurais tant voulu lui témoigner plus de marques d'affection et aussi profiter davantage d'elle. Mais j'étais considéré alors comme un grand garçon et devais laisser la place à mes petits cousins. Déjà orphelin de père,

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je m'installai dans un sentiment de frustration qui, même après tout ce que j'allais connaître, me poursuivrait longtemps. Ma famille ainsi composée tenait sa place dans notre village de Morénig où elle était désignée, suivant l'habitude et commebeaucoup d'autres, d'une appellation familière, celle des «Meurdess». *** Le soleil dardait ses rayons sans ombre portée tandis que je rentrais de l'école pour le repas de midi en compagnie de mes jeunes camarades que je quittai sur le pas de ma porte. Je ne les reverrais que le lendemain car je devais aller rejoindre mon frère et mes sœurs pour aider aux travaux de culture. Il en était ainsi durant toute la belle saison; il me fallait partager mon temps entre le travail et l'école, et parfois même renoncer à celle-ci pendant des semaines. J'étais très attaché à notre maison, pourtant bien modeste. Construite à l'égal de la plupart des maisons du village avec des murs en terre et un toit plat servant de terrasse, elle ne comportait, de plain-pied, comme celles de mes oncles, qu'une seule grande pièce pour la famille, une étable pour les bêtes et une remise pour le fourrage. Il n'était guère possible de la comparer avec la maison voisine du menuisier Zakar Nadjarian, certainement la plus belle de Morénig, qui élevait orgueilleusement ses deux étages de pierre au bord de la rue principale et qui possédait en outre, à son rez-de-chaussée, une boutique bourrée de merveilleuses friandises, seul commerce de tout le village. La plus jeune des enfants du menuisier, Nevarte, ne sortait jamais sans être de toute évidence passée par la boutique. Elle avait toujours les poches pleines de fruits secs ou de sucreries qu'elle distribuait sans hésiter aux autres enfants avec un sourire ravi, sous le regard indulgent de sa mère. Je n'aurais su dire depuis quand je me sentais attiré par cette fillette, à la silhouette gracieuse et déjà élancée. Avec son beau visage ovale, son regard presque effronté qui n'hésitait pas à fixer ses interlocuteurs, elle exerçait sur moi une réelle fascination. Son frère aîné, Hagop, âgé de près de trente ans, me laissait également admiratif et représentait à mes yeux une sorte de modèle. Toujours vêtu à l'occidentale, soigneusement rasé, il était le seul homme que j'aie jamais vu n'arborant pas de moustaches.
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Hagop avait déjà longuement vécu en Amérique avec son père, mais sans jamais parvenir à convaincre Madame Vartère, l'épouse du menuisier, à s'expatrier à son tour. En désespoir de cause, ils étaient tous deux rentrés au pays et avaient alors construit leur belle et grande maison. Notre demeure était et serait toujours liée pour moi au souvenir de mon grand-père, autant ou même plus qu'à celui de mon père, ce qui avait ancré en moi la conviction d'une continuité familiale. Un jour que je m'étais étonné auprès de lui de l'exiguïté de notre porte d'entrée, mon grand-père, assis le buste bien droit, jambes écartées, avait posé sa main sur ma tête et m'avait expliqué: « Vois-tu, offrir l'hospitalité à toute personne venant frapper à notre porte, et particulièrement au voyageur de passage, est une règle à laquelle nous n'avons jamais failli. Cependant - ajoutait-ilavecun fin sourire dans son visage tout buriné de vieux paysan - j'ai cru bon de réduire sensiblement les dimensions de la porte afin de ne pas

devoir en plus faire entrer les bêtes accompagnant nos visiteurs! »
Grand-père me racontait encore que lui aussi s'était lancé sur les routes, et qu'il était allé jusqu'à Jérusalem, pour y effectuer le pèlerinage traditionnel. Cela était d'ailleurs attesté par l'église qu'il portait en tatouage sur le bras et la croix tracée sur le dessus de sa main droite, qui témoigneraient toute sa vie durant de la profondeur de sa foi. Mon grand-père s'appelait Gazar 1 et c'était à moi, le petit-fils qui avait hérité de son prénom, qu'était échue la responsabilité de perpétuer son souvenir. J'eus rapidement mangé tandis que ma mère s'affairait entre le repas qu'elle donnait aux enfants et celui que je devais aller porter aux champs. Quittant la pénombre et la fraîcheur de la grande pièce, je ressortis dans la rue baignée de soleil. Ici, c'était l'extrémité de la rue principale du village, le long de laquelle s'alignaient, de chaque côté, les maisons serrées les unes contre les autres et paraissant toutes presque semblables avec leur allure de cubes dépouillés et massifs. Il y en avait bie~ sûr de plus ou moins grandes, comportant parfois un étage, mais toujours couvertes de terrasses sur lesquelles se retrouvait la même terre battue que dans la rue ou sur les routes, ce qui accentuait l'impression d'uniformité, à peine rompue par les rares maisons construites en pierre. Les murs épais, aux ouvertures étroites et peu nombreuses, étaient faits de blocs de terre argileuse moulée et séchée au soleil. La précarité de ces maisons n'était
1. Gazar ou Gazaros, en français: Lazare.

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LE CIEL ÉTAIT NOlR

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qu'apparente. Ne nécessitant que quelques réparations périodiques, elles se transmettaient ainsi de génération en génération. Notre maison elle-même, telle que je l'avais toujours connue, m'apparaissait comme pétrifiée dans une durée qui ne devrait jamais être interrompue. Il ne restait que peu d'espace cultivable entre ces maisons car il avait fallu morceler les terrains déjà. petits, agrandir les maisons ou en construire d'autres. Il n'y avait guère que le menuisier Zakar à posséder jardin et verger attenants à son habitation. Mon père, lui, avait dû partager avec ses trois frères l'héritage du grand-père et il n'était revenu à chacun qu'une part 1;rès modeste. Même en dehors du village, nous, les 1\t.leurdess,ne possédions que bien peu de terre, en tout cas pas aSSt~Zpour pouvoir en vivre. Pourtant, dès que l'on quittait les maisons de Morénig, les jardins, les vergers et les champs se révélaient fort nombreux, s'étendant sur de vastes surfaces et rejoignant ceux des autres villages de la région, distants entre eux de quinze à trente minfJtes. Mais ils appartenaient pour la plupart à des aghas 1,presque toujours turcs et qui habitaient d'autres villages ou à la ville. La grande majorité des paysans travaillait ainsi en qualité ~e meuchag 2 pour le con~pte des aghas, maîtres des terres, à qui devait être remise la moitié cl.uproduit des récoltes. J'étais arrivé à la sortie du village, et je m'engageai dans un chemin de terre bordé de mûriers qui délimitaient presque toutes les propriétés. Autour de moi, les éhamps de blé, de maïs, d'orge et de coton alternaient sans transition avec les verf~ers où se mêlaient cerisiers, pêchers, abricotiers, poiriers, figuiers, amandiers, les jardins qui regorgeaient de multiples variétés de lég,.'Umes, melons et de de pastèques, et les vignes aux riches et hautes rangées de ceps. Il n'y avait pas une parcelle perdue, toutes les terres étaient couvertes de cultures qui réussissaient merveilleusement sous ce climat. Pourtant, malgré cette abondance, le tt'avail des champs, quand on ne possédait comme nous que quc.~lques'lopins, ne permettait que de vivre pauvrement. Nous mangions certes à notre faim, ne nous privant pas à l'occasion de faire des agapes, mais nous ne détenions pas de ces belles pièces d'or et bien peu de médJïdiés et de khourouchs 3, qui seuls pouvaient ouvrir l'accès à la considération
1. Maîtres (prononcer« ara»).
2. Serviteur. 3. Pièce d'or;

100 khourouchs

= 5 médjidiés = 1 pièce d'or.

permettait

alors à une personne

de vivre durant

un mois.

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des autres et à l'espoir d'une vie différente. Lorsque, après plusieurs saisons et des récoltes satisfaisantes, notre situation s'améliorait et que l'avenir semblait s'éclaircir, nous demeurions néanmoins dans la crainte d'événements qui viendraient anéantir tous nos efforts: catastrophe naturelle, mais bien plus souvent malveillances, sévices, impôts supplémentaires, contraintes administratives, désaisissements arbitraires... et c'était bien, hélas, ce qui arrivait périodiquement. Quelle issue? La seule qui s'offrait était de quitter le cher pays pour cet Occident si tentant. Partir, pour six ans, huit ans ou davantage, travailler en Amérique. Envoyer de là-bas ou ramener suffisamment d'argent pour pouvoir modifier durablement l'inéluctable destin qui était tracé. Chacun de mes trois oncles était parti pour l'Amérique, mon père demeurant seul, des quatre frères, pour assurer la pérennité de la famille au village. Mais il était mort, subitement. Ce malheur avait bouleversé notre vie et contraint l'oncle Sarkis à rentrer, en tant qu'aîné, alors qu'il venait d'être fait citoyen des États-Unis. En voyant au loin mon oncle qui m'attendait avec le reste de la famille au milieu d'un jardin, je songeais que, digne citoyen d'un grand pays riche, il n'était comme nous tous, ici, dans son propre pays, qu'un pauvre paysan soumis. *** Hovanès allait se marier! J'allais enfin connaître une circonstance heureuse et assister à une belle fête de famille. Le mariage, de tous les événements joyeux que j'observais dans notre village, était certainement celui qui réunissait le plus de monde. Portant les plus beaux vêtements, laissant déborder la plus franche gaieté, ceux qui avaient la chance d'y participer délaissaient alors leur travail pour manger, boire, chanter, danser, et cela durant plusieurs jours parfois, suivant le niveau de richesse des deux familles concernées. Nous, hélas, nous n'avions que bien peu d'argent à consacrer à cette occasion. Nous étions à peine remis de la disparition de notre récolte dans l'incendie, grâce aux envois de mes deux oncles d'Amérique. Et la famille de Vartanouche, la fiancée de Hovanès, n'était pas mieux lotie. Cela expliquait en partie que nos deux familles aient conclu cette alliance, mais de toute façon Hovanès et Vartanouche s'étaient plu, ils s'aimaient, et je m'en réjouissais, les

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trouvant très beaux tous les deux ensemble. Vartanouche, qui était douce et courageuse, nous avait conquis d'emblée et je me mis aussitôt à la considérer comme une grande sœur. Le mariage fut tout de même célébré et fêté des plus dignement. Ma mère et mes sœurs préparèrent un repas somptueux, tant par la finesse que par la quantité des mets, et si chez nous la fête ne dura qu'un seul jour, elles y travaillèrent une semaine entière. La veille du grand jour, voulant jeter un regard sur les préparatifs, je faillis tomber à la renverse devant l'amoncellement et la variété des plats, que je m'amusai à détailler en les replaçant dans l'ordre où ils seraient servis. Pour commencer, et aiguiser la faim, nous goûterions à de fines tranches de bastourma et de soudJ.our,jambon et saucisson composés de viande de bœuf séchée et d'épices parfumées. Le tourchi, aubergines entières farcies d'aromates, mettrait en grand appétit l'estomac le plus paresseux. Viendraient alors les premiers plats chauds: les sarmas, feuilles de vigne farcies de viande et fondant dans la bouche; les beuregs, légères galettes en forme de demi-lunes accommodées à la viande ou au fromage; les beuchigs, brochettes de viande hachée et aromatisée, grillées et servies avec du pilaf de bourlour 1. Puis suivraient les plats principaux: les savoureux dolmas, aubergines, poivrons, tomates, courgettes remplis de farce de viande et mijotés dans leur jus; l'ichli keufté, grosses boulettes bien rondes de viande pétrie avec du bourlour, contenant une farce très riche, très parfumée. Pour terminer, nous mêlerions plusieurs sortes de fromages, fabriqués à la maison avec du lait de vache, de chèvre et de brebis, le tout bien sûr arrosé du vin fort de notre vigne. Après plusieurs longues pauses, qui nous permettraient de nous délasser ou de nous divertir, nous en arriverions, en fin de journée, à la pâtisserie faite et servie par la jeune fille de la maison, sous la forme d'un énorme tapsi 2 de barlavas, gâteaux coupés en losange, constitués d'une multitude de feuilles très minces et friables entre lesquelles est répandu un mélange de noix ou d'amandes pilées et de beurre fondu et arrosées d'un sirop de miel, et de deux plateaux plus petits contenant des khadaïfs et des bourmas, autres pâtisseries très sucrées, ces desserts étant accompagnés de café, de thé et de liqueurs. En dehors de nos deux familles au complet, nous n'avions invité que quelques très proches amis, dont l'un avait accepté de tenir le rôle du traditionnel parrain du mariage. Et pourtant nous nous
1. Grains de blé dur concassé. 2. Plateau de cuivre.

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retrouvâmes pas moins de quarante à table! Je mangeai comme je n'avais jamais mangé, je bus pour la première fois du vin et même de l'alcool, je chantai, je dansai... Le parrain leva son verre un nombre incalculable de fois pour porter des toasts, mais ce fut moi qui récitai aux mariés le compliment que mon oncle m'avait soufflé à l'oreille. Cette journée se déroula, merveilleuse de bout en bout. Puis la vie quotidienne reprit son cours et il fallut encore s'astreindre à des privations, de nouvelles dettes étant venues s'ajouter à celles déjà contractées. Il était dit que nous ne resterions jamais longtemps sans une difficulté, sans un problème à devoir résoudre. Marié depuis quelques mois à peine, Hovanès fut appelé pour servir dans l'armée. Bien sûr il avait l'âge requis, mais tous les jeunes gens n'étant pas systématiquement convoqués, chacun espérait être «oublié », ou essayait d'échapper à ce qui n'était une obligation qu'en principe. Il n'y avait pas un seul homme, en fait, qui ne tentât de se soustraire à ce qui lui apparaissait comme une véritable vie de bagne, où il était beaucoup plus question, et dans des conditions épouvantables, de creuser des routes et de casser des pierres que de tenir un fusil. Le paysan, impuissant devant une administration inaccessible, aveugle et autoritaire, ne voyait en cela qu'une taxation supplémentaire, une mesure injuste et discriminatoire, qui lui faisait de plus se demander quel serait le sort de sa famille durant sa longue absence. Il existait une pratique courante permettant de se faire exempter et qui consistait à payer un droit de dispense. Encore fallait-il en passer par plusieurs intermédiaires et savoir se montrer suffisamment généreux. Après que la question eut été discutée en famille, il fut décidé de s'adresser à Mesrop Raniguian, un colporteur familier, dont la réputation d'habile négociateur n'était plus à faire. Sollicitant le concours d'une de ses connaissances en ville, il fit rédiger, contre une première somme d'argent, une lettre destinée au fonctionnaire occupant le poste de badal. Celui-ci établit le dossier après le versement d'une nouvelle somme, dossier qu'il fallut encore accompagner du droit à verser à l'administration, d'un montant élevé, ce qui permit enfin à Hovanès de recevoir une attestation en bonne et due forme le dispensant de son obligation militaire, mais sans précision de date ni de durée. Ce problème était donc momentanément résolu, mais nous n'étions pas rassurés pour l'avenir. Une nouvelle concertation familiale aboutit à la conclusion que Hovanès devait, à son tour, partir pour l'Amérique pour une durée d'au moins cinq ou six ans, durant

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laquelle il essayerait de nous faire sortir de notre totale stagnation. Il laisserait pour l'instant parmi nous sa jeune épouse, qui attendait d'ailleurs un enfant. Formalités effectuées, autorisations obtenues, argent du voyage réuni, encore une fois grâce aux envois des oncles Guiragos et Bédros, Hovanès prenait la route quelques semaines plus tard. Mais il ne partait pas seul. Profitant de la~circonstance, Mariam, notre sœur aînée, se joignit à lui pour aller retrouver son mari, et Flore et Zartère, filles de l'oncle Bédros, partaient rejoindre ce dernier. Le voyage vers l'Amérique n'était pas une mince affaire. Jalonné d'étapes obligatoires à Alep, Beyrouth et Marseille, il réservait d'inévitables difficultés aux frontières et surtout au moment d'être enfin autorisé à débarquer sur le territoire des États-Unis d'Amérique. Le voyageur partait ainsi sans jamais pouvoir être certain qu'il serait admis. Il fallait en passer par l'épreuve des examens médicaux que les Américains pratiquaient strictement. L'oncle Sarkis racontait qu'un candidat s'était fait refouler devant lui après un contrôle de la vue effectué en présence d'un consul des États-Unis en personne! Les semaines succédèrent aux sem,aines. Vartanouche, près d'avoir son enfant, s'efforçait de s'habituer à l'absence de son mari, et nous tous, malgré l'habitude des voyages dans notre famille, restions dans une attente inquiète. Puis une lettre parvint enfin de Marseille. Hovanès écrivait que Mariam et lui-même avaient obtenu leur visa d'immigration, mais que malheureusement la demande concernant Flore et Zartère était rejetée. Mariam avait aussitôt pris le premier bateau en partance alors que Hovanès restait avec nos cousines à Marseille pour tenter une nouvelle démarche. Une autre lettre arriva, toujours de France, quelque huit semaines plus tard, puis d'autres, expédiées d'Angleterre et à nouveau de France, espacées de longs mois. Nous apprîmes ainsi que Hovanès avait demandé à l'oncle Bédros d'intervenir depuis les États-Unis. Mais celui-ci n'ayant pas sollicité la naturalisation américaine, sa demande n'aboutit pas davantage. Entre-temps, Hovanès avait cherché et trouvé du travail, au jour le jour, à Marseille, pour subvenir à leurs besoins sans entamer l'argent destiné au voyage. Puis, sur une information que lui donna un compatriote rencontré sur place, il emmena les jeunes filles en Angleterre pour tenter le passage à partir de Liverpool. Mais peine perdue, il leur fut opposé le même refus. Si elles avaient dû retrouver en Amérique leur mari, ou même un fiancé à condition qu'il soit américain, sans doute cela n'aurait-il pas posé de problème, mais les autorités de ce pays, de

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toute évidence, ne voulaient pas accueillir de femmes seules, même venant rejoindre leur père. En désespoir de cause, l'oncle Bédros fut contraint de venir à Marseille, pour ramener lui-même ses filles à Morénig. Hovanès_put enfin embarquer pour le Nouveau Monde, où il parvint après un total de seize mois de voyage, de formalités, d'attentes et de pérégrinations. Lui et Mariam ne devaient plus jamais revoir notre pays.

* * * Deux années avaient passé. Au village, j'étais désormais le seul garçon du foyer, devant assumer avec mon oncle le travail d'un adulte et n'allant plus guère à l'école que durant les mois d'hiver. Au moment où Hovanès arrivait en France, il lui était né un fils, Torcom, qui devint l'ange de la famille. Et pourtant les enfants ne manquaient pas dans notre maison, l'oncle Sarkis ayant à lui seul deux garçons et quatre filles. Alors que nous passions nos journées aux champs, Mayrig 1 continuait à s'occuper des petits, les aimant et les choyant sans faire de distinction, préparant les repas sans prendre le temps de manger elle-même, saisissant d'un bras l'enfant qui pleurait, le berçant tout en poursuivant sa tâche, allant jusqu'à la limite de ses forces sans jamais se plaindre. Ainsi absorbée et tenue éloignée de moi par mes jeunes cousins et mon neveu, ma mère, maintenant, était devenue pour eux la grand-mère. Ma sœur Anna, longtemps compagne de mes jeux, était une jeune fille que l'on cherchait à marier. Et moi, à quinze ans, selon la loi j'étais considéré comme chef de famille et je devais endosser leur responsabilité à toutes deux. Ma jeunesse s'était envolée avant qu'elle ne s'accomplisse. Vartanouche ne connaissait guère le travail de la terre pour ne l'avoir pas pratiqué dans sa propre famille. Mais, tout comme l'avait fait la tante Tourvanda, épouse de l'oncle Sarkis, elle s'y était mise avec vaillance, aidée par Anna. Tous ensemble, sous l'autorité de l'oncle, nous travaillions sans relâche. Nous étions déterminés et nous nous voulions sereins. Hovanès avait commencé à envoyer, d'Amérique de l'argent prélevé sur ses premiers gains. L'existénce s'améliorait et l'avenir nous apparaissait enfin moins obstinément fermé.
1. Littéralement:
«

petite mère».

LE PARADIS PERDU

Dans cette partie orientale de l'Anatolie, pays du lever du soleil t et du Mont Ararat, le climat était rude et les conditions de vie à l'image des saisons qui marquaient de leur rythme le déroulement des années: très chaud en été et glacial en hiver. Après soixante à soixante-cinq étés, le paysan arrivait au terme de sa vie, une existence vouée au travail et aux siens. Mais il était rare aussi que l'on soit malade. On mourait parce que usé mais en s'étant assumé jusqu'au bout. Les villages de la région de Kharpert 2 s'étendaient sur un plateau situé bien au-dessus de mille mètres d'altitude et qu'encadraient d.e hautes montagnes toutes proches, sommets arides sur lesquels ne se distinguait guère que de la roche pelée et bleuie par le soleil qui la frappait durement. Chaque matin, à Morénig, les bergers regroupaient toutes les bêtes pour les emmener en troupeau sur les pâturages. Mais le soir, à leur retour, elles paraissaient aussi affamées qu'au matin, n'ayant trouvé qu'une herbe maigre, et devaient alors se rattraper sur le fourrage des étables. L'été, il ne pleuvait que très rarement. Le ruisseau qui descendait de la montagne et passait tout près du village restait obstinément sec. Au printemps et à l?automne, les enfants s'amusaient à traverser à gué l'eau qui le remplissait de façon intermittente et qui ne pouvait, de ce fait, servir à l'arrosage des champs. Il fallait attendre la fin de l'hiver pour le voir se transformer en torrent aux eaux tumultueuses provenant des neiges abondantes qui, pen1. Du grec « Anatolé ». 2. Actuelle Elazig.

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dant de longs mois, avaient recouvert les sommets et les flancs des montagnes, puis les champs, les routes, les toits des maisons et enfin tout le village. L'hiver, le travail cessait, les activités du village étant uniquement agricoles. Il ne pouvait plus être question que de menus travaux, essentiellement à l'intérieur des maisons. Le froid était tel qu'il nous obligeait la plupart du temps à demeurer autour du feu. Chez nous, celui-ci était entretenu au centre de la pièce dans une fosse ronde creusée dans le sol, appelée tonir, qui pouvait recevoir de grosses bûches. Le soir, à la veillée, nous nous réunissions tout près du feu, autour du tonir, les pieds posés directement sur le bord. La fumée montait vers le plafond et s'échappait par un orifice. Tout l'art consistait à faire un feu qui dégageât le moins de fumée possible. Mais les murs noircissaient malgré tout et nous les badigeonnions régulièrement dans un ton immuablement bleu pâle. Il en était ainsi dans la plupart des maisons. Il n'y avait pas plus de dix foyers, dans tout Morénig, à posséder un poêle pour se chauffer ou pour cuisiner. Cependant, quand le froid se faisait glacial jusque dans la maison, il nous fallait améliorer le procédé. Le feu du tonir ayant été avivé jusqu'à l'état de braise ardente, une table en bois massif, basse et ronde, appelée courssi, était posée au-dessus. Une fois la famille assise tout autour, une grande et épaisse couverture était jetée sur la table et venait largement recouvrir nos genoux, conservant ainsi la chaleur qui nous pénétrait le corps jusqu'à la taille. C'était dans le tonir que se faisait également la cuisson des repas, ainsi que celle du pain. Cette dernière, qui avait lieu une fois par mois, était un véritable cérémonial, sans doute justifié par la place prépondérante du pain dans notre vie, tout autant symbole qu'aliment essentiel. La cuisson, délicate, n'était effectuée que par des personnes expérimentées, éventuellement étrangères à la famille. Le pain avait la forme d'une grande galette ronde et mince, dans laquelle n'entrait que de la pure farine de froment, et qui conservait durant tout un mois son aspect de fraîcheur appétissante et son goût savoureux. Les repas nous réunissaient, avec nos éventuels invités, autour d'un grand plateau rond, le sini, posé à même le sol, et nous nous asseyions, jambes croisées, sur d'épais coussins, les minedères. Tous les aliments étaient disposés sur le plateau, ainsi que les boissons: eau, vin et tan, mélange très rafraîchissant d'eau et de madzoun 1.
1. Yaourt très onctueux.

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Après le repas, à la veillée, des parents, amis ou voisins venaient très souvent nous rendre visite. La table était garnie de victuailles et la maîtresse de maison servait du café ou du thé. Puis la conversation s'engageait, suivant une habitude que je ne vis jamais personne essayer de transgresser, ce qui en faisait à mes yeux une sorte de rite. Chacun, homme ou femme, parlait à son tour, sans être interrompu, et avec le souci de ne pas conserver trop longtemps la parole afin que tous puissent s'exprimer. Je connaissais, dans notre village, des silencieux et des bavards, des sévères et des drôles, des modestes et des ambitieux, mais au cours de nos soirées tous m'apparaissaient animés de respect envers les autres et d'un désir d'équité qui les empêchait de vouloir briller. Les propos, pourtant chaleureux et qui ne manquaient pas de profondeur, se tenaient sur un ton pondéré, sans précipitation, comme pour se mettre à l'unisson du temps et des saisons qui s'écoulaient en lenteur. La règle était de commenter d'abord les choses graves ou importantes qui se passaient dans le pays ou à l'étranger, y compris les faits politiques; puis on se communiquait des nouvelles des parents ou amis vivant en Amérique, et l'on échangeait enfin les informations concernant la vie au village ou à la ville, avant d'en arriver aux petits faits quotidiens et aux éventuelles futilités. Souvent, la conversation glissait vers l'évocation de souvenirs communs ou personnels, soigneusement entretenus et rapportés en essayant d'en tirer un enseignement et une morale. A tel point que la faculté d'écouter et d'enrichir ainsi sa mémoire m'apparaissait comme un moyen essentiel du savoir, qu'il me faudrait moi-même culti ver. Ainsi, dans un pays que je découvrirais plus tard gouverné par le cynisme et où régnaient débauches de mensonges et de vices, à l'intérieur d'une communauté où l'on prônait par contre le culte des vertus et de la piété, j'avais le sentiment de ne distinguer dans mon univers familial, en guise de débauches, que pureté, simplicité, recherche d'éqllilibre et de naturel, autant de préceptes dont je demeurerais in1prégné, ce qui ne m'empêcherait pas pour autant d'être habité par la passion, par des passions. Lorsque nos soirées s'allongeaient, que l'on paraissait avoir épuisé tous les sujets, comme pour ajouter à la nostalgie qui régnait alors, il se trouvait toujours un conteur parmi les invités pour rapporter une histoire ancienne, ou raconter une légende. Je me souvenais ainsi, plus particulièrement, d'un lointain ami de la famille, grand voyageur ayant vécu au Liban, de passage à la maison. Ma mère et

LE PARADIS PERDU

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Anna avaient dressé une table chargée de petites pâtisseries variées préparées pour cette circonstance: tchoreg, khoulabia, chèquer lémé... et de quantités de ces friandises salées ou sucrées, toutes faites à la maison durant l'été alors que légumes et fruits abondaient, et que l'on conservait pour l'hiver. Il s'agissait d'honorer le convive en faisant de sa présence l'occasion d'une petite fête, mais sans pourtant vouloir faire étalage de richesse, car ces mets ne représentaient jamais que notre habituelle nourriture pendant les grands froids. De nombreux plats de cuivre étaient posés sur le grand plateau et offraient au regard: noisettes, amandes et noix décortiquées; figues, poires, abricots, mûres blanches et noires séchées; du tchçzmich 1 mêlé à des cacahuètes et à des léblébous 1; des graines salées de citrouille et de pastèque; de belles grappes de raisin séchées en entier s'étalant dans les plus grands plats; sans oublier ce qui, suspendu aux plafonds des maisons, représentait un signe d'abondance, le baster et le rodjig, obtenus avec la pulpe de raisin cuite puis séchée au soleil en grandes feuilles minces rOtllées, ou en chapelets sur un fil, mêlée de morceaux de noix. Dans de petites timbales de cuivre, mon oncle avait servi l'ori, un alcool d'une limpide transparence, fort et sucré à la fois, distillé à partir de mûres blanches. Le convive grand voyageur, après une gorgée d'alcool, avait commencé un récit destiné à nous. emmener par l'imagination vers d'autres cieux, d'autres coutumes. Un prince arabe effectuait un voyage dans une région désertique, accompagné d'une escorte et de son plus fidèle serviteur. Fatigué, il décida d'une halte afin de se délasser en se rafraîchissant dans l'eau d'un bain. Ses hommes remPlirent un baquet avec l'eau transportée à dos de chameau et, selon l'habitude, déPloyèrent tout autour une toile, les quatre plus grands tenant un pan du tissu, le bras tendu vers le haut, à l'extérieur de chaque angle de l'espace carré et clos ainsi constitué. A l'intérieur, le maître pouvait de cette façon se dévêtir à l'abri des regards et se laisser aller. dans l'eau, en se retrouvant seul avec lui-même. Ses pensées eurent vite fait de franchir le fragile rempart de toile, qui restait immobile, et de naviguer vers son palais. Que s'y passait-il durant son absence et que lui dirait-on de vrai et de faux à son retour? Avait-il toujours su juger son o*entourage,et lui-même était-il toujours à la hauteur de son rang? Etait-il estimé,
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1. Raisin sec et pois chiches salés grillés.