Le combat pour la liberté des noirs dans le Journal de la Société de la Morale Chrétienne

Le combat pour la liberté des noirs dans le Journal de la Société de la Morale Chrétienne

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En dépit de l'abolition de la traite négrière imposée par l'Angleterre au Congrès de Vienne, l'infâme trafic se poursuit illégalement entre l'Europe, la côte d'Afrique et la mer des Caraïbes. En France, le Journal de la Société de la Morale chrétienne dénonce le commerce du "bois d'ébène" et rend compte du combat mené par les philanthropes protestants jusqu'à la loi de mars 1831.

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Ajouté le 01 février 2011
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EAN13 9782296446014
Langue Français
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LE COMBAT POUR LA LIBERTÉ DES NOIRS DANS LE
JOURNAL DE LA SOCIÉTÉ DE LA MORALE CHRÉTIENNE COLLECTION
AUTREMENT MEMES
conçue et dirigée par Roger Little
Professeur émérite de Trinity College Dublin,
Chevalier dans l’ordre national du mérite, Prix de l’Académie française,
Grand Prix de la Francophonie en Irlande etc.
Cette collection présente en réédition des textes introuvables en
dehors des bibliothèques spécialisées, tombés dans le domaine
public et qui traitent, dans des écrits de tous genres normalement
rédigés par un écrivain blanc, des Noirs ou, plus généralement, de
l’Autre. Exceptionnellement, avec le gracieux accord des ayants
droit, elle accueille des textes protégés par copyright, voire inédits.
Des textes étrangers traduits en français ne sont évidemment pas
exclus. Il s’agit donc de mettre à la disposition du public un volet
plutôt négligé du discours postcolonial (au sens large de ce terme :
celui qui recouvre la période depuis l’installation des
établissements d’outre-mer). Le choix des textes se fait d’abord selon les
qualités intrinsèques et historiques de l’ouvrage, mais tient compte
aussi de l’importance à lui accorder dans la perspective
contemporaine. Chaque volume est présenté par un spécialiste qui, tout en
privilégiant une optique libérale, met en valeur l’intérêt historique,
sociologique, psychologique et littéraire du texte.
« Tout se passe dedans, les autres, c’est notre dedans extérieur,
les autres, c’est la prolongation de notre intérieur.»
Sony Labou Tansi
Titres parus et en préparation :
voir en fin de volume LE COMBAT POUR LA LIBERTÉ DES NOIRS DANS LE
JOURNAL DE LA SOCIÉTÉ DE LA MORALE CHRÉTIENNE
Tome I : 1822-1825
Présentation de Marie-Laure Aurenche
L’HARMATTAN En couverture :
Cargaison d’un bateau négrier.
Gravure exécutée d’après les plans du navire négrier
The Brooks, accompagnant l’ouvrage de Th. Clarkson,
Le Cri des Africains (1821)
© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-12747-0
EAN : 9782296127470 INTRODUCTION
par Marie-Laure AurencheDu même auteur
Édouard Charton et l’invention du Magasin pittoresque (1833-1870), Paris,
Champion, 2002
Correspondance générale d’Édouard Charton (1824-1890), 2 vol., Paris,
Champion, 2008
« L’Égypte contemporaine dans le Magasin pittoresque entre 1833 et
1870 : les silences d’Édouard Charton, saint-simonien républicain »,
dans Études saint-simoniennes, Philippe Régnier (dir.), Presses
universitaires de Lyon, 2002
« Les peuples sauvages dans le Magasin pittoresque (1833-1870) : le pouvoir
des images », in La Construction de la notion de « races » dans la
littérature et les sciences humaines, Sarga Moussa (dir.), Paris,
L’Harmattan, 2003
« Pierre-Euryale Cazeaux, un saint-simonien landais : la direction de la
Compagnie agricole et industrielle d’Arcachon (1837-1847) », dans Louis
Rousseau, les saint-simoniens et la Bretagne, Actes du colloque de
er
Daoulas (1 -2 avril 2005), Brest, CRBC, 2005
« Émile Souvestre et Édouard Charton. Histoire d’une amitié : du
saintsimonisme à la collaboration littéraire », dans Émile Souvestre écrivain
breton porté par l’utopie sociale, Actes du colloque de Morlaix, (3-4
février 2006), Brest, CRBC, 2007
« Londres-Paris-Mexico ou la naissance de la presse périodique illustrée
(1830-1850 », in Actes du projet ECOS Paris-Mexico, Lise Andries et
Laura Suarez de la Torre (dir.), Paris, Éditions de la Maison des
sciences de l’homme, 2009
« Le combat pour faire cesser la traite et abolir l’esclavage : de la Société de
la Morale chrétienne (1822-1834) à la Société française pour l’abolition
e e
de l’esclavage (1834-1848) », in Littérature et esclavage (XVIII -XIX
siècles), Sarga Moussa (dir.), coll. L’esprit des lettres, Paris,
Desjonquères, 2010
e« Publications encyclopédiques et presse périodique de vulgarisation au XIX
e
siècle », in Histoire culturelle et littéraire de la presse française au XIX
siècle, D. Kalifa, M.-E. Thérenty, Ph. Régnier et A. Vaillant (dir.), Paris,
Nouveau monde éditions, 2010 INTRODUCTION
En 1815, le rétablissement de la royauté en France instaure une
monarchie autoritaire qui laisse craindre un retour à l’Ancien Régime.
Mais la fin du blocus continental imposé à l’Europe par Napoléon
permet de rétablir les relations avec l’Angleterre et d’ouvrir la voie en
France à des foyers de liberté intellectuelle et d’action
philanthropique, qui portent le nom de « sociétés ». Parmi elles, on peut compter
les sociétés savantes, comme la Société de géographie (décembre
1821) et la Société asiatique (avril 1822), les sociétés religieuses,
telles la Société biblique française (1818) et la Propagation de la foi
(mai 1822) et enfin les sociétés philanthropiques, désignées alors sous
le nom de « sociétés de bienfaisance ». Deux d’entre elles ont occupé
eune place capitale et durable au XIX siècle. La première, la Société
pour l’instruction élémentaire, créée dès 1815, a introduit en France la
méthode de l’enseignement mutuel, pratiquée en Angleterre par Bell
et Lancaster, pour développer l’instruction dans les classes populaires.
La seconde, la Société de la Morale chrétienne est une société
protestante dans la mesure où le terme « chrétien » désigne alors les
adeptes du christianisme (calvinistes, luthériens, anglicans et
baptistes) qui n’appartiennent pas à l’église catholique officielle. Elle
accueille cependant plus largement, à titre individuel, des catholiques
qui adhèrent à son idéal philanthropique. Tous ces « amis de
l’humanité », qui appartiennent aux classes les plus fortunées de la
société française et sont paternalistes sans état d’âme, financent
euxmêmes les causes qu’ils défendent. À l’intérieur de la Société, ils
pratiquent la bienfaisance de proximité auprès des réfugiés grecs
(Comité des Grecs), des prisonniers (Comité des prisons), des
indigents (Comité de charité et de bienfaisance), des victimes des jeux
(Comité pour l’abolition des jeux et loteries), des jeunes gens (Comité
des jeunes gens). Tout autres sont les objectifs du premier Comité
constitué en mars 1822, trois mois après la fondation de la Société : le
Comité pour l’abolition de la traite, devenu en 1827 Comité pour
l’abolition de la traite et de l’esclavage et transformé en 1834, pour
mieux atteindre son but, en Société française pour l’abolition de
l’esclavage. Les membres regroupés sous cette bannière ne se
préoccupent pas de récolter des moyens matériels ou financiers pour
vii�

venir en aide aux victimes de la traite et de l’esclavage, mais luttent à
la fois en aval de la législation pour dénoncer la pratique illicite de la
traite et en amont pour faire voter une loi qui mette un terme à
l’esclavage. Au sein de la Société de la Morale chrétienne, le Comité
n’est donc pas à proprement parler une organisation «
philanthropique », mais plutôt politique, dont le gouvernement ultra contrôle les
faits et gestes. C’est pourquoi, le Journal de la Société, publié à raison
de six numéros annuels d’une soixantaine de pages, qui est à la fois le
bulletin de liaison d’une association philanthropique et, à l’époque du
1« Réveil » , une publication foncièrement protestante, est surtout,
d’après le Règlement de la Société, « spécialement consacré à faire
remarquer la salutaire in uence des préceptes du christianisme sur les
institutions, la civilisation et la prospérité des peuples, et à faire
connaître tout ce qui, dans les documents recueillis par la Société,
2paraîtra utile et digne d’imitation » : c’est dire qu’il est l’arme de
combat que le Comité pour l’abolition de la traite et de l’esclavage
manipule avec profit, mais circonspection, sous le régime autoritaire
de la Restauration.
Même si les esprits éclairés du Comité se placent dans le sillage de
la philosophie des Lumières, le Journal ne fait aucune référence
eexplicite au mouvement abolitionniste français du XVIII siècle
(articles de l’Encyclopédie), à la prise de conscience des années 1780
(Ré exions sur l’esclavage des Nègres de Condorcet, ou Histoire des
deux Indes de l’abbé Raynal). Ils ne se réclament pas davantage de la
Société des Amis des Noirs, fondée en 1788, qui cependant, à bien des
égards, préfigure le Comité de 1822 (liens avec les sociétés
abolitionnistes anglaises, diffusion des écrits contre l’esclavage, action
3politique auprès du gouvernement ). Pour l’opinion publique sous la
eRestauration, les philosophes du XVIII siècle comme les Amis des
Noirs restent, les uns et les autres, à l’origine de l’abolition précipitée
de l’esclavage par la Convention en 1794 et, de là, coupables des
massacres de Saint-Domingue.

1 Sur les sociétés « du Réveil », voir D. Robert, Les Églises réformées en France
(1800-1830), Paris, PUF, 1961.
2 JSMC, t. I, n° 1, p. 13.
3 Marcel Dorigny et Bernard Gainot, La Société des Amis des Noirs (1788-1799).
Contribution à l’histoire de l’abolition de l’esclavage, coll. « Mémoire des
Peuples », UNESCO, 1998.
viiiLe Comité est, en fait, l’héritier du cercle de Coppet qui, sous
l’Empire, a rassemblé autour de Germaine de Staël et de Benjamin
Constant les esprits européens les plus brillants. Sur la « question
noire », la fille de Necker avait écrit dans sa jeunesse des nouvelles
1publiées en 1795 ; lors de son voyage en Angleterre elle avait
2rencontré les abolitionnistes anglais et en particulier Wilberforce , et
enfin lors du congrès de Vienne, elle avait lancé un Appel aux
souverains réunis à Paris, pour en obtenir l’abolition de la traite des
3nègres (1814) . Ses prises de position contre l’esclavage ont marqué
ses proches à tel point que le discours de Benjamin Constant, son
compagnon d’exil, à la Chambre des députés le 27 juin 1821 et le
discours du duc de Broglie, son gendre, à la Chambre des Pairs le 28
mars 1822, sont à l’origine même de la création du Comité pour
l’abolition de la traite le 8 avril 1822, proposée alors par Auguste de
Staël, son fils, sous couvert de l’intervention d’un Quaker venu de
Londres !
Si Benjamin Constant, membre éminent de la Société de la Morale
chrétienne, ne fait pas partie du Comité, Auguste de Staël et Victor de
Broglie en deviennent aussitôt les ardents protagonistes et leur voyage
en Angleterre au printemps 1822, pour y rencontrer les abolitionnistes
anglais en apporte la preuve absolue : « Quelque service que mon zèle
puisse jamais rendre à notre cause, j’en suis trop payé d’avance par le
bonheur d’avoir connu Wilberforce, les deux Macaulay, Clarkson,
4Smith, Allen, ces héros chrétiens de nos temps modernes » . Le duc de
Broglie a été nommé Pair de France par Louis XVIII dès le 14 juin
1814 parce qu’il appartient à l’aristocratie catholique française. Il
adhère à la Société de la Morale chrétienne dès sa création en
décembre 1821 et fait partie des membres fondateurs du Comité pour
l’abolition de la traite dont il deviendra le président (1825-1828),
parce qu’il a été élevé par d’Argenson dans les idées libérales et qu’il
a fait sienne la générosité philanthropique de sa belle-mère. Quant à
Auguste de Staël, il est pour ainsi dire l’âme du Comité. Après avoir

1 Mirza ou Lettre d’un voyageur, Adélaïde et Théodore, Histoire de Pauline, dans
ieRecueil de morceaux détachés, Lausanne, Chez Durand Ravanel et C , 1795.
2 Voir la Préface pour la traduction d’un ouvrage de M. Wilberforce sur la traite
des nègres, Letter on the abolition of the slave trade, addressed to the freeholders
and other inhabitants of Yorkshire, publié en 1807.
3 Le texte sera publié dans ses Œuvres complètes, Treuttel et Wurtz, 1820-1821.
4 Rapport d’Auguste de Staël, à la deuxième assemblée générale de la Société,
voir infra t. I, p. 62-65.
ix�
reçu du pasteur vaudois Cellerier une éducation religieuse qui le
marque à jamais, il milite, dès son arrivée à Paris en 1818 après la
mort de sa mère, dans les sociétés protestantes issues du « Réveil », la
Société biblique protestante de Paris, puis dès 1821 la Société des
traités religieux, la Société des Missions évangéliques de Paris et
enfin la Société de la morale chrétienne. Après sa mort prématurée en
novembre 1827, le Journal de la Société, comme les publications
protestantes, célébreront à la fois sa piété, sa générosité et son
engagement dans le combat pour l’abolition de la traite.
Les membres du Comité attestent de son caractère
pluriconfessionnel : lors de sa fondation, le 8 avril 1822, il comprend le duc de
Broglie et le comte de Lasteyrie (catholiques), le baron de Turkheim
(luthérien), le baron de Staël et le pasteur Marron (calvinistes) : à la
séance du 2 mai, il compte dix membres : MM. Wilder, négociant ; le
pasteur anglican Mark Wilks, l’historien protestant Charles Coquerel,
Laffon-Ladebat, ancien député, et Llorente, prêtre espagnol, docteur
1en droit canon ; puis en 1824, le Comité accueille encore cinq autres
membres qui lui donnent un caractère plus cosmopolite : des
correspondants étrangers, Joseph Price et le général Macaulay, à
2Londres ; ou lointains, Élie et Bonnet, négociants à Haïti (sur
l’évolution ultérieure du Comité, voir infra). Mais qu’on ne s’y
trompe pas, si un prêtre espagnol, auteur d’une Histoire critique de
l’Inquisition (qui d’ailleurs mourra en Espagne l’année suivante) fait
partie des fondateurs du Comité, pas de place à la Société de la
Morale chrétienne pour le sulfureux abbé Grégoire qui pourtant
dénonce dans son ouvrage paru précisément en 1822, Des peines
infamantes à in iger aux négriers, « les armateurs, affréteurs,
actionnaires, commanditaires, assureurs, colons planteurs, gérants,
capitaines, contremaîtres, et jusqu’au dernier des matelots, participant
à ce trafic honteux ».
En donnant la parole au Quaker Joseph Price à la séance du
Conseil d’administration de la Société du 8 avril, Auguste de Staël fait
du Comité une émanation du mouvement anglo-saxon des Quakers
qui, les premiers, se sont interdit toute pratique esclavagiste dès 1759
et ont fondé dans les années 1770 à Philadelphie une « société
d’émancipation des noirs libres et illégalement réduits à la servilité »,

1 Voir infra t. I, p. 3-4.
2 Voir infra t. I, p. 137-138.
x�
qui ont converti à leurs vues les hommes politiques américains
(B. Franklin, Th. Jefferson, G. Washington) et fait abolir l’esclavage
dans le Vermont, la Pennsylvanie, le Massachusetts etc., au début du
e XIX siècle.
À lire les premiers tomes du Journal, on peut se demander si le
Comité pour l’abolition de la traite n’est pas une simple «
succursale » des sociétés antiesclavagistes anglo-saxonnes. En effet,
aussitôt constitué, le Comité français reçoit de la Société de la paix de
1Londres ou des Sociétés de la paix américaines (Rhodes Island, New
2York et de Boston), de l’Institution Africaine (société missionnaire
présidée par le duc de Gloucester), ou de la Société pour
l’adoucissement et l’abolition graduelle de l’esclavage de Liverpool créée en
31823 (devenue Anti-Slavery Society) , des prospectus, des tracts, des
publications, des extraits de journaux qui doivent l’aider dans son
combat contre la traite.
On ne doit pas s’étonner de trouver en 1824 dans la bibliothèque
4du Comité plus de trente titres signés d’antiesclavagistes anglais ou
américains (Wilberforce, Clarkson, Forster, Bénezet, etc.) ou des
brochures anonymes envoyées par les sociétés philanthropiques
d’outre-Manche. Une dizaine d’ouvrages seulement sont d’origine
française. Deux écrits sont signés par des membres de la Société des
Amis des Noirs, le premier, La Cause des esclaves nègres, et des
habitants de la Guinée, portée au tribunal de la justice, de la religion
et de la politique (1789), provient du pasteur Frossard (membre de la
Société de la Morale chrétienne) et le second, une Adresse à
l’Assemblée nationale, de son président Clavière, décédé en 1793. Aucun
ouvrage de l’abbé Grégoire, prêtre jureur et peut-être régicide, alors
même qu’il est le seul à avoir porté le ambeau de l’abolitionnisme
5pendant près de quarante ans . Parmi les ouvrages contemporains
figurant dans la bibliothèque du Comité, seul est retenu le Discours du
duc de Broglie à la Chambre des pairs (1822), ainsi que des brochures
de quelques pages datées de 1823 (l’affaire d’un bateau négrier, un
poème et un article sur les gens de couleur libres).

1 Voir infra t. I, p. 60.
2 Voir infra t. I, p. 11-13.
3 Voir infra t. I, p. 62.
4 Voir infra t. I, p. 113-115.
5 N. Schmidt, Victor Schœlcher et l’abolition de l’esclavage, Paris, Fayard, 1994.
xiLe combat pour la disparition de la traite illicite française
La traite a été abolie par l’Angleterre et les États-Unis en 1807, puis
par la Suède, le Danemark et les Pays-Bas en 1813-1814. Sous la
pression de l’Angleterre, le Congrès de Vienne impose à tous les États
européens la suppression de la traite, que Napoléon accepte lors des
Cent Jours, pour se concilier l’Angleterre et que Louis XVIII confirme
par le Traité de Paris en 1815. Le commerce des esclaves, devenu
illicite par suite de l’ordonnance royale de 1817 et la loi de 1818,
continue cependant sous pavillon français avec la tolérance passive du
ministère de la Marine et en dépit de la surveillance des mers par la
Croisière anglaise dans une France soit indifférente, soit ignorante,
soit abritée derrière la position de l’Église catholique : celle-ci, à la
suite d’Aristote et des pères de l’Église, considère la pratique de
l’esclavage comme naturelle et légitime, justifie la traite par
l’évangélisation (on célèbre encore la messe sur les bateaux négriers) et
soutient le parti des planteurs dans les colonies au point de rapatrier en
métropole des missionnaires trop favorables aux esclaves. Ce n’est
qu’en 1839 que le pape Grégoire XVI condamnera la traite et ce n’est
qu’en 1890 que le pape Léon XIII consacrera une Encyclique à la
1réconciliation des esclaves et des hommes libres .
Le Comité n’a pas de pouvoir politique pour dénoncer la poursuite
illicite de la traite : dans le Journal de la Société, il confronte, pour
frapper ses lecteurs, les textes successifs des ordonnances royales,
(lois, déclarations des ministres de la Marine) et les « Faits de traite »
commis sur la côte d’Afrique ou dans la mer des Caraïbes. Parmi les
Ministres de la Marine sous la Restauration, plus ou moins tenus par
le lobby des armateurs et des colons, le baron Portal, lui même
armateur bordelais, a permis une prise de conscience des abus
commis, mais n’a pas su ou pu abolir la traite ; le comte Gaspard de
Clermont-Tonnerre, royaliste ultra a tenté en vain de proposer des
mesures efficaces ; Christophe de Chabrol enfin s’est contenté
d’appliquer la deuxième loi reconnaissant à la traite un caractère criminel.
Sous le titre « Nouvelles de la traite », le Journal rapporte
inlassablement les abus commis. Pour publier de longues listes des
arrestations des négriers et des confiscations de leurs bateaux par la

1 N. Schmidt, Abolitionnistes de l’esclavage et réformateurs des colonies,
18201851 : analyse et documents, Paris, Karthala, 2001, p. 163.
xiiCroisière anglaise, puis par la Croisière française créée dès 1818,
comme pour énumérer les condamnations des armateurs et des
capitaines par les tribunaux de la métropole ou des colonies, il puise
ses sources dans les journaux français (le Moniteur, le Courrier
français, le Journal du commerce, les Annales maritimes), ou anglais
comme le Anti-Slavery Monthly Reporter, puis en provenance des
colonies elles-mêmes (la Gazette royale de Sierra Leone – dont il
avoue qu’il faudrait vérifier la véracité ! – Gazette de la Jamaïque,
Journal commercial de la Pointe à Pitre). Il publie aussi des
témoignages individuels de première main : lettres des officiers de la Royal
Navy et de la Marine française, lettres de négriers confisquées sur
leurs bateaux – ces dernières montrant l’inconscience et
l’outrecui1dance des marchands de bois d’ébène ; lettres de correspondants de la
Société aux Antilles, etc.
Mais le Comité ne se contente pas d’opposer l’insuffisance de la
législation et l’accumulation des abus commis. Il emploie d’autres
emoyens pour frapper l’opinion : dans la tradition du XVIII siècle, il
reprend le lancement des concours académiques portant sur des sujets
politiques ou sociaux controversés. Il emboîte le pas à l’Académie
française qui a lancé en 1823 un concours sur « l’abolition de la Traite
des Noirs ». Un article du Journal loue le Rapport de l’Académie, où
2l’auteur reconnaît « une vraie leçon de morale chrétienne » parce
qu’il rappelle les temps où l’Église condamnait l’esclavage. À son
tour, le Comité organise un concours annoncé à l’Assemblée générale
de la Société en 1823, qui, faute de mémoires satisfaisants, ne peut
donner lieu à des prix ! Puis, à l’exemple de l’Angleterre où les
représentants des églises protestantes – et en particulier baptistes – ont
déjà mobilisé la population avec le plus grand succès pour signer des
pétitions d’abord en faveur de l’abolition de la traite, puis de
l’esclavage, le Comité encourage en février 1826 la pratique des
pétitions, mais sans grand effet : alors que les pétitions anglaises
recueillent des milliers de signatures, les pétitions lancées dans les
3ports français convainquent moins d’une centaine de négociants .

1 Voir en particulier infra t. II, p. 36-40 et 37-43. Sur les pratiques de la traite au
e eXVIII siècle, voir capitaine William Snelgrave, Journal d’un négrier au XVIII
siècle, intr. et notes de Pierre Gibert, s. j., Témoins, Gallimard, 2008.
2 Voir infra t. I, p. 85-92.
3 Voir infra t. II, p. 83.
xiiiConstatant l’inefficacité des concours et des pétitions, le baron de
Staël engage alors une action spectaculaire, absolument inédite à
1
l’époque. L’arrêt de la Cour de Cassation du 16 janvier 1825 qui
offre à la répression la possibilité d’arrestation dans les ports pendant
la construction des bateaux et avant l’appareillage, incite M. de Staël à
extirper le mal à la racine : aller enquêter dans le port de Nantes pour
2y visiter les bateaux négriers et les ateliers de fers à esclaves . À son
retour, il livre à la Société un récit circonstancié des faits constatés et
fait exposer dans la salle de la rue Taranne (siège des Sociétés
savantes et philanthropiques de l’époque) les barres de justice, les
paires de menottes et de poucettes rapportées de Nantes. Puis il
présente sa « collection de fers » à la famille royale horrifiée et publie
ensuite son récit sous le titre Faits relatifs à la traite des noirs, dans
une brochure illustrée d’un bateau négrier et de planches
d’instruments de torture, largement distribuée et vendue au prix de 2 fr., au
3bureau de la Société . Ce « coup médiatique », surprenant dans le
contexte social de l’époque, n’est pas étranger au vote de la deuxième
loi sur la traite (janvier 1827).
Mais le baron de Staël ne verra pas le couronnement de ses efforts,
le vote de la troisième loi abolitionniste par 190 députés sur 227,
décrétant enfin le caractère criminel de la traite, votée dès le 4 mars
1831 à l’initiative de l’ex-duc d’Orléans devenu roi des Français et du
comte d’Argout, ministre de la marine, sous le ministère de J. Laffitte,
4tous trois membres de la Société sous la Restauration . À cette date, le
vote de la loi ne suscite aucun article, ni commentaire dans le Journal
et dans le bilan de l’action du Comité présenté en 1834, le président de
la Société de la Morale chrétienne considère la loi comme
l’aboutissement logique de l’action menée pendant près de dix ans : un autre
combat mobilise désormais les abolitionnistes de la Société, l’abolition
directe de l’esclavage.

1 Voir infra t. II, p. 51.
2 Voir infra t. II, p. 28-32.
3 Voir infra t. II, p. 85.
4 e Voir Serge Daget, La Répression de la traite des Noirs au XIX siècle : l’action
des croisières françaises sur les côtes occidentales de l’Afrique, 1817-1850, Paris,
Karthala, 1997, p. 47-55.
xivL’abolition de l’esclavage
Convaincus par l’exemple de l’Angleterre que l’abolition de la traite
doit précéder celle de l’esclavage, les philanthropes de la Société de la
Morale chrétienne ont donc, sous la Restauration, concentré leur
action sur la disparition du commerce triangulaire. Mais constatant
que les deux combats étaient indissociables, ils ont cherché dans le
même temps les moyens de parvenir à la suppression de l’esclavage.
Dès 1826, l’échec du premier concours « en faveur de l’abolition de la
traite des Noirs », encourage Auguste de Staël à élargir le sujet avec
1un « concours pour l’abolition graduelle de l’esclavage » ; enfin,
preuve suprême de l’évolution de ses objectifs, le Comité devient en
1828 « Comité pour l’abolition de la traite et de l’esclavage ». Mais,
comme tous les abolitionnistes ont en mémoire les conséquences
sanglantes du décret précipité de la Convention sur l’abolition
immédiate et totale de l’esclavage en 1794, les massacres de
Saint2Domingue et le décret de Napoléon rétablissant l’esclavage en 1802 ,
ils acquièrent la conviction que l’abolition de l’esclavage doit être
progressive et non pas brutale : en Angleterre, dix ans séparent la
création à Liverpool de la Société pour l’adoucissement et l’abolition
ergraduelle de l’esclavage (1823) et le Bill d’abolition du 1 août 1833.
Après la mort du baron de Staël, le Comité évolue : il passe en
1828 de 15 à 26 membres et alors qu’il était jusque-là constitué de
personnalités des églises protestantes, de la noblesse et de la banque, il
accueille peu à peu de jeunes libéraux pour la plupart avocats, le plus
souvent républicains ou gagnés par le saint-simonisme qui ne se
réfèrent plus directement aux modèles abolitionnistes anglais. On
pourrait penser que sa nouvelle dénomination de « Comité pour
l’abolition de la traite et de l’esclavage » est significative de
l’évolution de son champ d’action : pourtant, à partir de là, dans les tomes IX
(1828), X et XI (1829), et XII (1830) du Journal le nombre des
articles consacrés à la traite et à l’esclavage des Noirs se réduit
singulièrement à une dizaine pour les quatre tomes. Les nouveaux
membres de la Société qui militent dans plusieurs comités privilégient
les actions de proximité dans les Comités de charité et de

1 Voir infra t. II, p. 82.
2 Voir Pierre Brenda et Thierry Lentz, Napoléon, l’esclavage et les colonies, Le
grand livre du mois, Paris, Fayard, 2006.
xvbienfaisance, des prisons ou des orphelins, au détriment du Comité
pour l’abolition de la traite et de l’esclavage. À quoi se réduit alors
l’action de ce Comité ?
Désormais le Journal ne rend plus compte de publications
anglaises ou américaines, mais accorde un grand intérêt à des
ouvrages français, issus d’expériences vécues dans les colonies. Les
abolitionnistes de la Société n’avaient dit mot des pétitions de Joseph
Elzear Morenas adressées aux Chambres en 1820 et 1821. En 1829,
en revanche, un article courageux mais hélas anonyme vante les
qualités de son Précis historique de la traite des noirs et de
1
l’esclavage colonial dédié à Jean-Pierre Boyer, le président d’Haïti,
et orné des portraits des trois antiesclavagistes de la Martinique,
MM. Bissette, Fabien et Volny, condamnés alors aux galères à
perpétuité. Le botaniste Morenas, au retour de missions scientifiques aux
Indes et au Sénégal, puis d’un voyage à Haïti, écrit en connaissance de
cause sur les formes de l’esclavage pratiquées en Afrique et dénonce
sans hésiter les complicités que les négriers et les colons trouvent dans
les bureaux du ministère de la Marine à Paris ou dans d’autres
administrations de la métropole.
De même, les deux ouvrages présentés au second concours lancé
2par le Comité, qui traitent de l’esclavage dans les colonies françaises
sont longuement analysés. Dans son Mémoire de l’abolition graduelle
de l’esclavage dans les colonies européennes et notamment dans les
colonies françaises, Pierre Armand Dufau – qui certes n’a jamais vu
les colonies, mais qui s’est appuyé sur le Traité de législation
(182627) de M. Comte (membre de la Société) – propose l’affranchissement
graduel de l’esclavage : « le nègre resterait dix ans engagé au service
de quelque maître qui le nourrirait et lui donnerait le quart des produits
de son travail. »
Le second mémoire, Abolition de la traite et de l’esclavage dans
les colonies françaises présenté aux deux Chambres, est publié par
Auguste Billiard qui a longtemps habité l’île Bourbon et qui est
revenu en Europe avec toute la confiance des colons : à ses yeux, seuls
les colons « encouragés par la métropole » sont habilités à détruire
l’esclavage et peuvent procéder à un affranchissement graduel.
L’auteur joint à son mémoire un projet de Code noir pour mettre en

1 Voir infra t. II, p. 113-116.
2 Voir infra t. II, p. 129.
xvipratique ses théories. L’essentiel de ce mémoire consiste à encourager
la collaboration de la métropole et des colonies.
Ces ouvrages apportent, tous les trois, sans faire référence aux
abolitionnistes anglais, des points de vue nouveaux sur l’esclavage et
offrent des projets d’émancipation graduelle pour les colonies
françaises.
Après la Révolution de 1830, le Journal rend compte des
initiatives prises dans les colonies soit par des hommes de couleur, soit
par des colons fouriéristes. Deux sujets mobilisent alors les
abolitionnistes de la Société de la Morale chrétienne : le statut des hommes de
couleur libres et l’émancipation des négresses. Sur les hommes de
couleur, l’abbé Grégoire avait publié un Mémoire en faveur des gens
de couleur ou sang-mêlé de Saint Domingue en 1789, et la
Convention leur avait accordé la pleine citoyenneté en 1792. Mais leur
statut n’avait jamais été effectivement reconnu dans les Antilles
françaises. Aussi dès septembre 1830, le gouvernement tente-t-il de
former une commission (dont font partie Isambert et de Tracy,
membres de la Société) pour établir la complète assimilation des
Libres de couleur aux colons de souches européennes pures : Bissette
et Fabien, mandataires des hommes de couleur en métropole,
participent aux travaux qui aboutiront à la charte coloniale promulguée le
24 avril 1833 : que toute personne libre de couleur de plus de
vingtcinq ans et résidant depuis plus de deux ans sur le territoire d’une
commune puisse élire et être éligible.
Dans le même tome du Journal, il n’est plus question du Comité
fondé en 1822 par Auguste de Staël, mais de la création d’un nouveau
« Comité de rédemption de femmes esclaves », à la suite d’un projet
fouriériste envoyé de l’île Maurice par Évenor Dupont, membre de la
Société ; le 28 février 1832, au nom de la Société de la Morale
chrétienne, son président et son secrétaire général envoient aux
Chambres un projet de pétition pour le rachat des négresses
demandant la fixation d’un tarif légal de rachat, qui ne sera pas
1retenu .
Cependant, comme le gouvernement de la monarchie de Juillet ne
fait aucune proposition concernant l’abolition de l’esclavage, la
Société resserrée autour de son nouveau président, le marquis Gaétan
de La Rochefoucauld-Liancourt, fils du premier président, tourne à

1 Voir infra t. II, p. 169.
xviinouveau ses regards vers l’Angleterre. Le Journal consacre alors de
longs articles au projet d’abolition de l’esclavage dans les colonies
britanniques et au rôle joué par les associations religieuses anglaises ;
er 1il cite le texte de l’acte d’abolition qui prendra effet le 1 août 1834 .
La décision du Parlement anglais et le calme qui règne dans les
colonies britanniques remplissent d’espoir les abolitionnistes de la
Société de la Morale chrétienne et les poussent à créer – pour
atteindre plus rapidement leur but – une nouvelle association, la
Société française pour l’abolition de l’esclavage, dont les membres
sont pour la plupart issus de la Société de la morale chrétienne, « le
duc de Broglie, Victor de Tracy, Alexandre de La Borde, La
Rochefoucauld-Liancourt, Bérenger, Isambert, Eusèbe Salverte et
autres amis de l’humanité » et dont le Journal présente le programme,
2à la date du 8 décembre 1834 . Enfin il ne manque pas d’annoncer la
fondation de la Société britannique et étrangère pour l’abolition
universelle de l’esclavage des nègres et de la traite des esclaves
(British and Foreign Anti-Slavery Society) qui prolonge l’action de la
Société fondée en 1823 par Wilberforce (l’Anti-Slavery Society).
Les Noirs et la liberté
Dans le contexte de la Restauration où le trône et l’autel ont partie
liée, le Journal de la Société de la Morale chrétienne constitue une
force d’opposition aussi bien religieuse que politique. Sans lancer la
moindre polémique contre l’Église catholique de la Restauration, qu’il
semble ignorer absolument, le Journal ne manque pas de rappeler à
deux reprises que « l’esclavage et le trafic de l’espèce humaine »
étaient condamnés aux premiers temps de l’Église et que les
déclarations des papes Léon X et Paul III lors de l’extermination des
3Indiens étaient sans équivoque . C’est donc au nom des principes
fondateurs du christianisme énoncés dans l’Évangile, que les
philanthropes de la Société consacrent leurs efforts pour rendre leur
dignité d’hommes aux Africains enlevés de force à leur terre natale et

1 Voir infra t. II, p. 233-234.
2 Voir infra t. II, p. 246, 248 et 267.
3 Voir infra l’article de J. B. Berton sur le concours lancé en 1823 par l’Académie
française sur « L’Abolition de la traite des Noirs » t. I, p. 85-92 et le bilan du
président de la Société en 1834, t. II, p. 270-280.
xviii�
à la race noire que l’oppression tient courbée vers la terre, et qu’ils ne
cessent de considérer comme des « frères » et comme des « égaux ».
Intervenant dans le domaine politique, en collaboration avec la
Revue encyclopédique (fondée en 1819 par Marc-Antoine Jullien,
futur membre de la Société) et le Globe (fondé en 1824 dont Charles
de Rémusat, secrétaire du Comité, sera un des principaux rédacteurs),
le Journal de la Morale chrétienne livre les ré exions et prises de
position du courant libéral face aux partisans du maintien de
l’esclavage. Charles Coquerel développe dans la Revue
encyclopédique en août 1820, les considérations qu’il exprimera dans le Journal
1
en 1824 et 1825 ; de même Charles de Rémusat reprend en 1825 dans
2trois articles du Globe ses idées émises dans le Journal . Plutôt que de
développer le contenu de tous ces articles qui mettent en pièces les
préjugés bien connus des esclavagistes (les Noirs n’appartiennent pas
à l’espèce humaine ; ils descendent de la race maudite de Cham ; leur
3faciès (préjugé de l’angle facial) révèle leur infériorité intellectuelle ;
la traite permet aux Africains d’échapper à la mort des sacrifices
païens et, par suite, l’esclavage est pour eux un bienfait ; le système
colonial est une nécessité politique contre les révoltes des esclaves ; le
travail servile est économiquement plus rentable que le travail libre,
etc.), il semble plus intéressant de suivre – sous la plume émue des
philanthropes de la Société de la Morale chrétienne – les premières
expériences que les Noirs ont faites de leur liberté.
Le grand nombre d’articles consacrés à la Sierra Leone et au
Libéria montre que les abolitionnistes de la Société de la Morale
chrétienne portent le plus grand intérêt à la fondation de ces colonies
africaines. On découvre que Villenave, membre éclairé de la Société
mais non pas militant du Comité, attire l’attention sur une Dissertation
parue en 1780 dans le Journal de Monsieur en faveur de la liberté des
4Noirs : pour la première fois en Europe, son auteur (anonyme, hélas)
avait proposé « un plan de civilisation et d’émancipation pour les
Noirs » : à savoir « qu’on rendît à l’Afrique tous les Noirs transportés

1 Voir infra t. I, p. 112, p. 175-184 et p. 201-211.
2 Voir infra t. I, p. 138-150 et p. 184-190 ; le Globe, août 1825, II, p. 145-148.
3 Voir l’ouvrage de l’abbé Grégoire, De la littérature des nègres ou recherches
sur leurs facultés intellectuelles, leurs qualités morales et leur littérature, Paris,
Maradan, 1808 (repr. in abbé Grégoire, Écrits sur les Noirs, t. I, Autrement
Mêmes 49, Paris, L’Harmattan, 2009).
4 Voir infra t. I, p. 100-106 l’article signé de Villenave.
xixdans les colonies et que les Blancs seuls fussent admis à la culture de
nos îles ».
Dans le Comité, Charles de Rémusat et Charles Coquerel
s’interrogent sur le succès de la colonisation africaine. Le premier annonce
1l’arrivée et l’installation des colons en Sierra Leone et le second
ensuite justifie le retour des Noirs américains, en reprenant le fil
historique de leur libération par les Anglais en 1787, après la guerre
d’indépendance des États-Unis et de leur émigration en qualité
« d’hommes libres » dans la colonie africaine. Et Charles Coquerel de
s’extasier devant les progrès accomplis : la race noire profite « de
l’affranchissement pour s’éclairer avec une rapidité qu’aucune race
2humaine n’a surpassée jamais » . Mais dans la colonie de Sierra
Leone, les progrès de la christianisation (présence de l’Institution
africaine et de la Société biblique de Londres qui a déjà distribué une
quarantaine de bibles arabes, plus de cent évangiles anglais et près de
six cents bibles anglaises) ne peuvent occulter aux yeux du
philanthrope la stratégie impérialiste : à partir de l’acte d’abolition de
la traite en 1807, la marine royale anglaise qui arraisonne les bateaux
négriers sur la côte d’Afrique, institue à Freetown, devenue une « base
stratégique », une cour de justice de l’amirauté anglaise, chargée du
jugement des capitaines négriers et de la libération des esclaves.
À propos de la fondation de Libéria au sud de la Sierra Leone à
partir de 1820, J.-B. Say est tout aussi admiratif sur le travail accompli
par la Société américaine de colonisation : « qu’il lui a fallu de
persévérance pour vaincre les premières difficultés ! » À l’appui de ce
cri du cœur, il cite des témoignages de Noirs désireux de retourner en
Afrique et voit dans la création de tels États le moyen d’établir de
3nouveaux échanges commerciaux entre l’Amérique et l’Afrique . En
1833, la supériorité de la colonie américaine sur ses voisines, celles
des Français et des Anglais, est sans appel : « le seul établissement qui
ait réellement prospéré, c’est celui de Libéria, fondé par les
Amé4ricains » , parce qu’aucun homme de race blanche (à l’exception des
médecins et des missionnaires) ne peut y acquérir une propriété. Cette
vision enthousiaste est inspirée d’un article de G. de Félice paru dans

1 Voir infra t. I, p. 16-20, « Sur la colonie de Sierra Leone ».
2 Voir infra t. I, p. 201-211, « Sur la sociabilité de la race noire ».
3 Voir infra t. I, p. 150-160, « Notice sur la première colonie formée par les
Américains en Afrique ».
4 Voir infra t. II, p. 198-202, « De l’établissement de Libéria ».
xxla Revue encyclopédique en 1831, qui présente un tableau enchanteur
1« non plus du bon sauvage, mais du bon noir civilisé et civilisateur » .
En effet, en 1828, d’après un rapport de la Société de colonisation
2américaine et une lettre de son agent, M. Ashmun , six écoles sont
ouvertes au Libéria où se pratique l’enseignement mutuel et en 1834,
un long article décrit le degré d’implantation du christianisme en
Afrique occidentale (la Gambie, la Sierra Leone, le Libéria, le cap
Palmas et la Côte d’or) pour y célébrer les devoirs et les succès de la
charité chrétienne : les progrès de l’Évangile sont dus à des
missionnaires nombreux et vertueux qui implantent, en dépit du climat, des
obstacles matériels et des résistances du paganisme, le christianisme
3dans les âmes des Noirs de l’Afrique .
Le sentiment d’avoir rendu ses enfants à l’Afrique et la confiance
dans l’avenir de ces « États » africains apportent aux philanthropes de
la Société de la Morale chrétienne la preuve que les Noirs savent
mettre à profit la jouissance de leur liberté.
Un autre sujet remplit de satisfaction les membres du Comité, celui
de la République d’Haïti depuis son indépendance en 1804.
Preuve des liens que la Société a établis dès sa fondation en 1822
avec l’ex-colonie de Saint-Domingue, la présence dans le Comité de
deux correspondants résidant dans l’île, Élie et Bonnet « négociants à
Haïti » où il faut souligner la mention « Haïti » qui remplace
l’ancienne dénomination « coloniale ». Avant même sa reconnaissance
par Charles X en 1825, le Journal ne cesse d’évoquer la « perle » des
Antilles où les Noirs « depuis plusieurs années, sont tranquilles,
soumis aux lois qu’ils ont faites eux-mêmes ; les crimes sont devenus
rares dans Hayti [sic] ; le voyageur ne craint point d’être dépouillé ; la
justice est bien administrée ; la propriété a ses garanties ; l’industrie,
4sa liberté » . Et dès l’annonce de cette reconnaissance par la France, le
Journal confie la célébration de l’événement à la plume enthousiaste
de Sophie Doin, épouse d’un membre de la Société : « O fils d’Haïti !
quand luira pour vos frères d’Afrique le beau jour de la liberté ? Alors
ils apprendront à chérir une patrie ; alors cette patrie s’ouvrira à la

1 Revue encyclopédique, « Notice sur la colonie de Libéria », t. 50, p. 266.
2 Voir infra t. II, 125-126, « Établissements d’éducation de la colonie de Libéria ».
3 Voir infra t. II, p 256-265.
4 Voir infra t. I, p. 100-106.
xxireligion, à la morale, aux progrès de l’intelligence ; alors, pour jamais
1aura disparu l’esclavage ! »
Désormais, le Journal parle d’Haïti comme d’un État à part
2entière et sans reprendre ici toutes les allusions faites à la prospérité
de Haïti dans les tomes suivants du Journal et en particulier au
nouveau Code noir mis en place par le président Boyer, il faut
souligner qu’en 1834 dans son bilan sur les travaux de la Société
(1821-1834), le marquis de La Rochefoucauld-Liancourt, livre du
passé de l’île une vision idéalisée : il ne fait pas mention des
massacres des colons, de la triste fin de Toussaint Louverture ou des
150 millions de francs or imposés par Charles X à la nouvelle
république pour indemniser les colons, et, à propos de son avenir, il
3espère que ses échanges commerciaux se développeront .
Avant d’établir le bilan du combat mené par la Société de la
Morale chrétienne pour conduire les Noirs à la liberté, on peut se
demander pourquoi la France n’a mis un terme définitif à la traite
négrière qu’en 1831, alors que l’Angleterre avait voté sa suppression
dès 1807 et pourquoi la monarchie de Juillet (en dépit de la présence
d’anciens membres de la Société de la Morale chrétienne au
gouvernement tels le duc de Broglie ou Guizot, et de députés
déterminés tels Lamartine, Isambert ou Gasparin), n’est pas parvenue
à abolir l’esclavage avant 1848, alors que l’Angleterre lui en donnait
l’exemple dès 1833. Ce décalage dans le temps est dû à plusieurs
efacteurs. Le mouvement abolitionniste, né dès la fin du XVIII siècle
avec les ouvrages de Bénezet, Clarkson, Wilberforce et autres, s’est
rapidement développé dans les pays anglo-saxons, alors qu’en France,
l’abolition brutale de l’esclavage par la Convention en 1794 et son
rétablissement par Napoléon en 1802 ont provoqué un retour en
arrière et empêché toute évolution de l’opinion publique en faveur de
l’abolition. À ces écrits s’ajoutent les prédications des pasteurs
protestants (anglicans, baptistes ou presbytériens), qui font naître dans
la population anglaise des sentiments de fraternité chrétienne avec la
race noire, alors qu’en France la hiérarchie catholique comme les
membres du clergé ne participent absolument pas au mouvement de

1 Voir infra t. I, p. 211-214. Sophie Doin est l’auteur d’un ouvrage sur
l’esclavage, La Famille noire, présentée par D. Kadish, dans une réédition de la
collection Autrement Mêmes, Paris, L’Harmattan, 2002.
2 Voir infra t. II, p. 28.
3 Voir infra t. II, p. 270-280.
xxii�

libération en faveur des Noirs. De plus, la multiplication des Sociétés
abolitionnistes dans les grandes villes anglaises comme à Londres fait
ré échir les hommes politiques et les ministres, alors qu’en France la
Société de la Morale chrétienne est la seule à porter le ambeau
abolitionniste et que son Journal ne touche qu’un cercle limité de
convaincus (les membres des Sociétés savantes et philanthropiques et
le parti libéral). Enfin, les pétitions rassemblent outre-Manche des
milliers de signatures, alors qu’en France il faudra attendre les
dernières années de la monarchie de Juillet pour constater la mobilisation
de l’opinion publique. Même dans les milieux esclavagistes, les
capitalistes anglo-saxons de Liverpool et autres ports, ainsi que des
e colonies anglaises se convertissent dès le début du XIX siècle à l’idée
que le travail libre et mécanisé est économiquement plus rentable que
le travail servile, alors que les planteurs des colonies françaises restent
attachés à leurs privilèges esclavagistes, sans mesurer les avantages
apportés par le progrès industriel.
C’est pourquoi, en 1834, lorsque le président de la Société de la
Morale chrétienne présente à la Société française pour l’abolition de
l’esclavage nouvellement créée les efforts accomplis depuis dix ans
1par ses militants , il les associe à ceux des Anglo-Saxons, montrant
que tous les « amis de l’humanité » livrent le même combat, celui de
l’Europe chrétienne et civilisée pour apporter aux Noirs la liberté
assortie de l’instruction, de la religion et de la prospérité. Aux
membres de la Société française pour l’abolition de l’esclavage de
poursuivre l’œuvre accomplie depuis dix ans par le Comité de la
Société de la Morale chrétienne et de faire voter au plus vite une loi
qui, à l’exemple du Bill voté par le Parlement anglais en 1833, accorde
aux Noirs la jouissance de la liberté : mais l’histoire de la monarchie
de Juillet montre que les bons sentiments ne suffisent pas à faire
2prendre les bonnes décisions politiques !

1 Idem.
2 Sur la continuité du combat abolitionniste de 1815 à 1848, voir Marie-Laure
Aurenche, « Le combat pour faire cesser la traite et abolir l’esclavage : de la
Société de la Morale chrétienne (1822-1834) à la Société française pour
e el’abolition de l’esclavage (1834-1848) », in Littérature et esclavage (XVIII -XIX
siècles), s.l.d. Sarga Moussa, coll. L’esprit des lettres, Paris, Desjonquères, 2010,
p. 301-317.
xxiiiNOTE TECHNIQUE ET REMERCIEMENTS
Le Journal de la Société de la Morale chrétienne, que nous avons consulté à
la Bibliothèque historique du protestantisme français, 54 rue des Saints-Pères,
à Paris, est également mis en ligne (tomes II à XI) sur le site Gallica de la
Bibliothèque nationale de France.
Le Journal de la Société de la Morale chrétienne, a été publié de 1822 à
1830, en 12 tomes, par numéros d’une soixantaine de pages (numéros 1 à 90),
ere
avec une pagination continue à l’intérieur de chaque tome. Cette 1 série
comprend 6 numéros par tome de 1822 à 1828 (tomes I-IX) et 12 numéros
par tome de 1828 à 1830 (tomes X-XI-XII). En 1830-1831, la publication se
poursuit, sous le titre Archives Philanthropiques (tomes I-II), à raison de 12
numéros, du n° 1 au n° 12, avec une pagination continue à l’intérieur de
chaque tome. À partir de 1832, la publication reprend son titre initial de
eJournal de la Société de la Morale chrétienne, avec la mention 2 série, mais
avec une pagination propre à chaque numéro dans le tome I, puis continue
comme dans la première série à partir du tome II.
Dans la présente réédition, en tête de chaque article, figurent ses
références au Journal et un titre ajouté par nous pour annoncer le contenu du
texte. La hiérarchie des titres en capitales et les sous-titres en italiques, telle
qu’elle se présente dans le format du Journal, n’a pas été conservée. Les
discours, rapports, et lettres figurent entre guillemets (« »). Dans les notes, le
titre du Journal est abrégé en JSMC et les références renvoient aux pages de
cette réédition et – après le signe : – à celles de l’édition première.
L’orthographe des noms propres (lieux et personnes) est uniformisée selon la
règle actuelle. Dans les articles, les noms des sociétés, les titres de journaux
ou d’ouvrages, les mots étrangers et les noms de bateaux figurent en
caractères italiques. Tout ajout entre crochets est par ailleurs de notre fait.
Je remercie Françoise Notter-Truxa, infographiste à l’UMR LIRE (CNRS
Lyon 2), d’avoir bien voulu réaliser les illustrations de couverture. Je
remercie également Roger Little qui, par sa compétence éclairée, a contribué
à la mise en œuvre de la présente édition.
M.-L. A.
xxvCHRONOLOGIE
de l’abolition de la traite et de l’esclavage (1760-1834)
Angleterre / États-Unis France
1760-1780 : Encyclopédie et écrits des
philosophes
1770 : fondation par les Quakers d’une
société antiesclavagiste à Philadelphie
1787 : création de l’Anti-Trade Slavery
Society à Clapham (Clapham Sect)
1787 : achat par les Anglais d’un
territoire sur la côte d’Afrique pour y
établir la colonie de Sierra Leone
1788 : création de la Société des Amis
des Noirs
août 1791 : insurrection des esclaves de
Saint-Domingue
24 mars 1792 : décret de la Convention
accordant aux hommes libres de
couleur l’égalité civique
4 févr. 1794 : décret de la Convention
abolissant la traite et de l’esclavage
dans les colonies
début 1800 : abolition de l’esclavage
dans les états du Nord des Etats-Unis
20 mai 1802 : rétablissement par
Bonaparte de l’esclavage et de la traite
er1 janvier 1804 : proclamation de
l’indépendance de Saint-Domingue
23 février 1807 : abolition de la traite
atlantique par le Parlement britannique
2 mars 1807 : abolition de la traite par
les États-Unis
1807 : fondation de l’African
Institution à Londres (1807-1827)
29 mars 1815 : abolition, par décret de
erNapoléon I de la traite négrière
8 janvier 1817 : ordonnance royale
prévoyant la confiscation des bâtiments
négriers français
xxvii