Le Glaive et le Bouclier
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Le Glaive et le Bouclier

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Description

Ce roman-documentaire relate les activités des officiers de la Stasi (services de renseignement de l'ex-RDA) chargés d'infiltrer les institutions des Pays Occidentaux (police, armée etc...) dans le but de se livrer à des activités d'espionnage. La formation, les méthodes, le quotidien des agents clandestins devenus citoyens ordinaires y sont décrits lors de leurs missions dont certaines reposent sur des faits authentiques.

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Publié par
Date de parution 28 octobre 2011
Nombre de lectures 0
EAN13 9782312006024
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Le Glaive et le Bouclier
Dany Kuchel



Le Glaive et le Bouclier

(Das Schwert und der Schild)

Une histoire de la Stasi, en France. Les services d’espionnage est-allemands dans la Police française.









LES ÉDITIONS DU NET 70, quai Dion Bouton – 92800 Puteaux
“Chers Camarades, nous sommes le glaive et le bouclier de l’État socialiste allemand, du Parti Socialiste unifié (SED), de la République Démocratique Allemande”

Erich Mielke,
(Ministre de la Sécurité d’État de la RDA de 1957 à 1989)























© Les Éditions du Net, Paris, 2011 ISBN : 978-2-312-00602-4
Chapitre 1
Paris – Préfecture de Police, automne 1988.

Le Directeur des Renseignements Généraux scrute le ciel gris de la capitale, il forme une chape de plomb. Est-ce un présage ? Il attend, l’air soucieux, un jeune inspecteur de sa direction qu’il a convoqué dans son bureau.

Le jeune homme entre, salue très respectueusement son Directeur, les deux hommes s’assoient sur un geste de M. Norens-Sourgues qui déclare d’un ton embarrassé qu’ils doivent se rendre dans les locaux de la DST. Le jeune policier est quelque peu interloqué.

Sans autre forme de procès, Le haut fonctionnaire quitte son bureau suivi du jeune inspecteur, ils descendent à pied l’escalier reliant le premier étage au rez-de-chaussée puis ils se retrouvent dans la cour du 29 août 1944 où de nombreux véhicules de police banalisés sont stationnés.

Le chauffeur ouvre la porte droite à son Directeur puis la gauche au jeune policier, la limousine sombre quitte la préfecture de police à une allure soutenue, direction le 15 ème arrondissement, en empruntant les quais de Seine, donnant ainsi à ce convoi son unique agrément.

09 heures 15, Eric est surpris, il entre dans les locaux du Ministère de l’Intérieur, une haie d’hommes en complets gris lui font un accueil glacial. L’un d’eux, le regard vif aussi tranchant que les angles de son visage, se présente : je suis le Commissaire Basin. Il invite Eric à le suivre. Eric suit donc cet homme au costume gris d’une tristesse comparable à un ciel de pluie.

Les policiers de la DST prennent congé du Directeur des R.G. après un court conciliabule.

Ils pénètrent dans le hall du bâtiment. Un sol imitation marbre sur lequel il est préférable d’éviter les faux pas, enfin, après avoir franchi une porte vitrée gardée par deux policiers en uniforme, assis derrière un bat-flanc, les deux hommes arrivent face à une batterie d’ascenseurs.

L’homme se présente une nouvelle fois, aimablement, d’une voix neutre. Il s’agit du Commissaire Basin, Eric l’avait bien compris, commissaire de police de la D.S.T., la Direction de la Surveillance du Territoire, c’est évident. Il est encadré de trois adjoints, dont le rôle ou les fonctions, ne sont pas précisées. Eux ne se présentent pas. Ils conservent un visage fermé qui se veut énigmatique.

Certainement dans le but d’impressionner Eric. Ou alors, se croient-ils investis d’une mission divine. Peut-être les deux. Le jugement dernier.

Au risque d’être un peu didactique, mais cela est nécessaire, la DST est un service de police dépendant du Ministère de l’Intérieur, chargé du contre-espionnage. Les hommes et les femmes qui travaillent dans cette direction un peu particulière sont des policiers, comme ceux que vous rencontrez dans vos commissariats. Toutefois, ils sont sélectionnés sur des critères rigoureux ou des compétences particulières. Il faut qu’ils aient un profil bien conforme aux souhaits de la DST, disciplinés, discrets jusqu’à en devenir paranoïaques. Certains cultivent même le mystère auprès de leurs proches, menant presque une double vie, d’autres revêtent un sacerdoce. La majorité possède de réelles qualités intellectuelles, un sens du devoir et du patriotisme. Nombreux sont ceux qui ont des qualifications particulières, bilingues ou possédant la connaissance de langues étrangères ou régionales. La DST se charge aussi de missions antiterroristes contre ETA, les nombreux groupuscules d’indépendantistes corses et tous les agités de la bombinettes qu’ils soient à barbe et à turbans ou non. Enfin, certains sont des as de l’informatique, de téléphonie, d’électronique. L’essentiel reste, cependant, de posséder un sens aigu de la rédaction des fiches d’information sur les personnes, les groupes ou organisations surveillés. Nombreux sont les talents et les compétences des fonctionnaires affectés dans ce service.

Nos policiers de la DST travaillent en collaboration, souvent à sens unique, avec leurs collègues des Renseignements Généraux. Cela signifie qu’ils consultent fréquemment les archives des R.G mais en revanche, ils sont moins généreux quand il s’agit d’ouvrir les leurs. La DST entretient des relations sadomasochistes avec les militaires de la DGSE (les services français d’espionnage) qui se sont illustrés lors du sabotage du "Rainbow Warrior". Le bateau de Greenpeace coulé en 1983, dans le port d’Auckland, en Nouvelle Zélande, causant la mort d’un photographe. Ils vivent dans le camp retranché du Boulevard Mortier dans le 20 arrondissement, caserne plus connue sous le nom de "piscine" en raison de sa proximité de la piscine du Boulevard Mortier. Et puis, c’est "plus discret" de dire, je vais à la piscine que de crier, je vais à la DGSE, les professionnels auront compris.

Enfin, ils nouent des liens avec tous les services des armées ou des administrations chargés de collecter des informations de toute nature, tels que les Renseignements Militaires. La DST se chargeant de lutter contre l’espionnage militaire, économique et politique. C’est déjà pas mal !

Mais revenons à nos moutons car, vous l’avez compris nous n’avons pas affaire à des agneaux.

Ces quatre hommes et Eric s’engouffrent dans un ascenseur qui s’est annoncé par une sonnerie brève. Un jeu étrange s’instaure. Arrêt de l’ascenseur à différents étages puis descente à un autre étage puis remontée pour aboutir dans un long couloir. Nouvel ascenseur, descentes, remontées, défilés de couloirs. Ces pérégrinations n’amusent pas Eric. Il sait qu’elles ont vocation à l’empêcher de se repérer dans les lieux et d’en dresser un plan fusse-t-il mental. Tous les couloirs du Ministère de l’Intérieur se ressemblent. Surtout dans la tour de la rue Nélaton dans le 15 ème arrondissement de Paris où ses trouvent la quasi-totalité des services du Ministère. Mais, les policiers de la DST aiment s’entourer de mystères même quand ceux-ci sont dévoilés depuis longtemps. Ou encore, comme disait Cocteau, si ces mystères nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs.
Eric a perdu son sourire, habituellement jovial, il mesure la gravité de l’instant à l’aune des précautions qui l’entourent. Ce voyage s’achève dans un autre couloir, plus sombre que les précédents, le long duquel sont alignés des bureaux dotés d’une vitre épaisse, transparente.
Les hommes de la D.S.T. l’entraînent dans l’un de ces bureaux. Eric remarque que ce bureau est capitonné, il réprime un sourire car cette histoire pourrait paraître être une histoire de fous et ce fou, c’est lui. Une chambre pour aliéné. La seule différence est la présence d’une immense vitre sans tain.

Eric devine toutefois qu’il se trouve dans les sous-sols du Ministère de l’Intérieur, près d’un parking, une forte odeur de dioxyde de carbone empoisonne l’atmosphère, la crasse épaisse et noire qui couvre les vitres conforte son opinion. Cela rend d’autant plus ridicule ces pérégrinations dans les couloirs, car Eric se fiche de la configuration des locaux de la DST, il les connaît déjà pour avoir rencontré des "collègues" de la DST qui parlaient volontiers de leur service ou de leurs missions.

L’un des fonctionnaires referme la porte du bureau, l’atmosphère est tout aussi chargée, cette fois-ci, ce n’est plus l’oxyde de carbone mais l’ambiance devient pesante. Les quatre agents de la DST fixent Eric d’un regard lourd, interrogateur ou plutôt dubitatif. Ils lui demandent de s’asseoir. La marche, ça use.

Eric a le pressentiment qu’une rude partie va commencer, mais précisément, une partie de quel jeu, s’agit-il d’un jeu ? Non, ni le lieu ni le contexte ne sont ludiques. Face à lui, le Commissaire Basin qui n’a pas quitté Eric d’un centimètre, son adjoint et un troisième homme, visiblement un subalterne.

Chacun se défie du regard, aucun mot n’a encore été échangé. Alors le Commissaire Basin décide de rompre le silence, tandis que son adjoint indique au troisième homme d’introduire des procès-verbaux vierges, dans une machine à écrire "Olympia". Aussitôt ses doigts s’agitent sur les touches remplissant la pièce d’un crépitement aussi métallique que le bureau derrière lequel l’homme s’est installé.

Apparemment, les rôles sont répartis, le Commissaire et ses adjoints poseront des questions, Eric devra y répondre tandis que le quatrième immortalisera ces échanges sur du papier administratif introduit dans la fameuse machine à écrire tout aussi administrative, ce qui signifie qu’elle est à bout de souffle prête à se pendre au bout de son ruban dés que l’occasion se présentera.

Eric connaît tout cela, il a occupé chacun de ces rôles, car Eric, voyez-vous est un Inspecteur des Renseignements Généraux. Cette scène surréaliste oppose des policiers de la DST à un policier des Renseignements Généraux. Il y travaille depuis des années, à la Section des "Pays de l’Est", nous sommes encore en pleine guerre froide. Eric a un profil peu commun, il parle allemand et russe, de surcroît, il possède un bon niveau d’anglais. Son goût pour l’Europe orientale peut naturellement attirer la suspicion. Certains prétendent même que, dans les dîners mondains, il est intarissable sur les sciences politiques, le marxisme, en particulier.

En effet, en cette fin d’année 1988, bien sûr la tension n’est plus la même, depuis quelques années, Mikhaïl Gorbatchev a été élu Secrétaire Général du parti communiste de l’URSS. Il a remplacé le ravissant et sémillant Tchernenko qui, momifié depuis déjà plusieurs années, a enfin été mis au tombeau. On entend des mots tels que Perestroïka (reconstruction), glasnost (transparence). En fait, le nouveau secrétaire général s’est aperçu de la misère de son peuple et du retard économique de son pays. Les économistes diraient plutôt que l’URSS est au bord de la banqueroute, que son industrie est archaïque. Une bonne partie sinon la totalité des richesses est mal exploitée. Sans compter que les dirigeants communistes s’en mettent plein les poches, ou plutôt plein leurs comptes secrets suisses. De quoi faire retourner Lénine dans son mausolée. L’URSS est à l’agonie, le peuple exsangue.

En France, c’est le bonheur dans la presse. Sauf dans le Figaro. François Mitterrand vient d’être réélu, Michel Rocard est premier ministre face à une assemblée nationale à forte majorité de gauche. La France voit une nouvelle fois la vie en rose s’il n’y avait cette tâche rouge, affreuse, de l’affaire du sang contaminé.

Eric, bien que tendu, se trouve dans un climat psychologique étrange, il ne sait quoi penser de cette situation. Il est sorti de cette léthargie par une question du Commissaire Basin, question simple en apparence mais le ton adopté renferme à la fois une forme de pompe et d’ironie.

-"Quels sont vos noms, vos prénoms, vos dates et lieux de naissance" ?

Eric sursaute. Il aurait envie de rire mais ce sentiment est immédiatement réprimé, car la gravité du ton ne laisse aucune place à la plaisanterie.

Non, Eric, n’a vraiment pas envie de rire, cette scène, il l’a déjà vécue, il ferme les yeux, son cerveau semble se déconnecter de la réalité. Ses pensées se figent. Un épais voile noir obscurcit ses yeux.

Ses souvenirs revivent. Les odeurs, les sons puis les images reviennent. Cela s’agite dans tous les sens. Il a le sentiment qu’un tourbillon balaie son cerveau.
Chapitre 2
Il fait froid, ce jour-là, il faut dire que nous approchons de Noël 1970. La région de Dresde est souvent balayée par les vents froids, pourtant le petit Volker attend son Papa, désespérément, il bout d’impatience. Debout, devant la porte du jardinet qui sépare la rue enneigée de la maison. Le petit garçon est figé. Les rues de Dresde portent encore les stigmates du terrible bombardement de février 1945.

Que s’est-il donc passé en ce mois de février 1945, alors que tout semblait fini. C’était le jour du Carnaval, la belle ville des Ducs de Saxe, avec sa silhouette dentelée de monuments baroques, que l’on surnommait la Florence du Nord, subit le plus terrible bombardement de la seconde guerre mondiale. Personne ne saura jamais pourquoi, sauf un désir de vengeance criminelle, cette ville merveilleuse des bords de l’Elbe fut réduite en un tas de cendres.
Le palais Zwinger et sa colonnade, la "Hofkirche", "La Gemälde Galerie" et tous ses tableaux, ces chefs d’œuvres ont servi de tombeaux à des milliers d’Allemands réfugiés des territoires de l’est, fuyant les troupes soviétiques, ou encore les nombreux blessés du front de l’est ou de ce qu’il en restait que l’on entassait dans des hôpitaux militaires. Mouroirs incapables d’atténuer leurs souffrances. Cette ville sans intérêts stratégiques autre que les manufactures de porcelaine semblaient éloignée des atrocités de la guerre. Les enfants avaient revêtus leurs déguisements, leurs parents paraient à recueillir le peu de nourriture disponible, ou quelques friandises que les enfants viendraient quémander en frappant à chaque porte sous leurs déguisements. Les réfugiés de Silésie, ou des marches de l’Est qui avaient vu ou entendu parler des atrocités commises par les Russes, trouvaient dans cette ville un parfum d’insouciance qui leur rappelait les belles années d’avant guerre. Puis, tout à coup, nouvelle alerte aérienne.

Dans leurs habits de carnaval, les enfants rejoignent les abris, une fois de plus. Les fées côtoient les princesses ainsi que des petits garçons en queues de pie dont le visage est barré d’une moustache postiche. Leurs parents les tiennent par la main comme s’il s’agissait d’une promenade dominicale. Tous sont résignés. Les vieillards qui sont las de ces alertes incessantes refusent de descendre une nouvelle fois dans les caves. Il faut aller les déloger de leurs appartements. Certains s’obstinent. Ils préfèrent rester dans leurs meubles que de vivre dans la promiscuité des caves. C’est irrespirable. La lumière vacille. C’est humide et froid.

Soudain, les habitants de Dresde entendent les moteurs des avions. Des dizaines de "Forteresses volantes" de l’US Air Force obscurcissent le ciel. Une nuée d’oiseaux de mauvais augure. Tous s’interrogent sur un tel déploiement de forces. Le front est percé. Les soldats et les réfugiés refluent devant les Russes.

Ici, il n’y a que des réfugiés des territoires de l’Est déjà tombés dans les mains ennemies et des blessés. Les rues sont décorées pour le Carnaval. Les sirènes ne couvrent plus désormais les moteurs des avions. Les premières bombes tombent sur la ville.

Rapidement les monuments s’embrasent. Les immeubles s’enflamment puis s’effondrent dans un vacarme assourdissant qui couvre les cris des hommes, des femmes et des enfants qui se bouchent les oreilles de leurs mains dans les abris. C’est la panique.

La terre tremble. Dans leurs refuges, les habitants sont dans le noir. La lumière s’est éteinte après quelques soubresauts d’éclairage. Les plafonds s’effondrent sur les femmes qui hurlent, les hommes qui crient et les enfants qui pleurent. Tous se serrent les uns contre les autres. Les familles ne forment plus qu’un seul corps. S’il faut mourir, nous seront ensevelis tous ensemble, dans un sarcophage de pierres brûlées.

Le déluge cesse. Les cris et les pleurs aussi Il n’y a plus de place que pour un long silence poussiéreux, sombre, seulement interrompu pas quelques toussotements et des sanglots étouffés.

La sirène retentit. C’est la fin de l’alerte.

Hagards, les habitants sortent de leurs abris. Ils ne reconnaissent plus leur ville. Subsiste encore le tracé des rues. Les immeubles sont tous percés, ils flambent. Le centre ville est un immense brasier. Des hommes, des femmes courent dans les rues au milieu de corps carbonisés, croisant aussi des pompiers sur leurs véhicules hurlants. De leurs lances, ils arrosent d’une manière illusoire des flammes tellement hautes qu’elles semblent toucher le ciel. Chacun essaie de retrouver sa maison, la foule immense est silencieuse. Les visages se cherchent. Des larmes coulent lorsqu’un visage connu réapparaît. Alors, ils se jettent dans les bras l’un de l’autre pour voir si eux et la personne qu’ils ont retrouvée font encore partie du monde des vivants. Les survivants convergent vers les points naturels de ralliements de la ville. La place du Marché, les bords de l’Elbe, le Palais Ducal, "le Zwinger" formant ainsi une interminable colonne humaine silencieuse. Elle avance d’une manière hésitante entre les gravats. Des soldats et des pompiers détournent les civils des incendies qui avalent les immeubles avec leurs langues rougeoyantes.

Puis, les sirènes crient une nouvelle fois leur plainte lugubre.

Alors, la cohorte se rompt. Tous cherchent un abri. Les caves, les églises, la gare sont envahies mais elles ne suffisent pas à absorber les flots de réfugiés qui sont désorientés dans cette ville qu’ils ne connaissent pas. Elle est devenue méconnaissable pour tous. D’autres se pressent vers le pont Auguste ou le Pont Albert, comme s’ils imploraient la protection de leurs Ducs des siècles prestigieux.

Les avions crachent de leurs entrailles des bombes de plusieurs tonnes qui ressemblent aux démons de l’Apocalypse. Au sol, c’est la fin du monde. Cela y ressemble. Aussitôt qu’elles touchent le sol, les bombes au phosphore transforme la ville en un brasier bien plus violent que les flammes de l’enfer.

L’enfer serait préférable à ce que vivent les victimes de ces engins de mort. Un tourbillon de feu happe tout le centre de la ville. L’incendie est tel, qu’il aspire l’air du ciel pour alimenter son appétit de dévoreur d’âmes. L’appel d’air engloutit les gens qui sont aspirés dans le cœur du brasier. La chaleur rappelle les forges de Satan. Le bronze et l’acier des palais, des églises et des maisons fondent dégoulinant ainsi tel un serpent brûlant dans les rues, s’insinuant dans tous les orifices qui contiendrait encore de la vie. Les bombes ne cessent de tomber sur le centre de la ville qui n’est plus qu’un immense cratère vomissant sa lave dont les scories étaient autrefois les édifices d’une des villes les plus somptueuses et orgueilleuses du monde.

Le centre de la ville n’étant plus qu’un lieu de mort et de cendres, les habitants fuient vers la rivière. Les rives sont envahies d’une foule désorganisée qui veut échapper aux tentacules du Diable. Plus tôt, certains se sont jetés dans l’Elbe, pour éteindre les flammes qui dévoraient leurs habits et leur chair. Dés qu’ils sortaient de l’eau, le feu les engloutissait de nouveau. Ils devaient être les premières victimes d’une arme terrifiante que l’on connaîtra plus tard sous le nom de napalm.

Les sirènes n’hurlent plus pour annoncer la fin de l’alerte, elles ont été englouties, elles aussi. Elles n’ont pas voulu rugir pendant le bref répit qui précèdera la troisième vague de bombardement.

Troisième et dernier acte d’une tragédie comme jamais la Terre n’en avait connue. Six mois plus tard, Hiroshima et Nagasaki connaîtront un martyre semblable. Pour achever leur travail, les avions ont encore et encore lâché des bombes puis les aviateurs ont mitraillés, les fantômes qui couraient le long des berges de l’Elbe. Ils ont laissé un spectacle dont l’humanité peut être fière. Des corps mutilés de femmes et d’hommes s’enchevêtrent parmi les landaus, les cadavres de nourrissons que les explosifs ont écartelés en un tas de cendres encore fumantes. Cà et là, des poupées, des nounours désormais orphelins.

En quelques années, cette terre d’Allemagne, de Hambourg à Munich, d’Auschwitz à Cologne a connu le paroxysme d’une horreur indicible. Certains diront, qui sème le vent récolte la tempête.

Mais, tournons la page de ce terrible passé et revenons à notre veille de Noël 1970. Toutes ces horreurs, Volker ne les a pas connues, il ne comprend pas trop pourquoi il y a encore des maisons détruites dans le voisinage. On ne peut même pas y aller jouer, c’est dangereux, parait-il. Ses spectres noirs de suie effraient les enfants.

Que fait-il donc avec cet air impatient ?
Il attend son papa.
Tout à coup, du bout de la rue émerge, la rutilante "Wartburg", le fleuron de l’industrie automobile de la République Démocratique Allemande (R.D.A.). Elle s’approche majestueusement, pétaradante vers la maison.

C’est la voiture neuve de papa crie l’enfant, Maman, Maman, vient ! C’est la voiture neuve de Papa.

Johanna sort précipitamment de la maison avec la même exaltation que son fils, elle accourt vers la route et tombe nez à nez avec son mari qui vient de s’extirper de la voiture.

Friedrich est heureux, il embrasse sa femme et enserre son fils qui lui a sauté dans les bras. Les trois visages sont radieux de bonheur, je crois même que des larmes coulent de leurs yeux. Chacun s’extasie devant l’automobile ; enfin, après quatre ans d’attente, elle est là, triomphante, avec ses pare-chocs en aluminium, ses sièges en tissus gris souris, vraiment, il y a de quoi être fier. Et puis, la carrosserie est peinte d’un bleu que l’on ne trouve qu’en RDA et nulle part ailleurs dans la galaxie.
Pour la famille, c’est la consécration du bonheur, il faut dire que cette année s’achève sous de bons auspices. Friedrich est maintenant ingénieur, c’est un homme courageux et travailleur, il est respecté de ses collègues et de ses chefs de l’Usine N° 131, de construction de poids lourds.

Rappelons que le pays émerge des années de guerre et de destructions, les stigmates des bombardements sont encore visibles, mais peu à peu, le pays se reconstruit, les usines fonctionnent à nouveau. D’années en années, le rationnement devient moins sévère. Avec beaucoup de persévérance, on trouve de quoi manger, frugalement, presque tous les jours, à sa faim. Mais l’édification du Socialisme avance, malgré les activités impérialistes délétères des pays capitalistes, comme l’assène quotidiennement la propagande officielle. La République Démocratique Allemande a recouvré sa souveraineté en cette nouvelle année 1970. Ses troupes – l’Armée Nationale Populaire - ont même occupé Prague, deux ans auparavant, avec celles du Pacte de Varsovie, pour chasser les contre révolutionnaires. Les Occidentaux appelleront cela le "Printemps de Prague". Cette année-là, les bourgeons de la liberté n’ont pas éclos. On dit que l’histoire ne se répète pas…

Il faut ajouter que toutes ces années passées ont été dures, d’abord les blessures de la guerre, celles de la chair qui cicatrisent mais celles de l’amour-propre sont toujours béantes. Il est temps d’aborder un nouveau chapitre.

Tout commence, une année où tout s’est achevé. Le chaos. Mai 1945, Friedrich est prisonnier sur les bords du Rhin, comme des millions de soldats allemands. Il faisait partie des derniers combattants de la Grande Allemagne, celle qui devait durer mille ans. Les hommes s’accrochent à leurs illusions, il n’a plus de nouvelles de ses parents, de sa sœur. Son frère, lui, est tombé sur le front de l’Est, il y a deux ans déjà. Il est préférable que Friedrich n’ait plus de nouvelles de ces parents, des propriétaires terriens de Silésie. Les Russes ont fait table rase du passé et des vivants. Ces morts-là ne comptent pas. Ce sont des Allemands. Des Allemands de la pire espèce, ces Prussiens, ces Junkers qui sont responsables aux yeux du monde, de la guerre et des crimes perpétrés au nom du III° Reich.

Après sa captivité, sur le chemin qui aurait dû le ramener sur sa terre natale, Friedrich s’arrête à Dresde. Plus la peine de franchir le fleuve, la fameuse ligne Oder-Neisse. De l’autre côté, ce n’est plus chez lui, ce n’est plus l’Allemagne. Non, la terre où il a grandi, que ces ancêtres ont cultivés, les villes et les villages qu’ils ont construits, tout cela, ce n’est plus l’Allemagne. C’est la Pologne.

Pour Friedrich ou tous ses compatriotes jetés sur les routes, c’est incompréhensible. Friedrich ne comprend plus. L’invincible Wehrmacht a été défaite. Oui, ces grands hommes vigoureux, avec leur uniforme net, leur casque lustré, leur bottes cirées qui défilaient raides comme des chandelles au pas de l’oie. Tout cela n’est plus qu’un songe. Le bruit des bottes cloutées a fait place au bruit des bombes, les hommes sont tombés un à un, les chants de marche se sont fait plus pathétiques avant d’être remplacés par des oraisons funèbres, aux victoires se sont substituées les défaites. Les peuples vaincus d’hier sont maintenant les vainqueurs, ils jouissent de leur triomphe en occupant la terre de ses ancêtres et sa maison qu’il ne reverra plus. Trop de sang a coulé. Trop de haine s’est accumulée.

Cet Hitler qui l’avait fasciné, cajolé, bercé d’illusions et de grandeur a été un vrai magicien du désastre. Que va-t-il arriver au peuple allemand et à l’Allemagne ?

L’époque n’est plus à ces pensées, il est préférable de ne plus les évoquer, surtout que l’humanité entière pointe du doigt ces Allemands qui se sont rendus coupables des pires atrocités. Le fier Allemand marche maintenant la tête basse, piteusement.

L’installation à Dresde est frénétique, on ne s’apitoie pas sur l’ancienne capitale des Ducs de Saxe. Depuis le bombardement, il faut dégager les ruines, tout n’est que ruines, elles ont enseveli, 250 000 ou 300 000 Allemands, des réfugiés pour la plupart, et bien d’autres égarés mais les bombes ne font pas la distinction. Ces morts-là, ne valent rien. Allez-vous pleurer la mort du Diable. Il faut reconstruire les maisons, les usines, celles que les Russes n’ont pas démontées au titre des "compensations de guerre". Friedrich regarde, sur la place, les ruines de la "Frauenkirche". La cathédrale. Elle a tenu quelques jours après les bombardements, comme une vieille dame fière et majestueuse puis, quand elle a aperçu sa patrie mutilée, elle s’est effondrée à son tour. Ce chef d’œuvre de l’art baroque ressemble à un amas de pierres calcinées d’où émergent de la ferraille. Même la statue de Martin Luther est tombée au sol, face contre terre. Il n’a pas voulu voir la folie des hommes. Certains qui ont conservé un humour macabre, ont écrit sur la statue de bronze, couchée dans les cendres "debout Martin, regarde ce qu’ils ont fait".

A l’image de tous ces monuments, le monde, l’Allemagne, se sont effondrés.

Friedrich et toute la fourmilière errante qui hantent les rues de la ville croisent des militaires aux accents slaves, les nouveaux maîtres. Lui, se souvient que l’on parlait allemand dans les rues de Kiev, il n’y a pas si longtemps, pourtant mais ces années paraissent des siècles en arrière.

La grande offensive en Ukraine, quel souvenir ! Un véritable succès. Friedrich et ses camarades recevaient les baisers de ces femmes ukrainiennes qui saluaient les libérateurs. Ces belles femmes blondes vêtues de leurs costumes folkloriques chamarrés, leur jetaient des fleurs, se jetaient à leur cou, les embrassaient. Ils étaient grisés par leur jeunesse, leur victoire, leur beauté de conquérants. L’oppression des Russes qui leur avait imposé le bolchevisme était insupportable aux Ukrainiens qui n’aspiraient qu’à vivre libres. Il avait dû supporter toutes les privations, la collectivisation des terres, les commissaires politiques. Staline les avait affamés pour leur faire comprendre qu’il fallait plier ou mourir. Des millions sont morts de faim, sur cette terre qui est le grenier à blé de l’Europe. L’arrivée des Allemands signifiait la liberté retrouvée. Fini le communisme. Adieu, cruel et tyrannique Staline !

Quelle avait été la joie de Friedrich, le Führer a raison, le bolchevisme est la pire de vermines, Staline a affamé et martyrisé l’Ukraine. L’Allemand reprend maintenant son droit séculaire de peuple civilisateur, contre les Hordes mongoles comme hurlait la Radio de Berlin, le "Drang nach Osten".

Soudain, il fait noir pour Friedrich, le souffle de l’obus lui a brûlé les poumons, un bandeau traverse ses yeux. Alité, dans l’Hôpital militaire de Kiev, il est aux petits soins des infirmières. Son charme germanique lui fait bénéficier de privilèges. Cela atténue ses souffrances. C’est très agréable de se faire cajoler quand on est au front, loin des siens.
Cette langue qu’il entend maintenant dans les rues de Dresde, il l’a apprise avec Lilia et Olga, l’alphabet cyrillique s’apprend en un clin d’œil même quand on est à moitié borgne. Ces sons, ces lettres inhabituels qu’il a entendus en vus autrefois, constellent les affichent ou les pancartes qui reprennent, par dérision, le plan des anciennes rues de Dresde. Friedrich les comprend, ce n’est plus des mots tendres, ce n’est plus les soins attentifs. Non, ce sont des "Verboten" mêlés de "Zaprichtcheno", le glossaire des vainqueurs sur leurs ennemis terrifiants et vaincus.

Friedrich se moque des brimades des nouveaux occupants. Ceux qu’il croise dans les rues sont aussi misérables que lui, aussi résignés que ces paysans de Ryvnie ou de Zytomir que les S.S. délogeaient de leurs isbas avant de les incendier et accessoirement fusiller les habitants.

Toutefois, il lui arrive, prudemment, je dirais plutôt imprudemment, d’échanger quelques mots avec ces Russes, la pression est retombée même si la haine est tenace. Le degré de compréhension d’un soldat soviétique est proportionnel à son degré d’imprégnation alcoolique qui avoisine généralement des records. Il imagine ce qu’il est arrivé à Olga et Lilia et tous les autres qui étaient tombées dans les bras des Allemands. La Russie exsangue de ses vingt millions de morts n’a pas pardonné aux traîtres, l’heure n’est pas à l’oubli. Il connaît le proverbe russe " qui dort avec le chien se réveille avec ses puces".

Friedrich a trouvé un emploi, quelle chance, les places sont chères et mal payées, dans une usine de camions. Elle a, par on ne sait quel miracle échappé, aux bombes et au démantèlement des russes. Même la police militaire soviétique n’amène pas Friedrich au poste de police pour un contrôle lorsqu’il s’épanche un peu trop longuement, un peu imprudemment, dans la langue de Tolstoï. Ils ont d’autres chats à fouetter. La quête de nourriture n’est pas le seul souci des Allemands.

L’usine est située dans un lieu ordinaire, que reste-t-il d’ordinaire, direz-vous ! Entre deux vallons qu’une route boueuse, crevée de cratères d’obus, traverse à grande peine, une barrière de barbelés et un écriteau rouillé rappellent qu’il s’agissait autrefois de l’usine "Reichert" sous la férule des S.S., maintenant le panneau barbouillé de peinture sale indique l’usine n° 131 de la Zone d’Occupation Militaire Soviétique en Allemagne".

On a besoin d’hommes, Friedrich avait envisagé, avant la guerre, de vagues études d’ingénieur puis au gré de ses convalescences, il avait acquis une qualification qui l’entraînera à suivre cette voie après guerre. Les Russes avaient bien l’intention d’extirper de ces cerveaux malsains pétris de nazisme pour en faire de parfaits communistes. Rapidement, il a fallu se rendre à l’évidence, le travail lavera les consciences.

Mieux vaut être amnésique sur son passé. Le mutisme est un gage de survie. Nombreux sont ceux qui ont cru que les Russes allaient respecter les Accords de Potsdam. En fait, d’élections libres, nombre de sociaux-démocrates et autres indésirables ses sont retrouvés, dans le camp de concentration de Sachsenhausen que les Nazis avaient édifiés. Ce camp a vu de nouveaux détenus le remplir, tous aussi faméliques. Le désarroi n’a pas de couleur politique.

L’heure était grave, répétait inlassablement la radio soviétique, les alliés d’hier, les Américains fricotaient avec ce ramassis de Nazis qui peuplaient maintenant la nouvelle République Fédérale Allemande. Ce à quoi, les Russes avaient répondu en créant à leur tour, la République Démocratique Allemande, négligeant au passage la dénazification. Le Peuple était pur par essence.

Pas besoin du plan Marshall, qui a vocation à faire de l’Europe une tête de pont du commerce et de la propagande américains, nous n’avons pas besoin de leurs dollars, les russes sont décidés à leur montrer que le communiste apportera le bonheur sur Terre.

Au "Deutsche Mark" on avait opposé l’ "Ost-Mark". Les Occidentaux voulaient remettre sur pied, la machine industrielle allemande. La Patrie du Socialisme allait leur montrer que les nouveaux pays frères surpasseraient l’occident grâce à la Révolution Socialiste. Au moins, le cadre était posé. Si cela était encore nécessaire. Le rideau de fer cher à Churchill était devenu une réalité criante mais ce rideau pouvait prendre feu à tout moment.
Chapitre 3
Eric ouvre à nouveau les yeux, la face aiguisée du Commissaire Basin fend à nouveau son champ de vison, il lui réitère la question sur un ton sec, un peu agacé. Eric esquisse un sourire discret qu’il a du mal à réprimer. Il risque à tout moment une réaction inattendue pour son ironie ou…sa crainte.

Les trois autres policiers de la DST qui assistent leur commissaire, prennent un degré supplémentaire sur l’échelle de l’air énigmatique.

Quelques années auparavant, il s’était déjà retrouvé dans une situation semblable bien que plus feutrée.

Eric est un jeune homme discret, mais voyant. Après de paresseuses études de Droit et d’un séjour agréable à l’Institut National des Langues Orientales (le russe est classé parmi les Langues’O), il a réussi le concours d’Inspecteur de Police. Il se retrouve à l’Ecole Supérieure des Inspecteurs de la Police Nationale à Cannes-Ecluses (ESIPN). Un nom qu’il trouve bien pompeux pour cette école constituée de bâtiments sinistres, plantés, au milieu de champs de betteraves sucrières, en Seine et Marne, à proximité de Montereau. Vous l’avez compris Eric est un hédoniste comme l’on dit dans le 6 ème arrondissement ou un "petit branleur" dans les arrondissements plus populaires de la périphérie.

Au moins, le paysage ne prête pas à la méditation. Les stagiaires se réfugient donc dans l’apprentissage d’un enseignement rigoureux dispensé dans ces bâtiments austères. Techniques policières, procédure pénale, droit pénal général, droit pénal spécial, rédaction de procédure, sport, libertés publiques, armement, tir, techniques de combat, etc… Les enseignants comme les futurs inspecteurs sont très consciencieux, les études sont studieuses. Les soirées de Montereau n’ont pas la réputation du Palace ou de l’Elysée Montmartre. On s’y ennuie, les rapports avec les autres élèves ne reflètent pas une saine camaraderie, chacun sait qu’il doit travailler avec assiduité pour obtenir un classement honorable pour décrocher le poste qui le rapprochera des siens ou qui lui plaira le mieux.
Eric n’est pas un monstre de travail, il a pour lui une bonne mémoire et la capacité de rendre ludique les matières les plus arides. Aussi, s’amuse-t-il à apprendre le Droit policier et les autres enseignements car cela l’intéresse. Et puis, quitte à faire un métier, autant le faire bien. Pour mettre un peu d’exotisme dans ce paysage austère, Eric profite du peu de temps libre qu’il possède pour parfaire ses connaissances des langues anglaise et russe, puis, comme tout perfectionniste, la culture et la civilisation de ces peuples. Cela produit toujours un peu d’effet dans les conversations.

Arrive ce à quoi il fallait s’attendre, Eric obtient un classement honorable. A sa grande joie, il sait qu’il va retourner à Paris, il a pu obtenir un poste aux Renseignements Généraux de la Préfecture de Police. C’est pas mal pour un début. Ce service prestigieux va s’ouvrir à lui.

C’est ainsi qu’un beau matin de septembre, Eric se retrouve assis, dans le bureau du Directeur des Renseignements Généraux. Non, ne croyez pas à une promotion fulgurante, le Directeur des R.G. est lui à sa place. Eric y est convié pour un entretien.

M. Norens-Sourgues, le Directeur des Renseignements Généraux est un homme éminemment chaleureux, sympathique et attentionné, son origine béarnaise est trahie par un accent rocailleux très marqué. Ce détail n’échappe pas à Eric dont le sens aigu de la flagornerie ne peut l’empêcher de louer cette merveilleuse région d’où est venu notre bon Roi Henri IV et bien d’autres choses aussi épicées. Le Directeur des R.G. semble également être bien disposé envers ce jeune inspecteur, dont la fraîcheur, la curiosité et l’aspect sympathique plaident pour une rencontre enthousiaste. Malgré la différence patente de grade, cette première rencontre est conviviale. Eric conservera toujours une tendresse quasi filiale et un respect sans faille pour cet homme qui disparaîtra, plus tard, dans les tourmentes politiques que la France connaîtra dans les années 1988-1995.

Après une présentation des différentes sections qui composent la Direction des R.G., Eric obtient celle qui lui convient le mieux, selon ses goûts, la 6° section, chargée des "Etrangers" et plus précisément des pays de l’Est. Eric n’avait pas trop envie de se retrouver dans les sections chargées des partis de gauche ou d’extrême gauche, ou celle chargée des syndicats, ou encore de la presse ou je ne sais quoi. Tout cela lui semble rébarbatif. Eric a un principe simple, il déteste les tours d’ivoire. La 6° section lui permettra de rencontrer toutes sortes de milieux et de personnes interlopes. C’est préférable, à ses yeux, à la simple observation ou le recueil frénétique d’informations plus ou moins extravagantes.

Ses connaissances linguistiques ont également décidé l’avis du Directeur. C’est un atout précieux.

La 6 ème section des R.G est plutôt un bon service, voire un service dit "sensible". Il s’y dit et s’y écrit des choses qui ne tolèrent pas l’indiscrétion. Elle est divisée, en quatre groupes, le Moyen-Orient, les Pays Occidentaux d’Europe et "les Juifs", l’Amérique et les Pays d’Europe de l’est.

Ce n’est pas politiquement correct désormais mais cette section était chargé de la communauté juive et d’Israël, aussi disposait-elle entre autres, d’un fichier "Juif" où l’on trouvait pêle-mêle, les rabbins, les présidents d’associations cultuelles ou culturelles israélites ainsi que les membres du service d’ordre musclé "Le Betar". Ce dernier assurait la sécurité de ses coreligionnaires après une formation quasi militaire en Israël et, quand il s’ennuyait, il peignait quelques croix gammées sur une synagogue pour crier "à l’antisémitisme" et justifier ainsi son existence.

A 23 ans, Eric est heureux, il partage le bureau de collègues plus anciens lesquels l’éclairent de son rôle au sein de sa nouvelle affectation. Dans ces années 85-87, souvenez-vous, nous sommes encore en pleine guerre froide, le monde bipolaire, même si pour certains cela semble lointain. Eric devra, de concert avec d’autres collègues, charger de la surveillance des communautés russes, bulgares, tchèques, roumaines, hongroises et est-allemandes, installées à Paris. Elles sont discrètes mais nombreuses. Cela englobe beaucoup de monde et de catégories différentes. Que ce soit le diplomate en poste à Paris ou l’irréductible opposant politique en exil, sans compter les associations favorables aux régimes en place que celles qui y sont opposées, avec leurs journaux respectifs, leurs réseaux européens, un véritable panier de crabes. Sans oublier, les correspondants de Radio Free Europe, la voix de l’Amérique vers les pays de l’Est. Un vrai refuge de taupes. Et, pour couronner le tout, le Parti communiste français qui fait partie de la danse même si chacun a toujours su qu’il n’était pas "subventionné" par Moscou.

Ah, détail sémantique. Une taupe n’est pas ce petit animal au pelage gris, à la vision réputée médiocre qui fait la hantise des jardiniers en constellant leurs parterres de monticules de terre, transformant ainsi un massif de pivoines en paysage lunaire. Non, il s’agit d’un homme – ou d’une femme – ne les oublions pas qui sont infiltrés dans un milieu quelconque dans le but de l’espionner tout en se faisant passer pour un collaborateur irréprochable. Certaines taupes arriveront même à diriger les associations ou les groupes de pressions qu’elles étaient censées surveiller. Faisant ainsi la joie des services secrets de l’Est qui pouvait ainsi orienter les actions dirigées contre eux par les pays occidentaux.

Les premières rencontres avec tous ces personnages issus de ces milieux si différents sinon antagonistes, passionnent Eric, il est sur un nuage. Ce sont des interlocuteurs de choix. Eric a beaucoup travaillé, peut-être un peu orgueilleux, il est fier de constater que ses lectures n’ont pas été vaines, les structures politiques ou économiques de ces pays lui sont connues, tout comme l’histoire de ces peuples au passé tourmenté. Orgueil sûrement mais Eric aime aussi ces peuples qu’il a rencontrés au cours de ses nombreux voyages alors qu’il était aux Langues Orientales ou qu’il a visités en touriste curieux, car il appartient quand même à la catégorie de ceux qui ne tiennent pas en place. Et puis, il aime les gens, partager leur vie, leurs histoires, leurs peines et leurs joies. Derrière Eric, il y a cet être polymorphe où la curiosité se mêle à l’altruisme, le désir d’être reconnu tout en consacrant une patience inouïe et un temps fou à écouter les autres. Car l’histoire individuelle ou collective des peuples de l’Europe Orientale est impressionnante. Que de conflits, que de bouleversements de frontières, de mosaïques de peuples et de religions, des traditions aussi diverses que millénaires. Une production artistique touchant tous les domaines, l’architecture aussi bien que la peinture ou la littérature, vous connaissez tous, les dômes voluptueux du Kremlin, les perspectives – ou boulevards – de Saint-Pétersbourg, les icônes, Roublev ou encore, le Baroque, le Bauhaus, tous les "blaue Reiter" ou encore Tolstoï, Goethe, et plus proche de nous, les Eugène Ionesco, les Kandinsky, les Brecht, les Rimski-Korsakov ou Wagner, impossible de dresser une liste exhaustive. Comment un honnête homme quel que soit sa profession, son milieu ou ses goûts peut il ignorer cela. Alors Eric se montre un interlocuteur courtois mais documenté, il arrive facilement à intéresser tous les hommes ou toutes les femmes qu’il rencontre car lui aussi, est fasciné par ces gens. Toutefois, ils exigent de l’érudition dans leurs conversations.

Cela nécessite un lourd investissement culturel, Eric se prête au jeu avec plaisir, il ne veut pas être la cinquième roue du carrosse sous prétexte qu’il est le plus jeune au sein de son groupe de travail. Il dévore les articles de presse, les ouvrages de géopolitique. Un véritable rat de bibliothèque.

Histoire de la Russie, de l’Allemagne, de la Roumanie, tout y passe. Même le Capital de Karl Marx, vu et corrigé par Lénine ainsi que l’abondante littérature communiste issue des cerveaux surchauffés de nombreux intellectuels.

Ceux qui ont échappé à ces ouvrages que l’histoire de la littérature, espérons-le, ne retiendra pas, tant mieux. Les autres se souviennent, qu’à l’instar des annuaires téléphoniques, au bout de deux ou trois pages, on décrochait.

Il admire le courage de ces opposants politiques en exil à Paris, même s’ils appartiennent à une multitude de factions dont il est parfois difficile de saisir l’essence ou le but. La confusion est parfois telle qu’il est difficile de les distinguer. Les Russes, en particulier suscitent son étonnement, il les suit dans leurs points de ralliements. Un des hauts lieux de l’émigration russe est l’Eglise Orthodoxe russe de la rue Daru à Paris. Chacun se retrouve après l’office dans un café "Le Petersbourg". Dans ce cadre interlope se mêlent des archiduchesses à l’accent chantant, qui roulent les "r" d’une manière inimitable, dont les yeux sont encore irradiés des ors des lambris du Palais d’Hiver qui vous racontent des histoires d’un autre siècle, ou bien les bolcheviks de la première heure devenus indésirables à l’avènement de Staline, ou encore, les anciens contre-révolutionnaires des escadrons blancs et d’autres personnages troubles, tous réunis autour d’un samovar brûlant.

Chaque communauté d’Europe orientale en exil est ainsi composée.

La prudence est de rigueur. N’allez pas confondre un "gardiste" roumain de la Garde de Fer qui soutenait le régime du Général Antonescu allié d’Hitler avec un autre opposant politique anti-communiste mais moins radical. L’erreur vous serait fatale. La rancune inexpiable.

Cela vaut également pour "les Croix Fléchées" du gouvernement hongrois pronazi, venu se mettre au vert après la guerre, pour échapper aux tribunaux, pour les crimes terrifiants qu’ils ont commis. Ils se sont notamment illustrés dans les exécutions sommaires de juifs, pogroms qui n’avaient rien n’à envier aux exactions de leurs petits copains d’Auschwitz, sauf que les moyens étaient plus artisanaux.

Mais aussi, les "Combattants de la Liberté" qui se sont soulevés, en 1956, à Budapest contre les Russes, et que les Occidentaux ont laissés massacrer par les chars de l’Armée Rouge, sans lever le petit doigt. Imre Nagy, cela vous dit quelque chose ?

Rappelez-vous, il est vrai que l’histoire de la Hongrie ne vous passionne peut-être pas nécessairement. Souvent, il est utile de savoir les drames que des peuples ont vécu pour mieux avoir à l’esprit l’évolution des évènements politiques récents. Eric sait cela par cœur.

La Hongrie est un bon exemple. Elle avait choisi le mauvais camp. Alliée de l’Allemagne nazie, les troupes soviétiques s’y installent en pays conquis après de rudes combats dans le centre de Budapest notamment. S’ensuit un gouvernement provisoire présidé par un partisan de l’Amiral Horthy. Puis, les communistes hongrois arrivés dans le sillage de l’Armée Rouge occupent peu à peu les postes clés de la police, de l’armée et des administrations. Malgré cela, les élections législatives de novembre 1945, permettent au parti modéré "des petits propriétaires terriens" d’obtenir 57% des suffrages. Ce n’est pas sans déplaire au Général Vorochilov, président omnipotent de la commission militaire "alliée" d’introduire un fidèle camarade au poste de Ministre de l’Intérieur. Ensuite, les choses vont très vite. La machine est bien huilée. Les soviétiques et la police politique hongroise découvre une conspiration à la tête de laquelle se trouve, par hasard, le chef du parti majoritaire au parlement. Finalement, le 18 août 1949, une nouvelle constitution est adoptée par une assemblée phagocytée par les communistes. La Hongrie devient une République Populaire. La chasse aux ennemis de l’intérieur est ouverte, Budapest connaîtra des procès monstres semblables à ceux de Moscou avec son lot de déportations et d’arrestations dans des camps.

Profitant de la déstalinisation, Imre Nagy, sera élu en juillet 1953 présentant "un nouveau cours" plus humain. Cela aboutira à l’insurrection de Budapest en 1956, qui sera très durement réprimée par Khrouchtchev, sans que les occidentaux n’agissent autrement que par de belles manchettes de journaux. Imre Nagy sera jugé dans un procès que l’on imagine équitable et exécuté. Il sera remplacé par un stalinien pur jus, Janos Kadar. La Hongrie, pays plein de ressources retombera dans la pénurie des biens et de la nourriture.

Les exemples sont nombreux, avez-vous souvenir des souffrances des rescapés du Printemps de Prague. Auraient-ils dû s’immoler par le feu comme Ian Palac, pour que les bonnes consciences des Chancelleries parisiennes, londoniennes ne réagissent ?

Washington a laissé faire. La Tchécoslovaquie déjà vendue ou plus précisément donnée à Hitler lors des accords de Munich de 1938 subira les pires tourments sous l’occupation allemande. A la libération, les pragois attendent les Américains qui sont entrés en Tchécoslovaquie. Cependant, ceux-ci, pour ne pas blesser la susceptibilité de leur allié soviétique, en conformité avec les accords de Potsdam de février 1945, laissent les Russes "libérer" Prague au grand dam de ses habitants. Le président Benes "nomme" le Chef du Parti Communiste, premier ministre le 25 février 1948. Klement Gottwald instaurera une République socialiste Tchécoslovaque lors d’un putsch sans coup férir.

Le Printemps de Prague qui visait à instaurer un "socialisme à visage humain" verra arriver des hirondelles en provenance de Moscou, faites d’acier circulant sur des chenilles, pointant bien haut leurs canons.
Tous ces gens-là, libéraux, communistes de la première heure devenus traitres à la patrie. Ceux qui n’ont eu que l’exil pour sauver leurs vies pour échapper aux purges des bouleversements politiques, cohabitent dans toutes les capitales d’Europe de l’Ouest mais également dans tout le monde "libre". Les plaies sont encore vives. Les rancunes tenaces. Les souffrances inextinguibles.

Ceci n’est qu’un extrait du B.A-BA, pour espérer comprendre les séismes qui ont bousculé ces pays. Comment ne pas y perdre son Latin, dans l’histoire tourmentée de tous ces pays d’Europe Orientale, sans compter que chaque mouvement ou association peut être infiltrée par les services secrets de leurs pays d’origine ou encore que l’un de leurs membres ait été "retourné" pour des raisons toutes aussi diverses que complexes. Allez-vous y retrouver, dans cet imbroglio.

Eric adapte son discours à chacun avec une dextérité qui s’affine au gré des mois qui passent. Les livres s’entassent dans l’armoire de son bureau.

Dans d’autres endroits, il y a ces diplomates, apparatchiks repus, engoncés dans le confort pharaonique de l’ambassade le l’URSS, gigantesque cube de béton, planté sur le Boulevard Lannes, à proximité du Bois de Boulogne.

Tous se sont habitués à la présence d’Eric, ils ne tarissent pas d’éloges sur la culture du jeune inspecteur, sa soif de savoir, de comprendre leur pays d’avant ou d’après la Révolution d’Octobre. Eric devient un membre incontournable des ces petits monde qui gravitent dans Paris, il participe rapidement aux réceptions des uns, aux baptêmes des autres. Cette espèce de valse à deux temps semble le séduire, il en tire un certain amusement teinté d’un mystère nébuleux.

Eric n’oublie pas qu’il a un travail à faire, que ses interlocuteurs savent pertinemment ce qu’il est. A lui de distinguer le grain de l’ivraie car ensuite, il doit rédiger un rapport à ses supérieurs hiérarchiques. Ce n’est pas de tout repos, car il ne faut pas être dupe, dans ces milieux, le vrai côtoie le faux, l’information se noie dans la désinformation. Le grain peut être pourri et l’ivraie comestible. Il y a de quoi y perdre son latin ou tout au moins son slavon.
Par la suite, les rapports sont recoupés avec d’autres, les biographies des uns analysées, ce n’est pas de tout repos, certaines confidences sont l’objet de comptes-rendus particuliers, appelés "des blancs", il s’agit d’informations parfois très précieuses qui remontent jusqu’au Ministère de l’Intérieur. Ces documents appelés "blancs" sont anonymes, le nom du rédacteur n’y figure pas. Cela ne veut pas dire pour autant que l’information est fiable et de grande qualité mais elle présente un aspect singulier sur un individu ou un groupe que les services de renseignements se doivent de connaître.

Tous ces rapports, ces blancs, ces notes d’informations sont précieusement conservées dans un dossier, aux archives, la véritable mémoire des Services spécialisés. On y trouve de tout, la simple manifestation d’un groupe d’opposants devant telle ou telle ambassade, la biographie d’un diplomate ou d’un opposant en vue, des photographies. Tout cela est répertorié, numéroté, classé. Cette mémoire vive et démesurée des renseignements généraux et une mine d’informations. Les biographies doivent être constamment mises à jour. Outre les informations communes sur l’identité de la personne ou du groupe fiché, on y trouve leurs parcours politiques, parfois tortueux et même étranges sinon paradoxaux mais aussi leurs carnets d’adresses, relations politiques et autres souvent assorties de détails croustillants.

C’est souvent la mission principale des inspecteurs des Renseignements Généraux, la collecte d’information d’ordre personnel sur tel ou tel personnage en vue. Son nom, ses surnoms, sa ville d’origine afin de recouper certaines informations avec d’autres personnes qui l’aurait connu dans le passé. Car il faut dire, qu’en Europe Orientale, le passé a été tourmenté. Nous y reviendront car chaque pays a connu des secousses qui ont bouleversé ses fondements et son peuple.

Eric s’est souvent posé la question. Pourquoi ces hommes et ces femmes le reçoivent avec une sincérité affichée parfois exubérante comme on l’imagine de slaves ou de ressortissants d’Europe de l’Est. Lui, l’Inspecteur des R.G. L’alchimie de la pensée humaine est souvent complexe. Un critère revient cependant très souvent : l’intérêt. Mais ce n’est pas tout. Il y a aussi le désir de montrer que l’on existe encore car beaucoup ont connu l’exil, la prison, les privations, la guerre et bien d’autres malheurs. Parfois, le visage sourit mais les yeux reflètent cette tristesse incommensurable.

Non, ce n’est pas l’intérêt vénal, les R.G. ne disposent pas d’argent pour ce type de mission. Ce service cultive l’orgueil, la vanité. Ces sentiments n’ont pas de nationalités, ils sont autant allemands que russes, bulgares ou français. Qui bénéficiera d’un passe-droit, d’une prérogative, d’un coupe-file pour les véhicules diplomatiques ou bien d’une protection particulière pour une exposition ou la prochaine représentation des ballets "Moïsseïev" et je ne sais quoi encore car ces communautés, étrangement, ne jouissent pas d’une oreille attentive du côté du Quai d’Orsay.

Les journées d’Eric sont ponctuées de ces évènements. Il n’ose se l’avouer mais il aime la fréquentation de ces lieux insolites, des réceptions d’ambassades, de spectacles et de dîners officiels.

Les journées de travail d’Eric répondent à un rituel bien ancré. Une fois la cérémonie du café du matin entre collègues laquelle n’a rien à envier à celle du thé au Pays du Soleil Levant, le jeune inspecteur s’attache à la lecture de la presse, l’indispensable et incontournable revue de presse. C’est une véritable mine d’information. Le Figaro étant assez avare des manifestations, quelle qu’en soit la nature, du P.C.F. ou des organisations et autres associations gravitant autour des pays de l’est, Eric puise dans "l’Humanité" – ce qui dénote un certain courage – ou dans "Libération" la matière de ces prochaines notes d’informations.

Cela signifie de longues soirées ternes en perspective, à la salle de la "Mutualité", le haut lieu de tous les rassemblements des partis ou syndicats de gauche, ou encore des manifestations en faveur de la libération de Sakharov ou de Léonid Plioutch, dissidents soviétiques internés ou placés en résidence surveillée, cette distinction n’appartient qu’au champ sémantique occidental car là-bas, le traitement est le même. Des heures entières à arpenter le pavé parisien, généralement de la Place de la Nation à la République, comptage des manifestants, personnalités présentes, textes des banderoles, slogans dont la teneur est souvent affligeante, et puis quand tout cela est fini, direction le bureau pour rédiger un rapport qui ne souffre aucun retard même pour le moindre évènement sans importance. S’il y avait eu une manifestation pour que les Ouzbeks puissent danser à Tachkent après minuit. Le travail aurait été le même. Peut-être que le comptage aurait été plus simple.

Le Ministère de l’Intérieur ne veut, à aucun prix, manquer ces évènements inoubliables. Par la suite, commence la guerre des chiffres. Il y a avait tant de manifestant selon la Police et généralement beaucoup plus selon les organisateurs. Débute alors une manipulation arithmétique dont la finalité n’a jamais été très claire.

Heureusement, ces Européens de l’Est savent recevoir, les cocktails de l’Ambassade de d’URSS sont très disputés, certains petits fours sont tellement exquis que certains convives n’hésitent pas à en remplir leurs sacs à main. En revanche, côté ambassade le l’Allemagne de l’est, c’est plutôt frugal, le buffet n’est jamais pris d’assaut. Pour ceux qui ne connaissent pas le Champagne est-allemand, ce n’est pas grave, vous pouvez rester dans l’ignorance.

Et puis, il y avait de grands moments, dont le sens échappe à toutes les analyses politiques de l’antagonisme des blocs.

Notamment, ce Nouvel An mémorable, qu’Eric a passé, dans un célèbre cabaret russe "Le Shéhérazade". Accompagné de ces hôtes de l’ambassade, le jeune inspecteur allait souvent y dîner aux sons des chansons du folklore russe ou tziganes. La langoureuse Natacha, aux yeux aussi noirs – otchi tchorniye - que profonds de la célèbre chanson distillait sa voie et son charme au rythme des coupes de Champagne. Natacha affectait de danser avec Eric. Peut-être n’était-elle pas insensible à ce beau garçon à la carrure athlétique. Il faisait partie du décor, se piquant parfois d’entonner quelques chansons russes apprises à l’Institut des Langues Orientales. Reconnaissez-vous les premières rimes des fameuses "Nuits de Moscou"

Il est revenu le temps du muguet Comme un vieil ami retrouvé Il est revenu flâner le long des quais Jusqu’au banc où je t’attendais Et j’ai vu refleurir L’éclat de ton sourire Aujourd’hui plus beau que jamais

Les violons et la vodka détendaient rapidement l’atmosphère en favorisant la convivialité.
Chapitre 4
Si l’on acceptait l’opiniâtreté au travail qu’Eric possédait, on lui reprochait aussi, une certaine insouciance. Le jeune homme jouissait de l’estime de ses supérieurs comme on dit dans le jargon policier, il était bien noté - autre formule purement administrative - Il était productif - alors-là, terme qui n’a pas un grand sens dans l’Administration. Il écoutait les conseils paternels que lui prodiguait son Commissaire, un homme affable (en un seul mot, voyons !). Eric fait partie de ce qu’on appelle des électrons libres. Il faut leur laisser une certaine latitude.

Toutefois, Eric menait grand train, oubliant qu’il avait perçu l’héritage de ses parents, l’Administration ainsi que certains "collègues" malveillants, ils sont légion, s’interrogeaient sur ses voyages pour des destinations lointaines, ses tenues vestimentaires soignées.

La D.S.T. n’aime pas les mers du Sud ni les Inspecteurs des R.G. Le travail de ces derniers est souvent une mine de renseignements, de bonne qualité, utiles à leurs investigations, mais enfin, ils marchent sur leurs plates-bandes et puis, vous avez entendu parler de guerre des polices, ce n’est pas de la fiction.

Fleur bleue, Eric, avait dû répondre à une convocation polie, rue des Saussaies, à proximité du Ministère de l’Intérieur. Il est reçu dans un bureau plutôt cossu d’un Haut Fonctionnaire. Ce charmant monsieur demande à Eric, pour quelle raison, il est allé à Berlin-Est lors de son dernier séjour à Berlin. Pour Eric, rien de plus banal, d’une part, les plus beaux musées se trouvent à l’Est et d’autre part, c’est une curiosité comme une autre. Aller à Berlin-Ouest sans faire un petit tour de l’autre côté du mur, ce serait semblable à un passage sur l’Ile St-Louis sans goûter un sorbet de "chez Bertillon". Ce haut fonctionnaire toujours aussi prévenant enveloppe Eric de conseils en l’accompagnant vers la sortie. Berlin fourmille de pièges en tous genres, c’est le point de friction entre l’est et l’ouest.

Beaucoup de bruit pour rien, surtout qu’Eric n’avait rien dissimulé de tout cela. Chaque policier des R.G. se doit de remplir une demande d’autorisation avant tout déplacement à l’étranger et, dans certains cas, il est tenu de faire un rapport sur ce voyage à son retour. Certains préfèrent sortir des sentiers battus.

Cet incident si incident il y a est vite oublié. Eric reprend son activité. S’il déteste les rencontres avec M. Wetzel, premier-secrétaire de l’Ambassade de la République Démocratique Allemande (RDA), il affectionne, en revanche les dîners avec M. Raeder, le chef des Services de Sécurité de ladite ambassade. Francophone et francophile, M. Raeder argumente prodigieusement les conversations sur la littérature comparée des deux pays. Après quelques verres, les conversations deviennent moins pompeuses, les confusions sur les théories marxistes apprises dans sa jeunesse tendent à l’embarrasser et enfin, il conclut toujours sur une bonne blague sur Erich Honecker (qui était le secrétaire-général du parti communiste est-allemand). S’ensuivent des échanges plus chaleureux et des confidences sur les tentatives de M. Raeder de s’encanailler dans les quartiers voisins de la Place Pigalle.

Bien sûr, Raeder a parfois essayé, de lui faire partager ses vues sur le Marxisme-léninisme, que l’on pourrait envisager une collaboration plus étroite. Eric le laissait parler prenant une expression vague et puis tout rentrait dans l’ordre, car en général, M. Wetzel débarquait vers la fin du dîner, interrompant subitement toute marque de sympathie de M. Raeder, produisant même l’effet prodigieux, de lui faire regagner la lucidité que l’alcool avait estompée. Le Wetzel, c’est mieux que l’alcootest.

Eric aime ce jeu qui consiste, à des conversations feutrées avec des diplomates et le lendemain à des rencontres avec des exilés de tout bois. Dieu sait qu’ils sont captivants, des personnages hauts en couleur, au passé tumultueux, comme Michel, cet aristocrate devenu portier d’un cabaret russe, le port altier, le smoking toujours impeccable d’un bout de l’année à l’autre, un beau visage éclairé par des yeux d’un bleu étincelant, de la profondeur de la steppe qu’ils ne reverront jamais. Ces yeux auraient pu vous glacer le sang si Michel n’offrait pas toujours un large sourire.

Le Shéhérazade est un cabaret "russe" qui n’existe malheureusement plus, il se trouvait dans le quartier Saint-Lazare à Paris, précisément rue de Liège. A l’époque de la guerre froide, c’était un endroit fort sympathique. Des numéros de danses tziganes conduites par des violons langoureux alternaient avec des chansons d’Europe de l’Est égrenées par la voix chaude de l’inoubliable et ravissante Natacha. Tout à coup, la lumière se tamisait, Natacha sortait des coulisses et entonnait toutes les romances tristes et envoutantes du folklore russe. "Kalinka" et "les Yeux noirs" faisaient frémir d’émotion l’auditoire. Pour certains, c’étaient les mélodies de leurs pays perdus, pour d’autres le lien nécessaire à rompre avec leur quotidien. En effet, la clientèle était très interlope. Nombreux étaient les diplomates roumains, bulgares ou russes qui venaient se détendre et s’enivrer. D’autres étaient des nostalgiques de leurs patries perdues, enfin le troisième groupe était composé de touristes ou de parisiens en quête d’exotisme. Il était très aisé de les distinguer. La simple observation de leurs vêtements nous renseignait sur la catégorie à laquelle ils appartenaient. Les tablées de costumes noirs surmontés d’un visage fermé appartenaient au premier groupe.

Toutefois, l’atmosphère se détendait à fur à mesure que les numéros de danseurs cosaques avec leurs sabres tournoyants ou de joueurs de balalaïka se produisaient. Mais cette détente était due principalement à la quantité de vodka qu’ingurgitaient des convives pour engloutir le caviar ou les chachliks.

Tout ce petit monde passait une soirée agréable, il n’était pas question que les gardes du corps n’usent de leurs revolvers.

"Za vaché zdrovié" - A votre santé ! - ( За ваше здорове !)
Chapitre 5
C’est en France que Johanna, apprend la construction du mur de Berlin, il parait de que ce matin d’août 1961, la police Populaire (les Vopos) s’est déployée sur "la frontière" de la zone soviétique, empêchant résolument la circulation entre les secteurs occidentaux et le secteur soviétique. Tout à coup pour elle ressurgit avec plus de violence, la rupture qui existe désormais entre le monde socialiste et le monde occidental. Les journaux affichent en première page, des policiers est-allemands, armés de mitraillettes, qui bloquent la porte de Brandebourg, placée désormais derrière des rouleaux de barbelés et des véhicules blindés. Johanna décide de rentrer, elle prend peur.

Professeur à l’Université de Dresde, Johanna fait de fréquents séjours à Paris. Elle a connu cette ville peu avant la guerre. C’était encore une enfant, au moins une adolescente. Jolie et gracile, elle fréquentait les militants communistes, parmi lesquels se trouvaient de nombreux Allemands en exil, chassés par les Nazis ou partis parce qu’ils avaient perdu leur emploi ou parce qu’ils commençaient à craindre les foudres du régime. Après guerre, puis en cette année 1961, elle revenait dans ce pays qu’elle avait aimé, dont elle parlait parfaitement la langue et où elle avait de nombreux amis. Tous étaient des professeurs, des universitaires aussi, généralement communistes, en particulier, elle aimait Jacques et Martine, enseignants à Saint-Denis, un des hauts lieux de la banlieue rouge. Cette ville est le tombeau des rois mais le berceau des communistes français.

Jacques et Martine avaient beaucoup d’affection pour Johanna, ils admirent leur collègue allemande. Elle n’était pas le portrait de ces femmes d’outre-Rhin, la génération baby-boom, les artisans du miracle économique de la République Fédérale Allemande. Non, c’était pour eux, la jeune femme discrète et affable venue de la première terre allemande où éclot la révolution Socialiste.

Martine et Jacques se passionnent pour leur collègue, elle est de toutes les réunions organisées dans les lycées ou bien par la mairie. La jeune allemande ne tarit pas d’éloges de sa patrie socialiste sous les acclamations des participants. Malgré son léger accent saxon presque imperceptible, Johanna répond aux questions pressantes de son auditoire, tous impatients de connaître la R.D.A. et qui sait, un jour, ou un grand soir, forger la République socialiste Française.

Johanna a trop souffert de la guerre, il y a aussi deux Allemagne dans son cœur, celle de la faim et du froid, les années de peur de la Police pourchassant les membres des organisations communistes, cette Allemagne qui lui a pris son frère, pour le recouvrir de sable sur une plage normande, L’Allemagne des bombes au phosphore qui éclairaient les nuits de leurs lueurs infernales et de leur vacarme. Cette nuit de février 1945, où sa ville, Dresde, avait disparu dans les flammes engloutissant sa mère, ses voisins, ses amis, où même l’eau de l’Elbe s’était transformée en une gigantesque fournaise ébouillantant ceux qui croyaient y trouver un refuse. Le fleuve s’était transformé en Styx, ce fleuve de l’enfer. Et puis, son père arrêté très tôt par les Nazis en raison de son appartenance au Parti Communiste.