Le Roman de Jacques Bonhomme, laboureur

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C’est ce nom que porte le héros du roman d’Émile Bodin, qui raconte la vie d’un paysan du Second Empire jusqu’au début du XXe siècle. La lecture est coulante et agréable, les décors du Pays gavache sont délicieux et les personnages qui utilisent les mots du patois local sont pittoresques. Le livre obtint le prix de l’Académie française en 1922.


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Date de parution 29 octobre 2013
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EAN13 9782365752169
Langue Français

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Émile Bodin
Le Roman de Jacques Bonhomme, laboureur
Préface
Quand je reçusLa Jolie Landed’Émile Bodin, je fus charmé tout de suite du ton de ce livre, de la langue claire, avec des locutions et des mots frais et étincelants qui évoquent le patois en sa délicieuse naïveté, sans nous donner la fatigue des romans où l’on fait parler aux personnages une langue hermétique.
Émile Bodin a le don du conteur. Sa plume alerte, s es phrases vont doucement à leur fin, bien enchantées sans qu’il y paraisse trop, et tout au travers d’un récit aimable, on voit se lever les paysages de la Lande, les silhouettes des bons Landous, des belles dônes, des drôles crédules et enthousiastes. La psychologie des héros se dégage de leurs gestes, le mot juste fixe une physionomie ; finalement, on sait le corps et on sait l’âme, on est pris dans quelque chose de fort et de doux, dans la poésie de la terre, dans les proverbes et les réflexions qui sortent, comme des fleurs, du bon sens et de la bonté du peuple. Plus tard, Bodin me dit qu’il avait fait l’histoire d’un paysan à travers le dix-neuvième siècle. Je lus le manuscrit, et je crus, je crois, bien entendu, toujours, qu’une pareille œuvre trouvera le cœur de la vieille race, des lecteurs amoureux de paysannerie, de finesse rustaude, de sentiments simples, un peu lyriques, un peu épiques, un peu anecdotiques, familiaux, nationaux, humains.
Les noms d’Erckmann-Chatrian viennent tout de suite à la pensée de celui qui lit Jacques Bonhomme.
Laboureur. Cet ouvrage est, en effet, la suite de l’Histoire d’un Paysan… Mais s’il y a similitude de bon cœur et d’amour pour le peuple entre les écrivains alsaciens et l’auteur girondin, il y a une grande différence dans la manière, et, ici, c’est la manière qui prime tout.
Vous vous souvenez de la splendide histoire alsacie nne se développant à travers la Grande Révolution ; pourquoi ne liriez-vous pas l’histoire du brave paysan Landous, qui va de l’Empire jusqu’à nos jours ? Outre que c’est, comme disaient nos pères - et ils n’avaient pas tort - une lecture instructive, c’est aussi une bien bonne, une bien honnête lecture, et amusante, gaie, frémissante de vie.
Je voudrais voir cette histoire dans toutes les bibliothèques populaires. Aujourd’hui qu’on trouve tant de philanthropes bizarres, rêvant de faire quelque chose pour le peuple, je crois pouvoir leur signaler comme une œuvre méritoire d’envoyer quelques exempl aires de Jacques Bonhomme dans chaque commune française… C’est de la bonne nourriture intellectuelle dont on sort rajeuni et fortifié… Les conscrits ne savent pas leur histoire de France ?... Si les casernes possédaient l’Histoire d’un Paysan, et Jacques Bonhomme laboureur, je vous assure que les petits soldats connaîtraient la Révolution française et la suite des grands événements politiques et économiques jusqu’à nos jours.
Un livre pour les familles, pour les veillées, un bon, un vrai ; la chose est assez ? rare pour qu’on la signale !...
J. H. ROSNY jeune.
Chapitre premier
Je m’appelle Jacques Bonhomme, pour vous servir, bo nnes gens. Ma famille est vieille comme le monde. C’est elle qui laboure la terre, sème le blé et fait pousser le pur froment à la sueur de son front. C’est elle qui fait le pain qui nourrit les hommes, le bon pain, blanc comme du lait, tendre comme les joues d’une jeune drôlesse de chez nous, le bon pain que mangent les bourgeois et les gens riches, tou s ceux qui ont les mains blanches et qui ne font rien, le bon pain chanté par ces paresseux qui font des vers et de la musique.
Je ne sors pas, moi, de la cuisse de Jupiter ; je ne descends point des Croisés, comme M. le baron de Jappeloup, mon ancien maître ; mais, depuis que le monde est monde et que la terre est terre, il y eut des laboureurs et des Jacques Bonhomme. J’ai été bien malheureux, j’ai mangé de la vache enragée, mais les anciens de mes anciens ont été encore plus malheureux que moi et c’est ce qui me console. Il y a bien longtemps, bien longtemps, les Landous crevaient de faim, mon défunt grand-père me l’a toujours dit. Et quand les pauvres bougres demandai ent du pain à leurs maîtres, les seigneurs de l’ancien temps, qui étaient méchants, leur riaient au nez et les appelaient Jacques Bonhomme, soi-disant pour se moquer d’eux. Alors, il paraît que les pauvres Landous se révoltèrent ; ils prirent des bâtons, des aiguillons, des fourches et des faux et montèrent au château pour demander la charité d’un morceau de pain ; mais le méchant seigneur se mit en colère, sans rime ni raison, monta à cheval avec ses soldats, tua, écorcha, pendit tout vifs les malheureux paysans pour leur faire passer le goût du pain. Ah ! le brigand ! Ah ! mes pauvres anciens !
Je suis bien vieux : j’ai cent ans passés et je vais bientôt mourir, pour sûr. Le chêne qu’on a planté dans la métairie de M. le baron de Jappeloup, quand je suis né, est toujours fort et vigoureux, lui. Il se dresse, fier comme un coq, se moque du vent de galerne et de l’orage. Il est droit comme un I. Moi, je suis tordu comme un pied de vigne et me voilà quasiment aussi vieux qu’Hérode. Bientôt, j’irai, tout fin droit, retrouver mes anciens et l’on me mussera dans un creux, chez les taupes. Mais je ne veux pas mourir sans avoir raconté ce que j’ai fait et vu de beau pendant cent ans.
Ah ! brenoncio de brenoncio ! Mon refils, ce feignant de Jean Bonhomme, trouvant la terre trop basse, ne fait rien. Il a les mains blanches comme une demoiselle. Il écrit, soi-disant, dans les journaux et les livres (un joli métier et qui doit rapporter plus d’honneur que de profit, m’est avis). Sa femme, la Valérie, est, bonnes gens, une madame qui lit des romans tous les jours que le bon Dieu fait et ne sort jamais qu’en robe de soie dans les rues du village. Quelle grande pitié ! Je veux que mes rejetons, les fils et les refils de ce grand gourmand de Jean Bon homme, connaissent mon histoire d’un boutà l’autre. Car j’ai été un homme vaillant et je vaux mais, à moi tout seul qu’ils ne vaudront jamais, eux tous, quand bien même ils seraient des millasses.
Et puis, bon sang de bon sang ! j’enrage quand cet imbécile de Jean Bonhomme me raconte que, dans les livres, les journaux et leurs feuilletons du diable, on ne parle que des nobles, des dames du grand monde ou des bourgeois et jamais du paysan, jamais du laboureur. Est-ce que, ma grand’foi de baptême, un bon paysan ne vaut pas un chétif monsieur ? Oui, j’enrage, c’est injuste. Il n’y a pas de plus bon métier que celui de laboureur. Croyez-vous donc, par hasard, qu’on soit une bête parce qu’on a des galoches, une blouse bleue, un bonnet nègre et qu’on ne sait ni lire, ni écrire ? Oui, mordious ! ça me fait mettre en colère et je viens de prendre un grand parti. Jean Bonhomme écrira mon histoire, lui qui est plus savant que no tre curé, et je lui baillerai cent pistoles pour en faire un gros livre qu’il enverra à tout le grand monde de la France. C’est égal, c’est bien cher, tout de même ! Ah ! mes pauvres écus !
Chapitre II
Je suis né au village de Jappeloup, paroisse de Saint-Savin-de-Blaye, pour les métives, en 1802. Vous voyez que ça n’est pas d’hier, bonnes gens, que je suis venu au monde, et il y a belle lurette que j’ai tombé mes dents de lait et les autres aussi. Mon pè re s’appelait Jacques Bonhomme comme votre serviteur ; mon grand-père s’appelait itou Jacques Bonhomme et ainsi de suite, comme ça, en remontant jusqu’à Mathusalem.
Je suis l’aîné d’une famille de douze drôles et dônes. Quand on se met à avoir des enfants, on ne s’arrête plus ; ça tombe sur le pauvre monde comme la grêle dans les vignes, la maladie sur les patates et les mouches dans la soupe. Notre curé a beau dire que le bon Dieu bénit les nombreuses familles, je ne l’ai jamais cru, bien qu’il soit savant comme un livre. Tout ça, voyez-vous, c’est de ~la viande à misère et à canon !
Mon père et ma mère (que le bon Dieu les voie dans son saint Paradis maintenant qu’ils sont morts et pourris dans leur creux) étaient métadiers chez M. le baron de Jappeloup père, celui qui est mort d’un coup de sang en 1848. Les Jacques Bonhomme sont res tés pendant plus de trois cents ans chez les barons de Jappeloup, comme ça peut se voir dans nos livres de comptes et les polices que les anciens m’ont laissés. C’est mes parchemins, à moi qui vous parle, mes titres de noblesse, comme disent les messieurs de la ville, et si jamais ce vaniteux de Jean Bonhomme avait honte de dire qu’il est fils et refils de métadiers, je le déshériterais de tout.
Ce que j’ai fait jusqu’à l’âge de six ans, je n’en sais rien de rien. Les drôles des pauvres n’ont pas d’histoire. Je ne m’en souviens pas ; mon père et ma mère ne me l’ont jamais raconté. Et puis, dame, avec la métairie à travailler et douze drôles à nourrir, les pauvres vieux avaient autre chose à faire qu’à nous regarder dans le blanc des yeux. De six à neuf ans, j’ai été aux champs, j’ai gardé les bœufs, les vaches et les ouailles avec mon grand chien de berger Labrit, fort comme un loup de Bédenac et méchant comme la gale.
Ce que je sais bien, par exemple, mes amis, c’est qu’on était très malheureux. On buvait, tout le temps, de l’eau et de la piquette à la saison. On mangeait des patates, des topinambours, des carottes et des raves. Lorsque, sur la table des vieux, on voyait du pain de fève, de blé d’Espagne, d’orge, d’avoine, de seigle et surtout de méture, c’était un festin pour nous autres et nos yeux s’ouvraient, coup sec, aussi grands que la porte d’un four.
Je n’ai jamais vu de pain blanc avant l’âge de huit ans. J’en vis, un jour, sur la table de M. le baro n de Jappeloup, à qui j’avais été porter un merle apprivé. Pour me remercier, notre maître me bailla un morceau de pain que je mangeai lentement, à petites goulées, comme du gâteau. C’était bien plus bon que le pain de méture. J’en conclus que le pain bla nc était réservé aux barons et le pain noir aux métadiers et aux valets.
Oui, quand j’étais petit drôle, je n’ai jamais mangé mon saoul, ni bu de vin. Du pain de blé, nous en goûtions une ou deux fois par an, quand l’année était bonne, qu’il y avait un peu de vin à vendre et que les veaux étaient chers.
Des fois aussi, notre père allait faire des charrois et porter des fagots de pinier à Montendre, à Saint-André-de-Cubzac, à Blaye ou à Bourg. Si la vente ét ait bonne et le bois cher il achetait, chez le boulanger de la ville, une petite miche de deux sou s pour ses drôles ; puis il faisait tête sur queue et s’en revenait, sans faire de dépense à l’auberge. N ous le savions. Le vieux, qui avait bon cœur, nous disait avant de partir : « Si vous êtes bien sages et bien vaillants, je vous porterai demain, de la ville, quelque chose de bon à manger ».
Le lendemain matin, nous l’attendions avec impatience ; nous galopions, dès soleil levé, sur le chemin, en haut de la côte, et nous regardions au l oin, entre les pinières, pendant de grandes heures d’horloge. Des fois, je grimpais sur un grand pinier pour voir plus loin. Enfin, un cri sortait de nos petites poitrines : « Le voilà ! Le voilà ! ».
S’il revenait avec sa charrette à moitié pleine, c’était mauvais signe, ça voulait dire qu’il n’y avait pas de miche et nous nous léchions les badigoinces, d’u n air triste, sans bouger ; les plus petits suçaient leur pouce, comme on fait à un sucre d’orge. Mais s i la charrette était vide, nous galopions à sa rencontre jusqu’à La Brochette, en criant comme des brûlés. Alors, notre père disait : « Té ! vous voilà les drôles. Avez-vous été bien sages, au moins ?
- Oui bien, papa !
- Vous n’avez pas fait bisquer la maman ?
- Oh ! non, papa ! »
Alors, notre père tirait gravement, de la poche de son grand gilet, la miche de deux sous qui avait une croûte dorée comme des louis d’or et qu’il avait bi en enveloppée dans son mouche-nez. Puis il la partageait lentement, avec son couteau, en douze po rtions égales que nous avalions d’un seul coup, comme les poules font d’un grain de blé, ou les chiens quand on leur baille une miette.
Au jour d’aneut, tous les laboureurs, même les plus pauvres de la paroisse, mangent du pain blanc et les drôles des métadiers itou. Ah ! les drôles d’à présent sont bien heureux, allez, bonnes gens. Quand je songe à mon jeune temps et à toutes ces misères, des larmes sortent de mes yeux.
En 1808, j’avais six ans ; j’étais grand et fort po ur mon âge. Un matin, notre voisin, Justin Pastoureau, dit Jambe-de-Bois, entra chez nous en d isant : « Petit, j’avons déclaré la guerreà l’Espagne, je t’emmène à Cavignac voir passer les soldats de l’Empéreur ».
Je n’avais jamais vu de soldats, encore moins l’Empéreur, le vieux Napoléon. Je suivis donc, avec un grand plaisir, mon ami Justin Pastoureau que tout le monde, dans la paroisse, appelait Jambe-de-Bois parce qu’il avait perdu une jambe à la bataille.
Malgré sa jambe de bois, mon ami Justin Pastoureau, qui était, pour tout le village, une manière de grand homme, marchait vite. Je le suivais avec peine. Je remarquai qu’il avait mis son bel uniforme de sergent et son grand bonnet à poil que je voyais po ur la première fois de ma vie. En route, Jambe-de-Bois criait : « Vive le Petit Caporal ! » et chantait une chanson qui me faisait bien peur. Il m’exp1iqua que cette chanson s’appelait La Marseillaise, que, quand les soldats républicains la chantaient, les rois
et leurs soldats fuyaient comme des lièvres.
Je lui demandai ce que c’était que le Petit Caporal ; il me répondit : « C’est l’Empéreur ». Je lui redemandai après ce que c’était que l’Empéreur ; il me répondit que l’Empéreur ou le Petit Caporal, c’était la même chose, quasiment comme qui dirait bonnet blanc et blanc bonnet. Je ne compris pas bien ce qu’il voulait dire.
Puis, après, j’ai souvenance qu’il cria très fort, en lançant en l’air son grand bonnet à poil, si tellement fort que j’avais envie de me sauver dans les pinières : « Vive la République ! » Je pris mon courage à deux mains et je lui dis : « Quoi que c’est, Jambe-de-Bois, que cette République ?
- Mon pauvre Jacques Bonhomme, tu ne seras jamais soldat ; t’es trop bête, petit. La République ou l’Empéreur, c’est la même chose ».
Je ne comprenais plus rien du tout, mais je fis semblant de comprendre pour ne pas passer tout à fait pour un âne ; et puis, Jambe-de-Bois me semblait si beau et si brave que j ‘aurais bien voulu être soldat, moi aussi. Bientôt mon ami jura et dit : « Canailles d’Espagnols, va ! Crapules ! Brigands ! » Je me souviens que je lui demandai pourquoi les Espagnols étaient des canailles et ce qu’ils avaient fait à l’Empéreur, au Petit Caporal, à la République et à la Marseillaise.
« Ce qu’ils Lui ont fait… Ce qu’ils Lui… C’est des canailles que je te dis, des chétifs et des scélérats. Heureusement que l’Empéreur va leur flanquer une rabâtée ; il va tous les tuer et puis, après, il fera une République. Ah ! les salauds qui ne mangent que des oignons crus, des cornichons et des piments! Ça les apprendra à se révolter contre l’Empéreur ! »
Enfin, nous voilà à Cavignac. C’était temps, je n’en pouvais plus. Je n’avais plus que la buffe et j’étais bien fatigué. Je m’assis par terre, sur un pilot de cailloux. Il y avait beaucoup de monde. On aurait dit la frairie. Les paysans étaient venus, pour voir les soldats, de toutes les paroisses du canton. Il y avait surtout beaucoup de femmes et de jeunesses, car on sait que cette engeance est bien curieuse ; ça veut toujours tout voir sans rien payer. Mon ami Ja mbe-de-Bois redressait sa haute taille. Tous les Landous le regardaient et l’admiraient. Beaucoup, qui n’avaient jamais vu de soldats, le prenaient pour un colonel ou un général en permission à Cavignac.
J’étais fier de le connaître. Je ne me sentais plus fatigué du tout. Je me relevai et j’allai retrouver mon ami Jambe-de-Bois. J’aurais bien voulu qu’on me prît pour son fils.
Bientôt, en regardant à mes pieds, je vis qu’il y avait de gros cailloux carrés enfoncés dans la route. Ça m’étonna et j’interrogeai Jambe-de-Bois qui me dit : « Mon ami, c’est pas des cailloux, c’est des pavés. L’Empéreur a commandé à ses cantonniers de les mettre là pour faire passer ses canons et ses soldats. Si la route n’était pas pavée, son armée ne pourrait pas passer : ça ferait des creux et puis de la fagne, on s’enfoncerait jusqu’au cou ».
Tout à coup, les paysans crièrent : « Les voilà ! Les voilà ! » En effet, c’étaient Eux, bonnes gens.
J’ouvris les yeux pour Les voir défiler et surtout pour voir passer l’Empéreur. Mon ami m’avait dit : « Je le connais, va. J’ai mangé la soupe et fait so uvent godaille avec lui en Italie ; ne crains rien, je te le ferai voir, petit ».
Mon cœur battait bien fort ; je tremblais comme la feuille. Enfin, ils arrivèrent. Bon Dieu, y en avait-
il ! Pendant cinq heures d’horloge, ils passèrent, les uns à cheval, d’autres à pied, d’autres sur des canons. Plus il en passait, plus il en arrivait. Ils étaient tous plus beaux et plus grands les uns qu e les autres. Coiffés de bonnets à poil, comme mon ami Jambe-de-B ois, ils avaient l’air terrible et méchant. J’avais une grande peur. J’aurais bien voulu m’ensauver dans les pinières, mais mon ami tenait ma main dans la sienne ; je restai donc à ma place par force. Il y en avait qui étaient grimpés sur de grands chevaux, qui avaient un grand sabre, de beaux costumes bien plus beaux que celui de Jambe-de-Bois. « C’est des généraux, petit ! » Puis un grand vint, une manière de géant avec un grand chapeau à plumes et une pipe à la goule qui fumait comme une cheminée.
« Ce n’est pas Lui, c’est un maréchal, petit ! »
Maintenant, c’était la cavalerie qui défilait au pas. Tous ces soldats, plus nombreux que les piniers de nos landes, passaient avec un bruit d’enfer. Ça faisait, sur les pavés de la route : « Poum ! Poum ! Poum ! Patapoum ! Patapoum ! »
Je n’avais plus peur. Tout à coup, plus de soldats ; un petit mitan où il n’y avait rien du tout. Puis, j’aperçus un petit homme rasé comme notre curé, qui s’avançait tout seul, sur un grand cheval blanc :
« C’est Lui !... Lui !... Lui !... »
Ah ! brenoncio ! que je me disais en moi-même : ce gros petit homme mal habillé, avec un pantalon blanc, une grande redingote grise et un chapeau à d eux cornes, ce serait… Non, c’est pas Dieu possible !... Mais j’entendis tout à coup mon ami Jambe-de-Bois qui gueulait comme un perdu : « Vive la République ! Vive l’Empéreur ! »
Alors tous les paysans poussèrent le même cri à leu r tour ; je criai, moi itou, pour faire comme les autres. Ce qui se passa après, je ne l’oublierai jamais, quand bien même je vivrais mille ans.
L’Empéreur - car c’était bien lui - fit un saut sur son cheval blanc et le poussa sur nous autres. Je crus qu’il allait nous écraser et je fermai les yeux. Quelques secondes se passèrent ; voyant que je n’étais pas mort, je les rouvris. L’Empéreur était devant moi, à me toucher. Il était pâle ; ses yeux brillaient comme des tisons. Il avait l’air très en colère : « Quel est celui qui a crié Vive la République le premier ?
- C’est moi, mon général ! J’ai crié comme ça : Vive la République ! Vive l’Empéreur !
- Qui es-tu, toi qui portes l’uniforme de ma garde et les galons de sergent ?
- Justin Pastoureau, dit Jambe-de-Bois, pour vous s ervir, mon Empéreur. Trente-huit ans, vingt campagnes et huit blessures. Valmy, Jemmapes, Wattignies, Fleurus, Arcole, Rivoli, Les Pyramides,
Marengo, Austerlitz. Puis réformé, parce que, le soir d’Austerlitz, je n’avais plus qu’une jambe.
- Comment se fait-il que tu n’aies pas la croix ?
- On m’a-t-oublié, mon général.
- Combien de pension ?
- On m’a-t-oublié, mon général.