Les combats indépendantistes des caucasiens entre URSS et puissances occidentales

Les combats indépendantistes des caucasiens entre URSS et puissances occidentales

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L'auteur retrace l'histoire des émigrés caucasiens entre 1921 et 1945 et les péripéties de la lutte qu'ils menèrent pour la liberté de leur patrie et la subversion du régime bolchevik. Dans ce monde d'intrigues et d'aventures, nous rencontrons des personnages hauts en couleurs dont la destinée mouvementée reflète l'histoire tragique du Caucase au XXe siècle.

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Ajouté le 01 septembre 2009
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EAN13 9782296233034
Langue Français
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Je dédie ce livre à ma femme Françoise sans laquelle il n’aurait pas vu le jour

Nos remerciements vont à ceux qui ont bien voulu nous aider dans nos recherches. Nous voulons aussi remercier les descendants des émigrés caucasiens et les chercheurs occidentaux qui ont eu la gentillesse de nous accorder la possibilité de consulter leurs archives privées, notamment Nino Badoual-Keresselidzé (Aix-en-Provence), Marianne Bammate (Paris), François Guillaumat (Paris), Mikheïl Kavtaradzé (Paris), Theona Kedia (Paris), Nano et Thamara Kvinitadzé (Chatou, Colomars), Dietlinde Hoffmann (Ebringen) et Patrik von zur Mühlen (Bonn). Nous sommes également reconnaissant au professeur Hiroaki Kuromiya, au professeur Jeffrey Burds, à Camille Floriot et à Beatrice Penati, pour la communication de précieux documents d’archives autrement inaccessibles pour nous.

Prologue. La période de la guerre et des indépendances (1918-1921) : des expériences divergentes Pour mieux comprendre les priorités et les motivations des émigrés caucasiens à partir de 1921, il est nécessaire de revenir brièvement sur l’histoire du Caucase en 1918-21, car la majorité des dirigeants de l’émigration étaient au pouvoir ou jouaient un rôle important pendant cette période de l’existence indépendante des républiques caucasiennes. Cette rapide rétrospective nous permettra d’expliquer la genèse des différentes visions géopolitiques des acteurs caucasiens en faisant apparaître les spécificités des expériences historiques vécues par chaque peuple du Caucase. A la fin du XIXe siècle, sous l’influence du mouvement révolutionnaire qui se développait rapidement dans l’Empire russe, des partis politiques commencèrent à se former dans le Caucase. Ils exprimaient les aspirations sociales et nationales des Caucasiens. Le Caucase devint très vite l’un des centres du mouvement révolutionnaire de la Russie impériale. Vers 1894, un groupe d’intellectuels géorgiens membres du parti socialdémocrate russe réussit à créer une assez puissante filiale de ce parti en Géorgie. Bien que les sociaux-démocrates géorgiens eussent été membres du parti socialdémocrate russe, ils avaient toute liberté d’action dans leur pays et en fait dans tout le Caucase car le Comité social-démocrate de la région caucasienne était dans leurs mains. Les sociaux-démocrates géorgiens se donnaient comme priorité de faire tomber l’autocratie en Russie, de créer une république russe démocratique et de mettre en œuvre une réforme agraire. Dès le début Noé Jordania, Isidoré Ramichvili, Evgueni Gueguetchkori, Akaki Tchenkeli, Irakli Tseretheli et Nikoloz Tchkheidzé, les chefs des sociaux-démocrates géorgiens, avaient joué un rôle considérable dans le mouvement social-démocrate russe. Les sociaux-démocrates géorgiens ne furent pas seulement députés, mais ils dirigèrent les fractions sociale-démocrates dans les quatre Doumas1. On peut mesurer l’influence politique des sociaux-démocrates géorgiens par le fait qu’en 1905, effrayé par les massacres entre les Azerbaïdjanais (alors appelés les Tatars du Caucase) et les Arméniens à Bakou (provoqués comme nous le savons par les agents tsaristes), Vorontsov-Dachkov, vice-roi du Caucase, connu pour ses sentiments arménophiles, dut inviter I. Ramichvili,
Voici leurs noms : à la première Douma N. Jordania et I. Ramichvili, à la deuxième Douma I. Tsérétheli et A. Djaparidzé, à la troisième Douma N. Tchkheidzé et E. Gueguetchkori, à la quatrième Douma N. Tchkheidzé et A. Tchenkeli. Voir : A. Tchenkeli, Mémorandum sur le problème géorgien, février 1934, pp. 15-21. Archives personnelles de l’auteur. .
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l’un des chefs des sociaux-démocrates géorgiens, et lui remettre des armes pour empêcher que ces événements ne se reproduisent à Tiflis2 (Tbilissi, après la déclaration de l’indépendance de la Géorgie). En 1917, N. Tchkheïdzé et I. Tseretheli furent élus chefs du Soviet de Petrograd. Jusqu'en 1918, ces sociaux-démocrates géorgiens parfaitement intégrés au parti social-démocrate russe n’envisagèrent pas de revendiquer l’indépendance, bien que selon le témoignage de A. Tchenkeli « …les interventions répétées en faveur des peuples de Finlande, de Pologne, de l’Ukraine, du Caucase et du Turkestan, devinrent comme une tradition pour les Géorgiens élus à la Douma »3. Les dirigeants sociaux-démocrates géorgiens estimaient que le long chemin vers l’indépendance passait par la démocratisation progressive de la Russie. Cette domination des idées socialistes en Géorgie, pays purement agricole, s’explique en partie par la décadence de la noblesse géorgienne et surtout l’absence presque totale d’une bourgeoisie nationale. A Tiflis, centre administratif du Caucase et siège du vice-roi russe, les commerçants et les usuriers étaient surtout des Arméniens. Considérés comme le peuple le plus fiable à l’égard de l’empire par rapport aux autres Caucasiens, ils étaient, comme d’habitude, privilégiés par l’administration impériale ce qui suscitait l’animosité des Géorgiens et rendait les slogans socialistes plus attractifs4. Par ailleurs l’abolition du servage n’avait pas été menée à terme en Géorgie, et de nombreux paysans restaient sous la dépendance des grands propriétaires ; d’autres, devenus travailleurs saisonniers, allaient dans les villes et dans les ports de Batoumi, Poti et Soukhoumi, d’où ils rentraient au village avec de nouvelles idées révolutionnaires5. Cependant à la veille et pendant la révolution russe de 1905, d’autres partis politiques apparurent en Géorgie, dont les revendications n’étaient pas seulement sociales mais aussi nationales. Vers 1904 le parti socialistefédéraliste révolutionnaire fut créé par un certain nombre d’intellectuels géorgiens. Ce parti se fixait pour but de transformer l’Empire russe en fédération où la Géorgie devait posséder un statut d’autonomie. En 1903 l’idéologue de ce parti Artchil Djordjadzé créa à Paris un journal La Géorgie paraissant jusqu’en 1905 en géorgien et en français. Ce journal était secrètement

Ibidem, p. 17. Ibidem, p. 20. 4 R. G. Suny, The Making of the Georgian Nation, Bloomington and Indianapolis, Indiana University Press, 1994, pp. 113-121. 5 Ibidem, p. 16.
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acheminé en Géorgie6. En 1904-05, pendant la guerre russo-japonaise, à l’initiative de Georges (Guiorgui) Dekanozichvili, l’un des chefs des socialistesfédéralistes, les Géorgiens nouèrent des liens avec le service secret japonais. Les Japonais acceptèrent de financer l’activité des insurgés : des armes achetées en Europe avec l’aide financière japonaise furent introduites clandestinement en Géorgie, où, selon le témoignage de l’un des activistes du parti, « elles jouèrent un rôle notable dans les révoltes de 1905 », lors de la première révolution russe7. Le programme du parti national-démocrate était encore plus radical. Il fut élaboré en 1906 par le prince Ilya Tchavtchavadzé, l’un des leaders les plus connus du mouvement géorgien de libération nationale, à la suite du manifeste d’octobre 1905 par lequel le tsar promettait à ses sujets les libertés fondamentales. A la différence des sociaux-fédéralistes qui tentaient de réconcilier les questions sociales et nationales, Tchavtchavdzé donnait la priorité au problème national. Cependant, à cause des persécutions policières (Tchavtchavadzé lui-même fut assassiné en 1907 par les marxistes locaux qui redoutaient l’influence de ses idées sur le peuple géorgien), le parti nationaldémocrate ne put s’organiser qu’en juin 1917, en unissant tous les groupements existants des nationalistes géorgiens sous la présidence de Spiridon Kedia. Le noyau du parti fut formé autour du groupe qui de 1912 à 1914 éditait à Tiflis la revue Le Rocher (kldé). Tout en condamnant l’activité révolutionnaire des sociaux-démocrates, les futurs nationaux-démocrates, où dominaient les représentants de la noblesse géorgienne et de l’intelligentsia issue de cette noblesse, avaient adopté le programme suivant : 1) Restauration du statut politique de la Géorgie conformément au traité russo-géorgien de 1783, qui prévoyait l’existence d’un Etat géorgien souverain, bien que placé sous la protection politique de la Russie ; 2) un Etat géorgien démocratique ; 3) garanties des droits constitutionnels des citoyens ; 4) inviolabilité de la propriété privée8. Cependant les sociaux-démocrates géorgiens étaient les mieux implantés au sein de la population. Bien que les trois partis eussent participé aux élections à la Douma, c’étaient les sociaux-démocrates qui remportaient toujours la

Le Parti socialiste-fédéraliste de Géorgie, Bibliothèque de documentation internationale contemporaine (BDIC, Nanterre), microfilms des archives du gouvernement géorgien, mfm 881, bobine 191. 7 G. Keresselidzé, Lettre à Monsieur le Directeur du ministère des Affaires étrangères de la RFA, 25. 3. 1958, p. 1. Archives familiales de N. Badual-Keresselidzé (Aix-en-Provence) communiquées à l’auteur. 8 Le Parti national-démocrate de Géorgie, BDIC, microfilms des archives du gouvernement géorgien, mfm 881, bobine 191.

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majorité écrasante des sièges de députés. Les sociaux-fédéralistes arrivèrent à avoir un député dans la première et la quatrième Douma9. A la différence des Géorgiens qui commençaient tout juste à évoquer la question nationale à la veille de la première révolution russe, les Arméniens formulaient des revendications nationales depuis la fin du XIXe siècle. La plus grande partie de l’Arménie historique se trouvait dans l’Empire ottoman et la population de l’Arménie caucasienne se montrait sensible aux positions plus radicales de ce qui allait devenir le parti hégémonique, la Fédération révolutionnaire arménienne « Dachnaktsoutioun » proche, par son programme, du parti S.R. Fondé en 1890 à Tiflis, ce parti s'était fixé pour but la lutte par les armes pour une plus grande autonomie des provinces (vilayet) arméniennes de l'Empire ottoman. Au début le « Dachnaktsoutioun » s’abstint de tout activité antirusse. Cependant plus tard, pendant la première révolution russe et surtout après les massacres arméno-azerbaïdjanais provoqués par le gouvernement impérial, les dachnaks ajoutèrent à leur plateforme la lutte contre l'autocratie et eurent recours à la terreur contre les fonctionnaires de l’empire jugés responsables de la persécution des Arméniens10. Parmi les Azerbaïdjanais, le parti démocratique « Moussavat » (« L’Egalité ») était le plus populaire. Créée vers 1912, cette organisation politique clandestine ne fut légalisée qu’en 1917. Son programme avait beaucoup évolué car son objectif initial était d’obtenir pour les musulmans de l’Empire des Romanov les mêmes droits que les Russes, ainsi que d’unir et de libérer tous les peuples musulmans de Russie indépendamment de leur nationalité. Ces sentiments de solidarité musulmane furent renforcés par la première guerre balkanique. Cependant à partir de 1913, quand Memed Emin Rassoul-Zadé devint le leader de cette organisation, l’idéologie du « Moussavat » évolua vers le nationalisme azerbaïdjanais et les idées socialistes. Après la révolution de février 1917, Rassoul-Zadé combattit le panislamisme en préconisant l’autonomie territoriale pour l’Azerbaïdjan. Il s’était rallié à l’idée d’une nation azerbaïdjanaise, même si au début il n’employait pas ce terme. Il voulait créer une République russe fédérée, avec

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Le Parti socialiste-fédéraliste de Géorgie. R. G. Hovannisian, Armenia on the Road to Independence 1918, Berkeley and Los Angeles, University of California Press, 1967, pp. 16-23.

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une large autonomie religieuse et territoriale11. Après le coup d’Etat bolchevik, il revendiqua l’indépendance complète pour l’Azerbaïdjan12. Et à l’été 1918, quand les troupes ottomanes occupèrent l’Azerbaïdjan avec l’ambition de créer le Grand Touran, les Jeunes-Turcs trouvèrent l’idéologie moussavatiste incompatible avec celle du panturquisme. Rassoul-Zadé, comme d’autres dirigeants du parti considérés par les Turcs comme très à gauche et indépendantistes, furent même expulsés d’Azerbaïdjan vers la Turquie13. A cette époque, en effet, les Turcs se sentaient plus à l’aise avec le parti conservateur panislamiste « Ittihad » (l’« Union »). Créé en septembre 1917, l’« Ittihad », qui fondait son idéologie uniquement sur la Charia et la Oumma, préconisait initialement une orientation prorusse et l’alliance la plus étroite avec tous les peuples musulmans de l’ancien empire des Romanov. Ce parti était fondamentalement hostile à l’idée de nation et par conséquent à tout ce qui ressemblait à de l’« azerbaïdjanisme » et même du « turquisme ». Cependant au printemps 1918, encouragés par l’avance des Turcs dans le Caucase, les ittihadistes changèrent d’orientation, préférant appeler au ralliement des musulmans du Caucase à l’Empire ottoman14. Quant aux Montagnards du Caucase du Nord, ils n’avaient eu aucun parti politique jusqu'à la révolution de 1917, ni d’ailleurs pendant leur indépendance de courte durée en 1918-20. Cependant, l’intelligentsia montagnarde avait une certaine activité politique. Conscients que la diversité ethnique était l’obstacle majeur à la création d’un Etat nord-caucasien indépendant, ces intellectuels tentaient de développer chez les Montagnards un sentiment de solidarité régionale15.

Lors du congrès des musulmans de Russie du 1er au 11 mai 1917, M. E. Rassoul-Zadé et A. M. Toptchibachy, les représentants de l’Azerbaïdjan, préconisèrent la création d’une République russe fédérée, dans laquelle les entités où les peuples musulmans étaient majoritaires bénéficieraient d’une large autonomie territoriale tandis que les peuples musulmans dispersés devaient jouir d’une autonomie culturelle. Voir : A. M. Toptchibachy, Les congrès musulmans de Russie, pp. 33-34. Archives personnelles de l’auteur. 12 T. wi tochowski, Russian Azerbaijan 1905-1920; The Shaping of National Identity in a Muslim Community, Cambridge, London, New York, New Rochelle, Melbourne, Sydney, Cambridge University Press, 1985, pp. 73-104. 13 T. wi tochowski, Russian Azerbaijan 1905-1920; The Shaping of National Identity in a Muslim Community, pp. 129-135. 14 Ibidem, p. 88, 122-123. 15 B. Baïtougan, « “Kristalizacija” gorskogo osvoboditelnogo dviženija. Razmyšlenija B. Baïtugana ob istorii musulman Severnogo Kavkaza i Dagestana » [« La “cristallisation” du mouvement de libération des Montagnards. Réflexions de B. Baïtougan sur l’histoire des musulmans du Caucase du Nord et du Daghestan » ], éd. par S. M. Iskhakov, Voprosy istorii, Moscou, 2001, n° 5, pp. 3-31.

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Le début de la Première guerre mondiale suscita des réactions variées chez les peuples caucasiens. Les Arméniens saluèrent le déclenchement des hostilités, aspirant, en cas de victoire de l’Entente, à rattacher l’Arménie turque à celle du Caucase. En plus des soldats régulièrement mobilisés, comme chez leurs voisins géorgiens, dans l'armée russe, les Arméniens formèrent également des petits détachements de volontaires au sein de l’armée russe, appelant les Arméniens de Turquie à se soulever contre l’autorité du sultan. Cette politique, déconseillée par les élites arméniennes de l'Empire ottoman, comme par les sociaux-démocrates géorgiens, conduisit aux massacres de 1915 et à l’expulsion en masse des Arméniens de la Turquie. Notons que, même dans les régions arméniennes de l’Empire ottoman occupées par les troupes russes et vidées de leur population, le gouvernement tsariste envisageait d'installer non seulement des Arméniens rescapés mais surtout des cosaques russes. Saint-Pétersbourg envisageait même de créer une armée cosaque au-delà de l’Euphrate. En même temps, le commandement russe supprima les unités de volontaires arméniens en les incorporant dans les divisions impériales sous le ferme contrôle des officiers russes. Le gouvernement tsariste ne se privera pas de lancer une politique de génocide à l’égard des populations géorgiennes musulmanes qu’il ne jugeait pas fiables. Ainsi en 1915 les troupes russes massacrèrent en masse les Lazes et les Adjars de la région de Batoumi, prétextant aussi leur soulèvement contre le pouvoir impérial. Sur les 52 000 habitants de la vallée du Tchorotkhi seuls 7 000 survécurent au massacre organisé par les troupes du général Liakhov. C’est seulement le mécontentement grandissant des musulmans du Caucase qui força les Russes à mettre fin aux répressions et, finalement, épargna aux Caucasiens musulmans des territoires occupés par l’armée russe le sort des Arméniens de la Turquie16. L’union sacrée du début ne dura guère parmi les autres peuples du Caucase. 170 000 Géorgiens furent appelés et envoyés en masse par le gouvernement tsariste sur le front occidental et non sur le front caucasien, ce qui prouve que les autorités russes se méfiaient d’eux. Les sociaux-démocrates géorgiens nourrissaient l’espoir qu’après la fin de la guerre le gouvernement central russe serait bien obligé d’accepter des réformes et de libéraliser le système politique de l’empire. Cependant, après les défaites militaires russes, certains chefs des socialistes géorgiens acceptèrent même de nouer des contacts avec les Géorgiens de l’autre côté du front. En effet, tout comme les pays de l’Entente jouaient la carte des nationalités contre les puissances centrales, l’Allemagne et ses alliées s’efforçaient d’affaiblir l’Empire russe en encourageant les allogènes.
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T. wi tochowski, Russian Azerbaijan 1905-1920; The Shaping of National Identity in a Muslim Community, pp. 79, 81-82.

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Ainsi, tout de suite après le début de la Première guerre mondiale en 1914, un Comité de l’indépendance de la Géorgie fut créé à Berlin, à l’initiative des Géorgiens proches des nationaux-démocrates, qui avaient le soutien des autorités du Reich. En 1915, une Légion géorgienne fut formée sous l’égide de l’armée allemande en Turquie, composée de Géorgiens et de Nord-Caucasiens musulmans locaux, ainsi que de Géorgiens recrutés dans les camps des prisonniers de guerre en Allemagne17. La même année, les nationauxdémocrates arrivèrent même à créer une filiale clandestine du Comité de l’indépendance en Géorgie18. A l’été 1916, lors d’une rencontre secrète en Géorgie avec le prince Georges (Guiorgui) Matchabeli, l’un des fondateurs du Comité de l’indépendance, Jordania, le chef des sociaux-démocrates géorgiens, déclara que bien qu’il fût persuadé de la victoire des alliés, l’activité du Comité pouvait s’avérer utile pour la cause géorgienne19. L’attitude des musulmans du Caucase à l’égard de la guerre était encore plus négative. Les Azerbaïdjanais soupçonnés de sympathies pro-turques étaient, comme la plupart des musulmans de l'Empire tsariste, dispensés du service militaire. La fameuse « division sauvage », composée des Montagnards du Caucase du Nord, fut aussi envoyée sur le front occidental. Ces mesures de précaution furent jugées nécessaires car l’armée ottomane comptait de nombreux Montagnards ou des descendants des Nord-Caucasiens exilés de leur patrie au XIXe siècle à la suite des guerres russo-caucasiennes. Ils étaient considérés comme les meilleurs guerriers de l’Empire turc. On pouvait trouver un grand nombre de ces Nord-Caucasiens même parmi les officiers supérieurs et les généraux de l’armée ottomane. Le 22 mars 1917 l’OZAKOM ou Comité spécial transcaucasien présidé par le cadet russe B. Kharlamov fut créé par le gouvernement provisoire comme administration civile du Caucase du Sud. En même temps A. Tchenkeli, l’un des dirigeants des sociaux-démocrates géorgiens, ancien député de la quatrième Douma et membre du Soviet de Petrograd, fut inclus dans l’OZAKOM comme commissaire du Soviet dans le Caucase et sur le front turc. Grâce aux efforts de Tchenkeli, qui représentait à l’OZAKOM les organisations révolutionnaires, la

W. Bihl, Die Kaukasus-Politik der Mittelmächte. Ihre Basis in der Orient-Politik und ihre Aktionen 1914-1917, Wien, Köln, Graz, Hermann Böhlaus Nachf, 1975, Teil I, pp. 56-82. 18 D. Vatchnadzé, « samšoblos samsahurši. (mogonebani) » [« Au service de la patrie. (Mémoires) « ], I partie, iveria. erovnul-demokratiuli partiis perioduli gamocema [Iveria. Edition périodique en langue géorgienne], Paris, 1990, n°35, p. 67. (En géorgien). 19 R. Gabachvili, rats mahsovs [Mes souvenirs], Munich, éditions A. Metreveli, 1959, pp. 125127. (En géorgien) ; Cf. W. Bihl, Die Kaukasus-Politik der Mittelmächte. Ihre Basis in der Orient-Politik und ihre Aktionen 1914-1917, p. 72.

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collaboration entre celles-ci et la nouvelle administration fut harmonieuse20. L’OZAKOM parvint à maintenir l’ordre en Transcaucasie avec plus de succès, au moins dans un premier temps, que le gouvernement provisoire en Russie. Cependant la propagande subversive des Bolcheviks se répandait parmi les troupes russes du front caucasien, sapant la discipline. Le coup d’Etat bolchevique d’octobre 1917 fut perçu en Transcaucasie comme une catastrophe. Les chefs de tous les partis caucasiens le condamnèrent et exprimèrent leur soutien au gouvernement provisoire. Le 15 octobre, un jour après les élections à la Diète de Transcaucasie, l’OZAKOM démissionna et, le 24 octobre, un Commissariat de Transcaucasie fut créé, qui devait diriger la région jusqu'à la restauration du gouvernement légitime à Petrograd et les élections à la Douma de Russie. Le président du Commissariat qui détenait en même temps le portefeuille du ministre des Affaires étrangères était le socialdémocrate géorgien Evgueni Gueguetchkori21. Les dirigeants géorgiens, arméniens et azerbaïdjanais parvinrent à conserver l’unité du Caucase du Sud pendant une année après la chute du tsarisme. Mais cette unité laborieusement maintenue ne résista pas aux bouleversements qui eurent lieu à la fin de la guerre. Après la dissolution de l'Assemblée constituante en janvier 1918 par Lénine, les députés élus de Transcaucasie constituèrent un parlement local, le Seïm (ou Diète). Au printemps 1918, profitant de la décomposition de l’armée russe, les Turcs lancèrent une nouvelle attaque sur le front caucasien. Le gouvernement de la Transcaucasie qui se considérait encore comme faisant partie de la Russie, refusa de participer à la conférence de BrestLitovsk, où, le 3 mars, les Bolcheviks cédèrent aux Turcs les provinces de Kars, d’Ardahan et de Batoumi. Les troupes turques en profitèrent pour infliger une défaite aux faibles unités militaires arméno-géorgiennes. La question de l’attitude à adopter face à la Turquie suscita de vives tensions au sein du Commissariat de Transcaucasie et du Seïm. En effet, les musulmans du Caucase exprimaient ouvertement leur sympathie à l’égard de l’Empire ottoman. Le 11 mai, les dirigeants de l’Union des Montagnards du Daghestan et du Caucase du Nord proclamèrent leur indépendance de la Russie en appelant les Turcs à les aider à libérer des Bolcheviks le Caucase du Nord. Les chefs des moussavatistes azerbaïdjanais qui se trouvaient dans la ville de Gandja comptaient aussi sur l’aide militaire turque pour libérer Bakou des Bolcheviks qui, en mars 1918, avaient instauré une Commune dans cette ville de principale concentration ouvrière du Caucase.
G. I. Ouratadzé, Obrazovanie i kosolidacija Gruzinskoj Demokrati eskoj Respubliki [Création et consolidation de la République Démocratique Géorgienne], Institut d’études sur l’URSS, Munich, 1956, pp. 20-21. 21 Ibidem, p. 24.
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Conscients de l’impossibilité, dans ces conditions, de garder l’unité de la Transcaucasie, les sociaux-démocrates géorgiens préférèrent s’adresser à Berlin, invitant des troupes allemandes pour défendre le territoire géorgien. Le 26 mai la Géorgie proclama son indépendance. Deux jours plus tard l’Azerbaïdjan, puis l'Arménie suivirent son exemple. Les Allemands réagirent vite, alarmés par les ambitions de leurs alliés turcs qui étaient en train de s’emparer de toute la Transcaucasie, y compris de Bakou, stratégiquement important pour Berlin à cause de son pétrole. Ils envoyèrent en Géorgie un petit corps expéditionnaire dirigé par le général Kress von Kressenstein, qui prit sous son contrôle le chemin de fer et d’autres endroits stratégiques de la Géorgie22. Malgré l’intervention allemande, les Turcs imposèrent aux Géorgiens et aux Arméniens le traité de Batoumi du 4 juin, qui donnait à l’Empire ottoman non seulement les provinces de Kars, d’Ardahan et de Batoumi déjà obtenus grâce au traité de Brest-Litovsk, mais aussi les districts d’Akhaltsikhé, d’Akhalkalaki et la province d’Erivan23. Les relations entre le commandement allemand et les sociaux-démocrates restèrent tendues pendant toute la période du séjour des Allemands en Géorgie. Notons que pendant toute période de l’indépendance de la Géorgie, les sociauxdémocrates gardèrent le monopole du pouvoir. Ils contrôlaient le gouvernement composé uniquement de socialistes et détenaient la majorité écrasante des sièges au parlement géorgien24. A l’automne 1918, à la veille de leur défaite dans la Première guerre mondiale, les Allemands, poussés par les nationauxdémocrates, en vinrent à envisager la possibilité de chasser les sociauxdémocrates du gouvernement selon le scénario ukrainien25. Notons que les projets régionaux apparaissaient après la révolution de février 1917 non seulement dans le Caucase du Sud mais aussi dans le Caucase du Nord et même en Russie méridionale. Le plus significatif était le projet d’Union du Sud-Est initialement élaboré par l’ataman des cosaques du Don Alekseï Kaledine et réalisé dans une certaine mesure durant une courte période par son successeur, l’ataman Petr Krasnov. Cette Union devait englober les peuples du
K. von Kressenstein (General der Artillerie a. D), Meine Mission im Kaukasus, Herausgegeben und mit einer Einleitung versehen von D. Paitschadze, Tbilissi, Verlag Samschoblo, 2001. 23 R. G. Hovannisian, Armenia on the Road to Independence 1918, pp. 194-201. 24 Après la proclamation de l’indépendance de la Géorgie le Conseil national géorgien continua de jouer le rôle du principal pouvoir législatif du pays. Le 18 octobre 1918 il fut transformé en Parlement provisoire géorgien, qui prépara les élections à l’Assemblée constituante de la Géorgie. En février 1919 celles-ci eurent lieu. Sur 130 sièges les sociaux-démocrates obtinrent 109 sièges, les nationaux-démocrates 8, les socialistes-fédéralistes 8 et les socialistes-révolutionnaires 5. Voir : G. I. Ouratadzé, Obrazovanie i kosolidacija Gruzinskoj Demokrati eskoj Respubliki [Création et consolidation de la République Démocratique Géorgienne], pp. 84, 88. 25 R. Gabachvili, rats mahsovs [Mes souvenirs], pp. 228-229.
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Caucase du Nord, la Kalmoukie, les régions cosaques du Kouban, du Don et du Terek. A l’origine, tout comme la fédération de Transcaucasie, elle ne visait pas à la sécession de la Russie, mais elle ambitionnait de maintenir la paix dans le Sud de la Russie alors que le reste du pays était gagné par le chaos. Elle misait sur une coopération économique et culturelle régionale et se concevait comme un ensemble de territoires auto-administrés. Il s’agissait d’une union régionale supranationale qui ambitionnait de permettre à des peuples souvent divisés par des antagonismes historiques remontant à la conquête du Caucase par les tsars de trouver un modus vivendi. Un projet similaire explique la naissance du Commissariat de Transcaucasie. Ces groupements régionaux tendaient naturellement l’un vers l’autre car, dès le XIXe siècle, ils étaient déjà regroupés sous l’autorité du vice-roi du Caucase siégeant à Tiflis. Ensemble, ils possédaient assez de ressources pour exister en autarcie en cas d’intégration économique. Rappelons qu’en août 1918, après l’éclatement de la Fédération de Transcaucasie à cause de l’offensive turque, les dirigeants du Reich allemand qui occupait alors une partie du Caucase du Sud, envisageaient sérieusement de créer une Union du Sud-Est dont le centre serait Tiflis, en fusionnant le Nord du Caucase, les régions cosaques de Russie méridionale et les républiques du Caucase du Sud26. Bien qu’après l’armistice les Turcs et les Allemands fussent obligés d’évacuer la Transcaucasie, les nouveaux Etats caucasiens ne parvinrent pas à établir des relations harmonieuses. Ils subissaient les conséquences de la pratique impériale appliquée pendant le XIXe siècle par les Russes et les Turcs dans le Caucase. Le gouvernement russe avait expulsé de nombreux musulmans du Caucase en Turquie, après les guerres russo-caucasiennes, et les régions vidées avaient été peuplées par les Arméniens, qui, à leur tour, fuyaient les répressions dans l’Empire ottoman. C’est pourquoi dans certaines régions de la Géorgie, de l’Azerbaïdjan et même du Caucase du Nord la population arménienne était devenue prépondérante tandis que dans les régions arméniennes de Turquie s’installaient les musulmans caucasiens expulsés par les Russes, sans compter les musulmans des Balkans chassés à l'issue des guerres balkaniques de 1906-13. Cette mosaïque ethnique et la contradiction entre les droits historiques et les réalités sur le terrain, aggravées par le fait que ces échanges de populations étaient relativement récents, pesèrent lourdement sur le sort des républiques du Caucase en 1918-21. C’est pourquoi, même en 1919, au plus fort de la guerre civile en Russie, quand ni les Turcs, ni les Bolcheviks, ni les Russes blancs, ne pouvaient intervenir dans le Caucase du Sud, les dirigeants caucasiens ne parvinrent pas à mettre en place la coopération régionale indispensable pour la consolidation de leur Etats.
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Z. Avalov [Avalichvili], Nezavisimost Gruzii v meždunarodnoj politike 1918-1921 g.g. [L’indépendance de la Géorgie dans la politique internationale 1918-1921], Paris, 1924, p. 78.

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En décembre 1918, immédiatement après le retrait des troupes allemandes et turques du Caucase, un conflit militaire arméno-géorgien éclata à propos de l’appartenance des régions limitrophes de Bortchalo et de Lori. Profitant de la situation, les Arméniens voulaient s’emparer de ces régions en mettant les Alliés devant le fait accompli. Bien que ce conflit fût réglé assez vite grâce à la médiation des Britanniques qui venaient remplacer les troupes germano-turques dans le Caucase du Sud, les Alliés y virent les premiers signes de l’incapacité des dirigeants caucasiens à construire les Etats nationaux27. Cette impression fut renforcée par le comportement des délégations diplomatiques caucasiennes à la conférence de la Paix à Paris. En effet, presque chaque délégation formulait des revendications sur des territoires appartenant aux républiques voisines28. Les ambitions des uns et des autres semblaient extravagantes aux yeux des Occidentaux. Les cas les plus décourageants étaient ceux de l’Arménie et de l’Azerbaïdjan : le conflit entre ces deux républiques qui se disputaient le Karabakh et le Nakhitchevan empoisonna les relations entre les Etats du Caucase du Sud pendant toute la période de l’indépendance de ces républiques. Le traité de Sèvres du 10 août 1920 accordait à l’Arménie la majorité des régions arméniennes revendiquées, notamment des vilayets d’Erzeroum, Trébizonde, Van et Bitlis29. Cependant, les kémalistes refusèrent d’appliquer le traité de Sèvres et, armés par les Bolcheviks, infligèrent une défaite aux Arméniens. Ces territoires furent alors occupés par les Turcs. En novembre de la même année les Bolcheviks, alliés aux kémalistes, attaquèrent l’Arménie à revers. Incapables de résister, les dachnaks furent obligés d’accepter la soviétisation du pays pour sauver ainsi le reste de leur territoire de l’invasion turque. Le 2 décembre le gouvernement arménien signa le traité d’Alexandropol qui, au fond, reprenait les conditions du traité de Batoumi de 1918, privant

R. G. Suny, The Making of the Georgian Nation, pp. 203-204. Détail piquant : en 1919, les Arméniens et les Azerbaïdjanais revendiquaient tous deux aux Géorgiens les mêmes régions : Tiflis, Bortchalo, Akhaltsikhé et même Batoumi. Si les Arméniens alléguaient la présence d’une population arménienne ou des impératifs stratégiques (dans le cas de Batoumi), les Azerbaïdjanais qui raisonnaient en termes de religion considéraient tous les musulmans du Caucase du Sud comme faisant partie de leur nation, bien qu’il se fût agi de Géorgiens islamisés aux XVIIe et XVIIIe siècles, pendant l’occupation turque de la Géorgie méridionale, comme dans le cas d’Akhaltsikhé et de Batoumi. Voir : V. Nozadzé, sakartvelos agdgenisatvis bdrzola meskhetis gamo [La lutte pour l’intégrité territoriale de la Géorgie. La question de la Méskhéthie], Tbilissi, 1989, p. 13. (En géorgien) ; La République de l’Azerbaïdjan du Caucase, Paris, imprimeur P. Harambat, 1919, pp. 27-30. 29 F. Kazemzadeh, The Struggle for Transcaucasia (1917-1921), New York, Philosophical Library, 1951, pp. 264-265.
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l’Arménie non seulement de tous les territoires promis par le traité de Sèvres, mais aussi de Kars, d’Ardahan et d’Alexandropol30. Les événements tragiques de la Première guerre mondiale et les espoirs placés sur l’aide des Alliés, espoirs cruellement déçus, traumatisèrent profondément l’émigration arménienne et laissèrent leur empreinte sur ses choix politiques. Il faut se rappeler que les Arméniens en diaspora sont majoritairement des rescapés de l’Arménie occidentale et non de l’Arménie du Caucase. Après la conférence de Lausanne, qui annula le traité de Sèvres et reconnut la Turquie dans ses frontières de facto, la majorité des émigrés arméniens abandonnèrent toute activité antibolchevique, considérant l’URSS comme leur protectrice contre la Turquie. Seul le petit parti des dachnaks était prêt à continuer la lutte antibolchevique, incitant les émigrés des autres nations caucasiennes à proclamer comme ennemis du Caucase non seulement le Nord (l’URSS) mais aussi le Sud (la Turquie). A la différence des Arméniens, qui avaient perdu ainsi deux tiers de leur territoire et qui considéraient la Turquie comme leur ennemi principal, pour les Géorgiens, les Azerbaïdjanais et les Montagnards du Caucase du Nord l’adversaire principal était la Russie soviétique. En 1918-20 le général Denikine, le commandant en chef « des forces armées de la Russie du Sud », dont le slogan était « la Russie unie et indivisible » combattait à la fois le bolchevisme et les aspirations indépendantistes des peuples de l’ex empire tsariste. Sa première victime fut l’Union des Montagnards du Caucase du Nord et du Daghestan, dont le territoire fut occupé par l’armée blanche au printemps 1919 après des opérations militaires sanglantes31. Parallèlement, Denikine suscita des conflits frontaliers avec la Géorgie (dans la région de Sotchi) et l’Azerbaïdjan (au Daghestan). L’existence d’un ennemi commun rapprocha les Géorgiens, les Azerbaïdjanais et les Montagnards, développant entre eux les sentiments de solidarité régionale qui allaient se manifester de nouveau plus tard dans l’émigration. En même temps, ils s’éloignaient de plus en plus des Arméniens qui, à cette époque, se montraient carrément pro-Denikine. Ainsi pendant la conférence caucasienne tenue à Tbilissi en mai-août 1919, les Arméniens non
R. G. Hovannisian, The Republic of Armenia. Between Crescent and Sickle: Partition and Sovietization, Berkley, Los Angeles, London, University of California Press, 1996, Vol. IV, pp. 390-398 ; F. Kazemzadeh, The Struggle for Transcaucasia (1917-1921), pp. 287-293. 31 V-G. Jabagi (Cabagi), « Revolution and Civil War in the North Caucasus – End of the 19th – Beginning of the 20th Century », Central Asian Survey, London, Vol. 10, pp. 127-131 ; W. E. D. Allen, P. Muratoff, Caucasian Buttlefields. A History of the Wars on the Turco-Caucasian Border 1828-1921, Cambridge University Press, 1953, pp. 506-508.
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seulement refusèrent de condamner l’occupation par l’armée blanche du Caucase du Nord et de se rallier à l’union défensive de l’Azerbaïdjan et de la Géorgie contre la menace de Denikine, mais s’abstinrent même de garantir la neutralité à l’égard de leurs voisins si ces derniers étaient attaqués par l’armée des volontaires. Comme prix de leur neutralité, les Arméniens demandaient le Karabakh32. Le 16 juin 1919, la Géorgie et l’Azerbaïdjan signèrent un traité d’assistance mutuelle contre la menace de Denikine. En vertu de ce traité, en cas d’agression de l’armée blanche, le non respect de la neutralité de la part des Arméniens entraînerait une réponse commune militaire azerbaïdjano-géorgienne. L’accord prévoyait aussi la coordination totale de l’activité diplomatique de Tbilissi et Bakou. Pour ne pas repousser définitivement les Arméniens, le traité leur proposait de se rallier à cette union défensive dans un délai de deux semaines33. Conscients qu’après l’occupation du Caucase du Nord l’Armée blanche tenterait d’envahir le Caucase du Sud, les Géorgiens et les Azerbaïdjanais non seulement autorisèrent les chefs des Montagnards à mener une activité politique à Tbilissi et Bakou, mais ils accordèrent une aide militaire aux combattants nordcaucasiens, en leur envoyant des hommes, des armes et des munitions34. Ainsi, en août 1919, au moment où l’armée de Denikine se trouvait au faîte de sa puissance, le gouvernement géorgien envoya à l’aide des partisans tchétchènes un petit corps expéditionnaire sous le commandement du général Leo Keresselidzé35. Face à la menace bolchevique, les Caucasiens ne firent pas front de la même manière. La démagogie des Bolcheviks, qui faisaient mine de reconnaître le droit des peuples non russes à l’autodétermination, eut un impact indéniable sur
Protocol zasedania politi eskoj komissii Kavkazskoj konferencii. 18. 5. 1919. [Compte rendu de la commission politique de la Conférence caucasienne. 18. 5. 1919] ; Protocoli astnogo soveš ania Kavkazskoj konferencii. 29. 5. 1919 ; 30. 5. 1919. [Comptes-rendus de la réunion privée de la Conférence caucasienne. 29. 5. 1919 ; 30. 5. 1919.] ; Stenografi eskij ot et 6-go plenarnogo zasedania Kavkazskoj konferencii. 9. 6. 1919. [Compte rendu de la 6e session plénière de la Conférence caucasienne. 9. 6. 1919.] ; Stenografi eskij ot et 7-go plenarnogo zasedania Kavkazskoj konferencii. 9. 6. 1919. [Compte rendu de la 7e session plénière de la Conférence caucasienne. 9. 6. 1919.]. BDIC, microfilms des archives du gouvernement géorgien, mfm 881, bobine 81. 33 Dogovor meždu Azerbaidžanskoj respublikoj i Gruzinskoj respublikoj ot 16 junia 1919 goda [Traité entre la république d’Azerbaïdjan et la république de la Géorgie du 16 juin 1919], BDIC, microfilms des archives du gouvernement géorgien, mfm 881, bobine 80. 34 P. Kenez, Civil War in South Russia, 1919-1920. The Defeat of the Whites, Berkeley, Los Angeles, London, University of California Press, 1977, p. 207. Voir aussi : N. Jordania, Moja žizn [Ma vie], traduite de géorgien par I. Jordania, Stanford, California, The Hoover Institution on War, Revolution and Peace, 1968, pp. 102-103. 35 « leo kereselidzis curriculum vitae » [« Curriculum Vitae de Leo Keresselidzé »], éd. par G. Mamoulia, in : tanamemamule. uchoetši mchovreb kartvelta centraluri perioduli gamocema [Le Compatriote. Revue des émigrés géorgiens],Tbilissi, 2007, n°3 (24), p. 16. (En géorgien).
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les Montagnards du Caucase du Nord, les victimes principales de l’Empire des Romanov et puis de Denikine. C’est pourquoi, pendant un premier temps, les Nord-Caucasiens ne résistèrent guère aux Bolcheviks – ils furent même leurs alliés contre Denikine. Malgré cela, les Géorgiens continuaient à aider les Montagnards. En novembre-décembre 1919, une unité militaire géorgienne composée des 2 000 hommes commandés par le général Keresselidzé fut de nouveau envoyée au Daghestan à travers l’Azerbaïdjan, qui devait assurer toutes les dépenses de cette expédition. Avec l’aide des Géorgiens, les Daghestanais arrivèrent à vaincre plusieurs fois les Russes blancs dans les régions de Derbent et de Petrovsk36. A la veille de la débâcle totale de Denikine, les Britanniques finirent par reconnaître de facto la Géorgie et l’Azerbaïdjan le 12, et l’Arménie le 19 janvier 1920. Sous la pression des Britanniques Denikine lui-même accepta de reconnaître de facto l’indépendance de tous les Etats du Caucase du Sud le 14 janvier37. Cependant, l’alliance des Bolcheviks avec les kémalistes qui s’était mise en place en 1919 eut des conséquences fatales pour les pays du Caucase du Sud. En avril 1920, les Bolcheviks s’emparèrent de l’Azerbaïdjan presque sans résistance : ils avaient promis à la population qu’il ne s’agissait pas d’une occupation, mais seulement d’un transit de l’Armée rouge à travers le pays car Moscou, soi-disant, voulait prêter main-forte aux kémalistes. Cette conquête fut facilitée par le fait qu’à cette époque l’Azerbaïdjan se trouvait en conflit avec l’Arménie, et que presque toutes les forces de l’armée azerbaïdjanaises étaient concentrées sur le front du Karabakh38. Ainsi la Géorgie, d’où le 9 juillet 1920 les dernières troupes britanniques avaient été évacuées, se retrouvait complètement isolée. Privée de son rôle d’Etat de transit après la soviétisation de l’Azerbaïdjan, elle cessa d’intéresser la Grande-Bretagne, la puissance principale dans le règlement de la question d’Orient. Notons qu’à la différence des conservateurs britanniques qui raisonnaient en termes géopolitiques, les socialistes européens étaient beaucoup plus intéressés par le sort de la Géorgie, qu’ils considéraient comme le premier pays socialiste du monde. En septembre 1920, quatre mois avant l’invasion de l’Armée rouge, une délégation de la IIe Internationale visita officiellement la Géorgie. Les socialistes anglais y étaient présentés par Ramsay McDonald, Thomas Shaw et Madame Snowden ; les socialistes belges par Emile Vandervelde, Camille
L. Keresselidzé, Curriculum Vitae, p. 16. P. Kenez, Civil War in South Russia, 1919-1920. The Defeat of the Whites, p. 208 ; R. G. Suny, The Making of the Georgian Nation, p. 204. 38 T. wi tochowski, Russian Azerbaijan 1905-1920 ; The Shaping of National Identity in a Muslim Community, pp. 173-184.
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Huysmans et Louis De-Brouckère ; le mouvement ouvrier français par Pierre Renaudel, Adrien Marquet et A. Ingels ; les sociaux-démocrates allemandes par Karl et Louise Kautsky. Profondément impressionnés par le contraste entre la Russie soviétique ravagée par la terreur rouge et la situation apparemment paisible en Géorgie, par la volonté du gouvernement géorgien de construire le socialisme dans un lointain pays au carrefour de l’Europe et l’Asie, par le charme méridional de la population et par la belle nature de la Géorgie, la majorité des membres de la délégation, comme Vandervelde, De-Brouckère (plus tard représentant de la Belgique à la Société des Nations), Renaudel (plus tard député au parlement français) et Marquet (plus tard maire du Bordeaux, député et ministre du Travail et l’Intérieur), seront les piliers du « lobby » progéorgien en Europe39. Dans l’entre-deux-guerres, ils constitueront un véritable réseau pour le gouvernement de la Géorgie en exil, qui ouvrira aux émigrés les portes du Parlement et du gouvernement français ainsi que celles de la SDN, où l’influence des socialistes était fort importante. Le 7 mai 1920 la Géorgie, isolée de tous côtés, avait conclu un traité avec la Russie soviétique par lequel Moscou reconnaissait de jure son indépendance. Cependant, en vertu de cet accord la Géorgie devait adopter le statut de neutralité et renoncer à tout acte hostile à l’égard de la Russie Soviétique. Désormais, seul le renseignement militaire géorgien poursuivait une coopération clandestine avec les Montagnards et les Azerbaidjanais indépendantistes. Ainsi de juin 1920 à février 1921, c’est à dire jusqu'à l’occupation de la Géorgie par les Bolcheviks, les Géorgiens soutinrent secrètement au Daghestan l’insurrection du colonel Kaïtmaz Alikhanov et les opérations au Daghestan et en Tchétchénie de Mouhammad Saïd Chamil, petitfils de l’imam Chamil et l’un des chefs du mouvement indépendantiste nordcaucasien40. En novembre 1920 le renseignement géorgien élabora même un projet prévoyant d’envoyer au Daghestan une unité, composée des Montagnards caucasiens, les ex-combattants de l’armée du général Wrangel, qui, après l’évacuation par les Blancs de la Crimée, se trouvaient en Turquie. Cette unité, renforcée par les officiers géorgiens et commandée par le général Keresselidzé, devait entrer au Daghestan en traversant d’abord le territoire géorgien41. Ce
Sur la visite de la délégation de la IIe Internationale en Géorgie voir : L’internationale socialiste et la Géorgie, Paris, Edition du Comité central du parti ouvrier social-démocrate de Géorgie, 1921 ; W. Woytinsky, La démocratie géorgienne. Préface de M. E. Vandervelde, Paris, librairie Alcan Lévy, 1921. 40 D. Tchiabrichvili, « ahlo carsulidan » [« Un passé récent »], in : kldé. kartvel nacionalistta organo [Der Fels. Organ der georgischen Nationalisten], Berlin-Charlottenburg, 1935, n°9/10, p. 4. (En géorgien). 41 G. Mamoulia, « ucnobi paktebi sakartvelo- rdiloet kavkasiis urtiertobis istoriidan » [« Faits inconnus de l’histoire des relations de la Géorgie avec le Caucase du Nord »], tanamemamule. uchoetši mchovreb kartvelta centraluri perioduli gamocema [Le Compatriote. Revue des émigrés géorgiens],Tbilissi, 2009, n°1 (32), pp. 21-24. (En géorgien).
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projet, tout à fait réaliste, échoua surtout à cause de la position du lieutenantcolonel Corbel, chef de la mission militaire française au Caucase, qui sousestima l’intention de Moscou d’annexer la Géorgie et jugea opportun de ménager les Bolcheviks42. Cependant, en février 1921, après la fin de la guerre russo-polonaise, les Bolcheviks attaquèrent la Géorgie sans proclamation de guerre et l’occupèrent en quelques semaines. Profitant la situation désespérée du pays, les kémalistes exigèrent des Géorgiens la cession des régions d’Artvin et d’Ardahan. Après s’être emparés de ces régions les Turcs, feignant de secourir les Géorgiens contre les Bolcheviks, tentèrent aussi de faire entrer leurs troupes à Batoumi, d’où les Géorgiens les avaient expulsés43. Notons enfin qu’à la veille de l’invasion russe, les sociaux-démocrates géorgiens prirent un certain nombre de mesures tardives pour encourager les Montagnards et les Azerbaïdjanais à se soulever contre les Bolcheviks. En janvier 1921 un Comité azerbaïdjano-nord-caucasien fut créé à Tbilissi, dont le but était « la libération de l’Azerbaïdjan et du Caucase du Nord de l’occupation russe, la restauration des Républiques démocratiques et la formation de la confédération caucasienne »44. Le 22 février, le gouvernement géorgien avait reconnu le comité comme gouvernement provisoire de l’Azerbaïdjan et du Caucase du Nord. Les formations militaires du comité participèrent à la défense de Tbilissi contre les troupes bolcheviques45. Tous ces événements ont profondément marqué ceux qui allaient grossir à l’étranger les rangs de l’émigration géorgienne, azerbaïdjanaise et nordcaucasienne. Bien qu’à l’époque de l’indépendance la coopération régionale fût restée embryonnaire et tumultueuse, comme on l’a vu, elle ne fut pas oubliée. Dans l’émigration les dirigeants caucasiens eurent tout le loisir de tirer les leçons de l’échec de leurs Etats indépendants. Il faut cependant souligner que l’expérience vécue par les différents peuples du Caucase pendant cette courte période de la guerre et de l’indépendance est très différente. Pour les Arméniens qui ont subi une extermination de masse, des expulsions à grande échelle et perdu les deux tiers de leur territoire, la Turquie est l’adversaire principal. En outre, les Arméniens considèrent avoir été trahis à plusieurs reprises par les puissances auxquelles ils s’étaient alliés et avaient prêté assistance : la Russie, puis la France et l’Angleterre, qui n’avaient pas tenu
42 H. de Courtivron, La mission militaire française au Caucase 1917-1921, Mémoire de Maîtrise d’Histoire présenté à l’université de Paris I-Sorbonne sous la direction J.-P. Duroselle, juin 1983, p. 128. 43 W. Zürrer, Kaukasien 1918-1921. Der Kampf der Gro mächte um die Landbrücke zwischen Schwarzem und Kaspischem Meer, Düsseldorf, Droste Verlag, 1978, pp. 452-458. 44 H. Bammate, Le Caucase et la révolution russe. (Aspect politique), Paris, l’Union Nationale des émigrés de la République du Caucase du Nord, 1929, p. 62. 45 Ibidem, pp. 62-63.

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les promesses qu’ils leur avaient faites. Les Arméniens ont éprouvé une méfiance jamais démentie à l’égard de toutes les grandes puissances, comme à l'égard de leurs voisins. A la différence des Azerbaïdjanais et des Montagnards qui voyaient dans les Turcs leurs alliés naturels, les Géorgiens n’ont jamais oublié les agressions turques de 1918 et 1921, et sont souvent restés méfiants à l’égard de la Turquie, bien qu’ils considèrent la Russie comme leur ennemi principal. Par ailleurs les Géorgiens ont gardé un bon souvenir de la présence allemande et ils furent reconnaissants à l’Allemagne qui les avait sauvés des Turcs et avait arraché la reconnaissance de leur indépendance aux Bolcheviks. Les relations à l’égard de la Grande-Bretagne furent plus ambivalentes, les Géorgiens ayant peu apprécié le soutien accordé par Londres à Denikine, puis l’attitude conciliante de Lloyd George à l’égard du bolchevisme. Notons que dès avril 1919, à la veille de l’attaque de Denikine contre Moscou, Lloyd George déclara que l’intervention militaire britannique en Russie était « un acte de stupidité énorme ». A partir de janvier 1920, quand la débâcle de Denikine fut évidente, il préconisa la restauration des relations commerciales avec la Russie soviétique, sous le prétexte « de ruiner le bolchevisme »46. L’accord commercial entre Moscou et Londres ne fut signé qu’en mars 1921, mais les négociations avaient commencé deux mois auparavant, avant et pendant la soviétisation forcée de la Géorgie. Comme les diplomates géorgiens le découvrirent plus tard, au cours de ces négociations les Britanniques n’avaient pas caché à leurs homologues soviétiques que l’indépendance de la Géorgie ne les intéressait plus47. Lord Curzon, le ministre des Affaires étrangères britannique, était probablement au courant de ces pourparlers secrets menés par Lloyd George. Curzon, qui initialement misait sur Denikine et s’opposait à la reconnaissance de l’indépendance des républiques caucasiennes, changea d’idée au début de 1920, conscient que les jours de Denikine étaient comptés. Il se mit à préconiser la reconnaissance de facto de la Géorgie, de l’Azerbaïdjan et de l’Arménie48. Il se battit jusqu'à la fin pour que les troupes britanniques restent en Géorgie, craignant d’ailleurs que la reconnaissance de jure de l’indépendance de cette république abandonnée par les Alliés de l’Entente, ne provoque contre ce pays une attaque immédiate des Bolcheviks49.
G. A. Brinkley, Allied Intervention in South Russia, 1917-1921, Indiana, University of Notre Dame Press, 1966, pp. 174, 228-229. 47 Z. Avalov [Avalichvili], Nezavisimost Gruzii v meždunarodnoj politike 1918-1921 g.g. [L’indépendance de la Géorgie dans la politique internationale 1918-1921], p. 311 ; A. Tchenkeli, memuari sakartvelos sruluplebiani elcis, diplomatiuri mušaobis šesaheb 1921 da 1922 clebši [Mémoire sur l’activité diplomatique en 1921-1922], mars 1923, (en géorgien). BDIC, microfilms des archives du gouvernement géorgien, mfm 881, bobine 132. 48 G. A. Brinkley, Allied Intervention in South Russia, 1917-1921, pp. 175-176, 181, 228-229. 49 M. Soumbatov, Doklad diplomati eskogo predstavitelja Gruzii v Velikobritanii o rabote gruzinskoj legacii v Londone za 1921-1922 godi [Le rapport du représentant diplomatique de la
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Quant à la France, son rôle pendant cette période fut moins important (selon l’accord conclu entre les Alliés en décembre 1917, le Caucase avait été reconnu comme zone d’occupation britannique tandis que la France était chargée de l’Ukraine50). Cependant, les Français furent les premiers à envisager la création d’un cordon sanitaire pour endiguer la Russie soviétique. Le 19 janvier 1920, le maréchal Foch déclara à Lloyd George, Clemenceau, Curzon et Churchill que l’armée de Denikine était définitivement battue, et pour contrer le bolchevisme il proposa de former une alliance, composée de la Pologne, Roumanie, des Etats Baltes et la Finlande51. Le 27 janvier 1921, l’indépendance de la Géorgie fut reconnue par le Conseil Suprême de l’Entente. Aristide Briand, président du Conseil et le ministre des Affaires étrangères de la France, avait joué un rôle décisif dans cette décision52. Cette reconnaissance fut déterminante pour l’émigration géorgienne durant les années 1921-1932. Les Géorgiens n’oublièrent pas non plus que la France fut le seul pays qui fournit une aide militaire à la Géorgie pendant sa dernière guerre avec les Bolcheviks russes. En janvier 1921, les navires de la guerre français bombardèrent les troupes bolcheviques après leur invasion du littoral géorgien en Abkhazie. Les Français tentèrent aussi de livrer aux Géorgiens des armes et des munitions restées à Istanbul après l’évacuation de la Crimée par l’armée blanche du général Wrangel53. Les raisons de cette présence française seront évoquées plus loin. Finalement, il faut revenir sur le facteur turc déjà évoqué. Aucun Caucasien n’oubliera que c’est la collusion turco-bolchevique qui avait porté le coup de grâce à l’indépendance des Etats du Caucase, de même que, deux ans auparavant, l’invasion turque avait fait éclater la Fédération de Transcaucasie. En effet, Kémal comprit très tôt l’intérêt d’un rapprochement avec les Bolcheviks pour faire pression sur l'Entente en brandissant devant elle le danger d'une alliance entre Ankara et Moscou. D'autre part, il était conscient des risques de ce flirt avec Moscou : « Toute nation qui jusqu'ici est entrée en contact avec les Bolcheviks ou bien a été obligée de s'unir avec eux socialement ou politiquement, ou bien a pris les armes contre eux pour stopper leur avance »54. Ainsi Kémal se lança dans un habile double jeu, faisant miroiter à
Géorgie en Grande-Bretagne sur l’activité diplomatique de la légation géorgienne à Londres en 1921-1922], janvier 1921, BDIC, microfilms des archives du gouvernement géorgien, mfm 881, bobine 120. 50 P. Kenez, Civil War in South Russia, 1919-1920. The Defeat of the Whites, pp. 203. 51 G. A. Brinkley, Allied Intervention in South Russia, 1917-1921, p. 229. 52 Pour le texte complet de la reconnaissance de la Géorgie par la France voir l’annexe n°1. 53 W. Zürrer, Kaukasien 1918-1921. Der Kampf der Gro mächte um die Landbrücke zwischen Schwarzem und Kaspischem Meer, pp. 452, 455. 54 Cité in : R. G. Hovannisian, The Republic of Armenia. Between Crescent and Sickle: Partition and Sovietization, Vol. IV, p. 132

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l’Entente le rôle d'une Turquie rempart contre le bolchevisme. A ses yeux, il fallait éviter à tout prix que les Etats transcaucasiens puissent servir de base à une offensive de l’Entente contre la Turquie : « Si les Etats du Caucase deviennent une barrière contre nous, nous nous entendrons avec les Bolcheviks pour coordonner notre offensive contre ces Etats », écrivait Kemal à ses chefs militaires fin 191955. Kemal avait envisagé de faire pression sur les Bolcheviks en patronnant une République du Caucase du Nord, comme première étape d’une confédération caucasienne. Cette carte pouvait devenir payante au cas où l’Entente aurait accepté de se tourner vers Kemal pour affronter la menace bolchevique. En février 1920, Kémal envoya une mission dans le Caucase du Nord, qui avait pour but de confronter les observations sur le terrain aux affirmations des membres de l’Association politique du Caucase du Nord56. Les Turcs doutaient de la crédibilité des représentants des peuples montagnards à Constantinople et voulaient jauger les chances réelles de la République du Caucase du Nord. Cette mission put constater les progrès du bolchevisme dans la région, et le caractère utopique du projet d’union des peuples montagnards57. Finalement elle confirma sans doute Kemal dans l’idée qu’il fallait s’engager plus résolument dans la collaboration avec les Bolcheviks. En avril 1920 le Kavburo (Bureau caucasien) du Parti communiste russe, qui venait d'être créé afin de coordonner la soviétisation du Caucase et aussi afin d'oeuvrer au rapprochement turcobolchevik, conclut un accord avec Kemal pour des actions communes contre les Britanniques. Le 28 juin 1920, le Politburo décida d’accorder à Kemal une aide en armes et en or. C'est en juillet 1920 que les livraisons d’or commencèrent58. L’idylle kémalo-bolchevique fut cependant troublée par l’avancée des troupes turques en Arménie, notamment la prise de Kars le 30 octobre 1920. Moscou commença à craindre que Kemal, en voie de réaliser unilatéralement ses buts dans le Caucase, ne se réconciliât avec l'Entente.

55 Cité in : T. wi tochowski, Russian Azerbaijan 1905-1920 ; The Shaping of National Identity in a Muslim Community, p. 163. 56 M. Boutbaï, Vospominanija o Kavkaze. Zapiski ture kogo razved ika [Souvenirs du Caucase. Notes d’un officier du renseignement turc], la traduction du turc de Z. M. Buniatov, Makhatchkala, la bibliotheque de la revue Naš Dagestan, 1993, p. 6. Financée par le parti « Ittihad » et par Enver Pacha, cette association était le cadre dans lequel les Turcs élaboraient leur politique caucasienne. Interdite par l’Entente, elle fut camouflée en œuvre charitable d’aide aux émigrés. 57 M. Boutbaï, Vospominanija o Kavkaze. Zapiski ture kogo razved ika [Souvenirs du Caucase. Notes d’un officier du renseignement turc]. Ce sont les notes de voyage d’un des membres de la mission, qui brossent un tableau pittoresque du Caucase du Nord début 1920. 58 R. Hovannisian, The Republic of Armenia. From London to Sèvres. February-August, 1920. Berkeley, Los Angeles, London, University of California Press, 1996, Vol. III, p. 317. Voir aussi T. wi tochowski, Russian Azerbaijan 1905-1920 ; The Shaping of National Identity in a Muslim Community, pp. 161-164.

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Indépendance arrachée à la faveur d’une guerre ayant entraîné l’effondrement de la Russie et de l’Empire ottoman, effet destructeur des contentieux historiques, notamment des querelles à propos des frontières, manque d’intérêt des puissances occidentales pour la région caucasienne, péril représenté par la connivence turco-russe, telles sont les expériences de cette période, qui ont durablement marqué les Caucasiens et laisseront une empreinte persistante sur leur activité dans l’émigration.

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I. La période des incertitudes 1921-1924

I. 1. L’émigration géorgienne C’est pendant les années 1921-24 que se constitua l’émigration antibolchevique géorgienne en Occident. Depuis 1921 le gouvernement de la Géorgie en exil, qui avait dû quitter son pays après l’occupation russe, se trouvait en France où il avait rejoint les délégués à la conférence de la Paix. Il avait acquis une propriété dans le village de Leuville-sur-Orge, près de Paris. Le château de Leuville était devenu la résidence officielle des membres du gouvernement et de leurs familles. Comme la France avait reconnu de jure l’indépendance de la Géorgie, la majorité écrasante des émigrés géorgiens s’y s’installèrent. La première vague d’émigrés arriva en France en 1921 immédiatement après l’occupation de la Géorgie. Il s’agissait surtout des membres du gouvernement, des hauts fonctionnaires de l’Etat, des chefs et des militants des partis politiques qui ne pouvaient pas rester en Géorgie. A la fin de 1924, après l’écrasement du soulèvement d’août (cf. infra), une deuxième vague de réfugiés politiques s’installa en France, les rescapés de l’insurrection. Jusqu'en 1928, quand sous la pression soviétique la Turquie ferma définitivement sa frontière aux réfugiés caucasiens, de petits groupes d’émigrés arrivaient régulièrement en Occident. Selon les sources françaises, durant la deuxième moitié des années 1920, quelque 1 200 émigrés géorgiens habitaient en France, dont 700 dans la région parisienne59. Deux centaines d’émigrés s’installèrent en Pologne, le pays le plus intéressé à l’indépendance du Caucase. En outre, une centaine d’émigrés géorgiens environ s’étaient établis en Allemagne. Durant les premières années ces émigrés vécurent sur leurs valises, persuadés que le régime bolchevik n’en avait pas pour longtemps et qu’ils pourraient bientôt retrouver leur patrie et, pour les membres des gouvernements, leurs éminentes fonctions. Le nombre des Géorgiens était plus proche de celui des Arméniens du Caucase60. Comme eux, ils représentaient aussi une émigration d'élites et de personnel politique.

59 Rapport du préfet de police de Paris sur la colonie géorgienne en France, février 1948, p. 4. Dossier de l’émigration géorgienne en France, Archives de la préfecture de police de Paris (Paris), BA, carton n°2382. 60 Au nombre d’environ 66 000, les Arméniens qui habitaient en France dans les années 1920 étaient pour la plupart des rescapés des massacres, originaires de l'Empire ottoman et non pas du Caucase.

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I. 2. Le Comité de l’indépendance de la Géorgie et le début de la résistance antibolchevique géorgienne Le gouvernement de la Géorgie en exil n’avait pas perdu le contact avec le pays et s’efforçait d’y organiser des comités clandestins de résistance. Ces groupes devaient être créés sur la base des partis politiques antibolcheviks existant en Géorgie. En mars 1921, au moment de l’occupation de Géorgie par l’armée rouge, les dirigeants du parti national-démocrate décidèrent de créer à Batoumi une organisation militaire secrète. Dans ce but Spiridon Kedia, le chef du parti national-démocrate61, proposa aux officiers géorgiens de s’engager dans les unités nationales géorgiennes de l’Armée rouge formées par les Bolcheviks62. Durant la première moitié des années vingt, avant la création de l’URSS en décembre 1922, des unités militaires nationales existaient dans presque toutes les républiques soviétiques. Les nationaux-démocrates escomptaient que le jour venu, les officiers géorgiens qui servaient dans ces unités pourraient retourner leurs armes contre les Bolcheviks. En avril 1922 fut créé le Comité de l’indépendance de la Géorgie. C’était un organisme central clandestin, chargé de coordonner et de diriger toutes les forces antibolcheviques dans le pays. Cet organisme, qui portait aussi le nom de Comité paritaire, était composé d’un représentant de chaque parti politique de la Géorgie63. Le Comité se dota d’une branche armée, le Centre militaire uni, qui devait diriger les forces armées des insurgés. La direction du Centre fut confiée aux généraux Alexandre Andronikachvili et Vardén Tsouloukidzé, ainsi qu’aux colonels Constantin Abkhazi et Rostome Mouskhelichvili, officiers qui jouissaient d’un grand prestige dans la société géorgienne. Ces officiers, militaires de carrière, comprenaient que la libération de la Géorgie n’était que possible dans le cas d’un soulèvement général de toutes les républiques du Caucase, ou en cas d’effondrement politique du régime bolchevik, ou bien encore en cas de guerre de la Russie soviétique avec les pays

L’influence de ce parti était dominante parmi les officiers géorgiens issus de l’ancienne aristocratie du pays. 62 M. Kavtaradzé, « spiridon kedia » [« Spiridon Kedia »]. Iveria. erovnul-demokratiuli partiis perioduli gamocema [Iveria. Edition périodique en langue géorgienne], Paris, 1979, n°22, p. 8. (En géorgien). 63 sakartvelos politikuri partiebis helšekruleba damoukideblobis komitetis daarsebis šesaheb [Accord des partis politiques géorgiens sur la création du Comité de l’indépendance de la Géorgie], avril 1922, (en géorgien). Archives personnelles de S. Pirtskhalava (Paris) communiquées à l’auteur.

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de l’Entente. Ils étaient bien conscients qu’un soulèvement isolé des Géorgiens était d’avance condamné à l’échec64. En attendant le moment opportun, le Centre militaire se fixait pour but d’enregistrer les forces et les armes des insurgés. Des organisations militaires avec leurs états-majors furent créées dans toutes les provinces de la Géorgie. Le Centre commença aussi à nouer des liens avec les organisations antibolcheviques en Azerbaïdjan, en Arménie et dans le Caucase du Nord, pour organiser le cas échéant un soulèvement général dans la région. En outre, il mit sur pied un réseau de renseignement, pour fournir l’information nécessaire au gouvernement en exil65. La lutte larvée entre les sociaux-démocrates et les nationaux-démocrates au sein du Comité de l’indépendance et du Centre militaire uni affaiblissait considérablement l’efficacité de ces organismes. Chacun de ces partis voulait soumettre le Comité et le Centre à son influence exclusive66. La GPU locale profitait de cette rivalité pour infiltrer ses agents dans ces organisations. Néanmoins, en 1922 le Comité et le Centre militaire remportèrent des succès considérables. Selon les archives la GPU transcaucasienne et celles du gouvernement de la Géorgie en exil, le colonel R. Mouskhelichvili, chef de l’état-major de la division géorgienne de l’armée rouge et, en même temps, l’un des dirigeants du Centre militaire uni, arrivait à transmettre régulièrement à l’Occident des copies des rapports de renseignements de l’état-major de l’armée bolchevique caucasienne67. Ces rapports contenaient des renseignements non seulement sur la Russie, le Caucase et le Turkestan, mais aussi sur la Turquie et l’Iran, renseignements qui intéressaient particulièrement l’état-major français68. En transmettant ces informations aux Français, le gouvernement géorgien en exil entendait
64 Delo po obvineniju V. Culukidzé [Dossier V. Tsouloukidzé], vol. II, p. 64 ; Delo po obvineniju A. Andronnikova (Andronikašvili) [Dossier A. Andronnikov (Andronikachvili)], p. 104, Archives du ministère de la sécurité de Géorgie. 65 Delo po obvineniju V. Culukidzé [Dossier V. Tsouloukidzé], vol. II, pp. 30, 37, 40, 47, 51, 60, 67-68 ; Delo po obvineniju A. Andronnikova (Andronikašvili) [Dossier A. Andronnikov (Andronikachvili)], pp. 103-109. 66 Delo po obvineniju V. Culukidzé [Dossier V. Tsouloukidzé], vol. II, pp. 48, 101-102; Delo po obvineniju A. Andronnikova (Andronikašvili) [Dossier A. Andronnikov (Andronikachvili)], pp. 104-105. 67 Delo po obvineniju V. Culukidzé [Dossier V. Tsouloukidzé], vol. II, pp. 30, 40, 47, 51 ; Delo po obvineniju A. Andronnikova (Andronikašvili) [Dossier A. Andronnikov (Andronikachvili)], pp. 104-105. 68 okas kontrrazvedkis cnobebidan. 22. 3. 1922. – 8. 7. 1922. [Rapports secrets du département de renseignement de l’état-major de l’armée rouge du Caucase. 22. 3. 1922. – 8. 7. 1922.], (en géorgien), BDIC, microfilms des archives du gouvernement géorgien, mfm 881, bobine 131.

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démontrer à ces derniers l’existence en Géorgie d’une résistance bien structurée sous son contrôle. Le gouvernement chargea aussi le Comité de l’indépendance et le Centre militaire de coordonner les révoltes antibolcheviques locales et spontanées dans les régions montagneuses de la Géorgie, tout en évitant de se faire prendre par les tchékistes, ce qui n’était guère aisé car les membres du Centre qui participaient à ces soulèvements étaient facilement repérables par la GPU. Ces révoltes qui éclatèrent avec une force particulière à partir de 1922 dans les régions de Svanéthie, Ratcha et Letchkhoumi, étaient provoquées par la famine et le prodnalog (l’impôt en nature) imposés par le gouvernement bolchevik aux paysans. Le gouvernement en exil de la Géorgie tenta d’utiliser ces soulèvements pour attirer l’attention de l’opinion européenne sur la question géorgienne, surtout lors des grandes conférences internationales. En outre il pensait qu’appuyé sur la résistance intérieure il devenait un interlocuteur plus crédible aux yeux des Occidentaux. I. 3. La politique du cordon sanitaire et ses retombées sur la question caucasienne ; le facteur kémaliste I. 3-1. La politique de Briand La France était le pays qui perdait le plus à l’arrivée des Bolcheviks au pouvoir en Russie. Le refus des Bolcheviks de reconnaître les dettes du gouvernement tsariste portait un coup très dur à la majorité des 1 600 000 actionnaires français dont la situation financière était déjà assez précaire après la fin de la Grande guerre. Ces Français avaient tout lieu d’appuyer la politique antibolchevique de leur gouvernement69. Après la défaite des armées blanches et la fin des espoirs de restauration d’un gouvernement central russe antibolchevik, Aristide Briand put commencer à soutenir le gouvernement national de la Géorgie. Ainsi, dans son discours du 20 janvier 1921 devant les Chambres, Briand, faisant allusion à l’offensive des armées bolcheviques contre la Pologne, présenta sa vision du cordon sanitaire contre la Russie de Lénine : « Le bolchevisme est affaire russe tant qu’il reste confiné dans ses frontières et nous n’avons pas à intervenir dans les affaires intérieures de la Russie. Mais il nous

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J.-P. Duroselle, Histoire diplomatique de 1919 à nos jours, Paris, 1990, p. 67.

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est impossible d’admettre que les armées des Soviets sortent de leur territoire pour attaquer nos alliés »70. Briand préconisait l’indépendance non seulement de la Géorgie, mais de toutes les républiques caucasiennes. Le ministre des Affaires étrangères français, qui se rendait parfaitement compte de l’interdépendance économique dans la région caucasienne riche en ressources naturelles, poursuivait cependant des objectifs purement géopolitiques. Les visées de la France au Moyen-Orient étaient déterminantes dans le choix de cette politique. A la différence de la Grande-Bretagne, qui souhaitait démembrer la Turquie conformément au traité de Sèvres, la France, au contraire, cherchait à arriver à un certain compromis avec les Turcs dans l’espoir de détacher ceux-ci de l’alliance avec Lénine (bien que le traité de Sèvres eût aussi des partisans à Paris). Même avant la signature de ce traité, les représentants français avaient sondé les kémalistes en vue d’un compromis éventuel. La première tentative eut lieu en décembre 1919 quand Georges Picot, le haut commissaire français en Syrie et Cilicie, visita Sivas, où se trouvait à l’époque le Comité représentatif dirigé par Mustafa Kemal. Arrivé à Kayseri le 6 décembre, Georges Picot déclara au représentant des kémalistes que bientôt Aristide Briand deviendrait président du Conseil dans le nouveau gouvernement français. « La politique de Briand, et celle de la nation française, consiste à créer au Moyen-Orient, où se trouve la majorité de la population turque, un Etat fort et indépendant », - souligna Georges Picot71. Comme ce point de vue coïncidait largement avec le pacte national des kémalistes, le compromis semblait possible. Le 3 décembre 1920 Leygues, le prédécesseur immédiat de Briand, ainsi que Berthelot, secrétaire général du ministère des Affaires étrangères, proposèrent de restituer Izmir (Smyrne) à la Turquie. Bien qu’à cette époque l’essentiel pour la diplomatie française fût de résoudre les questions de la Syrie et du Liban, Leygues revint encore quelques jours plus tard à la question turque. Il plaida pour un compromis avec Ankara, pour faire obstacle de la sorte à la politique des Bolcheviks dans le Caucase et en Asie Centrale72. Cependant, à cette époque la France elle-même dépendait fort de la bonne volonté de Londres dans les affaires européennes et, par conséquent, elle fut
70 G. Suarez, Briand. Sa vie – son œuvre avec son journal et de nombreux documents inédits, Paris, librairie Plon, 1941, vol. V, L’Artisan de la Paix 1918-1923, p. 110. 71 R. G. Saakian, Franko-ture kie otnošenija i Kilikia v 1918-1923 g.g. [Les relations francoturques et la Cilicie en 1918-1923], Erevan, éditions de l’Académie de sciences, 1986, p. 52. 72 S. R. Sonyel, Mustafa Kemal and the Turkish National Movement, SAGE, Studies in 20th century history, Vol. 3, London, SAGE publications, 1975, p. 87.

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bien obligée de tenir compte des intérêts britanniques dans la question du Moyen-Orient. Finalement Briand se résigna à signer le traité de Sèvres, bien que le compromis avec les kémalistes fût la priorité de sa politique. Il aurait voulu arriver à résoudre les conflits du Moyen-Orient au moyen de concessions mutuelles, pour mettre un terme à l’alliance des Bolcheviks avec les kémalistes, alliance qui se développait rapidement après la soviétisation forcée de l’Azerbaïdjan. Il croyait que cette entente était provisoire et artificielle. Il désirait réconcilier la Turquie avec l’Entente en proposant à Ankara de créer dans le Caucase un Etat-tampon uni et confédéré. Se souvenant, que, pendant les derniers siècles, l’Empire ottoman s’était trouvé sous la pression et la menace permanente de l’impérialisme russe, certains dirigeants kémalistes penchaient pour accepter cette offre, à condition que les principes essentiels du pacte national fussent respectés. C’était déjà dans le but de créer cet Etat-tampon caucasien, qui, dans une certaine mesure, devait jouer un rôle de « cordon sanitaire » entre la Russie soviétique et la Turquie kémaliste, que Briand avait été le promoteur principal de la reconnaissance de la Géorgie en janvier 1921, à la veille de l’attaque bolchevique73. Le 24 janvier 1921 Briand, lors de sa première rencontre avec Lloyd George et Curzon à Paris en qualité de chef du gouvernement, proposa de convoquer une conférence internationale en vue de susciter une scission parmi les kémalistes, et de priver Kemal de l’appui des ses partisans modérés74. Notons que le gouvernement italien, à qui on avait promis un mandat sur la Géorgie, était aussi favorable à cette politique. Rome, qui ne souhaitait nullement le renforcement de la Grèce dans les Balkans ni dans la Méditerranée orientale, préférait recourir à une politique d’équilibre à condition que ses intérêts économiques en Turquie fussent respectés. Le 28 novembre 1920 le comte Sforza, ministre des Affaires étrangères de l’Italie, avait déclaré franchement à lord Curzon que la priorité de la politique italienne à l’égard de la Turquie était la conclusion d’un accord avec Kemal, pour détacher ce dernier des Bolcheviks75.

73 Le 20 janvier 1921, c’est-à-dire une semaine avant la reconnaissance de la Géorgie, quand son gouvernement se présenta devant les Chambres, Briand souligna : « La situation en Orient appelle tout particulièrement notre attention. Il y a urgence à ce que la paix soit réalisée avec la Turquie et que tenant compte des circonstances nouvelles les conversations se poursuivent amicalement avec nos alliés pour résoudre la question orientale ». G. Suarez, Briand. Sa vie – son œuvre avec son journal et de nombreux documents inédits, vol. V, p. 110. 74 Ibidem, p. 92. 75 Ibidem, p. 87.

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Le 25 février, le jour où l’armée rouge était entrée dans Tbilissi, Akaki Tchenkeli, envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de la Géorgie en Europe Occidentale, présenta ses lettres des créances à Millerand, président de la République française, selon toutes les règles du protocole diplomatique. Celui-ci, par politesse ou avec un grand optimisme qui révélait son ignorance de la corrélation réelle des forces, exprima l’espoir que la Géorgie tiendrait tête aux Bolcheviks76. Un jour plus tard, Tchenkeli se précipita à Londres, où se déroulait la conférence interalliée77. Sachant que des négociations russo-turques se déroulaient à Moscou, les représentants du Conseil Suprême tentaient au moyen de certains compromis, d’empêcher le resserrement des liens entre les Bolcheviks et les kémalistes. Briand, à la différence de la plupart de ses interlocuteurs anglais, qui ne voulaient accorder à la Turquie que des concessions insignifiantes, envisageait une révision radicale du traité de Sèvres. Il faut noter toutefois que les Anglais étaient loin d’être unanimes sur cette question. Ainsi les représentants de l’état-major et du ministère de la Guerre jugeaient indispensable de conclure un accord avec Ankara sur la base de concessions territoriales, dans l’espoir de faire de la Turquie un Etat-tampon entre l’Entente et la Russie soviétique et aussi pour protéger les intérêts britanniques au Levant. Les Anglais s’imaginaient que Kemal, sous la pression croissante des Bolcheviks, souhaitait tout autant arriver à un compromis avec les Occidentaux78, alors qu'il ne faisait que tirer parti des rivalités et contradictions des anciens alliés de l'Entente en Orient. Bekir Sami Bey, ministre des Affaires étrangères et chef de la délégation diplomatique du gouvernement kémaliste à la conférence de Londres, était le chaud partisan d’une orientation pro-occidentale pour la Turquie et par conséquent, d’un compromis avec Londres et Paris. Descendant des Montagnards expulsés en masse au XIXe siècle du Caucase du Nord par le gouvernement tsariste, il nourrissait une vive animosité à l’égard de l’Empire russe, quel qu’en fût le régime politique. Le gouvernement d’Ankara lui accorda une grande marge de manoeuvre. Comme nous l’avons déjà indiqué, les Turcs, tout en négociant avec les Occidentaux, menaient parallèlement des pourparlers avec les Bolcheviks. Ceci permettait aux kémalistes d’augmenter la pression sur les Alliés, en les empêchant, en même temps, de conclure un accord avec les Bolcheviks pour isoler la Turquie.

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A. Tchenkeli, memuari sakartvelos sruluplebiani elcis, diplomatiuri mušaobis šesaheb 1921 da 1922 clebši [Mémoire sur l’activité diplomatique en 1921-1922], mars 1923, (en géorgien). BDIC, microfilms des archives du gouvernement géorgien, mfm 881, bobine 132. 77 Ibidem. 78 R. Sonyel, Mustafa Kemal and the Turkish National Movement, p. 86.

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Le 4 mars 1921, lors de négociations secrètes avec Lloyd George, Bekir Sami Bey tint les propos suivants. Les Turcs, dit-il, n’éprouvent aucune sympathie pour les Bolcheviks. Ils aimeraient parvenir à un accord avec la Grande-Bretagne. Et Londres ferait mieux de changer ses priorités au MoyenOrient, en revenant à la politique de Palmerston. Dans ce cas la Turquie serait capable de contribuer à la création dans le Caucase d’un Etat-tampon. Elle pourrait aussi tenter de saper l’influence des Soviets en Asie Centrale et en Afghanistan, et de neutraliser leur propagande antibritannique, si dangereuse pour Londres79. Sami Bey demanda à Lloyd George de reconnaître l’indépendance du Caucase du Nord, pour témoigner de la sincérité de ses intentions : « La création d’une confédération caucasienne puissante ne correspondait-elle pas aux intérêts de la Turquie et de l’Empire britannique? »80. Lloyd George, tout en reconnaissant que cette proposition méritait d’être examinée, refusa de la discuter avant la résolution de la question d’Izmir. Aux termes du traité de Sèvres, cette ville et la région avoisinante devaient être accordées à la Grèce. Comme une cession d’Izmir à la Grèce était en contradiction totale avec le pacte national kémaliste, les négociations échouèrent81. Les archives du gouvernement géorgien en exil jettent une lumière complémentaire sur l’initiative de Bekir Sami Bey. Elles révèlent que la position de Briand rejoignait totalement celle du ministre turc. Si les Anglais persistaient à s’en tenir au traité de Sèvres, Briand, quant à lui, envisageait de réviser certaines de ses clauses les plus inacceptables pour les Turcs, afin de les détourner de l’alliance bolchevique et d’obtenir des avantages économiques pour la France en Turquie. Tchenkeli, qui était arrivé à Londres le 26 février, adressa un jour plus tard au Conseil Suprême une note demandant la participation des représentants géorgiens à la discussion de la question du Moyen-Orient. Le 8 mars, cette demande fut répétée. Cette fois Tchenkeli reçut une réponse évasive ; on l’assura que les représentants géorgiens seraient consultés le cas échéant82.

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Ibidem, p. 101. Ibidem, p.102. 81 Ibidem. 82 A. Tchenkeli, Lettre à A. Briand, président du Conseil et le ministre des Affaires étrangères de la France, 7. 1. 1922. BDIC, microfilms des archives du gouvernement géorgien, mfm 881, bobine 115.

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Le 9 mars, un jour après la vaine tentative de Tchenkeli de participer aux négociations, Briand et Bekir Sami Bey signèrent un accord de compromis qui révisait dans une certaine mesure le traité de Sèvres, dans la mesure où il prévoyait plusieurs concessions territoriales à la Turquie, et qui offrait, en même temps, un certain nombre de privilèges économiques à la France, contrairement à l’esprit du pacte national. En outre, cet accord reconnaissait à la France une zone d’influence. Le 12 mars, un accord similaire fut conclu avec l’Italie. Il concernait surtout le volet économique des relations italo-turques, et octroyait aux Italiens des privilèges dans différentes régions du pays83. Le 16 mars, après de longues et difficiles négociations, le gouvernement de Lloyd George, voulant, entre autres, mettre un terme au rapprochement soviétokémaliste, signa avec les Bolcheviks un traité commercial. En vertu de cet accord, Londres et Moscou renonçaient aussi à toute action subversive dirigée contre l’autre partie84. Néanmoins, quelques heures plus tard, le traité soviéto-turc était signé à Moscou, ce qui réduisait à néant les tentatives de la diplomatie anglaise pour isoler la Turquie. Le texte du traité soulignait que les Bolcheviks ne reconnaissaient pas le traité de Sèvres. Les kémalistes et les Soviets s’engageaient à interdire sur leurs territoires respectifs l’activité des organisations hostiles à Moscou ou Ankara. Le coup plus grave pour les intérêts nationaux caucasiens fut la décision des Bolcheviks de livrer à la Turquie les régions d’Ardahan et de Kars, terres historiques géorgiennes et arméniennes conquises par la Russie en 1878. Pire encore, le Kremlin prenait sur lui de faire pression sur les gouvernements de la Géorgie et de l’Arménie soviétique, afin de les forcer à renoncer à ces territoires. Le 17 mars, c’est-à-dire un jour après la signature de l’accord russo-turc, lord Curzon, sans doute sous le coup du mécontentement suscité par cette mauvaise nouvelle, se résolut à recevoir Tchenkeli. Cependant, soucieux de ménager les Bolcheviks, les Anglais s’abstinrent de reconnaître pleinement l’autorité diplomatique du représentant géorgien et de faire figurer son nom dans le catalogue du corps diplomatique accrédité dans le pays. Ils refusèrent aussi à Tchenkeli le droit de présenter les originaux des ses lettres des créances au roi, sous le prétexte que la Géorgie était déjà occupée par les Bolcheviks.

J. Pichon, Le partage du Proche-Orient, Paris, J. Peyronnet et Cie, 1938, pp. 232-234 ; S. R. Sonyel, Mustafa Kemal and the Turkish National Movement, pp. 103-104 ; H. N. Howard, The Partition of Turkey. A Diplomatic History 1913-1923, New York, Howard Fertig, 1966, pp. 260261. 84 Pichon, Le partage du Proche-Orient, pp. 234-235.

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Tchenkeli parvint seulement à présenter les copies de ces lettres de créances à lord Curzon85. Après la fin de conférence de Londres Tchenkeli rentra sans tarder à Paris, où se trouvaient déjà Briand et Bekir Samy Bey. Dans la deuxième moitié de mars, à un moment où la perspective de ratification des traités franco-turc et italo-turc semblait réelle, une série des consultations eut lieu à Paris entre les Caucasiens et Bekir Sami Bey, à l’initiative de Briand. Le ministère des Affaires étrangères français jouait un rôle de médiateur dans cette affaire. Le 21 mars, Tchenkeli présenta à ses interlocuteurs français un aide-mémoire précisant les conditions mises par le gouvernement géorgien en exil à une alliance éventuelle avec les kémalistes. Ce programme révèle à quel point les dirigeants géorgiens, tout comme nombre de leurs interlocuteurs occidentaux, étaient persuadés que le régime bolchevik allait s’effondrer d’un jour à l’autre. Après avoir rappelé qu’en 1918 la Turquie avait saboté la tentative des peuples du Caucase du Sud pour créer un Etat fédéré, qu’en mai 1920 elle s’était faite complice de la soviétisation de l’Azerbaïdjan, et qu’un mois auparavant seulement, elle avait profité de l’attaque bolchevique contre la Géorgie pour occuper certaines de ses provinces méridionales, Tchenkeli formulait les conditions d’une alliance future. 1) La reconnaissance par la Turquie des anciennes frontières du Caucase en 1914. 2) Le recours obligatoire à l’arbitrage de l’une des grandes puissances (c’est à dire de la France) pour toutes les questions concernant « le bon voisinage, et l’amitié réciproque entre la Turquie et le Caucase. […] Aucune forme d’occupation à titre permanent, de tutelle, etc. n’est admissible ». 3) L’élaboration « dès maintenant d’un “modus vivendi” entre la Turquie et la Géorgie dans la ville et la province de Batoum et généralement dans les districts occupés par les Turcs, afin de permettre au gouvernement géorgien d’y établir une base pour ses activités… » en vue de la libération de la Géorgie et du Caucase de l’occupation bolchevique86.
A. Tchenkeli, memuari sakartvelos sruluplebiani elcis, diplomatiuri mušaobis šesaheb 1921 da 1922 clebši [Mémoire sur l’activité diplomatique en 1921-1922], mars 1923. 86 A. Tchenkeli, Aide-mémoire, 21. 3. 1921, BDIC, microfilms des archives du gouvernement géorgien, mfm 881, bobine 136.
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Le 23 mars, une réunion fut convoquée dans le bureau de Philippe Berthelot, secrétaire général du Ministère des affaires étrangères, dans le but de rapprocher les positions des Turcs et des Géorgiens et de conclure un accord préliminaire. Bekir Sami Bey, son adjoint le Dr. Rechad Bey, Tchenkeli et Zourab Avalichvili, le conseiller de la légation géorgienne, y participaient. Berthelot, appelé d’urgence au Sénat, confia la présidence de la réunion au comte de Perretti de la Rocca, l’un des fonctionnaires de son ministère. Lors de cette réunion Bekir Sami Bey déclara que « la Turquie n’avait aucune visée sur Batoum ; que la ville de Batoum devait appartenir à la Géorgie et que la population musulmane de la province de Batoum, composée d’Adjars - Géorgiens de sang et de langue - mais liée à la Turquie par la religion et la culture, devait jouir d’une autonomie administrative dans les limites de la Géorgie. En ce qui concernait Ardahan, il n’était aucunement géorgien, étant donné qu’on n’y rencontrait que fort peu de Géorgiens et que l’élément musulman représentait plus de 90% de la population turque. […] Pour cette raison, Ardahan devait être annexé à la Turquie »87. Si les Géorgiens le souhaitaient, le gouvernement turc serait prêt à organiser un plébiscite dans ce district, après avoir retiré ses troupes, car Ankara était certaine « que ce plébiscite donnerait, en toutes circonstances, une forte majorité en faveur de la Turquie »88. En réponse Tchenkeli et Avalichvili firent valoir leurs arguments « sur la nécessité qu’Ardahan demeure dans les limites de la Géorgie et de l’Union caucasienne, faisant ressortir son importance politique et stratégique »89. Les Géorgiens soulignèrent encore une fois que la lutte pour la libération de la Géorgie et du Caucase ne pouvait réussir que si Ardahan servait de base aux indépendantistes caucasiens. Selon le compte rendu de cette réunion, les Turcs reconnurent finalement « le bien-fondé des revendications de la Géorgie et Bekir Sami Bey déclara qu’il était disposé, dans cette question aussi, à faire des concessions en élaborant un “modus vivendi” basé sur les intérêts politiques et stratégiques de la Géorgie d’une part et sur les intérêts de la population musulmane turque du district, de l’autre »90.
87 Compte rendu de l’entrevue de Ph. Berthelot, B. Sami Bey, Rechad Bey, A. Tchenkeli, Z. Avalov et M. Soumbatov au ministère des Affaires étrangères de la France, 23. 3. 1921, BDIC, microfilms des archives du gouvernement géorgien, mfm 881, bobine 136. 88 Ibidem. 89 Ibidem. 90 Ibidem.

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A la fin de la réunion Perretti demanda aux Turcs et aux Géorgiens « d’élaborer le plus tôt possible leurs projets de “modus vivendi” et de les communiquer au Quai d’Orsay, afin qu’on puisse de cette façon, atteindre un accord définitif pour la prochaine arrivée à Paris de la délégation turque »91. Le diplomate français exprima aussi l’espoir que pour la prochaine rencontre Bekir Sami Bey « recevrait pour cette question, de l’assemblée nationale d’Angora, des instructions définitives »92. Les deux parties furent probablement satisfaites des négociations. En tout cas le même jour Tchenkeli envoya à Bekir Sami Bey une lettre où il remercia le ministre des Affaires étrangères de la Turquie pour sa promesse que « …finalement, étant donnée l’extrême importance politique de ce territoire pour la Géorgie, le gouvernement d’Angora serait tout disposé à arriver làdessus à un “modus vivendi” avec la Géorgie. En prenant acte des déclarations ci-dessus, je crois pouvoir constater que le différend territorial entre la Géorgie et la Turquie se trouve ainsi limité au seul problème d’Ardahan. J’espère cependant qu’il ne sera pas difficile de trouver une solution équitable de cette question dans l’intérêt réciproque de nos deux pays »93. Le 25 mars, à l’initiative d’Abdul Medjid Tchermoev, le chef de la délégation diplomatique nord-caucasienne à la conférence de paix, une autre réunion fut convoquée, dans le but de discuter la future alliance de la Turquie avec le Caucase uni. Outre Bekir Sami Bey, Tchenkeli et Avalichvili, étaient présents les Azerbaïdjanais Ali Mardan Bey Toptchibachy, M. Magheramov, Alekper Cheikh-ul-Islam-Zadé (Cheikh-ul-Islamov) et Djeikhoun Hadjibeili, ainsi que les Nord-Caucasiens A. M. Tchermoev, Vassan Guirey Djabagui (Djabaguiev) et Aitek Namitok (Namitokov). Ce dernier représentait les Tcherkesses du Kouban. Ce personnage avait probablement été convié par Bekir Sami Bey luimême, ou, peut être, par les autres Caucasiens, dans le but d’intéresser davantage les Turcs à une alliance turco-caucasienne. Bien d’accord sur la nécessité d’établir une collaboration très étroite entre le Caucase du Nord et du Sud, les délégués, cependant, formulèrent des réserves à propos de « la participation du Kouban à la future confédération du Caucase » : en effet, le
Ibidem. Ibidem. 93 A. Tchenkeli, Lettre à Bekir Sami Bey, ministre des Affaires étrangères du gouvernement d’Angora, 23. 3. 1921, BDIC, microfilms des archives du gouvernement géorgien, mfm 881, bobine 136.
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gouvernement tsariste avait expulsé la majorité de la population tcherkesse au XIXe siècle, en colonisant cette région avec des cosaques et des paysans russes. « … On trouva difficile d’englober dans cette union une nombreuse population slave ; d’autre part on fit ressortir tout l’intérêt qui s’attachait à la réunion du Kouban au Caucase. Finalement, sans se prononcer définitivement sur la question, on prit en considération la possibilité, pour le territoire du Kouban, de devenir membre de l’Union du Caucase à titre spécial »94. Lors de cette réunion où les Arméniens n’étaient pas représentés, tous les délégués caucasiens soulignèrent à l’unanimité que « …l’établissement du bon voisinage et même d’une alliance… » serait possible « … à la condition du désintéressement politique et territorial de la Turquie dans le Caucase et d’une délimitation des frontières entre la Turquie et la Géorgie conforme aux intérêts vitaux de cette République »95. Selon le compte rendu de la réunion, Bekir Samy Bey donna en conclusion, au nom du gouvernement d’Ankara, les assurances suivantes : « Il demeure entendu que mon gouvernement n’aura jamais dans vos affaires qu’une politique caucasienne et non panturque [...] avoir un rempart dans le Nord, c’est notre intérêt vital, mais pour que ce rempart soit solide, il faut que la future confédération du Caucase comprenne aussi la Ciscaucasie (le Caucase du Nord). Nous n’avons aucune visée territoriale en Géorgie ; une autonomie locale administrative pour la province de Batoum, c’est tout ce que nous désirons, et les Géorgiens eux-mêmes sont en cela d’accord avec nous. Il est vrai que nous revendiquons Ardahan, mais c’est une question secondaire et ce n’est pas à cause de cela que nous allons compromettre l’avenir de nos relations avec le Caucase tout entier. Il nous serait impossible à l’heure actuelle de vous venir en aide dans votre lutte contre les Bolcheviks, nous ne pourrions nous engager dans cette lutte au moment où les Grecs nous attaquent en Asie Mineure. J’espère néanmoins que dans deux mois notre différend avec les Grecs sera réglé – alors non seulement la France, mais l’Angleterre aussi s’intéressera à nos affaires et même à ce problème de la confédération du Caucase que nous discutons ici. Quand cette heure viendra, nous nous rencontrerons dans une conférence des délégués et c’est alors que nous aurons un traité à élaborer, pas un simple traité d’amitié, mais un traité d’alliance ! »96.

Résumé de la conférence tenue au Claridge Hotel le 25 mars 1921, BDIC, microfilms des archives du gouvernement géorgien, mfm 881, bobine 136. 95 Ibidem. 96 Ibidem.

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Bekir Sami Bey doutait vraisemblablement qu’il fût possible de convaincre la Grande Assemblée nationale d’Ankara de renoncer à Ardahan, au nom d’une alliance douteuse avec les Caucasiens en exil, dont le territoire était déjà occupé par l’Armée rouge. Malgré cela le gouvernement géorgien tenta de recourir encore une fois à la médiation française pour faire avancer la question d’Ardahan. Le 30 mars Tchenkeli envoya une note à Berthelot afin d’attirer l’attention des Français sur l’importance stratégique de cette région pour le Caucase. A l’en croire, la libération du Caucase n’était possible que si les Géorgiens disposaient d’Ardahan comme base militaire et politique, à partir de laquelle il serait possible de mener à bien cette entreprise. « Ce n’est pas la valeur intrinsèque de ce territoire - ancienne terre géorgienne, jadis chrétienne, convertie ensuite à l’islam – c’est l’extrême importance militaire d’Ardahan et de son plateau qui a obligé le gouvernement géorgien à la plus grande prudence dans cette question. Situé dans la vallée du Haut Kour au carrefour des routes qui donnent accès à Batoum (par Arthanoudje), à Tiflis (par Akhaltsikhé) et à Kars, Ardahan – l’histoire des compagnes de 1828, 1854/5, 1877, 1914 le montre clairement – est une véritable clef stratégique de la partie Ouest de la Transcaucasie. Attribuer à la Turquie cette place d’armes – ce serait compromettre l’avenir même des pays transcaucasiens et donner aux Turcs un moyen efficace de troubler la paix dans ces parages »97. « J’espère que le gouvernement français ne trouvera pas excessif le vœu de la Géorgie de voir inaltérée sa frontière de 1914 avec la Turquie et qu’il lui sera facile, avec la grande autorité qui lui appartient, d’amener la Turquie à cette vue si simple et la seule qui puisse assurer amitié et bon voisinage durables entre les deux peuples »98, écrivait Tchenkeli. Initialement, la tournure des événements sembla donner raison à Briand. Après son retour à Ankara, Samy Bey reçut l’appui d’un groupe influent dans la Grande Assemblée, favorable à la révision de certains articles du pacte national, aussi bien qu’à la recherche de compromis avec l’Entente. « Les membres de ce groupe affirmaient que les puissances de l’Entente étaient prêtes pour un compromis tout à fait acceptable pour la Turquie, mais que certains leaders des nationalistes, hostiles à l’Entente, souhaitaient la prolongation de la guerre. Le succès de ce groupe signifiait l’acceptation du traité de Sèvres légèrement
A. Tchenkeli, Note à Ph. Berthelot, secrétaire général du ministère des Affaires étrangères de la France, 30. 3. 1921, BDIC, microfilms des archives du gouvernement géorgien, mfm 881, bobine 136. 98 Ibidem.
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révisé, ce que souhaitait l’Entente et Briand en particulier »99. Très bientôt, cependant, l’influence de ce groupe fut réduite à zéro, car après la victoire à Inönü, le 1 avril, des troupes kémalistes sur les Grecs, le gouvernement d’Ankara, qui auparavant envisageait la possibilité s’entendre avec les Occidentaux, et, par conséquent, de rompre avec les Bolcheviks, devint plus réticent. Ainsi les Caucasiens et Bekir Sami Bey ne purent arriver à un accord mutuellement acceptable. Les appréhensions du ministre des Affaires étrangères turc s’avérèrent finalement fondées. Les accords franco-turcs et italo-turcs conclus par Samy Bey à Londres, ainsi que ses négociations secrètes à Paris avec les Caucasiens furent considérés comme contraires au pacte national et un conflit éclata à ce propos entre Bekir et Mustafa Kemal. Au printemps 1921, les Grecs lancèrent une nouvelle attaque contre Ankara. Les Anglais continuaient à refuser d’accepter les conditions principales posées par les kémalistes. Ainsi la politique de rapprochement avec les Occidentaux, préconisée par Bekir Sami Bey, fut rejetée et la Grande Assemblée nationale refusa de ratifier les accords franco-turc et italo-turc. Le 1er mai Bekir Sami Bey fut limogé. Les rumeurs sur ses négociations secrètes à Londres avec Lloyd George, qui avaient filtré dans la presse, contribuèrent largement à sa chute, de même que les vives pressions des Bolcheviks. Youssef Kemal Bey, qui avait la réputation d’un russophile, le remplaça aux Affaires étrangères. Cette nomination indiquait que les kémalistes avaient définitivement renoncé à tout compromis100. Malgré cela, Ankara continuait d’utiliser Sami Bey avec sa réputation de pro-occidental. Deux mois plus tard, en août 1921, il fut à nouveau envoyé en Europe pour sonder des Allies. Irrités par les atermoiements des Turcs, les Anglais accordèrent une aide militaire à l’armée grecque. Briand, mécontent du refus turc de ratifier l’accord avec la France, décida aussi de faire pression sur les Turcs. Pour la même raison les Italiens partageaient ce point de vue. Les Grecs, sûrs de la victoire, n’étaient pas non plus intéressés par les négociations101. Le gouvernement géorgien en exil espérait qu’après une démonstration de force de la part des Alliés, les kémalistes seraient obligés de réviser leur attitude à l’égard des Caucasiens. Notons qu’à cette époque vingt cadets géorgiens
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S. R. Sonyel, Mustafa Kemal and the Turkish National Movement, p. 105. Ibidem, p. 115. 101 Ibidem, pp. 118-119.

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avaient été admis à l’école militaire à Athènes102. Les Alliés et les Géorgiens pensaient que si les Grecs l’emportaient, ces hommes pourraient encadrer la future armée nationale de la Géorgie. Le 2 juin eut lieu un entretien entre Noé Jordania, président du gouvernement de la Géorgie en exil, et Briand. Bien que cette rencontre ne durât que 15 minutes, les interlocuteurs abordèrent les principaux aspects des relations franco-turques dans l’éventualité d’une alliance des Etats caucasiens. Les minutes de cet entretien ont été conservées dans les archives de l’émigration géorgienne et il vaut la peine de les citer longuement car elles révèlent l’état d’esprit de Briand à cette époque, notamment sa conception de la politique à mener à l’égard de la Turquie. Elles montrent aussi comment le chef géorgien essayait de tourner au profit de son pays les préoccupations de son interlocuteur français, notamment sa crainte de la collusion turco-bolchevique. Malheureusement les archives françaises n’ont pas conservé les minutes de cette rencontre. Nous devons nous contenter du compte rendu provenant des archives du gouvernement géorgien en exil, rédigé par S. Assathiani, diplomate géorgien présent lors de cette rencontre. Jordania commença par informer Briand qu’une déclaration officielle énonçant les principes de la future alliance caucasienne serait signée dans l’immédiat. Puis il enchaîna : « La situation à Ankara, où ces derniers temps, Moscou a considérablement augmenté son influence, complique nos affaires. D’où la position irréconciliable d’Ankara à l’égard de l’Europe ». Briand : « Nous avons apporté une aide considérable à Ankara et à sa délégation à Londres. Nous sommes allés jusqu'à conclure un traité avec elle. Notre but était de détacher Ankara de Moscou, pour la rallier à la cause de la Géorgie et d’autres Etats caucasiens. Cependant les kémalistes ne se sont pas montrés raisonnables et ils vont le regretter. Nous sommes en train de prendre des mesures… ». Jordania : « Nous connaissons personnellement Bekir Sami Bey. Il était chez nous à Tiflis. Cependant plus tard, il a perdu toute influence et s’est éloigné des affaires. Les Jeunes-Turcs ont repris le pouvoir à Ankara où un affrontement sérieux s’est produit et maintenant ils sont revenus à leur ancienne politique ». Briand : « Vous avez raison, c’est une politique perfide qu’ils menaient en 1918 de concert avec l’Allemagne. Malgré cela, ils comprendront très bientôt
C. Gvardjaladzé, sakartvelos carmomadgenloba konstantinepolši 1921 da 1922 clebis ganmavlobaši [Rapport sur l’activité de la représentation diplomatique de la Géorgie à Istanbul en 1921-1922], janvier 1923, (en géorgien). BDIC, microfilms des archives du gouvernement géorgien, mfm 881, bobine 120.
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