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Les Français musulmans en Vaucluse 1962-1991

De
209 pages
L'arrivée en de plusieurs dizaines de milliers de Français musulmans rapatriés d'Algérie est précurseur d'un défi pour la Frane: celui de leur intégration. Par une étude exhaustive de multiples sources (archives, presse, témoignages, associations), l'auteur retrace le quotidien d'une partie de cette population dans un département où ils constituent une minorité importante: le Vaucluse.
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LES FRANÇAIS MUSULMANS EN VAUCLUSE 1962 - 1991
Installation et difficultés d'intégration d'une communauté de rapatriés d'Algérie

Histoire et Perspectives Méditerranéennes dirigée par lean-Paul Chagnollaud

Dans le cadre de cette collection, créée en 1985, les éditions L'Harmattan se proposent de publier un ensemble de travaux concernant le monde méditerranéen des origines à nos jours. Dernières parutions Garip TURUNÇ, La Turquie aux marches de l'Union européenne, 2001. Bouazza BENACHIR, Négritudes du Maroc et du Maghreb, 2001. Peggy DERDER, L'immigration algérienne et les pouvoirs publics dans le département de la Seine (1954-1962),2001. Abderrahim LAMCHICHI, Géopolitique de l'islamisme, 2001. Julie COMBE, La condition de la femme marocaine, 2001. Jean MORIZOT, Les Kabyles: propos d'un témoin, 2001. Abdallah MAKREROUGRASS, L'extrémisme pluriel: le cas de l'Algérie, 2001. Hamadi REDISSI, L'exception islamique, 2001. Ahmed MOATASSIME, Francophonie-Monde Arabe: un dialogue estil possible ?, 2001. Mohamed-Habib DAGHARI-OUNISSI, Tunisie, Habiter sa différence-le bâti traditionnel du sud-est tunisien, 2002. David MENDELSON (coord.), La culture francophone en Israël, tome 1 et II, 2002. Chantal MOLINES, Algérie: les dérapages du journal télévisé en France (1988-1995), 2002. Samya El MECHA, Le nationalisme tunisien scission et conflits 19341944, 2002. Farid KHIARI, Vivre et mourir en Alger, 2002. Rouria ALAMI M'CHICHI, Genre et politique au Maroc, 2002.
Yasmine BOUDJENAH, Algérie

-

décomposition

d'une industrie, 2002.

Mohamed BOUDIBA, L'Ouarsenis, la guerre au pays des cèdres, 2002. Patrick KESSEL, Guerre d'Algérie, écrits censurés, saisis, refusés (19561960-1961),2002. Philippe CARDELLA, Notes de voyage à Chypre -Opuscule, 2003. Cécile MERCIER, Les pieds-noirs et l'exode de 1962 à travers la presse française, 2003. FaÏza JIBLINE, Proverbes et locutions proverbiales en usage à Marrakech, arabe-français, 2003.

LES FRANÇAIS MUSULMANS EN VAUCLUSE 1962 - 1991
Installation et difficultés d'intégration d'une communauté de rapatriés d'Algérie

MOUMEN Abderahmen

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@L'Hannatlan,2003 ISBN: 2-7475-4140-1

Introduction Partie I : 1962-1965 : d'une arrivée précaire à une installation définitive AI 1962 : rapatriement douloureux des Français musulmans 1- Une politique gouvernementale entre opposition aux filières clandestines et accueil officiel des Français musulmans rapatriés 2- Entre l'Algérie et la France: le camp de transit de Saint-Maurice l'Ardoise 3- Un drame humain 4- La solidarité envers les FMR 5- Le Bachaga Boualem : faire prendre conscience de la situation des Français musulmans BI De nom breuses difficultés auxquelles confrontés les Français musulmans 1- Des difficultés d'ordre sécuritaire 2- Un reclassement difficile 3- Un problème angoissant: le logement sont

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CI Les harkis d'Avignon: du quartier de La Balance à Monclar 1- Une installation dans la précarité au quartier de La Balance 2- Relogement à Monclar : la cité du Soleil DI Les hameaux forestiers: solution pour un reclassement des harkis? 1- Pourquoi la création de hameaux forestiers? 2- Les sites d'installation 3- La construction des hameaux forestiers

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4- Le choix des familles dans les camps de transit de Saint-Maurice et de Rivesaltes 5- Installation des familles dans les hameaux : accueil chaleureux et fin du calvaire Partie II : 1965-1975 : entre "ghettos" et assistanat AI L'organisation des hameaux forestiers 1- Les structures administratives 2- L'encadrement des harkis et de leurs familles BI La vie dans les hameaux 1- La mobilité des ex-harkis 2- Une lente intégration 3- Les incidents dans les hameaux forestiers 4- Activités salariales et syndicalisme harki CI Vers une fermeture des hameaux forestiers? 1- 1966 : fermeture du hameau de Sault 2- Les incertitudes pour Pertuis et Cucuron DI Les Français musulmans: une population nécessitant une certaine assistance 1- Les structures sociales 2- Les secours pour pallier leur précarité 3- 1970 : un début d'indemnisation Partie ID : 1975-1991 : De Français entièrement à part à des Français à part entière? AI Essor du mouvement associatif 1- Les associations de rapatriés d'Algérie et le problème des Français musulmans 2- Les associations de Français musulmans en Vaucluse

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B/1975 : le printemps harki 1- La révolte des "oubliés de l'histoire" 2- Mesures et nouvelles structures pour l'aide aux Français musulmans 3- Politique de relogement 4- Amélioration du statut des ouvriers forestiers 5- Création d'une Commission départementale pour l'indemnisation des rapatriés français musulmans 6- Pour une libre circulation entre la France et l'Algérie CI Vers une véritable intégration? 1- Destruction et remplacement des hameaux forestiers vétustes de Cucuron et Pertuis 2- Lutter contre l'échec scolaire 3- Création de lieux de culte et de cimetières musulmans DI Des Français musulmans toujours à part 1- Toujours des secours 2- Symbole du malaise: les grèves de la faim 3- Les marches, pour sensibiliser l'opinion publique Conclusion Chronologie sommaire Sources Bibliographie

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Sigles utilisés
ADV: archives départementales de Vaucluse ACVG : anciens combattants et veuves de guerre ADOSOM : association pour le développement des oeuvres sociales d'Outre-mer AEFM : association d'entraide des Français musulmans ALN : armée de libération nationale ANIFOM : agence nationale pour l'indemnisation des Français d'Outre-mer BIAC : bureau d'information d'aide et de conseil CASEC : contrat d'action sociale, éducative et culturelle CFDT: confédération Française démocratique du travail CFMRAA : confédération des Français musulmans rapatriés d'Algérie et leurs amis CGT: confédération générale du travail FLN: front de libération national FMR : Français musulmans rapatriés GMPR : groupes mobiles de police rurale MADRAN : mouvement d'assistance et de défense des rapatriés d'Afrique du Nord MNA : mouvement national algérien OAS : organisation de l'armée secrète ONASEC : office national de l'action sociale, éducative et culturelle SAS: section administrative spécialisée SFIM : service d'accueil et de reclassement des Français d'Indochine et Musulmans SFM : service d'accueil et de reclassement des Français musulmans SONACOTRA : société nationale de construction pour travailleurs UNACFCI : union nationale des anciens combattants

,

Français de confession islamique

INTRODUCTION

Le 18 mars 1962, la signature des Accords d'Evian mettait un tenne à la guerre d'Algérie, après sept ans et cinq mois de malheur pour la terre algérienne et ses habitants. Mais, à cet espoir de paix, succède un déchaînement de violence: le terrorisme souvent aveugle de l'OAS (Organisation de l'Armée Secrète), les exactions de bandes incontrôlées du FLN (Front de Libération National) ... C'est donc dans une période de haine et d'incertitude pour l'avenir, que débute un grand phénomène migratoire pour la France. Les Européens d'Algérie, communément appelés Pieds-. Noirs, quittent en masse l'Algérie, malgré les dispositions des Accords d'Evian en leur faveur. Les Autorités françaises ne prévoyaient alors que le retour de 100 000 personnes au grand maximum. Mais dès le mois d'avril 1962 et ce durant toute l'année 1962, c'est par centaines de milliers que se comptent les rapatriés d'Algérie arrivés en Francel. L'attention s'est alors surtout portée sur la catégorie de rapatriés que représentent les Pieds-Noirs. Mais, à l'ombre de
IEn mai-juin 1962, il Yeut 450 000 départs.

ceux-ci, un autre exode se déroulait: celui de ceux que l'on allait appeler les Français musulmans rapatriés d'Algérie, qui à titre et pour des raisons diverses, s'étaient rangés du côté de l'Armée et de l'Administration française. Cet ouvrage a pour objet l'étude d'une partie, infime certes, de cette population de réfugiés: les Français musulmans rapatriés d'Algérie dans le département du Vaucluse. Le Sud-Est de la France est la région où s'installent le plus de rapatriés2 : HLa région provençale: 240000 rapatriés à intégrer. Le rapatriement des Français d'Algérie et d'un certain nombre de musulmans venus s'établir en France est l'événement le plus important qui ait affecté la vie économique de la région"3. En avril 1963, cette population (Pieds-Noirs et Français musulmans) compte 150143 personnes dans les Bouches-du-Rhône, 60 000 dans
les Alpes

- Maritimes

et 28 805 en Vaucluse soit 12% de la

population de ce département4. Dix mille rapatriés s'installent en Avignon. Dans un Vaucluse en pleine mutation démographique et économique, les Français musulmans vont constituer une petite communauté. Comment les Français musulmans du Vaucluse ont-ils été accueillis et perçus par la population locale, la presse et l'Administration? Quelles ont été les difficultés à leur intégration? Quelle a été l'évolution démographique de cette communauté? En définitive, cette transplantation a-t-elle été une réussite ou un échec? Telles sont les questions générales que cet ouvrage se propose d'étudier, auxquelles s'ajoutent des questions d'ordre beaucoup plus local. Pour une meilleure compréhension de cette histoire, I'historien se doit de présenter avec objectivité la genèse de
2Les Français musulmans s'établissent aussi dans le Nord et Paris, le Nord-Est, et l'axe Lyon-Grenoble. 3Le Provençal, vendredi 28 décembre 1962. 4Le Provençal, 4 avril 1963. 10

leur rapatriement. Les Français musulmans sont souvent étiquetés, par méconnaissance du sujet, du terme générique de "harki". Du côté de l'histoire officielle algérienne, ils ont été présentés comme des mercenaires, des traîtres à la "Révolution algérienne". On a essayé de les effacer de la mémoire collective des Algériens5 alors qu'ils appartiennent aussi à l'histoire algérienne. Le sp,ectre de ces parias resurgit sporadiquement lorsqu'une crise touche l'Algérie6. Un autre point de vue, radicalement opposé, essentiellement celui des partisans de l'Algérie française, héroïse à l'extrême les harkis, les présentant comme des fidèles dévoués à la patrie française. Ainsi, entre un nationalisme exacerbé qui leur a jeté l'opprobre et un mythe de leur combat en Algérie, il faut donc souligner et préciser la diversité de cette catégorie de rapatriés. En premier lieu, nous trouvons les Français musulmans qui avaient le statut de supplétifs. Cinq catégories de formations supplétives civiles ont contribué au "maintien de l'ordre" durant les "événements"7. Par ordre chronologique, selon leur date de création, on peut énumérer: les GMPR (Groupes Mobiles de Police Rurale) créés en janvier 1955; les mokhaznis des groupes makhzen instaurés eux aussi en 19558, les harkis, les premières harkas9 sont
50n trouve tout de même des travaux effectués par des historiens algériens, souvent acteurs de cette guerre, qui traitent des Français musulmans durant la guerre d'Algérie, comme par exemple Mohamed HARBI, Le FLN, mirage et réalité, Paris, Jeune Afrique, 1980. 6pERVILLE Guy, " Histoire de l'Algérie et mythes politiques algériens: du "parti de la France" aux "anciens et nouveaux harkis", in Ch.-R. AGERON (dir.), HLa guerre d'Algérie et les algériens 1954-1962 ", Paris, A. Colin, 1997. 7AGERON Charles - Robert, " Les supplétifs algériens dans la guerre d'Algérie ", Le vingtième siècle, revue histoire, n048, décembre 1995, pp.3-20. 8Les mokhaznis étaient chargés de la protection des SAS (Sections Administratives Spécialisés). 9Le terme harka est antérieur à la colonisation. Il signifie, en langue arabe, Il

constituées en avril 1956; les unités territoriales (UT) mises sur pied en mai 1956, devenues unités de réserve en 1960; et enfin les groupes d'autodéfense. Mohand Hamoumou a tenté d'expliquer les différentes motivations à leur engagement10 : pression des notables et de l'armée française, francophilie, sévices du FLN, rivalités tribales et volonté de vengeance, désœuvrement et besoin alimentaire, option politique ou idéologique, contrainte policière et retournement d'opinion. Chaque Français musulman avait sa propre histoire. Il est ainsi intéressant de comprendre cette diversité d'engagements, lesquels ont eu des répercussions lors de la fin de la guerre d'Algérie et du rapatriement. Ensuite, une deuxième catégorie de rapatriés est à préciser. Il s'agit des soldats engagés volontaires ou appelés qui servaient dans les unités régulières de l'armée française!!. Enfin, il faut aussi compter les élus, les hauts fonctionnaires, officiers et notables musulmans (caïds, aghas, bachaghas) et les petits fonctionnaires. Au 13 mars 1962, un rapport transmis à l'ONU évaluait le nombre de musulmans pro-français menacés à 263 000 hommes soit 20 000 militaires de carrière, 40 000 militaires du contingent, 58 000 harkis, 20 000 moghaznis, 15 000 GMPR, 60 000 GAD et 50 000 élus, anciens combattants et fonctionnaires. Deux polél11iques s'installent alors au sujet de ces Français musulmans rapatriés durant cette période. La première est relative aux conditions de leur rapatriement. La seconde a trait aux massacres dont ils ont été les victimes.
mouvement. Les premières harkas de la guerre d'Algérie, sont constituées en 1955 dans la région d'Arris (dans les Aurès) par l'ethnologue Jean Servier. En avril 1956, une circulaire du ministre-résident Lacoste fixa les règles de création, d'organisation et d'armement des harkas, "formations temporaires dont la mission est de participer aux opérations de maintien de l'ordre". Elles étaient rattachées à une unité régulière. Mais, les harkis étaient des journaliers embauchés localement et salariés. lOHAMOUMOU Mohand, Et ils sont devenus harkis, Paris, Fayard, 1993. IIC' est par exemple le cas des Tirailleurs algériens ou unités de Spahis. 12

Peu après les accords d' Evian, les rapatriements commencent donc. A cette date, M. Boulin, secrétaire d'Etat aux Rapatriés, estime le nombre de Inusulmans menacés à environ 10 500 personnes. Il faut d'ailleurs préciser qu'à ce moment-là la majorité des harkis n'étaient pas favorables à un rapatriement en France. Le choix leur est proposé entre un engagement dans l'armée, un retour à la vie civile avec primes de licenciement et de recasement ou un contrat provisoire de six mois pour servir à titre civil "en qualité d'agents contractuels des armées"12. La majorité de ceux-ci, 21 000 sur 40 000, demandent à être licenciés13, pensant n'avoir rien fait de mal contre le peuple algérien et croyant aux promesses de pardon largement diffusées par le FLN. Un plan de transfert, pour ceux qui veulent partir, est organisé. Ainsi, du 9 juin au 30 juin 1962, 9 541 personnes sont rapatriées en France. Leur nombre atteint 14 000 à la fin de juillet 1962. Des dispositions sont mises en place pour un rapatriement planifié, surtout lorsque les demandes s'accélèrent après les premiers massacres de Français musulmans. Mais, il faut toutefois nuancer ce tableau, car des restrictions, des refoulements, des interdictions sont promulgués par les autorités pour éviter un afflux trop important. L'Administration avait déjà fort à faire avec l'exode des Pieds-Noirs. La seconde polémique tient au nombre de Français musulmans massacrés durant l'année 1962. Les chiffres varient ainsi de 10 00014à 150 000 personnes15, cette dernière
12Décrets du 20 mars 1962 de Pierre Mesmer, Ministre des Armées. 13Charles-Robert AGERON, "Le drame des harkis en 1962", le vingtième siècle, revue histoire, n042, juin 1994, pp.3-6. 1334 chefs de famille, soit au total 7006 personnes, demandent à être rapatriés en avril. Moins de 6% des harkis acceptent de s'engager dans l'armée, malgré les encouragements de leurs cadres français. 14JeanLacouture, Le Monde du 13 novembre 1962. 15Dansune note officielle en 1974, le service historique des armées estime à 150 000 le nombre de victimes. 13

évaluation est d'ailleurs reprise par bon nombre d'associations de rapatriés d'Algérie Pieds-Noirs ou Français musulmans. Entre ces deux estimations extrêmes, d'autres chiffres sont avancés: 25 000 en janvier 1963 (rapport Vemejoul), 60 000 selon Nicolas d'Andoque, 100 000 pour le Colonel Schoen. Certains s'appuient sur le rapport du souspréfet d'Akbou, M. Robert, qui estime le bilan de ces massacres de 1 000 à 2 000 victimes par arrondissement (72 arrondissements en Algérie) soit environ 100 000 morts. "Le vrai nombre des victimes est inconnu, mais l 'horreur de leur sort ne lui est pas proportionnelle "16. C'est donc dans ce contexte politique, rapidement survolé, mais nécessaire à la compréhension du sujet, que ce rapatriement s'opère. Il s'inscrit dans le mouvement général des migrations liées à la décolonisation. Si on peut admettre que les Européens d'Algérie revenaient dans leur patrie (et encore17), il n'en est pas de même pour les Français musulmans qui sont tous directement issus et liés au sol algérien. Seul, une minorité était francisée culturellement. Cela pose donc un dilemme: réintégration ou intégration à la société française? Y a t-il eu rapatriement de citoyens français ou accueil de réfugiés ?18Le problème de la demande recognitive de la nationalité française exigée par l'Administration en est l'illustration même. Cette transplantation, dans un départelnent tel que le
16pERVILLE Guy, "La France a sacrifié ses soldats musulmans",

L'Histoire, n0140,janvier 1991, pp.122-123.
17Une grande partie des Européens d'Algérie n'ont jamais connu la France ou n'y sont pas originaires: maltais, espagnols, italiens. Nombre d'entre eux, se considéraient comme des algériens avant tout. De plus, de nombreux juifs (ils sont 120 000 en Algérie en 1962) sont aussi issus de vieilles familles berbères ou des juifs espagnols expulsés lors de la Reconquista. 18HAMOUMOU Mohand, Les Français-Musulmans: rapatriés ou réfugiés ?, AWR-Bulletin, revue trimestrielle des problèmes des réfugiés, n04, Vienne, 1987. 14

Vaucluse, ne se fait pas de manière uniforme. Différents types de rapatriés se côtoient: de par leur origine géographique et ethnique en Algérie; de par leur statut, qui, comme nous l'avons présenté, est loin de se limiter aux seuls harkis, et enfin de par leurs conditions d'arrivée: venus par leurs propres moyens et avec leurs propres ressources, rapatriement officiel avec le reclassement des fonctionnaires et le redéploiement des militaires engagé, rapatriement officieux avec l'aide des sous-officiers refusant l'abandon pur et simple de leurs anciens subordonnés. Par conséquent, tout cela conditionne la transplantation des Français musulmans en Vaucluse et le choix du lieu de leur installation. Ainsi, trois catégories sont à distinguer: les Français musulmans intégrés directement à la société française19, mais dont la trace est difficile à retrouver, sauf dans le cas de personnalités musulmanes reconnues; les Français musulmans en contact avec la cité, mais qui sont suivis par les divers services s'occupant des rapatriés. C'est une catégorie qui nécessite une certaine assistance. Enfin, il reste une dernière catégorie: celle des Français musulmans confinés dans les hameaux forestiers. Ils sont minoritaires par rapport à l'ensemble de la communauté réinstallée en Vaucluse, mais tout de même importants numériquement2o. On peut observer, dans l'histoire des Français musulmans en Vaucluse, trois phases. Une première se situant de 1962 à 1965, une deuxième allant de 1965 à 1975, et enfin une troisième de 1975 à 1991. Ces dates charnières correspondent à des événements, marquant différentes phases
1911 s'agit le plus souvent de l'élite francisée qui a toujours été en contact avec les Européens d'Algérie. C'est par exemple le cas d'anciens députés qui grâce à leurs relations et aux liens qui les unissaient à l'Assemblée Nationale ont mieux supporté l'exode. 2~es Français musulmans installés dans les hameaux forestiers du Vaucluse représentent environ 400 personnes jusqu'à la fin des années soixante - dix.

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d'évolution de cette communauté de rapatriés. La période de 1962 à 1965 correspond à l'installation des Français musulmans. Prise en charge par l'Administration, solidarité avec ces rapatriés et démarche individuelle convergent vers un même objectif: se reclasser. Cette communauté, essentiellement les harkis, se heurte alors à des difficultés d'ordre sécuritaire, d'emploi et de précarité du logement. Des petits regroupements de Français musulmans se constituent soit de manière spontanée comme dans le cas du quartier de la Balance à Avignon, soit de manière concertée et établie par l'Administration: c'est l'exemple d'une cité dans l'agglomération avignonnaise : la cité du Soleil à Monclar. De plus, pour pennettre une meilleure adaptation en Vaucluse, ont été retenus, comme dans d'autres départements du sud de la France, des sites d'installation d'ex-harkis et de leurs familles dans le cadre de hameaux forestiers. Ceux-ci, ne devant être, au départ, que provisoire: une phase de transition à leur assimilation en France. Cette première période de changement radicale pour les Français musulmans se traduit d'abord, pour une grande partie d'entre eux, par une extrême précarité de leurs conditions de vie. Succède alors de 1965 à 1975, une phase de calme relatif. Après l'exil, les Français musulmans s'adaptent à leur nouvelle vie en France. Les hameaux forestiers prennent l'apparence d'une entité autonome avec ses règles, ses coutumes, ses incidents: un véritable "douar"21 algérien en Provence. L'intégration, souhaitée et prévue par l'organisation de ces hameaux, est tout de même en marche que ce soit par le travail pour les hommes, ou par la scolarisation pour les enfants. Les femmes demeurent beaucoup plus réticentes, le poids important de la tradition aidant, à toutes transformations de leurs us et coutumes.
21"Douar" signifie hameau en arabe.

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Mais, il est important de souligner que de nombreux Français musulmans restent toujours en marge de la société française, nécessitant un suivi et une assistance importante. Cette période est marquée par cette volonté de circonscrire les problèmes des Français musulmans. Même si une grande part d'entre eux se sont retrouvés au même niveau que n'importe quel autre citoyen français, il n'en demeure pas moins que les difficultés récurrentes à cet exode n'ont pas totalement disparu. A partir des années 1970, on remarque une évolution. Les Français musulmans se prennent en charge: l'essor du mouvement associatif en Vaucluse en est la meilleure preuve. D'un état "infantile", les anciens harkis deviennent alors des "adultes". L'année 1975 est un tournant. Les grandes actions menées par les Français musulmans, alors les "oubliés de l'histoire", les amènent devant la scène nationale. C'est le printemps harki, car de là est née la véritable prise de conscience nationale de cet épisode mal connu de la guerre d'Algérie et de ses conséquences. Y a-t-il eu par la suite un véritable changement? Les mesures gouvernementales en faveur des pères et de leurs enfants, la disparition des "ghettos" que représentent les hameaux forestiers, le début timide de prise en compte de la culture algérienne et de la religion musulmane de ces rapatriés sont l'ébauche d'une réponse à cette question. Mais leur situation demeure toujours difficile: secours, grèves de la faim et manifestations sont là pour en témoigner. Quelle dénomination employer pour désigner la population étudiée? Harki? Français-musulmans? Ou autres? J'ai déjà précisé le sens de harki qui ne représente qu'une catégorie de supplétifs algériens. Je n'emploie donc ce terme, tout au long de cette étude, que pour cette catégorie seulement22. En Algérie, avant l'indépendance, on utilisait le
22Le terme "ex-harki" est tout de même beaucoup employé dans mon étude car ils représentent numériquement une grande partie des rapatriés français musulmans en Vaucluse, mais aussi, parce que les séquelles de la 17

terme de FSNA : Français de Souche Nord Africaine23. Après le rapatriement, diverses appellations ont été utilisées telles que FRCI24, FSIRAN25 ou plus récemment RONA26.Pour ma part, j'ai opté pour FMR : Français musulmans rapatriés, terme également employé pour les désigner. Ils sont Français27 bien avant l'indépendance, le mot "rapatriés" peut leur être appliqué par le fait qu'ils quittent leur pays natal pour la patrie pour laquelle ils ont combattu28, enfin l'emploi du terme de "musulman"29 permet de les distinguer des PiedsNoirs. Il est à préciser que pour beaucoup de rapatriés d'Algérie - Français musulmans ou Pieds-Noirs surtout - il n'y a aucune différence entre eux. Il faudrait, et à juste titre, n'employer qu'une expression: Français rapatriés d'Algérie. Pour l'étude de ce sujet, j'ai été contraint de me fixer certaines limites. Tout d'abord, des limites d'ordre chronologique. Mon étude aurait pu être poursuivie jusqu'en 199130 inclus, voire jusqu'à nos jours (avec toujours des
~erre d'Algérie se retrouvent beaucoup chez eux. 3Pour les distinguer des Européens d'Algérie désignés sous le terme de FSE : Français de Souche Européenne. 24Français Rapatriés de Confession Islamique. 25Prançais de souche indigène rapatrié d' Mrique du Nord, terme utilisé au milieu des années 1970. 26Rapatriés d'Origine Nord Africaine. 27La majorité des Français musulmans d'Algérie étaient, avant l'indépendance, de statut de droit local. Ils étaient soumis à la loi coranique pour certains domaines: mariage, divorce, héritage... Une petite minorité de Français musulmans était, comme n'importe quel citoyen Français, de statut de droit commun. 28HAMOUMOU Mohand, Les Français-Musulmans: rapatriés ou réfugiés ?, op. cit. 29Ce terme, comme beaucoup d'autres, a tout de même un grand défaut car il désigne cette population selon son appartenance religieuse (même si tous ne sont pas musulmans). On ne parle pas de Français catholiques ou de Français juifs. De plus, on peut confondre avec une population de nationalité française d'origine algérienne mais non rapatriée. 30Les grandes manifestations de fils de harkis dans tout le sud de la France dont le Vaucluse, que je ne traite pas dans mon étude. 18

marches de harkis31 pour une reconnaissance morale de leur drame). Mais, je me suis arrêté à la fin des années 1980, pour me permettre une meilleure réflexion sur la période. De plus, l'année 1991 correspond selon moi à une transition entre l'arrêt progressif du combat pour la réhabilitation pour et par les pères, et la reprise du flambeau, si je puis dire, par les fils de la deuxième génération, celle qui a vécu essentiellement en France. L'aire géographique étudiée s'étend à tout le département de Vaucluse. Mais, il ne faut pas voir les Français musulmans de Vaucluse comme une population renfermée sur elle-même. C'est une population mobile. Cette communauté évolue, change, se transforme. Comme tout phénomène migratoire, elle n'est pas confinée en un lieu. J'ai pu constater des mouvements de population à l'intérieur du Vaucluse, vers les départements limitrophes c'est-à-dire tout le Sud-Est, mais aussi, dans toute la France, essentiellement vers les concentrations de Français musulmans32. Etant en Avignon, il s'est avéré plus facile pour moi d'approcher et d'étudier la communauté des Français musulmans qui y demeurent. Je n'étudie pas le hameau forestier d'Apt car il a fait l'objet d'un mémoire de maîtrise spécifique. Enfin, la dernière limite est relative aux Français musulmans eux-mêmes. Les pères? Les mères? Les enfants? Mon travail porte essentiellement sur les pères. J'évoque les mères et les enfants mais ils constitueraient une étude spécifique qui serait centrée sur leurs témoignages. Pour faire cette étude, une connaissance précise des causes de l'exode des Français musulmans en France m'a été nécessaire. J'ai dû m'atteler, tout d'abord, à lire des livres relatifs à la guerre d'Algérie. J'ai ainsi établi une
31"Des harkis ont fait valoir les droits des rapatriés d'Algérie", La Provence, Dimanche 27 septembre 1998. 32Cette population est concentrée en quatre zones: le Nord et Paris, le Nord-Est, l'axe Lyon-Grenoble et la côte méditerranéenne. 19

bibliographie donnant différents points de vue sur les Français musulmans et la guerre d'Algérie33. Ensuite, je me suis dirigé vers les ouvrages concernant plus spécifiquement les Français musulmans en France. Dans les années 19601970, il Y avait peu d'études les concernant: on trouvait des témoignages d'acteurs de cet épisode historique34 ou des enquêtes ou rapports35.C'est surtout à partir des années 1980 que nous trouvons une profusion d'ouvrages, de thèses36 et d'articles de revue37 sur la question des Français musulmans durant la guerre d'Algérie ou après leur transplantation en France. Il est à noter qu'ils sont, pour une part d'entre eux, écrits par des filles ou fils de Français musulmans, ce qui montre l'intérêt suscité par ce sujet pour la génération née ou ayant vécue en France38. Des ouvrages concernant les rapatriés Pieds-Noirs, les migrations ou l'histoire du
3311 existe une masse d'ouvrages consacrée à la guerre d'Algérie: durant les vingt années qui suivirent la fin du conflit, environ 1 000 livres furent publiés. Ils représentaient davantage la mémoire que l'histoire. Selon Benjamin Stora, .'prés de 70% des ouvrages publiés en France de 1962 à 1982 étaient favorables aux thèses du maintien de la présence française en Algérie (..) D'Antoine Argoud à Jacques Soustelle, du Bachaga Boualem à Jo Ortiz, du général Jouhaud à Georges Bidault, ces nombreux ouvrages du souvenir [étaient] dus à la piété et au besoin instinctif d'arrimer au présent un passé estimé trahi, ou massacré". Pour une bibliographie plus élaborée, je renvoie au livre de STORA Benjamin, Histoire de la guerre d'Algérie (1954-1962), Paris, La Découverte, Repères, 1993, 123p. Plus de 140 titres d'ouvrages y sont cités, plus une liste de films et de documentaires sur la guerre d'Algérie. 34C'est le cas du Bachaga Boualem. 35SERVIER Jean, Enquête sur les Musulmansfrançais, commandée par le CNMF, Montpellier, 1972, 25p. d'analyse et 115p. sur les résultats de l'enquête. 36Thèses de sociologie ou d'histoire. 37La revue "Hommes et migrations" consacre un numéro entier à cette question: WITHOL DE WENDEN Catherine (sd), «Les Harkis et leurs enfants », Hommes et migrations, n01135, septembre 1990, pp.1-69. 38C'est par exemple le cas de Abdellatif Saliha ou de Mohand Hamoumou.

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