Les Larmes de Mélanie

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Le désespoir d'une mère cévenole dont les fils font la Première Guerre Mondiale


Les larmes de Mélanie est un roman sur fond d’histoire vraie, celle de la grand-mère de l’auteure, Mélanie, dont les deux fils partirent faire la guerre de 14/18.

A partir de documents retrouvés au sein de sa famille, Françoise Vielzeuf a remonté les traces de son père et de son oncle qui durant 4 ans, ont connu le quotidien des batailles et des garnisons. De Verdun au chemin des Dames, comment cette maman cévenole a vécu l’angoisse de voir ses fils partir au front durant ces longues années ?

Avec justesse et sensibilité, Françoise Vielzeuf nous fait partager la vie quotidienne de cette famille de paysans cévenols, la sienne, dont les jours étaient faits de durs labeurs, de joie lorsque les deux fils rentraient en permission et de peur, lorsqu’ils repartaient assumer leur devoir militaire.
Un bond dans le temps de 100 ans pour ne rien oublier du passé.

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EAN13 9782368324806
Langue Français

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Les Larmes de Mélanie
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Françoise Vielzeuf
Les Larmes de Mélanie
Roman
A Mélanie et Ernest mes grands-parents paternels,
A Gaston, mon père,
A Emile, mon oncle,
Il n’a fallu qu’un soir de samedi
Qu’un matin de dimanche,
Et deux petits drapeaux
Sur une affiche blanche…
Edmond Rostand
Première partie
Juin 1914, dans un village des Cévennes.
Le jour se lève à peine sur les montagnes cévenoles que déjà Ernest ouvre la porte de la bergerie où une vingtaine de brebis l’accueillent par des bêlements de joie. Ernest les connaît toutes, les arrogantes, les suiveuses, les douces et les timides. Mais celle qu’il préfère c’est Frisette, une jolie brebis de couleur marron, avec sur le sommet de sa tête quelques boucles de laine qui lui donnent l’air de sortir de chez le coiffeur. Sa mère n’ayant pas survécu à cette naissance, Ernest a nourri cette petite agnelle au biberon.Pourtant ce n’était pas gagné. Lorsqu’Ernest l’a ramenée, enveloppée dans une couverture, et l’a posée au coin de la cheminée pour la réchauffer, Frisette ne bougeait pas ou si peu.De ses yeux à demi-clos, perlaient comme des gouttes d’eau qu’Ernest essuyait avec délicatesse. L’homme l’a veillée comme un nouveau-né et petit à petit, l’animal s’est accroché, a lutté, et un beau matin, Ernest l’a trouvée plantée sur ses quatre pattes, toute tremblante, au milieu de la cuisine, essayant de faire quelques pas. Frisette revenait de loin. En guise de merci, elle fourra sa tête toute chaude dans la main d’Ernest. Frisette était sauvée. Depuis, elle voue une tendresse particulière à son sauveur, joue parfois les capricieuses lorsqu’elle ne trouve rien à manger dans la poche du veston d’Ernest, boude un peu et revient vers lui, la tête baissée, comme pour se faire pardonner. Et puis, il y a le bélier surnommé Monsieur, un animal qui, sous un air placide, est doté d’une force extraordinaire, capable de tuer un homme sur un simple coup de tête. Ernest s’en méfie, le quitte le moins possible des yeux et ne lui tourne jamais le dos.
Ernest accompagne le troupeau jusqu’au pré situé en dessous de la maison. Un avant-goût de ce qui attend les bêtes, là-haut, sur le versant de la montagne. Il en est ainsi depuis des années. Quand Ernest aura déjeuné,et dès qu’elle le verra revenir, son chien Farouk sur ses talons, Frisette donnera le signal du départ et tout le troupeau se massera devant le portillon de bois, impatient d’aller se régaler d’une herbe encore pleine de rosée. Sur le chemin, les brebis les plus gourmandes s’arrêteront pour brouter quelques pousses tandis que la Blanquette, jeune et jolie chèvre aux cornes pointues, se mettra sur ses deux pattes de derrière et tout en s’appuyant sur le tronc d’un jeune châtaignier, volera à celui-ci quelques feuilles d’un vert tendre.
Ernest ne s’assied que lorsqu’il sait son troupeau installé. De là où il se trouve, il regarde sa maison, quatre murs de pierres sèches adossés à la montagne, un toit rapiécé, une habitation si discrète que l’on pourrait la confondre avec le paysage. Ernest y est né, tout comme son père et le père de son père. Ses parents disparus alors qu’il était encore tout jeune, Ernest s’est retrouvé seul avec la charge de prendre la suite de cette exploitation plus que modeste. L’idée d’aller ailleurs ne l’a jamais effleuré, il s’est mis dans les pas de son père, et si parfois le noir envahissait sa tête, cela ne durait pas longtemps. Malgré les difficultés, il avait pour lui ses prés et sa montagne. Ces montagnes cévenoles, il les avait parcourues tant de fois sans jamais se lasser.Ici, disait-il, chaque saison est belle. Le printemps livre ses refrains, ses danses, ses airs de liberté, l’été vous invite à vous asseoir à l’ombre d’un châtaignieren attendant que le soleil se fatigue un peu pour laisser sa place au fier automne paré de couleurs éblouissantes comme pour tenir tête à l’hiver, son éternel ennemi.Et puis l’amour qu’il vouait à ses bêtes était incommensurable, et du reste, elles le lui rendaient bien. Lorsqu’il était enfant, durant les jours de grand froid, il lui arrivait de dormir avec elles, dans un petit coin de la bergerie, sur une paillasse remplie de feuilles de maïs séché. Là, bien au chaud, il ne tardait pas à se laisser emporter au pays des songes.
Ernest balaie du regard la montagne bleutée, il sait qu’aujourd’hui il fera beau, sûrement très chaud et que son troupeau, en milieu de matinée, s’arrêtera de manger pour se regrouper à l’ombre d’un châtaignier centenaire.
Son regard se pose à nouveau sur sa maison. De la cheminée s’échappe un peu de fumée, et sur le toit, il aperçoit le chat cherchant à se faire caresser par les premiers rayons du soleil. Les murs respirent, Ernest en connaît chaque pierre, chaque trou où des oiseaux
viennent parfois nicher. Avant de se marier avec la douce Mélanie, deux pièces constituaient l’habitation. Une grande salle, avec sur un des côtés une cheminée immense, servait de cuisine. Au milieu trônait une table en bois et près de la fenêtre, un buffet abritait toute la vaisselle. Un lit placard fermé par un rideau occupait la partie libre du pourtour. C’est là qu’Ernest, enfant, dormait. Il adorait ce coin cabane, un lieu propice à inventer des histoires pour ce petit garçon à l’imagination débordante. Ses parents dormaient dans la grande chambre, juste à côté, dans un lit en fer si étroit qu’il était forcément obligatoire pour ce couple de s’aimer. Une formule que le père d’Ernest faisait sienne et sortait lors des veillées, ce qui amenait sur les visages des hommes des rires gras et sur ceux des femmes des sourires et du rouge sur les joues. Ces soirs-là, Ernest restait parmi ceux qui étaient venus passer la soirée, il aimait entendre les histoires, riait aux blagues dont il ne comprenait pas toujours le sens, frissonnait lorsque l’on évoquait ces bêtes rodant près des maisons, ces loups se jetant sur les petites bergères, ces sorts jetés par des vagabonds vêtus de hardes, et portant des chapeaux noirs de crasse. Le tout raconté dans ce patois cévenol dont les expressions sont intraduisibles et sonnent fade en français. Quand il sentait le sommeil le gagner, Ernest ne se faisait pas prier pour rejoindre son lit placard. Bercé par les conversations, il s’endormait, la tête envahie de toutes ces péripéties dont ses rêves seraient, à n’en pas douter, remplis. Une enfance heureuse. Des parents qui vivaient modestement, des parents économes, travailleurs, serviables et pétris de bon sens. Pas d’effusion, pas de gestes inutiles, mais un père et une mère soucieux d’élever dignement leur progéniture.
Frisette vient quémander quelques châtaignes et tire Ernest de sa rêverie de quelques coups de tête sur sa hanche. Après avoir satisfait sa gourmandise, elle s’en va retrouver le troupeau et Ernest repart dans ses souvenirs.
Il repense à l’arrivée de Mélanie, deux heures après avoir dit oui à la mairie et promis au pasteur de rester unis toute la vie. Des mots qu’il répète dans sa tête et qui le font sourire : que l’homme ne sépare pas ce que Dieu a uni.
Se séparer de Mélanie, Ernest n’y a jamais pensé ! Que ferait-il sans elle ? Sans sa force, sans son sourire, sans son corps dont il ne s’est jamais lassé même si aujourd’hui la tendresse a remplacé avantageusement l’ardeur et l’ivresse charnelle des premiers jours. Mélanie, c’est son pilier, celle sur qui il s’appuie, celle qui lui remonte le moral lorsqu’il rumine de mauvaises pensées. Elle le rabroue, et lorsqu’ils se retrouvent allongés l’un contre l’autre, dans ce lit qui a vu naître leurs huit enfants, elle lui parle de cette vie bien remplie, de ces bonheurs simples, et de cette volonté de garder la tête haute quoi qu’il arrive. Bien sûr, ils pensent tous les deux à leur petite Hélène partie rejoindre les anges deux mois après sa naissance. Ils ont porté leur chagrin et leur souffrance sans étaler leur peine. Pour leurs trois filles, Léonie, Judith et Elise, et leurs deux garçons, Emile et Gaston, ils avaient choisi de cacher leurs pleurs et de continuer à vivre dignement. Aux questions posées par leurs enfants, ils avaient répondu sans détour avec cette sagesse propre aux gens de la terre. Puis est arrivée Eva, une jolie petite fille que Mélanie a surveillée peut-être un peu plus que les autres, quatre ans après, Jean, un beau bébé tout potelé dont on devinait qu’il seraitun bon vivant.
Huit enfants en dix-huit ans ! Une grande famille qu’il aurait aimée réunir plus souvent. Des enfants pour lesquels Ernest avait aménagé la maison en séparant la grande chambre en deux parties par une cloison faite de planches fleurant le bois brut. Des lits qu’il avait fabriqués avec l’aide de son ami de toujours, Fernand, le menuisier.Ce brave homme, heureux de rendre service, ne demanda rien en échange mais Ernest et Mélanie ne l’entendirent pas de cette oreille. Pour le remercier de son aide, ils lui offrirent quelques ronds de saucisse et un bon bout de ventrêche pour assaisonner la soupe.
Assommé par la chaleur, le troupeau, rassemblé sous le vieux châtaignier, ne bouge pas. Ernest siffle son chien, et redescend d’un pas encore alerte vers sa maison. Il reviendra en fin d’après-midi, à l’heure où l’ombre commence lentement à monter de la vallée. Sur le chemin, il pense à Mélanie, au bol de soupe qu’il lui a amené ce matin avant de partir au pré,
et au dîner qu’elle a dû préparer avec soin. La table sera mise comme l’on dit ici, cinq assiettes creuses, des couverts en étain, deux verres et pour les enfants, trois timbales. Elise, âgée de treize ans veillera à ce que son petit frère Jean finisse sa soupe sans en mettre partout, quant à Eva, neuf ans, elle jouera la difficile, mais il suffira d’un froncement de sourcils de sa mère pour calmer ce semblant de caprice. Tous les trois attendent avec impatience leur grosse tartine de pain imbibée de miel doré. Mélanie la leur donnera lorsque le père aura terminé le repas et fermé d’un coup sec son couteau. Pendant qu’ils dégustent ce délicieux dessert, il en profitera pour demander à Mélanie si tout s’est bien passé et si les enfants ont été sages. Oui, sera toujours et quoi qu’il arrive, la réponse de la mère.
Les enfants se lèvent de table. Mélanie s’assied près de son homme. Ils pensent à leurs quatre autres enfants partis de la maison. A leurs deux filles, Léonie et Judith, placées chez des familles comme bonnes à tout faire. Aux dernières nouvelles, elles ne se plaignent pas, tout le contraire, l’air de la ville leur convient, et leurs patrons satisfaits de leurs services, ne veulent en aucun cas s’en séparer. Agées d’à peine plus de vingt ans, Léonie et Judith portent leur jeunesse avec élégance. Côtoyer la bourgeoisie, c’est pour elles vivre en ville, s’éloigner de cette vie de peu, quitter cette dégaine campagnarde pour devenir des jeunes filles à fière allure. Quant aux deux garçons, eux se sont loués dès le plus jeune âge dans les fermes environnantes pendant la bonne saison. Emile, comme vacher puis comme berger dans une famille où il a connu la faim, le froid et les privations. Gaston, son frère, est parti garder les vaches dès l’âge de sept ans et pour se donner du courage, chantait une bonne partie de la journée. Ernest, qui a recueilli les confidences de ses garçons, s’en veut. Il leur a fait promettre de ne rien dire à leur mère, de faire comme si tout se passait bien. Une période noire où Ernest s’est souvent reproché sa pauvreté qu’il portait comme un fardeau. Sa seule fierté se résumait à dire de ses enfants qu’ils avaient tous le certificat d’études primaires en n’ayant fréquenté l’école que les mois d’hiver ! Nantis de ce diplôme, comme il aurait souhaité les voir poursuivre des études ! Lui qui savait à peine lire et écrire, il voyait son rêve s’échapper faute de moyens. Parfois, quand toutes ces chimères lui envahissent la tête, il se confie à Mélanie. Essuyant ses mains sur son tablier de cotonnade grise, elle prend le temps de l’écouter, comprend son désarroi, s’approche de lui et le rassure. Jamais leurs enfants n’ont été aussi heureux et pour confirmer ses dires elle lui rappelle cette cousinade au Pont-de-Montvert, une fête ponctuée de rires, de chansons, de danses et d’insouciance. Ernest approuve et se souvient. Il revoit ses filles, habillées comme des demoiselles, regardées avec une pointe de jalousie par celles qui sont restées au pays,ses garçons devenus des hommes, arborant déjà une moustache naissante sur un visage buriné. C’est vrai que ce sont de beaux gars, travailler dur les a rendus forts et vigoureux. Ils dansent sans arrêt, et les filles en redemandent. La belle Judith se sent courtisée, elle en joue et de son chignon à moitié défait s’échappent quelques mèches blondes qu’elle laisse volontairement voleter autour de sa nuque. Léonie, plus réservée, reste auprès de sa mère. Toutes les deux sont très liées, Mélanie aime l’entendre lui raconter la ville, la vie de ses patrons, le beau linge, la vaisselle en porcelaine, les verres en cristal, et une maison si grande qu’elle pourrait accueillir toute la cousinade ! Que tout cela puisse exister lui semble invraisemblable ! Mélanie est une mère à l’écoute, elle exige plusieurs fois de ses filles toute une ribambelle de détails sur leur vie de bonne à tout faire. Judith et Léonie la rassurent, elles sont heureuses et pas du tout maltraitées. La patronne de Judith, épouse d’un riche vigneron, a pris la jeune fille sous sa coupe, lui a appris les bonnes manières, l’a joliment habillée pour que dans la petite ville de Sommières, Judith ressemble à une belle jeune fille.Il en est de même pour Léonie, placée chez une famille de négociants en vins. Elle s’occupe des quatre enfants du couple qui la considèrent comme une grande sœur et depuis qu’elle est arrivée, ils ne jurent que par elle. Elle sait se faire obéir, ne crie jamais, et avec une douceur qui lui est propre, elle a su ramener le calme et la sérénité dans cette maison. Il ne reste plus rien de ces enfants turbulents et mal élevés. Une transformation miraculeuse étonnante pour des parents dépassés. Léonie fait à présent partie de la famille.
Tout ceci, Mélanie le sait mais elle veut l’entendre encoreet lorsque ses filles vont repartir, elle ne pourra pas s’empêcher de pleurer. Mélanie n’aime pas les départs.