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LES NOYAUX D'ABRICOTS ITINERAIRE D'UN ENFANT D'ALGERIE

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Description

Suivre les pérégrinations d'Adrien, cet adolescent de 16 ans qui accompagne son père à dos de mulet dans les montagnes de Kabylie, c'est découvrir quelques aspects de l'Algérie coloniale dans cette région, mais également la vie de quelques jeunes dans la première moitié du 20e siècle.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 juin 2011
Nombre de lectures 124
EAN13 9782296462205
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.
















Les noyaux d’abricots



















Adrien Caraguel





LES NOYAUX D’ABRICOTS




Histoire d’un enfant d’Algérie

L’HARMATTAN







































© L'HARMATTAN, 2011
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-55009-4
EAN : 9782296550094

SOMMAIRE


Colette .................................................................................................. 7

Les Babors.......................................................................................... 29
Kabylie indomptable ...................................................................... 29

Aïcha, la rebelle ................................................................................. 59
La rencontre.................................................................................... 72
Les prémices d’un rezzou............................................................... 77
Le cumulonimbus… la baraka ....................................................... 93
L’aigle royal ................................................................................. 121
Le baiser ....................................................................................... 123
La rébellion d’Aïcha..................................................................... 127
Les Falaises… Rencontre avec le passé....................................... 136

Les noyaux d’abricots ...................................................................... 141
Une histoire de famille ................................................................. 143
Morris ........................................................................................... 156
Le lac des oiseaux… Quand une panthère s’en mêle................... 177
Constantine L’émeute : 3/5 août 1934 ; l’école Victor Hugo ;
l’école coranique .......................................................................... 197
Batna : L’internat.......................................................................... 229
Le Lycée, la Guerre, l’Amour ...................................................... 243
8 novembre 1942 – le Débarquement anglo-américain................ 252
L’Amérique ? Objectif : PN « Personnel Navigant ! » ................ 263

Annexes............................................................................................. 287
Carte du Constantinois ................................................................. 287
Carte de l’Algérois ....................................................................... 288




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COLETTE

La rue Caraman à Constantine débouche, comme de nombreuses
autres, sur la Place de la Brèche, véritable centre géographique et
névralgique de cette vieille cité, qui, à l’origine berbère devint
romaine vers l’an 300, puis finit par tomber aux mains des Français en
1837, après une longue domination turque.
En tout début de rue, chaque dimanche, une pâtisserie tient lieu de
rendez-vous. On ne s’y attarde pas, on s’y rencontre juste le temps de
se mettre d’accord sur un projet. Mais entre onze heures et midi le
« Poussin Bleu », tel est le nom de la pâtisserie, est pris d’assaut et il
est rare de voir dans les parages un passant sans une boîte de gâteaux à
la main. Pour ma part je suis chargé de rapporter un millefeuille, un
éclair au chocolat, deux tartelettes aux fraises et un puits d’amour –
mon gâteau préféré.
La rue Caraman resterait dans l’anonymat le plus total si une
métamorphose surréaliste ne venait la transformer le dimanche matin
à la sortie de la messe. À peine le dernier tintement de cloche évanoui,
la rue, peu passante d’ordinaire, voit au fil des minutes sa densité
augmenter, s’enfler pour devenir une véritable ruche humaine
organisée. En effet, le flot qui occupe l’entière largeur de la rue est
parfaitement divisé en deux courants, l’un montant Sud-Nord,
c’est-àdire Place de la Brèche, vers la Rue de France qui prolonge la rue
Caraman, l’autre descendant en sens inverse.
On vient là pour être vu, pour être remarqué ou pour voir
quelqu’un, parfois pour transmettre, en secret, un message. Cela
ressemble à une parade comparable à celle dont se servent les oiseaux
à la recherche d’un partenaire à la saison des amours. Chacun s’est
soigneusement préparé : tenue vestimentaire, coiffure, attitude ; tout a
été étudié avec un soin méticuleux, chez certains une tactique a même
été élaborée.
Malgré une température estivale élevée, j’ai, quant à moi, choisi
un costume classique plutôt qu’une tenue sportive qui aurait pu mettre
en évidence une anatomie honorable.

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Je suis venu voir Colette, à qui je dois transmettre un message et
dans quelques minutes je vais croiser ce regard si particulier qui est le
sien.
Ma première rencontre avec Colette a eu, sur le cours de ma
scolarité en cette année 1941, un retentissement décisif. Un jeudi
après-midi, mon copain Claude Ferrandi et moi avions décidé de nous
rendre chez moi afin d’effectuer des révisions en vue des
compositions trimestrielles prochaines. Au lieu de suivre la route
habituelle j’empruntai un itinéraire différent qui nous conduisit vers
une petite place publique, la place Baudin, que nous nous apprêtions à
traverser lorsque je remarquai, arrivant en sens inverse, deux jeunes
filles qui venaient vers nous. Claude, qui les avait aperçues en même
temps que moi, m’entraîna vers elles: «Viens, je vais te les
présenter : … Jacqueline, … Colette, … Adrien… »
Les présentations achevées, je fus l’objet d’un examen bref et
discret et je fis de même. Ce qui était remarquable chez Colette, ce joli
brin de fille, c’était la couleur indéfinissable de ses yeux qui pouvaient
passer du gris bleuté à un vert sombre donnant à son regard une
expression de froideur inattendue sur cet agréable petit minois. La
conversation passa d’un sujet à l’autre abordant les projets, les études,
les lointaines vacances, les joies et les tourments de cœur, où chacun
s’ingéniait à travestir la vérité le plus élégamment du monde
provoquant des éclats de rire et des exclamations du genre: «Quel
menteur tu fais! »Eh ben, c’est du propre! Je remarquai dans le
regard de Colette des éclats malicieux, voire provocateurs.
« Passons aux choses sérieuses, coupa Jacqueline après avoir posé
sur sa sœur un regard appuyé… S’adressant à Claude puis à moi.
Vous êtes invités à une surprise-partie que nous donnons dimanche
prochain. »
Nous nous séparâmes sur les banalités d’usage. À peine
suffisamment éloignés des deux sœurs j’interpellai Claude : « Comme
ça, tu veux les garder pour toi tout seul ! Depuis combien de temps tu
les connais, ces deux filles ?
– À peine quelques mois. »

Après un silence je poursuivis: « Jetrouve Colette bien
mignonne mais son regard en dit long sur son caractère! Elle flirte
avec quelqu’un ?
– Non, pas à ma connaissance. Tu connais les mauvaises langues des
gens d’ici; la moindre attitude équivoque est immédiatement

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remarquée, exagérée et colportée. Donc si elle avait un flirt, ça se
saurait.
– Je ne vois pas pourquoi je te pose la question, car de toute évidence
je ne lui ai pas plu. »

Je dois avouer que j’avais été surpris par l’invitation. Était-ce
pour faire plaisir à Claude? Ou simplement par réflexe poli? Je ne
trouvai aucune réponse mais décidai de m’y rendre. Il faut être
correctement habillé, pensais-je. Disposant d’un complet de bonne
facture j’étais tranquille de ce côté-là. Cependant j’avais un gros souci
concernant les chaussures. En effet en 1941 les produits manufacturés
venant de métropole se faisaient rares; les chaussures en faisaient
partie.
Mon père, quelques semaines auparavant, m’avait rapporté,
dénichées dans une boutique de Sétif, une paire de chaussures qu’il
disait être de fabrication américaine. Elles présentaient la particularité
d’avoir des talons plus hauts que la normale dont la coupe oblique et
rentrante faisait penser aux bottes de cow-boy. La tige haute se
terminait par un plateau sans couture. Je leur reconnaissais un chic
indéniable. «Il faut que tu les mettes souvent, m’avait recommandé
mon père, il faut les ‘‘casser’’.» J’avais bien essayé plusieurs fois
mais au bout d’une heure j’avais l’impression d’avoir les pieds pris
dans un étau et supportais héroïquement le supplice des brodequins.

Enfin dimanche! Il était déjà plus de quatorze heures. Une
dernière fois devant le miroir, je jugeai satisfaisante l’image qu’il me
renvoya, tandis que les quelques centimètres que m’octroyaient mes
chaussures donnaient à ma silhouette une allure plus déliée. J’arrivai
devant le petit portail qui ouvrait sur une allée pavée, bordée de
plates-bandes fleuries. Une charmille protégeait la porte d’entrée. De
la musique, des rires et quelques éclats de voix me parvenaient. Je
frappai deux coups secs et attendis. La porte s’ouvrit quelques
secondes plus tard et Jacqueline me reçut à bras ouverts.
« Viens… entre, mais qu’est-ce que tu tiens à la main ?
– C’est des petits gâteaux faits maison… Ils sont délicieux !
– Je n’en doute pas. Viens, suis-moi à la cuisine, on va les mettre sur
un plateau. »

Je la suivis et vis une dame qui s’affairait à remplir des plateaux
d’amuse-gueule de toutes sortes. Jacqueline appela sa mère: «

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Maman ! ».La dame se retourna et je vis Colette avec vingt ans de
plus. Jacqueline poursuivit: «Maman, je te présente Adrien…
Adrien, je te présente ma maman». Elle entoura affectueusement sa
mère des deux bras. «Jeune homme, me dit-elle, vos oreilles ont dû
siffler plus d’une fois ces temps-ci. On parle beaucoup de vous à la
maison !… Amusez-vous bien. » Elle fit volte face et s’en retourna à
ses occupations.
Jacqueline me conduisit dans la salle à manger, transformée pour
l’occasion en salle de danse où quelques couples se dandinaient au
rythme d’un slow. Un rapide coup d’œil circulaire m’apprit que je ne
connaissais personne. Je découvris Colette devant une pile de disques
qu’elle essayait de classer tandis que Claude, penché au-dessus du
phonographe, choisissait avec attention la prochaine aiguille qu’il
allait utiliser. C’est lui qui me vit le premier. Il s’avança vers moi en
s’exclamant : «Mais il est splendide, notre Adrien! »puis, se
tournant vers Colette qui s’approchait, il poursuivit: «Qu’est-ce que
tu en dis? »Colette ne répondit pas, me tendit la main, simula une
imperceptible révérence et me gratifia d’un charmant sourire. Puis,
contre toute attente, elle me prit par la main, se saisit de quelques
disques et me demanda : « Qu’est-ce que tu aimes ? » Parmi les titres
il y avait ‘‘La Comparsita’’.
« Ça ! lui répondis-je.
– Veux-tu me faire danser ce tango ? » me demanda-t-elle tout sourire.
Elle tendit le disque à Claude, le préposé patenté à l’animation
musicale, et m’entraîna vers la véranda qui jouxtait la salle à manger.
Nous nous entendîmes très vite. Du fond du cœur je remerciais
Yolande qui, avec patience, m’avait appris à danser la valse, le tango
et le paso-doble. Elle me serrait très fort tout en se blottissant contre
moi. Nous voyant revenir dans la pièce principale, Claude, qui n’avait
rien perdu du spectacle, afficha un sourire entendu et taquin. Elle lui
répondit par une grimace et m’entraîna dans une pièce qui pouvait être
un bureau ou une bibliothèque. Pendant qu’elle poussait une chaise
l’une contre l’autre, elle dit: «C’est là que je travaille» puis elle
ouvrit un placard, retira un grand carton, s’assit à côté de moi, posa le
carton sur nos genoux et l’ouvrit. Il contenait des esquisses, des
dessins, des peintures. «C’est pour donner le change et surtout pour
être seule avec toi», avoua-t-elle. Ses grands yeux pers débordant
d’amour me fixaient tandis que ma main trouva la sienne et que nos
cœurs battaient la chamade. Au fil du temps qui s’écoulait, Colette
était de plus en plus disponible. Les quelques prétendants qui à tour de

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rôle venaient l’inviter, las d’être éconduits, n’insistèrent pas. Nous
étions seuls au monde. Nous eûmes tout notre temps pour échanger
nos confidences. Elle m’avoua que dès notre rencontre elle avait
ressenti pour moi une grande attirance. Je lui avouai que le même
sentiment m’avait immédiatement habité. Elle devait le savoir et avait
tiré les vers du nez à Claude. Tandis que, tout à notre bonheur, nous
échangions de tendres propos, surgit madame Virole, qui vint
chuchoter quelque chose à l’oreille de Jacqueline. Colette se précipita
vers elles, entama une brève discussion puis revint vers moi. Un large
sourire éclairait un visage radieux. « Il manque de la limonade et des
jus d’orange ! » lança t-elle en me prenant par la main. Elle m’entraîna
à l’extérieur vers une resserre qui faisait office de cave. À peine entrés
dans ce local nous échangeâmes passionnément de longs baisers.

L’après-midi tirait à sa fin et comme d’habitude la séance des
chaises musicales annonçait la fin des réjouissances. J’y pris part sans
chaussures, ce qui amusa l’assemblée. Je pensai tout à coup au moyen
de nous revoir et, dépité, arrivai à la conclusion que rien n’avait été
fait ;une grande tristesse m’envahit. Alors qu’assis sur une chaise,
une cuillère à soupe à la main en guise de chausse-pieds, je
m’escrimai à enfiler des chaussures qui ne voulaient rien savoir, un
groupe hilare m’encourageait. La situation était tellement cocasse que
je participai à leur fou-rire, ce qui mit une note joyeuse à cette fin
d’après-midi. Profitant de cette pagaille, Colette s’approcha de moi et
me chuchota à l’oreille : « Tous les jeudis, vers dix-huit heures trente,
je termine ma leçon de piano.» Elle me précisa l’adresse. C’était à
moins de deux cents mètres de chez elle. Comme pour les autres
invités, arriva le moment où je remerciai madame Virole et ses filles.
C’est cet instant que choisit Jacqueline pour dire tout haut, d’un air
détaché :« Adrien,je t’accompagne jusqu’au portail» et ce disant,
elle s’accrocha à mon bras. Dès que nous fûmes seuls elle me dit:
« Adrien, jure-moi que tu ne lui feras pas de mal. Je ne l’ai jamais vue
comme ça. Elle est folle de toi! »Je lui jurai qu’aucun mal ne lui
serait fait, et que j’avais eu pour elle un véritable coup de foudre. Et
j’étais sincère.

Les jeudis nous apportaient des moments enchanteurs. À la sortie
du cours de piano nous disposions d’une dizaine de minutes de
battement. Chaque arbre, chaque pilier, chaque porche était l’occasion
d’un baiser ; on se racontait tout sans réticence. Ainsi, j’appris que son

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père était un agent important du gouvernement et qu’il partait souvent
en mission. J’appris également que Claude était l’amoureux
malheureux de Jacqueline qui avait déjà donné son cœur. Je promis
une absolue discrétion et je tins parole.

Je pourrais ainsi résumer nos échanges. Elle aimait la lecture et la
peinture, j’étais fou d’avions. Elle serait prof et préparait avec sérieux
le Brevet Élémentaire et le Concours d’Entrée à l’École Normale. Je
dus avouer que j’étais dans la même situation mais qu’un jour je serais
pilote. Quelques temps plus tard j’appris à son sujet qu’elle était la
meilleure élève de toutes les troisièmes de son collège et qu’elle serait
sûrement reçue à son concours. Quant à moi, je me classais dans « le
ventre mou » d’une troisième et mes chances de succès étaient bien
minces, voire inexistantes; cinq mois à peine nous séparaient des
dates fatidiques.

En ce dimanche de la fin juin 1941, Claude et moi sommes bien
placés dans le flux montant de cette incontournable rue Caraman, seul
lieu de rencontre admis par la société que l’on appellera plus tard
pied-noir, où garçons et filles peuvent communiquer, encore faut-il
respecter un rituel où la discrétion est de mise aussi biendans
l’expression orale que dans les attitudes et les gestes. Il est hors de
question, pour un garçon et une fille de se promener main dans la
main ou de se tenir par la taille. Une fille qui se prêterait à un tel
comportement verrait à coup sûr sa réputation et son honneur mis en
péril et sa famille montrée du doigt. Cela peut paraître pusillanime
voire ridicule mais la question d’honneur dans cette société revêt une
importance démesurée et repose souvent sur des faits anodins. Qu’en
un lieu retiré une fille soit surprise tendrement enlacée avec un garçon
avec qui elle n’est pas officiellement fiancée, la voilà devenue une «
sale petite garce » pour ne pas dire plus. La nouvelle se répand comme
une traînée de poudre ; d’abord le quartier puis toute la ville en parle
tandis que la faute irréparable grossit avec les épithètes qui
l’accompagnent. Son avenir est réellement compromis. Qui voudrait
d’une catin pour épouse ? Quelle famille accepterait pour bru une fille
sans honneur, une fille de rien? Il est à noter que le garçon, lui, le
mâle, n’est pas mis en cause. C’est encore la mentalité qui veut ça:
« lecoq est lâché, enfermez vos poules», a-t-on coutume de dire.
Mentalité pied-noir oblige, véritable patchwork méditerranéen,
mosaïque faite d’éclats de coutumes siciliennes, espagnoles, grecques,

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arabes et juives. Et tout le monde s’y conforme. C’est la raison pour
laquelle chacun a préparé son scénario.
Le mien consiste à dire à Colette qu’on se rencontre à la
pâtisserie, mais nous n’avons que quelques secondes pour
communiquer. Dans cette noria qui tourne à un train de sénateur nous
allons nous croiser quelques fois en attendant le premier coup de midi
égrené par la gigantesque horloge de la poste qui donnera le signal
d’une indescriptible débandade, chacun souhaitant rejoindre ses
pénates au plus vite.
Enfin, je l’entraperçois au milieu d’une rangée qui se rapproche.
Jupe plissée bleu-marine, corsage blanc, cascade de cheveux châtains
foncés qui encadrent des yeux rieurs et un franc sourire. Elle m’a vu,
j’exécute mon scénario gestuel. J’espère qu’elle a compris. Dès les
premiers coups de midi, à la manière d’un gong donnant le signal d’un
rituel, la foule commence à se disperser dans un joyeux désordre.
Devant la fameuse pâtisserie «Le Poussin Bleu», Colette et sa sœur
nous attendent. On peut enfin se serrer la main, la maintenant un peu
plus que nécessaire, se chuchoter quelques mots doux, puis le quatuor
que nous formons se dirige vers la station du trolleybus.
« Comme convenu, nous partons en Provence avec les parents qui
doivent liquider des affaires de famille à Toulon, m’annonça Colette.
Et toi que vas-tu faire pendant ces vacances ?
– Mon père m’a demandé de l’accompagner dans sa tournée annuelle
qu’il doit effectuer à cette période… J’ai accepté.
– Combien de temps ça va durer ?
– Quatre à cinq semaines. Et toi ?
– Environ deux mois ; il est prévu qu’on revienne début septembre…
Tu m’attendras ? »
Elle dirigea vers moi un regard plein de tendresse et d’espoir ; ma
promesse pouvait se lire dans mes yeux ; elle parut rassurée.

En nous dirigeant vers la station du trolley, Colette et moi
échangeâmes un regard apeuré ; deux mois de séparation ? Elle devait
penser comme moi car ses yeux s’embuèrent.
Le trolley desservant le quartier Saint Jean où nous habitions tous
arriva ; il était bondé. Claude allait descendre le premier, moi ensuite,
Colette et sa sœur plus loin. Nous nous tenions debout,
l’encombrement nous permettant de nous serrer l’un contre l’autre,
nos mains invisibles entrelacées, nos regards humides littéralement
plantés l’un dans l’autre; nous étions incapables de proférer le

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moindre son. Le brusque ralentissement du trolley suivi du timbre
aigu qui ponctuait l’ouverture de la porte sonna brutalement l’heure de
la séparation. Je descendis avec plusieurs autres passagers et, quelques
secondes plus tard, le trolley démarrait en trombe.

Nous ne savions pas, à ce moment précis, ni Colette ni moi, que
nos chemins venaient de se séparer à jamais. J’appris beaucoup plus
tard que les parents de Colette avaient caché aux deux filles la
mutation à Toulon du père, afin de leur éviter certains troubles qui
auraient pu contrarier le bon déroulement de leurs études.

Six mois plus tard le sud de la France était occupé par les
Allemands tandis que la flotte française se sabordait à Toulon. Et
pourtant, ce fameux dimanche devait être pour moi un jour
particulièrement heureux et parmi les nombreuses raisons il en était
une qui me transportait de joie: Colette et moi figurions en bonne
place sur la liste des admis au concours d’entrée à l’École Normale. Et
ce n’était pas un hasard si mon nom y figurait. Après avoir rencontré
Colette à cette mémorable surprise-partie, je compris très vite qu’en
fin d’année scolaire et plus précisément au début de la prochaine
rentrée, nous serions physiquement séparés. Elle, direction École
Normale c’était certain, et moi Brevet Supérieur, encore fallait-il que
j’y sois reçu. Or, cinq mois auparavant j’étais plutôt sur la voie du
redoublement. La perspective de cette situation devint vite
insupportable ;de plus, je ne pouvais pas trahir la confiance qu’elle
avait mise en moi.

Je décidai donc de me mettre au travail et modifiai mon rythme
d’activité. Il me fallait doubler le temps consacré à l’étude pour
combler les lacunes que j’avais accumulées au cours du premier
trimestre et le plus difficile, peut-être, cultiver la notion de constance
dans l’effort. Et c’est ce que je fis. Mon père qui me voyait me diriger
droit vers l’échec n’en revint pas. Il eut la charge de me réveiller tôt le
matin, ce qu’il fit avec empressement sans y déroger une seule fois. Il
grattait à la porte de ma chambre et murmurait: « Fils,c’est
l’heure ! » Une fois prêt, je m’installais au bureau qu’il avait aménagé
pour moi, un café noir chaud et bien sucré m’attendait. Alors je me
mettais au travail, bien résolu à en découdre avec les difficultés et
avec l’avenir.

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Aujourd’hui je suis encore très fier de mon B E et de mon
concours à l’École Normale et, les rares fois où il m’arrive de déplier
ce diplôme au papier jauni et sérieusement outragé par le temps, j’ai
pour lui un regard affectueux et une certaine tendresse.


… Voilà plusieurs jours que je broie du noir. Hier, j’ai rencontré
mon ami Maire, Jean de son prénom; il doit arriver d’un moment à
l’autre. Il va m’aider à terminer la construction d’un avion que j’ai
entamée il y a plusieurs mois. C’est lui qui m’a initié au modélisme.
J’ai disposé le plan sur la table de la salle à manger et sorti tout le
matériel nécessaire: baguettes et plaques de balsa, colle et papier
japon et surtout une sorte de scalpel façonné à l’aide d’une lame
« Gillette ».D’une grande précision, cet instrument est indispensable
pour la découpe du balsa.
Jean m’a transmis le virus et je suis passionné d’aviation, les
avions me fascinent. La dernière fois que nous avons vu les actualités
cinématographiques qui, évidemment, ne ratent pas une occasion de
mettre en évidence la puissance et l’efficacité de l’armée allemande –
il ne faut pas perdre de vue que nous sommes sous le régime
proallemand de Vichy et que l’Algérie est soumise aux mêmes lois qui le
régissent – nous avons vu une escadrille allemande de bombardiers en
piqué, pulvériser littéralement un convoi militaire composé de
camions, de blindés légers et autres véhicules. Le résultat est
apocalyptique. À la sortie, Jean m’expliqua qu’il s’agissait de
« Stuka »,un avion spécialisé dans ce type d’opérations. Il compléta
son exposé en me donnant forces détails sur les caractéristiques de cet
appareil.

La guerre poursuit son cours en Europe. Certes, des communiqués
officiels nous parviennent; ils sont laconiques et divisent l’opinion
publique. Les «anciens »,je veux parler de ceux qui ont vécu la
guerre de 14/18, ont, suite à la débâcle de l’armée française en 1940,
accueilli le discours du Maréchal Pétain qui annonçait la fin des
combats et préconisait l’Armistice, comme étant l’unique solution
possible. Ils considéraient que c’était la moins contraignante et surtout
la moins déshonorante reddition que le «sage »Maréchal avait
négociée face à une Allemagne revancharde et impitoyable. Chaque
fois que les «anciens »abordaient ce sujet, ils ne manquaient pas de
faire remarquer que grâce aux négociations du héros de Verdun, la

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partie sud de la France ainsi que l’Algérie avaient échappé à
l’occupation militaire allemande. Il est vrai qu’on n’entendait pas
résonner le martèlement de la botte teutonne sur le pavé des rues
tranquilles de Constantine. Les habitants de confession juive
pouvaient se reposer en paix dans leur maison, aucune Gestapo ne
viendrait en pleine nuit forcer leur porte pour brutalement les en
déloger. «Notons cependant que les fonctionnaires étaient privés de
leur travail.» Sinon, le paisible passant n’avait pas à craindre
l’arrestation musclée d’une «Milice »souvent plus acharnée que les
redoutables SS. Rien de tout cela dans une ville qui semblait en toute
insouciance baigner dans une atmosphère de paix. Cependant, deux
commissions, l’une allemande, l’autre italienne, composées d’officiers
supérieurs spécialisés, étaient chargées de contrôler le bon
déroulement de la gestion administrative en vigueur dans les trois
départements algériens, c’est-à-dire l’application des directives
vichyssoises dictées par les Allemands. L’autre partie de l’opinion,
tout au contraire, aurait préféré le repli de l’armée française – tout au
moins ce qu’il en restait après la débâcle de 40 – sur l’Algérie voire le
Maghreb et la continuation de la lutte armée contre l’Allemagne. Cette
solution aurait obligé les Allemands à faire face à un front
supplémentaire et aurait évité à la France le déshonneur d’une
reddition honteuse. Pour ce courant d’opinion, le Maréchal n’était
qu’un vieillard sénile à la botte d’Hitler, voire carrément un traître. Ce
courant était attentif à l’appel du Général de Gaulle qui, lui, avait
refusé la reddition. Réfugié en Angleterre, il s’était fixé pour mission
de rassembler les forces françaises libres éparpillées aux quatre coins
du globe afin de continuer la lutte armée contre l’Allemagne. C’est
donc ce résistant, ce chef rebelle qu’avaient choisi de suivre les
antipétainistes, préférant le combat à la soumission servile. De plus en
plus de jeunes adhéraient à ce mouvement, d’autant que de l’autre côté
tout était mis en œuvre pour recruter les plus jeunes, notamment les
scolaires. Une propagande calquée sur l’enrégimentement utilisé en
Allemagne et en Italie pour constituer les groupes de « jeunesse
hitlérienne »et «de brigades fascistes» avait été mise en place dans
les écoles. On y trouvait les mêmes ingrédients et surtout celui qui
consistait à substituer le culte de la personnalité du chef à celui de la
patrie. Dans toutes les écoles le drapeau bleu blanc rouge avait cédé sa
place à l’effigie du Maréchal, le salut aux couleurs était remplacé par
le salut au Maréchal. Avant d’entrer en classe, les élèves de tous
niveaux, parfaitement alignés dans un ordre militaire entonnaient le

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fameux « Maréchal nous voilà ». Les paroles prononcées avec ferveur
reconnaissaient le Maréchal comme chef suprême, sauveur de la
France et s’engageaient à lui obéir et à le suivre aveuglément. Bien
que trop jeune pour s’engager dans un camp ou dans l’autre, chaque
élément de la bande dont je faisais partie montrait sa préférence au
cours de discussions parfois orageuses; les clichés qui prévalaient à
l’époque faisant office d’arguments irréfutables.
On pouvait entendre d’un côté: « Les Américains? Ils ne
bougeront pas, ce sont des pacifistes et puis, ils n’ont aucun intérêt.
Les Anglais? Ils sont foutus, ils n’ont plus d’armée et ils vont être
envahis d’un moment à l’autre. Quant au communisme, il y a
heureusement les Allemands pour stopper cette plaie, cette véritable
gangrène !À la fin des hostilités, les Allemands construiront une
Europe unifiée au sein de laquelle la France jouera un rôle important.
Le Maréchal a donc fait le bon choix. »
De l’autre côté on disait au contraire: «Il faut être aveugle pour ne
pas voir que là où les Allemands sont passés, ils traitent les
populations en esclaves, affament les gens, les privent de liberté, les
obligent à travailler pour eux, et les fusillent s’ils refusent. Si par
malheur ils gagnaient la guerre ils seraient les maîtres et nous les
serviteurs. Il vaut mieux continuer à les combattre jusqu’à l’arrivée
des Américains car ils vont entrer en guerre. L’Amérique ne peut pas
laisser l’Europe aux mains d’un tyran. »
J’avais choisi mon camp et outre les arguments avancés et que je
partageais, je pensais personnellement, ou du moins je souhaitais, que
la guerre se prolongeât assez longtemps pour que je puisse y
participer, et pourquoi pas en tant que pilote? Un rêve peut-être un
peu fou, mais tout pouvait arriver dans un contexte aussi imprévisible.

Nous habitions le deuxième étage d’un immeuble pratiquement
neuf, construit entre la frange ouest d’un quartier musulman et l’entrée
du cimetière où reposaient les disparus de cette confession. Douze
appartements se partageaient les trois étages occupés par des familles
issues des quatre coins du bassin méditerranéen. Elles avaient, tel un
trésor, emporté dans leurs bagages, langue, mœurs et traditions;
véritable tour de Babel où le juron italien croisait l’espagnol, le
mahonnais, le maltais… l’arabe n’était pas exclu bien qu’il n’y eût pas
de locataires arabes dans l’immeuble. Il y avait même, depuis peu, une
famille «française »,des parisiens. Les pieds-noirs les appelaient
« frangaouis »,les Algériens du quartier les appelaientgaouris. Ça

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n’était pas péjoratif ni bien méchant mais cela marquait tout de même,
il faut bien le dire, une différence, surtout du point de vue langagier.
Nous trouvions leur accent ridiculement « pointu » – que devaient-ils
penser du nôtre? – et leurs propos pompeux, par trop académiques.
Mais comme ils se montrèrent polis, affables et même serviables, ils
furent très vite acceptés puis débordés par l’amitié envahissante
piednoir.
Au centre de l’immeuble, une sorte de puits parallélépipédique
partant du rez-de-chaussée jusqu’à la terrasse avait été conçu pour
donner air et lumière aux cuisines, salles de bains, paliers d’étage qui
s’ouvraient sur lui. Le sommet était couvert d’une verrière qui
protégeait de la pluie.
Il n’était pas rare d’entendre les ménagères se héler par la fenêtre
de la cuisine pour des motifs aussi futiles qu’inattendus : il manquait à
l’une d’elles un ingrédient indispensable à la confection d’un plat. On
entendait alors : « Paulette ! », un silence puis « Oui ? », « T’as pas du
debcha(entendez par là de la coriandre fraîche). Ou bien…? »
« Paulette…tu viens m’allumer le feu? »C’était madame Guedj du
troisième, mère d’une famille juive très sympathique qui respectait le
« shabbat » et qui, selon les principes de la Torah, ne pouvait toucher
au feu le samedi. Ma mère s’exécutait de bonne grâce.
Le sujet de conversation entre deux ménagères qui venaient
d’utiliser le tour de lessive allait semer quelque peu la discorde au sein
d’une entente certes folklorique, mais de bon aloi, qui régnait dans
l’immeuble. Sur la terrasse du quatrième étage deux buanderies
parfaitement équipées pour l’époque étaient mises à la disposition de
chaque famille qui, pratiquement une fois par semaine, pouvait
l’utiliser pour la lessive. La lessive, surtout la « grande lessive » était
une véritable affaire d’État. On se surveillait, on s’épiait presque. On
étendait son linge, surtout la dernière parure qu’on venait d’acquérir,
avec une certaine fierté, véritable label de propreté « Car on est propre
chez les pieds-noirs». Nos deux ménagères comparaient les résultats
de leur lessive respective et c’est surtout la blancheur du linge qui était
au cœur du débat. «Le savon qu’on fabrique aujourd’huin’est pas
aussi bon que le savon de Marseille ! C’est de la « zoubia », ça ne vaut
rien ! »émit l’une d’elles. Puis elle ajouta très fort afin d’être
entendue du plus grand nombre : « Tout ça, c’est à cause de ce vieux
con de Maréchal, il n’avait pas à s’occuper de nous, on n’a pas besoin
de la France. L’Algérie peut se débrouiller toute seule ! »

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Il est vrai que parmi les denrées qui devenaient de plus en plus
rares, tel le café et le sucre, le savon figurait en bonne place. Pour
pallier cette pénurie, les drogueries, par le biais de l’administration,
avaient été approvisionnées en produits chimiques capables de
saponifier n’importe quel corps gras. On pouvait fabriquer son savon à
domicile. Nous ne manquions pas de matière première; la Kabylie
voisine nous fournissait une huile de qualité, mais encore fallait-il
maîtriser cette incroyable alchimie qui consistait à transformer l’huile
en savon. Pour certains, cela participait plus du prodige que d’une
simple réaction chimique.
Notre professeur de chimie, personnage éminemment
pragmatique, avait vu là le sujet d’une leçon théorique qu’il pouvait
enchaîner par des travaux pratiques. Il n’avait donc pas hésité à tenter
en labo l’expérience. Grisés par les premiers succès, nous décidâmes
de la répéter jusqu’à l’obtention d’un produit utilisable. À chaque
nouvel essai, les mesures, les poids, les volumes, les températures, le
temps, étaient minutieusement répertoriés sur des fiches que nous
comparions. La onzième tentative fut la bonne ! La barre de savon que
nous venions de démouler avait la consistance d’un vrai savon ; celui
de Marseille. Il était dur, il moussait, ne se transformait pas en pâte
molle au contact de l’eau, dégraissait la vaisselle. Sa seule
particularité, c’était sa couleur d’un vert olive inhabituel. Ma mère qui
m’avait promis de garder le secret «était aux anges», ce qui ne
l’empêcha pas de confier, à ses deux meilleures amies que son génie
de fils savait fabriquer un savon d’une exceptionnelle qualité.

Un autre sujet de discorde, dans notre immeuble, et celui-là était
d’importance, c’était la «fréquentation »de la famille italienne du
troisième, les Caruso. La maman, veuve depuis pas mal d’années, était
mère de deux filles ayant passé la trentaine, et d’un garçon
quadragénaire, boulanger-pâtissier de son état. Quant aux filles,
grandes et belles, brunes, très élégantes, respectivement employée de
mairie et des postes, recevaient, le soir, des officiers italiens qui
faisaient partie de la commission de surveillance d’occupation du
territoire. Aussi, certaines femmes de l’immeuble, dont ma mère
faisait partie, étaient intarissables quand la conversation avait pour
sujet le comportement de ces deux « salopes ».
« Vousvous rendez compte, Paulette, disait l’une d’elles,
s’adressant à ma mère… coucher avec nos ennemis, chez nous, dans
notre propre immeuble ! Quel culot !

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– Ça n’a pas d’honneur, ça a le feu au cul! »répliquait madame
Garnier, la sorcière du rez-de-chaussée. Elle ressemblait, vraiment, à
l’horrible sorcière de Blanche-Neige. Rien n’y manquait: ses yeux
globuleux, son nez crochu surmonté d’une énorme verrue, qui tombait
dans une bouche sans lèvres. Sa silhouette voûtée, presque bossue lui
donnait vraiment l’allure d’une sorcière. Tous les enfants en avaient
peur. Plus réservée, ma mère ajouta : « Elles le paieront un jour. »
En faisant le compte, il y avait donc le camp des pétainistes qui
incluait les Italiens, avec le petit bémol des filles Caruso, qui avaient
poussé la collaboration très loin et qui avaient, à l’instar du Maréchal,
fait don de leur personne… L’autre camp, celui des gaullistes, qui
comptait dans ses rangs, les deux familles espagnoles encore
traumatisées par l’intervention sauvage des troupes
germanoitaliennes durant la guerre d’Espagne (1936-1939). Guernica hantait
encore leurs souvenirs. Quant aux familles juives, il n’était pas
question d’afficher une quelconque opinion. Leur ancestrale capacité
historique à s’adapter à n’importe quel contexte leur dictait une
prudence légendaire.

C’est ainsi qu’en cette fin d’année 1941, la joyeuse «Tour de
Babel »,sise au 6 rue d’Isly à Constantine, authentique théâtre au
quotidien, animé par des acteurs hors-pair, dans une atmosphère où les
bruits, les mots, les odeurs épicées garantissaient le vrai cachet
piednoir. C’est ainsi, disais-je, que ce théâtre, ô combien haut en couleur
fit relâche! Les rires, les interpellations bruyantes et toujours
malicieuses avaient laissé place aux messes basses. On se chuchotait à
l’oreille. L’immeuble avait soudain pris des allures de cathédrale.
Comme tous les jeudis, je me suis rendu à la salle de gymnastique
pour y pratiquer une activité toute nouvelle pour moi : la lutte
grécoromaine. Claude, qui lui aussi s’entraîne dans la même salle, était déjà
en tenue lorsque je suis arrivé. Il me fit un signe qui se voulait amical
puis continua l’exercice qu’il avait commencé. Je trouvai sa mine bien
défaite et son salut dépourvu d’enthousiasme. Me fait-il la gueule?
pensai-je. Une fois en tenue je m’approchai de lui et lui demandai:
« Qu’est-ce qui ne va pas ? »
– Mon père l’a appris du commissaire de police, c’est officiel, le père
Virole est muté à Toulon, Jacqueline et Colette ne reviendront plus. »
J’étais atterré, je demeurai comme pétrifié, la gorge nouée, les
yeux embués de larmes. Je fis un gros effort pour ne pas pleurer. Je
pris une profonde respiration et me mis à exécuter, tel un automate, les

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exercices habituels d’échauffement. Rester immobile… c’était
l’effondrement. Et ça, ça ne se fait pas chez les hommes pieds-noirs !
J’eus beaucoup de mal à m’endormir ce soir-là. Les idées les plus
folles se bousculaient dans ma tête en un désordre épouvantable.
Le cœur lourd, le cerveau en ébullition, il me fallait décanter tous
ces événements, les analyser et y mettre bon ordre.

Il me fallait un endroit calme, retiré, où je pourrais retrouver bon
sens et lucidité. L’allée extérieure qui bordait le mur du cimetière
musulman était le lieu tout désigné. Terrain de jeu de mon enfance, je
l’avais parcouru dans tous les sens, j’en connaissais tous les secrets.
C’était un chemin assez large, très peu fréquenté, bordé d’arbres où se
mêlaient acacias, frênes, eucalyptus, pins, cyprès. Interdit aux
véhicules, il permettait aux Musulmans habitant lamechtavoisine de
se rendre au cimetière. Des bancs assuraient aux plus âgés une halte
reposante, bienvenue par une chaleur torride. Le gazouillis des
passereaux, dans lesquels l’on reconnaissait les trilles du serin,
l’exquise harmonie du chardonneret, les sonorités de basse du verdier,
créait une atmosphère qui incitait à la méditation.
Assis sur un banc, la tête dans les mains, j’essayais de faire le
vide et j’entrepris un méthodique travail introspectif à base de
questions. Celle qui revenait systématiquement et s’imposait avec
force était « Reverrai-je jamais Colette ? », Et la réponse malgré tous
les artifices que j’essayais d’inventer était invariablement «Non ! Et
dire que je n’ai pas le moindre petit souvenir d’elle», pensai-je.
J’avais détruit le dernier billet doux qu’elle m’avait fait parvenir
récemment.

Aujourd’hui, avec mon expérience, en analysant mes conclusions
d’alors, je me rends compte qu’en regrettant de n’avoir aucun
souvenir d’elle, je venais de placer l’être aimé dans la zone d’ombre
de mon passé. Bien que sa présence habitât tout l’espace qu’offrait
mon cœur, bien que chaque lieu de rencontre me rappelât les délices
d’un baiser ou d’un signe prometteur, Colette avait bien quitté la scène
de ma vie effective ; celle que je vivais tous les jours et surtout celle
que je vivrai tous les autres jours. En se penchant sur les voies
complexes et sinueuses qu’utilise la mémoire et par là le phénomène
du souvenir, on peut rappeler que notre cerveau, dans son
fonctionnement original, échappant à notre volonté, a une propension
à minimiser, voire totalement occulter les faits et situations les plus

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douloureuses qui ont jalonné notre existence. La finalité de cette
fonction ?Un dessein salvateur qui consiste à continuer à vivre avec
de nouvelles données, continuer d’aimer, d’aimer encore. La théorie
du «premier baiser», premier amour, premier chagrin d’amour qui,
comme dit la chanson, dure toute la vie sont des arguments peu
réalistes. Et je plains tout individu qui, atteint de ce mal de « l’amour
disparu »,passerait le reste de son existence à vivre dans l’ombre,
avec des ombres.
En revanche, à l’instar de Napoléon qui, à la veille d’Austerlitz,
alors qu’il écrivait une lettre d’amour, répondit à Ney qui l’interpellait
pour lui rappeler l’urgence des décisions à prendre: «Ma tête est
composée de tiroirs, j’en ferme un et j’en ouvre un autre », je me plais
à croire que notre cerveau est lui aussi compartimenté. Une place que
nous désignons volontiers, avec un petit sourire entendu, comme étant
notre jardin secret, est réservée à nos souvenirs émotionnels. C’est
dans ce coin de mémoire que nos souvenirs sont placés apparemment
chronologiquement et que, selon l’époque, l’intensité des émotions
qu’ils ont provoquées, se rangent petit à petit, à notre insu, selon un
ordre prioritaire.

Il n’en reste pas moins vrai qu’avec le temps, avec l’actualité de
la vie qui continue, les souvenirs perdent de leur acuité, leur capacité
émotionnelle s’émousse et en fin de parcours, ils ne laissent plus
qu’une trace agréable. Colette était donc irrémédiablement destinée à
s’installer dans «mon jardin secret» ;elle occuperait certes la
première place mais elle ne serait pas la seule. Elle serait obligée de
côtoyer Suzanne, mon premier amour d’enfance.
Il y aura également Ginette, un rayon de soleil dans ma douzième
année et enfin Yolande, le grand amour de mon adolescence.

Yolande était la sœur de mon meilleur ami d’alors, Bébert
Raimondi. Elle était plus âgée que nous et plus grandeaussi ;la
silhouette prometteuse. Dans notre groupe au sein duquel je jouais
plus le rôle d’animateur que de chef, il était admis – Bébert y
consentant et garantissant l’honneur de sa sœur – que Yolande et moi
étions officiellement fiancés. Nous avions le droit, très discrètement,
de nous embrasser et parfois même, lors de très courts instants où
nous étions seuls, nous échangions des caresses interdites. Deux
années plus tard, telle une sève nourricière qui mûrit un fruit, une
irrésistible poussée hormonale transforma ma Yolande en une

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plantureuse jeune femme. Il devenait évident que ma fiancée venait de
quitter le monde de l’adolescence pour entrer de plain- pied dans celui
des adultes. Elle ne pouvait plus se contenter d’échanges amoureux
quasi platoniques avec un homme en devenir, bloqué de surcroît par
des interdits qu’il n’osait transgresser. C’est ainsi que prit fin notre
tendre romance et naquit mon premier chagrin d’amour.

Le mois de juillet avait, jour après jour, étiré mon chagrin sans
jamais en alléger la peine. J’avais pourtant essayé différentes activités
afin d’obliger mon esprit à se concentrer sur des sujets qui m’étaient
agréables, mais en vain. De tenaces images venaient s’imposer à mon
esprit, entretenant une atmosphère douloureuse dont je ne pouvais me
départir. C’est finalement la peinture qui s’avéra être la solution la
plus apaisante. J’avais dans mes dictionnaires («mes amis de
toujours »)découvert une reproduction d’un des tableaux de Van
Gogh, «Les iris». Séduit par l’harmonie des bleus et des verts
ponctuée de lumineuses tâches jaunes, je décidai de reproduire ce chef
d’œuvre. Je prenais un immense plaisir à créer, à partir des couleurs
fondamentales, les différentes nuances afin de me rapprocher de
l’original. Après quelques tâtonnements et essais infructueux, je finis
par terminer un tableau que je jugeai ressemblant et que je signai de
mon nom à la manière du grand peintre. Après l’avoir sommairement
encadré je le fixai sur la partie dégagée d’un mur de la salle à manger ;
un éclairage parfait le mettait en valeur. Plusieurs visiteurs l’avaient
remarqué, prodiguant des éloges au jeune et talentueux peintre en
herbe. Ce fut une «Grande Dame» – c’est ce que mon père disait
d’elle–, secrétaire principale de préfecture, qui sut exprimer toute
l’admiration qu’elle avait pour cette petite merveille et qui partit mon
tableau sous le bras avec la bénédiction de mon père qui, comblé par
une avalanche de compliments savamment distillés, ne put s’empêcher
de lui dire: « Ilest à vous, madame Hermann, vous pouvez le
prendre ! »On disait de ce personnage entouré de mystère, qu’elle
était juive, célibataire (veuve ou divorcée) et surtout qu’elle
s’intéressait aux jeunes garçons.

Bien avant que le ravitaillement, à Constantine, ne devint
précaire, ma mère avait suggéré, afin d’arrondir les fins de mois,
d’ouvrir une table d’hôtes. Mon père, déjà en délicatesse avec son
administration, s’y était opposé. La délation, pratique courante en
cette période obscure, pouvait conduire à une enquête dont les

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conclusions négatives ne faisaient aucun doute. Puis, au fil des jours,
les épiciers manquèrent de sucre, de café, de farine, tandis que volaille
et gibier devenaient introuvables. Or mon père, qui opérait une fois
par semaine en plein bled, revenait à chaque fois lourdement chargé
de ces précieuses victuailles. Encouragés par une future clientèle
émanant essentiellement de cadres administratifs, mes parents
cédèrent à la tentation, tandis que le bouche à oreille leur assura une
clientèle fidèle. La «Grande Dame» en faisait partie. Elle se faisait
déposer devant notre immeuble à midi trente, frappait à la porte selon
un code pour se faire reconnaître. En général c’était mon père qui
allait lui ouvrir. Elle traversait le couloir, se dirigeait vers la fenêtre de
la salle à manger et, tout en sortant de son sac à main un étui à
cigarettes, elle demandait à mon père : « Vous permettez ? », puis sans
attendre de réponse, allumait sa cigarette, aspirait une profonde
bouffée qu’elle rejetait lentement avec une évidente volupté. Elle
portait presque toujours un tailleur et un chemisier sur lequel se
détachait une sorte de cravate ou de lavallière ; des chaussures à hauts
talons donnaient à ses jambes un galbe parfait. Ce type d’ensemble
avait pour but de mettre en évidence une silhouette élégante et très
harmonieuse. Son visage aux traits réguliers était, à mon goût, trop
fardé et manquait de finesse ; quant à sa coiffure, elle faisait d’elle la
femme la plus remarquée, la plus originale de Constantine. Les
cheveux noirs, drus, coupés très court selon un contour précis,
donnaient l’impression d’une peinture sur un crâne nu. Comme disent
les pieds-noirs, mon père étaittchalé, comprendre qu’il béait devant
elle, au grand dam de ma mère qui, à l’adresse de mon père, haussait
les épaules en lâchant: «Pauvre imbécile! »,ressemblant plus à un
soupir impuissant qu’à une remontrance avouée. Il arrivait souvent
que la «Grande dame» félicitât l’inestimable cuisinière en lui
disant « Paulette,vous êtes un véritable cordon bleu! »Alors ma
mère, lui adressant le plus beau et le plus hypocrite sourire dont elle
avait le secret, portait précipitamment sa main droite derrière son dos,
l’index et l’auriculaire dardés en forme de corne, et marmonnait un
incompréhensible «Khamsa fi aïnique», littéralement, «Cinq dans
tes yeux», formule magique et consacrée servant à conjurer le
mauvais sort, suite à un faux compliment émanant d’une personne
dont on soupçonne les mauvaises intentions. Ma scolarité semblait
intéresser la «Grande Dame». Parfois, elle s’approchait de moi,
entourait mes épaules de son bras libre – elle fumait beaucoup – et me
questionnait sur mes futures études, mes penchants et mes

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préférences… Il arrivait que son étreinte mît la partie gauche de mon
anatomie en contact avec sa poitrine. À chaque fois, une douce
chaleur inondait mon corps tandis que s’ébauchaient de viriles et
mâles réactions. Ma mère, à l’affût de tous les faits et gestes de cette
rivale potentielle, prenait à témoin la femme de ménage qui l’aidait et
lui disait« Siça continue, elle va le violer devant nous! »Je n’ai
jamais donné suite aux invitations qui m’étaient faites ; me rendre à la
préfecture aurait été le premier pas vers une aventure dont je ne
concevais ni les péripéties ni l’épilogue. Je n’étais pas encore prêt à
franchir ce pas. La sagesse ou plus exactement la crainte l’emporta sur
le désir.
Un jeudi, mon père rentra beaucoup plus tard qu’à l’accoutumée.
Il portait d’une main un colis, solidement ficelé, et de l’autre une
serviette de cuir visiblement bourrée. En travers de la poitrine, fixée à
une courroie, pendait une sacoche de cuir ressemblant à l’étui d’un
pistolet mitrailleur.
« Çay est fils, on part lundi prochain! lança-t-il, mais au
préalable il faut préparer toute la paperasse.» Le lendemain tous les
documents furent triés puis classés. Il y en avait partout ; la table de la
salle à manger et le bureau, une fois totalement occupés, il nous fallut
e
recourir aux chaises. Sur une carte au 50/1000 , mon père traça son
itinéraire tout en m’expliquant que chaque commune que nous allions
visiter possédait un dossier à l’intérieur duquel chaque planteur avait
le sien. Le premier travail consistait donc à inscrire sur le document
toutes les informations contenues sur un brouillon qui y était attaché
par un trombone. Mon écriture, dont la calligraphie était irréprochable
et qui ressemblait fort à celle de mon père, incita ce dernier à me
confier l’inscription de l’entête de chaque dossier. Ainsi, je pris plaisir
à écrire, à l’aide d’une plume «sergent major» faite à ma main, le
nom d’une commune dont j’entendais souvent parler: «
FedjM’Zala ».Il fallait y ajouter: C M. J’interrogeai mon père lui
demandant la signification de ces deux lettres, ce à quoi il me
répondit : « Ils’agit d’une Commune Mixte; je t’expliquerai plus
tard »,ajouta-t-il. Le dossier de chaque particulier comprenait un
nombre important de feuillets où il était question de bornage des
terrains, de surfaces, d’intervalles des pieds de comptage, de celui des
feuilles de tabac, des dimensions et du poids de ces dernières… Je me
rendis alors compte que le travail qu’exerçait mon père, et que j’avais
considéré insignifiant et surtout peu valorisant, demandait des qualités
et des connaissances que je n’avais jamais soupçonnées. Et ce n’était

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que la partie visible de l’iceberg! Les documents, une fois terminés
puis classés furent rangés dans la grande sacoche que j’avais déjà vue
le jeudi soir. C’était un énorme cartable à compartiment unique «en
peau de buffle », insistait mon père. L’épaisseur du cuir dans lequel il
avait été taillé en attestait l’origine. C’est un oncle de ma mère qui
l’avait rapporté d’Afrique Noire. Un rabat généreux était maintenu par
deux courroies fixées par des boucles d’acier qui garantissaient aux
papiers un abri sûr. Mon père y avait ajouté de nombreux crayons,
taille-crayons et gommes. Le moment que j’attendais avec impatience
arriva, quand mon père sortit de son étui l’engin que je savais être une
balance mais dont la forme générale ressemblait tant à une arme à feu.
La tenant à bout de bras, mon père l’examina attentivement puis,
comme s’il se parlait à soi-même il dit: « Toujoursaussi parfaite! »
Puis s’adressant à moi il continua: « Sanscet instrument, aucun
contrôle possible ! C’est une balance romaine, poursuivit-il, mais une
balance de précision, il n’en existe que très peu; aussi, on doit la
manipuler avec précaution et en prendre grand soin. Comme toute
balance, elle possède un fléau, un couteau et des poids.» Il remit le
précieux instrument dans son étui tandis que le laiton, métal dont il
était fait, jetait de fulgurants éclats jaune d’or, tel un joyau précieux.

Il restait à régler le détail de l’itinéraire et celui de nos bagages.
Passer cinq semaines hors du circuit des habitudes citadines, loin d’un
confort et d’automatismes rassurants, dans une région au relief
tourmenté sans aucune autre voie de communications que des sentiers
muletiers, peuplée de Musulmans s’exprimant très peu ou pas en
français, cela tenait de la gageure, relevait de l’exploit. D’autres
considérations, ô combien alarmantes et jamais évoquées, auraient dû
donner à cette inspection annuelle toute l’étendue de la dangerosité
qui l’entourait. Les populations que nous allions visiter savaient que,
non seulement nous ne venions pas en amis mais en tant que
représentants officiels du « baïlek » – gouvernement – avec ses lois et
ses règlements difficiles à comprendre voire à admettre, et qu’en fin
de compte notre visite n’apporterait qu’inquiétudes et malheurs. Car,
faute de communication et de compréhension, la plupart des planteurs,
à cause de la réglementation tatillonne et parfois impossible à
respecter, se verraient accusés d’irrégularité, voire de fraude, et
seraient traduits en justice avec toutes les conséquences désastreuses
qui s’ensuivraient. À bien regarder, à l’origine, la plupart des

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infractions ne représentaient que des délits mineurs trop sévèrement
sanctionnés.
La question des bagages était pour moi, de loin, la plus délicate.
Seul l’indispensable pouvait être retenu. Aussi, la liste que j’avais
concoctée se réduisit en peau de chagrin après examen du jury que
formait mon père et ma mère. Je réussis néanmoins à sauver mon
inséparable lance-pierres et ses pièces de rechange ainsi que ma paire
de « tennis » qui me chaussait telle une deuxième peau protectrice. Il
fallait considérer en tout premier lieu, le poids et le volume
raisonnables, je veux dire capables d’être transportés manuellement.
Mon père, rompu à cet exercice, savait avec exactitude ce dont il avait
besoin et pensait plutôt à mon confort. Il me conseilla vivement de me
munir d’un pantalon en toile très forte en coutil de coton, capable de
me protéger des buissons épineux que nous allions immanquablement
traverser. Je dus, pour les mêmes raisons, chausser des brodequins
que, par coquetterie, je ne portais plus depuis un certain temps.
Finalement j’avais pour tout bagage un sac à dos en toile que mon
père avait, grâce à quelques modifications, rendu très pratique. Une
couverture légère, un drap et un ensemble de nuit – censé m’assurer
des nuits chaudes et confortables en montagne –, prenaient une forme
cylindrique une fois pliés, roulés, enserrés à l’aide de courroies
munies d’une poignée. Mon père, qui souffrait «d’un point dans le
dos »dû à un rhumatisme, disait notre docteur de famille, ne se
séparait plus de son lit pliant fait de lattes de bois et de toile, qu’une
lanière maintenait sur son dos lorsqu’il le transportait. Ses brodequins
étaient surmontés de leggings (en toile l’été, en cuir l’hiver); son
couvre-chef n’était autre qu’un classique casque colonial
indispensable lors d’expositions prolongées sous un soleil de plomb.
Ce dimanche soir, excité par l’imminence du départ, mes rêves furent
peuplés de paysages fantastiques et d’animaux extraordinaires. Pour la
première fois, Colette n’y figurait pas.

LESBABORS

Kabylie indomptable

Il devait être quatre heures du matin quand mon père me réveilla.
Après avoir fait une rapide toilette et m’être habillé, je le rejoignis
dans la cuisine. Il était en train d’envelopper des sandwichs qu’il
venait de confectionner tandis que des œufs durs refroidissaient dans
une casserole alimentée par un filet d’eau coulant du robinet. Quand
tout fut prêt, mon père plaça les victuailles – il y avait également des
boîtes de conserve et du pain ainsi qu’une gourde d’eau – dans une
musette dont j’allais avoir la charge tout au long du voyage. J’entamai
mon petit déjeuner avec appétit, tartinai généreusement mon pain
d’une épaisse couche de beurre et de confiture, et mordis à pleines
dents ma tartine une fois trempée dans mon café au lait bien chaud.
Mon père, de son côté, sirotait sa énième tasse de café noir. Il avait
sorti de la poche intérieure de sa veste un grand calepin. Il tourna
quelques pages, s’arrêta et se mit à lire, et le mouvement
imperceptible de ses lèvres dénotait l’extrême attention qu’il y mettait.
Il revint en arrière et, comme soulagé ou plutôt bien déterminé dans sa
décision finale, il me fixa un moment puis me dit :
« Tu comprends fils, organiser une tournée aussi longue, ce n’est
pas si simple que ça. On croit tout avoir bien mis en place, pensé au
moindre détail, voilà que surgit le petit grain de sable, le contre-temps
le plus imprévisible, et toute ta belle organisation est fichue en l’air !
C’est pourquoi il faut toujours prévoir une solution de rechange.
Tiens, par exemple, pour aujourd’hui j’ai prévu notre itinéraire ; dans
un moment nous allons partir et prendre à l’arrêt de Saint Jean, le
premier trolley du matin. Il nous conduira à la gare où nous arriverons
à 6h40. Le train en direction de Philippeville que nous allons prendre
ensuite démarre à 7h30. Nous descendrons à une station en pleine
nature, à environ 2km d’unemechta, d’où un autocar qui part aux
alentours de 10h nous conduira après 1h30 de route à Taher, notre
destination du jour.
– Et comment ferons-nous pour parcourir les 2km qui séparent l’arrêt
du train de lamechtaen question ? m’inquiétai-je.

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