260 pages
Français

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Mémoire Froissée - Tome 1

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Description

Une grande saga historique en plein Moyen-Âge, entre XIVe et XVe siècles, de la Touraine aux terres de Bourgogne.

Anne a six ans lorsque sa mère est emmenée par l'Inquisition. Elle ne la reverra jamais. Elle s’apprête à suivre son exemple en devenant herboriste et guérisseuse. À travers la France, un destin hors normes la jettera dans une vie semée de violences, de douleurs, de passions, d’émeutes, de recherches alchimiques. L'amour et un enfant la sédentariseront en Champagne. À Troyes, elle fera des rencontres exceptionnelles qui la mèneront à Paris sous la Régence de Charles VI le Fol, sur fond de guerre de Cent Ans.

Un roman pour vivre le Moyen-Âge de l'intérieur, au quotidien, avec les désirs, les frustrations, les émotions, les ambitions et les échecs d'une femme, à la charnière du Moyen-Âge et de la Renaissance, avec l’Alchimie en toile de fond.

Une histoire contée avec un talent extraordinaire par Christine Machureau qui maîtrise son sujet. En partageant l’intimité de son héroïne, nous croisons la grande Histoire qui se joue au fil des pages, dans une exigence de réalité historique et sociologique.

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Informations

Publié par
Date de parution 24 septembre 2015
Nombre de lectures 177
EAN13 9791094725849
Licence : Tous droits réservés
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0022€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Extrait

1382

Il fait frais ce matin, l’air est humide, bleuté. J’avance à pas songeurs dans la rue des Charretiers. Hommes et femmes sortent et s’attardent sur le haut du talus à droite, pour humer les senteurs du matin. Une légère brume annonce la respiration de la terre. Une femme, dont j’ai soigné le mari cet hiver, avance devant moi, lourdement chargée de deux seaux de bois pleins d’eau. C’est la fin mars.

Je croise quelques enfants loqueteux, heureux de constater que les frimas s’éloignent. Les premiers rayons du soleil leur rendent rires et cris. Il y a moins d’une heure, Adalbert, l’aide-boucher, est venu frapper à la porte de mon atelier. Sa femme Marie a accouché d’une petite fille il y a dix jours, la cinquième de la fratrie ; l’enfant se porte bien et malgré tous les bouillons de la vieille Jehanne qui l’a aidée, Marie, vingt-deux ans, ne se relève pas. Adalbert, l’ouvrier, est inquiet, elle devrait être debout à s’occuper des quatre autres enfants, les voisines ont, elles aussi, tellement de charges… Et voici dix jours qu’elles se relaient. Il faut vraiment qu’il soit inquiet pour venir me chercher en plein jour. C’est un homme de haute stature, rude et timide. Sa tignasse hirsute et déjà parsemée de fils blancs encadre un visage où les yeux sont à peine visibles.

Son émotion passe par des mains crevassées, serrées l’une contre l’autre. En deux mots j’ai compris. J’attrape ma pèlerine et ajoute quelques sachets d’herbes dans ma besace un peu rapiécée.

Lui et sa femme habitent une petite maison basse qui a appartenu aux parents de sa femme. Je pousse le lourd battant de bois et j’entre. La pièce est sombre, dans la cheminée brûle à petit feu un mauvais bois qui fume. La marmaille soudain se tait et quatre enfants me fixent de leurs yeux bruns. Une voisine vêt le plus jeune.

Adalbert me lance un long regard, prend sa cape et s’avance vers la porte. Cathy, la voisine, rassemble les trois petits et s’ensauve à deux maisons, chez elle. Nous restons, Marie, le nouveau-né et la fille aînée Aude, sept ans.

Aude est mince, brune, son regard d’une étonnante maturité dissipe à qui retient son attention un regard vert et lumineux. Je la connais bien. Depuis deux ans nous nous croisons souvent, une des rares enfants à me saluer d’un regard de connivence, sans un sourire. Elle est calme, assise au bord de la couche de sa mère.

Je m’approche. J’ai dans les mains un pot de bois dans lequel repose depuis quinze jours de l’onguent d’armoise, efficace dans les spasmes post-partum, mais d’un regard, je sais qu’il est inutile et le glisse dans ma poche. Marie a le teint gris. Quelques mots et j’apprends sa fièvre et son épuisement. Elle n’a jamais ressenti cela pour les quatre aînés. Sa prunelle distille son inquiétude. On ne m’appelle jamais pour rien, mais souvent trop tard… « La vie s’en va », dit-elle.

Un court examen me fait comprendre qu’une délivrance trop rapide a laissé une lente et sourde hémorragie. Aude m’explique qu’elle se relève trois à quatre fois la nuit pour aider sa mère. « La vie s’en va », dit Marie… Elle a raison. Presque exsangue, elle a acquis la lucidité des mourants.

– Donne-moi un bol d’eau bouillante, Aude.

À mon tour, je me suis assise au bord du lit et fouille le sac de toile toujours à mon épaule… Je réfléchis. Du sureau et de la pimprenelle, fortement dosés, en décoction, deux fois par heure. C’est amer, mais il y a une chance pour que le saignement diminue. Lui éponger le corps avec des sels d’alun dilués dans l’eau chaude.

Pour s’en procurer, Aude est allée chez Zael le bourrelier qui s’en sert lorsque ses voisines lui apportent de petites peaux fraîches.