Napoléon Ier

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Napoléon Ier meurt le 5 mai 1821, prisonnier à Sainte-Hélène. L'autopsie alors réalisée n'expliquera jamais clairement les causes du décès : l'empereur aurait-t-il été victime d'un empoisonneur à la solde des Anglais ? Qu'en est-il du taux d'arsenic relevé dans ses cheveux ? Ne posait-il pas sa main sur l'estomac ? Le docteur Alain Goldcher, médecin français passionné de l'épopée napoléonienne, lève ici le voile sur la mort du plus célèbre des français.

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Ajouté le 01 avril 2012
Nombre de lectures 80
EAN13 9782296489066
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erNAPOLÉON I
L’ULTIME AUTOPSIEIllustrationdecouverture
MasquemortuairedeNapoléonparleDrAntommarchi
Collection personnelle
rPhoto du DA.GoldcherDocteurAlainGoldcher
erNAPOLÉON I
L’ULTIME AUTOPSIE
PréfacedeJeanTularddel’Institut
rAvant-proposdu D Jean-FrançoisLemaire
K
KRONOS
Ce volumeestle soixante-troisièmedelacollectionKronos
SPMCopyright:SPM, 2012
ISSN: 1148-7933
ISBN:978-2-901952-90-9
SPM 34, rueJacques-Louvel-Tessier 75010Paris
www.SPM-Editions.com
Tél.: 0144525480– télécopie: 0144525482–couriel:lettrage@free.f r
DIFFUSION–DISTRIBUTION: L’Harmattan
5-7, ruede L’Ecole-Polytechnique 75005Paris
Tél: 014046 79 20–Fax: 0143 2582 03–Site: www.harmattan.f rPRÉFAC E
Napoléon serait-ilplusgrandmortque vivant ?
Safnn’apasfnide susciterlivres,articles,conférencesetémissions
de télévisions.Alorsquel’oncroit tout savoir surlui,lacausede samort
estencorel’objetde vivespolémiquesentre spécialistes:cancer? ulcère?
arsenic ?
L’historien,plushabituéauxarchivesdiplomatiquesouadministratives
qu’auxrapportsd’autopsie,estvitedépassé.Devra-t-ilfairedésormaisdes
étudesmédicales?Etdansquelsdomaines?Toxicologie?Hématologie?
Dermatologie ?
RendonsjusticeaudocteurAlainGoldcher:il s’estefforcerde rester
clairdans sondiagnostic.
Pour lui Napoléon n’a été victime ni de l’arsenic ni d’un cancer de
l’estomac.Aprèsavoirlu toutelalittératurehélenienne,ila retenudeux
typesdedocument:les rapportsdesmédecinsayantasssistéàl’autopsie
et les études récentes dans le domaine médical, confrontationentre le
savoird’hieretle savoird’aujourd’huiparticulièrementéclairante.
Cancergastrique?Aucunecomplicationn’estmiseàjourmalgrél’état
désastreuxdel’estomac,nipéritonite,nihémorragiemassive.
Empoisonnement?Commenombrede sesprédécesseurs,ledocteur
Goldcherécartecettehypothèsedefaçonirréfutable.
Avec unegrandehonnêteté,refusantdeceprononceraveccertitude,
fauted’analysesaujourd’huiimpossibles,l’auteurnouslivresondiagnostic.
Laissonslelecteurledécouvrir p. 353.
L’hypothèseest séduisante.Lenouveaulivre
surlamortdel’Empereur,au termed’uneenquête rigoureuseetprobe,apporte unéclairage
nouveauquiadeforteschancesd’apporterl’adhésionduprofane.
JeanTulard,del’Institut
7AVANT-PROPOS
par le Dr Jean-François Lemaire
Deuxsièclesplustard,quelleimagedominantelaissedeluiNapoléon?
Dominante ai-je bien dit ? Penché sur ses cartes,celle du stratège
inégalé?Celledel’hommed’Étatqui,sanslamoindreformationpréalable,
réinvental’administrationetcréaunappareillégislatiftoujourslargement
d’actualité ?ouencoreplus simplement,cellede son«chapeauàlacon»
pour reprendrela sobre référencequeRaymondQueneauplaçadansla
bouchedeZazie?Non,pouressentiellesqu’ellessoientaucunedestrois,
car,denosjours,unautreclichélessupplante,celuiqueledocteurAlain
Goldcher a judicieusement placé en couverture du volume: le masque
d’unhommeauboutde sesforces.Àpeinel’a-t-on regardéqu’aussitôt
unequestion vientàl’esprit:mais,aufait,dequoiestmortNapoléon ?
Dégringolealorsunefouled’hypothèsesquel’espaceetletempsn’ont
cessédemultiplier.
L’espace d’abord ;la mort du prisonnier de Longwood n’est pas,au
souffelesalizés,demeuréelongtemps une séquence
strictementfrancoanglaise. Rapidement les travaux de nombreux chercheurs ont donné
à l’énigme une dimension mondiale qui, depuis, n’a fait que croire.
Jugeons-en par une année parmi d’autres: à l’automne 1994, hors de
toutanniversaireoucommémoration,se tientàChicago uncolloquede
la Napoleonic Society ofAmerica présenté comme «the debate ofthe
century»,etàTokyo,aumuséeFuji,uneimposanteexpositionconsacrée
à«l’empreintedeNapoléon».Simultanément,l’universitéjaponaiseSoka
annoncelacréationen son seind’undépartementqui,àpartirdecours,
de soutenance de thèses et de manifestationsdiverses, aura vocation à
devenirenAsiela vitrinedumondenapoléonien.
Pour sa part, le temps n’aura pas été davantage chiche en
rebondissements. Les diagnostics de la maladie terminale de l’empereur n’y
succèdent,bâtis rétrospectivement surles signescliniquesobservésdans
9les derniers mois de sa vie confrontésaux constatations plus ou moins
orientéesdel’autopsie,l’ensembleanalyséàlalumièredesconnaissances
médicalesdumomentoùilestformulé.S’ymêlentaussiparfoisquelques
arrière-pensées. La plupart – syphilis gastrique, maladie de Hodgkin à
localisation abdominale, maladie de Paget, syndrôme adiposo-génital,
insuffsancethyroïdienne d’origine hypophysaire, bloc
auriculo-ventriculaire,divers empoisonnements (le papier peint,le plomb,l‘arsenic) –
fonttrois petits tours et puis s’en vont.À l’exception de l’intoxication
arsenicalequi,confortéepar un vaste tintamarremédiatique,enferadix
oudouzeavantdeprendrelaporte.Demeurentlivréesàla réfexionles
atteintes du foieou celles de l’estomac, peut-être même un ensemble
mêlantlesdeuxorigines.
Maiscesdernières hypothèsesn’excluentnullementque surgisse un
autrediagnosticqu’onn’étaitpasjusque-lààmêmedeconcevoir.C’est
la voieoùnousentraîne,documenté, réféchietcharpenté,le travaildu
DrGoldcher.Sansdoute,l‘anémieapparaît-elleau seindenombredes
pathologiesjusqu’iciévoquées,mais,pourlui,ellen’yestpasà saplace.
On la considère comme l’un des signes, l’une des complications de
l’affectionterminale,alorsqu’elleenconstituelacause.
Enforgeant–c’estlemot-–sonhypothèseàpartird’unemanifestation
connue,maisdontilproposede réviserle rôle,demêmeen suivant– y
compris dans ses contradictions – son évolution au long des dernières
annéesdela viedupatient,AlainGoldcherfaitoeuvredenovateur.Nul
ne pourra plus désormais rechercher la cause de la mort de
Napoléon
sansintroduiredanslapanopliedesdiagnosticsenvisageablescelui,solidementargumenté,qu’exposece volume.
Sans doute ne peut-on aujourd’hui en dire plus.Aujourd’hui, mais
demainouaprès-demain?Aucoursdes sièclesetmêmedepuis sa
réapparitionen1881,quiauraitpuconcevoirqu’unjourleprésidentGiscard
d’Estaing feraitrendre les honneurs à la momie de Ramsès II déplacée
durantplusieursmoisenFranceparmesuredeconservation?Quipeut
assurerquedans unmillénaire–et sansdoutebien avant–nul,loinde
toute démarche sacrilège, ne se trouvera pas, d’une manière ou d’une
autrefaceàladépouilledeNapoléon ?
Maisn’anticiponspas!
DocteurJean-FrançoisLemaire
Correspondant de l’Institut
10AVERTISSEMENT
L’ouvragecomportedenombreusescitationspubliéesdanslesmémoires
de personnes qui ont connu Napoléon à Sainte-Hélène, des lettres et
des rapports offciels.Nous avons choisi de les écrire entre guillemets,
en respectant l’écriture initiale, sans corriger les fautes d’orthographe
oudegrammaire.
Pourlesmotsquine sontplus usitésdenosjours,nousdonnons une
équivalencelaplusfablepossible.
11INTRODUCTION
«Il est six heures moins onze minutes, Napoléon
toucheàsafn;seslèvressecouvrentd’unelégèreécume ;
iln’estplus:ainsipasselagloire.»
FrancescoAntommarchi,
Mémoires des derniers moments de Napoléon à
Sainte-Hélène
«Enfn,le5,àsixheuresmoinsonzeminutesdusoir,
au milieu des vents, de la pluie et du fracasdes fots,
Bonaparte renditàDieulepluspuissant souffede vie
quijamaisanimal’argilehumaine.»
François-RenédeChateaubriand,
Mémoires
d’Outre-tombe
Lalecturedecesdeuxphrasessufftàdistinguerl’écrivaindumédecin.
Lelittérairesepréoccupeplusdelabeautédesmotsquedelavéritéhistorique.LesarchivesconfrmentlemauvaistempsévoquéparChateaubriand,
endatedu4mai1821,etnonle5aumomentdelamortdeNapoléon
Bonaparte.Notreobjectifétantde révélerles véritablescausesdudécès
del’empereurdesFrançais,lesdonnéesmédicalesvontoccuperuneplace
primordialedanscetouvrage.Lalogiqueseraitdefondernosréfexionssur
lesécritsdudocteurAntommarchi,derniermédecinentitredel’empereur
et auteur d’un rapport d’autopsie.Malheureusement,les élucubrations
13médicalesdecepersonnageontplutôtdesservilaconnaissanceetégaré
desgénérationsd’historiens,médecinsounon.
Ce livre n’est pas un roman. Nul besoin de lire chapitre après
chapitrepourconnaîtrela vérité surlamortduhéros.Il sufftdeconsulter
lesdernièrespagespourconnaîtrenotre thèse.Seullelecteurquidésire
comprendrelalogiquedenotre raisonnement,conduisantaudiagnostic
fnal,apprécieral’intérêtdesdifférentsarguments.
Lespassionnésd’histoiredeFrancesontendroitdeseposerdifférentes
questions. Pourquoi tant de mystère sur la mort de notre plus célèbre
souverain? La plupart des articles, des livres et mêmes des émissions
télévisuellesqui s’intéressentencoreau sujet résumentcettemortà une
énigmeàdeuxhypothèses,lecancerdel’estomacoul’empoisonnement
à l’arsenic.A-t-on assez d’arguments pour éliminer défnitivement ces
deuxétiologiesquirencontrentuneunanimité?Pourquoidévelopperune
autrethèsesurunnouveaudiagnostic?Cediagnosticfatalest-ilfondésur
desfaitshistoriquesetmédicauxfablesou vise-t-il une reconnaissance
médiatique?Nous répondronsàcesquestionsetàbiend’autres.
Apriori,leniveau scientifqueactueldelamédecine sufftà résoudre
le mystère de cette mort prématurée.Encore faut-il posséder des
compétencesmédicalesendiagnosticsurdossier,sanspossibilitéd’examiner
cliniquementlepatientou sadépouille,etconnaîtreles techniquesetles
etermesmédicauxdudébutduXIX
siècle.Possédantcesqualitésetpassionnédel’épopéenapoléonienne,ilnousétaitdiffcilederésisteràl’envie
de sepencher surcedossierdecetillustrepatient.Cinquanteannéesde
passionpourleglorieuxpersonnage,trente-septansdemédecine,vingt
ansd’accumulationetd’analysededocumentssurl’agoniedel’infortuné
souverainnouspermettentd’affrmerdeuxévidences:
-nousneconnaîtronsjamaisaveccertitudelaoulesvéritablescausesde
samort;mêmeànotreépoque,la vérités’obtientàpartird’observations
cliniques,d’imageries,d’études de cellules au microscope et d’analyses
deliquidesorganiques, sang, urine,exsudat,etc.Seulelaconfrontation
desdifférentesdonnéesautorised’émettre unavisd’expert.
- nous ne connaissons pas encore la véritable cause du décès de
Napoléon; parmi les deux hypothèses dominantes, aucune ne tue de
façondirecte,nil’arsenic,qu’il s’agissed’unempoisonnementoud’une
intoxicationchronique,nilamaladiedel’estomac,qu’ils’agissed’unulcère
perforé-bouchéoud’uncancer.Cesaffrmations,noncompréhensibles
pour tout le monde,imposent le développement de moult explications
médicales.D’oùl’orientationmédico-historiquedecetouvrage.Chaque
lecteurdoit
s’imprégnerd’uneculturemédicaleminimaleafndecom14prendrenosargumentsetnosconclusions. L’hypothèsedéfendueicinous
estapparueévidenteil ya une vingtained’années.L’exercice simultané
deplusieursactivités,commemédecinlibéral,directeurd’enseignement
àlafacultédemédecine,conférencieretauteurd’ouvrages,laissepeude
tempspourlesloisirs.Ceciexpliquequelarecherchehistorique,véritable
violon d’Ingres,a demandé près de vingt ans de travail méticuleux.Par
chance,lesdocumentsd’époquefoisonnent.Entreles rapportsoffciels
collectésparlesautoritésdeSainte-Hélène,lesrapportsdescommissaires
européens,lesmémoiresdestémoinsprivilégiés,leslettreséchangéessur
l’étatde santéetlescirconstancesdelamortdu souveraincaptifpar ses
familiersetdenombreuxouvragesrédigésparsixgénérationsd’historiens
dontplusieursmédecins,nousdisposonsdedifférentessourcesd’analyse
et de recoupement. Curieusement, l’épopée napoléonienne passionne
souventlesdocteursenmédecineetgénère ungoûtpourl’histoireavec
unH.
Surleplanmédical,deuxtypesdedocumentsontétayénotreétude:les
rapportsdesmédecins,françaisetbritanniquesayantassistéàl’autopsie,
et surtoutdenombreuxouvrages
récentsdemédecinepourapprofondir
nosconnaissancesendonnéessémiologiques,lesseulesdontnousdisposonsgrâceauxdifférentstémoignages.Nousavonségalementsollicitéde
grandsspécialistesreconnusdansleursdomaines,engastro-entérologie,
pneumologie,hématologie et en dermatologie (cheveu),et consulté de
nombreux sites sur l’Internet.Malgré l’abondance de documents,nous
avons dû résoudre deux diffcultésprincipales: traduire les termes
utilisés par les non médecins en langage médical,et surtout,préciser avec
un maximum de détails des différentssignes cliniques relevés dans les
ouvragesanciens.Prenonscommeexempleladouleurabdominale.Pour
lui donner une valeur diagnostique, il faut l’enrichir d’un maximum
de précisions: sa localisation précise (hypochondre, épigastre, ombilic,
fanc),sadurée,soncaractère(sourde,aiguë,encoupdecouteau,etc.),
sonintensité, son rapportavecles repas, sa répétitiondansle temps,les
signesaccompagnateurs(diarrhée,constipation,nausée, vomissement),
lesmoyensdelacalmer…Lafabilitéetla
spécifcitédudiagnosticaugmententaveclenombredequalifcatifs.Laconnaissancehistoriquedes
faitsetdelabiographiedespersonnagesnouspermetd’éviterlespièges
desfalsifcations,desoublisvolontaires,ounon,etdesmensonges.Dans
ce domaine,la palme revient au docteur FranciscoAntommarchi qui a
abusédesgénérationsdemédecinsetd’historiens.
Nous avons divisé notre ouvrage en trois parties distinctes. La
première partie décrit le contexte et les circonstances du drame impérial.
15Lesdifférentsdétailshistoriquesessentiels visentàfaireentrerlelecteur
de plein pied dans le contexte historique.Visualiser le lieu de résidence
imposéparlesAnglais,connaîtrelespersonnesquipartagentlecalvaire.
A l’évidence, la privation de liberté infue sur le moral et sur certains
symptômesexprimésparleprisonnier.Aucoursde son séjourinsulaire
à Sainte-Hélène, un petit nombre de personnages, amis et ennemis,
partagent sonquotidien.Ilaccuseàplusieurs repriseslecomportement
vindicatifde ses geôliers.Leur rôle délétère dans la détérioration de sa
santé ne manque pas d’arguments.Après quelques années de vie en
communauté réduite,en vaseclos,lesconfitsinéluctablesau seindela
colonie françaiseviennent à peser sur le moral du souverain.Il regrette
parfoislechoixlimitédesescompagnonsd’exilimposésparl’urgencedu
départdescôtesanglaises.Parmieux,seulslemameluckAlietdeuxdes
troisexécuteurs testamentaires,lecomteBertrandetlepremier valetde
chambreLouisMarchand,ontrédigédestémoignagesconsidéréscomme
fables.ObservateursprivilégiésdesdernièresannéesdeviedeNapoléon,
leursécritsgardent une
valeurhistoriqueincomparable.
Dèsquel’empereurdécidedes’éloignerdel’Europe,ildemandeàson
médecinpréféré,Corvisart,deluitrouverunélèveacceptantdel’accompagner.Malgrélepeudeconnaissanceetde soinsmédicauxdisponibles
eau début du XIX siècle, la présence d’un bon praticien, si possible
chirurgien, rassure. Pourtant, Napoléon a conscience des insuffsances
de l’art de soigner de son époque.Malheureusement,il a du confer sa
santéàsixmédecinsdifférentsensixansdontquatrebritanniques!Nous
feronsleur connaissance et apprécierons leur compétence.Malgré leur
erprésence,Napoléon I meurtabandonnéparlessiens,àcinquante-deux
ans.Nulnepeutaccepterquecettemortprécoce soitnaturelle,dueau
simple vieillissement. Excepté Charles, son père, et Elisa, une de ses
sœurs, tous les autres membres de safamille,ayant atteint l’âge adulte,
ont vécu plus de soixante ans.A l’évidence, une maladie a fait rendre
prématurémentà«Dieulepluspuissant souffede viequijamaisanima
l’argilehumaine».Conscientdecetteanomalieet surtoutcraignant une
maladie héréditaire chez les Bonaparte, Napoléon insiste pour que sa
dépouille soitouverte.Sil’ondécouvre uneaffectionhéréditaire,ilfaut
enprévenir sonfls,leRoideRome.LegouverneurHudsonLoweetles
médecinsapprouventlerecoursàuneautopsie.Lepremierpourprouver
l’absencedemaltraitance,lessecondspourdécouvrirl’étiologiedudécès.
Vingtpersonnesentasséesdans unepetitepiècedeLongwoodassistent
àl’ouvertureducorps.Presque tousontlaissédeprécieux témoignages
qui serventdebase.
16Soucieux de faire oublier le nom de Napoléon Bonaparte dans le
mondeentier,legouvernementbritanniqueinterditlerapatriementdela
dépouilleainsiquedelamoindre reliquecorporelle.Sa stratégieéchoue
puisqu’ilconserve,mêmedeuxsièclesplustard,uneplaceprivilégiéedans
l’histoiredenotrepaysetdumondemoderne.LaFrancene récupèrele
corpsqu’enoctobre1840.
La deuxième partie de l’ouvrage collige toutes les observations qui
décriventlesorganesexaminéslorsdel’autopsie.Lepremier rapportdu
docteurAntommarchi,dictépendantl’ouvertureducorpsdeladépouille
impériale en mai 1821,bien que bref,nous sert de base de travail.Les
rapportsd’autopsiedesmédecinsbritanniquescomplètentcetteanalyse.
L’étudedeleurs similitudesetdeleursdifférencesaboutitàla rédaction
d’un nouveau rapport plus personnel et plus objectif. Si l’on excepte
le rapport publié par ce même Antommarchi dans son livre publié en
1825,lesdifférentscomptes-rendus s’accordent surlaquasi-totalitédes
observations. La seule contradiction concerne l’aspect du foie.Sujet
particulièrementdélicat.Silefoieestmalade,leclimatdeSainte-Hélène
et donc les Anglais peuvent être considérés comme responsables de la
mort du souverain captif.Cependant, une majorité de témoins affrme
que le décès succède à une maladie de l’estomac.A notre avis,la mise
enparallèledesconstatations surlecadavreetdes symptômesprésentés
parl’illustremaladeenfnde viepermetde tranchercedilemme.D’où
la rédactiondecetouvrage.
eLes médecins du début du XIX siècle employant un vocabulaire
médical dépassé et faisant référenceà des termes anatomiques précis,
leurs rapports ont certainement été négligés et parfois mal interprétés
parleshistoriensoulesamateursd’histoirenon spécialisésenmédecine
ancienne.D’oùl’intérêtd’une repriseendétaildeces
rapportsenassociant des explications anatomiques ainsi que des commentaires
médicauxenrichisparlesprogrèsdelamédecinemoderneetdesadaptations
historiques,en replaçantles termesetlesconnaissancesmédicalesdans
leur contexte.Il faut savoir qu’Antommarchi,piètre médecin comme a
puleconstateràdenombreusesreprisesl’exempereurenexil,atravaillé
à Florence comme prosecteur d’anatomie auprès d’un des plus grands
spécialistesd’autopsiedel’époque.En tantque tel,ilapratiqué sonart
enanatomisteprofessionnel.Sonpremier rapportestbrefmaispréciset
fable.En revanche son second rapportcomportedesimprécisions,des
oublisetdesajoutsincompréhensibles.Lesrapportsdesautresmédecins,
bien que britanniques, autorisent des corrections indispensables. En
revanche,lalecturedesquelquesouvragesrédigésparlestémoinsintimes
17etfables de l’empereur ne sufftpas à établir un diagnostic.Ici encore,
seule la confrontationdes observations post-mortem avec les différents
symptômes ressentisparNapoléon,etbiendécritspar sesprochesdans
leursmémoires,éclairenotreconnaissancedudramedeSainte-Hélène.
Ces liens entre les souffrancesendurées et les lésions constatées
autorisentl’élaborationd’hypothèses,etsurtoutl’éliminationdecellesjugées
contradictoires.Rappelonsqu’ànotreépoque,undiagnosticseconstruit
surl’ordred’apparitiondessymptômes,leurassociation,leurlocalisation,
leurintensité,leurrésistanceàdifférentesthérapeutiques,leurconcordance
avecdesexamenscomplémentairesessentiellementsanguins,urinairesou
cellulaires et surtout avec l’imagerie médicale.L’absence de
l’ensemble
decesdonnéesnuitàlaconclusionfnale.
Dansladernièrepartiedel’ouvrage,nousanalysonsdemanièrecritiquelesdifférentesétiologiessérieusesévoquéesparlesdifférentsauteurs
qui se sont intéressés à la mort de l’empereur. Napoléon, évoquant la
richesse de son action au cours de son existence a dit «quel roman que
ma vie».Enlisant touslesdocumentsetlivresnarrant sesderniersjours
sur terre, nous pouvons le parodier en affrmant«quel roman que sa
mort».A l’origine de cette foisond’ouvrages,l’hésitation des médecins
héléniens surlacause réelledudécès.Aucundeshuitmédecinsprésents
lorsdel’autopsien’aformuléundiagnosticsatisfaisant.Certes,l’estomac
est pathologique mais l’ulcère perforéest obstrué par le foieet aucune
observation in situn’évoque unepéritonite.Ilexiste
unemuqueusegastriqueperforéedemultiplesulcérationssanguinolentesmaisaucunetrace
d’hémorragiemassivejustifant undécès.Certes,CharlesBonaparte,le
pèredeNapoléon,estmortd’uncancer;aussicertainsn’hésitentpasà
conclurequeleflsmeurtdelamêmepathologie.Cediagnostic satisfait
elemicrocosmehélénien.Ilnepeut satisfaire unmédecinduXXI siècle.
Dès 1830, Jean Cruveilhier distingue différenteslésions de l’estomac
comme la gastrorrhagie,l’ulcère et le cancer.Une affrmation s’impose
d’emblée: on ne meurt pas du cancer gastrique, simple prolifération
anarchique de cellules de l’estomac, mais d’une de ses complications.
Charles est mort cachexique, d’une volumineuse tumeur qui obstruait
son estomac,interdisant toute alimentation et toute hydratation.Cette
tumeurn’existepaschezlefls.D’autrespathologiesentraînentlamort
en raisond’uncancergastrique:
- une hémorragie massive par perforationde la tumeur (nécrose
tissulaire généralement due à la croissance trop rapide de la tumeur par
rapportaudéveloppementdes vaisseaux sanguinsnourriciers)
18-unepéritoniteparperforationsuiviedupassaged’alimentsseptiques
danslacavitéabdominalequidoit resteraseptique,
- une septicémie suiteà uneinfectionopportuniste,
- undysfonctionnementd’unorgane vital
voisin(cœur,artère)compriméparla tumeurexpansive,
- une tumeur secondaireàdistance(métastase)
-etd’autres(iatrogénie).
Aucundecesmécanismesneconcernelecorpsautopsié.Decefait,
leshistoriens,médecinsetnonmédecinssupputentsurlesmaladiesetles
ercauseséventuellesdelamortdeNapoléon Idepuisprèsdedeuxsiècles:
ulcère perforéde l’estomac, lithiase de la vésicule biliaire, cancer de
la
prostate,abcèsaucerveau,paralysiegénérale,péritonite,tuberculosepulmonaire,troublecardiaqueparintoxication,favisme,paludisme,syphilis,
amibiase,fèvre de Malte… Pour certains admirateurs inconditionnels,
une mort par empoisonnement ajouterait du panache au destin
exceptionneldeleuridole.Unhérosnemeurepasde vieillesseoudemaladie.
Malheureusement pour ceux que l’on nomme les «empoisonnistes»,
cette hypothèse ne résiste pas à une analyse minutieuse et scientifque
que nous détaillerons. Grâce à une approche moderne des différents
rapportsd’autopsieetde tousles symptômesdécritsparlesfamiliersdu
captifde Sainte-Hélène,aucun des diagnostics évoqués ne semble plus
pertinent qu’un autre.Nous analyserons les insuffsanceset les lacunes
de ces différenteshypothèses. Celle défenduedans cet ouvrage ne tue
pluspersonnedenosjours,exceptédansquelquescasexceptionnels.Elle
expliquepourtantlesdifférentssymptômesetl’évolutionfatale.Nuldoute
que le décès succède à une maladie chronique. Il convient de préciser
cettemaladiedefondmais surtoutlacauseimmédiatedelamort,deux
notions essentielles en médecine légale. Pour clarifer notre conclusion
fnale, nous avons choisi de rédiger le certifcat de décès administratif
actuel,comme si Napoléon venait de mourir.Un anachronisme utile à
l’histoire.Et une ferté pour l’auteur de signer le certifcat de décès de
cetillustre souverain.
19Premièrepartie
LecontexteLELIE U, LE TEMP S,
L’ENVIRONNEMEN T, LESHOMME S
Pourl’empereurexilé,prisonnierdesBritanniques,plusieursfacteurs
environnementaux,physiquesetpsychiquesfavorisentladégradationde
esasanté.UnretourfctifsurlerocherdeSainte-Hélène,audébutduXIX
siècle,s’imposepourlesapprécieràleurjuste valeur.La terre,leciel,les
hommes, amis ou ennemis, chacun de ses éléments joue un rôle dans
ladéchéanceetlamortdeNapoléon.LedomainedeLongwood,choisi
commelieuderésidencesurveillée,souffreduplusmauvaismicroclimat
del’île.Lesélémentsnaturelsethumains s’associentpourassombrir ses
derniers jours. Le gouvernement anglais désigne en Sir Hudson Lowe
ungeôlierpeucompétent,coléreuxetparanoïaque.Loind’adoucirlavie
en exil à perpétuité de son ancien ennemi,il multiplie les vexations,les
tourments,lesprivations…plusenraisond’unementalitéd’administratif
sanscœur,etparpeurdel’évasion,qued’uneméchancetépersonnelle.
Avec les années, les Français volontaires pour accompagner leur
empereur,confnés surcettepetiteîle,fnissentparneplus se supporter.
Certains sont venus en famille,d’autres en célibataire.Les confits,les
jalousiessemultiplientjustifantledépartdecertains,toujoursapprouvé
parlegouverneuranglais.Chaquedépartisoleunpeuplusleprisonnieret
approfonditsamélancolie.SirHudsonLowe s’en réjouit.Lenombrede
Françaisàsurveillerdiminueetsongouvernementréalisedesubstantielles
économies.N’oublionspasquelesAnglaisprennentenchargetoutesles
dépensesdeLongwood,lesFrançaisn’ayantoffciellementaucuncontact
autoriséavecl’extérieur.TouslesfondspersonnelstransportésparNapoléon
ont été confsqués pour éviter le fnancement de projets d’évasion ou
la corruption d’offciersbritanniques. Prévoyant, il avait dissimulé une
partiede safortune,transportéedansdesceinturesàmêmelecorpspar
plusieursde sescompagnonsd’infortune.Lacensureconcerne tousles
courriers.Quant à Napoléon,il ne reçoit plus aucun pli de ses amis ou
de sesparents.SonépouseMarieLouiseetleurfls,leRoideRome,ne
23bénéfcientd’aucunprivilège.Pourtant,l’empereurd’Autriche,pèrede
MarieLouise,doncbeau-pèredeNapoléon,estmembredelacoalition
des vainqueurs.Le 7 mars 1816,le congrès deVienne octroie le duché
de Parme à Marie Louise et décide l’éloignement de son fls.La tâche
d’élever«l’Aiglon»revientalorsaugrand-père.NapoléonII,alorsâgéde
septansenjuillet1818, se voitattribuerle titrededucdeReichstadtet
reçoitdésormaisuneéducationautrichiennedanslepalaisdeSchönbrunn.
Lapriseenchargemédicale, relativementmédiocre,nuitàlaqualité
etladuréedelafnde viedel’empereurdéchu.Enfait,lamédecinede
l’époquen’apaslacapacitédelesauver.Malgrélui,ilchangedemédecin
à maintes reprises.Le contexte l’a contraint d’accepter parmi ses
praticiensplusieursBritanniques,maisil refuseavecpugnacitéd’accepter un
Anglaisdanssonintimité.Antommarchi,sondernierchirurgienpersonnel,
d’originecorsecommelui,n’apaslescompétencesrequises,exceptépour
l’ouvertureducorps.Uneaideprécieusepour satisfairenotreobjectif.
Cette première description, succincte,pessimiste mais réaliste,de la
fn de vie de Napoléon sur son rocher au milieu de l’océan suggère un
contexte plutôt défavorable.A l’évidence, son décès ne relève pas d’un
vieillissementnaturel.Unenvironnementhostiledégradeinexorablement
lemauvaisétatdesantéd’unhomme,fusse-illeplusillustred’entretous.
24I. LAPRISONINSULAIRE
SAINT E-HÉLÈN E
Dans cette île lointaine de l’Atlantique sud meurt à cinquante deux
ansleFrançaisleplusglorieuxde tousles temps,NapoléonBonaparte,
ex-empereur des Français.Pour comprendre la progression du mal qui
l’a emporté prématurément, il faut accomplir un bond de deux siècles
danslepassé.Se replacerdanslecontextehistorique.Appréhender son
environnement. S’imprégner des savoirs et des moyens médicaux de
l’époque.Ilfaut s’immergerdansle tempsetlelieude sonagonie.
Cettedernièrerésidencesesitueenterritoirebritanniqued’outre-mer,
sur l’île de Sainte-Hélène. Les moyens de mesure actuels la situent en
plein océanAtlantique sud à 1 930 kilomètres des côtes africaineset 3
500kilomètresdescôtesbrésiliennes,plusprécisémentà15°56’ sudet
5°42’ouest.Découvertepresqueparhasardparlenavigateurportugais
João da Nova Castella, le 21 mai 1502, elle devient une possession de
la Compagnie anglaise des Indes orientales en 1657. Elle l’est encore
l’annéedudécèsdel’empereurdesFrançaiset roid’Italie.Sadétention,
du 17 octobre 1815 au 5 mai 1821, a contribué à rendre célèbre dans
le monde entier le nom de Sainte-Hélène.Bonaparte,jeune lieutenant
d’artillerie en garnison àAuxonne,apprend l’existence de cette «petite
isle», termes qu’il avait consignés dans un de ses cahiers de notes de
lectured’unouvragede«Géographiemoderne».
Rappelons que l’épopée impériale a croisé de nombreuses îles: sa
Corse natale,l’expédition militaire en Sardaigne en 1793,l’invasion de
Malte pour fnancer la campagne d’Égypte en 1798, le gouvernement
d’Elbe après sa première abdication en 1814,le dernier séjour en terre
deFranceàAixen1815avant sa redditionàlaperfdeAlbion.
L’îleforméeparlesrestesd’unvolcans’étendsurcentvingtkilomètres
carrés,environ 17 kilomètres de long sur 10 de large.Elle présente des
côtes rocheusesabruptes tombantdanslameretdescollinesdénudées.
25Cartede Sainte-Hélèneindiquant ledomainede Longwoodetleslimitesdedéplacement
autoriséespourles Français.
1- Longwood (“Old house”), 2- Maison des Bertrand, 3- Longwood (“New house”),
4- Briars, 5- Jamestown, 6- Plantation house du gouverneur Hudson Lowe, 7- Hutt’s gate,
8-Tombeau de Napoléon, 9- Pic de Diane, 10- Sandy bay, 11- Plateau de Longwood,
12- Plateau de Deadwood
+++ +Limite des 4 miles
% % % % CQUQ]M LM\ ,- UQTM\ b,9 SU"
Dessin du DrA. Goldcher
On y accède par une baie unique,large de moins de 500 mètres,où
s’estdéveloppéelaseuleagglomération,Jamestown.Al’intérieurdel’île,
leschaînesdemontagnesalternentavecdesravins.Lessommetsatteignent
deshauteurs variablesentrecentcinquanteetsixcentcinquantemètres.
Leplushaut,appeléPicdeDiane,culmineàprèsdeneufcentsmètres.
Lepaysprésentedifférentsaspects,certains trèsagréables avecdes
vallées fertiles,des bois,des végétations tropicales et d’autres plus tristes,
balayésparles vents,recouvertsdelaveetde scoriesavecdes ravinsaux
paroisdénudées.
26En 1858, Napoléon III, après quatre ans de négociations, réussit à
acheter au gouvernement britannique Longwood House et la vallée du
Tombeau, domaines actuellement gérés par le ministère des Affaires
étrangèresfrançais.
Pourquoi Sainte-Hélène pour Napoléon ?
La simple vue d’illustrations ou de photographies montre les
qualités exceptionnelles de cette île comme prison naturelle. «A une telle
distance, Napoléon sera bientôt oublié». Cette phrase prononcée par
LordLiverpool(1770-1828),PremierMinistreanglaisde1812à1827,
expliquel’objectifdesvainqueurs.Lanotoriétédel’empereurdesFrançais,
eencoreperceptibleauXXI siècle,prouvequ’il se trompait.Al’époque,
les alliés antinapoléoniens ne souhaitent pas revivre une réplique du
retourdel’îled’Elbe!AutreavantagedeSainte-Hélène,l’îlen’appartient
pasàlaCouronnebritanniquemaisàlaCompagniedesIndes.Pendant
la captivité de l’empereur des Français, le gouvernement britannique
nomme un gouverneur offciergénéral et prend en charge tous les frais
d’hébergement de la colonie françaiseet de tous les militaires chargés
delegarder.Tousles représentantsdespays vainqueurs s’accordent sur
la nécessité d’éloigner leur ennemi mais aucun ne se propose pour le
prendreencharge sur sonpropre territoire.
Le 15 juillet 1815, à 6 heures, lorsque Napoléon se présente
librement auxAnglais,il ne se doute pas du sort qui l’attend.Il espère que
ses ennemis auront la même attitude à son encontre que la sienne lors
de ses victoires.Ila toujours respectéle rangdes souverainsprisonniers
et leur a toujours accordé la liberté de retourner dans leur pays.Il n’en
souhaitepasautant.Ilpensequelegouvernementdesonpluscherennemi,
l’Angleterre,luiaccordera une retraitepolitique,en résidence surveillée,
danslabanlieuedeLondres.Il se trompe.Les
représentantsdelacoalitionassociantlaPrusse,l’Autriche,laRussieetl’Angleterre,rédigentun
protocoled’accordle 28juilletquiconfèreàl’ex-empereurqu’un statut
de prisonnier de guerre.Ce protocole rend Napoléon furieux.Il rédige
un document précisant sa version des faits,entre le 4 et le 6 août.Son
texte trouve uneplacedechoixdanslalégendeimpériale.
«Jeprotestesolennellementici,àlafaceducieletdeshommes,contre
la violence qui m’est faite,contre la violation des droits les plus sacrés
endisposant,parlaforce,demapersonneetdemaliberté.Je suis venu
27librement à bord du Bellérophon,je ne suis pas prisonnier,je suis l’hôte
del’Angleterre.J’y suis venuàl’instigationmêmeducapitainequiadit
avoirdesordresde songouvernementdeme recevoiretdemeconduire
enAngleterreavecma suite,sicelam’étaitagréable.Jeme suisprésenté
debonnefoipourvenirmemettresouslaprotectiondesloisd’Angleterre ;
aussitôtassis surleBellérophon,jefussurlefoyerdupeuplebritannique.
Silegouvernement,endonnantdesordresaucapitaineduBellérophon
deme recevoirainsiquema suite,n’a vouluque tendre uneembûche,il
aforfaitàl’honneuretfétri sonpavillon.Sicetacte seconsommait,ce
seraitenvainquelesAnglaisvoudraientparlerdésormaisdeleurloyauté,
deleurslois,deleurliberté.Lafoibritannique se trouveraperduedans
l’hospitalitédu Bellérophon.
J’en appelle à l’Histoire: elle dira qu’un ennemi qui ft vingt ans la
guerre au peuple anglais, vint librement, dans son infortune, chercher
asile sous seslois:quellepluséclatantepreuvepouvait-ildonnerde son
estime et de sa confance? Mais comment répondit-on enAngleterre à
une tellemagnanimité?Onfeignitde tendre unemainhospitalièreàcet
ennemi,etquandil sefutlivrédebonnefoi,onl’immola.»
Sa protestation ne change rien. La décision des coalisés devient un
traitéle2aoûtquineparvientoffciellementàSainte-Hélène,traduitpar
LasCases,quele18avril1816.
En août 1815,Napoléon ne connaît pas sa lointaine terre d’accueil.
Sa surpriseaduêtreaussidésagréablequecelledesautres«invités»àle
rejoindre comme le commissaire russeAlexandreAntonovitch Ramsay,
comte Balmain. Dès son premier rapport détaillé, en date du 29 juin
1816, il résume en quelques mots son lieu de mission où il restera en
posteplusieursannées:«…c’estl’endroitdumondeleplustriste,leplus
inabordable,leplusfacileàdéfendre,leplusdiffcileà attaquer,leplus
cheretsurtoutlepluspropreàl’usagequ’onenfaitmaintenant»àsavoir
une prison pour l’empereur des Français déchu (Le prisonnier de Saint-Hélène,
2006). Le comte adresse régulièrement ses rapports à l’ambassadeur de
RussieàLondresquilestransmetaucomteCharles-RobertdeNesselrode
(1780-1862),plénipotentiairedutsaraucongrèsdeViennepuisministre
erdesAffairesétrangèresdel’Empired’Alexandre I.Iljoue un
rôled’observateur, chargé de veiller à la présence physique du prisonnier, sans
interférerdanslafonctiondugouverneuranglaisquidisposedespleins
pouvoirs.Lesgouvernementsfrançaisetautrichiensdisposentégalement
d’uncommissaire surplace.SeulelaPrusse ya renoncé.
28Le climat
hélénien
Endehorsdesaspectsgéologiquesetgéographiques,uneautrecaractéristique de Sainte-Hélène participe au calvaire de la communauté
françaiseexilée, le climat. Cette particularité de l’île occupe une place
prépondérantedansles
rapportsinternationauxquiopposentlesdéfenseursdel’empereurexiléauxBritanniques.Lespremierssoutiennentque
lemal,quirongelasantédeleursouverainetleconduitprogressivement
dansla tombe,trouve saprincipaleoriginedansceclimat
tropical,délétèrepour unEuropéen.Les seconds,inférieursennombre,décriventle
climathéléniencommeparticulièrementagréable.Enfait,ilestdiffcile
dedonner raisonàl’unoul’autrecamp.Lespartisansdesdeuxcamps,
en particulier les personnes qui ont habité l’île et raconté leur vécu,ne
mentent pas. Une grande variabilité de climats se rencontre à
SainteHélèneenfonctiondulieud’habitationcommenousleprouventungrand
nombre de témoignages.Globalement,la «belle» saison va de février à
avril,avecdesmicroclimatsdifférentsselonles territoires.
Unchirurgiendelamarinebritanniquequi séjournequelques temps
surl’îleen1816,yconstateunclimatsainetunetempératureidéale:«Une
briseégaleetconstante renouvelle sanscessel’air,des sourceslimpides
fertilisent le sol... la solitude, qui est le seul sujet d’affictionpour les
habitants,est néanmoins souvent interrompue par l’arrivée d’étrangers
qui,encommuniquantaveceux,contribuentàformerleurespritetleurs
usages… Le climat est très convenable aux Européens, qui y passent
souvent une longue suite d’années sans éprouver aucune maladie.» (Au
rchevet de l’empereurparle
DCabanès,1924.)
UnautreBritannique,ledocteurO’Meara,premiermédecinpersonnel de l’illustre prisonnier, ne partage pas l’avis de son confrère: «On
peut attribueraux vicissitudesjournalièresdela températurelaplupart
des maladies qui affectentla constitution humaine.Le passage soudain
duchaudaufroidengourditles vaisseauxqui se trouventàla superfcie
du corps...Un soudain changement dans l’atmosphère...attaque,dans
les climats tels que ceux de l’Angleterre, les poumons; dans ceux des
tropiques,oùle systèmebilieuxest sujetà sedéranger,ilattaquelefoie.
Lagrande sympathie,quiexisteentrelapeau,lefoieetlesintestins,n’a
jamaisétémieuxcaractériséequeparungrandnombredepersonnesdont
cesdeuxorganesontétéetsontjournellementattaquésàSainte-Hélène,
par rapportaux vicissitudesatmosphériquesetàlagrandehumiditéqui
y règne.» (Napoléon dans l’exil,parO’Meara.)
29Touslescompagnonsdel’Empereurquipartagentsonexil,seplaignent
régulièrementauprèsdesautoritésbritanniquesdesaffresduclimat.
«LeclimatdeLongwoodesttrèsdésagréable,humideetexcessivement
variable.Lesdeuxpériodesdespluies,auprintempsetàl’automne,sont
très malsaines.A peine arrivés,il nous futfacile de comprendre que ce
n’étaitpaspluspourleménagementdenotre santé,quepourceluidont
lalibertédel’Empereurdevaityjouir,queSainte-Hélèneavaitétéchoisie
parlecabinetanglais… L’extrêmechaleurdesendroitsabritésdu vent,
et la transition subite que l’on éprouve forcémentpar les accidents du
terrainquiobligentàcontournerlesmontagnes,sontundangerconstant
etinévitable...Cetairsalinetl’ardeurdusoleilbrûlaienttout;lesétoffes
de soiepassaientde
suite,surtoutlecrêpedeChine.»Cettedescription,
quitraduitunepréoccupationféminine,nousaététransmiseparlacomtessedeMontholon (Souvenirs de Sainte-Hélène,EmilePaul,1901).
«L’atmosphère est tour à tour glacée,chaude, sèche,humide,et ces
variations se répètent vingtfoisdanslajournée…lenombredejoursoù
lecielestcouvertdenuagesexcèdedudoubleceluioùlesoleilsemontre
avec tout sonéclat…Lapluieestpresquecontinuelle…cent trente-cinq
jours de l’année…12, 13 foisplus qu’en Angleterre.» (Mémoires du docteur F.
Antommarchi,1825.)
Le plus grand nombre d’habitants de l’île vit à Jamestown, la ville
principale qui se situe au point le chaud de l’île;la température oscille
entre10°,auminimum,et 28°.
LEDOMAINE DE LONGWOOD
Il se situeà 7,5kmdeJamestown,sur
unplateauà548mètresd’altitude.Lespersonnesyayantlogépendantdesannéesdécriventunclimat
«colonial», nuageux, sans orage, changeant rapidement en passant du
chaudaufroid,souvent trèsdésagréableethumide surtoutpendantles
deuxpériodesdepluies,auprintempsetàl’automne.Auxendroitsabrités
duventrègneunechaleurextrême.L’airsalinetl’ardeurdusoleilbrûlent
tout.Un ventde sud-est souffeencontinu,accompagnédepluieoude
bruine.Les précipitations durent de quelques minutes à huit jours.La
fore y est pauvre; seuls quelques gommiers décharnés subsistent de la
forêtantique ainsi qu’un chêne sous lequel l’Empereur aime s’installer
pourlire,dicterousereposer.Ladénominationdulieuévoquelaprésence
d’unboisquiadisparuaucoursdesannées,leshabitantsdel’îleayanteu
el’autorisationde se servirenboisdechauffage.DèslemilieuduXVIII
30siècle,iln’existesurleplateauqu’unefermeetunegrangeàmêmelesol.
En 1787,le colonel Robson,gouverneur de l’île, y ft construire quatre
piècesenenfladeet unecinquièmeperpendiculaireaucorpsdeferme.
Derrière se trouvait unpoulailleretleslogementsdesdomestiquesainsi
qu’uneétableindépendante.Unpetitmuretclôturaitleterrainetunposte
de garde protégeait l’entrée principale. Cette résidence rénovée
servait
d’habitationd’étéauxlieutenant-gouverneursdel’île.
Napoléonapersonnellementdésignécelieucommerésidencesurveillée,l’amiralGeorgeCockburnluioffrantunlibrechoixentredifférentes
demeures,en dehors de Plantation House qu’il réserve au gouverneur.
Pensait-ildéjààendosserle statutdemartyr?Aucundocumentnenous
permet de répondre à cette question. Pour Louis-Etienne Saint Denis,
plus connu sous le surnom de mameluckAli,le choix de la résidence a
étéimposéparlegouverneur.
erRésidencedeNapoléon I àLongwood,choisieouimposéeparlegouverneurCockburn.
Carte postale ancienne. Collection personnelle
Bienqueconnupour sonantipathieenversl’empereurdesFrançais,
l’amiral essaie de le satisfaire de son mieux.Il ordonne à des militaires
anglaisd’aménageràlahâtelesbâtimentsdeLongwoodpouryaccueillir
lacoloniefrançaiseàdemeure.Alafndesaménagements,la résidence
se compose d’une vingtaine de petites pièces, presque toutes en bois.
Connaissant le goût de l’Empereur pour le bain, Sir Cockburn fait
transformeruncouloirde4,60mdelong sur 2,60mdelargeen sallede
bain,où des charpentiers de son navire,le Northumberland, transfèrent
31
ungrandcoffredechênedoublédeplombenguisedebaignoire.Malgré
lesfaiblesdimensionsdecettepièce,l’illustrelocataireypasseradenombreusesheures.D’ailleurs,ill’inaugureavec satisfactiondès sapremière
nuitdans son ultimedemeure.
LES NUISANCESDEL’HABITATION
L’empereur exilé ainsi qu’une partie de sa petite cour s’installent à
Longwood le 10 décembre 1815. L’aménagement n’étant pas terminé,
lesnouveauxoccupants seplaignentdèslepremierjour.Desodeursde
vernis et de goudron les incommodent.Les jours suivants,le bruit des
travauxdanslajournéeetdes ratslanuitnuisentàla tranquillitédu site
etau reposde seshabitants.
Les travaux terminés n’empêchent pas les rongeurs de continuer
leurs nuisances. «Ces rongeurs étaient d’une grosseur énorme, et en
tellequantitéqu’ilsdégradaientlesmurs,semettaiententrelesboiseries
et faisaient un vacarme affreux.On craignait, pour les enfants, qu’ils
ne s’introduisissent dans les berceaux, et on veillait continuellement.»
(Souvenir de Sainte-Hélène, comtesse de Montholon.) Les planchers criblés de trous
témoignent de l’activité des rongeurs. Le comte de Montholon narre
deux anecdotes à ce sujet.Alors qu’il annonce que le gouverneur a
demandéquel’onmettedeslapinsdansl’enceintedeDeadwood,pour
qu’ilpuissefairedel’exerciceenchassant,Napoléon s’écria:«C’est une
mauvaiseplaisanterie:les ratsmangerontleslapins;ilferaitbienmieux
de les détruire, car ils pourraient fnir par nous manger nous-mêmes.»
Unenuit, undeschevauxmaladesdeNapoléoneut unecuissemangée
par des rats.Le climat local,en particulier l’humidité,ainsi que les rats
dégradentrapidementlesaménagements.Destravauxsontrégulièrement
nécessairespourlimiterlesdégâtscequicontraintlesautoritésanglaises
à affecterdu personnel d’entretien, des esclaves ou des Chinois. Seuls
cesderniers«s’accommodaientdeceshôtesincommodes…parcequ’ils
rlesmangeaient.» (Au chevet de l’empereur, DCabanès.)
D’autresnuisiblesperturbentlatranquillitédeslocataires:lespunaises
et surtoutlesmoustiques.Lesnombreuxcousinsimposentl’installation
decousinièresautourdeslits.Pouréviterd’êtreimportunélanuitparces
insectes,Napoléoninterdittoutéclairageparbougiedanssachambre.Au
coursde sonagonie,cettecontraintecompliquerale
servicedesdomestiquesetdonneranaissanceà un symptômeimaginaire,laphotophobie.
Enplusdumicroclimatlocal,l’insalubritédel’appartementprivé,en
32raison d’une forte humidité permanente des murs,participe à l’agonie
dusouverain.Notionbiensûrréfutéeparlesautoritésanglaises.Hudson
Lowen’admetlavétustéetl’insalubritédeslocauxquetroisansplustard.
Les jardins
De 1818 à 1820, Napoléon recherche une activité physique
pour
retrouverquelquesforces.Ildécided’entreprendredesgrandstravauxde
jardinage.Songéniedelastratégies’exprimeànouveaudansl’aménagementdesonpetitterritoire.Enfait,cestravauxrépondentàdemultiples
objectifs:améliorersasanté,vaincrel’oisivetédesmembresdelacolonie
française,masquerlarésidenceauxlongues-vuesbritanniques,couperla
courseauxventsdévastateurs,cultiverquelquesnourrituresterrienneset
agrémenterledomaine.Cedernierobjectifnedonneramalheureusement
pas toute satisfaction.Desessaisdebassinavecdespoissons rouges,de
fontaineetdejeuxd’eaune résisterontpasàla sécheressefréquentesur
leplateaudeLongwood.
Grâce à cette entreprise, Napoléon pratique à nouveau des travaux
manuels. Il sait que l’exercice physique reste salutaire pour sa santé.
Son médecin encourage le jardinage. Depuis la restriction de l’espace
delibertéimposéparHudsonLowe,lecaptifaabandonné ses sortiesà
cheval.Se sentirobservépardeslunettesanglaisespour tous sesfaitset
gestesrendlespromenadesàpiedfortdésagréables.Ilpréfères’enpasser.
Dans sonjardin,ilcommenceparfaireérigerdesmonticulesde terreet
desarbustespourpréserver sonintimité.
Les derniers
aménagements
En1821,aucoursdesderniersmoisd’exil,l’aménagementdeLongwood
subitplusieursmodifcations.Lespremierschangementscommencenten
octobre1816avecledépartdesixFrançaisdontMarie-Joseph-Emmanuel
comtedeLasCases(1766-1842),auteurdufameuxMémorialdeSainteHélène.Ladernièreredistributiondeschambrescorrespondàl’arrivéedes
cinqderniersFrançaisle20septembre1819 (voirannexe).Alademande
dugouvernementanglais,lecardinalJosephFesch,avecl’approbationde
sademi-sœurLaetitiaRamolinoBonaparte,mèredeNapoléon,expédie
à son neveu cinq nouveaux compagnons: deux hommes d’église, un
médecin, unmaîtred’hôtelet uncuisinier.
33Lesjardinsde Longwood.
1- maison de Napoléon, 2- maison de la famille Bertrand, 3- nouveau Longwood, 4- écurie de
l’Empereur, 5- logement de l’officier de surveillance, 6- tente, 7- jardin de Noverraz, 8- jardin
LW;TQ’ 9( RI[LQV LM DI[KPIVL’ ,+(HXVVMTTM’ ,,( O[X]]M’ ,-( O[IVL JI\\QV’ ,.( _XTQ3[M’ ,2( SQX\Z^M
chinois, 15- petit bois, 16- mur de terre
Dessin de Laure-Anna Ortmans
Même le gouverneur admet les insuffsancesde «old Longwood». Il
ordonnelaconstructionsurlemêmeplateaud’unenouvellerésidenceplus
grande,avecdesappartementsprivéspoursonprisonnierplusagréables
à vivre.Lesfondationsdudernier«palaisimpérial» sortentde terrele 2
octobre 1818.Napoléon visite discrètement «new Longwood» en janvier
1819.Dès sa première impression,il sent qu’il ne l’habitera jamais.La
constructionseterminele25février1821.Lelocatairecaptif,tropmalade
etdépressif, refused’emménagerdans sadernière résidence.Il répugne
à sortirde seshabitudes.Dix semainesplus tard,l’empereur semeurt.
Napoléonacceptedechangerdechambre,cinqansaprès
sonemménagement.Dès le début de son agonie en 1821,il ne dort plus dans sa
chambre à coucher ni dans son cabinet de travail. Ces deux pièces ne
bénéfcientpasd’unebonne ventilation (salles4et5duplan).Lesfdèles
34Plande Longwood
1-véranda, 2- parloir ou salon d’attente (ancienne salle de billard), 3- salon (lit mortuaire),
4- chambre à coucher de l’Empereur, 5- cabinet de travail de l’Empereur, 6- salle à manger, salle
LM KI[]XO[IYPQM Y^Q\ KPIYMTTM’ 7( JQJTQX]P3Z^M’ 8 / ,+( XN$KM\’ ,,( _M\]QJ^TM LM \M[_QKM’
,-( KIJQVM] LM JIQV\’ ,.*(\M[_Q]^LM’ ,2( XN$KM’ ,5( KX^TXQ[’ ,6( JQTTI[L LM\ LXUM\]QZ^M\’
17- garde-manger, 18- lavoir, 19- cuisine, 20- lingerie, 21- argenterie, 22- réduit, 23- salle des
LXUM\]QZ^M\’ -2( YPI[UIKQM’ -8* IYYI[]MUMV] LM TWXN$KQM[ LM \M[_QKM’ -9( KPIUJ[M LM TWIJJ1
Vignali, 30- chambre d’Antommarchi, 31- chambre de l’abbé Buonavita,
32,33- appartement de Montholon (extension en 1818), 34 cour intérieure.
Dessin de Laure-Anna Ortmans
35comtesdeMontholonetBertrandainsique
sesmédecinsinsistentpour
transférersonlitdansuneautrepiècemieuxaérée,plusfavorableàl’amélioration de sa santé.Il consent le 27 avril à emménager dans le grand
salon (salle 3 du plan).Lelendemain,lepremier valetdechambreLouis
Marchand yfait transporter un petit lit de campagne ainsi que tous les
objetsquesonmaîtreaffectionne.Ilyenaunqu’ilsurveilleconstamment
du regard:le buste de son fls.Le Roi de Rome trône sur la cheminée,
faceà sonlitprincipal.
Chambre mortuaire du 5 mai 1821
GITXV LM CXVO‘XXL ][IV\NX[U1 MV KPIUJ[M / KX^KPM[ YX^[ Z^M EIYXT1XV J1V1$KQM
d’une bonne aération entre les deux fenêtres pendant son agonie.
Source : Histoire de Napoléon par Norvins illustrée par Raffet, Charlet… 1868, p. 715.
Lanuitdu28au29avril,l’illustremourantnetrouvepaslesommeil.
Ilattribuesoninsomnieaudéménagement.Iladmetcependantquel’air
qu’ilrespiredanscettenouvellechambreyestplussain.Ildortdésormais
entrelesdeuxcroiséesdumurcôtéfenêtres,laportedecommunication
protégée des courants d’air par un paravent. On installe un second lit
entre la cheminée et le mur de communication avec le
billard,l’Empe36reur,maladeoupas,ayant toujoursaiméchangerdelitpendantlanuit.
MêmeàbordduNorthumberland,ilsedonnelechoixentredeuxlitsdans
sa cabine. Il préfèreson lit de ferau lit suspendu, bien que «pas aussi
commodequandil yavaitdu roulis» (Souvenirsd’Ali).
Le 5 mai,il expulse son dernier soupir dans cette pièce,entouré des
objetsfamilierslesplusprécieuxà soncœur,enparticulierceuxquilui
rappellent sonflset sesfdèlescompagnonsd’infortune.
LES GEÔLIERSDE SAINT E-HÉLÈN E
L’île de la compagnie des Indes passe sous contrôle anglais
pendant
touteladuréedelacaptivitédel’ex-empereurdesFrançais.Legouvernementbritanniquenomme successivementdeuxgouverneursavecdes
pleinspouvoirs.
Sir George Cockburn (1772-1853)
Cet amiral écossais transporte Napoléon et la colonie française,à
bord du Northumberland, des côtes anglaises jusqu’à Sainte-Hélène. Il
commande provisoirement la station des forces navales de Sa Majesté
Britannique,duCapetdesmersadjacentes,enlieuetplaceducolonel
Wilks,gouverneurpourlaCompagniedesIndes.Lesautoritésanglaises
le choisissent comme premier geôlier en raison de la fermetéde son
caractère, de son loyalisme et de sa solide antipathie pour l’empereur
des Français.Il doit imposer les consignes dictées par le gouvernement
anglais du 7 août 1815, jour d’arrivée à bord du Northumberland «du
général et de sa suite» au 15 avril 1816,jour de la prise de fonctionde
son successeuràSainte-Hélène.
Pourtant,dèslespremiersjoursàPlymouth,aulargedescôtesanglaises,
sonattitudesurprendl’entouragedel’empereurdéchu.LouisMarchand
notedanssesMémoires:«beaucoupdepolitesse,degracieusetémêmede
lapartdel’amiral,maispourlui,c’étaitlegénéralBonapartequiétaità
son bord et non l’Empereur Napoléon;le titre d’Excellence remplaçait
celuideMajesté.»
En fait, l’obligation de s’adresser à Napoléon Bonaparte sous ces
termes a une explication politique. Au cours des années de confit, à
chaque victoire,lechefdesarméesfrançaises,legénéralBonapartepuis
erl’empereurNapoléon I,rendaitleurlibertéauxrois,reineetempereurs
37faits prisonniers.En se livrant auxAnglais après la défaite deWaterloo,
il pensait bénéfcier de la même générosité.Il comptait sur l’hospitalité
de ses anciens ennemis pour fnir ses jours dans une résidence de la
campagneanglaise.
Un souverain captif, de par sa dignité, se place au-dessus du droit
commun.Pourquecet usageprofteàl’empereurdesFrançaisdéchu,il
fautleconsidérercomme
souverain.Or,àladifférencedesautrespuissanceseuropéennes,legouvernementbritanniquenel’ajamais reconnu
formellementcommeempereur.Cependant,aprèslapremièreabdication
à Fontainebleau,lesAnglais comme les autres puissances lui confèrent
le titrede souveraindel’Iled’Elbe.Enquittant sonîlepour reconquérir
la France,il a perdu «le seul titre légal auquel son existence se trouvait
attachée». Cette déclaration deVienne du 13 mars 1815 permet
légalement de le considérer comme un simple général ayant commandé en
chefun pays, la France. D’où l’ordre reçu par tous les membres de la
Couronnebritanniquede s’adresseren toutecirconstanceauprisonnier
sous le nom de «général Bonaparte».Ne jamais prononcer ou accepter
uneévocationde son titred’empereur,jusqu’à samort.Enfreindrecette
errègle risquedeprofterauxpartisansdeNapoléon I en rendantillégale
ladétentionàSainte-Hélène.Mais,ledroitbritanniquepermettait-ilde
mettreendétentionungénéral,sansjugementetpouruneduréeindéfnie ?
Napoléonn’apasétéprislesarmesàlamain.Ils’estlivréspontanément.
En tant que général vaincu, le gouvernement anglais le considère
comme unprisonnierdeguerre.Cequiimplique unconfitarméentre
la France et l’Angleterre.La défaite françaiseaboutit nécessairement à
la rédactiond’un traitédepaix.EnEurope,les textesprévoient toujours
la libération des prisonniers de guerre,en particulier des offciers.Pour
réglercelitige,LordLiverpoolchargelelordchancelierJohnScott,comte
d’Eldon,d’étudier la question avec ses meilleurs conseillers juridiques.
Leursconclusionsnemanquentpasd’imagination:ilnefautpas
reconnaîtreàNapoléonBonapartelanationalitéfrançaisenilelaisserbénéfcier
dudroitbritannique.
Sil’onconsidèreNapoléoncommeprisonnierdeguerrefrançais,deux
situations seprésentent:
-ildoitbénéfcierd’uneremiseenlibertélorsdelasignaturedutraité
depaixentrelaFranceetl’Angleterrepuissequ’ilafaitlaguerreen tant
quegénéralenchef; scénarioinconcevable.
- il doit être remis entre les mains de Louis XVIII. L’Angleterre est
entréeenconfitaveclaFrance,àlademandedu roideFrance,en tant
qu’alliée,pourl’aideràretrouversontrôneraviparunusurpateur.Leroi
38refusecetteoptioncarlesnombreuxbonapartistesdupaysfragiliseraient
dangereusement son trôneetlapaixintérieure.
Lameilleureoption«légale»consisteànepasreconnaîtrelanationalité
françaiseàNapoléon.Endevenantsouveraindel’îled’Elbe,titrereconnu
parlesAnglais,ilperdaitlanationalitéfrançaisepourdevenirsujetelbois.Il
peutalorsdemanderàbénéfcierdudroitanglais.Malheureusementpour
lui,ilaétédéportéàSainte-Hélène,terreappartenantàlaCompagniedes
Indes.Avecunbonavocat,ànotreépoque,Napoléonauraitcertainement
obtenuunemodifcationdesonstatutcommevictimed’undétournement
dudroit.Eneffetdè, ssaprésencesurl’île,ungénéralbritanniquedésigné
par le roi d’Angleterre prend le titre de gouverneur,en lieu et place du
représentantdelaCompagniedesIndes.
Enrésumé,lestitresdegénéralBonaparteoud’Excellencenesontpas
desformesdebrimadedelapartdugouverneur.«Autantqu’illuiétait
permis sansmanquerà sondevoir,il s’étudiaità
rendremoinspéniblela
situationdeBonaparte…Saconduiteétaithumaine,honorableetconciliatrice.»CejugementdeWalterScott,bienqu’émanantd’unEcossaisplutôt
hostile à Napoléon, coïncide avec celui des Français. (Vie de Napoléon,
1827). Au cours des années suivantes de captivité,nombreux témoins
regretterontcepremiergouverneuretinciterontlenouveauàl’imiter.
Sir Hudson Lowe
(1769-1844)
Ilnaitle28juillet1769(18joursavantNapoléon),àGalwayenIrlande,
flsd’unmédecinmilitaire.Douépourleslangues,ilparleanglais,français,italien,espagnoletportugais.Iloccupe unposted’aidedecampdu
gouverneur d’Ajaccio en 1784,lorsque Bonaparte victorieux oblige les
AnglaisàquitterlaCorse.Ildevientchefd’état-major
souslecommandementduprinced’OrangepuisdeWellington.En1815,ilestnommé
administrateurdeMarseilleaprèslachutedel’Empereurpuisgouverneur
deSainte-Hélène,grâceà saconnaissancedufrançaisetdel’italien.
Illaisseplusdecent volumesd’archivesconnus souslenomde Lowe
papers.
Très critiqué après la mort de Napoléon,il ne reçoit pas les
récompensespromisesparlegouvernementavant sondépart.Ilmeurtpauvre
etabandonnéen1844.
39La fonction du gouverneur
LegouvernementbritanniquedeLordLiverpoolnommeHudsonLowe
ergouverneurle 1 août1815.Napoléonnesetrouvepasencoreàborddu
Northumberland.LowepasseplusieursmoisàParispuisàLondresoùles
plushautesautoritésluirépètentquel’avenirduRoyaumeetdel’Europe
vadépendrede soneffcacité:Blücher,Metternich,PozzodiBorgo…et
surtoutLordBathurst,son supérieurhiérarchique,secrétaired’Étatàla
GuerreetauxColonies, touscomptent sur soneffcacité.
Il ne prend ses fonctionsque le 15 avril 1816, en remplacement de
l’amiral Cockburn.Il obtient les pleins pouvoirs pour éviter un second
retourd’exilquiconduiraitinexorablementàlaguerre.Sachargeconsiste à
faireappliquerlerèglementfxéparlesalliés,sansexceptionniétatd’âme.
Encasde réussite,sa récompense seraàlahauteurde sa responsabilité.
Ildisposed’unétat-major:
Chefd’état-major:colonelThomasReade
Secrétaireparticulier:colonelWynyard
Aide-de-camp:majorGorrequer
Inspecteurdelamilicehélénienne:lieutenant-colonelLyster
rDirecteurdeshôpitauxdel’île: D AlexandreBaxter.
Lagarnisoncompte2784hommes.Deplus,sixbrickssillonnentnuit
et jours les eaux autour de l’île.Trois frégates et deux vaisseaux armés
se trouventenpermanencedansleport,prêtsàappareillerencasd’une
eéventuelleévasion.En1819,arriveen renfortd’Irlandele 20 régiment
d’infanterie.
Lord Bathurst représente le gouvernement anglais présidé par Lord
Liverpool, sous le règne du roi George. Il tient Hudson Lowe sous sa
coupe. Il lui rappelle régulièrement son rôle pour la paix du monde et
lesconditionsdelacaptivité.Unde sescourriers reprendlesquatre
restrictions principales imposées à l’empereur des Français et roi d’Italie,
inscritesdansle billdedétention (Napoléon dans l’exil,O’Meara) :
«1)LadétentionàSainte-Hélène
2)NomimposédegénéralBonaparte
3) Prohibition de sortir sur le rocher de Sainte-Hélène sans
accompagnementd’unoffcier
4) Obligation de n’écrire que des lettres ouvertes,et remises à
l’offcierpréposéàlagardedeSainte-Hélèneetdene recevoirquedeslettres
ouvertesqui soientpassés sousles yeuxduministre…
«Preneztouteslesmesuresnécessairespourassurerladétention;iln’y
auraaucunmagistrat surleslieuxpour recevoirlesplaintesqui seraient
40faites contre vous… vous seul, juge et partie, ferezl’instruction; cette
instruction sera secrète…Siledétenu s’échappe,votrehonneuret votre
fortune sontperdus».
Le bulletin du 16 avril 1816 précise les peines encourues en cas de
non respectdes restrictionsprescrites:
- pour les compagnons de Napoléon, le transfertau cap de
BonneEspérance et leur mise à disposition, sous surveillance,auprès du
gouvernementbritannique,
-pourleshabitantsdeSainte-Hélène,lebannissementsansindemnité
etlapertedeleursbiens,
-pourlesesclaves,lefouet,
-pourlesoffciersbritanniques,le renvoienAngleterre sansemploi.
Quiconque ne porte pas immédiatement au gouverneur toute lettre,
écritoumessageverbalqu’ilreçoitouquiprocureauprisonnierdel’argent
oudes valeurs sansenavoir reçul’autorisationpréalabledugouverneur
serapoursuivipourcrimedehaute trahison.
Comme représentant du gouvernement anglais, Sir Hudson Lowe
habite à Plantation House, la plus belle demeure de l’île. Elle se situe
dans un environnement agréable,dans la partie ouest de l’île,à 5,8 km
deLongwood.Le«château»,commeonlenomme surl’île,secompose
d’un solidebâtimentàétagede
stylegrégorien,construiten1791,comportantunetrentainedepièces,entouréd’ungrandparc.Sontraitement
semonteà12000livresparanauquels’ajoutentdenombreuxavantages
en nature: logement, domesticité, approvisionnement… et promotion
professionnelle.Il vitàPlantationHouseavec sonépouseladySuzanne
LowedeLancyetlesdeuxfllesdecelle-ci,issuesd’unpremiermariage.
Portrait de l’homme
Physiquement,Loweestgrand,maigreetle visageparseméde taches
de rousseur,les yeux enfoncésdans les orbites,le frontlarge et les
cheveuxblonds.
Pour le duc deWellington,le gouverneur manque d’éducation et de
jugement.Ilignorecomment secomporteren société.C’est unhomme
stupide,
soupçonneuxetjaloux.
Lecommissairerussedresseunportraitplusnuancéetprobablement
plusprochedelaréalité.LecomteBalmainfréquentepresquequotidiennementlegouverneurpourobteniret transmettredesinformations sur
Napoléon au tsar.Il quittera Sainte-Hélène marié à l’une de ses
belles41