Parole futée, peuple dupé

Parole futée, peuple dupé

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L'auto-célébration du pouvoir de Sékou Touré a débuté dès son époque syndicale et politique, dans la pré-indépendance. Le grand orateur politique a démultiplié les grand'messes tout en aiguisant la rhétorique de l'amplification pour mieux subjuguer "les masses". L'auteur met en parallèle la Parole flamboyante du responsable Suprême de la révolution Guinéenne et la déchéance du pays tout entier ! Le discours hégémonique du dictateur a accompagné ainsi la descente aux enfers de la Nation guinéenne étouffée entre le mythe de la révolution et ses conséquences plus que néfastes.

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Ajouté le 01 mai 2003
Nombre de lectures 228
EAN13 9782296308275
Langue Français
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Collection Études Africaines

Alpha Ousmane BARRY

PAROLE FUTÉE, PEUPLE DUPÉ
Discours & Révolution chez Sékou Touré
Préface de Jules Duchastel

L'Harmattan 5 - 7 rue de L'École - Polytechnique 75005 Paris

Alpha Ousmane BARRY est titulaire d'une thèse de Doctorat en Sciences du Langage. Spécialisé en Analyse du discours politique, il
s'intéresse aussi aux productions littéraires orales et écrites, et aux variétés des usages du fiançais en Afrique. Du même auteur Pouvoir du discours & discours du pouvoir - L'art oratoire chez Sékou Touré de 1958 à 1984, Paris, L'Harmattan, février 2002, ISBN 2-7475 -

1854- X .

(Ç) L'Harmattan, 2003 ISBN: 2-7475- 3612-2

N'eut été l'apport financier de la Chaire de recherche du Canada en Mondialisation Citoyenneté et Démocratie, cet ouvrage n'aurait pas vu le

jour. Qu'en soit vivement remercié son titulaire, Monsieur Jules
Duchastel Professeur au Départen1ent Québec à Montréal (uQAM). de Sociologie de l'Université du

PRÉFACE
Dans son premier livre consacré à l'art oratoire chez Sékou Tourél, l'auteur du présent ouvrage, s'est employé à montrer la place de la parole dans la conquête et dans l'exercice du pouvoir politique en Guinée. Ce travail, qui s'inscrivait dans la dynamique d'une recherche sur les pratiques discursives, nous présentait une analyse détaillée d'un vaste corpus de discours du Président de la Guinée depuis son accession au pouvoir après le référendum du 28 septembre 1958 jusqu'à sa mort en mars 1984. A la suite d'une analyse raffmée de la place du slogan dans le dispositif symbolique des grands rassemblements, l'auteur étudie les processus énonciatifs qui présentent le statut du président-orateur, celui du peupleauditoire et enfm la figure de l'adversaire. Ce travail d'analyse, qui s'est déployé dans un mouvement de va et vient constant entre les acteurs du discours et les acteurs sociaux, a débouché sur l'étude des procédés rhétoriques de réminiscence de la parole à travers le discours rapporté et l'amplification et sur l'examen des régularités lexicales exploitant les résultats fournis par des logiciels d'analyse quantitative. L'utilisation d'un appareil d'analyse de la parole en temps réel-le Sonagraphe - a permis à l'auteur de montrer que la puissance de la voix de Sékou Touré ne pouvait manquer d'avoir des incidences psychologiques sur les auditeurs. Ce premier livre est ainsi parvenu à nous convaincre que la conquête du pouvoir et sa maîtrise s'expliquent avant tout par le génie oratoire du Chef suprême de la Révolution guinéenne. Délaissant l'appareil méthodologique détaillé utilisé dans son premier ouvrage, l'auteur nous revient avec un livre d'une portée plus
1 Barry, Alpha Ousmane (2002). Pouvoir du discours et discours du pouvoir

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L'art oratoire chez Sékou Touré de 1958 à 1984, Paris L'Harmattan, 402 pages. 7

générale sur la mise en place d'un pouvoir indiscuté dans un pays venant tout juste de se libérer du joug colonial. Certes, l'idéologie et le discours occupent toujours une place primordiale dans la démonstration, mais sans que leur analyse ne révèle les rouages techniques qui la sous-tendent. Le travail d'analyse dans ce second livre repose essentiellement sur la mise en relation d'une formation discursive tirée de la production verbale imposante laissée par Sékou Touré et la réalité vécue par le peuple guinéen pendant les 26 ans du pouvoir de l'homme politique. Le premier intérêt de l'ouvrage est d'approfondir un questionnement qui a été rarement conduit par un natif de la Guinée sur le passé «révolutionnaire» de son pays, mais également sur l'héritage d'une superstructure dont le poids se fait encore sentir dans le présent. Cette réflexion difficile, en raison des trous de mémoire collectifs, effets justement d'un pouvoir non partagé, mais également de la distance nécessaire par rapport à l'histoire d'une société qui a été le berceau de sa propre socialisation, arrive malgré tout à proposer une lecture cohérente des mécanismes de mobilisation et d'éducation du peuple guinéen. Mécanismes ayant favorisé l'instauration d'une hégémonie totalisante qui n'a cessé de faire parler d'elle et de susciter des questions restées à ce jour sans réponses satisfaisantes. Il serait trop simple de dire que le discours de la Révolution guinéenne est en contradiction avec la réalité matérielle du pays. Certes, l'auteur attire à maintes reprises notre attention sur le fait que les intentions du discours sont contredites par l'état réel de l'organisation sociale ou de la situation économique des régions. En cela, l'idéologie révolutionnaire ne correspond pas au contexte de la vie réelle des Guinéens et arrive difficilement à se matérialiser concrètement. Mais, en même temps, l'auteur déploie un arsenal argumenta tif considérable pour nous montrer comment l'idéologie et ses modalités discursives arrivent à construire un univers de contraintes et de dispositifs de pouvoir qui se matérialisent dans un ensemble d'appareils (organisations de femmes, de jeunes, l'armée) ou d'événements (cérémonies, rassemblements, etc.) lesquels ont eu des effets pratiques. Cela signifie que l'idéologie à l' œuvre parvient à déconstruire la réalité donnée pour la refaçonner à sa manière, même si cette stratégie politique se déploie aux dépens des bilans économiques concrets, dans le dessein de construire un imaginaire collectif. Plusieurs prismes rendent la lecture de l'ouvrage passionnante. La situation de la Guinée et l'histoire particulière de sa Révolution posent un ensemble de questions qui demeurent aujourd'hui d'une actualité évidente. Cette réflexion est d'autant plus pertinente quand on sait que la décolonisation de la Guinée posait déjà en soi le problème du passage

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d'entités géographiquement déterminées par le hasard des conquêtes coloniales au statut d'un État-Nation souverain. D'une part, la question de l'intégration de régions et d'ethnies différentes devait trouver une solution dans la construction d'un nouvel espace national sur la base d'une communauté de destin. D'autre part, la forme du régime devait s'appuyer sur l'une ou l'autre des grandes traditions politiques, la démocratie libérale ou la démocratie populaire. L'intérêt du régime instauré par Sékou Touré, c'est qu'il fut fondé sur l'idée d'une véritable démocratie socialiste et d'une représentation universaliste de la Nation. Toutefois, on découvre à la lecture de cet ouvrage que ni l'intégration nationale ni la démocratie véritable, non moins encore le développement économique ne se sont réalisés selon les aspirations du peuple guinéen dans le contexte des institutions du Parti-État. La démocratie est demeurée un maître-mot dans le vocabulaire du Président, alors que les institutions mises en place renforçaient progressivement le caractère totalitaire du régime. L'intégration nationale des quatre régions naturelles et l'unité mises de l'avant dans le discours se sont détournées des intentions exprimées pour déboucher sur des formes de racisme et d'exclusion. C'est ainsi que l'auteur nous montre par quels procédés argumentatifs et rhétoriques, l'orateur anive à plaider l'envers de ce qu'il prône. La situation d'émancipation politique dans laquelle se retrouve la Guinée après le référendum de 1958 la place dans un dilemme quant à son alignement géo-politique. L'auteur nous montre comment, dans son discours, Sékou Touré anive à défendre la neutralité de son régime politique de façon à éviter le clivage de la scène internationale en deux blocs distincts, bien qu'il adopte en partie les modèles communistes de l'Union soviétique et de la Chine maoïste. En raison d'un décalage important entre la situation historique et économique de la Guinée, ni l'un ni l'autre modèle ne pourront être mis à profit. C'est en entretenant cette position ambiguë que le régime politique du PDG connut la dérive et dut continuellement occulter ces insuffisances par un contrôle accru de toutes les institutions de socialisation et par des festivités éblouissantes. Cette première posture valut au chef suprême de la Révolution de se positionner sur la scène politique et d'accroître son influence jusqu'à ce que les
régimes servant de modèle tombent également en crise.

Raffmant sa stratégie politique, Sékou Touré montra toute sa capacité d'adaptation lorsqu'au milieu des années 70, il amorça un virage qui allait le rapprocher du monde musulman et des pays arabes. L'auteur nous montre avec éclat comment le Président guinéen arrive à travers sa dialectique à réconcilier Révolution et Religion. Après s'être assuré d'un

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contrôle des acteurs et des organisations religieuses musulmanes, Sékou Touré réussit à concilier dans le discours les deux termes antinomiques de la Religion et de la Révolution. Recourant à son procédé habituel d'opposition binaire du bien et du mal, il sût imposer l'idée que deux lectures de l'islam étaient possibles et que l'une d'elle était compatible avec les valeurs révolutionnaires. Sékou Touré confIrmait-il ainsi sa capacité à proposer une vision syncrétique des contraires. La démonstration la plus convaincante de ce livre est celle qui nous montre l'ensemble des mécanismes et dispositifs mis en oeuvre pour exercer une hégémonie totale sur les modes de pensée et d'agir des Guinéens. Que ce soit à travers le thème de l'émancipation des femmes, ou des mécanismes de contrôle du mouvement de jeunesse, l'inculcation idéologique dominant la transmission des connaissances à l'École, la maîtrise du mouvement syndical, la propagande dans les événement publics, politiques ou sportifs, le système du PDG a réussi admirablement à mettre en place un vaste réseau de conviction duquel peu de composantes sociales guinéennes pouvaient s'échapper. Cette action d'endoctrinement idéologique s'est naturellement accompagnée d'actions répressives allant jusqu'aux violences physiques et morales. Elle s'est appuyée sur une organisation indéfectible dont les rouages menaient invariablement vers le sommet du Parti et de l'État où toute décision, tout comportement étaient examinés à la loupe. A travers ces grandes lignes sont exposés les mécanismes de la propagande politique autour de la pensée, de la parole et du pouvoir de Sékou Touré. Ce qui fait l'originalité de cette analyse détaillée du processus d'instauration d'un pouvoir hégémonique en Guinée, c'est d'avoir montré que le totalitarisme politique repose en dernière instance sur le contrôle absolu de la parole et de la pensée du citoyen guinéen. Toute cette démonstration est, par ailleurs, moulée dans une solide armature scientifique qui s'écarte d'un procès d'intention, pratique courante dans ce genre d'analyse.

Jules DUCHASTEL, Professeur Titulaire, Département de Sociologie de l'UQAM
Titulaire de la Chaire de recherche du Canada en Mondialisation, Citoyenneté et Démocratie.

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INTRODUCTION GÉNÉRALE
Si la Guinée a suscité beaucoup d'espoir lors de son accession à l'indépendance nationale, la singularité de cet acte historique ainsi que les événements, qui survinrent au cours de la période post-coloniale, soulevèrent de vives polémiques. Dominée par le personnage de Sékou Touré, l'histoire guinéenne est largement tributaire de l'image qu'on attribue à cet homme politique. Or, cette image se déploie selon un double paradigme. Celle, positive, qui trouve son fondement dans la portée historique de l'action politique de Sékou Touré, est en effet célébrée, voire amplifiée par ses admirateurs. A l'opposé, les détracteurs condamnent celui-ci pour sa politique dictatoriale. Partagé entre ces deux tendances, qui reposent toutes deux sur des faits vécus et observables, la marge de manœuvre du chercheur est étroite. Cette difficulté n'est cependant ni une raison valable pour abandonner notre teJTam de recherche aux herbes folles, ni une condition suffisante pour disperser notre attention de ce qui la captive, mais au contraire un levain, dont l'effet tonifiant nous pousse davantage à l'action. Comme le souligne si bien Lewin (1984 : 4)2 "ll est difficile d'écrire sur la Guinée et sur l'homme qui l'a dirigée et incarnée tant d'années". C'est cette difficulté majeure qui explique le silence quasi-total entretenu sur la situation guinéenne. Lewin remarque d'ailleurs que "aujourd'hui encore, peu d'États du monde sont aussi mal connus, aussi méconnus" que la Guinée. Par ailleurs, le plus grand obstacle, qui se dresse sur le chemin du chercheur, se situe dans la difficulté de résoudre la question suivante: comment concilier une objectivité scientifique alors que la tentation est grande de se laisser dominer par des sentiments personnels. Or, il se trouve

qu'on ne peut ni fermer les yeux devant la dictature sanglante, qui a jalonné le pouvoir de Sékou Touré, ni ignorer le rôle éminemment politique que celui-ciajoué dans la luttepour l'indépendance nationale.

2 André Lewin, La Guinée, Presses Universitaires de France, Collection Que saisje no 2184, Paris, 1984. Il

Placé devant ces deux situations, l'historien Kaké (1987 : 8)3
apporte le témoignage suivant: "Lorsqu'on m 'aproposé la rédaction de sa biographie [Sékou Touré], ai-je demandé un délai de réflexion. J'ai consulté mes amis pour recueillir leur avis. Les uns m'ont dissuadé de me lancer dans cette entreprise. Leur argument? (..) mon ouvrage ne risquerait-il pas de tendre vers un pamphlet, (..) les autres m'ont encouragé, m'incitant à écrire simplement en historien, non en ancien opposant". Comme le suggéraient ceux qui exhortèrent cet auteur, il est temps pour les chercheurs guinéens de prêter plus d'attention à cette page de l'histoire de leur pays de façon à en faire un objet de recherche favori. C'est cet avis qui motive notre détermination à œuvrer pour lever le voile sur les ténèbres dans lesquelles la Guinée s'est épuisée les forces. Nous nous proposons de poursuivre l'analyse des discours de Sékou Touré, et de considérer ces objets de recherche comme des archives vivantes, témoins d'une époque et de son histoire. Des archives qui méritent d'être mises à la portée du public en vue d'une meilleure connaissance de la Guinée en dehors de ses frontières. Préoccupé par l'indifférence des intellectuels guinéens, Bah (1991 : 180)4 note: "peu d'ouvrages traitent de la société guinéenne actuelle". Selon cet auteur, "leprésent et l'avenir de la Guinée ne mobilisent que très peu de Guinéens pensants". L'irruption du Parti dans la société guinéenne et l'emprise de l'idéologie du PDG modifièrent en profondeur l'équilibre socioculturel du pays. C'est cette situation qui concourut au travestissement des conduites, habitudes et représentations collectives des Guinéens. Dispersion et individualisme ayant gagné toute la société et modifié en profondeur les comportements humains, la couche intellectuelle affecta une indifférence totale face aux problèmes guinéens. Quasiment absente de la scène, les intellectuels guinéens ont trouvé refuge dans un mutisme, sinon une indifférence qui les empêche de prendre en main les affaires et de les conduire efficacement. L'attitude du régime vis-à-vis des intellectuels est à la base de la scission entre Guinéens de l'intérieur et diaspora guinéenne contrainte à

l'exil. Les premiers s'adaptèrent au système en se livrant à une
extraversion économique, que Péan (1988) décrit dans les termes suivants : "Plus que la peste et le sida aujourd'hui, la corruption tue. Pour parler clair, en détournant à leur profit l'argent public, en méprisant au-delà de 3 Ibrahima Baba Kaké, Sékou Touré, le héros et le tyran, Collection Destins, Jeune Afrique Livres no 3, 1987. 4 Mahamoud Bah, Construire la Guinée après Sékou Touré, 1991, Paris, Éditions de l'Harmattan. 12

toute décence l'intérêt général, de nombreuses élites du tiers-monde doivent être tenues pour responsables, au moins partiellement, de la misère dans laquelle croupissent au moins deux millions d'êtres humains. Par enchaînement pervers et souvent mécanique la corruption est devenue l'un des facteurs essentiels du sous-développement. Les autres, victimes de frustration, se sont branchés sur le monde extérieur. Coupés de leur milieu d'origine, ils se sont progressivement détournés des réalités de la Guinéens. Les autres se réfugièrent dans un mutisme total, détournant leur regard des problèmes de leur propre pays, ils ne s'en occupèrent pas plus que de leurs affaires personnelles. Ainsi, la Guinée fut-elle abandonnée à elle-même comme un animal sans propriétaire. Si quelques chercheurs ont porté leur attention sur la situation politique guinéenne post-coloniale, plus nombreux sont ceux qui livrèrent des témoignages sur les purges politiques courantes sous le régime de Sékou Touré de 1958 à 1984. Dans la plupart des publications, les auteurs font allusion aux qualités oratoires de Sékou Touré, à l'agitation révolutionnaire et à la propagande orchestrée par son Parti, mais aucun de ces travaux n'étudie de manière systématique le discours de cet homme politique. En nous proposant de combler ce vide, nous répondons aux impératifs du moment, ainsi que le note Kaba (1989 : 24), "Il incombe à l'histoire [ainsi qu'à l'analyse du discours] de fouiller dans cet amas d'idées [discours de Sékou Touré] et de passions à caractère philosophique, sociologique pour saisir la personnalité de l'orateur et le mouvement de I 'histoire. [Ainsi, que conclut Kaba], le verbe du chef politique est une source importante de l'histoire,,6. C'est une fraction de cette immense production discursive qui fait l'objet de notre recherche. Cette parole qui traitait des thèmes du Racisme, de la Religion et de la Révolution, se constitua en propagande en s'accompagnant de liturgies politiques. En effet, si la propagande révolutionnaire fut l'épiphénomène qui réchauffa de sa rhétorique les Guinéens, cette arme était inséparable des autres formes d'autoreprésentation du pouvoir. Dans le but de mieux saisir l'essence du système politique du PDG ainsi que celle de sa doctrine, nous proposons une analyse du discours de l'homme politique. Nous mettons à l'épreuve cette pratique, pour tenter de comprendre la prégnance des idées sur le Parti Unique, la Religion, le Racisme et la Révolution. La mise en
5 Pierre Péan, L'argent Noir, Éditions Fayard, Paris, 1988.
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Lansiné Kaba, Le non de la Guinée à de Gaulle, volume 1, Éditions Chaka,

Collection Afrique Contemporaine, dirigée par lbrahima Baba Kaké, 1989. 13

route d'un travail d'analyse, qui prend appui sur des paroles officielles, signifie que celles-ci véhiculent à travers quelques idées-forces l'idéologie de la Révolution prônée par l'homme politique. L'analyse du discours se situe donc à l'opposé du procès d'intention. Elle prend appui sur l'ancrage des marques concrètes formulées dans les paroles proférées. En rattachant celles-ci à l'histoire et en les situant par rapport au contexte social de la production discursive, il est possible de retracer dans les grandes lignes le fil du raisonnement. La mise en route d'une réflexion centrée sur le discours comme objet d'analyse se fixe pour objectif de lever le voile sur la représentation sublime d'un système politique plein de contradictions. D'abord en tant que syndicaliste, puis acteur de la lutte politique, enfm Responsable Suprême de la Révolution, Sékou Touré fit du militantisme révolutionnaire un apostolat servant à mobiliser le peuple guinéen. En plaçant la propagande au premier plan, cet acteur politique avait fait des techniques et des moyens de communication de masse, les leviers d'une puissante propagande. Chaque manifestation était mise à profit pour organiser des mouvements d'ensemble au stade du 28 septembre 1958. Ces manifestations politiques, qui démontraient la puissance du Parti, et qui entretenaient le dynamisme et la ferveur révolutionnaire, sont décrites par Bah (1991 : 71) de la manière suivante: "chaque manifestation du parti est une sorte de carnaval ou de folklore bon enfant et le tapage psychologique assure une ambiance de fête, mais dégage une atmosphère de misère et d'insécurité,,7. Si la propagande du PDG et les discours de son leader ont joué un rôle essentiel dans la lutte anticoloniale, ces éléments d'entrain insufflèrent aussi un élan à la mobilisation des Guinéens et propulsèrent Sékou Touré sur la scène politique. Non encore remis des bouleversements survenus à la

suite du référendum du 28 septembre 1958, le PDG et son leader entraînèrent davantage les Guinéens dans un militantisme exacerbé. Inauguré avec le début de la lutte anticoloniale, le mouvement ainsi déclenché, laissabientôtplace au radicalismerévolutionnaire. Certes lU1eanalyse du climat politique guinéen ne constitue pas en soi un objet nouveau. A travers des études globales, quelques chercheurs ont montré comment les dimensions politiques, religieuses, sociales et idéologiques s'imbriquaient en Guinée comme un lacis inextricable. Toutefois,ces recherchesse focalisaientsoit sur le procès d'un régime, soit sur le bilan politique, soit sur celui de l'économie. Elles ne prenaient que
7 ibidem, page 12, Construire la Guinée après Sékou Touré, Paris, L'Harmattan, 1991, page 71. 14

peu ou pas du tout en considération les thématiques ainsi que le contenu de la propagande visant à canaliser les énergies populaires et à fidéliser l'assentiment des masses. On observe que, pour enrichissantes qu'elles soient, ces analyses laissent de côté des faits d'importance si l'on veut expliquer ce qui s'est produit en Guinée, et comment cela fut-il possible. Cela veut dire que notre recherche s'aventure sur un terrain partiellement exploré, mais d'autant plus délicat que nous étudions les modes de fonctionnement de la propagande politique du PDG. Or, qui parle de propagande, touche à l'étude des mécanismes de représentation, voire de célébration du pouvoir. L'envers de ces beaux dehors montre des insuffisances du système qu'on ne peut pas taire. C'est aussi une autre façon de dire que la seule description des mécanismes de fonctionnement de la propagande politique du PDG, risque de passer pour un bilan. En effet, s'il est nécessaire d'étudier la structure et le fonctionnement du PDG, cet aperçu historique est susceptible de montrer comment se creusa la faille entre la représentation idéologique du régime politique et le réel social, vécu quotidien du citoyen guinéen. Par ailleurs, l'avènement de l'indépendance correspond dans le paysage politique au passage du multipartisme au Parti Unique. L'intégration nationale, la construction d'un État moderne et le développement économique servirent d'arguments pour légitimer le monolithisme politique. Or, quarante décennies après, le constat qui se dégage est alarmant, car aucun des objectifs proclamés au départ ne semble atteint. Devant cet échec, on doit se demander dans quelle mesure la réalité du système correspondait à la justification qu'en donnait le discours officiel? L'emprise de la personne de Sékou Touré ne risquait-elle pas de conduire à une dictature ou du moins à un régime autoritaire? Et si Sékou Touré soutenait, d'un côté, que son régime était un exemple de démocratie avancée, d'un autre côté, il parlait de dictature populaire. Le vrai problème réside dans la singularité de l'évolution politique de la Guinée du pluralisme politique au Parti Unique. C'est ce qui conduit à se demander comment on pouvait parler de démocratie populaire dans un système où une classe dirigeante organisait des manifestations quotidiennes mobilisant tout un peuple dans une gymnastique révolutionnaire. Comment un Parti qui niait tout particularisme pouvait-il créer les conditions d'une véritable intégration? Comment dans une situation de confusion de pouvoirs, pouvait-on parler de démocratie véritable et de développement économique et social? Comment, enfin, dans une situation de concentration des pouvoirs, le PDG pouvait-t-il assurer le bien-être social des Guinéens alors que l'usage des

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méthodes coercitives était courant? En considérant le discours comme lieu d'ancrage des conflits sociaux et du débat politique en Guinée, nous allons relever dans cet agent d'inculcation et de diffusion de l'orthodoxie révolutionnaire ce qui est propre à la propagande de célébration du pouvoir de Sékou Touré. Mais avant de présenter les divers aspects de notre recherche, il faut préciser la singularité du vote du 28 septembre 1958. En effet, à la suite du vote négatif au projet de communauté ttanco-afiicaine proposé par le Général De Gaulle, les commentaires des journalistes, politologues, sociologues, historiens, précipitèrent la Guinée dans un folklorisme exacerbé. En votant massivement Non, les Guinéens singularisèrent leur position par rapport à celle de toutes les autres colonies &ançaises d'Afiique. La portée de cet événement servit d'exemple unique dans l'histoire de la décolonisation en A&ique. Forçant l'admiration et la sympathie, la Guinée fut à l'honneur un peu partout dans le monde, sauf en France. Elle occupa ainsi le devant de la scène. Car la Presse en fit une sorte d'épouvantail, s'ingéniant à des commentaires démesurés sur sa position courageuse dans le concert des Nations. Flatté par cette victoire et par le prestige que lui conférait son rôle de leadership, Sékou Touré "brille d'une auréole éclatante, rej/étant l'élégance propre à sa jeunesse, le magnétisme de l'aimant, la grâce de la communion avec son peuple et la silhouette de l 'homme prédestiné" (Kaba 1987 : 90-91)8, Bref tout concourut à accentuer l'auréole de cet autodidacte qui fit du syndicalisme une des forces essentielles de ses luttes politiques. Ce pays qui inspirait tant de confiance et suscitait beaucoup d'espoir à cette période, ne se remettra jamais de l'euphorie de sa victoire référendaire. En effet, si l'on en croît Rivière (1971 : Il), placés "au plus haut de leur enthousiasme et de leur zèle révolutionnaire (..), les Guinéens
s'engageaient dans une expérience comme l'État-pilote,,9. merveilleuse saluée par les journalistes

Après ce coup d'éclat qui fit de la Guinée la première colonie
&ançaise au Sud du Sahara à réclamer son indépendance à la métropole, le

pays se lança à corps perdu dans une expérience politique des plus exaltantes au début et des plus décevantes par la tournure que prirent les événements. Pour sa part, Lewin (1984Yo observe que peu de pays soulevèrent au moment de leur indépendance autant d'espoir que la
8 ibidem, page 13 9 Claude Rivière, Mutations 1971, page Il. 10ibidem, page Il sociales en Guinée, Marcel Rivière et Cie, Paris,

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Guinée. On peut cependant déduire de l'atmosphère des festivités de la proclamation de l'indépendance, que se trouvaient déjà réunies toutes les conditions de gestation de l'agitation politique qui détournera I'histoire de la Guinée de ses fms objectives pour l'immerger dans un tourbillon de propagande révolutionnaire. En proclamant l'unité du peuple autour du cri de ralliement Révolution, le PDG et son leader trouvèrent des motifs sûrs pour cristalliser les énergies populaires. C'est dans ce contexte psychologique singulier, que le Parti Démocratique de Guinée prit possession de l'espace public en affichant par la même occasion, d'une façon belliqueuse, sa suprématie sur le peuple guinéen ainsi que sur toutes les institutions républicaines. En retraçant quelques aspects de l'itinéraire propagandiste du pouvoir politique chez Sékou Touré, nous apporterons des éléments d'information sur la naissance et le maintien en Guinée du monstre mythique de la Révolution. L'analyse des mécanismes de fonctionnement de la propagande montre aussi comment la Révolution exerça son emprise sur toutes les couches et catégories sociales. Le discours de Sékou Touré qui s'organisa autour de mots comme Révolution, Peuple, Liberté, prônait l'Émancipation des peuples africains, et la Démocratie Populaire. On constate cependant que le régime politique du PDG, tout en ayant un ancrage dans le matérialisme dialectique, tant par le vocabulaire utilisé que par la forme du raisonnement, domestiqua en même temps le pouvoir spirituel ou religieux. Ce neutralisme positif serait-il une stratégie politique visant à s'émanciper de la tutelle des deux blocs ou une position politique calculée? Comment se concilia Religion et Révolution dans le vécu du peuple guinéen et dans le discours du pouvoir, forme de représentation de ce vécu? En effet, malgré le radicalisme révolutionnaire, Sékou Touré, dans un premier élan, déclara la guerre au pouvoir religieux et dans un geste inverse, utilisa ce pouvoir spirituel comme créneau de consensus et de mobilisation des masses. C'est en faisant prévaloir l'inclusion de la sphère spirituelle dans la sphère temporelle, que le leader guinéen mit sur pieds une doctrine hybride, voire syncrétique. Par ailleurs, c'est sur la base de celle-ci que se jouèrent des stratégies politiques, qui permirent au pouvoir temporel d'accaparer le pouvoir spirituel, où auraient pu se développer des voix discordantes. Par quel tour de passe-passe verbal Sékou Touré réussitil à construire un contenu fédérateur entre Révolution et Religion? Comment cette osmose doctrinale servit-elle de passerelle diplomatique entre la Guinée et les pays arabes?

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Dans ce lacis inextricable, il revient au chercheur en analyse du discours d'adopter un mouvement de va-et-vient constant entre le dedans et le dehors pour observer et vivre le quotidien du réel social. Autrement dit, il s'agit pour nous de mettre en lumière la faille causée par la distance qui sépare la réalité vécue et occultée de sa représentation idéologique. C'est à ce niveau de l'analyse qu'on tente, autant que possible, de montrer comment l'orateur et son discours maquillent les faits en les éloignant des motifs politiques qui les soutiennent. Ainsi, apporterons-nous des réponses aux questions suivantes: de quoi veut-on détourner le regard? Pourquoi veut-on cacher la vraie nature des choses? S'il paraît évident que toute prise de position énonciative correspond à des stratégies discursives de l'orateur, dont les implications sont éminemment politiques, on observe que l'analyse du discours se propose de saisir la &action de signifiance résultant d'une co-construction et d'un enchevêtrement de référents. Dans la présente situation, l'analyse du discours, sur des thèmes variés, pose le problème d'une intertextualité, qui renvoie aux différentes références sémiques convoquées dans le message. Elle consiste à étudier le discours sur un thème donné, autrement dit, le discours sur le discours.

De toutes ces considérations, il résulte que toute production discursive devient le signifiant d'un processus sémiotique, dont le travail de recherche tente de restituer la part de signification que l'orateur
dissimule. Plus exactement on pOUITait arler de la portion du discours, qui p devrait être énoncée et qu'on tente d'empêcher. Nous nous acheminons progressivement vers l'investissement d'un autre territoire jusque-là non connu, celui de lafiction politique en tant que parole, qui prend possession de l'espace public et qui tente de couvrir toute la sphère sociale. Autrement dit, lorsque la construction idéologique se veut hégémonique, elle s'approprie tous les appareils étatiques, ce qui présuppose que l'espace communicatif est utilisé à des [ms privatives. C'est à ce niveau de l'analyse que no1re attention se focalise sur les mécanismes de l'endoctrinement des masses. Ainsi est mis à nu ce qui se cachait dans l'arrière-plan des campagnes d'investissement humain, de l'émancipation de la femme
de la JRDA11 . En passant en revue tous les créneaux de mobilisation et d'embrigadement, nous statueronssur la place de l'idéologie ainsi que sur guinéenne et du mouvement Il Jeunesse de la Révolution Démocratique Africaine, c'est ainsi que se dénommait le mouvement des jeunes sous le régime du Parti Démocratique de Guinée (PDG). 18

les maillons de sa diffusion. C'est alors que nous présenterons l'École guinéenne dans son contenu révolutionnaire, l'Année dans sa participation à la propagande intérieure et extérieure et le Syndicat des travailleurs qui, dès son inféodation au Parti, fut vidé de toute action syndicale. La mise à jour de toutes ces structures permettra enfm de passer à l'étude des activités de propagande, comme le sport, le théâtre et les autres fOffiles de liturgies politiques. A la suite de cette revue analytique, nous disposerons de toutes les données permettant de présenter le catalogue des mécanismes de l'emprise totalitaire du régime politique du PDG ou de dresser la carte de ce territoire géographique jusque-là peu connu. Monopolisé par la seule classe au pouvoir, aucun autre discours susceptible d'être discordant n'avait droit à se développer. Dans une telle situation, le travail de recherche porte, d'une part, sur les rituels symboliques comme forme de représentation et de célébration du pouvoir et, d'autre part, sur quelques thématiques de la propagande qu'on tente de saisir dans le discours qui envahit l'espace public et embrassa toutes les sphères de l'activité sociale. Il nous revient donc de convoquer le faisceau des données, le plus large possible, d'appuyer nos hypothèses sur ces données et d'affmer notre propre analyse de la situation sociale qui a prévalu pendant un quart de siècle dans la période révolutionnaire. En effet, si le Parti Démocratique de Guinée devint progressivement l'organe de contrôle de la vie politique, cette emprise se manifesta par la production d'images, la manipulation de symboles laudateurs et l'organisation d'un cérémonial bien orchestré où la mise en scène et le faste de la représentation symbolique contrastaient avec le vécu du peuple guinéen. Par ailleurs, toutes ces mises en scène théâtrales assumèrent une fonction d'occultation et de mystification du vrai visage du régime politique du Parti Démocratique de Guinée. Elles présentaient un ensemble de valeurs, dont la seule raison d'être résidait dans sa tendance à modeler attitudes et conduites. Dans ces conditions, l'essentiel n'est pas ce qui était dit, mais ce qui était occulté - le discours non encore dit et qu'on empêchait de se constituer - et l'événement énonciatif qui le présentait. Outre le métalangage qui gouverne l'énonciation et les propositions sous-jacentes aux énoncés, les thématiques du discours de Sékou Touré obéissaient à la dynamique des bouleversements sociaux et à l'actualité. Chaque année la thématique discursive portait sur un projet politique, point focal autour duquel s'organisait la propagande. Or, toute prise de parole à cette période empruntait une tournure conflictuelle. C'est en cela que notre objectif consiste aussi à étudier le discours idéologique en tant que moyen d'emprise sur le peuple guinéen.

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Dans une première étape nous présenterons le climat socio-politique dans lequel s'est instaurée cette propagande. Notre attention se focalisera sur les manifestations publiques, défilés, Symposiums, Journées de solidarité et sur les moyens et canaux de mobilisation des forces vives et de diffusion de l'idéologie de la Révolution. Par ailleurs, on sait qu'en général tout pouvoir révolutionnaire théorise sa légitimité au nom d'un futur idéal. C'est pourquoi nous orienterons nos réflexions sur les présupposés et la logique argumentative qui cautionnent le discours. Notre questionnement portera plus précisément sur les stratégies mises en oeuvre par l'orateur pour dénoncer d'un côté le racisme et récupérer d'un autre côté les valeurs familiales et ethnocentriques. En posant des questions en amont et en aval du discours, notre objectif consiste à découvrir ce qui se construisait à l'arrière plan d'une parole vindicative, voire meurtrière. Lewin (1984 : 21) diplomate français en poste à Conakry, dont les fonctions facilitaient une meilleure observation du jeu politique en Guinée, apporte sur la question le témoignage suivant: "bien que la politique officielle soit de prôner l'wzité de la nation et du peuple de Guinée et que le racisme et le tribalisme soient en permanence dénoncés, les caractéristiques ethniques demeurent . ,,12 vlvaces. . . . On peut déjà penser que la rémanence ethnique, en tant que survivance d'anciennes rivalités Peulh-Soussou et Malinké-Forestiers, résulte du népotislne. Cela revient à dire que le mode d'affectation ainsi que celui de l'attribution des postes sont la suite logique de clivages et de ressentiments que le discours du pouvoir essayait d'occulter en portant des accusations contre tout membre d'une composante sociale susceptible de faire entendre une voix discordante. Nous tenterons donc d'apporter des réponses aux questions: comment était-il possible que la condamnation officielle du racisme et du régionalisme fut suivie d'une politique de clivage entre les composantes ethniques? Le président guinéen pouvait-il construire une véritable conscience nationale alors que le discours officiel était constamment dominé par les patterns ethniques? Avait-il choisi la bonne méthode? En faisant du racisme et du régionalisme le thème favori de son discours, Sékou Touré ne courrait-il pas le risque d'être raciste? C'est en scrutant ce qui se passait dans cette tension discordante et en essayant de comprendre les enjeux défendus, que nous statuerons sur l'homologie et la tension entre arguments défendus et arguments combattus. Autrement dit, en remontant le sentier de la source à l'évolution de la polémique, nous essayerons, autant que faire se peut, de montrer
12 ibidem, page 13

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comment chaque événement s'inscrit dans un ensemble de faits discursifs et sociaux. Nous pourrons même observer comment la diversité et la coprésence de ceux-ci déterminaient la dynamique discursive. De cette démarche, nous tirerons l'avantage d'une meilleure méthode d'approche des thèmes autour desquels se développait le débat politique en Guinée entre lU1e classe dirigeante et lU1e opposition virtuelle - ainsi que les implications sociales et politiques. Autrement dit, il nous reviendra de montrer comment le discours du pouvoir dans son errance s'efforçait d'empêcher toute autre voix de se faire entendre et toute autre parole de construire son hégémonie. En amorçant l'analyse par les facteurs socio-politiques qui conditionnent la production discursive, la conjoncture idéologique et les conflits sociaux qui les performent, nous montrerons comment le parti politique et son leader maintinrent la culture d'influence en Guinée pendant vingt-six ans. La prise en considération du bouleversement des structures traditionnelles par le nouvel ordre mis en place nous conduira aussi à nous demander comment le renversement des représentations fondées sur les croyances, coutumes et mœurs traditionnelles a pu créer un vide dans lequel s'engouffia la conscience révolutionnaire. Au moment de clore la présentation de notre travail, il convient de souligner que nous n'avons pas l'intention d'être partie prenante du discours, qui s'ancre dans des conflits énonciatifs. Nous n'allons pas non plus nous faire passer pour arbitre de conflits ethniques ou idéologiques plus artificieux que réels. Nous situant au-dessus de la mêlée, notre méthode de travail consiste à parcourir la mouvance polémique sans y élire domicile. Cela signifie que notre analyse prend pour objet la conjoncture nouvelle de la période post-coloniale et se propose de montrer comment s'est créée et s'est maintenue en Guinée, à force de mobilisations gigantesques, une pensée unique et un pouvoir unique dans les mains d'une seule personne. En essayant de saisir dans le présent du discours les traces des antagonismes, qui dominèrent une page de l'histoire de la Révolution guinéenne, l'analyse met en lumière les mécanismes d'exercice du pouvoir dans sa prise physique sur le corps social. Autrement dit, à force d'observer comment les discours maximisaient les effets du pouvoir et exerçaient sur le peuple des effets psychologiques, nous serons conduit à sortir du cadre de cette masse verbale. Cela nous permettra de mieux scruter la représentation sublime des emblèmes à l'aide desquels le pouvoir quadrillait la société en s'y incrustant de façon à devenir coextensive à celle-ci.

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Gouverné d'en haut par une figure transcendantale, le collectif social vivait du produit d'une fantasmagorie dont la force mystérieuse résidait dans les signes et symboles. A l'aune des relations instrumentales sujetsobjets ainsi instituées, l'existence de l'homme était circonscrite dans la clôture tribale, religieuse et nationale, seule susceptible de conférer au citoyen guinéen une identité. Dans cette situation, tout se présentait comme si, en Guinée, la famille avait perdu de ses droits sur ses membres. A la place du droit familial la Patrie, la Révolution et le Parti avaient réussi à s'interposer entre l'homme et son voisin. Ces sources médiatiques galvanisèrent l'énergie du peuple guinéen dans le sophisme révolutionnaire, dont les mentalités et les conduites coupèrent l'homme de son identité originelle. En remontant le passé politique de la Guinée, nous montrerons, dans les pages qui suivent, comment l'avènement de l'indépendance favorisa le monolithisme politique. Notre travail consistera plus exactement à suivre l'itinéraire de l'évolution politique du PDG et à montrer comment, progressivement, ce Parti politique réussit à prendre corps dans la société guinéenne. En infiltrant l'Armée, l'École, les Syndicats et même la religion, le régime politique du PDG prit possession de toutes les couches et catégories sociales. C'est sous l'effet de la diffusion de l'idéologie de la Révolution et de sa propagande d'accompagnement, que cette emprise sur le corps social fut possible. Notre objectif est donc d'analyser tous les mécanismes de fonctionnement de cette propagande. En refermant cette page introductive, nous procéderons tout d'abord à un exposé sommaire sur le milieu géographique et humain. La présentation de ces éléments de base est nécessaire à la compréhension des problèmes ethniques. Ces données une fois recueillies, nous étayerons les arguments qui soutiennent la propagande sur le racisme et le régionalisme.

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I. Milieu géographique et peuplement humain de la Guinée
Introduction Pays de l'Afrique Occidentale, la Guinée qu'on appelait il y a quelques années seulement République Populaire et Révolutionnaire de Guinée, est un État constitué par le hasard de la conquête coloniale. Il partage des frontières à l'Est avec la République du Mali et la Côte d'Ivoire, au Sud avec le Liberia et la Sierra Leone, à l'Ouest avec la Guinée Bissau et l'Océan Atlantique et au Nord avec le Sénégal. La Guinée s'est constituéeen territoire au gré des vicissitudes de la conquête coloniale et du compromis entre les puissances européennes qui tracèrent ses frontières. Elle se compose de quatre régions naturelles, qui lui attribuentune spécificitégéographique et humaine. Cette diversité confère à la Guinée toute son originalité et fonde en même temps la complémentarité régissant les échanges entre les différentes régions naturelles, ce qui constitue en même temps des atouts pour l'industrie touristique. Par ailleurs, si l'appellation Rivières du Sud ou celle de château d'eau de l'Afrique Occidentale atteste de l'importance de son réseau hydrographique, celle plus exotique de scandale géologique montre l'importance des ressources naturelles de ce pays. Deuxième producteur mondial de bauxite, la Guinée renferme les deux tiers des réserves mondiales de ce minerai. A cela s'ajoutent des gisements de diamant, d'or

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surtout en Haute Guinée et de fer dans la chaîne de montagne NimbaSimandou en région Forestière. L'agriculture, l'élevage et la pêche plus proches des méthodes traditionnelles que modernes, s'ajoutent aux réserves minières pour faire de la Guinée un pays aux richesses économiques immenses. Avec ses paysages touristiques, son patrimoine culturel, ses potentialités hydroélectriques et agricoles, ses ressources minières et ses possibilités en élevage et en pêche, la Guinée disposait de tous les atouts pour faire vivre son peuple et développer son économie. La Guinée fit parler d'elle très tôt, au moment où le monde vivait une période de bouleversement à cause des deux guerres mondiales, qui secouèrent I'humanité. Ayant bousculé 1'histoire, elle s'était fait passer pour le porte-flambeau de la décolonisation en Afiique. Quelles sont les composantes de la population de ce pays, que plus d'une personne continue encore de nos jours à appeler la Guinée de Sékou Touré, en souvenir de son leader? Quel est ce peuple qui se constitua en Nation le 28 septembre 1958 en votant massivement Non au Général De Gaulle et qui se mobilisa le 3 avril 1984 pour tourner une page à la fois héroïque et sombre de son histoire? Quel est ce pays riche de l'histoire des empires médiévaux, dont les valeurs socioculturelles sont la synthèse de l'Afuque Occidentale? Avant d'amorcer une quelconque analyse du discours du leader guinéen sur le Racisme, la Religion et la Révolution, nous allons présenter une esquisse des composantes de la population guinéenne. Ce survol nous permettra de jeter les bases pour une meilleure compréhension des
problèmes guinéens.

1. Les quatre régions naturelles
On distingue traditionnellement quatre régions naturelles: la Basse Guinée à l'Ouest, la Moyenne Guinée au Nord, la Haute Guinée à l'Est et la Guinée Forestière au Sud. S'il suffit de passer d'une région à une autre de la Guinée pour établir le constat des différences géographiques liée au relief, au climat et à la végétation, l'originalité de chaque région tient aussi à l'identité de sa population dont l'histoire, les mœurs et coutumes
diffèrent de celles des autres régions. Au dire de Suret-Canale (1970 : 14) : "chacune des grandes régions naturelles correspond, à peu de chose près,

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à un ensemble ethnique ou groupe d'ethnies relativement homogène, réunissant un nombre d'habitants du même ordre,,13. A. La Basse Guinée C'est une étroite bande côtière, qui s'étend sur une longueur de 350 kilomètres et dont la largeur se déploie de la côte atlantique jusqu'aux premiers contreforts des massifs montagneux du Fouta Djallon. L'originalité de cette région tient avant tout aux côtes du littoral formées d'énormes estuaires, de bras de mer, qui traversent des plaines marécageuses submersibles. Ces plaines boueuses, dominées par un type de végétation composée essentiellement de la mangrove, sont balayées par un flux et reflux de marrées montantes et descendantes. Ce bas-relief est interrompu par quelques collines que dominent le mont Gangan (1.115 m), le mont Benna (1.100 m) et le mont Kakoulima (1007 m). La Basse Guinée ou Guinée Maritime est caractérisée par un climat dénommé subguinéen. De type tropical, ce climat est fortement influencé par la brise marine et par l'alternance de deux saisons: une pluvieuse et une sèche. Et si la mousson souffle pendant toute l'année, la saison pluvieuse se caractérise par de fortes précipitations surtout aux mois de juillet et août, avec une grande humidité. La mise en place de la population dans la région côtière de la Guinée résulte d'une migration en chaîne, qui s'inscrit dans la dynamique des mouvements de populations africaines, suite à une poussée du Nord vers le Sud. Les historiens rapportent qu'à partir du 15èmesiècle la chute des grands empires de l'Afrique Occidentale donna naissance à des flux migratoires qui modelèrent la composition de la population guinéenne. Des sources historiques concordantes attestent également que Nalou, Landouma, Baga et Cocoli (Tiapi) furent les premiers occupants de la Basse Guinée. Toutefois, l'étude du processus de la mise en place de ces populations, dans la région, montre que les Baga, premiers habitants du Fouta Djallon, furent refoulés vers la Côte - Basse Guinée - par les Djallonké qui élirent domicile sur les hauts plateaux du Fouta Djallon. Selon Goerg (1986 : 19) "Les mouvements des populations Peul du

Moyen-Niger vers le Fouta, à partir du xV siècle au plus tard provoquèrent les nouvelles migrations des Soussou et des Djallonké ,.
celles-ci s'amplifièrent aux 17-18ème siècles avec la formation de l'Etat théocratique du Fouta Djallon. Fuyant l'islamisation forcée, les Soussou 13Jean Suret-Canale, La République de Guinée, Éditions Sociales, Paris, 1970. 25

essaimèrent
communication

vers la Côte, refoulant à nouveau
de toute la Côte,,14.

les Baga;

ils assimilèrent

les autres peuples et leur langue devint peu à peu la langue de A cette population, s'ajoutent les habitants de la préfecture de Forécariah dont l'anivée est plus récente, suite à des migrations de Malinké islamisés fuyant sous la pression de Kondé Bourama, un chef animiste. Cette population Malinké qu'on appelle communément
moryanais, c'est-à-dire les habitants de Moréah, sont de nos jours assimilés par leurs hôtes Soussou. Si au départ la Basse Guinée était occupée par une mosaïque de populations dont les Baga, Landouma, Nalou, Mikhiforé, Djallonké et Soussou, de nos jours on observe une tendance à l'homogénéisation. En effet, un groupe ethnique s'organise en général autour d'une langue et on sait, par ailleurs, que le Soussou est la langue véhiculaire de toute la Côte guinéenne. Au-delà de certains particularismes, on se pennet d'affmner que la population de la Côte guinéenne est en passe de se constituer en un seul groupe ethnique, même si quelques poches de résistance subsistent encore. En outre, on sait aussi que Soussou et Djallonké constituaient naguère la même population, séparée aujourd'hui par les vicissitudes historiques. Contrairement à la Moyenne Guinée et à la Haute Guinée, la Guinée Maritime n'a pas connu la fonnation d'un grand ensemble politico-administratif fortement hiérarchisé. L'organisation politicoadministrative, qui était sommaire, comptait un nombre de chefferies restreintes, une sorte d'émiettement en clans sans administration centralisée, ce qui facilitait la traite des esclaves et la conquête coloniale. Cette situation ne signifie pas pour autant qu'il n'y ait pas eu de guerre de résistance en Basse Guinée. Au contraire, I'histoire rapporte des batailles épiques ayant opposé population locale et envahisseurs européens dans le Rio-Pongo. Avec la proximité de la mer, la Basse Guinée servait de porte d'entrée aux navigateurs étrangers, à la traite des esclaves, aux missionnaires chrétiens et à la colonisation directe. C'est après l'installation de bases militaires le long de la Côte, que les colonisateurs se lancèrent à la conquête du Fouta théocratique au Nord et des territoires de Samori à l'Est. Outre les ouvriers des grandes compagnies minières de Fria et de Kamsar (Boké) ainsi que ceux du Port Autonome de Conakry et des unités

140dile Goerg, Commerce L'Harmattan, 1986.

et colonisation

en Guinée

1950-1913,

Paris,

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industrielles implantées aux abords de la capitale, la majorité de la populationde la Basse Guinée pratique l'agriculture et la pêche.
B. La Moyenne Guinée C'est une région entièrement dominée, d'une part, par des massifs montagneux et de hauts plateaux, et d'autre part, par des sols latéritiques. Et si la Moyenne Guinée, ou Fouta Djallon, est une région montagneuse dans son ensemble, il s'agit plus d'un ensemble de massifs et de plateaux découpés par des dépressions brutales et profondes. Ce relief très accidenté est dominé par le mont Loura (1515 m) et le mont Tinka (1425 m). Le couvert végétal est formé de savanes arborées sur les plateaux, qui
alternent avec des îlots forestiers sur les montagnes et des forêts-galeries le

long des cours d'eau. A la différence, les surfaces arides sont quasidénudées, à l'exception de quelques arbustes clairsemés et des termitières qu'on retrouve par endroit. Le climat foutanien de type tropical avec l'alternance de deux saisons, une pluvieuse et une sèche, subit l'influence du relief: qui modifie ses caractéristiques. L'effet conjugué du relief et du climat fait du Fouta Djallon le château d'eau de l'Afrique Occidentale, à cause de la multiplicité des cours d'eau qui prennent leur source dans les dépressions de ses chaînes de montagnes. Au regard de la composition de sa population, on désigne la Moyenne Guinée comme le pays des Peulh, lU1 des peuples de l'Afiique Occidentale, qui se retrouve dans sept pays afiicains. L'occupation de la Moyenne Guinée par les Peulh remonte au 17_18èmesiècles. Eleveurs nomades au départ, ils se sédentarisèrent au Fouta Djallon. Arrivés par vagues migratoires successives, les Peulh s'installèrent dans la région en livrant la guerre aux Djallonké, qui avaient donné leur nom à la région. Abordant cette page de l'histoire du Fouta Djallon, Suret-Canale (1970 : 31) note que "c'est dans la première moitié du 18ème siècle que commença la l'guerre sainte" qui devrait aboutir à laformation d'un État théocratique, fondé sur l'islam, aux structures sociales fortement' hiérarchisées: le Fouta Djallon,,15. De l'avis de cet auteur, cette guerre, présentée de manière un peu simpliste, s'est poursuivie plusieurs années de suite dans le but de pacifier toutes les poches de résistance. C'est pourquoi de nos jours encore on retrouve un peu partout au Fouta Djallon des îlots de population Djallonké animistes non assimilées. Le Sangalan dans la
15 ibidem, page 24-25

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préfecture de Mali - en République de Guinée - tout comme le Tamba dans la Préfecture de Dinguiraye en sont des exemples frappants. En plus des Peulh, groupe numériquement important dans tout le Fouta Djallon, il existe aussi d'autres minorités fortement assimilées. Les Djakanké, dont l'anivée en Guinée est plus tardive, sont des Soninké originaires de Diakaba en République du Mali. La coexistence pacifique de cette minorité avec les Peulh, qui s'est concrétisée par le partage du pouvoir religieux et les mariages mixtes, s'explique par la communauté des idéaux musulmans. Si on retrouve un peu partout au Fouta Djallon des Diakanké, ceux-ci sont fortement implantés dans les préfectures de Gaoual et de Boké (Touba). D'autres minorités composées de Coniagui, de Bassari et de Badiaranké se retrouvent dans la région de Koundara. Si ces populations conservent leurs mœurs et coutumes, on remarque qu'elles ne sont pas restées à l'abri de l'influence de la culture peule. On sait, par ailleurs, que la naissance de la confédération théocratique du Fouta Djallon favorisa le développement de centres culturels, qui participèrent à la diffusion de l'Islam en Guinée. Nous montrerons dans les pages suivantes comment le projet de prévenir la naissance et le développement de tout contre-pouvoir a conduit Sékou Touré et son Parti à engager une lutte sans merci contre les grandes familles maraboutiques du Fouta Djallon. L'analyse des discours sur le racisme et sur le régionalisme permettra certainement de mieux éclairer les stratégies mises en œuvre pour construire des clichés ethniques et sur celles qui, en sens inverses, contribuèrent à entériner la propagande autour du noyau de la religion.

c. La Haute Guinée
La Haute Guinée est une région de savanes, le relief est peu accidenté, à cause de l'existence de vastes plaines qui s'étendent le long des fleuves, le Niger et ses affluents, Tinkisso, Milo, Niandan, Sankarani. Dans cette région la végétation est constituée d'une savane herbeuse et arbustive. L'effet conjugué de la chasse et des feux de brousse a sensiblement participé à la désertification de cette région. Le climat de la Haute Guinée est du type soudanien, avec l'alternance de deux saisons d'inégale durée, c'est ce qui explique en partie la pauvreté de cette région par rapport aux trois au1res. Selon Goerg (1986 : 183) "Toutes les
traditions ainsi que la dégradation des formations végétales témoignent de

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['ancienneté de ['occupation de cette région,,16. D'origine mandingue, la population de la Haute Guinée présente une plus grande homogénéité par rapport à celle de chacune des autres régions de la Guinée. On sait, en effet, que les Malinké constituèrent le noyau principal de l'ancien empire du Mali, dont la capitale Niani, se situait sur la rive gauche du Sankarani dans la préfecture de Siguiri en territoire guinéen. L'occupation Mandingue du territoire de Kankan, capitale de la Haute Guinée, ville située dans le - Batèl7- du Niger et du Milol8, celle du 19 au Hamana et celle du Bouré20, s'est poursuivie du 13ème 17èmesiècles. L'unité linguistique du mandingue, malgré quelques variantes dialectales, suite à l'assimilation de la minorité peule du Wassoulou21, des Kouranko dans le Sankaran, ainsi que les contacts avec la population de la Forêt, notamment à Beyla, Kissidougou et Macenta, résulte de l'effet historique des conquêtes de Samore2. Celles-ci favorisèrent la constitution d'un vaste territoire plus ou moins homogène. Cet État disposait d'une administration centrale fortement hiérarchisée, qui fit revivre les traditions étatiques du mandingue médiéval. Les contreforts Est des massifs montagneux du Fouta DjallonDaboIa et Dinguiraye - contrastent avec l'homogénéité du relief et des habitants dans le reste du territoire de la Haute Guinée. En effet, dans ces deux préfectures, le relief est identique à celui du Fouta, dont il est à la fois la suite et l'aboutissement. La population locale dans ces deux régions est composée de Peulh et de Malinké. On y retrouve des îlots djallonké un peu plus importants à Dinguiraye - Tamba - et à Faranah. Avec les conquêtes de nouveaux territoires par Samori23, on note une incursion mandingue très importante en Forêt avec des tendances belliqueuses et assimilationnistes, voire civilisatrices. Pour se protéger contre la poussée de cette diaspora mandingue, les occupants durent s'enfoncer davantage dans la forêt. Il en résulta un conflit latent qui fut à la base de plusieurs échauffourées entre premiers occupants et nouveaux

16 ibidem, page 30 17 Confluent en langue mandingue 18 Niger et Milo sont des noms de fleuves 19 Préfecture de Kouroussa 20 Préfecture de S iguiri 21 Préfecture de Mandiana 22 L'Almami Samori Touré, qu'on appelle communément

l'Empereur

du Wassoulou,

est

l'un des plus grand résistant à la pénétration coloniale française en Afrique Occidentale. 23 Pour recueillir plus d'informations, lire les travaux d'Yves Person publiés en trois tomes sous le titre suivant: Samori, une révolution dyula, IF AN, Dakar, 1968

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venus. Des conflits sporadiques ponctuèrent la vie et les relations de
coexistence de ces groupes de population dans la Forêt guinéenne. Si les principales activités économiques des habitants de la Haute Guinée sont l'agriculture, la chasse et la pêche fluviale, I'histoire reconnaît aux Malinké la pratique du commerce à grande échelle depuis l'empire du

Ghana au Il ème siècle. Un commerce caravanier entre les grandes
agglomérations des empires de l'Afrique de l'Ouest, qui s'est étendu aux pays arabes. L'un des motifs de l'incursion mandingue en Forêt est le commerce de la cola. Person (1968) fait observer que "Plus au Sud un important groupe Maninka, autour du clan des Kamara, se fixa dans la ,,24.En occupant région de Beyla pour participer au commerce des colas Beyla, ils imposèrent aux Lorna un repli tactique plus au sud. D. La Guinée Forestière Si on peut présenter la Guinée Forestière comme une région d'une grande richesse à la fois culturelle et économique, les difficultés d'accès et l'éloignement de celle-ci par rapport aux trois autres, en fait l'anière-plan de la Guinée. De par son relief montagneux et très accidenté, la Guinée Forestière est appelée la dorsale guinéenne ou le prolongement des massifs montagneux du Fouta Djallon. Formée de deux chaînes de montagne Nimba et Simandou - son relief se compose de plateaux escarpés, qui débouchent sur une succession de collines et de montagnes variées. Dans les méandres de ce relief accidenté prend source une multitude de cours d'eau. Les points les plus hauts sont le mont Nimba (1752 m), la chaîne de Thon (1656 m) et le mont Konossou (1345 m). Le climat de cette région est sub-équatorial; la densité du couvert végétal explique en grande partie l'abondance des précipitations, qui couvrent 9 mois sur l'année. Ce climat, particulièrement favorable à l'agriculture, constitue l'atout principal de cette région où se développent à la fois des cultures vivrières, ainsi que celles de plantations. Il n'est donc pas besoin d'insister sur l'importance que revêtent les pratiques agricoles et celles de la cueillette en pays forestier. Contrairement au processus d'homogénéisation en cours dans les trois autres régions guinéennes, la Guinée Forestière est composée de trois grands groupes de population différents dont la valeur ethnologique repose sur la conservation des mœurs, coutumes et institutions sociales. L'existence de la forêt servait de frein à l'intercommunication et favorisait
24 Yves Person, Samori, une révolution dyula, IF AN, Dakar, 1976.

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le maintien des cultures locales. De nos jours, la poussée démographique, les rébellions et l'ouverture sur le monde extérieur menacent dangereusement cette stabilité et imposent d'observer beaucoup de prudence dans ces affirmations. Il serait même conseillé de les relativiser, car la situation actuelle montre que la Forêt ne vit pas non plus à l'abri de l'influence des cultures étrangères. A propos de la pénétration de cultures étrangères dans la Guinée Forestière, Suret-Canale (1970 : 79) écrit:
"Protégée par son relief et sa forêt, mal pénétrée, elle fut longtemps un conservatoire ethnologique dont les populations étaient restées fidèles à leurs traditions animistes, pays des forêts sacrées et des masques, aux échos étranges et redoutables. Elle est depuis vingt ans à peine, mais à un rythme plus rapide que toutes les autres régions guinéennes, pénétrée par les échanges et la modemité,,25.

2. Consensus autour d'une Nation naissante
A la suite de cette présentation géographique et humaine, il ne fait aucun doute que population et milieu naturel s'associèrent pour faire de la Guinée la synthèse de tout l'Ouest ailicain. Des marécages de la zone côtière aux massifs montagneux du Fouta Djallon, de la savane herbeuse et arbustive avec ses grands fleuves et ses plaines immenses, à la Forêt dense avec sa verdure luxuriante et ses chaînes de montagnes, le parcours de la Guinée laisse voir une variété innombrable de paysages. Cette diversité, à la fois naturelle et culturelle, fonde l'originalité du pays, qui se présente aux yeux du visiteur comme le riche héritier des grands empires de l'Ouest ailicain. Et si la division ethnique, comme nous venons d'en faire l'esquisse, ne correspond pas rigoureusement aux limites officielles, c'est parce que les frontières actuelles sont artificielles, ainsi que partout ailleurs en Afuque. Celles-ci résultent plus du hasard de la conquête coloniale et du partage de l'Afuque entre les puissances européennes en zones d'influence que d'un libre consentement entre Africains. Selon Rivière (1971 : 27-28) "Malgré les frontières qui pouvaient apparaître de création précaire, puisqu'elles séparaient des peuples de même origine ethnique (..) la Guinée s'est façonné un visage particulier aussi bien durant la période coloniale qu'après l'indépendance sous la puissante force cohésive du
PDG-RDA
,,26.

25 ibidem, 26 ibidem,

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De ces considérations, il ressort que chaque groupe de population, qui compose le peuple guinéen correspond à des traits culturels et est dominé par la tendance au conservatisme, lequel s'appuie sur l'exaltation des valeurs de son groupe d'appartenance. C'est en cela qu'on peut déceler le premier indice de la faillite du Parti Unique dans sa tentative de construction en Guinée d'une conscience nationale aussitôt après l'indépendance. On peut donc se demander comment le discours du pouvoir, qui prône l'unité nationale, et qui dénonce le racisme et le régionalisme, entretient-il en même temps le clivage ethnique? On sait, par ailleurs, que même si on attribue exclusivement à Sékou Touré la paternité de la lutte anticoloniale et le succès du référendum du 28 septembre 1958, qui avait conduit la Guinée à l'indépendance nationale, il n'en demeure pas moins vrai que le mouvement des étudiants guinéens en France en soutenant le Non exerça une influence considérable sur l'opinion. Aussi, au cours de ce référendum, le choix patriotique l'emporta sur les ambitions personnelles des leaders politiques. C'est ainsi que les forces politiques se regroupèrent en bloc homogène pour soutenir le Non à la communauté Franco-Afucaine que proposait De Gaulle. Ayant servi de moteur à l'action politique, le PDG se proposa d'assumer le destin de la Guinée en mobilisant en son sein et sous sa direction la totalité des forces vives de la Nation. C'est pourquoi Sékou Touré soutenait (1967 : 14-15) que "Laforce du PDG a été d'unir dans un même combat les Guinéens de langue Foulah, Soussou, Toma, Guerzé, Baga ou Malinké, de mobiliser en vue d'un même objectifies musulmans, les catholiques et les animistes, de faire participer à la lutte l 'homme et la femme, lejeune et le vieux, le paysan et l'ouvrier, l'employer et l'artisan27 . La négation de tout particularisme donna l'occasion au PDG de fondre toutes les composantes sociales en masse homogène pour se poser en : - Parti Populaire absorbant tout Guinéen dès son jeune âge. Avec le perfectionnement de ses outils de propagande, il finit par mobiliser tous les Guinéens et devenir l'ossature de toute la communauté nationale. - Parti de masse ou Parti du Peuple qui s'identifia à la Nation tout entière et ralliant toutes les forces vives dans le dessein de cristalliser les énergies du peuple sur ses propres objectifs. Ainsi toute la propagande visait-elle à focaliser l'attention du citoyen sur le rôle du Parti en tant que représentant et défènseur des aspirations du peuple. Dans le but de légitimer la ligne politique choisi, Sékou Touré évoqua l'argument suivant: "si la Nation ne se confond pas avec l'État, l'État restera
27 L'Afrique en Marche, Tome 10, 4 èmeÉdition, imprimé en Suisse.

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