Quand j
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Français

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Quand j'écrirai encore une histoire

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Description

La guerre de tous les jours dans la vie de tous les jours.

Découverts par hasard peu après sa mort par un historien local, les cahiers de guerre de Christine Flahaut (1923-2008) constituent un document unique sur la vie d’un petit village wallon durant l’Occupation et la Libération. Rédigés en français populaire savoureusement émaillé de wallonismes, ils font revivre toute une époque.

Leur édition s’accompagne de nombreuses illustrations, d’explications et d’éclairages sur les faits historiques, les coutumes, les activités quotidiennes, les conséquences de la guerre.

Un ouvrage passionnant qui démontre qu'une petite flamme de vie et d’espoir peut subsister dans la tourmente de la guerre.

EXTRAIT

Le 6 juin 1944, un mardi, on était vers huit heures et demie. Il faisait un temps nuageux et il pleuvait à [par] moments. Beaucoup d’avions anglais étaient passés bas, la nuit. Joseph Parent cria à papa dans le jardin – il devait aller aux betteraves après-midi : « Ils sont débarqués en France. »
Papa venait d’écouter à la TSF. Le porte-parole des armées alliées demandait à tous ceux qui habitaient aux environs des côtes françaises, à moins de trente-huit kilomètres, d’évacuer quand ils auraient été avertis par des tracts. Ils devaient prévenir leurs voisins, prendre peu de bagages, et partir par des sentiers en se dispersant afin de ne pas être pris pour des colonnes de troupes. Ceux qui ne le pouvaient pas devaient partir à deux kilomètres. Papa crut que c’était cela que Joseph voulait dire. Il revint prendre le poste qui parlait en flamand. J’épluchais des pommes de terre. On parlait d’Eisenhower. Soudain, il dit : « Un communiqué des forces expéditionnaires alliées nous apprend que sous la couverture d’un violent bombardement aérien et naval, des forces alliées sous le commandement du Général Eisenhower ont débarqué dans le nord de la France ».

À PROPOS DE L'AUTEUR

Christine Flahaut n’aurait sans doute jamais imaginé que son journal de guerre serait un jour publié. Il a fallu l’enthousiasme et l’obstination de Michel Flahaut, un de ses lointains cousins, et du groupe Chercha asbl de Chastre, tous passionnés d’histoire – la vraie, celles des gens –, pour que ce livre voie le jour. Le message de Christine est d’une émouvante simplicité : c’est dans les moments les plus durs que l’on comprend combien la vie, la paix, l’amitié, le chaleureux voisinage d’un village, d’une communauté sont essentiels.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 05 janvier 2017
Nombre de lectures 0
EAN13 9782390030157
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Le manuscrit de Christine Flahaut, décédée en 2008, a été sauvegardé grâce à Louis Bontems. Sa transcription a été réalisée par Paul Gouverneur, Camille Gille, Michel Flahaut et Maryvonne Debois. Le texte final a été établi et les intertitres ont été ajoutés par Michel Flahaut et Maryvonne Debois. La présentation, les éclairages et les notes sont de Michel Flahaut. La transposition des belgicismes et des wallonismes a été proposée par Bérengère Deprez. Une dernière lecture a été assurée par Maryvonne Debois et Huguette Legrand.
Le déchiffrement des noms de personnes a été réalisé avec le concours de Henri Bernard, Luc de Burlet, Valmy Féaux, Michel Jaumotte et Yvan Palange.
René Bidoul, Luc de Burlet, Gisèle Despy-Burny, Willy Monfils et Yvan Palange ont fourni des photographies.
Madeleine Delory-Haubruge et Dorothée Martin-Vanhaeperen ont apporté un éclairage personnel sur Christine Flahaut.
Merci à tous.
L’initiative de la publication des cahiers de Christine Flahaut revient au Cercle d’histoire de Chastre, le CHERCHA asbl.
www.chercha.be
Souvenirs des quatre Nils
Conversation avec Valmy Féaux Gouverneur honoraire de la Province du Brabant wallon
J’ai personnellement peu connu Christine Flahaut, dont on va lire le journal dans cet ouvrage. Elle vivait presque recluse. On ne la voyait guère aux fêtes avec la jeunesse du village. Je crois que ses parents la tenaient de près (ou la couvaient beaucoup). Et puis, elle était plus âgée que moi d’une bonne dizaine d’années.
Mais à lire son journal où elle évoque tant d’événements et tant de personnes de Nil-Saint-Vincent, comment ne pas revivre cette période si marquante de la fin de la guerre ?
Le berceau de ma famille n’est pas Nil, mais le hameau de Beaurieux à Court-Saint-Étienne. C’est après avoir perdu un enfant en très bas âge que mes parents décidèrent de changer d’environnement. Ils vinrent s’établir à Nil-Saint-Vincent où l’Union des coopérateurs – la « Coop » – cherchait à engager un gérant pour sa succursale niloise. Ma mère fut choisie ; elle tenait donc la « coopérative » du village, sur la place Communale, en face de l’église. Mon père, lui, travaillait aux usines Henricot, à Court-Saint-Étienne.
Les débuts du magasin furent laborieux. On y vendait de l’épicerie, de l’aunage - c’est-à-dire du textile - et des primeurs. À l’époque, le vrac était d’usage fréquent : le sucre, la farine, les pommes étaient pesés sur une balance traditionnelle à plateaux, avec des poids de toutes les tailles. Ce n’est qu’après la guerre que la balance semi-automatique à aiguille et cadran gradué – invention révolutionnaire ! – a fait son apparition.
Dans la resserre du magasin, un coin de la pièce était réservé à une bibliothèque publique. Cela faisait partie du programme social de l’Union des coopérateurs. J’y tenais, le dimanche matin, le registre des prêts et, pour attirer le lecteur, je faisais fonctionner un gramophone. J’y ai lu mon premier roman, Le Dernier des Mohicans , de Fenimore Cooper.
Ma mère écrivait toutes les transactions de vente sur papier doublé de carbone, dans des registres spécifiques : blanc pour l’épicerie, jaune pour l’aunage, vert pour les primeurs. Le soir, mon père vérifiait les comptes et lorsqu’il décelait une erreur, y compris en faveur d’un client, il avait à cœur de la réparer.
Les clients venaient souvent – du moins au début – en cachette, car le climat était tendu, dans notre petit village, entre les socialistes et les catholiques. Le curé, qui habitait pourtant juste en face, n’a jamais mis les pieds à la coopérative… ni sa servante. Il en était de même pour son voisin le notaire.
En revanche, les cinq familles de gendarmes qui occupaient une grosse bâtisse sur la place fréquentaient la coopérative. L’une des épouses de gendarme, M me Baecke, se trouva enceinte en même temps que ma mère ; elles échangeaient régulièrement des conseils et des confidences à propos de leurs futurs bébés, mais restaient discrètes sur les prénoms qu’elles envisageaient. M me Baecke appela son fils Serge et ma mère m’appela… Valmy, prénom fort inhabituel qu’il fallut décider l’officier de l’État-civil à accepter. Valmy, c’est évidemment le nom du village champenois où eut lieu en 1792 la première victoire décisive de la toute jeune République française.
Tout le monde dans le village m’a toujours appelé Valmy, sauf le curé qui était totalement réfractaire à ce prénom révolutionnaire. J’ai donc été baptisé sous le prénom de mon parrain : seul le curé m’appelait Alexis. Quand je grimpais dans les ifs du vieux cimetière entourant l’église, il s’époumonait à me rappeler – en m’appelant Alexis – que le lieu n’était pas une plaine de jeux. Je mettais toujours un certain temps à comprendre que ce message m’était adressé.
Les quatre Nils, ce sont Nil-Saint-Martin, Nil-Saint-Vincent, Nil-Abbesse et Nil-Pierreux ; ils ont en commun d’être traversés par le ruisseau éponyme : le Nil. Historiquement, ces quatre Nils n’étaient pas placés sous la même autorité ; ils ont été regroupés par un décret signé par Napoléon, à Moscou, en septembre 1812.
Depuis ce temps, la Nationale 4 isole Nil-Pierreux du reste de l’entité, et le ruisseau jadis si présent ne fait plus vraiment lien. À vrai dire, on soupçonne à peine, çà et là, son existence.
Ma mère était catholique ; elle allait à la messe du dimanche. Mon père était socialiste et ne fréquentait pas l’église. Chez nous, dans la cuisine, un buste d’Émile Vandervelde, le président du parti socialiste, trônait sous un magnifique crucifix posé sur un velours vert. Comme mon père était volontiers boudeur, je servais parfois d’intermédiaire pour « raccommoder » mes parents, mais jamais je n’ai remarqué qu’ils se soient disputés pour des raisons religieuses ou politiques. J’ai été élevé dans la tolérance.
Tout petit, comme je m’ennuyais souvent à la maison (ma mère étant occupée au magasin), j’avais pris l’habitude d’aller jouer avec les enfants du boulanger voisin : Roger, Franz (il était de mon âge), Paul et Raymond. Comme ils fréquentaient l’école des Sœurs toute proche, il m’arrivait de me mettre dans le rang avec Franz pour entrer en classe, mais ma mère venait me rechercher.
Devant tant de goût pour l’étude (!), mes parents se sont hâtés de me mettre à « l’école libre laïque » qui s’était ouverte quelques années auparavant. Ma mère est allée trouver l’instituteur en lui disant que s’il voulait m’avoir comme élève, c’était maintenant qu’il devait m’accepter, même si je n’avais pas encore six ans !
En matière d’enseignement, la rivalité était grande entre les partis de gauche (libéral et socialiste) et le parti catholique, une rivalité qui ne s’est résolue que par l’adoption du fameux Pacte scolaire… en 1959.
À Nil-Saint-Vincent, la majorité politique était catholique et le resta jusqu’à la fin des années 1950. Il y avait une école communale pour filles, une école communale pour garçons et l’école libre des Sœurs, évoquée plus haut.
Au début des années 1930, à l’occasion du départ à la retraite de l’instituteur de l’école des garçons, un jeune instituteur assura un intérim d’un an à la grande satisfaction des parents ; mais, lorsqu’il s’est agi de le nommer, le pouvoir communal lui préféra un autre candidat.
Il se passa alors une chose extraordinaire, dont je ne connais aucun autre exemple en Belgique : les parents, tellement conquis par ce jeune instituteur, souhaitèrent absolument le garder pour leurs enfants et se cotisèrent pour créer une autre école à côté de l’école officielle ! Les cours furent d’abord donnés dans un grenier, puis un bâtiment fut construit avec l’aide de bienfaiteurs, sur un terrain appartenant à un ami de l’école. Tout le monde mit la main à la pâte, tant pour les aménagements intérieurs qu’extérieurs : préau, toilettes, remise et agrès de gymnastique.
L’école ouvrit ses nouveaux locaux en 1932. Parmi les premiers élèves figurait Émile Jadinon, qui fut bourgmestre de Nil par la suite.
Pour être agréée par l’État, l’école devait compter au moins douze élèves. Ce fut toujours le cas, mais rarement beaucoup plus. L’agréation garantissait le traitement de l’instituteur – il s’appelait Constant Leclercq – mais non les frais de fonctionnement normal de l’école. Les parents et amis de l’école furent donc sollicités et versaient mensuellement une cotisation qui pouvait aller jusqu’à cinquante francs de l’époque. Il y avait aussi des fancy-fairs, des fêtes de gymnastique et des représentations théâtrales (en wallon !) par le cercle « Les Arnauches » - dont les comédiens amateurs étaient pour la plupart issus de l’école.
L’École Natura (on avait laissé tomber « libre et laïque » pour adoucir le ton) se développa avec des hauts et des bas, toujours dans un climat de compétition avec les autres écoles pour garçons du village. C’étaient les « belles heures » de la guerre scolaire : ainsi, les enfants de l’enseignement catholique avaient-ils ordre formel et militaire de ne jamais regarder du côté de cette école sans Dieu.
Il faut dire que l’enseignement de l’instituteur Leclercq était résolument anticonformiste et sa pédagogie faisait une large place à la culture physique et à la vie en plein air. Dès qu’il y avait un rayon de soleil, nous nous retrouvions dehors dans la cour, torse nu, avec nos livres et cahiers. Régulièrement, avec une espèce de nuancier, il mesurait notre degré de bronzage, celui-ci s’échelonnant de A à F. Sa devise était : Mens sana in corpore sano .
Notre maître d’école venait tous les jours à vélo de Wavre, où il habitait, amenant livres et cahiers dans ses fontes, et parfois même – à la Chandeleur – une marmite de pâte à crêpes que sa femme avait préparée et… nous faisions des crêpes en classe.
Plus tard, il eut une voiture dans laquelle il entassait les plus grands pour les emmener au Bois des Rêves, à Ottignies, apprendre à nager (à l’époque, c’était possible).
J’ai beaucoup entendu d’anecdotes concernant l’interdiction du wallon à l’école. Chez nous, ce n’était ni interdit, ni encouragé ; notre maître recourait même parfois au wallon pour nous faire retenir des règles d’orthographe. Par exemple, pour savoir s’il fallait mettre un « chapeau » (accent circonflexe) sur un mot en français, il nous renvoyait au mot wallon : s’il s’y trouvait un s, il en fallait un ; ainsi fenièsse , donc fenêtre ; chestia , donc château – en revanche tchapia , pas de s, donc chapeau, sans accent circonflexe (le wallon étant plus conservateur que le français par rapport au latin fenestra et castellum ).
C’était un maître exceptionnel.
La guerre a bien entendu occupé une place importante dans mon enfance, comme dans la vie des habitants de mon village. Certains ont été tués ou blessés par les bombardements, d’autres ont été déportés, ou encore enrôlés de force au Service du travail obligatoire, le fameux et sinistre STO. Nous avons appris les sens des mots V1 et V2, rexiste et résistant, offensive, camp de concentration. Christine Flahaut décrit minutieusement ces péripéties avec beaucoup de frayeur.
Avec notre voisin le boulanger, mes parents avaient construit une espèce de tranchée protégée par des bottes de paille pour nous servir de refuge en cas de bombardement. Je me souviens y être allé au moins une fois… et avoir bien ri de voir ma mère et la femme du boulanger se déplacer à quatre pattes.
D’autres souvenirs sont moins drôles. Au tout début de la guerre, la mémoire des atrocités commises par les Allemands pendant la Première Guerre Mondiale dans plusieurs villes de Wallonie avait fait fuir massivement les civils dès l’annonce de l’avancée des troupes. Ma mère a fermé le magasin et donné la clef en garde à un de nos voisins. Nous avions l’intention de rejoindre notre famille à Beaurieux ; nous sommes partis à pied, poussant un vélo chargé de balluchons sur le porte-paquet duquel ma mère m’asseyait quelquefois. Nous avons été ainsi jusqu’à Cambrai, d’où nous sommes finalement revenus, toujours à pied, pour trouver le magasin pillé. Mon père, qui avait émigré avec le personnel des usines Henricot jusque dans le sud de la France, est rentré à la maison quelques semaines plus tard.
Nous nous sommes alors installés dans l’occupation. C’est à la fin de celle-ci que Christine Flahaut a commencé à rédiger ses petits cahiers.
Un souvenir de cette fin d’occupation : quand les Allemands sont repassés par Nil lors de leur retraite de 1944, ils descendaient du Trichon et se dirigeaient vers Saint-Martin. Mon père avait baissé le volet mécanique de la vitrine du magasin par crainte d’un incident, laissant toutefois une mince fente en bas afin que nous puissions regarder ce qui se passait à l’extérieur.
Ces soldats, si fringants quatre ans plus tôt, marchaient en silence, tout déglingués, tête basse, mal vêtus, à peine armés, pas rasés, tirant qui un cheval, qui un vélo... « Quel changement, quelle débandade », ai-je pensé avec mes mots d’enfant.
J’ai eu une tout autre impression des Américains, qui ont défilé en libérateurs deux jours plus tard dans le village, durant une journée entière. Quand je les ai vus, je me souviens avoir été étonné, avec mon esprit de dix ans, qu’ils ne soient pas plus fatigués, après avoir marché depuis les États-Unis... Ils étaient très organisés ; toutes les heures, ils s’arrêtaient pour une pause de cinq minutes. On allait au-devant d’eux pour les saluer, et ils nous offraient notamment des chewing-gums. Ces friandises, jusque-là inconnues dans le village, étaient un peu magiques à nos yeux, ce que rend très bien Christine dans son journal lorsqu’elle fait l’inventaire des équipements des soldats anglais qui séjournent quelque temps à Nil, cantonnés chez les habitants, ou lorsqu’elle rapporte ce que les villageois ont vu dans les avions abattus. Par exemple, elle parle d’un « ruban d’avion » que sa mère a ramassé dans le jardin. Il s’agit de ces fins rubans métalliques que les avions alliés jetaient par milliers pour tenter de brouiller les radars. Cet objet littéralement tombé du ciel est pour elle comme venu d’une autre planète.
Quelques souvenirs encore du temps où, enfant, j’habitais Nil-Saint-Vincent. La commune comptait environ mille deux cents habitants. L’activité y était essentiellement agricole ; il y avait un moulin à vent, qui est toujours là, le moulin du Tiège, brassant l’air de ses larges ailes. Aujourd’hui, ce sont les éoliennes qui ont pris le relais sur le même plateau.
Beaucoup d’artisans, un charron, un maréchal-ferrant, un menuisier, un sabotier par exemple ; quelques commerces aussi et de nombreux cafés ; certaines personnes cumulaient parfois plusieurs métiers ; je me souviens d’un cafetier qui était aussi vitrier et coiffeur.
Pour se déplacer : la marche et le vélo. « Monsieur le Notaire », quant à lui, m’impressionnait quand il partait faire ses visites dans une petite calèche tirée par un cheval.
Le seul transport en commun était le tramway vicinal qui allait jusqu’à la gare de Chastre où on pouvait prendre le train vers Bruxelles ou vers Namur. Le tram me fascinait. Je me souviens de ces lourdes locomotives à vapeur qui tractaient des wagons peu confortables ; l’hiver, on y allumait un feu dans des poêles pour se chauffer.
Le tram traversait la rue principale du village à l’endroit qui s’appelle aujourd’hui encore la « place du Tram » – à quelques dizaines de mètres du centre géographique de la Belgique – et qui accueille toujours le ballodrome dédié à la balle pelote, où, enfant, je mettais les « chasses » en échange d’une orangeade à la buvette après le match (voir p. 44).
Mes parents étaient plutôt casaniers ; nous quittions rarement le village, sauf pour rendre visite, le dimanche, à mes grands-parents à Beaurieux. Je n’ai vu la mer qu’à l’âge de douze ans lors d’un voyage scolaire. J’ai un jour accompagné mes parents à une exposition consacrée à l’eau à Liège ; c’était pour moi une véritable expédition. Je n’en ai pas dormi la nuit précédente.
Avec la fin de la guerre et de l’occupation, dans ce village du Brabant wallon où les véhicules à moteur étaient si rares, grandes furent la joie et l’animation que suscitèrent les Américains, avec leurs camions, leurs motocyclettes, leurs véhicules blindés, leur matériel sophistiqué. C’était un sujet d’étonnement et de ravissement, de même que de les entendre parler anglais, avec cet accent si typique qui ne nous était pas familier.
C’est cette atmosphère particulière que traduit très bien Christine, souvent involontairement, avec son style naïf et son français mâtiné de wallonismes. Bien qu’il comporte çà et là des approximations, ce journal vaut pour sa force évocatrice, pour le document qu’il constitue sur la vie d’une communauté sous l’occupation, dans la Belgique rurale des années 1940.
Introduction

Christine Flahaut en 1952. Archives Yvan Palange (DR)
Christine Flahaut en 1944 et 1945
Elle rit beaucoup, Christine Flahaut. « Un bon moyen de se protéger était de se mettre une vieille casserole sur la tête, disait Jules. Nous dûmes rire de bon cœur. » ... « Le 19 septembre, on arracha les pommes de terre. Nous riions tant il y en avait. » … « Flore le regardait terrorisée, et nous, nous riions. »
Pourtant, c’est la guerre. Christine pleure aussi. Elle frémit. Elle a peur. « Je tremblais comme une feuille sans pouvoir pleurer. … J’étais si émue que je me suis mise à pleurer dans un essuie-main. … Je me mise à pleurer et à claquer des dents. … Je n’en pouvais plus de pleurer. »
Et elle est amoureuse. C’est un soldat anglais. « Je distinguais de suite celui qui fit battre mon cœur pour la première fois. … Il ne me quittait pas des yeux et moi je me sentais rougir toujours un peu plus. ».
Voilà. C’est sa vie. Elle a vingt et un ans.
Dans son village de Nil-Saint-Vincent-Saint-Martin, Christine Flahaut vit en famille. Le père, Fortuné, est propriétaire de sa quincaillerie et « articles de ménage ». La mère, Marie, est une ménagère appliquée. Dans la maison d’à côté, vivent la grand-mère maternelle de Christine, Julie Bolle, dite « Bibiche », et « marraine » ou « tante Juliette », sœur de sa mère. Tante Juliette est employée dans l’étude du notaire voisin. Une deuxième sœur est « tante Laure », l’épouse de l’« oncle Henri », dentiste. Elle vit à Bruxelles, mais est souvent présente à Nil.

La maison de la grand-mère de Christine Flahaut, puis la sienne, à Nil-Saint-Vincent. (cvdw, aquarelle, collection privée, 2008/DR)
Une maison plus loin dans la rue, habitent Flore, soixante ans, et son mari Julien. Christine les voit tous les jours. « Flore l’avait crié à marraine à la haie, au soir. … Nous parlions à la haie, chez Flore, avec Léontine. … Julien était au jardin, et Flore était en colère. »
Au village, tout le monde se connaît. Il y a le boucher Fernand, et sa femme, « Claire du boucher », le garde-champêtre, le clerc Paul, veuf avec ses deux filles. Ses cousins germains, Jean et André. Des notables : les instituteurs, le curé, le notaire. Et tant d’autres que Christine évoque.
Il y a aussi la Coopérative, le Poids d’Or… – ce sont des magasins –, les cafés où l’on dansera quand la guerre sera finie, la gare de Blanmont, où devront débarquer un jour les prisonniers libérés. Il y a le jeu de balle, le tram.
Pendant ces années 1944 et 1945, Christine Flahaut dépeindra la guerre au quotidien et la vie d’un village. Et elle se racontera elle-même.
La famille de Christine
Christine Flahaut est née le 23 mai 1923 à Nil-Saint-Vincent. Son père, Fortuné, est alors âgé de trente-deux ans, et sa mère, Marie Julie Ghislaine Moisse, fille du secrétaire communal de son village, de vingtneuf. Christine sera l’unique enfant du couple. Elle mourra célibataire à Nil-Saint-Vincent, le 1 er janvier 2008.
Fortuné Flahaut est un ancien combattant de 1914-1918, apprendrons-nous. Il a « fait l’Yser et a été à la Somme ». Il est « pris à la poitrine » (suite à l’utilisation des gaz tristement célèbres dans les tranchées). Fortuné tient fermement les rênes de son magasin… et surveille les fruits de son jardin, longé à l’arrière par un sentier champêtre qui conduit à l’église.
« Que de fois, lorsque je passais par là avec d’autres gamins de mon âge, nous nous sommes fait gronder par Fortuné. Il est vrai que de temps en temps nous nous faufilions au travers de sa haie pour faire une récolte de châtaignes. C’était le temps de l’insouciance et des gentilles provocations. Car il nous amusait, Fortuné, et nous prenions parfois plaisir à l’appeler avant de commettre notre petite maraude. » (Michel Jaumotte, Nil-Saint-Vincent, 2007).

Le Chemin de la Petite Campagne, longeant l’extrémité du jardin de Christine Flahaut. Un des arbres qui le surplombent est le châtaignier de Fortuné. Au fond de l’image, le « mur du bois du notaire ». Photo M. Flahaut, 2014.
Christine est d’origine modeste, mais cela n’empêche pas son ouverture au monde. Elle écoute la radio – la TSF –, et elle lit, en particulier avec sa tante Laure. « Après avoir dîné, on regarda des livres dans le bureau. … Nous allâmes avec tante Laure lui chercher des Soir et des Patriote Illustré , pour le distraire. … Nous regardions des livres avec tante Laure. »
Laure Moisse, – qui parle le flamand et qui, en 1945, « comprenait déjà beaucoup d’anglais », – a sûrement eu de l’importance dans la vie de sa nièce. Elle est citée près de deux cents fois dans son texte.
L’amour de sa vie
Si la guerre se termine bien pour Christine Flahaut, il n’en ira pas de même pour Dick. Dick Harris est un jeune soldat anglais, hébergé au début janvier 1945 par la grand-mère de Christine. Il restera une semaine à Nil-Saint-Vincent. Assez pour faire battre le cœur de Christine. Pas assez pour qu’elle ose lui parler vraiment. Mais Dick ne réapparaîtra jamais. Il mourra au combat en Allemagne, un mois et demi plus tard. Quand Christine l’apprendra enfin, elle aura plus de soixante ans. Ce sera encore un déchirement pour elle. Le souvenir de Dick l’aura hantée toute sa vie.
1973. Christine Flahaut a cinquante ans. Elle écrit :
« Les jours, les mois, les années ont passé. Je suis seule, toute seule dans les deux maisons, dont le magasin. J’ai vu mourir tous ceux que j’aimais, cinq en l’espace de cinq ans. (…) J’ai frôlé l’extrême limite du chagrin, seule. Pas un bras sur lequel m’appuyer et confier mes peines, pas de petites têtes brunes ou blondes qui (…) vous font sourire en dépit de tout.
(…) J’ai eu des amourettes éphémères, et quand c’était fini, j’en riais au beau temps où vivaient mes parents. Je voulais jouer le jeu, comme tout le monde, et puis cela me paraissait tellement stupide. Mon cœur était desséché, il n’y avait plus en lui l’ombre d’un sentiment. Plus jamais il ne s’est attaché à quelqu’un. Quand je faisais la comparaison avec mon amour de vingt ans, j’en frémissais.
(…) Quand à ma fameuse jeunesse que je désirais tant vivre pleinement et surtout sans m’embarrasser d’amoureux à la guerre, elle a été bien fugace et aurait été bien insatisfaite sans l’amour et la compréhension de mes parents, sans mes animaux familiers, ma passion pour la lecture, mon admiration pour la nature et tout ce qu’il y a de beau en ce monde. »
Elle ajoute cependant :
« [Par la suite] , j’ai eu un secours vraiment providentiel et surtout un certain sourire qui m’a réchauffé le cœur. (…) J’ai trouvé des amis exceptionnels et surtout d’adorables amitiés enfantines qui (…) m’ont apporté presque tout ce dont j’avais été frustrée. »
1985. « Douze ans après », titre Christine. « Je suis toujours seule. » Elle a vendu son magasin « à de jeunes voisins honnêtes et gentils » et s’est installée dans la maison de sa grand-mère. Les enfants qu’elle a connus ont grandi. Fini les « joyeuses excursions à bicyclette, les tentes dressées sur la pelouse et les dînettes ».
Elle relit ses cahiers de guerre. Elle les trouve en partie « plutôt comiques, avec la distance des années ». Mais aussi : « Balayant toutes les images en surimpression, je vois un sourire à la fois espiègle et tendre et de beaux yeux sombres qui se penchent vers la vitre pour m’apercevoir. Et j’en tremble encore, parce que je sentais le bonheur à portée de la main. »
Cette année-là, elle se décide à écrire à Arfon Jones, un camarade de Dick Harris, dont elle a conservé l’adresse depuis 1945. Celui-ci lui répond. Une longue lettre.
« Ma chère Christine,
On dit que Dieu travaille dans de mystérieux chemins… »
Arfon est stupéfait de recevoir des nouvelles de Christine. Il est veuf, il a un fils et deux petites-filles. Non, il n’a pas reçu la lettre de Christine de 1945. Bien sûr, il se souvient de ses camarades de régiment. « Malheureusement, Dick fut tué à Goch, sur le Rhin », consigne-t-il. Il termine : « Christine, je vous remercie du fond du cœur pour m’avoir écrit après tant d’années. (…) Mes amitiés pour vous et que Dieu vous bénisse. »
Pour Christine, c’est un choc : « Je relus trois fois l’horrible passage et j’éclatai en sanglots déchirants. (…) Mon seul amour était (…) sous une croix. »
Christine Flahaut fera sans doute d’autres rencontres dans la vingtaine d’années qui suivront. D’autres découvertes. Nous n’en savons pas grand-chose. Ceux qui l’ont connue la raconteront comme une femme originale, plutôt recluse entre ses livres et ses chats.
Christine Flahaut mourra chez elle à quatre-vingt-quatre ans. Elle sera inhumée au cimetière du village. Sa maison sera rapidement vidée et vendue. N’étaient ces pages, les souvenirs de sa vie auront disparu avec elle.
Les manuscrits de Christine Flahaut
1944-1945
Le manuscrit de Christine Flahaut qui fait l’objet de cette édition se présente sous la forme d’un « cahier de brouillon » d’écolier, ligné, de deux cents pages, de format 21 x 16,5 cm. Le cahier est protégé par une couverture en papier brun, munie d’une étiquette d’écolier blanche à bords rouges, calligraphiée à l’encre noire : « Cahier journal / C. Flahaut ». Les feuillets, agrafés, sont jaunis.
Christine Flahaut y rapporte ce qu’elle vit en 1944-1945 ou ce dont elle entend parler. Les événements de cette période y sont consignés dans les 91 premières pages et dans 17 autres pages du cahier. Parallèlement, certaines pages sont constituées de transcriptions ou transpositions de divers textes sur la guerre, dont nous ne connaissons pas les auteurs.
Christine Flahaut a également transcrit dans ce cahier des poèmes et des chansons. Ainsi découvre-t-on par exemple Les Trois hussards (Gustave Nadaud), Le Cœur de ma mie (Émile Jaques-Dalcroze), Vœu à saint Yves (Théodore Botrel) ou encore des poèmes d’Arthur Rimbaud, de Georges Rodenbach, de Sully Prudhomme et de quelques autres auteurs. Ils parlent d’amour, d’absence, de paix, de nature, de choses familières.
Une liste de « questions et réponses » sur elle-même, sorte de dérivé du « questionnaire de Proust », figure également dans le cahier. Le jeu est littéraire et les réponses doivent être considérées avec prudence, si l’on prétend y découvrir leur auteur. Christine dit apprécier chez les autres « la modestie et la franchise ». Elle aime l’amitié, « à condition qu’elle ne soit pas envahissante ». Elle se dit « étourdie », « se délasse préférentiellement à la lecture d’un beau livre », et « aime beaucoup rédiger ». Son idéal de bonheur terrestre ? « Vivre en liberté dans une gentille maisonnette aux volets verts, avec un grand jardin plein de fleurs ». Un des moment les plus pénibles de sa vie a été « le jour où celui que j’aimais est parti pour le front, sans que je l’eusse revu, le 7 janvier 1945 ». « La chose qui me paraît la plus triste est de se sentir isolée, sans un parent, sans un ami », note-t-elle également.
Nous n’avons repris ici ni les textes d’auteurs sur la guerre, ni les transcriptions d’œuvres, ni le « questionnaire ».

Première page des cahiers de guerre de Christine Flahaut. « Les évé[ne]ments de 1944. » … « Dans la nuit du 5 au 6 avril 1944, il y eut une rafle des All. À Nil pour des réfractaires étrangers. Flore l’avait crié à Mar. à la haie au soir. »
Après 1945
Christine Flahaut nous a laissé deux autres cahiers. « C’était un jour où il avait neigé », est le titre du premier. Un fin cahier ligné. Malheureusement abîmé par l’eau, il est devenu pratiquement illisible. On y devine malgré tout l’histoire de sa rencontre avec Dick et ses camarades anglais et le départ de ceux-ci :
« Quelle était donc la cause de ma douleur, cette douleur insolite ressentie au départ de soldats, alliés, certes, mais étrangers ? Alors, je compris clairement, malgré moi. J’avais aimé. »
Christine elle-même y repassera ici et là à l’encre foncée sur des mots ou des phrases effacées, mais sans conviction : elle entamera un nouveau cahier, au même intitulé et au même contenu – mais résumé. Ce cahier se poursuivra par des évocations de 1945, 1946 et 1947.
Elle y racontera ce jeune homme « fier et compassé », rencontré chez elle le 19 août 1945. Il ne l’invitera même pas au bal de la place Communale et préférera parler de « cyclotron, de neutrons et de protons ». (…) « La soirée sombra », conclut-elle. Du jeune homme, « bon débarras ».
Le 15 mai 1946, premier anniversaire de la paix, « il ne s’est rien passé », se désespère Christine. Elle a écrit à Arfon Jones, sans succès. Elle regrette profondément d’avoir laissé partir Dick sans un mot. « Est-il possible qu’un amour puisse vous torturer de pareille manière ? »
Le 20 juin 1946, elle est lasse et triste. Elle se souvient de ce « jour de printemps frileux », en mars 1945, quand elle a ouvert son cœur à sa grand-mère. Elle pleurait silencieusement en reprisant des bas. « Il me faudra peut-être oublier son merveilleux sourire, dit-elle. « Mais comment oublier ? » Aujourd’hui, elle est malade. Une dépression. Comment faire bonne figure « avec le cœur plein de tristesse » ?
Un an plus tard, en « robe rose, robe bleue, pareilles à un timide et fragile rayon de soleil dans un matin d’hiver », Christine assiste aux mariages de ses cousins. Assagie. Résignée. « La Sainte Vierge » lui a donné « un petit bonheur plein de philosophie ». Elle garde pour les « jours sombres, le souvenir du regard câlin et joyeux, confiant en la vie, de Dick ». « Tel que je l’ai revu dans mes rêves », avoue-t-elle. Et elle ajoute : « Les amours qui n’ont pas été incarnées restent remplies de poésie et d’idéal. »
Enfin, un feuillet libre est daté de 1975 et 1985. Nous l’avons évoqué plus haut.
L’écriture
Nous avons été séduits par le style de Christine Flahaut : frais, sans apprêt. Christine emploie cependant le passé simple, voire le subjonctif, ce qui donne aussi à ses pages un ton classique et distingué. En contrepartie, elle use également de belgicismes ou de wallonismes fort plaisants à nos yeux. C’est évidemment sa langue de tous les jours.
Ainsi telle personne faiblit plutôt que « défaille », une autre est saisie morte pour « morte de frayeur » ou encore, Christine et d’autres montent en haut plutôt qu’« à l’étage ». Pour Christine, un célibataire est un « jeune homme » et soigner les vaches, c’est les « nourrir ». Joncher avec des lilas , trinquer une bouteille , etc. : nos lecteurs trouveront encore d’autres expressions ou tournures du terroir. La plupart des ces wallonismes et belgicismes ont été éclaircis à même le texte. L’imagination et la curiosité du lecteur feront le reste !
Christine Flahaut rédige d’une petite écriture serrée, difficilement lisible. À première vue, elle écrit au jour le jour. Une lecture attentive soulève cependant des doutes. Certains paragraphes font état d’explications reçues après les événements décrits. Des défauts de chronologie apparaissent. Des redites également, ici et là. Il est possible que son cahier ait été rédigé sur la base de notes préalables. Mais nous ne le saurons jamais : presque tous ses autres papiers personnels ont disparu.
Christine Flahaut écrit pour elle. Sinon, comment comprendre les expressions familières utilisées pour ses proches ou les imprécisions sur les personnes citées ? Pour celles-ci, seul le prénom est généralement indiqué. Nous parviendrons – éventuellement – à les reconnaître, par recoupements ou après enquête chez des contemporains.
Les modifications dans le texte
Nous nous sommes permis certaines interventions mineures dans le texte originel de Christine Flahaut. Nous pensons qu’elles n’ont rien enlevé ni à la vérité historique ni à l’originalité du texte.
Les fautes d’orthographe ont été corrigées et la ponctuation a été revue. Les noms propres de personnes et de lieux ont été rectifiés ou précisés dans la mesure du possible. Quelques fautes de construction ont été corrigées quand elles rendaient le texte obscur. Par ailleurs, les passages sur une rafle à Nil, sur le bombardement d’Ottignies et sur le retour des prisonniers ont été restructurés pour une meilleure clarté de lecture. Enfin, quelques courts passages illisibles ou incompréhensibles n’ont pas été repris. De même, pour des redites, le second texte sur le même sujet a été omis.
Les événements de 1944
Avril 1944
L’hiver avait été doux et humide. Il avait gelé assez fort en février. Marius Jacquemin s’était noyé à la carrière de Blanmont.
Une rafle. Flore l’avait crié à marraine à la haie, au soir
Dans la nuit du 5 au 6 avril 1944, il y eut une rafle des Allemands pour les réfractaires étrangers. Flore l’avait crié à marraine à la haie, au soir.
Les Allemands allèrent chez Octave Herbigniaux, fouillèrent toute la maison, ligotèrent Octave, ainsi que Ghislain, de chez Marie du champêtre [épouse du garde-champêtre] , qui était venu voir pour des carreaux. Thérèse, la sœur d’Octave, put seule rester près de leur mère Céline. Elle avait demandé aux Allemands pour aller soigner [nourrir] les vaches. Ils lui permirent, mais refusèrent de lui laisser soigner les cochons.
On avait raconté peu de temps auparavant qu’Octave avait été voir jouer à la balle, au tram, avec des Russes cachés chez lui, et qu’il avait conduit des parachutistes en lieu sûr. Quatre cents jeunes gens, faisant partie de cette organisation, furent enlevés ce jour-là.
Vers onze heures, ayant vu passer une auto allemande et ne voyant pas revenir Ghislain, Marie demanda aux voisins d’aller à sa recherche. À la fin, elle partit avec le champêtre, en sabots, un vieux châle sur son dos. Ils furent ligotés par les Allemands et ne purent ni bouger ni parler de toute la nuit. Pendant ce temps, les Allemands mangeaient des œufs et du jambon.
Octave et Ghislain furent emmenés dès le matin. Les Allemands firent mettre à Octave son pardessus. Il dit au revoir à la vieille Céline, puis se tut et ne versa pas une larme. Les Allemands restèrent jusque midi. Ils chargèrent les pains, les jambons, les poules. Octave écrivit plusieurs mois après, par un ingénieur juif de Bruxelles, son compagnon, qu’il était à Weimar.
Vingt-quatre récalcitrants [réfractaires] étaient cachés à Nil dans ce moment-là, chez Sylvain Bosse, chez Art, chez Parent, chez Haubruge. Un réfractaire qui se cachait chez Jean Art parvint à s’enfuir, mais, blessé, il fut fait prisonnier. Jean réussit à s’enfuir.
Les Allemands allèrent chez Louis Duchâteau, qui cachait deux jeunes hommes et une femme. J’avais vu la veille encore, passer un de ces hommes, un grand noir bouclé. Quand les Allemands arrivèrent, ils dirent à la femme : « Vous, vous êtes Margot ! » et prirent les deux hommes. Juliette faiblit [défaillit] . Louis s’enfuit au bas du chemin. Il alla se cacher chez son frère à Assesse. Les Allemands ne prirent pas leur fils Camille.
Le bruit courait que Duchâteau hébergeait des Russes et qu’une femme de Saint-Martin les avait dénoncés. Un juif allemand et sa femme étaient venus lui demander l’hospitalité, il les accepta. Octave Herbigniaux était chargé de cacher des munitions chez lui. Duchâteau alla en cacher avec le juif. Quand les Allemands vinrent, ils se dirigèrent tout droit vers ce lieu. Quant aux autres munitions, ils ne les trouvèrent pas. C’était sans doute ce juif qui les avait dénoncés 1 . On raconta qu’un revolver chargé avait été trouvé chez Octave, et qu’il avait un vrai dépôt de munitions chez lui.
Eugène Chapelle, de Genval, recherché pour communisme, fut arrêté chez Duchâteau. Il venait passer tantôt quinze jours, tantôt six semaines. Les Allemands cherchaient également Adolphe, qui avait reçu déjà plusieurs fois son papier [ordre de travail obligatoire en Allemagne] , et ne le trouvèrent pas.
Les Allemands étaient comme des lions. Ils avaient plusieurs jeunes gens dans leur auto quand ils passèrent dans Nil. Les gens tremblaient de peur. Du côté du Tiège, les chemins étaient noirs de jeunes gens qui s’enfuyaient pour ne pas loger à Nil. André de Nil-Pierreux et Georges Despy, très effrayés, allèrent loger à Blanmont. Marie Bastians dit qu’elle avait entendu tirer trois coups de feu dans la nuit. Beaucoup de gens n’allèrent pas dormir. Chez Ambroise, ils allèrent loger au Poids d’Or [épicerie] .
Au matin, la femme du champêtre, ne sachant pas où était son mari, pleurait sur le chemin. Elle envoya Agnès chez Octave, demander où était son papa. Thérèse mit un doigt sur sa bouche et lui fit signe de se taire.
Le bourgmestre téléphona à la Kommandantur pour réclamer le champêtre. Celui-ci fut relâché à Wavre, avec Marie et Ghislain. Fernand Lebrun alla les chercher avec l’auto de Lecouturier. Le champêtre et sa famille revinrent à midi.
Le lendemain de cette arrestation, Renée était chez Marie-Thérèse Lorge, qui vendait des cigarettes pour le Front de l’indépendance. Elle lui montrait, et tout à coup, elles entendirent du bruit et des voix d’Allemands dans le corridor. Marie-Thérèse, affectée, devient blanche comme un linge et dit : « Ça y est, je suis prise ! », et lança tout dans le feu. Renée tremblait comme une feuille et se hasarda à sortir pour retourner. Deux Allemands lui demandèrent : « C’est pour des œufs, madame ! ». Elles furent alors rassurées. Les Allemands allèrent goûter chez Haubruge.
Plus tard, Duchâteau était allé téléphoner dans un café à Assesse, quand il se trouva nez à nez avec Simon, de Blanmont, un rexiste portant l’uniforme. « Tiens, qu’est-ce que tu fais ici, toi ? », dit-il. Duchâteau, blême, lui dit qu’il était venu chez son frère, parce que le ravitaillement était meilleur. « Et toi ? », lui dit Duchâteau. « Moi, je me cache pour les boches », répondit hypocritement Simon. Et pour le troubler, il lui dit : « Quelle affaire, hein, à Nil, avec Octave Herbigniaux ! ». Duchâteau feignit ne rien savoir, mais depuis ce jour-là, il ne sortit plus de chez son frère. Ses cheveux lui avaient dressé sur la tête.
LA RÉSISTANCE À NIL-SAINT-VINCENT
L’« ARMÉE BLANCHE »
L’« armée blanche », écrira le plus souvent Christine Flahaut, pour désigner la résistance clandestine à l’occupant allemand. « On fera plus tard l’histoire de l’Armée blanche, note Paul Struye en 1944. Le plus épais mystère plane sur son organisation et ses chefs. » Et pour cause : l’armée blanche comme « corps unique d’une résistance structurée » n’existe pas. L’expression est l’appellation générique donnée par les Belges à l’ensemble des mouvements et réseaux de résistance. Sans souci de distinguer leurs éventuelles tendances idéologiques ou politiques. On dira aussi : « la Résistance ».
De petits groupes de résistants se sont formés en divers lieux dès 1940. Ils sont autonomes et agiront localement. Mais pas tous. Parmi les seize mouvements de résistance armée qui feront l’objet d’une reconnaissance officielle après-guerre, deux sont notables par leur coordination étendue au pays entier. Et par l’importance de leurs effectifs. Ce sont l’Armée secrète et le Front de l’indépendance. Sans surprise, nous constaterons leur présence à Nil-Saint-Vincent et dans les villages voisins. Le Front de l’indépendance sera particulièrement implanté à Nil.
L’ARMÉE SECRÈTE
L’Armée secrète se constituera à partir de réseaux mis sur pied dès 1940 par des officiers de réserve ou d’active restés au pays. D’abord dénommé « Légion belge », puis « Armée de Belgique », le groupe recevra le nom d’« Armée secrète » le 1 er juin 1944. Née politiquement « à droite », elle recrutera néanmoins ses membres dans tous les milieux, sauf pour ses cadres, où les officiers resteront prédominants. L’Armée secrète mènera des actions strictement militaires, en particulier à partir de 1944 : sabotages, contre-sabotages, actions de guérilla, combats à découvert.
Elle est un de ces mouvements qui auront l’oreille du gouvernement belge réfugié à Londres et celui qui sera le plus financé à partir de l’Angleterre.

Écusson de l’armée secrète
LE FRONT DE L’INDÉPENDANCE
Le Front de l’indépendance a été créé à Bruxelles au printemps 1941. Il est d’inspiration communiste, mais l’élément idéologique initial disparaîtra progressivement de ses objectifs déclarés, au profit du seul patriotisme belge. Les « Partisans armés » – constituant l’« Armée belge des Partisans » – et les « Milices patriotiques » seront les bras armés de son comité national.
Les résistants du Front de l’indépendance élimineront de manière plus ou moins discrète des militaires allemands et des collaborateurs belges. Ils réaliseront des opérations de sabotage, mettront en place des filières d’évasion, cacheront des réfractaires désignés pour le travail obligatoire en Allemagne ou des soldats russes prisonniers, évadés des charbonnages. Ainsi, des Russes venant de Gilly et de Fleurus seront pris en charge en Brabant wallon. Le Front de l’indépendance diffusera un très grand nombre de publications clandestines. La réalisation et la distribution du faux Soir du 9 novembre 1943 est une de leurs actions d’éclat.

Écusson du Front de l’indépendance (FI). MP est mis pour « Milices patriotiques ». Source : Comité régional du Front de l’indépendance de Wavre, anniversaire 1945-1950, 16 avril 1950. Coll. particulière.
UNE RAFLE DE RÉSISTANTS DU FRONT DE L’INDÉPENDANCE PAR LES ALL EMANDS, À NIL-SAINT-VINCENT
Le récit de Christine Flahaut s’ouvre sur cette scène dramatique d’une « rafle des Allemands pour les réfractaires étrangers » à Nil-Saint-Vincent, le 5 avril 1944. En fait, depuis le 29 mars précédent, la Gestapo traque un groupe de Partisans armés, à Bruxelles d’abord et dans le Brabant wallon ensuite. Ils ont été découverts à la suite de l’arrestation inopinée d’un de leurs membres dans la capitale.
À Bruxelles, un nombre significatif de juifs communistes font partie de ce mouvement armé. Parmi eux, Abraham Nejszaten, vingt-trois ans, d’origine polonaise. Un « juif allemand », écrira Christine Flahaut, lui attribuant un rôle qu’il n’a pas eu dans la rafle (voir p. 26). Abraham Nejszaten est « commandant de compagnie » à Bruxelles. Il vient d’être déplacé à Nil-Saint-Vincent avec le grade supérieur de « commandant de bataillon ». Pourquoi Nil-Saint-Vincent ? Parce que « avant-guerre, [ce village] comptait un cadre d’environ vingt et un communistes », écrira Abraham Nejszaten dans ses mémoires. Il rencontrera à Nil Octave Herbigniaux, « très actif et très calme dans son travail [de sabotage] ». Abraham Nejszaten sera arrêté le 5 avril avec, notamment, Octave Herbigniaux. Tous deux reviendront de captivité en 1945.
LA « FAUSSE RÉSISTANCE »
Après le débarquement allié en Normandie du 6 juin 1944, les effectifs réels ou supposés de la Résistance paraissent avoir « explosé », selon certains auteurs. Des résistants de la dernière heure ont peut-être vu dans un engagement tardif des possibilités de se mettre en valeur ou de se refaire une virginité patriotique et d’autres, des occasions de profit personnel. « Les voleurs se dirent de l’armée blanche », notera Christine Flahaut dans une page datée de juillet 1944, pour ce qui ressemble à une extorsion chez un particulier. En tout état de cause, l’attribution automatique du statut de résistant, après-guerre, passera par la preuve d’une affiliation, avant le 4 juin 1944, à un mouvement de Résistance reconnu.
LE DÉSARMEMENT DE LA RÉSISTANCE
À son retour de Londres, le 8 septembre 1944, le gouvernement belge se heurtera à certaines organisations de la Résistance revendiquant une légitimité acquise dans la lutte clandestine et désireuses de participer au pouvoir. Ce fut le cas du Front de l’indépendance.
L’entrée dans le gouvernement, le 26 septembre, de Fernand Demany – à la tête du Front de l’indépendance depuis ses débuts – ne réglera pas la question. Fernand Demany démissionnera le 16 novembre : il ne veut pas cautionner l’organisation du désarmement de la Résistance imaginée par le cabinet Pierlot, qu’il voit comme une agression contre celle-ci. Des manifestations organisées sous les auspices du Front de l’indépendance se tiendront à Bruxelles les 19 et 25 novembre. Réprimée par la gendarmerie, la dernière fera des blessés graves parmi les manifestants. Trois jours plus tard, plusieurs dizaines de milliers d’armes auront été remises aux autorités.
Le Front de l’indépendance n’aura finalement pas le soutien de l’opinion publique et abandonnera l’espoir de s’imposer dans le fonctionnement de l’État.

LIRE NOTAMMENT Struye Paul. L’évolution du sentiment public en Belgique sous l’Occupation allemande . 1945, Bruxelles, Éd. Lumière, 193 pp., repris dans Gotovitch José (éd. sc.), La Belgique sous l’occupation allemande , 2002, Bruxelles, Éd. Complexe, 439 pp. De Troyer François. L’Impossible oubli . 1987, Cercle d’éducation populaire de Rixensart et Mémoire collective, 452 pp. De Troyer François. Tenace mémoire. 1989, Cercle d’éducation populaire de Rixensart et Mémoire collective, 468 pp. Verhoeyen Étienne. Résistances et résistants en Belgique occupée , 1940-1944. Dans Revue belge de philologie et d’histoire, 1992, LXX, no 2, pp. 381-398 Steinberg Maxime. Un pays occupé et ses Juifs . Belgique entre France et Pays-Bas. 1998, Gerpinnes, Quorum, 314 pp.
Les consignes de Radio-Belgique
À tout moment, il passait des masses d’avions. Voici déjà plusieurs semaines, à Radio-Belgique, on avait prévenu du débarquement imminent et on avait conseillé de faire des tranchées en zigzag d’un mètre de profondeur, le plus loin possible des bâtiments. On avait demandé aux Belges de pouvoir renseigner les Alliés sur la topographie de leur pays : distance d’une localité à une autre, élévations de terrain, etc., de ne pas renseigner les à-peu-près, comme : « On prend un chemin à gauche, on tourne à droite, on marche un peu, puis… ». On devenait embarrassés. Papa se mit à creuser une tranchée dans le pré. Julien, Fernand et Joseph Parent l’imitèrent. Fernand n’acheva pas. Il venait souvent nous faire peur, en annonçant qu’on allait prendre les jeunes filles. Mais je n’avais pas peur.
Flore venait voir la tranchée de Julien et disait qu’elle allait mourir si elle devait aller dedans. Bibiche disait qu’elle allait s’avancer pour lessiver, en cas qu’il arriverait des soldats. Je lui disais : « Un bon conseil, c’est de vous mettre à lessiver le plus vite possible, car la situation s’aggrave. » Alors, on riait.
Nous revenions d’avoir été au froment chez Art, quand une auto vint chercher marraine pour l’emmener au bureau. C’étaient Y. Ambroise et son mari pour payer leur maison chez le notaire. Vers sept heures, en ne la voyant pas revenir, maman s’énerva et téléphona au notaire pour savoir si marraine était bien là. Le notaire eut du plaisir [en rit] . Marraine fut fâchée en revenant. On était en plein jour.
Quand les avions passaient, Fernand Frumy avait si peur qu’il était malade et tremblait. Ils se levaient, et Claire allumait du feu pour quand les avions repasseraient. Au début d’avril, un dimanche soir, le porte-parole des armées interalliées prévint les Français et les Belges d’avoir à évacuer d’urgence auprès des chemins de fer et des objectifs militaires. Nous prenons cette décision à contrecœur, mais les nécessités de la guerre l’exigent. Les pilotes alliés déclarèrent qu’il y allait de la vie de leur alliés loyaux, les pays occupés, que c’était par souci d’épargner les vies humaines. Les communications entre l’Allemagne et les pays occupés devaient être détruites, disait-il. Après chaque message, on jouait une espèce de quadrille.
En Angleterre, à partir du 18 avril, tous les télégrammes furent censurés. Tous les ambassadeurs étrangers, les membres des consulats et des légations ne purent plus quitter le pays. Les correspondances secrètes furent suspendues. C’était une des plus grosses décisions de l’histoire. Les Anglais déclarèrent qu’ils n’avaient pris cette mesure qu’après avoir consulté les gouvernements russes et américains, car cela pouvait leur attirer des difficultés avec les autres pays. C’est pour sauvegarder le secret le plus absolu sur les préparatifs de la plus grande entreprise militaire que l’Europe eût jamais connue.
20 avril 1944
Des dizaines de boules de feu grosses comme des ballons
À tout moment, on entendait bombarder du côté de Charleroi ou du nord de la France. Marchienne et Gosselies avaient été bombardés, ainsi que Ronet et Evere. Des avions faisaient des cercles de fumée au-dessus des objectifs, puis s’alignaient dans le cercle et lâchaient leurs bombes. Des lignes de chemin de fer, une brasserie qui faisait de la bière de Munich, un pont avaient été atteints, mais aussi malheureusement des quartiers ouvriers, et l’on déplorait une centaine de victimes. À la TSF on disait : « La grande préparation bat son plein ! »
Le 21 avril 1944, vers sept heures, on avait entendu bombarder du côté du nord de la France. Maman avait été à Saint-Martin, il avait plu. On avait parlé avec Fernand. Léopoldine était venue un peu chez marraine, et dans la soirée, il passait des avions isolés. Il en passait encore quand nous nous mîmes au lit.
À peine y étions-nous que maman crut apercevoir un éclair par le trou de la fenêtre. Elle saute de son lit et aperçoit quelques grosses boules de feu du côté du Tiège. Nous nous levons en sursaut. Papa disait que c’était des fusées éclairantes sur Ottignies. Maman regarde encore une fois, et voit un spectacle terrifiant. Des dizaines de boules de feu grosses comme des ballons. En-dessous, il y avait des espèces de queues formant zig-zag, comme aux éclairs. Il faisait clair comme en plein jour. La maison du boucher semblait être en feu. Pour une fois, on n’avait pas apprêté les paletots [préparé les manteaux] . Maman criait à la fenêtre. Je tremblais comme une feuille sans pouvoir pleurer. Papa était fâché de nous voir, et nous disputait [grondait] d’une voix si haute qu’il dominait tout. Les avions arrivaient en masse, et nous, nous attendions quoi ?
Puis le bombardement commença. Les portes étaient secouées tout le temps, mais le bruit n’était pas terrible, car notre maison est dans un fond. Nous n’osions pas aller chez marraine. Maman eut besoin d’aller à la cour [aux toilettes] , et n’osait pas sortir. Il y avait une accalmie. « Attendez, dis-je, j’irai avec elle, moi ». Au moment où nous ouvrions la porte un choc formidable ébranle la maison. [De frayeur, n]ous voulions passer toutes les deux à la fois dans la porte.
Une demi-heure après, papa alla chez marraine. Bibiche et elle étaient accroupies avec leur valise dans l’embrasure de la porte. Bibiche tremblait de peur. Au lieu de mettre ses culottes, elle mettait son peignoir. Marraine n’avait pas vu les fumées. Elle avait entendu comme un bruit de mitraille tombant sur ses vitres et sur sa porte de derrière. Elles vinrent un peu à la maison. Il était dix heures. Vers minuit, elles retournèrent. Il passait toujours beaucoup d’avions. On voyait des clartés d’incendie du côté d’Ottignies. Beaucoup de gens passaient sur le chemin.
Après le bombardement, Laura sortit un grand cri en ouvrant la porte et dit : « Mon Dieu, je crois qu’ils ont tapé des gaz. »
À Saint-Martin, ils n’avaient pas eu fort peur. Odile Parent, elle, était à moitié morte de peur. Elle ne savait [pouvait] plus s’habiller pour venir chez Paul. Laure tremblait. Paul dut lui donner un comprimé calmant. Renée allait pour ouvrir la porte à quelqu’un, et c’étaient les bombes qui tombaient. Elle dut [ne put s’empêcher de] rire. Flore se cramponnait à Julie et cachait ses yeux pour ne pas voir des boules de feu qui éclairaient aussi de leur côté. Ils allèrent chez Georges. Lui et Lucie ronflaient et n’avaient rien entendu. Ils habillèrent les enfants. Flore, assise dans un fauteuil, tremblait si fort que Georges lui disait que le vieux Godin était venu. Joseph Parent courut chez le boucher, où Pierrot criait et pleurait. « Ça y est, ils sont débarqués », dit-il. Ils éveillèrent le petit Jean-Pierre qui avait grand-peur.
Chez Féaux, à la Coopérative [épicerie] , Fernande et Valmy faisaient leur acte de contrition assis sur les marches de la cave. « Ils sont débarqués, dit Fernande. Nous allons y passer. Ce sont des lumières qui avancent avec eux. » Ils pleuraient et se lamentaient. Julie Parent fit éveiller Fernand. « Cette fois-ci, c’est le débarquement », dit-elle. Julie se mit à courir en chemise de nuit et disputait [grondait] Fernand parce qu’il s’habillait. Ils se mirent en-dessous d’une table dans l’encoignure de la porte, et Julie tenait la clé dans sa main. Chez Jossart, le clerc voulait se cacher sous une petite table dans un coin. Marthe et Claire ne voulaient pas. Il prétendait avoir entendu à la TSF que c’était bon [que ça y était] . Il se mit à trembler de tous ses membres. Chez le notaire, ils croyaient à un combat d’avions, mais Odile, qui avait vu les fumées, les prévint. Ils restèrent debout jusqu’à tard dans la nuit.
Tante Juliette avait été à Bruxelles la veille, pour des choses de laiterie. Les portes furent secouées avec tant de violence qu’on les entendait de chez Despy. Nous avions tenté de téléphoner à tante Laure le lendemain, pour qu’elle revienne par l’autobus. On ne savait [pouvait] plus téléphoner.
Au moment du bombardement, Rachelle Parent était restée plus tard le soir. L’alerte sonna et deux Allemands vinrent se rendre compte de leur occultation [des fenêtres] . En réalité, ils avaient peur et restèrent là assis comme deux moules pendant l’alerte. Rachelle ne savait [pouvait] plus rester tranquille et disait en wallon à Armand : « Je ne sais pas comment tu sais [peux] rester tranquille assis. Tantôt les Anglais arriveront et nous trouveront avec deux Allemands. » Ils restèrent trois quarts d’heure.
On vit ce bombardement jusqu’à la frontière française. Beaucoup de vieilles gens crurent à la fin du monde.
Le lendemain, on apprit que Limal, Limelette et Ottignies avaient été bombardés. On disait que les Anglais avaient lancé des avertissements avant le raid pour prévenir les gens, et qu’à la TSF on avait dit dans les messages personnels : « St-Gitto – c’est-à-dire Ottignies retourné – doit mourir ». Théodore Moisse avait dit ce jour-là que ça allait sauter. Marie Wautrecq avait évacué juste le jour avant au matin.
Le bombardement n’avait pas été réussi. La gare d’Ottignies n’était pas touchée, de nombreux points stratégiques non plus. Seuls quelques ponts étaient détruits. À Ottignies même, il n’y avait qu’une cabine électrique à moitié arrachée et le café du Coq entièrement détruit. Un hôtel voisin rempli d’Allemands n’avait rien. On présuma que des avions allemands avaient dérangé les avions alliés, et que ceux-ci avaient lancé des fusées sur des points sans aucun intérêt militaire.
Limal et Limelette étaient très éprouvés. À Ottignies, on comptait neuf morts et de nombreux blessés. Mais le bruit courait qu’il y avait quatre-vingts morts à Limal et Limelette. Le pont du chemin de fer de Limal et Limelette avait subi des dégâts importants. L’église de Limal était détruite. Plus de cinq cents bombes furent retrouvées dans un hectare de terre. Il y avait des centaines de trous énormes, comme pour y enterrer des maisons. Des sauveteurs entendirent des gémissements venant d’un arbre enfoncé dans la terre. Ils travaillèrent à la pioche à soulever l’arbre et dégagèrent un grand chien qui s’enfuit en hurlant.
Toute la famille de Féaux fut tuée à Limal. Le frère de Julienne, avec sa femme, son fils et sa petite fille étaient tués. Sur cinq membres de sa famille, une femme, sa cousine, vivait encore. Elle était restée depuis onze heures jusqu’à six heures du matin sous les débris. La femme parlait avec sa fille mourante, elle lui disait qu’elle n’entendait pas son papa, qu’il devait être tué et qu’elle ne savait [pouvait] plus bouger. Elle soufflait dans la bouche de sa fille pour qu’elle ne meure pas. Le matin, la petite était encore chaude. L’état grave de sa mère nécessitait une transfusion de sang. On dut lui jurer que sa fille morte vivait encore, pour qu’elle y consentît. Un autre frère de Julienne s’enfuit avec sa femme dans les champs. Il fut tué. On le retrouva, le pied arraché et un grand trou à son côté. Un autre frère, enseveli également, fut dégagé sain et sauf, mais âgé de quatre-vingt-quatre ans, il mourut de la commotion à l’hôpital. Joseph Féaux ne savait comment décrire l’horreur de ce spectacle.
L’oncle de Claire du boucher, d’Ottignies, se trouvait en caleçon dans la cave, sa femme était appuyée à une porte vitrée. Sept petites bombes tombèrent dans leur jardin, et une torpille, non loin de là. Sa femme reçut une vitre brisée sur elle et ne le sentit pas. Ils logeaient un Allemand. Il descendit à la cave sans les prévenir. Les fusées étaient si aveuglantes qu’on eût pu ramasser une épingle sur un trottoir. C’était le phosphore. Ils croyaient qu’on avait lancé des gaz. Ils avaient la sensation d’avoir la poitrine brûlée. Ils burent énormément après.
Un docteur, sa femme et sa servante furent tués dans leur cave par le déplacement d’air. En route pour l’hôpital, le docteur se sentit mieux et demanda qu’on ait soin de ses enfants. Ses deux petits enfants étaient indemnes. Il expira.
Le chef de gare d’Ottignies était tué et le sous-chef avait les jambes coupées [entaillées] . Les Allemands le forcèrent à rester à son poste.
Il y avait de nombreux pillards et les gendarmes furent requis dans l’église détruite.

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