RECIT EN HOMMAGE AUX FRANÇAIS AU TEMPS DE L

RECIT EN HOMMAGE AUX FRANÇAIS AU TEMPS DE L'OCCUPATION

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Alors qu'ils étaient emmenés par la Gestapo, les parents de Jacqueline lancèrent à leur fille aînée alors âgée de quatorze ans " Prends soin de Josette ! ". Cela se passait en 1942, à Epinal dans les Vosges, sous l'occupation allemande. Ce livre de souvenirs nous raconte une enfance brutalement interrompue et nous prouve que même ceux qui ont échappé aux camps de la mort ne sont pas sortis indemnes de ces évènements.

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Ajouté le 01 juillet 2002
Nombre de lectures 74
EAN13 9782296293328
Langue Français
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RECIT EN HOMMAGE AUX FRANÇAIS AU TEMPS DE L'OCCUPATION

ITINERANCE

DE DEUX ENFANTS

Titre original Take care of Josette!

Traduit de l'anglais par Anne Bégic

@ Jacqueline Wolf, 1981

Jacqueline

WOLF

RECIT EN HOMMAGEAUX FRANÇAIS AU TEMPSDE L'OCCUPATION

ITINERANCE DE DEUX ENFANTS

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

Collection Mémoires du XXe siècle
Dernières parutions

Marie-Gabrielle COPIN-BARRIER, Marguerite ou la vie Rochambelle, 2001. Guy SERBAT, Le P.C.F. et la lutte armée, 1943-1944,2001.

d'une

Lionel LEMARCHAND, Lettres censurées des tranchées, 2001. Laure SCHINDLER-LEVINE, L'impossible au revoir, 2001. Marc CHERVEL (en collaboration avec Georges Alziari, Jean Brugié, Michel Herr, Léon Horard, René Paquet), De la résistance aux guerres coloniales,. des officiers républicains témoingnent, 2001. Jean-William DEREYMEZ (dir.), Etre jeune en Isère (1939-1945), 2001. Jean-WilliamDEREYMEZ(dir.),Etrejeune en France (1939-1945),2001. Jean SAUVY, Unjeune ingénieur dans la tourmente (1938-1945), 2001.
Gérard SEST ACQ PINTO, L'usurpateur ou la résurrection de Lazare, 2001. de Madeleine COMTE, Sauvetages et baptêmes - Les Religieuses de Notre-Dame Sion face à la persécution des juifs en France (1940-1944), 2001.

Hanania Alain AMAR, Unejeunesse juive au Maroc, 2001. Louis DE WIJZE, Rien que ma vie. Récit d'un rescapé, 2001. Constance DIMA, Les petits princes de l'univers, 2002. Max de CECCATY, Valbert ou la vie à demi-mot, 2002. Michaël ADAM, Les enfants du mâchefer, 2002. Sami DASSA, Vivre, aimer avec Auschwitz au cœur, 2002.

Je dédie ce livre à la mémoire
de mes parents, Paul et Cyrla Glicenstein, déportés le 13 juillet 1942, et à celle des millions de personnes tuées au cours de l'Holocauste.

~L'Hannattan,2002

ISBN: 2-7475-2734-4

AVANT-PROPOS

De nombreux juifs de la France occupée doivent d'être en vie à des amis, à des voisins et même à des étrangers qui les ont hébergés au risque de leur vie, les ont protégés pendant les années de guerre, les cachant dans des caves, des greniers et des pièces secrètes, partageant avec eux leurs maigres rations alimentaires. Ces activités valurent à de nombreux Français d'être emprisonnés, voire exécutés. Ces personnes généreuses ont épargné à de nombreux juifs les horreurs des camps de concentration. Ma sœur Josette et moi avons été aidées par ces héros méconnus dont on a peu parlé et au sujet desquels on a peu écrit. C'est à eux que nous devons d'être en vie. Je les salue ici.

Pourquoi me suis-je sentie obligée d'écrire sur mes années d'enfance? Depuis trente ans je pense à l'idée de faire ce livre. Cependant, mes raisons ne m'apparaissent pas encore très clairement. Je sais que je ne suis pas à la recherche d'une reconnaissance de ma personne telle qu'elle est aujourd'hui, mais à celle de deux orphelines qui ont survécu par leurs propres moyens à la deuxième guerre mondiale dans leur France natale. Je sais que j'écris ce livre pour garder vivant le souvenir de mes parents, tués dans des conditions horribles pour la seule raison qu'ils étaient juifs. Je sais aussi que j'écris pour les millions de personnes tuées pour cette même raison, non du fait d'une quelconque volonté divine, mais sur l'ordre insensé d'un monstre nommé Adolf Hitler. Lorsque ma mère et mon père que j'adorais m'ont été enlevés, j'avais quatorze ans, un âge auquel la plupart des enfants tiennent leurs parents pour des certitudes. Ma sœur Josette, elle, n'avait que quatre ans. Elle était trop jeune pour tenir qui que ce

soit pour certain et pour apprécier ses parents - mais pas assez jeune pour ne pas souffrir de l'absence de leurs conseils et de leur amour. C'est aussi pour Josette que j'écris ce livre. Enfin, parce que je suis de plus en plus troublée par la montée de la violence devenue un phénomène trop ordinaire dans notre monde d'aujourd'hui, j'écris ce livre comme un témoignage destiné à ceux qui luttent spontanément pour la défense de leurs frères.

Je veux remercier ici ceux qui ont largement contribué à la genèse de ce livre: Steve Anderson et Robert Rodden qui m'ont poussée à raconter mon histoire; Cara O'Donnell qui a lu le manuscrit et fait d'importantes suggestions; Elisabeth Hock, mon éditeur, et Mary Ellen Casey de Franklin Watts; mon mari Jonas et mon fils Paul, dont j'ai reçu les encouragements permanents; et ma fille Michèle qui a patiemment préparé et tapé le manuscrit.

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CHAPITRE

I

Par où commencer? Je sens qu'il me faut remonter à mes premiers souvenirs. Et, pourtant, je me souviens de si peu de choses sur papa et maman.

Papa s'appelait Paul Glicenstein et était né à Dobra, une petite ville près de Lodz en Pologne. Mes grands-parents paternels étaient de stricte obédience religieuse; ils observaient la loi juive traditionnelle et dédaignaient l'ouverture au monde pratiquée par les autres juifs. Pour cette raison, ce fut difficile pour papa et pour ses nombreux frères et sœurs d'élargir leur horizon tant qu'ils vécurent chez leurs parents; ils durent fréquenter la plus rigide des écoles religieuses, où ils ne purent apprendre grand chose du monde réel. En conséquence, tous les enfants quittèrent la maison l'un après l'autre et immigrèrent aux Etats-Unis à l'exception de deux d'entre eux. Ceux qui restèrent étaient mon père et l'une de ses sœurs, qui avec ses tantes, ses oncles et ses cousins, fut tuée par les nazis. A ma connaissance, aucun des parents de mon père resté en Pologne n'a survécu à la guerre. Mes grands-parents moururent de mort naturelle avant la guerre et les horreurs des camps de concentration leurs furent épargnées. Papa était assez grand et très mince. C'était un bel homme qui imposait respect et admiration. Ses cheveux devenus gris peu après ses vingt ans et ses épaisses lunettes faisaient ressortir ses yeux d'un bleu remarquable. Papa rencontra Cyrla Baron, ma mère, au cours d'une visite chez son oncle de Lodz, ville où vivait la famille Baron. Les personnes qui ont connu ma mère parlent souvent de sa beauté. Des

cheveux noirs naturellement frisés encadraient son visage; audessus de joues rondes, ses grands yeux en amande étaient noirs, au regard pénétrant. D'après ce que l'on m'a dit d'eux, je compris qu'ils étaient tombés amoureux l'un de l'autre au premier regard.

Maman était la troisième fille d'une famille qui comptait cinq filles et un garçon. Ses parents étaient de riches marchands. Les enfants furent élevés dans la tradition bourgeoise européenne avec écoles privées, précepteurs et bonnes - par des parents aimants. Mes tantes, dont trois sont encore vivantes, se rappellent leur enfance avec bonheur. Grand-père et grand-mère Baron étaient respectés de la communauté pour leur bienveillance et leur générosité envers les moins fortunés. Pour les questions importantes, les gens venaient demander conseil à mon grand-père. C'était un homme éduqué qui parlait parfaitement polonais, à la différence de nombreux juifs de Pologne qui ne parlaient que le yiddish. Les filles Baron étaient des beautés, chacune à sa façon, et reçurent une bonne éducation. La plus âgée, Jeanne, mourut de maladie peu avant ses vingt ans. On m'a raconté que mon grandpère en eut le cœur brisé et mourut peu après. Ma grand-mère le suivit quelques mois plus tard.

En dépit de l'amour que papa portait à ma mère, il décida que, comme ses frères et sœurs plus âgés, il devait quitter la Pologne. Depuis longtemps attiré par la France - alors considérée comme le plus prestigieux pays d'Europe - et amoureux de sa langue, parlée dans toute l'Europe par les classes dites supérieures - papa opta pour Paris. Maman, alors sa fiancée, promit de le rejoindre dès qu'il serait installé. Papa arriva à Paris au début des années vingt. Il fut, pendant un certain temps, homme à tout faire, gagnant sa vie en dessinant et travaillant dans un grand magasin, entre autres emplois. Papa développa un amour passionné pour les théâtres, l'opéra, les musées de Paris, et, par-dessus tout, pour la beauté de 12

la ville. Il avait l'habitude de dire que personne ne pouvait se sentir isolé dans les rues de Paris car il y avait tant à découvrir. Aussi, bien que sa situation financière à cette époque fut souvent désastreuse, papa se souvenait avec bonheur de ses humbles débuts

dans ce qu'il nommait toujours « la belle France ».
Quand ma grand-mère mourut subitement, maman décida de rejoindre mon père en France, bien qu'il ne fût pas vraiment « installé» à cette époque. Elle se rendit à EpinaI, où elle vécut chez un cousin jusqu'à son mariage avec papa. Pour des raisons que j'ignore, ils décidèrent de s'installer à EpinaI.

En France, à cette époque, être étranger était pire qu'être juif. L'économie s'était effondrée et le chômage était très important; c'est pourquoi les Français n'aimaient pas les étrangers qui donnaient l'impression de leur prendre leur emploi. Papa et maman n'eurent pas le choix, et durent faire la sortie * des usines dans l'espoir de vendre leur marchandise aux ouvriers à midi et le soir. Ils passaient le reste du temps assis sur un banc dans le parc, dans un café ou, en hiver, dans la salle d'attente de la gare qui était chauffée. Mes parents étaient des gens doués. Papa parlait couramment polonais, russe, allemand et français, et passablement plusieurs autres langues. C'était un musicien accompli bien qu'autodidacte. Il jouait de plusieurs instruments, mais le banjo était son préféré. Il s' y connaissait en sculpture et était assez bon en dessin. Lecteur passionné, il avait développé sa propre philosophie. Il aimait par-dessus tout le genre humain et se sentait l'ami des opprimés. Maman possédait un diplôme d'anglais, langue qu'elle avait enseignée en Pologne. Perfectionniste, elle était accomplie dans tout ce qu'elle entreprenait, de la cuisine à la création de modèles, à la couture, à la décoration. Mais son principal centre d'intérêt était le commerce.

*

Les expressions en italique sont en français dans le texte (NdT).

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Peu après leur mariage, mes parents économisèrent suffisamment d'argent pour lancer leur propre affaire de marchands forains. Devenir marchand forain demandait un capital de départ, et la possession d'une voiture représentait un avantage supplémentaire. Mes parents vendaient des vêtements féminins et de la bonneterie pour hommes. Chaque jour il fallait monter l'étal, dresser la tente et les tables de bois sur lesquelles présenter la marchandise. Chaque ville avait son jour de marché fixé par la municipalité. La place du marché était en plein air, en général sur la place publique. Maman et papa allaient le samedi et le mercredi au marché d'EpinaI, les autres jours dans d'autres villes environnantes. Le dimanche ils allaient à Gérardmer, une jolie ville de villégiature, fière de son célèbre lac. Mes parents se levaient à quatre heures et demi tous les matins pour se préparer. Etre prêts pour le marché n'était pas une mince affaire, car cela signifiait dresser son stand jour après jour. Papa devait planter plusieurs grands poteaux dans le sol pavé destinés à supporter la lourde toile formant un vélum protecteur audessus de la table pliante sur laquelle la marchandise était étalée. Je ne peux toujours pas imaginer comment mon père, grand et maigre, pouvait accomplir ce travail tous les jours. A huit heures et demi le marché ouvrait. Le stand restait ouvert jusqu'à une heure, heure à laquelle il fallait replier soigneusement la marchandise, tout démonter et remettre dans la camionnette pour rentrer à la maison. Mes parents arrivaient à la maison entre deux et trois heures de l'après-midi. Malgré la rigueur des hivers vosgiens, ni la neige, ni le froid ne les empêchaient d'accomplir ce travail épuisant. En fin de compte, l'affaire de mes parents devint prospère. De tels marchands se faisaient une clientèle, au même titre qu'ils l'auraient fait dans un magasin. La seule différence était que les frais peu élevés des marchés ambulants permettaient de vendre les marchandises à des prix bien plus bas que ne pouvaient le faire les magasins. Les talents de femme d'affaires de maman lui furent d'un grand secours ces premières années.

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Je naquis à l'hôpital Saint-Louis d'EpinaI. Maman eut un accouchement difficile avec des complications qui firent craindre pour sa vie. Elle dut rester hospitalisée bien après que papa m'eut ramenée à la maison dans le petit appartement de la rue Léopoldbourg. Des années plus tard, on me raconta qu'elle avait failli mourir en me mettant au monde. Papa fit appel à l'une des sœurs de maman, tante Régine, qui vint de Pologne vivre avec nous et s'occuper de moi. Quand maman rentra à la maison plusieurs mois plus tard et retrouva ses forces, elle recommença à travailler avec papa. Il parut normal à tante Régine de rester pour continuer à s'occuper de moi et de la maison. Son séjour devait durer dix ans.

Je peux encore décrire le petit deux pièces de la rue Léopoldbourg, où nous vécûmes jusqu'à mes quatre ans. Ce dont je me souviens le mieux ce sont les rideaux de la chambre de mes parents, avec leur dessin au crochet représentant un homme et une femme enlacés. Quand je pensais à ces rideaux au cours des années qui suivirent, je m'imaginais que la femme était Marie-Antoinette et l'homme Louis XVI. D'autres détails de l'appartement m'échappent bien évidemment, mais je me souviens qu'en dépit d'un manque de bien-être matériel notre maisonnée était joyeuse, pleine d'amour, de rire et de musique. Papa jouait très souvent du violon ou du banjo, et souvent la famille au grand complet l'accompagnait en chantant. Nous habitions encore rue Leopoldbourg quand papa me donna une chaîne en or avec une jolie médaille émaillée de Moïse portant les Tables de la loi qui, selon papa, sont les bases mêmes de la vie. Les dix commandements représentaient sa seule croyance religieuse: «ils sont universels », disait-il. Il me le répétait et exprimait le souhait que je puisse vivre en respectant ces simples règles bien établies.

Notre situation financière s'étant améliorée, nous déménageâmes dans un appartement plus grand et plus agréable, 15

18 rue des Minimes. C'est à cette époque que tante Brigitte, l'une des sœurs de maman, arriva avec son mari et ma cousine Ida (de six mois ma cadette), accompagnés de tante Cécile, la plus jeune des sœurs Baron, qui était encore célibataire. Les filles Baron, comme on les appelait, étaient aussi remarquables qu'on me l'avait dit. Tante Brigitte, la plus âgée, ressemblait à maman, bien que maman fut plus grande. Tante Régine était blonde, aux yeux bleus. Tante Cécile, à la peau de blonde elle aussi, avait de grands yeux verts et des cheveux d'un roux éclatant. Ils vivaient tous dans le voisinage de la rue des Minimes. Tante Cécile finit par épouser oncle Albert et ils emménagèrent dans notre immeuble. Tante Brigitte et sa famille vivaient juste à côté. Pauvre papa! Il devait se sentir quelque peu accablé par la présence de toutes ces tantes et cousines qui se réunissaient toujours chez nous au moindre prétexte. Ma cousine Ida et moi devînmes très proches. Avec toutes ces mères autour de nous, ce n'était pas facile d'en faire à notre tête, mais toutes ces années furent des années de bonheur. Mes parents s'en sortaient bien. Nous avions une bonne à temps complet, une couturière et une blanchisseuse. J'aimais spécialement les étés sans souci et mes vacances loin de l'école; en général j'accompagnais papa et maman faire les marchés. Après le travail, le dimanche, nous déjeunions à la terrasse d'un café, et puis nous passions l'après-midi au bord du lac de Gérardmer. Nous nagions, et souvent des amis nous rejoignaient. Ce fut une époque particulièrement heureuse pour nous tous.

Papa était toujours impeccablement habillé. Lorsque je rencontre aujourd'hui des personnes âgées qui l'ont connu, ils me parlent de lui comme de l'homme le mieux habillé d'EpinaI et, pour cette raison, on l'appelait «le gentleman ». C'était exactement ce qu'il était, un homme bien né. Il était dévoué à maman et à sa famille. Toujours respectueux de la discipline, papa m'en imposait d'un simple regard de ses yeux bleus.

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Je me rappelle n'avoir être fessée qu'une seule fois et je ne l'oublierai jamais. J'avais chipé à tante Régine une pièce d'argent de 10 francs - une somme importante pour l'époque - et l'avais mise dans une petite bourse. Un peu plus tard ce jour-là, n'arrivant plus à ouvrir le fermoir de ma bourse, je demandai à papa de m'aider. Il vit la pièce et fit très rapidement le rapprochement, car tante Régine s'était plainte de la disparition d'une même somme d'argent de son sac. En général, quand je me conduisais mal, j'étais punie par la suppression de quelque privilège, mais cette fois-là papa m'attacha à une chaise, le derrière en l'air, pour la fessée du siècle. Les supplications de maman et de tante Régine tombèrent dans l'oreille d'un sourd. Quand papa me détacha, il me tint serrée contre lui. J'aime imaginer qu'il avait les yeux pleins de larmes, mais je me souviens clairement de ses paroles: «Tu auras de la peine à t'asseoir pendant une semaine, mais j'espère que tu t'en souviendras toujours et que tu ne recommenceras plus jamais. »

Papa était curieux de nature. Il me dit une fois: « Il ne faut
pas avoir honte de dire que tu ne sais pas et de poser des questions.

Une personne intelligente ne cesse d'apprendre jusqu'à sa mort. »
Papa voulait que je bénéficie de tous les bienfaits d'une éducation qui lui avait été refusée quand il était jeune. Il me disait souvent que je serais la première femme juriste de la famille. C'était beaucoup demander, et bien sûr papa ne réalisait pas les conséquences que cette déclaration pouvait avoir sur moi. Je pensais que je ne pourrais jamais me montrer à la hauteur de son attente et mon travail scolaire en souffrit. Papa ne pouvait accepter mon échec, aussi engagea-t-il un répétiteur pour venir m'aider à la maison tous les jours après la classe. Papa espérait aussi que je marcherais sur ses traces en musique et, dans ce dessein, engagea un professeur de musique. Comme je détestais cet homme! C'était un véritable artiste, autant qu'il m'en souvienne, mais il buvait et avait une haleine épouvantable. Comme je n'étais pas du tout douée pour la musique, pas plus pour le violon que pour le piano ou l'accordéon, l'amour de l'art ne pouvait réussir à me faire supporter son haleine. 17

Je faisais de la musique parce que papa voulait que je fasse de la musique, et les leçons durèrent jusqu'à ce que la guerre éclate.

J'allais au Lycée d'EpinaI, une école privée mixte, jusqu'en neuvième. J'étais un vrai garçon manqué, ce qui dut alarmer mes parents et mes professeurs, car l'année suivante ils m'envoyèrent au Collège de Jeunes Filles, école privée qui n'acceptait que les filles. Quand ils m'inscrivirent dans cette école, mes parents n' avaient que mon intérêt à cœur et ils ne surent jamais combien je la détestais. Seules les jeunes filles de la prétendue élite d'EpinaI fréquentaient le Collège de Jeunes Filles. Non seulement j'étais juive, ce qui était loin d'être une qualité pour elles, et la seule de la classe, mais en plus j'avais des parents polonais qui, par-dessus le marché, étaient commerçants, chose impardonnable. Les parents des autres élèves devaient être scandalisés, car ils n'autorisèrent jamais mes camarades de classe à venir à la maison et ne m'invitèrent jamais chez eux. Pour ces mêmes raisons, les professeurs ne m'aimaient pas beaucoup et ils en arrivaient parfois à être franchement injustes. Je ne pouvais pas expliquer cela à mes parents, car à l'époque je ne comprenais pas les raisons de ce comportement. Pourquoi m'appelaient-ils « sale Polack» ? J'étais née en France, je me considérais comme une enfant française. La directrice de l'école, cependant, s'intéressa amicalement à moi. Elle conseilla à papa de m'inscrire chez les scouts. Maman était contre, mais je fus quand même autorisée à y aller. J'aimais le scoutisme et réussissais dans toutes les activités. Je me fis de bonnes amies parmi les autres filles, qui n'étaient pas comme ces snobs que je rencontrais à l'école.

Je fus enfant unique assez longtemps, situation dont je souffrais. Ida avait une petite sœur, Jeannine, sa benjamine de trois ans, et tante Cécile s'apprêtait à mettre au monde sa propre petite fille Jeannine. (Dans ma famille, plusieurs filles s'appelaient 18

Jeannine ou Ida en mémoire de ma grand-mère maternelle ou de la sœur aînée de maman.) Il est possible que maman ait craint d'avoir un autre enfant à cause des difficultés qu'elle avait eues au cours de ma propre naissance. Quelles que furent ses raisons, personne n'en parlait avec moi ou devant moi. (La question d'un second enfant dut être la cause de la seule dispute entre mes parents dont je me souvienne. Maman fut blessée quand je pris le parti de papa sans connaître exactement le sujet de la dispute. Quel qu'il put être, papa devait avoir raison, car même notre bonne était de son côté !) Tout ce que je sais c'est que je souhaitais un bébé dans notre maison. Ma sœur naquit le 5 juillet 1938, trois mois après mon dixième anniversaire. Papa m'emmena faire un tour en voiture pour m'annoncer la bonne nouvelle. Je n'étais pas supposée être au courant car d'ordinaire on racontait aux enfants d'Epinai que les bébés étaient achetés aux Magasins Réunis. En réalité, je savais par une camarade de classe qui m'avait tout raconté. Papa me dit que maman et lui avaient décidé d'avoir un enfant pour me faire plaisir, car je me plaignais tout le temps d'être enfant unique. Quand je lui demandai comment ils allaient appeler le bébé, papa me répondit «Joséphine, Evelyne », d'après les prénoms de mon père et de ma mère. A cette occasion, il m'expliqua la tradition juive de donner aux enfants le prénom d'une personne disparue ou d'une personne aimée. Joséphine, le nom ne sonnait pas très bien. Un prénom si long et si imposant pour un si petit être! Je me souviens lui avoir dit: «Oh! Papa! Pas Joséphine! Je préfère Josette. » Et elle devint Josette. Cet après-midi là, je fus l'enfant la plus heureuse de la ville.

Je fus autorisée à rendre visite à maman à la clinique, un établissement privé installé dans la maison particulière d'un médecin. Je fus impressionnée: maman ressemblait à une reine dans son grand et magnifique lit. La pièce était meublée de meubles anciens provinciaux. Le lavabo était rose, tout comme la couverture de Josette, sa layette et ses joues. C'était un bébé

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parfait, ma poupée blonde aux yeux bleus. Maman dit: «C'est mon cadeau pour toi. Tu as toujours voulu avoir une sœur; de cette façon tu ne seras plus jamais seule. » Après sa convalescence, maman reprit le travail, aussi je passais le plus clair de mon temps à la maison avec notre bonne et tante Régine. On roulait toujours le berceau de Josette à côté de moi quand je faisais mes devoirs, quand je lisais, quand je mangeais. J'étais avec elle plus souvent que n'importe qui d'autre. Il sembla naturel que le premier mot qu'elle prononça fut mon nom.

Maman avait du goût, ce que les Français appellent du style. La décoration de notre maison le reflétait. Un ami de la famille, propriétaire d'un magasin de meubles, avait l'habitude de dire chaque fois qu'il nous rendait visite: «V otre maison, Madame, est un véritable château. » Maman adorait la porcelaine fine, elle était fière de sa collection de cristaux de Baccarat et de Lalique, de ses objets d'art, de ses nombreux bijoux et de ses bonbonnières. Elle était une excellente cuisinière, mais ne s'adonnait à la cuisine que pendant les vacances quand la maison était pleine de parents et d'invités. C'était la même chose pour la couture: maman me taillait de temps en temps une robe, mais n'avait pas toujours le temps de la coudre en temps donné. Son travail passait toujours en preIlller. Maman se montrait indifférente à mes études, mais son indifférence dans ce domaine ne se retrouvait pas ailleurs. Bien que nous eûmes une bonne, je dus apprendre dès mon plus jeune âge à faire mon lit et à accomplir un certain nombre de tâches domestiques. Une couturière venait chaque semaine s'occuper de nos vêtements et m'apprendre à faire les ourlets et à broder. A cette époque, les enfants n'étaient pas autorisés à rester inoccupés. Nous n'avions pas la télévision bien sûr et nous devions apprendre à passer notre temps d'une manière constructive.

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Parfois maman réalisait qu'elle était trop exigeante et disait gentiment: «Un jour, ma chérie, je ne serai plus avec toi. Je veux être sûre que tu saches te conduire correctement et poliment, que tu sois appréciée et respectée des gens que tu rencontreras. Alors tu t'en souviendras et tu comprendras ce que j'essaye de t'apprendre

maintenant. » Maman me parlait souvent de ma vie sans elle, et
j'en arrive à croire qu'elle avait une prémonition des événements à venir. Parfois, c'était difficile d'être à la hauteur de ses exigences, aussi difficile que d'être à la hauteur de celles de mon père. Elle semblait souvent réservée, distante vis-à-vis de Josette et de moi, parfois même presque maladroite avec Josette.

Maman était posée et sûre d'elle avec ses associés et ses clients, mais son assurance s'accompagnait d'une nette tendance à l'obstination. Une fois que son opinion était faite, c'était comme ça. Un jour à l'école je tombai en faisant du patin à glaces à l'heure du déjeuner. Mon nez frappa la glace avec un fort craquement et ma tête commença à me faire très mal. La directrice de l'école me fit soigner et me renvoya à la maison accompagnée par le concierge de l'école. Comme maman était sortie faire des courses, le concierge expliqua à Germaine ce qui m'était arrivé. Maman ne voulut pas nous croire, pas plus Germaine que moi. Selon elle, j'avais inventé l'histoire pour me rendre intéressante. Le matin suivant, mon nez était contusionné et bien enflé. «Regardez », dit Germaine, «elle n'a plus le même nez! »

Papa était plus français que les Français. Son pays d'adoption possédait tout ce qu'il aimait: art, musique et une campagne variée, belle à vous couper le souffle. Et, plus important encore, la France possédait Paris. Papa me parlait à longueur de temps de son amour pour la cité des lumières. Il me promit de m'y emmener dès que je serais assez grande pour l'apprécier. La plupart des commerçants détaillants de province faisaient chaque saison le voyage à Paris pour acheter de nouvelles marchandises. C'était la seule partie du travail pour laquelle papa

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