Regards croisés sur l
209 pages
Français

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Regards croisés sur l'historiographie française aujourd'hui

209 pages
Français

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Description

Où en est l'historiographie française et francophone, en ces temps de mondialisation accélérée ? La recherche historique française est demeurée féconde dans chacune des quatre grandes périodes de l'histoire, cet ouvrage en donne un aperçu pour chacune d'entre elles. Les échanges et les interactions entre les traditions historiographiques de différents pays sont à l'ordre du jour, mais des spécificités de chacun perdurent. La France a eu et a encore une tradition marquée d'ouverture, qu'il faut pouvoir maintenir dans un contexte de crise globale, présente et future. L'historiographie française et francophone est en plein renouvellement. Des champs nouveaux s'ouvrent à la recherche, qui font largement appel à des approches transversales et pluridisciplinaires, voire transdisciplinaires.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 28 octobre 2020
Nombre de lectures 0
EAN13 9782336912851
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Titre

Sous la direction de Dominique Barjot, Anna Bellavitis, Bertrand Haan et Olivier Feiertag





Regards croisés sur l’historiographie française aujourd’hui







Ouvrage publié avec le concours du GRHis (Groupe de Recherche d’Histoire) de l’Université de Rouen ainsi que du Comité français des sciences historiques (CFSH)




SPM 2020
Copyright























© SPM, 2020
ISBN : 978-2-37999-059-5
Éditions SPM 16, rue des Écoles 75005 Paris Tél. : 06 86 95 37 06
courriel : lettrage@free.fr – site : www.editions-spm.fr
DIFFUSION – DISTRIBUTION : L’Harmattan
5-7 rue de l’École-Polytechnique 75005 Paris
Tél. : 01 40 46 79 20 – télécopie : 01 43 25 82 03
– site : www.editions-harmattan.fr
Remerciements
Le Comité Français des Sciences Historiques (CFSH) remercie le Groupe de Recherche d’Histoire (GRHis), équipe d’accueil de l’Université de Rouen Normandie (EA 3831) et sa directrice, madame la Professeure Anna Bellavitis, pour leur soutien intellectuel et matériel à la bonne réalisation de cet ouvrage. Il n’aurait pu voir le jour sans leur efficace coopération, qui doit beaucoup à l’implication de tous les instants d’Anna Bellavitis. Il remercie aussi beaucoup le Professeur Olivier Feiertag pour son engagement au service du projet. Au sein du GRHis, notre reconnaissance s’adresse aussi tout particulièrement à madame la Professeure Élisabeth Lalou, à messieurs les Professeurs Pierre Cosme, Rémi Dalisson, Guy Lemarchand et à Aurélien Poidevin. Un certain nombre de collègues éminents ont bien voulu contribuer au volume par la remise de chapitres particulièrement riches et intéressants : ainsi mesdames les Professeures Raphaëlle Branche (Université de Paris-Nanterre) et Liliane Hilaire-Perez (Université de Paris, EHESS et IUF) et messieurs le Professeurs François Baratte (Sorbonne Université), Yvan Combeau (Université de La Réunion), Olivier Dard (Sorbonne Université), Nicolas Le Roux (Université Paris 13, président de l’Association des Historiens Modernistes des Universités Françaises). Félix Torres, directeur du cabinet Public Histoire doit être aussi chaleureusement remercié pour sa mise au point très neuve. Le Professeur Jacques Frémeaux (Sorbonne Université), Cédric Giraud (Université de Lorraine) et Éric Mension-Rigau ont aussi apporté une contribution décisive en acceptant de jouer le jeu des questions-réponses. Enfin ce livre n’aurait pu voir le jour sans l’efficace activité généreusement déployée par Bertrand Haan, nouveau secrétaire général du CFSH, et Thierry Claeys, nouveau trésorier, tous deux de Sorbonne Université.
Introduction
Dominique BARJOT (avec le concours d’Anna BELLAVITIS et de Bertrand HAAN)
Où en est l’historiographie française et francophone, en ces temps de mondialisation accélérée, mais aussi de montée de l’Afrique francophone ? La question mérite d’être posée. Encore faut-il tenir compte du fait que le monde a changé, que la France et l’Europe n’ont plus le poids qu’elles ont eu longtemps. En effet, un bilan sur la situation de l’historiographie d’un pays européen en 2020 ne peut pas ignorer ce qui se passe ailleurs dans le monde. Certes, l’historiographie française n’est plus « le » modèle : l’époque des Annales et de la Nouvelle Histoire est derrière nous. Certes, les interactions avec d’autres courants historiographiques, venus souvent du monde anglo-saxon mais aussi d’autres continents, sont à l’ordre du jour. Néanmoins, en dépit des « modes » et de l’engouement pour certaines approches, telles que l’histoire « globale », le tableau que l’on peut dresser à son sujet est celui d’une certaine fragmentation et d’un développement de recherches micro-historiques, qui ont à juste titre mis à mal beaucoup de grands modèles et de « grands récits », et qui se traduit parfois par une sorte de timidité face à la possibilité de proposer des explications à une plus large échelle.
Les échanges et les interactions entre les traditions historiographiques de différents pays sont à l’ordre du jour, mais des spécificités de chacun perdurent, liées aux systèmes universitaires et, particulièrement en France, aux concours d’enseignement. Le degré d’ouverture variable des milieux académiques joue aussi son rôle, et dans ce domaine, la France a eu et a encore une tradition marquée d’ouverture, qu’il faut pouvoir maintenir dans un contexte de crise globale, présente et future. Telle est la raison profonde de ce livre, promu par le Comité Français des Sciences Historiques (CFSH), avec le soutien du Groupe de Recherche d’Histoire (GRHis), équipe d’accueil de l’Université de Rouen Normandie (EA 3831). Tout en s’inscrivant dans la continuité des précédentes entreprises du CFSH, il retient une approche tripartite, autour de trois axes majeurs : grandes avancées historiographiques par périodes ; champs nouveaux et approches transversales ; débats, controverses et recherches émergentes.
L E CFSH : UNE VOCATION À PROMOUVOIR L’HISTORIOGRAPHIE FRANÇAISE ET FRANCOPHONE
Chacun le sait, aujourd’hui, le français scientifique est en recul. Il s’ensuit que les historiens français sont de moins en moins lus à l’étranger et leurs travaux moins connus.
Des synthèses régulières depuis le début des années 2010
C’est pourquoi, depuis le début des années 2010, le Comité français des Sciences historiques a pris l’habitude de faire un point sur l’historiographie française et francophone. Il s’agit d’abord de le présenter à la communauté scientifique lors du Congrès international des Sciences historiques, principale manifestation mondiale de la discipline tenue tous les cinq ans. Deux ouvrages ont ainsi été publiés récemment :
– Les Historiens français à l’œuvre, 1995-2010. Actes de congrès tenu à Paris en 2010 , dirigé par Jean-François Sirinelli, Pascal Cauchy, Claude Gauvard, Paris, PUF, 2010, 312 p., avec des contributions de Stéphane Benoist, Régine Le Jan, Roger Chartier, Philippe Poirrier, Joëlle Burnouf, Patrice Brun, Olivier de Cazanove, Jean-Paul Demoule, Roland Étienne, Boris Valentin, Stéphane Audoin-Rouzeau, Dominique Iogna-Prat, Jean-Philippe Genet, Christine Bard, Olivier Levy-Dumoulin, Lucien Bély, Georges-Henri Soutou, Olivier Pétré-Grenouilleau, Mathieu Arnoux et Jacques Verger.
– Les Historiens français en mouvements. Actes du congrès tenu à Reims en 2012 , dirigé par Jean-François Sirinelli, Pascal Cauchy, Claude Gauvard et Bernard Legras, Actes du Congrès de Reims de 2012, Paris, PUF, 2015, 184 p., avec des contributions de Dominique Barjot, Yvan Combeau, Gilles Le Béguec, Amaury Lorin, Charles-François Mathis, Thierry Terret, Nicolas Weill-Parot et Laurent Wirth.
Le présent ouvrage est, quant à lui, le résultat d’une coopération engagée en 2019 entre le CFSH et le GRHis. Le colloque prévu en décembre 2019 à l’Université de Rouen, pour préparer le colloque international de Poznań en 2020, n’a pas pu avoir lieu en raison d’une grève des transports, mais plusieurs membres du GRHis ont accepté de préparer un texte de bilan historiographique dans leur spécialité.
Le Comité français des Sciences historiques : une longue histoire
Le Comité français des sciences historiques a été créé en 1926. Plusieurs historiens ont alors décidé de doter la France d’un organisme chargé de la représenter lors des différents congrès internationaux de la discipline, de participer à l’élaboration des différentes méthodes et normes historiques et de contribuer ainsi à la promotion des sciences historiques. Le cinquième congrès international des sciences historiques – le premier après le conflit mondial –, tenu à Bruxelles en 1923 sous l’égide de l’historien belge Henri Pirenne, avait suscité chez les historiens le souhait de renouer avec un dialogue scientifique international. En 1924, l’helléniste Théophile Homolle, l’un des présidents du congrès de Bruxelles, avait pris l’initiative de regrouper les savants français spécialisés dans les études historiques. Un premier comité d’action a alors été créé, dont la première assemblée générale s’est tenue en 1925. Cette assemblée a approuvé à l’unanimité la constitution du Comité national français des Sciences historiques. La mort de Théophile Homolle, le 13 juin 1925, en a retardé la mise en œuvre. C’est l’historien de la Grèce ancienne Gustave Glotz qui a présidé le premier bureau le w9 avril 1926. Voici la liste des responsables du CFSH depuis lors :
Présidents
Nom
Période
Nom
Période
Nom
Période
Nom
Période
Gustave Glotz
1926-1929
Alfred Coville
1929-1940
Charles Petit-Dutaillis
1945-1946
Robert Fawtier
1946-1952
Lucien Febvre
1952-1956
Yves Renouard
1956-1965
Jean Schneider
1965-1971
Roland Mousnier
1971-1975
Michel Devèze
1976-1980
René Girault
1980
Robert-Henri Bautier
1981-1985
Paul Gerbod
1986-1990
Yves-Marie Bercé
1991-1995
Michel Balard
1996-2000
Jean-François Sirinelli
2000-2017
Dominique Barjot
2017-2020
Secrétaires généraux
Nom
Période
Nom
Période
Nom
Période
Nom
Période
Didier Ozanam
1952-1958
Jean Glénisson
1959-1971
Françoise Hildesheimer
1981-1985
Jean-Pierre Brunterc’h
1986-1990
Ghislain Brunel
1991-1995
Bruno Galland
1996-2000 et 2001-2005
Pascal Cauchy
2006-2017
Bertrand Haan
2020-
Le Comité français des Sciences historiques : ses fonctions
Aux termes de ses statuts, le Comité a particulièrement pour objet :
1°/ d’établir un lien entre les historiens français voués à l’enseignement et à la recherche afin, notamment, de promouvoir la place de l’histoire dans l’enseignement et la recherche ;
2°/ d’assurer la participation de la France aux réunions et aux congrès de caractère international consacrés aux sciences historiques et, en particulier, aux Congrès internationaux des Sciences historiques ;
3°/ d’organiser des Congrès nationaux des Sciences historiques ;
4°/ de prendre les initiatives nécessaires à l’application, en France, des résolutions et des recommandations de ces congrès nationaux et internationaux ;
5°/ de favoriser l’organisation, le développement et la diffusion de la recherche historique en France.
6°/ de fournir un cadre de réflexion à tout membre individuel intéressé par les sciences historiques.
Depuis 2005, le CFSH a tenu trois congrès nationaux : à Paris en 2010, à Reims en 2012 et à Besançon en 2015 – les deux premiers ont donné lieu aux publications mentionnées. Il devait en organiser autre le 5 décembre 2019, à Rouen, qui, comme on l’a précisé, été annulé. Il a cependant été remplacé par le présent ouvrage. Jusqu’en 2018, pendant les rendez-vous de l’histoire de Blois, le CFSH a organisé chaque année une table ronde associant les quatre périodes (ancienne, médiévale, moderne et contemporaine) : sur « Les écoles historiques françaises » (2014), « Les quatre périodes leur définition et leurs limites » 2015, « L’historien et la Nation » (2016), « La place du Français dans la recherche mondiale » (2017).
En 2020, comme tous les deux ans depuis 1983 ( vide infra ), le CFSH a remis le prix Daniel et Michel Dezès, sous l’égide de la Fondation de France. Cette récompense est accordée tous les deux ans par le Comité français des Sciences historiques. D’une valeur de 2 500 €, elle est vouée à récompenser un travail de recherche universitaire (thèse de doctorat ou de Master II) soutenu par un historien de moins de trente-deux ans au cours des deux années précédant la remise du prix et dont la qualité et l’originalité ont été jugées particulièrement remarquables.
Enfin, le CFSH a soutenu la présence des historiens français aux congrès internationaux des sciences historiques : à Sydney (Australie) en 2005, à Amsterdam (Pays-Bas) en 2010 et à Jinan (Chine) en 2015. Lors de ce dernier congrès, c’est un historien français, Serge Gruzinski, qui a reçu le premier prix international des Sciences historiques, remis par le CISH et la société Jaeger-LeCoultre. Le CFSH a été présent à l’assemblée générale du CISH à Moscou (Russie), qui s’est tenue du 27 au 30 septembre 2017. Il prépare activement le XXIII e congrès de Poznań (Pologne), qui doit se dérouler du 23 au 29 août 2020, congrès au cours duquel le présent livre devrait être présenté. Quelques propositions d’initiative française ont été retenues : « Les biographies de savants » ( joint session animée par Chantal Grell), « Écrire l’histoire de l’Indianocéanie » (Yvan Combeau), « L’histoire des sciences » (Nicolas Weill-Parot), « L’histoire du mot dans le vocabulaire politique » (Jean-Pierre Deschodt), « Histoire et vérité : la fabrique du procès » (Audrey Kichelewski), « Le Second Empire, bilan et renouveau historiographique » (Dominique Barjot).
G RANDES AVANCÉES HISTORIOGRAPHIQUES PAR PÉRIODES
La recherche historique française est demeurée féconde dans chacune des quatre grandes périodes de l’histoire : sans prétendre réaliser un état des lieux global, cet ouvrage en donne un aperçu pour chacune d’entre elles.
Histoire ancienne : l’exemple de la guerre à Rome
Tel est le cas, s’agissant de l’Antiquité, des travaux concernant guerres et armées à Rome. Selon Pierre Cosme, dans la Rome antique, en dehors des cercles proches du pouvoir impérial, le milieu militaire est celui qui se laisse le mieux appréhender par les sources 1 . De nouvelles découvertes (fouilles archéologiques, papyri, ostraka ) ont permis de remettre en cause l’image stéréotypée transmise par les historiens romains. Même si l’on connaît mieux l’armée impériale que celles de la période républicaine ou a priori de l’espace grec, il en a résulté une relecture des sources narratives. Ainsi, l’ouverture aux prolétaires, par Marius, de l’armée romaine aurait préparé la voie, on l’a cru longtemps, aux ambitions personnelles des imperatores . Mais cette vision se trouve remise en cause aujourd’hui, car ni la prolétarisation des recrues, ni la constitution de véritables armées privées ne sont attestées. D’autres avancées historiographiques ont été réalisées : particulièrement dans l’étude de la bataille ou de la constitution d’un savoir militaire. Il a entre autres été démontré que la période judéo-claudienne a été décisive pour le passage d’une armée de citoyens à une armée permanente et professionnelle, où les soldats deviennent les interlocuteurs privilégiés du pouvoir.
Renouveau de l’histoire médiévale
L’histoire médiévale est un champ de recherche particulièrement dynamique, comme nous en convainc Élisabeth Lalou 2 . Par-delà les évènements (incendie de Notre-Dame de Paris) ou les découvertes (œuvre de Cimabue acquise par le Musée du Louvre, manuscrit de Thomas de Celano sur la vie de saint François), l’histoire médiévale française s’appuie sur des institutions fortes : la SHMESP 3 , l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, l’École nationale des chartes, où les femmes jouent un rôle majeur, l’Agence nationale de la recherche à travers un soutien apporté à quelques grands programmes (consortium COSME Sources médiévales 2013-2016, puis 2017-2019), l’École française de Rome et la Casa de Velázquez ( Epistola projet ANR-DFG-Casa de Velázquez). Les médiévistes prennent aussi une part active aux grandes thématiques transpériodiques : les émotions, l’alimentation et l’anthropologie, les réseaux, l’histoire-monde et l’histoire connectée, le genre (biographie de Blanche de Castille, exposition de 2014 à Nantes sur Anne de Bretagne). Les programmes d’agrégation fournissent des indications intéressantes sur les problématiques les plus récentes : en 2014-2016, « Gouverner en Islam entre le X e et le XV e siècle » ; en 2016-2018, « Confrontation, échanges et connaissance de l’autre au Nord et à l’Est de l’Europe de la fin du VII e siècle au milieu du XI e siècle » ; en 2019-2022, « Écrit, pouvoirs et société en Occident du début du XII e siècle à la fin du XIV e siècle ». L’écrit et le pouvoir constituent donc des thèmes à la mode. En revanche, l’histoire économique et l’histoire rurale attirent moins, tandis que l’histoire religieuse résiste bien. Par ailleurs, si les historiens des pays d’Islam ou de Byzance travaillent de manière relativement autonome, les problématiques qu’ils abordent sont peu différentes de celles développées par les occidentalistes. Pour l’avenir, le grand défi à relever pour les médiévistes réside dans leur collaboration avec les littéraires, les historiens d’art et les archéologues.
H ISTOIRE MODERNE : AVANCÉES DE L’HISTOIRE RELIGIEUSE ET DE L’HISTOIRE ÉCONOMIQUE ET SOCIALE
L’histoire religieuse demeure l’un des secteurs les plus vigoureux de la recherche en histoire moderne, comme le montre l’exemple des guerres de Religion (Nicolas Le Roux 4 ). De fait, un certain nombre d’historiens se sont interrogés pour savoir si les guerres de Religion avaient été des guerres religieuses. Certes, les violences du XVI e siècle français devaient beaucoup aux solidarités nobiliaires et à la défense de l’honneur. Certes, tous les belligérants ne furent pas des guerriers de Dieu, ce qui a conduit certains auteurs à dénier toute légitimité au concept de violence religieuse en raison de l’affirmation d’une violence d’État. Ces visions révisionnistes sont néanmoins aujourd’hui battues en brèche : la puissance de l’imaginaire eschatologique a bien été à l’origine d’une violence de masse (Denis Crouzet). L’appartenance à un camp n’impliquait pas de façon nécessaire l’engagement armé. En revanche, à coup sûr, les premières guerres de Religion ont constitué un tournant majeur avec la multiplication des massacres par les catholiques (la Saint-Barthélemy) et la pratique, par les protestants, d’une violence ciblée. La guerre entraîna un processus de militarisation et de brutalisation, nonobstant la politique des édits de pacification, combattue par l’Église catholique. Par ailleurs, l’assassinat d’Henri III fut le résultat d’un processus de désacralisation de la monarchie, auquel Henri IV répondit en s’affirmant comme le souverain choisi par Dieu pour régner sur un peuple réuni.
L’étude de l’économie et de la société françaises des débuts de l’époque moderne à l’Empire ne se porte pas aussi mal qu’on veut bien le dire (Guy Lemarchand 5 ). Certes, il n’est plus possible, aujourd’hui, de prétendre dominer l’ensemble d’une discipline (l’histoire « en miettes »). Certes la crise idéologique qui traverse la communauté scientifique a remis en cause l’ imperium des Annales et du marxisme. L’activité des chercheurs s’est pourtant trouvée relancée par la mobilisation de nouvelles sources d’archives, par un regain d’intérêt pour l’imprimé et aussi par la spécialisation grandissante des chercheurs. Grâce, entre autres, à l’exploitation des sources statistiques (maximum des prix de 1793-1794) et quantitatives (lettres de change), quatre tendances s’affirment d’un point de vue méthodologique : primat de la longue durée, regain de la quantification, intérêt accru pour l’historiographie et développement de l’interdisciplinarité. S’agissant du XVI e siècle, les historiens remettent en cause l’idée de « grandes découvertes », insistent sur le tournant des années 1560 et repoussent les limites du siècle jusqu’en 1630-1640. Pour le XVII e siècle, à la suite des travaux pionniers de Pierre Goubert et Jean-Pierre Gutton, l’on continue à s’intéresser à la pauvreté de masse et au développement de l’assistance, mais aussi à la guerre, à la montée en puissance des négociants et des marchands et au début de la protoindustrialisation, sans pour autant parvenir à réhabiliter le « Grand Siècle ».
Dominante, la recherche sur le XVIII e siècle insiste sur l’essor démographique et économique dont attestent les progrès d’une industrie duale, associant un secteur moderne et un secteur traditionnel (modèle de Lewis), du commerce extérieur et des entreprises maritimes. L’agriculture aussi se modernise (progrès de la viticulture et de l’élevage) et pas seulement sous l’impulsion des physiocrates, sans pour autant échapper aux aléas du climat et des mauvaises récoltes. Sur le plan historiographique, les innovations se développent autour de cinq thèmes majeurs :
1 / l’essor de la circulation, plus large que le simple commerce (rôle des foires, des marchés, du colportage et de la voie d’eau) ;
2 / l’existence d’une pratique presque universelle du crédit à court terme, y compris chez les négociants et les nobles de cour. Mais, faute de grandes institutions de crédit moderne, le commerce demeure fragile et instable ;
3 / la fièvre de consommation à Paris (Daniel Roche), mais aussi en province ;
4 / l’alimentation (livres culinaires, archives hospitalières, inventaires après décès) ;
5 / l’environnement (pollutions industrielles et urbaines, « fièvre des marais », volonté conquérante des grands propriétaires physiocratiques).
Quant à la période de la Révolution et de l’Empire, les travaux insistent toujours sur les éléments de continuité, en revenant sur la catastrophe économique qu’auraient constitué les années 1789 à 1815 (à la suite des recherches de François Crouzet, Maurice Lévy-Leboyer ou Jean-Pierre Poussou), autour de l’essoufflement des années 1770-1780 ainsi que de la renaissance agricole et industrielle des années 1802-1810.
L’Histoire contemporaine : retour sur l’histoire des droites en France
L’histoire politique contemporaine a souffert, dans les années récentes, de la concurrence de l’histoire culturelle et de l’histoire sociale. Elle est demeurée, cependant, un secteur majeur de la recherche, autour d’objets renouvelés, tels que l’histoire des droites (Olivier Dard 6 ). Longtemps, cette histoire a été dominée par René Rémond et son ouvrage La droite en France (1954). Republié en 1982 sous le titre Les droites en France , il couvre les années 1815 à 1980, autour de la célèbre tripartition bonapartisme-légitimisme-orléanisme. Il a fait l’objet de contestations marquées (Zeev Sternhell), mais aussi de soutiens affirmés ( Histoire des droites de Jean-François Sirinelli). Néanmoins, la révision la plus considérable de ses conclusions émane du livre de Gilles Richard : Les droites aujourd’hui (2005). Remettant en cause l’approche généalogique de R. Rémond, il identifie une quinzaine de familles politiques, met en évidence la disparition des anciennes droites remplacées par de nouvelles (nationalisme, démocratie chrétienne) et l’émergence d’un nouveau clivage entre néo-libéraux et nationalistes antimondialistes. Les dix dernières années ont vu la floraison des biographies politiques (Pierre Laval, Pierre-Étienne Flandin, Philippe Henriot, Valéry Giscard d’Estaing, Louis Jacquinot, Edmond Michelet, Louis Terrenoire). Les recherches ont aussi porté sur les partis eux-mêmes : les droites face au Cartel des gauches, le PSF en tant que parti de masse, le Parti républicain de la liberté, les réseaux gaullistes, la violence militante (services d’ordre du RPF, l’UDF et le Front (puis Rassemblement) national, ainsi que les réseaux, circulations et transferts internationaux (néolibéralisme, influence de Barrès, de Maurras et du Portugal de Salazar par exemple).
C HAMPS NOUVEAUX ET APPROCHES TRANSVERSALES
L’historiographie française et francophone est donc en plein renouvellement. Des champs nouveaux s’ouvrent à la recherche, qui font largement appel à des approches transversales et pluridisciplinaires, voire transdisciplinaires : ainsi dans le cas de l’archéologie.
L’archéologie : champ en expansion ou discipline autonome ?
Au cours des dernières années, l’archéologie a évolué en profondeur (François Baratte 7 ). Un bon exemple en est fourni par le développement d’une archéologie des conflits récents (fouilles à Smolensk, en Russie, des restes de soldats de la Grande Armée napoléonienne). L’un des facteurs majeurs de cette évolution a été le développement de l’archéologie de sauvetage et la création, en 2001, de l’Institut national de recherches archéologiques préventives (INRAP). Portée par l’archéologie préhistorique, s’est affirmée une New Archeology à vocation explicative, basée sur la définition de modèles, tandis que l’informatique se démocratisait. Les méthodes de fouille sont devenues plus complexes : il s’agit non plus de dégager un site mais d’évaluer son potentiel archéologique, grâce à la prospection en surface, et aussi, de plus en plus, en profondeur. Les prospections géophysiques se combinent avec l’archéologie aérienne et la télédétection par laser. L’utilisation des satellites a permis de photographier des zones de plus en plus larges et de contribuer à des vastes opérations académiques internationales. Consacrée à la datation et à la caractérisation des matériaux, l’archéométrie se combine avec l’étude des pollens (des graines, des charbons et des restes animaux pour définir le paléoenvionnement et son évolution. Les connaissances ont donc progressé de manière spectaculaire (céramique, fouille des nécropoles et inhumations). L’archéologie cherche de plus en s’affirmer en discipline autonome, par exemple en s’appuyant sur l’ethnoarchéologie. Sa professionnalisation croissante s’accompagne de risques grandissants d’éclatement, mais aussi de gains scientifiques considérables.
L’affirmation de gender studies à la française
L’histoire des femmes et l’histoire du genre se sont imposés aujourd’hui aussi comme un champ majeur de la recherche historique : c’est ce que montre Anna Bellavitis 8 . Depuis la première édition de l’ Histoire des femmes en Occident , dirigée par Georges Duby et Michelle Perrot, trente ans ont passés, marqués par la diffusion des études de genre, entendue au sens de « façon directe de signifier les rapports de pouvoir », selon la définition de l’historienne américaine Joan W. Scott. Si l’assimilation du concept de genre a été tardive en France, depuis 2011, le genre est devenu une priorité transversale du CNRS, qui, en 2012, a créé l’Institut du Genre. La recherche est foisonnante et en résonance avec l’actualité autour de thèmes comme la religion, la famille, la guerre, la sexualité, les féminismes, la politique ou le travail. Se sont créées des banques de données, de grands programmes de recherche ANR, et l’histoire du genre est une des thématiques centrales du LABEX EHNE. Les historien ne.s français.es ont dépassé le stade de la méfiance à l’égard de l’institutionnalisation « à l’américaine » des études de genre et des mentions de Master et de Doctorat interdisciplinaires ont vu le jour dans les dernières années. Si les suggestions venant des États-Unis restent une référence, les échanges à l’échelle européenne se sont multipliés, avec des groupes de recherche européens et des diplômes internationaux. Le genre est à la fois un domaine d’études et une catégorie utile à l’analyse historique, et, plus encore, les femmes ont pu retrouver leur place dans le processus historique.
Le cultural turn de l’histoire des techniques
Liliane Hilaire-Perez révèle l’ampleur du cultural turn qu’a connu l’histoire des techniques 9 . Si les techniques ont longtemps été considérées comme des sciences appliquées, la situation a bien changé depuis une génération. Sous l’effet des synergies croissantes entre histoire des techniques et histoire générale, d’une histoire des idées et de la vérité scientifique, l’histoire des sciences est passée à une histoire de l’expérience, des instruments et des techniciens. L’histoire des techniques a ainsi effectué un cultural turn . Marqué par une attention forte à la dimension culturelle des techniques, ce cultural turn résulte d’abord d’une historicisation de l’invention. Un temps mise en cause par la sociologie des sciences au profit des techniques, l’invention a été de plus en plus analysée comme un processus fait d’emprunts, d’analogies et de circulations multiples. Cette dimension sociale de l’invention est indispensable de dispositifs institutionnels, dus à l’État, mais pas seulement (municipalités, instances professionnelles, laboratoires). Une seconde tendance forte réside dans l’apport de la philosophie (Bertrand Gille, Hélène Vérin). D’abord science de la technique, la technologie est devenue de plus en plus science de la production (Eric Schatzberg), mais aussi, de manière plus large, une science des activités humaines, à la fois intellectuelle et attentive aux pratiques les plus diverses et infimes (rôle des musées, des collectionneurs, des amateurs). Une technologie théorique (transition énergétique) coexiste ainsi avec une technologie descriptive fondée sur l’observation, la collecte et la classification.
Assumer la mondialisation ou les défis de l’histoire économique à la française
L’histoire économique se trouve confrontée à des défis similaires, comme le montre Olivier Feiertag 10 . Guillaume Calafat, Éric Monnet, Christelle Rabier et Pierre Saint-Germier ont dressé, en 2016, un constat alarmant concernant l’histoire économique française et francophone. Certes, le déclin n’est pas spécifique à la France : il résulte du discrédit de l’économisme, de l’intérêt grandissant pour l’histoire des représentations, de la réhabilitation de l’individuel face aux forces sociales, du déclin du marxisme face au néo-libéralisme. Mais l’une des causes majeures réside dans un divorce persistant entre économistes et historiens. Il est vrai que la science économique a bien changé : déclin du keynésianisme au profit du néolibéralisme, victoire des analyses microéconomique sur les explications macroéconomiques, mondialisation de l’économie. En dépit de la montée des sciences de gestion, historiens et économistes ne se lisent plus. En outre, face au cultural turn et au tournant postcolonial, la capacité d’innovation de l’école française d’histoire économique s’est largement émoussée. L’heure est aujourd’hui aux global studies .
Un champ nouveau : familles et expériences de la guerre
Ce cultural turn concerne tout particulièrement l’histoire des familles confrontées à l’expérience de la guerre 11 . Pour Raphaëlle Branche, les familles constituent un objet d’histoire qui gagnerait à être considéré comme tel par les historiens et les historiennes travaillant sur les conflits. À cet égard, le rapprochement avec la sociologie ou l’assimilation de la notion de « genre » offrent des opportunités. Il convient en premier lieu de s’interroger sur la guerre vécue (ou ce que la guerre fait aux familles), en distinguant notamment la guerre elle-même et la sortie de guerre. Dominique Fouchard s’est ainsi intéressée aux effets de la Première Guerre mondiale sur les relations des anciens combattants avec leur famille, entre « mots du retour rêvé » et « maux du retour réel », Clémentine Vidal-Naquet, aux mises à l’épreuve des couples durant ce conflit, et Emmanuelle Cronier, aux permissions dans l’année à partir de 1915. Le cas des prisonniers de la Seconde Guerre mondiale a été l’objet des travaux de Fabrice Virgili.
Les recherches se sont aussi portées sur la question des violences subies par les proches (femmes violées et enfants issus de viols étudiés par Antoine Rivière ou Daniel Ikuomola, pupilles de la nation, veuves de guerre). Mais l’expérience de guerre est aussi transmise dans les familles. Celles-ci constituent l’un des cadres fondamentaux de la mémoire, comme le montrent les enquêtes de Florence Dosse (appelés français en Algérie) et les travaux de Marianne Hirsch sur les survivants de la Shoah. Certes, la Deuxième Guerre mondiale a focalisé le plus gros des travaux, mais le concept de « génération du feu », considérée dans ses relations avec les autres générations, apparaît très éclairant : il va ainsi de la comparaison entre anciens combattants des deux guerres mondiales et de la guerre d’Algérie. Reste la question fondamentale des traumatismes de guerre. Sur ce thème, les travaux sur les victimes de la Shoah dominent encore largement, à l’instar de ceux de Mickael Pollack (silence de ceux qui reviennent et héritage de ce silence), mais la guerre du Vietnam est aussi un important sujet d’études (autour des souffrances psychologiques). Cependant, ce type de chantier, autour des sources de l’intime, ne peut se limiter aux interviews, mais requiert aussi des archives personnelles.
De l’histoire coloniale aux imperial studies
Spécialiste bien connu d’histoire coloniale et militaire, Jacques Frémeaux montre comment la notion d’histoire impériale permet de se dégager des a priori qui, aujourd’hui encore, entourent l’histoire coloniale 12 . Cette même notion reflète beaucoup mieux, selon lui, la réalité de l’impérialisme, de la « transculturation » du colonisateur au colonisé et du passage à la mondialisation. Il définit ensuite ce qu’est une société coloniale, à savoir « la prise en main d’un pays par une minorité extérieure, en général occidentale, qui y installe soit des cadres, soit des colons destinés à former une colonie de peuplement ». Ces sociétés coloniales partagent en commun « la domination des autochtones par les conquérants et la différence culturelle, vécue en termes de supériorité des colons sur “les indigènes” ». La colonisation s’est faite par la volonté de contrôler les ressources et les voies de navigation, d’où des guerres aux caractéristiques spécifiques, dont l’Algérie offre bons exemples entre 1830 et 1840, puis de 1954 à 1962. L’Algérie fournit par ailleurs un cas-type d’échec d’une colonisation appuyée sur l’armée lorsque les colons refusent aux élites autochtones tout accès réel aux affaires.
Passage à l’ère numérique
Le passage à la digital history bouleverse le métier d’historien (Yvan Combeau 13 ). Bien que remontant à une trentaine d’années au moins, la révolution numérique ouvre un champ considérable à la transmission des savoirs, à travers le travail collectif, désormais possible à l’échelle mondiale, la création de « cyberstructures » (bases de données et archives numérisées), l’introduction de l’« hypertextualité » et de la « multimodalité ». En effet, la page constitue un cadre d’innovation pour une écriture plurielle, car l’historien travaille dans une constante communication. L’écran dépasse ainsi la fausse alternative entre histoire-science et l’histoire-récit. Avec le web 2.0, la numérisation et le formatage des archives s’établissent à l’échelle du monde. Mais la confrontation des sources demeure plus que jamais une priorité de l’écriture historique. Grâce aux indexations, à l’ergonomie cognitive et aux connexions hypertextuelles, la numérisation se substitue graduellement au support papier et le disque dur devient la bibliothèque. Ces évolutions ont beaucoup favorisé le développement d’une histoire de l’Océan indien, longtemps négligée.
D ÉBATS , CONTROVERSES ET RECHERCHES ÉMERGENTES
L’historiographie contemporaine, francophone notamment, est traversée de débats et de controverses, mais aussi sans cesse renouvelée par des recherches émergentes.
L’histoire culturelle en France aujourd’hui
L’histoire culturelle se caractérise par un dynamisme tout particulier 14 . Elle ne constitue pas un champ de recherche autonome, mais se situe au contraire à la convergence des histoires politique, économique et sociale, dialogue avec l’histoire de l’art et du patrimoine, tout en se heurtant à l’obstacle de la diversité de ses sources et aux limites de l’interdisciplinarité (Éric Mension-Rigau). Proche de la sociologie (Cédric Giraud) et de l’anthropologie, elle a connu un essor sans précédent depuis vingt ans (Aurélien Poidevin), notamment grâce à l’Association pour le développement de l’histoire culturelle. Accordant une place importante à l’histoire sociale des représentations (A. Poidevin), elle utilise et revivifie les courants récents, tels que les gender studies , les colonial and postcolonial studies (Rémi Dalisson). Intéressée à l’émergence des contre-cultures (A. Poidevin), elle se doit, pour s’internationaliser, de développer les études comparées (É. Mension-Rigau), d’où son attrait pour la micro-histoire globale (A. Poidevin), les émotions, les nouvelles cultures (bandes dessinées, séries télévisées, street art ) ou les angles morts des pratiques sociales (R. Dalisson).
La question du juste prix : une problématique transversale aux confins de la théologie, de la philosophie et de l’histoire économique
Les questionnements transversaux aux périodes sont souvent difficiles. Il existe cependant des chantiers particulièrement favorables à ce type de coopération. Tel est le cas de la question du « juste prix » abordée dans un ouvrage récent dirigé par Véronique Chandowski, Clément Lenoble et Jérôme Maucourant 15 . Il s’agit de l’une des clés fondamentales de la réflexion économique. Héritée d’Aristote, elle a été au cœur de la pensée scholastique avant de retrouver une actualité brûlante. Derrière cette notion de « juste prix » se trouve exprimée la volonté que les échanges se réalisent à un prix modéré et socialement convenable. Issue du droit romain, mais reprise par la scholastique médiévale, autour de Thomas d’Aquin et de Duns Scot, elle continue d’exercer une influence profonde à travers la recherche d’un système de prix justes et garantissant des revenus proportionnels au statut et à l’activité de chacun. Elle se situe donc aux antipodes de l’économie politique apparue à la fin du XVII e siècle, pour laquelle la notion de justice est de plus en plus associée à celle de concurrence. C’est désormais le libre jeu de la concurrence qui garantit l’efficience de l’économie. Néanmoins, un retour se produit aujourd’hui à la notion de « juste prix » ( fair value des normes comptables IFRS, mise en place d’une politique de la concurrence sous l’égide de l’État).
La transmission des savoirs : un immense chantier pour les chercheurs
La transmission des savoirs constitue un autre chantier transversal aux diverses périodes, un chantier immense 16 . Impliquant des transferts dans le temps et dans l’espace, elle s’effectue rarement à l’identique. Deux voies se dégagent : d’une part, l’imitation pure et simple ; de l’autre, l’enseignement, qui implique une certaine distanciation critique, une reformulation pédagogique, voire une remise en ordre des savoirs. Cette reformulation peut être le fait de l’émetteur (transformation des savoirs), du récepteur (adaptation des savoirs à ses capacités ou à ses besoins). Enseignement scolaire et apprentissage (professionnel ou familial) peuvent évoluer entre ces deux extrêmes. La transmission des savoirs peut prendre des formes multiples, être le fait d’acteurs spécialisés (professeur, maître), s’exercer de manière diffuse dans la pratique sociale, recourir à des vecteurs divers (l’écrit et le livre, la parole et la mémoire, l’image, le geste), être prise en charge dans des cadres institutionnels (école, métier), se faire tout au long de l’existence dans la vie familiale et sociale, l’activité économique et la pratique religieuse.
Les savoirs ne se résument pas aux connaissances théoriques, puisqu’ils passent à la fois par les sciences et les techniques, avec des différences selon les époques. Les disciplines y tiennent une place essentielle tandis que d’étroites relations se nouent entre l’art et la science. Quant aux acteurs des savoirs, ce sont d’abord les individus (la mère, puis le père, les grands-parents, les frères et sœurs, les copains, les camarades). Tout aussi important est le rôle des éducations familiales, lignagères et réciproques. Les institutions de formation (transmettre un savoir) et de recherche (créer ou perfectionner un savoir) apparaissent non moins essentielles. Pour autant, les institutions scolaires, universitaires et de recherche ne constituent pas les seules formes, canaux et instruments de la transmission des savoirs : il faut tenir compte de l’apprentissage, du rôle de l’écrit et des médias, ainsi que de l’oralité. Enfin savoir et savoir-faire se transmettent à des publics très divers, d’où la question du rôle de réseaux, de la formation comme prérequis de la transmission des savoirs, et des rapports entre formation théorique et pratique.
La Public History est-elle une nouvelle école historique ?
La Public History les mobilise toutes deux. De création relativement récente, elle fait l’objet d’une mise au point utile et informée de Félix Torres 17 . L’essor nord-américain, puis international de la Public History – ou histoire publique – depuis trente ans environ interroge non seulement ses origines et ses causes, mais aussi ses publics, ses pratiques et, désormais, la portée historienne des contenus historiques qu’elle produit et diffuse. Elle se situe quelque part entre une nouvelle école historique qui s’ignore et une déclinaison particulière d’un savoir historique existant à destination d’un ou des publics élargis. Si l’on constate bien un fossé entre la Business History (ou histoire d’entreprise) et l’histoire publique en entreprise, il existe pour la seconde une pratique et un public distincts de la première. Par conséquent, cette histoire publique est susceptible d’apporter à l’autre, l’histoire scientifique, en matière historique « pure », sinon en problématique. D’une façon générale, chaque histoire, quand elle de bonne qualité, peut faire progresser la science historique.
Recherches émergentes : le prix Daniel et Michel Dezès (2015-2020)
La recherche historique se renouvelle aussi, et plus encore, par les thèses. C’est ce que montre un retour sur celles primées au prix Daniel et Michel Dezès, que le Comité français des Sciences historiques attribue depuis 1983 18 . Ce prix a honoré dans le passé quelques historiens parmi les plus reconnus de l’université française : entre autres Frédérique Audoin-Rouzeau, en 1983, pour sa thèse Archéozoologie de la Charité-sur-Loire médiévale , Olivier Guyot-Jeannin, en 1987, pour son mémoire de l’École française de Rome sur Les élites parmesanes, XII e siècle et première moitié du XIII e siècle , Stéphane Benoist, en 1993, pour sa thèse La fête à Rome sous les règnes d’Auguste et des Julio-Claudiens , Bénédicte Vergez-Chaignon, en 1995, pour sa thèse Histoire de la fonction d’interne dans les Hôpitaux de Paris aux XIX e et XX e siècles ou Johann Chapoutot, en 2008, pour sa thèse sur Le National-socialisme et l’Antiquité .
Depuis le dernier Congrès international des Sciences historiques, tenu en 2015 à Jinan, dans le Shandong, en Chine, trois thèses ont été honorées du prix. En 2016, c’est une thèse d’un contemporanéiste, David Gallo, qui a été primée. Sa thèse portait sur La politique de formation idéologique de la SS (1933-1945). Institutions, discours, pratiques, acteurs et impact de la Weltanschaunliche Schulung . Elle constitue une contribution érudite et remarquablement problématisée à l’étude d’un groupe clé d’acteurs nazis. Sans établir de lien mécanique entre instruction et pratique de la violence guerrière et génocidaire, il s’efforce avec brio de définir la signification historique du dispositif SS de formation, dont il démontre à la fois la singularité et l’inaptitude à mener à bien les tâches à lui assignées.
En 2018, c’est Maria Sokorina qui a reçu le prix pour une thèse intitulée Les Théologiens face à la question de l’influence céleste . Science et foi dans les commentaires des Sentences (vers 1220-vers 1340) . Il s’agit d’une recherche majeure, croisant sciences, théologie et philosophie, parce que consacrée à une question fondamentale pour la pensée médiévale, celle de l’influence du monde céleste sur le monde terrestre. Elle renouvelle en profondeur la problématique des relations entre foi et raison, entre théologie et science. Enfin, elle contribue à redéfinir un champ historiographique, celui d’une histoire intellectuelle des sciences strictement conceptualisée, sur les plans institutionnel, culturel et intellectuel.
En 2020, le concours a été particulièrement relevé, avec pas moins de vingt-trois candidatures, toutes présentées dans le présent volume. C’est l’immense travail, transversal aux périodes médiévale et moderne, de Clothilde Dumargne qui a été récompensé. Sa thèse a pour titre Les chandeliers en bronze, en cuivre et en laiton en Europe du XIII e au XVII e siècle. Production, diffusion et usages . Le travail embrasse, de manière convaincante, la longue durée et un espace géographique vaste, celui de l’Europe du Nord principalement. Les chandeliers sont étudiés dans leurs formes, leur matière, leurs techniques de production, mais aussi leurs dimensions économique, sociale, culturelle et patrimoniale. C. Dumargne a relevé ce défi en mobilisant l’acquis de diverses sciences, à la confluence de l’archéologie, de l’histoire de l’art et de l’histoire, sans reculer devant l’usage des méthodes archéométriques. À partir d’un objet ordinaire, elle a réalisé une histoire totale. Signalons entre autres apports l’établissement d’une terminologie et d’une typologie des luminaires en alliage de cuivre, la mise en évidence des usages culturels, et une analyse des circuits de production et d’échange des chandeliers. Clotilde Dumargne confirme ainsi toute la fécondité de l’étude des « choses banales » et de l’histoire matérielle.


1 Pierre Cosme, « Guerres et armées à Rome », chap. 1.

2 Élisabeth Lalou, « Quelques tendances de l’histoire médiévale ces cinq dernières années (2015-2020) », chap. 2.

3 Société des historiens médiévistes de l’enseignement supérieur public.

4 Nicolas Le Roux, « Les guerres de religion ont bien eu lieu », chap. 3.

5 Guy Lemarchand, « État de la recherche sur l’économie française de l’époque moderne jusqu’à l’Empire », chap. 4.

6 Olivier Dard, « Écrire l’histoire des droites en France aux 20 e siècle : une décennie d’historiographie française (2008-2019) », chap. 5.

7 François Baratte, « Quelques observations sur les développements récents de l’archéologie », chap. 6.

8 Anna Bellavitis, « Histoire des femmes, histoire du genre (2010-2019) », chap. 7.

9 Liliane Hilaire-Pérez, « Une tendance récente : le cultural turn de l’histoire des techniques », chap. 8.

10 Olivier Feiertag, « L’histoire économique du XX e au XXI e siècle : des murailles de Chine à l’Empire du milieu », chap. 9.

11 Raphaëlle Branche, « Familles et expériences de la guerre : une rencontre historique », chap. 10.

12 « Questions à Jacques Frémeaux sur l’histoire coloniale et des empires », interview réalisée par Dominique Barjot, le 16 mars 2020, chap. 11.

13 Yvan Combeau, « Les savoirs historiques sur l’écran numérique », chap. 12.

14 Débat « L’histoire culturelle en France aujourd’hui », chap. 13.

15 Dominique Barjot, « Note de lecture », à propos du livre de Véronique Chankowski, Clément Lenoble et Jérôme Maucourant. Les infortunes du juste prix. Marchés, justice social et bien commun de l’Antiquité à nos jours , Lormont, Le Bord de l’eau, 2020, 240 p., chap. 14.

16 Dominique Barjot, « La transmission des savoirs : un immense chantier pour les chercheurs », conférence inaugurale au Congrès : « La transmission des savoirs », 143 e Congrès du CTHS, Paris 2018, Institut national des langues et civilisations orientales, 65 rue des Grands moulins, 75013, Paris, chap. 15.

17 Félix Torres, « La Public History/histoire publique est-elle une nouvelle école historique ? Une convergence qui reste à construire, l’exemple de l’histoire d’entreprise ( Business History ) et de l’histoire publique en entreprise », chap. 16.

18 Dominique Barjot, « Le prix Daniel et Michel Dezès Comité Français des Sciences Historiques-Fondation de France. Un bon indicateur du dynamisme de la jeune recherche française et francophone (2015-2020) », chap. 17.
PREMIÈRE PARTIE La longue durée : grandes avancées historiographiques par périodes
Guerres et armées à Rome
Pierre Cosme GRHIS-université de Rouen Normandie
Dans la Rome antique, en dehors des cercles proches du pouvoir impérial, c’est peut-être le milieu militaire qui se laisse le mieux appréhender par les sources. À côté des textes normatifs qui révèlent les principes régissant l’institution militaire, de nouvelles découvertes viennent régulièrement enrichir notre connaissance du quotidien des soldats : qu’il s’agisse de l’archéologie des camps militaires, d’inscriptions, de papyrus, de tablettes à écrire ou d’ ostraka . La richesse de cette documentation régulièrement renouvelée a pu, parfois, inciter l’historien de l’armée romaine à délaisser les sources littéraires. Connues depuis longtemps, elles sont souvent jugées trop stéréotypées pour nous permettre d’approfondir encore nos recherches dans ce domaine. Leurs auteurs, partagés entre l’exaltation des vertus des citoyens des premiers temps de Rome et la dénonciation de la cupidité ou de la brutalité des soldats des époques postérieures, portent en effet un regard plutôt méfiant, voire hostile, sur la troupe. Toutefois, les épitaphes qui tiennent une place si importante dans la documentation épigraphique, en résumant les carrières militaires, construisent aussi une image du soldat, conçue cette fois par lui-même ou ses héritiers, en s’inspirant de modèles préétablis. C’est d’autant plus le cas quand ces stèles funéraires comportent une représentation du défunt en bas-relief. Même les lettres de soldat conservées sur papyrus n’échappent pas non plus totalement aux stéréotypes, tout épistolier construisant également une certaine image de lui-même. Ces correspondances militaires se sont récemment enrichies des publications d’ ostraka du désert oriental égyptien par Hélène Cuvigny.
L’épigraphie et l’archéologie continuent certes de nourrir des travaux importants sur l’armée romaine, à l’exemple des études de François Bérard sur l’armée romaine à Lyon, de Patrice Faure sur les centurions sévériens et de Christophe Schmidt-Heidenreich sur les pratiques religieuses dans les camps militaires. Mais les limites, propres à chaque catégorie de documents, ne sauraient dispenser l’historien d’exploiter les sources narratives. Les premières formes de récits historiques sont d’ailleurs le plus souvent des récits de guerre. Cette documentation n’ayant rien de nouveau, on peut certes légitimement se demander si une lecture critique de celle-ci peut aller au-delà d’une analyse des procédés d’écriture et des emprunts d’un auteur à l’autre, dans une perspective purement littéraire. De ce point de vue, les historiens de la guerre dans le monde grec, mais aussi de la période républicaine à Rome, qui ne disposent pas d’une documentation épigraphique aussi riche que ceux du monde impérial romain, ont dû réfléchir à une méthode historique de traitement des sources littéraires. Quand les romanistes étaient incités à privilégier plutôt l’étude de l’armée impériale, en particulier la reconstitution de la hiérarchie des grades, les hellénistes s’orientaient davantage vers l’histoire de la guerre, cherchant à appréhender l’impact des conflits sur les sociétés ou les conditions du combat. Toutefois, cette démarche commence à trouver des échos dans les études militaires consacrées à Rome. Elle a permis de réexaminer de périodes parfois négligées par les historiens, qui ont longtemps privilégié le régime impérial, mais à aussi à définir de nouveaux thèmes de recherche.
La relecture des sources narratives a ainsi ouvert la voie à de nouvelles interprétations de certaines époques de l’histoire militaire de la Rome antique. Jeremy Armstrong a mis ainsi en lumière l’impact de la guerre sur la genèse des institutions romaines à l’époque archaïque, du VI e siècle jusqu’à la défaite des Latins en 338 av. J.-C. Il entend démontrer que la création d’une armée civique hoplitique est en fait bien postérieure au règne de Servius Tullius, considéré comme le fondateur des institutions militaires romaines. Les guerres dans le Latium auraient en fait été conduites par des troupes claniques dont les chefs cherchaient plus à faire du butin, dont ils tiraient puissance et prestige, qu’à s’emparer de terres. Les représentations peintes d’hoplites ne prouveraient d’ailleurs pas une pratique effective du combat hoplitique sur les champs de bataille. Jeremy Armstrong place au centre de sa démonstration les changements intervenus dans les guerres du V e siècle. La pression démographique exercée par les peuples sabelliens aurait progressivement fait de la terre le principal enjeu des conflits, à partir de la seconde moitié du V e siècle. En s’enracinant dans le territoire de Rome, certains chefs de clan y auraient alors revendiqué le monopole des magistratures et des sacerdoces. C’est cette revendication, qu’ils justifiaient par l’ancienneté de leur lignage, qui serait à l’origine de la distinction entre patriciens et plébéiens. L’intensité croissante des conflits nécessitait de mobiliser des effectifs plus nombreux et contribua ainsi à l’intégration progressive des patriciens et des plébéiens dans des institutions civiques communes. La volonté de contrôler un territoire allait dans le même sens, comme en témoignent le développement des tribus topographiques et, en 443, l’apparition de la censure, mais aussi une nouvelle conception des colonies romaines. Après le sac de Rome par les Gaulois en 390 av. J.-C., dont Jeremy Armstrong souligne l’impact décisif, celles-ci ne correspondaient plus à des sites occupés temporairement par des chefs de clan, mais à des cités désormais liées définitivement à Rome. Dans cette perspective, la légion manipulaire aurait représenté un ordre de bataille ancien qui s’adapta au passage des armées privées à l’armée civique. L’incorporation de contingents latins dans cette armée conféra alors à Rome une suprématie militaire qui lui donna les moyens d’intervenir au-delà de l’Italie centrale. C’est également à la Rome royale et aux premiers temps de la République que s’est intéressé Mathieu Engerbeaud. En abordant l’attitude des Romains face à la défaite avant la première Guerre punique, il a bien mis en évidence les composantes d’un « roman national romain », tout particulièrement agencées par les historiens de l’époque augustéenne.
Les transformations de l’armée romaine pendant les deux derniers siècles avant notre ère ont également fait l’objet d’une approche renouvelée. Depuis plus d’un demi-siècle en effet, et en particulier à la suite des travaux de Peter A. Brunt et d’Emilio Gabba, la cause paraissait définitivement entendue et les guerres civiles offraient un parfait schéma d’explication au passage de la République aristocratique au Principat monarchique. En ouvrant les légions aux prolétaires, Marius aurait profondément transformé l’armée romaine. Les citoyens-propriétaires qui défendaient leur terre avaient été remplacés par des citoyens sans terre qui attendaient désormais de ceux qui les commandaient des terres à titre de récompenses. Au lien civique entre la troupe et le commandement se serait ainsi substitué un rapport de clientèle qui permit aux imperatores de s’appuyer facilement sur leurs légions pour satisfaire leurs ambitions personnelles. Cette évolution était donc présentée comme la principale cause des guerres civiles. Finalement, la victoire avait été remportée par Octavien qui, en maîtrisant l’Italie et les provinces occidentales, possédait les ressources foncières les plus susceptibles de lui valoir le soutien des soldats. Quant à la déclaration de guerre contre Cléopâtre, elle n’aurait été qu’un prétexte pour dissimuler derrière les apparences d’une guerre étrangère, l’ultime conflit entre les héritiers de César.
Or, depuis une trentaine d’années, cette vision des choses a commencé à être nuancée, voire contestée. Trois points ont plus particulièrement fait l’objet de nouvelles interprétations : notre conception du légionnaire, acteur essentiel de ces conflits, les motivations des imperatores qui le commandaient, et enfin le rapport entre guerre civile et guerre étrangère. C’est en 1983 que John Rich a remis en cause l’idée d’un appauvrissement généralisé du corps civique, conséquence des conflits dans lesquels Rome était impliquée depuis la Guerre d’Hannibal, qui n’aurait donné d’autres choix à Marius que de faire appel aux prolétaires. Même si les effectifs des assidui , c’est-à-dire les citoyens mobilisables, connurent un certain fléchissement dans la seconde moitié du II e siècle, celui-ci ne compromit donc vraisemblablement pas gravement l’effort de guerre romain. La question d’une éventuelle diminution du nombre de citoyens romains mobilisables repose sur l’interprétation des chiffres du cens transmis par les auteurs anciens, en premier lieu par Tite-Live, dont le témoignage nous est parvenu sous une forme abrégée ou fragmentaire à partir de 167 av. J.-C. Après un pic atteint en 164-163, ces chiffres indiquent ensuite un certain fléchissement, mais demeurent néanmoins supérieurs à ceux de la période antérieure. Il est vrai que tous les citoyens étaient recensés, y compris les prolétaires, même s’ils n’étaient pas mobilisables, et que cette stabilité relative des chiffres du cens pourrait masquer une augmentation de la proportion de prolétaires exemptés de service militaire à l’intérieur du corps civique. Mais, contrairement aux théories d’Emilio Gabba et de Peter A. Brunt, J. Rich doute que les changements intervenus dans les structures agraires italiennes après la deuxième guerre punique aient entraîné une diminution drastique du nombre des assidui , qui se serait maintenu au-dessus de deux cent mille. Si les transformations de l’agriculture en Italie à cette époque sont indéniables, le développement de grands domaines employant une abondante main d’œuvre servile n’a pas fait complètement disparaître une petite paysannerie libre qui a pu continuer à servir dans les rangs des légions, notamment au centre de la péninsule. Il est vrai que les données des prospections archéologiques sont souvent difficiles à dater précisément. En outre, il est difficile de concilier une exploitation de ces prospections conçues dans une perspective socio-économique avec l’approche essentiellement moralisatrice des sources littéraires. Les recherches de N. Rosenstein, en particulier, tendent néanmoins à prouver que le service des armes outremer n’était pas forcément incompatible avec le travail de la terre italienne. La paysannerie italienne se serait ainsi adaptée mieux qu’on ne l’a cru en déployant des stratégies diverses, telles que le retard de l’âge au mariage des hommes, qui fondaient en général un foyer quand ils se trouvaient dégagées des obligations militaires, ou encore le travail des femmes, auquel on prête une plus grande attention, alors qu’elles sont absentes des données des recensement, notre principale source pour appréhender la démographie du corps civique. Dans des exploitations qui, pour la plupart, étaient tenues par des familles élargies, le départ de certains membres de ces familles à la guerre pouvaient même contribuer à les soulager, en diminuant le nombre de bouches à nourrir, voire en rapportant du butin. Les travaux de John Rich soulignent d’autre part que la valeur du patrimoine foncier requis pour être inscrit dans la dernière classe censitaire n’était guère élevée. L’abaissement hypothétique – en une ou plusieurs étapes demeure d’ailleurs très difficile à appréhender dans nos sources. Il est également probable que les censeurs aient souvent refusé de déclasser des paysans libres appauvris qui ont ainsi conservé leur statut de mobilisables. Ajoutons que les auteurs anciens qui appartenaient à l’élite de la société avaient naturellement tendance à considérer comme des pauvres les citoyens plus modestes recrutés dans les légions mais que cela n’en faisaient pas pour autant des prolétaires.
Quant à la législation agraire des Gracques, elle n’aurait pas eu pour objectif immédiat d’augmenter le nombre des assidui , dans la mesure où les lopins de terre distribués demeuraient dans l’ ager publicus et n’étaient donc peut-être pas pris en compte par les censeurs pour évaluer le patrimoine foncier des citoyens mobilisables. Il s’agissait plutôt d’encourager la démographie italienne en permettant aux citoyens les plus pauvres d’élever plus d’enfants, afin d’éviter une trop forte disproportion entre les effectifs des populations servile, affranchie et ingénue en Italie. Dans ce cas, les effets de cette législation sur le nombre de citoyens mobilisables n’auraient été qu’indirects. C’est peut-être le développement de la main d’œuvre servile en Italie et dans les provinces voisines qui a inspiré les Gracques, contemporains de la grande révolte servile de Sicile des années 135-132. Les deux frères ont pu avoir le sentiment d’une crise, même si les historiens actuels, et surtout les archéologues qui s’intéressent aux structures agraires en Italie, en relativisent l’ampleur. On peut certes s’interroger sur leur sincérité, sans oublier que leur formation intellectuelle les incitait à transposer l’oliganthropie qui sévissait dans certaines régions de la Grèce en Italie. N’oublions pas non plus que notre principale source, Plutarque, par son parti pris de parallélisme avec les rois réformateurs de Sparte, renforce encore cette lecture.
Comment dans ce contexte comprendre la décision prise par le consul Marius, d’enrôler des prolétaires dans le supplementum qu’il emmenait combattre Jugurtha en Numidie en 107 av. J.-C. ? Il semblerait que cet homme nouveau qui venait de se hisser à la magistrature suprême ait avant tout cherché à conforter sa popularité en acceptant tous ceux, prolétaires ou non, qui se présentaient à l’enrôlement, convaincus que le consul les conduirait à la victoire et attirés par la perspective du butin qu’ils pourraient tirer de cette campagne militaire en Afrique. Cependant, l’impact militaire immédiat de cet enrôlement de prolétaires doit être relativisé dans la mesure où il est demeuré ponctuel et n’a concerné qu’un effectif limité. Ce supplementum n’a ainsi vraisemblablement pas dépassé les cinq mille hommes, soit à peine une seule légion. Il fallut attendre un certain temps avant de voir de nouveau des prolétaires enrôlés. Même au plus fort de la menace des Cimbres et des Teutons entre 105 et 101, nos sources ne mentionnent pas de recours aux prolétaires.
La Guerre Sociale représenta sans aucun doute pour l’organisation militaire romaine un défi plus important que l’admission ponctuelle de prolétaires par Marius dans le supplementum envoyé en Afrique en 107 av. J.-C. Chaque camp dut en effet mobiliser des effectifs très importants : trois cent mille Italiens se seraient ainsi peut-être retrouvés sous les enseignes. Rome dut enrôler des affranchis, affectés à la défense des côtes italiennes, et probablement aussi des prolétaires. Cette hausse brutale des effectifs entraîna alors vraisemblablement l’abandon des procédures traditionnelles du dilectus et le recours au tumultus . Mais cet abandon fut-il définitif ? François Cadiou envisage l’hypothèse d’un maintien des critères censitaires dans le recrutement des légionnaires. Certes, le dilectus ne pouvait plus correspondre aux descriptions de Polybe et de Tite Live. Mais rien n’interdit d’envisager une procédure décentralisée, à l’image de ce que nous révèle la Table d’Héraclée pour la décentralisation des opérations de recensement des citoyens romains en Italie. Cette décentralisation rendit peut-être le recrutement plus rural, d’autant plus que les paysans étaient jugés plus disciplinés et robustes que les citadins, mais aussi plus local, dans la mesure où on procédait aux levées dans une ou plusieurs régions déterminées. Mais l’armée privée que leva Pompée pour le compte de Sylla en 83 demeure une exception. L’armée impériale hérita de ces innovations tardo-républicaines. Mais rien ne permet d’affirmer qu’elles se traduisirent par une prolétarisation massive du recrutement. François Cadiou reconnaît que nous manquons de sources pour évaluer le milieu social dont étaient issus les légionnaires. Il faut donc fortement nuancer la vision de soldats prolétarisés devenus des clients de leur imperator .
Libérer le légionnaire romain d’un déterminisme socio-économique pesant, c’est ne plus seulement le considérer comme un client que l’on entraîne, mais également comme un citoyen à convaincre. C’est ainsi redonner toute sa place à la dimension politique des guerres civiles. C’est tout le sens des études consacrées aux entourages et aux états-majors des imperatores , en particulier celle de Marie-Claire Ferriès sur les partisans d’Antoine et celle de Bertrand Augier sur les officiers au temps des guerres civiles. On voit ainsi les membres d’une même famille choisir des partis différents avec l’assurance que la famille aura ainsi forcément un représentant dans le camp du vainqueur. Force est de constater en effet que, malgré les liens de plus en plus forts qui s’étaient noués entre les armées et leurs chefs, les généraux qui tentèrent de s’emparer du pouvoir par la force durent toujours se justifier devant leurs soldats. Plutôt que de constituer désormais de véritables armées privées, comme on l’a parfois écrit un peu vite, les légionnaires demeuraient en effet des citoyens attentifs aux arguments défendus par le magistrat ou promagistrat qu’ils avaient contribué à élire. En témoignent les nombreux discours, prononcés dans le cadre des contiones militaires, qui leur furent adressés par les protagonistes des guerres civiles, au moment d’affronter le parti adverse… Il ne faut pas réduire toutes ces allocutions recomposées à des morceaux de bravoure recomposés par des auteurs qui tenaient à prouver qu’ils écrivaient aussi bien que leurs prédécesseurs. Même si les paroles réellement prononcées nous échappent, ces contiones , également représentées sur les bas-reliefs et les monnaies jusqu’à l’époque impériale, représentaient un passage obligé pour établir un consensus entre la troupe et le commandement.
Un autre aspect des guerres civiles a d’ailleurs fait l’objet d’une révision : la place des idéologies politiques dans ces conflits et plus précisément l’affrontement entre populares et optimates . Il faut rappeler ici les travaux récents qui ont contribué à relativiser la notion d’idéologie pour cette période, comme ceux de Philippe Le Doze dont la thèse aborde les rapports entre poésie et culture politique à l’époque d’Auguste. Plus que la défense d’une idéologie politique, c’est la volonté de puissance qui constitue généralement l’enjeu de ces conflits : le commandement de la guerre contre Mithridate, revendiqué par Marius et Sylla en 88, l’obtention d’un deuxième consulat réclamé par César en 49, l’intimidation des partisans de Marc Antoine par Octavien en 32. Les arguments invoqués en guise de justification étaient ensuite assez souples pour permettre à la fois de rassembler ses partisans et de rallier une partie de ceux de l’adversaire, une sorte de triangulation politique avant la lettre : par exemple la défense de la Res Publica , ou celle de l’Italie… Que retenir alors de l’affrontement entre populares et optimates à partir de 88 ? Peut-être un certain rapport aux institutions : les premiers s’appuyant sur une alliance entre les tribuns de la plèbe et l’ imperator , les seconds sur une alliance entre l’i mperator et le Sénat.
Une inflexion se dessina toutefois à partir de la seconde moitié du I er siècle avant notre ère dans les relations entre la troupe et le commandement. À deux ans d’intervalle, César se trouva confronté à deux graves mutineries qui révèlent les réticences de son armée à poursuivre une guerre civile éprouvante dont elle ne pouvait guère tirer profit, faute de butin conséquent. Les séditions se multiplièrent ensuite durant toute la période triumvirale au point d’inciter parfois le commandement à infliger la décimation aux soldats mécontents. L’armée devint alors en effet une force politique consciente de ses intérêts et prête à les défendre contre les civils de chaque camp. À plusieurs reprises après l’assassinat de César, ses anciens soldats et vétérans imposèrent ainsi spontanément à ses héritiers de se réconcilier. À la différence de ce qui s’était passée devant Brindes, on n’observe plus aucune tentative de réconciliation neuf ans plus tard entre les deux armées face-à-face à Actium, ce qui témoigne d’une évolution du recrutement, issu de deux bassins géographiquement différents. Cet affrontement pose ainsi le problème du rapport entre guerre civile et guerre étrangère. On observe une évolution nette entre le conflit qui opposa Sylla aux Marianistes et les suivants. Le premier resta en effet essentiellement limité à l’Italie, même s’il connut quelques prolongements dans la péninsule Ibérique, en Sicile et en Afrique. Les autres prirent une dimension méditerranéenne. Ils impliquèrent en effet des royaumes étrangers qui étaient entrés dans la clientèle de certains imperatores à l’occasion des conquêtes. Les exemples les plus significatifs se trouvent sans doute en Afrique et en Égypte. Juba I er de Numidie, client de Pompée perdit son royaume et la vie quand les fils de ce dernier furent battus par César en 46. Son royaume fut réduit à l’état de province, mais son fils Juba II, élevé à Rome, fut plus tard envoyé par Auguste régner sur la Maurétanie voisine, qu’il contribua à intégrer à la culture gréco-romaine et à mieux faire connaître par ses travaux d’érudition. César put ainsi prétendre avoir triomphé de l’Afrique.
Mais les frontières se brouillent ensuite davantage entre guerre civile et guerre étrangère. Quand Octavien prit soin de justifier son ultime combat contre Marc Antoine en déclarant la guerre, selon les rites traditionnels des féciaux, à la seule reine d’Égypte Cléopâtre VII au nom de la défense de l’Italie, il cherchait certes à donner à une guerre civile toutes les apparences d’une guerre étrangère. Derrière l’unanimité qu’Octavien prétend avoir suscité derrière lui pour protéger la Péninsule de la menace orientale, quelques éléments permettent de supposer que les milieux les plus informés n’étaient pas complètement dupes et que l’alourdissement de la pression fiscale nécessaire au financement de l’effort de guerre suscita des résistances. Mais ceux qui pouvaient être les moins réceptifs aux arguments patriotiques des partisans d’Octavien étaient aussi ceux auxquels de nouvelles conquêtes en Orient, surtout celle de l’Égypte qui avait été déjà envisagée, offraient le plus de perspectives d’enrichissement. L’intérêt bien compris de la plupart des sénateurs restés en Italie les incitait donc à suivre Octavien plutôt que Marc Antoine, dont la victoire risquait de diviser définitivement en deux l’Empire romain et priver l’Italie des revenus qu’elle pourrait tirer de l’exploitation de l’Orient. Cette guerre civile de fait offrait en même temps des perspectives de butin supérieures à bien des guerres de conquêtes antérieures : c’est ce qui fait sa spécificité.
Le regain d’attention porté aux sources narratives a également incité les recherches sur l’histoire militaire du monde romain à se saisir de nouveaux objets. Ce que l’on appelait encore dédaigneusement « l’histoire-bataille » souffrait, en effet, depuis le milieu du XX e siècle, d’un discrédit certain, dans la mesure où elle était jugée trop strictement événementielle, militaire et politique. Cette histoire, dont la seule ambition consistait à reconstituer l’enchaînement des faits tels qu’ils s’étaient véritablement déroulés, ne paraissait pas pouvoir sortir d’un cercle étroit de spécialistes érudits, tant elle semblait éloignée des orientations suivies par les courants historiographiques dominants. Ceux-ci privilégiaient alors plutôt une approche socio-économique et le temps long au détriment du temps court et de l’événement, qui ne représentaient qu’une écume de surface par rapport aux lames de fond susceptibles d’affecter durablement les sociétés humaines.
Or, la bataille s’impose naturellement comme premier sujet d’étude, puisqu’elle se trouve au cœur de tout récit de guerre et qu’elle a fait l’objet d’une véritable réhabilitation épistémologique depuis quelques années déjà. Ce regain d’intérêt actuel ne saurait néanmoins se limiter à un simple retour de balancier vers une historiographie antérieure. En dépassant l’approche purement technique, on met désormais l’accent sur l’expérience du combat et ses représentations. Il s’agit donc d’une approche enrichie par de nouvelles grilles de lecture empruntées à d’autres courants récents de la recherche en sciences humaines, l’anthropologie notamment, courants qui, désormais, ne sont plus forcément perçus comme incompatibles avec l’histoire militaire, ainsi qu’ils l’étaient assez souvent auparavant. Cet apport d’autres disciplines se conjugue aussi avec un dialogue entre les différentes périodes de l’histoire. Au-delà, des échanges entre historiens de la Grèce et de Rome, on s’interroge sur la pertinence de certains concepts forgés par des modernistes et des contemporanéistes appliqués à des conflits antérieurs, depuis la parution en 1976 du The Face of Battle de John Keegan. C’est le sens de l’ouvrage d’Hervé Drévillon intitulé Batailles , paru en 2007, qui souligne combien la mise en récit d’une bataille pose un problème de cohérence à toutes les époques, dans la mesure où elle tend à ordonner des faits tout à la fois épars et simultanés dans une unité de temps et de lieu forcément factice. La bataille antique a été abordée dans une perspective assez similaire en 1989 par Victor D. Hanson, déjà cité, puis en 2005 par Jon E. Lendon dans A History of Battle in Classical Antiquity . Le premier s’est intéressé à la Grèce et le second à l’Antiquité grécoromaine dans son ensemble. Ces approches inspirent également les travaux portant sur l’organisation de l’armée romaine, comme l’étude de Patrice Faure consacrée aux centurions sévériens, qui accorde une large place aux formes du combat ou encore les thèses de Maxime Emion sur les protectores entre le III e et le VI e siècle de notre ère et de Maxime Petitjean sur la cavalerie romaine. Le modèle occidental de la guerre présenté par Victor D. Hanson est d’ailleurs désormais discuté par des spécialistes de la guerre à Rome, comme en témoigne le premier volume de la collection Mondes en guerre dirigé par Giusto Traina ou encore la thèse que Benoît Lefebvre vient de soutenir sur le combat à distance. Ces travaux insistent au contraire sur la diversité des formes d’affrontement, qui ne peuvent se réduire à un modèle unique.
La place de la violence dans la documentation est naturellement posée, celle-ci pouvant en effet être soit atténuée soit, au contraire, mise en scène. Si le langage des soldats semble souvent confus sous la plume des auteurs anciens, c’est essentiellement par leurs gestes et leurs attitudes qu’ils s’expriment. On les voit ainsi régulièrement pleurer. Les larmes du soldat romain représentent à cet égard un domaine de recherches qui commence à être exploré. Elles ne sont d’ailleurs pas propres aux simples soldats car les officiers et le prince pleurent aussi. Pascal Payen a discuté l’application à la Grèce antique du processus de banalisation de la violence décrit par George Mosse à propos de la Première Guerre mondiale. Une telle interrogation pourrait bien sûr s’étendre aux guerres romaines, ainsi que l’a envisagé Nathalie Barrandon dans son étude sur les massacres à l’époque républicaine. La thèse récemment soutenue de Sophie Hulot apporte une contribution majeure sur les violences de guerre dans le monde romain.
Parallèlement à ce regain d’intérêt pour la bataille, l’attention s’est déplacée du combattant au non-combattant, ce que Nadine Bernard a appelé l’envers de la bataille dans son livre À l’épreuve de la guerre . Cette réflexion invite ainsi à s’interroger sur l’application à d’autres époques d’une notion empruntée à l’histoire contemporaine : celle d’arrière. Plus récemment, Pascal Payen s’est intéressé aux victimes des conflits dans Les revers de la guerre en Grèce ancienne . C’est la question de la porosité éventuelle entre civils et militaires qui est posée : on pouvait ainsi être rangé dans la catégorie des civils en fonction de son sexe, de son âge ou de son statut social. Mais la visibilité des civils pouvait également dépendre du type d’opérations militaires évoqué. De ce point de vue, on doit s’interroger sur le statut des milices locales, à qui incombait l’essentiel du maintien de l’ordre dans les cités.
Une troisième orientation de recherche s’intéresse à la constitution d’un savoir militaire, dont les récits de guerre pourraient être éventuellement porteurs. En s’interrogeant sur leurs conditions de production et sur la place qu’y occupent les exempla , ou encore les données chiffrées (effectifs, ravitaillement ou pertes), on peut mesurer la dimension didactique de ces textes. Les premiers se présentaient comme autant de modèles à suivre, les secondes pouvaient offrir des indications pratiques, même si elles manquent de fiabilité et ont pu être altérées par la tradition manuscrite. Or, on est de plus en plus sensible au rôle de la lecture dans la formation des élites romaines susceptibles d’exercer les commandements militaires, à côté des traditions familiales, en l’absence d’écoles militaires. Une partie des traités d’art militaire romains a certes disparu, mais il en reste certains, dont les rapports avec les textes plus narratifs demanderaient à être mieux précisés. Cette direction de recherche permettrait de mieux cerner les notions très débattues d’expérience et de compétences militaires à Rome. On présente en effet parfois une armée romaine du Haut Empire commandée par des officiers amateurs qui s’en remettraient pour l’essentiel aux centurions, seuls cadres militaires véritablement professionnels. Toutefois, la compétence militaire ne se définissait vraisemblablement pas de la même manière aux différents échelons de la hiérarchie : la formation théorique, l’expérience de terrain, l’endurance physique… n’étant pas forcément les mêmes chez un soldat du rang, un centurion, un tribun militaire, un légat de légion. Ces différences ne faisaient pas pour autant des uns des militaires plus compétents que les autres, tout simplement parce que l’on n’attendait pas exactement les mêmes qualités des uns et des autres, chaque grade ayant ses exigences propres. En outre, le renouvellement qui est intervenu ces dernières années dans le domaine de l’histoire militaire romaine incite à une relecture du traité d’art militaire de Végèce, qui suscite toujours beaucoup d’interrogations. Il faudrait en effet à la fois mieux identifier les différents états de l’armée romaine auxquels Végèce se réfère et cerner avec plus de précision le contexte dans lequel il écrit, c’est-à-dire les difficultés militaires de l’Empire au tournant des IV e et V e siècles.
Au cœur de ces questionnements, la période Julio-Claudienne mérite de retenir l’attention. D’une part, elle est en effet couverte par un nombre significatif d’historiens, dont certains possèdent une expérience directe de la guerre, comme Flavius Josèphe, qui présente également l’avantage de porter un regard extérieur sur le soldat romain. Elle autorise ainsi, pour la première fois, une confrontation entre sources narratives, épigraphiques et archéologiques. D’autre part, elle correspond à une transition pour le soldat. Jean-Michel Carrié soulignait en effet déjà en 1992 l’importance de cette période, entre la création d’une armée permanente et professionnelle par Auguste, à partir de 29 av. J.-C., et la hausse du montant de la solde, décidée par Domitien probablement en 83 ap. J.-C., qui tire toute les conséquences de la décision prise par le fondateur du Principat. Les recherches actuelles insistent d’ailleurs sur la persistance de certains comportements du légionnaire républicain, comme les contiones déjà évoquées. L’impact des réformes augustéennes ne doit donc pas occulter l’importance des héritages de la période triumvirale. L’armée romaine a certes connu des changements tout au long de son histoire, mais c’est à cette époque que le soldat commence à nous parler de lui. Alors que pendant les périodes antérieures, on ne peut l’appréhender qu’à travers le regard porté sur lui par des auteurs issus de l’élite de la société, le I er siècle de notre ère voit se développer une épigraphie et une iconographie militaire. Au témoignage des stèles funéraires éventuellement ornées de bas-reliefs, s’ajoute même, plus tard, celui des lettres adressées par des soldats à leur famille, conservées sur des papyrus égyptiens. C’est à partir du principat de Tibère que l’on voit apparaître en nombre les stèles funéraires de soldats, parfois ornées de bas-reliefs. Les représentations des défunts, ainsi que le texte des épitaphes peuvent désormais mentionner les éventuelles décorations, le grade atteint, mais aussi retracer les étapes de leurs carrières, en empruntant certains traits aux monuments aristocratiques, ainsi qu’aux images impériales. On peut alors envisager de mettre en évidence certaines situations révélatrices d’une identité militaire. Les contiones de soldats mettent en jeu les relations entre la troupe et le commandement et rappellent la dimension civique des légions composées de citoyens. La présence de soldats dans les villes, et en particulier à Rome depuis l’établissement d’une garnison, confronte civils et militaires. Les soldats deviennent alors les interlocuteurs privilégiés du pouvoir et trouvent une place dans le développement d’une vie de cour, notamment dans les banquets du prince. Pour toutes ces raisons, la Société internationale d’Études néroniennes a choisi de consacrer son prochain congrès, en octobre 2020, au soldat à cette époque.
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