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Song Qingling

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Ce roman panoramique invite le lecteur à entrer dans l'univers dense et terrifiant de la révolution chinoise à travers le parcours stupéfiant de Song Qinling (1893-1981). L'amour, le chaos de la guerre, la férocité du pouvoir éclairent la vie de l'héroïne et ses choix. Comment comprendre la Chine actuelle si l'on en méconnaît ses débuts ? Épouse de Sun Yatsen, le père de la Chine moderne, Song Qinling reprit, à la mort de ce dernier, le flambeau de ses idéaux et participa à l'incroyable aventure de près d'un siècle qui enfanta la Chine actuelle.

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Publié par
Date de parution 02 juillet 2017
Nombre de lectures 14
EAN13 9782140040955
Langue Français
Poids de l'ouvrage 14 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0210€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Song Qingling Annelie A.-M. Lara
eUne lamme étoilée dans la Chine du XX siècle
Ce roman panoramique invite le lecteur à entrer dans l’univers dense et
terri ant de la révolution chinoise, à en percevoir sa logique et sa folie, tout en
suivant le parcours stupé ant de Song Qingling (1893-1981). L’amour, la politique,
le chaos de la guerre, la férocité du pouvoir éclairent à la fois l’enchaînement des
faits, la vie de l’héroïne et ses choix. Comment comprendre la Chine actuelle si
l’on en méconnaît ses débuts ?
Épouse de Sun Yatsen, le père de la Chine moderne, celui qui a fondé la
Première République de Chine en 1911, Song Qingling reprit, à la mort de ce
dernier, le ambeau de ses idéaux. Elle participa à l’incroyable aventure de près
d’un siècle qui enfanta une Chine redevenue puissance mondiale.
Le livre refermé, le lecteur reste saisi par le portrait de cette grande dame
très attachante, un être à la grâce mélancolique, plein de tendresse et de silences
qui t face à l’adversité sans jamais perdre de vue son impératif de justice, son
sens de l’humain.
Song Qingling
eUne lamme étoilée dans la Chine du XX siècle
Née à Nice de parents caribéens, Annelie A.-M. Lara a passé sa jeunesse à
Bordeaux, au Cameroun, au Togo, puis à Sceaux en région parisienne, le temps
d’un doctorat de chinois classique. Après avoir enseigné dans une université
privée à Taïwan, elle rédige sur demande des récits de vie (recitdemavie.gmx.
com). Elle habite le beau Languedoc, terre rebelle des Cathares et des Camisards.
Préface de Yolaine Escande
Illustration de couverture : Song Qingling à 20 ans, Fondation Song Qingling.
ISBN : 978-2-343-11630-3
35
Annelie A.-M. Lara
Song Qingling








Song Qingling




Annelie A.-M. Lara












Song Qingling
eUne flamme étoilée dans la Chine du XX siècle












































Préface de Yolaine Escande

































































































Du même auteur

L’Ombre bleue, roman à paraître aux éditions Chèvre Feuille Étoilée.
Les Bellezêveries, roman, L’Harmattan, 2007.
eTraité des caractères (3 siècle) traduit du chinois classique, de LIU
Shao, coll. « Connaissance de l’Orient », Gallimard, 1997.










































































































Crédits photographiques : les photographies sont tirées de l’album de photos
Jinian Song Qingling tongzhi 纪念宋庆龄同志, Pékin, 文 物出版 社, 1982 ;
elles sont reproduites avec l’aimable autorisation de la Fondation Song
Qingling 中國 宋 庆龄基金 会, excepté celles situées en p. 54 (supérieur
gauche), p. 88, p. 94 (supérieur), p. 163, p. 196, p. 246 et p. 367, avec droits
d’usage afférents.


























© L’Harmattan, 2017
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.editions-harmattan.fr

ISBN : 978-2-343-11630-3
EAN : 9782343116303
Pour mon frère de cœur, Wolfgang Knieper Avant-propos
Pendant presque quatre-vingt-dix ans, une femme traversa l’histoire
de la Chine. Témoin privilégié de ce siècle aux formidables tourmentes,
elle vécut dans sa vie personnelle, dans sa chair, le drame qu’endura
son pays pour accéder à la modernité. Elle accompagna le peuple, telle
une sentinelle, au milieu de secousses d’une ampleur sans précédent.
Lorsque ce drame commence, huit puissances étrangères occupent
des territoires dans son pays. L’asservissement politique et économique
de la Chine se double d’une déchéance sociale causée par l’opiomanie.
Durant cinquante ans, la Chine subit des invasions étrangères, des
ravages colossaux, des pertes incalculables en vies humaines, des
guerres civiles au goût amer, des tentatives de révolutions avortées. Le
pays se retrouva souvent plongé dans le chaos, proche de l’agonie.
Quand il s’en sortit, il était exsangue, mais libéré de toute servitude
extérieure. Les trois décennies suivantes le virent émerger dans la
douleur sur la scène internationale, et transformer sa société comme
jamais.
Au milieu de cette gigantesque tempête qui semblait sans fin, une
« biche au cœur de lionne » fut emportée. Durant ces années sombres,
la biche maintint le cap. Jamais elle ne se perdit.
Cette dame, le peuple de Chine l’appelle la Mère de la Nation,
Guomu. Lorsque son mari, le docteur Sun, décéda, Song Qingling,
Suzie pour les intimes, garda intacte la flamme des idéaux qu’il avait
prônés. Elle devint, en raison de son propre parcours, une figure
nationale, détentrice d’une autorité morale incontestée. En dépit de sa
grande réserve et de sa timidité maladive, elle réussit ce tour de force
au sein d’un parti misogyne dans une société confucéenne patriarcale et
conservatrice. Elle outrepassa, et de loin, tous les cadres politiques.
7 Zhou Enlai lui rendit hommage en la qualifiant de « joyau de la nation ».
Taïwan, avec bien plus d’embarras, la révère aussi.
Le Carrairou, Annelie A.-M. Lara
8 PRÉFACE
L’ouvrage Une Flamme étoilée d’Annelie Lara rapporte la vie d’une
femme semble-t-il ordinaire au destin absolument exceptionnel, Suzie
Soong, épouse de Sun Yatsen, devenue la Mère de la Patrie chinoise.
La trame romanesque de son existence, narrée dans un style enlevé et
fluide, permet au lecteur de découvrir, grâce à une maîtrise parfaite des
sources historiques, sinologiques et culturelles, un siècle mouvementé,
secoué de tragédies et d’événements incommensurables (la fin d’un
empire et les troubles qui s’ensuivent, plusieurs révolutions meurtrières
et guerres, l’occupation japonaise, la construction de la nouvelle Chine,
etc.) dans un pays aux dimensions d’un continent. C’est à une forme de
voyage initiatique que nous invite l’auteur, depuis l’enfance de
l’héroïne issue d’une famille bourgeoise opulente sous l’empire,
jusqu’à l’engagement résolu de la jeune femme en faveur de la
Révolution sous la République et la reconnaissance de la première (et
seule) Présidente honoraire de la Chine populaire deux semaines avant
sa mort en 1981 à l’âge de quatre-vingt-huit ans. Suzie Soong nous
guide, avec sa détermination sans faille, sa droiture inflexible et sa
clairvoyante lucidité, à travers toutes les tourmentes qui agitent son
pays. Ne perdant jamais le cap, elle nous apprend le courage,
l’optimisme – et il en fallait pour survivre dans un siècle pareil – et
l’abnégation sans se laisser aller à la naïveté. L’auteur donne accès à
des sources de première main, en traduisant notamment des lettres de
madame Sun, ce qui rend celle-ci presque intime au lecteur. La langue,
du début à la fin, est claire, précise, concise, sans ornement,
9 parfaitement adaptée à la stature de cette « flamme étoilée » que fut
Song Qingling.
Yolaine Escande
10 Arrière-plan historique
eEn ce début du XIX , il n’était question que de débouchés et de
marchés fructueux à s’assurer. Les appétits économiques des uns et des
autres mêlés aux enjeux internationaux entraînèrent la Chine
chancelante dans une sombre spirale, un affrontement plombé par un
climat de fortes hypocrisies. Avec, en bruits de fond, les susurrements
et les soupirs des fumeurs d’opium.
Seul le port de Canton était ouvert aux étrangers. Les Qing régnaient
sur l’Empire du Milieu depuis deux siècles et demi, sans jamais avoir
conquis le sud de la Chine. Un empire décentralisé où les sociétés
secrètes étaient puissantes. Le pays avait triplé le nombre de sa
population sous les premiers Qing. Une série d’innovations avait permis
à la productivité agricole et au commerce d’augmenter. Mais
l’explosion démographique mangea les surplus agricoles
commercialisables et les paysans accaparèrent les fruits de la croissance.
Plus de la moitié d’entre eux possédaient leur terre, beaucoup
jouissaient d’une propriété partagée au sein des familles élargies. Ni
l’élite ni l’État n’avaient pu accumuler du capital. L’industrie était au
point mort, l’État au bord de la banqueroute.
Tout commença avec un enjeu crucial, celui du déséquilibre de la
balance commerciale britannique. Ce pays importait thé, porcelaine et
soie chinoise, plus qu’il n’exportait. Rares étaient les demandes de
biens manufacturés anglais, telles que la laine, le coton. Forts de leur
conquête mercantile de l’Inde, les commerçants anglais lorgnèrent
l’immense marché que représenterait la Chine si seulement d’autres
ports que Canton leur étaient ouverts. Pour financer leurs importations
excédentaires, ils firent entrer en Chine de l’opium en contrebande.
Monopole de la British East India Company, l’opium venait d’Inde où
les Britanniques l’achetaient, brut, pour trois fois rien. Transformé,
desséché, des vaisseaux britanniques l’acheminaient, conditionné dans
11 des caisses de bois, à Macao, colonie portugaise. Les commerçants y
déchargeaient la drogue. Celle-ci repartait pour Canton dans des cargos
légaux grâce aux fonctionnaires impériaux complices du trafic. Sur
place, la drogue était revendue dix fois plus cher. L’addiction toucha
les troupes des Qing et toutes les couches de la population. Bientôt, ce
fut au tour de la Chine de s’alarmer devant la fuite de l’argent métal.
Lin Zixu avertit la reine Victoria en 1839 que l’opium écoulé par ses
marchands serait jeté dans l’huile bouillante. Les Chinois mirent en
place une stricte prohibition. Ils confisquèrent et détruisirent les stocks
clandestins des marchands anglais : un casus belli pour les puissances
occidentales, la première guerre de l’Opium. La Chine dut payer une
lourde indemnité, ouvrir cinq autres ports, dont Shanghai, et exempter
les sujets britanniques de la justice chinoise. L’occupation coloniale
avait débuté ainsi que les décennies les plus humiliantes de la Chine.
Au cours des soixante années suivantes, la Grande-Bretagne étendit
ses possessions en terre chinoise. D’autres pays, la France, la Russie,
l’Allemagne, les États-Unis, le Japon, l’imitèrent et s’emparèrent de
territoires, de concessions, de véritables enclaves étrangères. La cour
impériale se montra incapable de résister à leurs pressions.
eDurant la seconde moitié du XIX , la Chine, contrainte de légaliser
la drogue, utilisa les recettes dégagées par celle-ci pour financer un
effort de modernisation. Les guerres que les puissances occidentales
menèrent furent destinées à forcer la Chine à s’ouvrir davantage sur le
plan commercial. Une seconde guerre de l’Opium éclata en 1856-60.
Les Qing se trouvèrent dans une impasse. Soit ils consacraient énergies
et ressources à contenir l’emprise étrangère et ils s’exposaient
euxmêmes à des révoltes intérieures ; soit ils s’efforçaient de réprimer les
troubles, ce qui laissait libre cours aux exigences croissantes des
étrangers. Pour garder la main, tout le jeu des Occidentaux consista à
maintenir les Qing au bord de la désintégration.
Ce fut l’Ancien Testament amené par les missionnaires et l’usage
que les Taiping en firent qui causèrent l’un des plus grands cataclysmes
de l’Histoire. En 1850, un candidat ayant raté les examens impériaux
trouva quelque réconfort dans le christianisme. Il eut des visions, se dit
le frère cadet du Christ, et se donna l’ambition d’établir une propriété
commune des terres et de retirer le mandat du ciel aux Qing. Il prohiba
la prostitution, l’opium, la boisson, l’adultère, le jeu, le bandage des
pieds, l’esclavage, la cruauté envers les femmes. Une armée de va-nu-de paysans et d’ouvriers le suivit. Celle-ci gagna le nord avec
l’intention d’instaurer le Royaume céleste de la Grande Paix, le Taiping
12 Tianguo. Durant quatorze ans, les Taiping tinrent tête aux Qing. Ils
ravagèrent vingt provinces, mais ils commirent l’erreur de s’en prendre
à Shanghai. Ils contrôlèrent la ville deux ans, les concessions exceptées,
jusqu’à ce que les Français les en chassent et que les Américains les
attaquent. Que pouvaient des rebelles armés d’arcs et de flèches, de
lances et de gongs contre des canons, des explosifs et des fusils ? La
révolte des Taiping s’acheva lorsque, encerclé dans Nankin, le fils du
Christ se suicida.
Cette guerre intestine mit en lumière les forces violentes à l’œuvre
dans le pays tout entier. La révolte des Taiping peut être considérée
comme les prémices du séisme paysan qui, moins d’un siècle plus tard,
déferla avec Mao à sa tête. Ce furent les enfants des Taiping qui
parvinrent à faire basculer l’Histoire de la Chine. Ces deux immenses
convulsions eurent les mêmes dénominateurs : la lutte des paysans ainsi
que le conflit entre Chinois et prédateurs occidentaux. Tous les
protagonistes furent nourris au lait de gloire des Taiping. Les éléments
du chaudron étaient déjà là, avec, en arrière-fond, le délabrement du
gouvernement impérial.
Les étrangers vinrent en terre de Chine sans en être priés. Par leurs
armes, ils forcèrent le pays à acheter leur fumée empoisonnée. Ils
accaparèrent tout ce qui y était source de profits : charbon, minerais,
argent, cuivre, voies ferrées. Les traités inégaux leur permirent
d’occuper les ports les plus importants. Leurs vaisseaux de guerre aux
canons menaçants obstruèrent les grands fleuves. Ils amenèrent leurs
soldats, leurs fusils, leur police, leurs écoles, leurs tribunaux. Ils se
crurent maîtres chez eux. Il était temps que la Chine plurimillénaire prît
conscience d’elle-même et les mît à la porte.
En 1885, dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale, Georges
Clémenceau répondit à Jules Ferry : « La conquête que nous
préconisons, c’est l’abus pur et simple de la force que donne la
civilisation scientifique sur les civilisations rudimentaires pour
s’approprier l’homme, le torturer, ou extraire toute la force qui est en
lui au profit du prétendu civilisateur. Ce n’est pas un droit, c’en est la
négation. »
13 « Une pierre en l’honneur de toutes les Chinoises
Afin qu’elles se souviennent que cela fut,
Yeux grands ouverts devant ce qui sera. »
(Vers de Song Qingling, 1953, Wuhan)
« Si je devais tout recommencer, je choisirais la même voie, car les choses
rétrogrades ne disparaissent pas d’elles-mêmes, elles doivent être nettoyées par une
lutte acharnée. »
Song Qingling
(Lettre à E. Snow, Beijing, 3 novembre 1960) Song Qingling, 1913. 1
De l’océan Pacifique à la baie de Yokohama, août 1913.
Fendant les eaux sombres de l’océan, le Korea, le plus beau
paquebot de la Pacific Mail steamship Company, voguait vers
Yokohama. Dans le fracas des vagues, l’écume couleur de neige
martelait la coque noire. Les vêtements de la passagère claquaient au
vent. Du pont ouaté de brouillard, agrippée au bastingage, elle regardait
les yeux grands ouverts la nuit s’avancer sous la vaste plaine du ciel. À
tribord, dans la cabine de première classe, soigneusement rangées au
fond d’une valise, une boîte de fruits californiens et une lettre que les
admirateurs de Sun avaient confiées à la jeune fille : un cadeau de leur
part au maître de la Révolution.
Avoir vécu six ans aux États-Unis si loin de ses parents et être sur le
point de les retrouver dans quelques jours à peine, comment ne pas
brûler d’impatience ! Elle devait regagner Shanghai, sa ville natale.
Entre-temps, son père lui avait fait retarder son voyage de quelques
semaines et changer sa destination pour Yokohama. Les choses
devenaient sérieuses là-bas, mais elle ne tarderait pas à revoir Shanghai.
À son professeur, Margaret Hall, elle donnait l’adresse de la demeure
familiale, 628E. Yuhang road, Shanghai. « J’espère vous revoir à
l’Exposition universelle Panama-Pacifique de 1915. »
Elle avait quitté le campus de Macon, en Géorgie, et avait passé deux
semaines à Berkeley chez un ami de la famille, un ministre de l’Empire.
En compagnie du couple et du consul général de Chine, un vieux
17 condisciple d’oncle Wen, elle avait visité Frisco : théâtre, concerts,
dîners dans les meilleurs restaurants, soirées dansantes estudiantines.
Tout un monde de modernité, de jouissance et de liberté. Elle avait,
écrivait-elle, mené la grande vie, avant d’embarquer sur le Korea avec
des missionnaires, des hommes d’affaires et des commerçants. Ceux-ci
quittaient la civilisation pour retrouver, soupiraient-ils, la Chine si sale
et les si horribles Japonais qu’ils avaient presque oubliés, grâce à Dieu,
le temps de leur congé. Le soir, dans le salon surchargé d’ors et de
miroirs, les vahinés ondulaient des hanches au rythme du Hula. Le Hula
signifie allumer le feu intérieur. Le langage du cœur et de l’amour, de
la beauté et de l’énergie. À les regarder, Suzie avait l’impression que
les danseurs flottaient dans l’air. N’importe qui pouvait pratiquer le
Hula. Il suffisait d’aimer la danse et d’aimer la vie. Suzie aimait les
deux. Toute la communauté des passagers s’était réjouie en se prenant
les mains pour former une ronde bondissante. Même les missionnaires
les plus collets montés n’avaient pas perdu une miette du spectacle :
assis, le dos droit, leur bible fermée sur leurs genoux serrés.
Deux ans auparavant à Wuhan, les tout premiers jours d’octobre, un
groupe d’officiers de l’armée impériale fomentait une mutinerie
soutenue par les groupuscules révolutionnaires, les notables locaux et
les sociétés secrètes. Cela faisait des années que la Chine vivait au
rythme de multiples soubresauts nationalistes, d’agitations locales
antimandchoues. En une nuit, les troupes rebelles de Wuhan
l’emportèrent sur les autorités impériales. Ce onzième soulèvement,
celui du 10 octobre 1911, plus connu sous le nom du Double Dix,
renversa la vieille monarchie. Aucun dirigeant révolutionnaire n’étant
sur place, les mutins sortirent le lendemain de sous le lit de son épouse,
l’officier de la garnison, Li Yuanhong, qu’ils avaient fait prisonnier. Ils
le forcèrent à prendre la tête de leur révolte : le peu d’anglais que Li
savait permettrait à celui-ci de rassurer les étrangers des concessions.
Ce fut Li qui proclama en leurs noms la chute de la dynastie Qing. En
moins de deux mois, tel un château de cartes qui s’écroule, quinze des
dix-huit provinces firent sécession, mouvement attisé par les
marchands, les militaires et la nouvelle bourgeoisie chinoise irritée de
voir les concessions des chemins de fer générant d’immenses profits,
accordées uniquement aux étrangers.
Onze jours plus tard, Denver dans le Colorado, au pied des
montagnes Rocheuses. Un petit homme aux allures de gentleman
18 japonais un peu dandy, cheveux calamistrés, fine moustache recourbée,
complet veston, rentrait tout juste d’une de ses tournées passées à
collecter auprès des communautés de Chinois émigrés les fonds servant
aux multiples insurrections qu’il lançait en Chine méridionale.
Pourchassé par la police impériale depuis plus de seize ans, il parcourait
le monde en quête de finances, c’était cela son travail.
En ouvrant son journal du matin, Sun tomba sur la nouvelle :
« Wuhan occupé par les révolutionnaires » Sun comprit que la
GrandeBretagne et les États-Unis tenaient le sort du futur gouvernement entre
leurs mains. S’il pouvait s’assurer leur soutien, obtenir des prêts,
l’assise de la jeune République s’en trouverait raffermie et par la même
occasion, cela lui permettrait de prendre le contrôle de la situation. Loin
de se précipiter en Chine, il se hâta vers New York et Londres. Mais les
dés étaient déjà jetés. L’Occident avait misé sur un autre cheval.
Londres lui fit répondre que la Grande-Bretagne se devait de rester
neutre. Or l’Empire britannique était tout, sauf neutre : c’était lui qui
détenait le mandat du ciel. Un demi-siècle auparavant, les Anglais
avaient déjà évité aux Qing une chute annoncée lors de la révolution
des Taiping. Si les Anglais ne voulaient plus tenir à bout de bras la
dynastie mandchoue, ils se refusaient à soutenir les républicains.
En Chine, les Qing, mis devant le fait accompli, essayaient de sauver
ce qui pouvait l’être encore. Ils avaient été extirper de sa retraite
l’ancien conseiller en chef du Vieux Bouddha, Cixi, l’impératrice
défunte. Les puissances étrangères connaissaient bien l’homme. Yuan
Shikai avait réussi à les étonner en créant l’Académie militaire de
Beiyang, une école qui avait formé la première génération d’officiers
chinois aux méthodes occidentales. Se voir ainsi appeler à la rescousse
par la dynastie chancelante représentait pour ce vieux routier des
arcanes de la politique une chance inouïe de s’arroger le pouvoir. Mais
en attendant, il lui fallait composer, ruser, et cela, il savait parfaitement
le faire. Bombardé Premier ministre, il commença par lancer une série
d’attaques contre les républicains. Si le Sud était aux mains des
révolutionnaires, il n’en allait pas de même au Nord. Son objectif était
double : empêcher que leur victoire militaire réelle devienne complète
et garder l’avantage sans affermir les Qing. Attendre, en somme, que
les deux forces s’épuisent l’une l’autre.
À Paris, Sun fut reçu par Georges Clemenceau. En dépit d’une
bienveillante neutralité, Sun n’obtiendrait aucun prêt tant que la
situation politique ne serait pas stabilisée. Il embarqua à Marseille et
arriva le jour de Noël à Shanghai.
19 Les délégués provinciaux avaient afflué vers l’ancienne capitale des
Ming. Nankin avait été choisie pour devenir la capitale provisoire de la
jeune République. Ainsi était renoué le lien avec l’époque antérieure à
l’envahisseur mandchou. On débattit des candidats présidentiables, une
tâche rendue difficile par les rivalités entre le groupe de Shanghai et
celui de Wuhan. De leurs brouilles, du choc des ego, émergea peu à peu
un nom qui parvint à faire consensus. Celui de l’homme prédisposé à
devenir le premier président de la République chinoise. Le 29 décembre
1910, le Parlement républicain, composé des représentants cooptés de
seize provinces sur dix-sept, élisait à la fonction de président provisoire
Sun Yatsen.
La notoriété de Sun était telle que, même absent du territoire chinois,
il s’imposait à tous d’une manière incontestable. S’il n’avait pas pris
part en personne à la onzième et dernière révolte, le peuple lui était
redevable de la chute des Qing. Elle était son héritage à lui, le champion
de la Révolution, l’homme à l’origine de tous les mouvements
réformateurs puis révolutionnaires depuis vingt ans. Sa parfaite
connaissance de divers milieux sociaux et du monde occidental, ses
contacts avec les dirigeants, ses réseaux internationaux, ajoutaient à sa
renommée.
Jour de l’An 1912, Nankin : la proclamation de la toute première
République de Chine et le serment d’investiture de Sun se déroulèrent
devant les tombeaux des Ming. Les membres de la famille Song
présents sur le sol chinois assistèrent à ce que Suzie qualifia, depuis son
ecampus américain, du « plus grand événement du XX siècle. »
Ses compagnes de Wesleyan, habituées à sa grande réserve, la virent
exploser de joie en apprenant la nouvelle. Elle grimpa sur une chaise et
décrocha du mur de sa chambre les dragons jaunes du drapeau impérial
pour les remplacer par celui de la République aux cinq couleurs
horizontales de la nouvelle société chinoise : le rouge, le jaune, le bleu,
le blanc et le noir représentant les Han, les Mandchous, les Mongols,
les Hui et les Tibétains. Son père le lui avait envoyé peu après la
cérémonie d’investiture. À bas le Dragon ! Vive la République !
À Nankin, la République restait à construire. Partout, la division
régnait : aussi bien en Chine qu’à l’intérieur du parti de Sun. Le
nouveau président provisoire sans armée et sans finances n’avait aucun
moyen de gouverner, aucun moyen d’enclencher les transformations
voulues. Yuan Shikai tenait Pékin que les impérialistes étrangers
considéraient comme le véritable siège du pouvoir. En outre, le vieux
conseiller disposait de forces armées suffisamment importantes pour
20
fragiliser la jeune République. Il aurait fallu que celle-ci soit en mesure
de défaire les troupes du Nord afin d’inscrire la Révolution dans le réel.
La prise de pouvoir ne pouvait s’effectuer qu’à travers la conquête
armée. Or, il y avait deux centres de pouvoir républicain. L’un, à
Wuhan, issu du soulèvement d’octobre, et l’autre, le parti de Sun, basé
à Nankin et à Shanghai. Après bien des tractations, les deux factions
finirent en août 1912 par n’en former qu’une, le Guomindang, le parti
nationaliste. Cette union à l’arraché ne suffit pas. Le gouvernement était
confronté à de graves problèmes de trésorerie. Sur le bureau du
président s’amoncelaient les télégrammes demandant le versement des
soldes des troupes révolutionnaires. Dans l’urgence, Sun proposa à
Mitsui la société minière Han-Ye-Ping, l’un des fleurons de l’industrie
chinoise. Mais, le projet de prêt perçu comme une prise de contrôle
japonaise des ressources minières chinoises, entraîna une telle levée de
boucliers que Sun fut contraint d’y renoncer et de demeurer toujours
aussi démuni.
Yuan Shikai parut passer du côté des rebelles en ne posant qu’une
seule condition : être nommé président de la nouvelle République. En
embuscade, il négocia avec chaque faction républicaine, se targuant
d’être le seul capable d’éviter la guerre civile, de préserver l’unité
nationale et de réformer le pays. Il séduisit, il prétendit rejoindre en
personne le Guomindang et inciter ses propres ministres à adhérer au
parti de Sun, il corrompit certains parlementaires de Nankin. De leur
côté, les puissances étrangères se dirent prêtes à reconnaître la jeune
République et à lui accorder des prêts substantiels pourvu que le général
Yuan remplaçât Sun à la présidence.
Sun possédait ce qui fait la force des véritables gouvernants, une
vision, et de plus il ne songeait pas au pouvoir à tout prix. Cet homme
de terrain, capable de captiver les esprits, de mobiliser les ressources,
d’organiser l’action, se sentait peu enclin aux tâches qu’impliquaient
les fonctions suprêmes. La République dont il avait tant rêvé s’était
enfin concrétisée. Sa mission de mener la Chine sur la voie de la liberté
lui semblait accomplie. Il regarda la situation en face, constata son
impuissance. La chute des Qing ne pouvait, à elle seule, résoudre les
problèmes qui se posaient à la Chine. Et parmi ceux-ci, le poids des
anciennes pratiques corrompues. Le gouvernement provisoire
demeurait le lieu de multiples oppositions personnelles, factionnelles et
régionalistes. Les divisions affaiblissaient le nouveau régime et
réduisaient Sun à un rôle de figurant. Peut-être que Yuan Shikai
disposait de plus d’atouts que lui pour engager le pays dans un Meiji à
21
la chinoise. Prudent, Sun choisit de s’effacer de la scène politique. Il
avait établi sa postérité devant l’histoire, son prestige moral était
évident. Il avait fait de la Chine une République ! Sa première
république, la première d’Asie, la troisième majeure dans le monde,
après les États-Unis et la France. Et, quels que fussent les faiblesses, les
défauts et les tares que cette république engendra par la suite, ce fait
demeure incontestable.
Avec une grande sérénité, Sun céda le pouvoir au puissant militaire
du Nord, convaincu des compétences de ce dernier. La République
entrerait dans une phase de consolidation. Même si l’idéal socialiste de
Sun demeurait intact, la paix intérieure primait. Dans la foulée, le jeune
Puyi abdiqua en bonne et due forme. Au printemps suivant, Sun
s’éloigna du monde politique et, à l’automne, il prit ses nouvelles
fonctions, celles de directeur des Chemins de fer. Il se jeta avec fièvre
dans cette tâche concrète qu’était le développement industriel de son
pays et, en particulier, dans le programme de construction des voies
ferrées. Pour Sun, le rail était La réponse à la pauvreté de la Chine, le
moyen le plus efficace de réformer le pays, un acte éminemment
politique, un facteur de cohésion, un outil stratégique, militaire et
économique.
Il entreprit un grand tour de Chine pour évaluer les besoins et dresser
les plans des futures lignes de chemin de fer. Sun avait souhaité que son
vieil ami et financier, Charlie Song, fût nommé trésorier des Chemins
de fer, et que la fille aînée de ce dernier, rentrée des États-Unis, lui servît
de secrétaire pour les communications anglaises. Ensemble, ils se
rendirent partout où le rail put les conduire : le long du Yangzi, à travers
les champs céréaliers de la Mandchourie et la verte province du
Guangdong. À leur disposition, un train de seize voitures. La voiture de
l’impératrice-douairière outrepassait l’élégance Fabergé des voitures
que les Romanov se réservaient dans le Transsibérien : tapis moelleux
de velours bleu aux motifs dorés ornés de pivoines, de dragons et de
phénix, parements de fenêtres en soie jaune impériale. Le train spécial
était bondé de pique-assiettes, de quémandeurs et de jolies filles. Tous
voyageaient aux frais du gouvernement. Derrière les lourdes tentures
vertes des couchettes de nuit occupées par les fonctionnaires, on
devinait les doigts chargés de bijoux, le chuchotement des voix
féminines perlées de rire.
Comme Sun lui indiquait l’immense Tibet sur la carte, William H.
Donald, un journaliste australien devenu son porte-parole, objecta :
docteur, cette ligne qui encercle le Tibet ne pourra jamais voir le jour.
22
Vous pouvez la tracer avec un pinceau et de l’encre, mais c’est tout.
Certains cols que votre train devrait emprunter atteignent 5 000 mètres.
Sun haussa les sourcils : il y a bien des routes, non ? Ce ne sont pas des
routes, docteur, que des pistes étroites et cahoteuses, elles montent en
spirales, droit vers le ciel, si raides et si pentues qu’un solide yak peut
à peine les escalader. Sun répondit d’une voix douce : là où il y a une
piste, un train peut passer.
Sun traçait un plan grandiose. Certains le traitaient de mégalomane.
Or, les chemins de fer, les routes, les canaux, les barrages, le
reboisement, les industries et autres grands travaux que la Chine
nouvelle entreprit près d’un demi-siècle plus tard transformèrent son
rêve en réalité, y compris son projet fou de liaison ferroviaire
PékinLhassa. La bataille du rail chinois se confondit avec la lutte de tout un
ipeuple pour retrouver souveraineté et prospérité.

Accaparés par les premières élections pour désigner les membres de
l’Assemblée nationale et renouveler ceux des assemblées provinciales,
les républicains, toujours divisés, ne virent pas le danger se profiler.
Pendant ce temps, le nouveau président nommait ses hommes liges aux
postes-clefs. Il marginalisait les républicains. Il installait sa dictature.
L’hiver 1912-13, le Guomindang, le parti nationaliste, remporta à
une majorité écrasante les élections parlementaires et bascula dans
l’opposition. Le parti était mené avec talent par son chef de file, l’avocat
trentenaire Song Jiaoren. Song déployait une rare intelligence politique.
Il utilisait les rouages constitutionnels afin de permettre à sa majorité
de prendre le contrôle de l’exécutif et d’établir une démocratie
parlementaire à l’anglaise. Très bien pour les Britanniques, mais
inadaptée au cas chinois actuel, avait prévenu Sun. Ce dont le pays a
besoin, c’est d’un gouvernement fort. De toute façon, le dictateur du
Nord n’avait nullement l’intention de composer avec un parlement, quel
qu’il soit. De la Cité interdite, il envoya ses sbires éliminer un à un les
membres du Guomindang. Désigné par les urnes futur Premier ministre,
Song Jiaoren fut assassiné au mois de mars en pleine gare de Shanghai.
Le crime fit scandale. Les membres du Guomindang tempêtèrent. Ce ne
fut que le début d’une série d’assassinats. Yuan songeait à se couronner
lui-même empereur. Il poursuivit sa purge, révoqua dans les provinces
les gouverneurs du Guomindang et y installa des satrapes militaires
fidèles à sa cause. Il réserva la prospection pétrolière aux Américains.
Et, en échange de crédits, il accepta la création d’un consortium
bancaire international contrôlant les finances du pays : de fait, la Chine
23
se retrouvait sous tutelle étrangère. À l’intérieur du pays, les hommes
du dictateur étaient en place. À l’extérieur, les puissances occidentales
le soutenaient.
Les arrestations, les exécutions, la corruption, l’anarchie
proscrivaient l’avènement d’un Meiji chinois, le rêve d’une Chine
moderne et démocrate. Quand il comprit la fourberie de Yuan, comment
sa Révolution était dévoyée par celui-là même qu’il avait contribué à
placer au sommet du pouvoir, Sun fut terrassé, sa déception terrible. Le
meurtre de Song Jiaoren le révolta. La confrontation devenait
inévitable. Le maître de la Révolution sortit lentement de sa torpeur et
déclara la guerre contre Yuan Shikai, incitant les provinces du Sud à
faire sécession avec Pékin. Réapparut la vieille cassure entre la Chine
du Nord, centralisatrice, réactionnaire, tournée vers les steppes, et la
Chine du Sud ouverte sur la mer, ouverte aux changements.
La Seconde Révolution commença par un échec cuisant : l’été 1913,
Yuan réprima avec brutalité le soulèvement militaire sudiste mal
préparé, inférieur en nombre et en qualité aux troupes du Nord. La
marine japonaise se porta au secours de Sun et des autres dirigeants
menacés d’arrestation. Tout ce petit monde trouva refuge au Japon. Le
père de Suzie partit avec sa femme, sa fille aînée, et ses deux plus jeunes
fils, T. A. et T. L. Sa fille cadette et son fils, T. V., étaient à l’abri dans
des collèges aux États-Unis. Seule, sa deuxième fille, Suzie, s’apprêtait
à prendre le chemin du retour. Au Japon, la famille Song emménagea
dans un manoir situé sur un promontoire qui dominait la baie de Tokyo,
un quartier de Yokohama très couru des étrangers.
Dans la moiteur d’août, Suzie débarqua du Korea. Son euphorie
insouciante s’envola dès qu’elle découvrit la gravité de la situation :
« La guerre en Chine continue et nous n’étions plus en sécurité en Chine,
étant les associés directs du docteur Sun, le chef du Sud. »
Le nouveau dictateur avait réussi son coup de force. Il s’attribua les
pleins pouvoirs, interdit le Guomindang, dissout le Parlement ainsi que
les assemblées provinciales et, pour mieux régner, divisa le pays : il
plaça un gouverneur militaire à la tête de chaque région, chacun reçut
sa part du gâteau. Dès lors, ces potentats locaux combineront leur force
brute pour maintenir leurs nouveaux fiefs à coup d’argent et de soldats
par la corruption et le clientélisme. Lorsqu’un d’entre eux tentera de
s’arroger davantage de pouvoir, les autres se retourneront contre lui
pour l’en empêcher. Ce partage de la Chine en zones gouvernées par
24
des militaristes, des seigneurs de la guerre, paralysera la Chine les trois
décennies suivantes.

À Tokyo, Suzie fut propulsée au cœur du moyeu révolutionnaire,
aux côtés du père de la République de Chine.
Lors de la remise de diplômes, un cliché avait immortalisé
l’étudiante dans l’environnement calme et protégé du campus américain.
Un visage encore rempli des rondeurs de l’enfance, des yeux francs,
sérieux, réfléchis. Une mâchoire et des pommettes saillantes viennent
structurer l’ensemble. Ce portrait révélateur montre une Suzie bien
différente de celle des photos ultérieures. Si l’on cherchait à le qualifier
plus avant, on y verrait respirer la détermination que seul peut impulser
un caractère entier. Les autres photos donnent l’impression d’une
beauté douce et fragile. Pourtant, si l’on prend la peine de regarder
attentivement le tout premier, une force sous-jacente, tel un fil rouge,
s’impose d’emblée. Tout était déjà là, dès le début.

Vingt ans auparavant, lorsque Sun devint l’ami de Charlie Song, le
foyer de Charlie et de Guizhen comptait deux petites filles. Deux ans
après sœur aînée Ailing, Humeur agréable, leur premier enfant, était
arrivée le 27 janvier 1893, une deuxième fille, Qingling, Humeur
heureuse. Ses parents l’avaient prénommée Rosamonde, au diminutif
Suzie, en l’honneur de la fille du révérend Ricaud, le pasteur à l’origine
du baptême méthodiste de Charlie. Bientôt naquit le premier garçon,
petit frère Ziwen surnommé T.V. Puis petite sœur Meiling, Humeur
magnifique. La troisième fille fut suivie de deux autres garçons :
Ziliang, T. L., et le petit dernier, Zi’an, T. A. Pour tous les enfants Song
Sun fut l’oncle Sun, le Robin des bois de leur enfance, toujours en exil.
D’allure débonnaire, le père de Suzie était un éditeur doublé d’un
riche industriel ainsi qu’un pasteur respecté d’une église renommée
dans la concession internationale anglo-américaine, le Settlement de
Shanghai. À première vue, Charlie possédait de nombreux points
communs avec Sun.
Tous deux de même génération, hommes du Sud venant d’une
province la plus éloignée de Pékin, le Guangdong. La province
maritime des marchands, des pirates et des aventuriers, ouverte au
monde extérieur, progressiste, opposée au reste du vieil empire
confucéen replié sur sa masse continentale et rurale. Tous deux
anglophones parlant le même dialecte, le cantonais. Tous deux
autodidactes, enfants de pauvres paysans hakkas, ayant été formés loin
25
de leur pays natal dans des écoles religieuses occidentales, Charlie aux
États-Unis, Sun à Hawaï et à Hongkong. Deux marginaux exclus en
raison de leurs formations et de leurs origines modestes du réseau des
lettrés et des mandarins. Tous deux avaient quitté la Chine, à peu près
au même âge, vers douze ans, pour l’outremer.
Avant d’être envoyé par son père, Han Hongyi, un marchand sec et
nerveux, comme apprenti à Java, avant de prendre la clef des champs et
d’errer plus de dix ans aux États-Unis, Charlie avait grandi à Niuluyuan,
un hameau pauvre, proche du bourg de Wenchang sur l’île de Hainan.
Sun et sa mère étaient partis de Cuiheng, un village dans le delta de la
rivière des Perles. Ils avaient rejoint Sun Mei, le frère aîné de Sun, à
Hawaï sur l’île de Maui. Tous deux, Charlie et Sun, s’étaient convertis
au christianisme. À l’origine, ils avaient eu un souhait identique, celui
d’apprendre la médecine. Ils étaient surtout mus par une très forte
ambition que la société figée confucéenne bridait en raison de leurs
origines paysannes. Entre eux, se noua une amitié à l’image de celles
que l’on rencontre dans Au bord de l’eau, Shuihu zhuan, un classique
edu XIV siècle, le livre préféré de Mao Zedong adolescent. Le roman
relate les exploits de cent huit bandits en révolte contre le gouvernement
et décrit les hauts fonctionnaires corrompus de la cour impériale.
Charlie et Yatsen crurent chacun se reconnaître dans l’autre.
Pourtant, leur parcours si semblable au premier abord ne résiste pas à
l’analyse, et leur divergence s’impose.
Charlie avait été éduqué par des Américains provinciaux
méthodistes. Il s’était cantonné à ce milieu. Ni à Wilmington ni à
Nashville, les deux villes américaines où il avait vécu, il n’avait tissé
un quelconque lien avec ses compatriotes. Grâce à la protection de
Julian Carr, un millionnaire de Durham, en Caroline du Nord, Charlie
avait pu suivre un cursus universitaire à l’université Vanderbilt à
Nashville. Durant sa décennie passée aux États-Unis, Charlie s’était
immergé dans la vie quotidienne des Américains blancs.
Yatsen lui aussi avait été éduqué hors de Chine par des Américains,
puis des Britanniques, mais à aucun moment il n’avait essayé d’être des
leurs. Le christianisme n’avait été pour lui qu’un moyen d’apprendre ce
que savaient les Anglo-américains. Bien qu’il maîtrisât parfaitement
leur langue, leur science, leur culture et qu’il eût embrassé leur religion,
il n’avait jamais quitté la communauté chinoise ouverte aux influences
étrangères. Or, les Chinois d’outre-mer se souciaient de plus en plus de
la situation intérieure et extérieure de leur pays. Sun s’était constitué,
au fil des ans, un vaste et très influent réseau mondial à la fois clanique,
26
religieux et économique acquis à la modernité, un réseau qu’il savait
activer aux moments opportuns. Les graines de la révolte avaient germé
beaucoup plus tôt chez cet homme de contact et de communication
qu’en Charlie : une haute idée de sa mission pour son pays, de grandes
espérances, un cœur généreux avaient engagé Sun dans la carrière
politique. Le vrai moteur de Charlie Song résidait dans l’intense besoin
de s’affranchir de son milieu et de s’enrichir, par n’importe quel moyen.

Tout au début du siècle dernier, Suzie avait été une enfant aux
cheveux courts, qu’on surnommait petite queue de cochon, xiao bian,
un terme d’affection donné aux enfants calmes et doux, mais aussi
taquins. Ses yeux tendres portaient sur le monde un regard pensif,
mélancolique. Facile à blesser, elle contemplait la vie de sa tour
d’ivoire, une petite moue autour de la bouche. Dépourvue de la forte
autorité qu’imposaient ses sœurs, la fillette avait quelque chose de plus
gracieux, de plus attachant.
Elle grandit dans une maison où résonnaient les cris de nombreux
enfants, le son du piano et les voix rieuses tant que mammy ne se
montrât pas trop stricte. C’était mammy qui, dotée d’une forte
personnalité et d’une volonté bien affirmée, portait la culotte. Father
Carr, le richissime parrain américain de Charlie qui avait payé ses
études au collège puis à l’université et que Charlie considérait comme
son père adoptif, appelait sa femme Nanny. Charlie et les enfants
appelèrent Guizhen, Mammy. Et Guizhen Song fut pour leurs amis,
mammy Song. Charlie et Guizhen formaient un couple solide et
harmonieux.
La dernière fille des Ni, appartenant par ses parents à l’élite locale et
ayant reçue d’eux une éducation poussée, aurait pu espérer au premier
abord un meilleur parti qu’un prédicateur impécunieux tel que l’était
Charlie à son retour des États-Unis. La mère de Guizhen, née Xu, était
issue d’une des plus anciennes et des plus illustres familles chinoises,
descendante directe d’un Premier ministre de la dynastie Ming, Xu
eGuangqi. Ce haut dignitaire lettré, converti au catholicisme au XVII
par le jésuite Matteo Ricci, fut l’un des premiers à introduire la science
et la technologie occidentales en Chine. La mère de Guizhen avait eu
comme précepteur monsieur Ni, un épiscopalien qu’elle avait épousé,
se convertissant elle-même au protestantisme. De leurs trois filles, la
dernière s’éloignait trop du canon de beauté de l’époque pour satisfaire
un gentleman chinois. Sur un vieux cliché qui réunit l’ensemble de la
famille Ni, Guizhen trône au centre. Elle dégage une telle présence que
27
ses deux jolies sœurs semblent frappées d’anémie. Autour de la famille
Ni, il n’y avait pas beaucoup de jeunes méthodistes chinois. Et parmi
les rares que la famille aurait pu dénicher sur la place, Charlie, tout
humble qu’il fût, avait la singularité d’avoir suivi un cursus
universitaire américain. Ces deux exceptions compensèrent sans doute
son statut social plus que modeste. S’il ne connaissait pas le chinois
classique, le marqueur des nobles, les guizu, Charlie était drôle, plein
d’entrain, une vraie boule d’énergie qui savait séduire.
D’un naturel altruiste, Guizhen consacrait son temps aux œuvres de
bienfaisance. Sa pratique religieuse confinait à la dévotion. À la
Libération de 1949, bien des gens se souvenaient encore de sa grande
bonté à leurs égards. Les années passant, l’opulence que son mari
apporta à sa famille rendit mammy de plus en plus rigide, pieuse et
sévère, surtout envers les deux derniers-nés. Elle se méfiait de la
richesse. D’elle, Suzie apprit à tenir à distance l’argent et les biens
matériels qu’il procure.
Sa fortune désormais bien établie, Charlie avait voulu que sa
première maison ressemblât aux demeures qu’il avait vues dans le Sud
des États-Unis. Il la fit construire dans le district de Hongkou, un des
faubourgs ruraux de Shanghai. Il planta un néflier du Japon à l’entrée,
des cocotiers tout autour et d’autres arbres rares lui rappelant Hainan,
son île natale. Au sud de la mer de Chine, Hainan fut longtemps un lieu
de bannissement. Durant l’effritement de la dynastie Song, les aïeux de
Charlie avaient migré vers le Sud, poussés par les incursions des
peuples semi-nomades à partir de la Grande Muraille. Leurs
descendants, les Hakkas ou « Familles invitées », s’installèrent sur les
plus mauvaises terres, celles dont personne ne voulait. Les Hakkas sont
connus pour leur énergie, leur frugalité, leur courage au travail, leur
esprit d’entreprise et clanique.
Guizhen aimait tellement cette maison que bien des années plus tard,
une fois veuve, elle envisagea de délaisser son beau manoir de la
concession française, trop loin du centre à son goût, pour revenir habiter
Hongkou. La famille toucha un loyer jusqu’à ce que les Japonais
s’emparent de la ville à la fin des années 30. On y trouvait tout le confort
occidental, à l’image de cette nouvelle bourgeoisie montante dont les
Song faisaient partie.
Les pièces du rez-de-chaussée donnaient sur une large véranda que
surplombait une terrasse. Les quatre chambres de l’étage s’ouvraient
sur cette terrasse : la chambre des parents, celle des filles, celle des
garçons et celle des invités. À la suite, deux petites pièces et deux salles
28
de bains avec baignoires et eau froide. On montait l’eau chaude des
cuisines. Jusqu’à ce que l’électricité arrive, le chauffage fut assuré par
des radiateurs à gaz, un raffinement dont peu d’étrangers à Shanghai
disposaient. Au lieu des habituelles structures en bois dur, les kang,
qu’utilisaient la plupart des Chinois, des lits en acajou sculpté dotés de
matelas moelleux, les mêmes que ceux des lits américains surprenaient
les voisins. Ceux-ci venaient les admirer, les tâter d’un doigt critique et
décréter cette façon de dormir malsaine et dangereuse pour les enfants.
À l’arrière, une plus petite maison, d’une configuration semblable à
la première et séparée d’elle par une courette intérieure, tenait lieu de
cuisine et de réserve aux domestiques. Un potager donnait toute l’année
des légumes frais. Charlie aimait à ses heures perdues s’occuper
luimême d’une partie du jardin. Il avait gardé le goût de la terre. Ces façons
de faire choquaient les voisins, mais il n’en avait cure : lui qui avait
successivement été garçon à tout faire, apprenti boutiquier, marin,
imprimeur, il savait et aimait se servir de ses mains.
Très tôt, les filles furent mises en pension à la meilleure école
étrangère pour jeunes filles de Shanghai : la McTyeire Home and
School for Girls tenue par des méthodistes leur fit fonction
d’antichambre de l’Amérique. Aux vacances d’été, elles retrouvaient
leurs petits frères à la maison familiale. Mais les cours ne
s’interrompaient pas pour autant. Les leçons de broderie ennuyaient
tellement sœur aînée qu’elle prit en grippe leur pauvre enseignante et la
tourna en dérision. Quand mammy voulut punir l’insolente, Charlie
intervint et dispensa la fillette du cours : sœur aînée était sa préférée.
Une fillette trapue, un vrai garçon manqué qui ne gardait pas sa langue
dans sa poche. Un après-midi qu’elles travaillaient avec leur précepteur
sur les Classiques chinois, sœur aînée attacha la natte de ce dernier au
dossier de sa chaise puis revint s’asseoir et continua à l’asticoter. Quand
il voulut se lever pour la tancer, il tomba par terre, renversant la chaise.
Cette fois, sœur aînée ne put échapper à la correction de mammy. Petite
sœur admirait tant d’aplomb, tant d’insolence. Elle vénérait sœur aînée,
lui obéissait, faisait tout ce qu’elle lui demandait de faire, regardait
comment elle se comportait et calquait son attitude sur elle. Comme si
elle se préparait à lui servir de doublure.
La forte complicité qui s’établit entre les deux sœurs exclut Suzie.
Pas assez dégourdie, trop timide, trop sage, trop sérieuse, trop effacée,
trop fifille à mammy. La fillette adorait sa mère. Sous bien des aspects,
c’était l’enfant qui lui ressemblait le plus. On retrouvait chez la petite
fille la même bonté de cœur, la même discipline, la même volonté
29
confinant à l’obstination, le même côté ascète, une secrète soif d’absolu
et la même présence. Et puis Suzie réfléchissait trop. Au cours de
catéchisme du jeudi, elle agaçait petite sœur : « Pourquoi poser autant
de questions ? Tu ne crois pas ? » Suzie avait bien du mal à expliquer
qu’elle voulait juste comprendre les raisons de ce qu’on lui demandait
de croire. Comprendre, et non pas avaler tout cru ce qu’on lui disait.
« Le miracle de la multiplication des petits pains et des poissons, ça ne
peut pas être vrai. » Elle faisait preuve d’une indépendance d’esprit qui
s’allia très tôt au rejet de toute forme d’hypocrisie.
Elle préférait jouer avec son cadet de deux ans, petit frère T. V. Un
garçon costaud, heureux de vivre, doué pour les mathématiques. Avec
lui, elle se sentait à l’aise bien que par de nombreux aspects il
ressemblât à sœur aînée, mais en moins dur, en moins agressif. Lui et
Suzie avaient en commun un sens de l’humour que leur aînée ne
possédait pas.
À table, les enfants mangeaient des plats américains. Charlie les
préférait à la cuisine chinoise et mammy excellait à les préparer. Il lui
arrivait de cuisiner sur un petit fourneau derrière l’office attenant à la
salle à manger. Elle passa son tour de main à sa fille cadette et à Suzie.
Mammy leur apprit à confectionner gâteaux, cakes de Noël et quantité
d’autres douceurs. Tout au long de sa vie, Suzie n’hésita pas à passer
un tablier pour essayer les recettes d’un nouveau livre envoyé de
l’étranger par ses amis. Sur une des étagères de sa résidence pékinoise,
trônaient l’encyclopédie New York Times Cookery Book et bien d’autres
livres sur des cuisines de toutes origines, allant de la cuisine juive à la
néerlandaise de Pennsylvanie. Ses derniers courriers avec petite sœur,
rédigés en anglais, concernaient les recettes qu’elles s’échangeaient.
Mammy et Charlie voulaient faire de leurs filles des intellectuelles à
part entière. Leur décision de les envoyer poursuivre leurs études dans
une université américaine constitua un fait sans précédent dans les
familles chinoises de l’époque. La première à s’en aller fut sœur aînée.
Trois ans plus tard, en 1907, ses deux sœurs la rejoignaient. Suzie avait
quatorze ans, petite sœur à peine neuf. En les faisant partir si tôt, leur
père cherchait à les mettre à l’abri. En Chine, la situation politique
empirait. Charlie avait parfaitement conscience des risques qu’il
encourrait. L’étau se refermait. D’ici peu, ses activités politiques
seraient découvertes. Il devrait fuir pour éviter d’être arrêté, voire
exécuté. Il prit donc les devants. Depuis plusieurs années, l’aînée se
trouvait à Macon, en Géorgie. T.V. achevait son cursus au lycée St John
30
à Shanghai et s’apprêtait à entrer à Harvard. Seuls les deux derniers,
trop jeunes pour être envoyés à l’étranger, restèrent auprès de leur mère.
Clara Potwin accepta d’accueillir les deux fillettes dans sa modeste
école, une jolie maison blanche qu’elle louait sur Locust Drive, à
Summit, dans le New Jersey. Miss Potwin, une grande femme
énergique, une masse de cheveux noisette. Son père, un Russe du nom
de Potrovin, avait formé de riches étudiants chinois à Yale.
Clara s’occupait d’un nombre restreint de jeunes Chinois. Dans sa
petite école, elle les préparait à intégrer les collèges américains. Une de
ses élèves, Emily Donner, se rappelle l’arrivée des deux Chinoises :
« L’annonce de leur venue suscita l’attention de notre petit monde, mais
pendant longtemps on ne sut rien d’autre et nous l’oubliâmes jusqu’à ce
qu’un matin, en venant à l’école, nous les trouvions là. La plus grande,
une fillette très sérieuse et très calme, devait avoir environ quinze ans.
Elle nous parut très âgée, à nous qui en avions neuf. Son nom chinois
était Qingling, mais pour une raison quelconque nous l’avons appelée
Rosamonde […]. Nous ne l’avons pas beaucoup connue. À cause de
son âge et de son tempérament, elle resta à l’écart de nos jeux
d’enfants. » La bibliothécaire de la ville, Louise Moore, garda le
souvenir d’une sérieuse dévoreuse de livres : Suzie empruntait des
ouvrages réservés aux adultes ; ses choix outrepassaient ceux des filles
de son âge ; ils allaient de la littérature à l’histoire en passant par la
philosophie.
« Les filles étaient chez miss Potwin depuis peu quand leur sœur
aînée, qui s’appelait Ailing, vint les voir. » À dix-huit ans, sœur aînée
entamait sa dernière année d’enseignement supérieur. Trois ans qu’elle
n’avait pas vu ses petites sœurs. Décidée, élégante, la face blanc céruse
un peu écrasée, le nez court. Deux pupilles ne cillant guère, enchâssées
sous d’épais sourcils, donnaient une froideur en dépit du vernis
d’amabilité qui ne parvenait pas à réchauffer l’ensemble. Elle les fit rire
avec son anglais parfait qu’elle truffait d’argot.
Suzie fut admise au lycée de Summit. À la fin de la première année
scolaire, les deux sœurs passèrent les vacances d’été à moins de deux
cents kilomètres de Boston : à Meredith, un petit village assoupi à la
pointe septentrionale du lac Winnipesaukee, dans la pittoresque région
des lacs du New Hampshire. Leur présence fut en soi une attraction.
Elles firent du stop, grimpèrent dans la carriole de l’épicier du coin. À
la rentrée suivante, Suzie et sa cadette rejoignirent leur sœur aînée au
Wesleyan College de Macon, dans la Géorgie profonde.
31
Macon, une ville aux tons pastel, au climat comparable à celui
d’Asie, qui s’étire le long de la rivière Ocmulgee. On y pêchait le
poisson-chat et le bar. C’était un centre cotonnier important au sud-est
d’Atlanta par lequel transitaient une centaine de trains par jour. Durant
la guerre de Sécession, Macon avait servi de dépôt à l’or des confédérés.
Des milliers de victimes furent soignées entre les murs du collège.
La communauté s’enorgueillissait d’un beau patrimoine
architectural : les magnolias poussaient autour de demeures ornées de
colonnades et de vérandas bâties dans le plus pur style du Sud. Sur une
colline, le premier collège des États-Unis pour filles dominait une
pinède.
Confort, propreté et santé, précisait la brochure de l’établissement.
Le collège était connu pour être le plus élégant du pays. Les dortoirs
des étudiantes se situaient au dernier étage : salles de bains avec
baignoires, pots de chambre en porcelaine, grandes toilettes, spacieux
dressing-rooms. Issues des meilleures familles sudistes, fort riches ou
tout du moins fort respectables, les élèves portaient des robes en
dentelles et de nombreux jupons de dessous. Sur les photos de l’époque,
elles semblent s’être attachées à copier les coiffures très élaborées
d’avant-guerre, comme si la guerre n’avait pas eu lieu.
Aux vacances suivantes, Blanche Moss, une camarade de classe de
sœur aînée, invita les trois sœurs à passer l’été chez elle à Demorestville
dans l’Ontario. Sa mère était l’intendante du pensionnat pour garçons
du Piedmont College, école fondée par un méthodiste. Sœur aînée passa
les trois premières semaines avec ses sœurs puis les laissa poursuivre
leurs randonnées en forêt, leurs promenades en montagne. Elle avait
passé son diplôme et rentrait en Chine. La cadette, trop jeune pour
demeurer à Wesleyan, le collège de sa grande sœur, fit son année
scolaire chez Mme Moss tandis que Suzie regagnait Macon.
En dépit de la lenteur et des inconvénients qu’il y avait à se déplacer,
Suzie et ses sœurs profitèrent de leurs vacances pour visiter les
ÉtatsUnis. Invitées çà et là par leurs compagnes de classe, elles se rendirent
à plusieurs reprises à New York et plus généralement dans le nord pour
voir leurs frères lorsqu’ils étudièrent là-bas.
Un été, à Cape Cod, la station balnéaire à la mode du Massachusetts,
les sœurs participèrent à un camp scout de filles. À la lueur des flammes
d’un feu de joie, Suzie domina pour une fois sa timidité. Elle se lança
dans un vibrant plaidoyer en faveur du vote des femmes. Le parterre de
jeunes filles ne comprenait pas le chinois, mais Suzie mit dans sa
32
harangue tant de passion que, sans rien saisir à son discours, les filles
en restèrent toutes émues et s’en souvinrent longtemps après.
Une photo de cette année-là la montre aux côtés de petit frère T.V.,
alors étudiant à Harvard. Elle se désigne comme La suffragette, et T.V.,
Le sexe faible.
À Wesleyan, on lui confia l’éditorial du magazine du collège. Elle
se rêvait médecin : se mettre au service des autres, les guérir, c’était là
son ambition. Une camarade de classe prophétisa : « Je devrais bientôt
partir en République de Chine me faire soigner par Suzie Song, l’expert
médical entre tous. » Les années et les maladies qui la firent tant souffrir
virent croître son intérêt pour la médecine.
La timide Suzie, si peu sûre d’elle, attendait son prince charmant. Au
collège, elle entretint une correspondance avec un jeune Chinois, un
étudiant de Harvard. Dès qu’elle recevait de ses nouvelles, elle courait
dans la chambre de Mary Starr, une amie de classe. Toutes deux lisaient
la lettre et décidaient de la manière d’y répondre. Une amourette, rien
de bien sérieux. Romantique, Suzie l’était comme toutes les jeunes
filles de son âge. Les histoires d’amour de ses amies l’intéressaient au
plus haut point. En deuxième année, elle écrivait : « Comment vas-tu et
comment Charles a-t-il revu la toujours plus douce jeune fille de tout le
pays ? Plusieurs visiteurs sont venus. Le beau de Rozena, ton ami et
admirateur, M. Neff, nous a laissées. Un autre de tes beaux, Paul Sutton,
est rentré chez lui. Tu manques beaucoup à Paul […]. Plein de garçons
arrivent […]. »
L’été suivant, elle s’inscrivit aux cours de Fairmount College dans
le Tennessee : un cadre agréable, de beaux jardins, un verger, des courts
de tennis, et l’interdiction de recevoir visites et courrier des « jeunes
messieurs ». Elle fit venir petite sœur. À la fin des vacances, le nouveau
président de Wesleyan College, l’évêque Ainsworth, lui permit de
passer sa dernière année scolaire en Amérique avec petite sœur.
Celleci allait sur ses douze ans.
D’après Willie Snow Ethridge, une de ses camarades, petite sœur
était une fillette impertinente, chahuteuse et boulotte. À Wesleyan, elle
disposait d’une chambre pour elle seule à l’étage des dortoirs, non loin
des pots de chambre. L’épouse du président de Wesleyan raconta
qu’une fois, après l’avoir grondée, la fillette lui avoua avoir pris plaisir
à s’être querellée. La petite aimait et recherchait l’affrontement. Son
acculturation fut si rapide que Suzie s’en inquiétât au point d’astreindre
sa cadette à une heure de conversation quotidienne en chinois. À sa
décharge, la fillette avait à peine neuf ans à son arrivée aux États-Unis.
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Plus réceptive, plus perméable que ses sœurs, elle assimila sans effort
la culture américaine. Elle ira jusqu’à dire : « La seule chose que j’ai
d’oriental, c’est mon visage. »
Pendant que petite sœur s’identifiait à l’élite blanche à laquelle elle
n’appartenait pas, sa grande sœur se sentait solidaire des opprimés, des
discriminés, qu’ils fussent Noirs ou Asiatiques. Les natures nobles ont
mal au monde entier. Le racisme empoisonnait alors l’atmosphère.
Même protégée derrière les murs du campus, Suzie eut parfaitement
conscience des barrières de races. Sa nervosité d’étrangère sur le sol
américain, elle s’en souvint longtemps. Elle ne se liait pas facilement,
mais ses sympathies, les amitiés qu’elle nouait étaient durables. Elle
parlait un anglais excellent avec l’accent traînant du Sud. Ceux qui
l’approchèrent perçurent le côté rêveur de cette élève silencieuse et
studieuse. Tous les témoignages laissés par les étudiantes et les
professeurs de Wesleyan concordent. Invariablement, un adjectif
revient dans leurs propos : Belle. Suzie était belle. Une de ses
compagnes de classe tenta de décrire l’impression qu’elle laissait :
« Tout autour de son front et de ses yeux, des ondes d’éclat ».
Un cliché de 1921 pris à Shanghai fait penser à un tableau de
Vermeer. Suzie pose, la tête un peu penchée sur un livre ouvert que ses
mains tiennent au-dessus d’une table ovale. Un visage enfantin, doux,
à la tendresse un peu triste. Si la tâche d’un photographe est de révéler
une présence, alors l’auteur du cliché a parfaitement atteint son but : il
a comme jeté une lueur au fond de son être.
La jeune fille paraissait vivre à Macon, mais en fait elle était ailleurs.
Elle était à Shanghai, préoccupée par cette Révolution qui accaparait
tant son père et oncle Sun. Plus politisée que ses sœurs, elle suivait
fiévreusement les événements. Son père la tint longtemps éloignée de
ses engagements politiques. Par contre, oncle B.C. Wen, le beau-frère
de mammy qui avait accompagné les deux fillettes Song en Amérique,
discutait volontiers politique avec sa nièce. Ce dernier résidait aux
États-Unis où il dirigeait la commission d’éducation du gouvernement
impérial.
Depuis le départ de sa fille, Charlie la tenait informée de l’actualité.
Il lui recommandait certains livres sur l’histoire de son pays. Mais ce
fut de sa mère que Suzie retint l’essentiel, ce qui dans la religion est
universel : l’assurance que la recherche de la justice a plus d’importance
que celle du bonheur individuel. Le fait de placer le devoir au-dessus
de tout, au-dessus de soi. La certitude que l’individu était un lieu de
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résistance et qu’il n’y avait dans la vie qu’une seule voie possible,
veiller à ne pas laisser compromettre son âme.

Ce fut cette petite jeune fille-là, infiniment fraîche et naïve, qui suivit
père et sœur aînée lorsqu’ils se rendirent à la mi-septembre chez le
maître de la Révolution dans le quartier d’Akasaka à Tokyo.
Sur la porte d’entrée, un panonceau suspendu avec l’inscription
Docteur Nakayama, Montagne du milieu. Le nom japonais de Sun se
traduit en chinois, Zhongshan. Yixian, Esprit vagabond, est son prénom
mandarin. Yixian se prononce en cantonais Yatsen.
Au rez-de-chaussée, le bureau du parti. À l’étage, les appartements
privés de Sun. « L’artisan du plus grand événement mondial depuis
Waterloo », selon la jeune étudiante, était doté d’un magnétisme
confondant qui faisait se dévouer quiconque l’approchait. Cet homme
qui avait attiré tant de partisans, si longtemps et avec tant de constance,
Suzie en connaissait la force mentale, la tranquille humanité. Elle
commença par regarder travailler père, sœur aînée, leurs amis, et bien
sûr Sun : sa toute première initiation à l’activité révolutionnaire.
Après des semaines passées auprès de son époux, Lu Muzhen avait
regagné sa maison de Macao. Vivant le plus souvent séparé, le couple
ne s’était vu que lors des brefs séjours que Sun avait faits à Hawaï ou à
Macao. Assez tout de même pour concevoir un garçon et deux filles.
L’existence instable et précaire qui avait été le lot de l’éternel fugitif les
avait tenus éloignés l’un de l’autre, ne leur laissant en commun que les
enfants. La famille Song respectait cette robuste campagnarde, simple
et illettrée, si mal à l’aise en société. Sun avait tenu à ce qu’elle soit
présente à la cérémonie d’investiture présidentielle de Nankin. Au
milieu de l’apothéose de son mari, elle avait ressenti plus de gêne que
de plaisir à côtoyer un monde politique qui lui était parfaitement
hermétique.
Suzie vit son héros à terre. Défait sur le plan politique, Sun l’était
aussi sur le plan personnel : Anne, sa fille aînée et préférée, venait de
mourir à Macao d’une maladie du rein. Elle n’avait pas dix-huit ans.
Il y a moins de deux ans, le héros de Suzie avait réussi, après un long
et dur combat de vingt ans, à faire chuter l’Empire des Qing. Il y a moins
de deux ans, une foule immense le portait en triomphe et le nommait
premier président, fondateur de la République de Chine. Et, pour éviter
que le sang ne coule, que l’anarchie ne ravage son pays, son héros avait
renoncé à la présidence. Sa République trahie, il avait dû repartir à
l’assaut. Depuis, il n’essuyait que des revers.
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Il se retrouvait de nouveau exilé, sans position, sans autorité,
proscrit, éconduit par tous les gouvernements étrangers ayant tourné
casaque et préférant financer Yuan Shikai. Isolé, ignoré, lâché par les
siens, il ne pouvait que constater son échec. Vieilli, déprimé, accablé
par le fiasco de l’été 1913, il vivait une crise personnelle. Autour de lui,
faisait bloc un petit noyau de fidèles. Jusque-là, son côté imprévisible,
ses excentricités, un remarquable instinct politique l’avaient gardé
vivant, tandis que tant d’autres, plus dans la norme, s’étaient dirigés
droit vers la mort. Sun était assurément le premier politicien moderne
que la Chine comptait. Devant cet homme qui ne voulait rien moins que
changer l’immense Chine immobile se tenait Suzie, éblouie.



Le matin du mariage, il plut sur Yokohama. L’averse fit tomber les
fleurs de cerisiers et un tapis rose se répandit sur la baie de Tokyo, dans
les rues, sur les trottoirs. L’air sentait la terre humide. La pluie cessa
avant le début des festivités. La cérémonie se déroula dans une petite
église sur la colline. Après la réception, les nouveaux mariés partirent
en lune de miel à Kamakura, une ville balnéaire à la mode. En ce
printemps 1914, Charlie voyait s’en aller sa fille préférée avec une
pointe de regret et un profond contentement intérieur. Sœur aînée avait
fait un mariage prestigieux.
Quand son père invita H. H. Kong (Kong Xiangxi) à dîner au manoir,
sœur aînée eut tôt fait de jauger ce jeune trentenaire. H.H. était issu
d’une famille outrageusement riche : de grands usuriers dont les
magasins à succursales multiples, les boutiques de prêts sur gages
couvraient tout le territoire chinois jusqu’au Japon, depuis le siège
familial de Taigu au Shanxi. Le rejeton, diplômé d’Oberlin et d’un
doctorat en économie de Yale, appartenait à la crème de la nouvelle
élite éduquée à l’occidentale. De retour en Chine, H. H. avait fait un
mariage d’amour, mais la jolie orpheline qu’il avait épousée venait de
mourir en août dernier de la tuberculose. Pour se consoler, H.H. était
parti au Japon rejoindre les exilés ayant fui la dictature de Yuan Shikai.
Il récoltait des fonds destinés au Guomindang et rendait de menus
services à Sun, en prenant soin de ne pas enfiler ses deux pieds dans le
même sabot. L’automne dernier, Charlie Song était passé au YMCA.
de Tokyo où aimaient se retrouver les exilés chinois. Le nouvel
administrateur lui avait dit connaître sa fille aînée pour l’avoir
rencontrée lors d’une réception donnée sept ans auparavant à New
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York. H.H. se souvenait parfaitement d’elle. J’étudiais à Yale. Votre
fille venait de Macon.
Cinq ans que l’aînée des Song était rentrée de Géorgie. Cinq ans
qu’elle espérait voir se présenter un parti selon ses vœux. S’il se passait
autre chose que des calculs d’intérêts dans la cervelle de sœur aînée, nul
ne pouvait le deviner. Un seul dîner lui suffit pour pressentir que H. H.
répondait en tout point à ce qu’elle attendait d’un époux. Très vite, tous
deux s’accordèrent sur les taux bancaires et les devises. Le goût de
l’argent, le sens des affaires, un manque évident de scrupules sous
couvert de religion, entraient dans leur composition naturelle. Élevé
parmi des financiers, H.H. comprenait d’instinct les mécanismes de
l’argent. Il savait s’y prendre pour le faire fructifier.
De ses yeux ingénus, Suzie considéra, avec sa gentillesse habituelle,
le brave jeune homme au visage replet dont la jovialité s’apparentait à
la bonhomie de son père. Quand il leur apprit qu’il portait le même nom
que Confucius, Kong Fuzi, en tant que descendant direct du philosophe,
lignage prestigieux, Suzie, qui affublait tout le monde de petits noms,
l’appela illico le Philosophe.
Sœur aînée alla droit au but avec la précision et la rigueur d’un
boulier chinois. Il faut dire qu’elle avait quelques revanches à prendre.
Elle n’avait pas oublié sa calamiteuse arrivée sur le sol américain où
elle avait subi quelques démêlés avec le service d’immigration. Le
Macon Telegraph en avait même fait sa une. Dans l’article, le président
du collège avait cru nécessaire d’assurer aux lecteurs du journal
qu’aucune jeune fille blanche ne serait forcée de se joindre à la nouvelle
venue. L’opiniâtreté de sœur aînée avait eu raison des réticences
premières. En quelques semaines, les filles de Wesleyan College
avaient décrété que la petite Chinoise au visage aussi rond qu’une tarte
aux pommes ne les menaçait en rien. Elles la jugèrent énergique,
distante, au sourire rare, dénuée de tout humour. Les filles interprétèrent
sa réserve pour de la timidité, et bien d’autres par la suite pensèrent de
même. En cela, ils se trompèrent. Sœur aînée n’avait rien d’une timide.
Pour preuve, la réflexion qu’elle fit au président des États-Unis,
l’année qui suivit son entrée en Amérique. Chaperonnée par
Mme Guerry, l’épouse du président de Wesleyan, elle se rendit chez
son oncle B.C. Wen, arrivé à Washington D.C., missionné par
l’impératrice. Lors d’une réception donnée à la Maison-Blanche, sœur
aînée fut présentée à Theodore Roosevelt. Quand celui-ci lui demanda
ce qu’elle pensait de l’Amérique, elle répondit avec audace :
l’Amérique est un très beau pays, j’y suis très heureuse, mais pourquoi
37 dites-vous que c’est un pays de liberté ? Et elle raconta brièvement sa
mésaventure de l’été dernier à San Francisco. Interdite de débarquer,
elle avait été retenue une semaine dans sa cabine. Elle avait subi le
racisme, le mépris brutal que les fonctionnaires des services
d’immigration de la côte Pacifique réservaient aux nouveaux arrivants.
Elle avait failli être placée en détention à Angel Island. Pourquoi
empêcher une jeune Chinoise d’y entrer si votre pays est si libre ? Nous
n’avons jamais traité nos visiteurs de cette façon.
Ce n’était pas là la répartie d’une timide, n’est-ce pas ? Sœur aînée
masquait sa redoutable intelligence derrière une timidité de façade.
Rentrée à Shanghai, son père lui installa un secrétaire dans son
propre bureau de la maison familiale, et un autre à l’imprimerie de
Shandong Road. Chargée de la correspondance anglaise d’oncle Sun,
elle corrigeait ses discours, ses déclarations, traduisait les messages
codés et veillait à ce qu’il les reçût. En exil au Japon avec ses parents,
elle poursuivait cette tâche. Depuis son départ forcé, Charlie, le père
adoré, voyait ses affaires battre de l’aile. Plus que d’étancher son
avidité, pourtant bien réelle, sœur aînée avait surtout soif de
conformisme, soif de cette sécurité que procurent à certains des lingots
d’or à l’abri des coffres.
Au début de l’année 1914, Suzie reprit au bureau du parti les
fonctions laissées vacantes par sœur aînée. Cette dernière était occupée
à faire ses préparatifs de mariage. Sun s’efforçait de ressouder autour
de lui une phalange de militants sûrs et déterminés. L’été suivant, le
congrès du Gemindang, littéralement le parti coupe le cordon, le parti
révolutionnaire, s’ouvrit à Tokyo. Aux institutions parlementaires
occidentales, Sun préférait maintenant imposer à ses partisans la
loyauté personnelle, l’obéissance absolue au chef, la force d’un pouvoir
personnel. Lui qui avait vu le Guomindang se décomposer en tant
d’ambitions rivales, se livrer à toutes les compromissions, considérait
que la Chine n’était pas prête au jeu démocratique. Sun citait les
Classiques : l’empereur est trop jeune pour gouverner, le ministre est là
pour lui servir de guide ; l’empereur représente le peuple, et le ministre,
le parti. Plusieurs de ses anciens compagnons désapprouvaient le
pouvoir dictatorial que le projet de Sun mettrait en place, ils désertèrent.
En dépit de son prestige, Sun sortit de ce congrès plus isolé que jamais.
Dès lors, il se tourna vers des hommes de main plus obscurs privilégiant
les coups de force dont le chef fut Chen Qimei. Sun n’arrivait pas non
plus à obtenir les soutiens dont il avait besoin pour évincer Yuan Shikai.
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Sur tous les plans, rien n’avançait. Le déclenchement de la Grande
Guerre en Europe rendait le Japon attentiste : le conflit ne lui
permettrait-il pas de reprendre l’initiative en Extrême-Orient et de
s’emparer du Shandong, province sous influence allemande du nord de
la Chine ?
De nouveau, Sun se plaignit de maux de tête et du dos. Son sentiment
d’impuissance, son indignation devant la situation dans laquelle se
trouvait la Chine, conjugués à une solitude réelle, à un épuisement
physique et psychologique, eurent pour conséquence de réactiver
plusieurs anciens symptômes. Il devint irritable, hypersensible à la
critique, perdit le sommeil et l’appétit, redit son impression d’inutilité.
Suzie se fit sa garde-malade et se rapprocha davantage de lui. Dans une
lettre à une relation commune, le philosophe H. H. insinue un possible
dérèglement mental du maître : d’aucuns pensent que les soucis, les
risques encourus, perturbent son système nerveux. Ce type d’esprit
servi dans sa glace ressemblait fort à celui de sœur aînée. Tous ceux qui
croyaient en la Chine traversaient une très mauvaise passe.
Après des millénaires d’obscurantisme, la Révolution de 1911
promettait la naissance d’une ère nouvelle. Voir leur pays de nouveau
tiré en arrière par la dictature de Yuan Shikai était d’autant plus difficile
à accepter pour ces révolutionnaires que le but avait été presque atteint.
Wu Yuzhang, futur président de l’université du peuple, eut ces
mots terribles : « Le peuple fut si déçu, son désespoir si immense que,
pour beaucoup, ce fut insupportable. Il y eut une vague de
suicides. » Que le maître de la Révolution, lui aussi, s’effondre était
aisément compréhensible.
Et voilà qu’une jeune fille espiègle et radieuse, tout droit sortie de la
plus chic des institutions américaines, entrait dans sa vie sans crier gare,
au pire moment de son existence. Un mélange subtil et irrésistible
d’innocence et d’intensité révolutionnaire, éperdu d’admiration envers
sa personne. Ses cheveux de jais exceptés, tout en elle était clair. Les
traits délicats, le modelé de la joue, le creuset des fossettes. Un corps
dont il devinait l’ivoire magnifique, une peau douce au grain si fin, la
courbe des petits seins sous ses corsages en dentelle, le renflement de
la hanche, le velouté de la cuisse. La lueur prédatrice se ralluma dans
les yeux du séducteur chevronné. Sun ne pouvait que tomber amoureux
de ce tendre cœur qui lui était offert, mais cette fois, il fut pris dans une
relation d’une tout autre nature. Cette jeune femme raffinée, polie par
une éducation de haut niveau, n’était pas une inconnue : c’était l’enfant
qu’il avait vue toute petite, la fille de son meilleur ami.
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