Sport et genre (volume 2)

Sport et genre (volume 2)

-

Livres
304 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Le sport participe à la mise en place des signes, pratiques et symboles qui dénotent une appartenance identitaire et fondent un type de relation (pouvoir, hiérarchie...) entre les sexes ou au sein de chacun des sexes. Ces mécanismes complexes ont une histoire. Le présent ouvrage, qui explore les définitions idéales de l'athlète homme et interroge la manière dont certaines sportives ont su s'engager dans d'autres voies pour, à leur tour, présenter des modèles de réussite, constitue le second volume des actes du 11e carrefour d'histoire du sport.

Sujets

Informations

Publié par
Ajouté le 01 janvier 2006
Nombre de lectures 323
EAN13 9782296419933
Langue Français
Signaler un abus

Sport et genre
Volume2

Excellence féminine et masculinité hégémonique

Collection "Espaces et Temps du Sport" dirigée par Jean Saint-Martin et Thierry Terret

Le phénomène sportif a envahi la planète. Il participe de tous les problèmes de société, qu'ils soient politiques, éducatifs, sociaux, culturels, juridiques ou démographiques. Mais l'unité apparente du sport cache mal une diversité aussi réelle que troublante: si le sport s'est diffusé dans le temps et dans l'espace, s'il est devenu un instrument d'acculturation des peuples, il est aussi marqué par des singularités locales, régionales, nationales. Le sport n'est pas éternel ni d'une essence transhistorique ; il porte la marque des temps et des lieux de sa pratique. C'est bien ce que suggèrent les nombreuses analyses dont il est l'objet dans cette collection créée par Pierre Arnaud qui ouvre un nouveau terrain d'aventures pour les sciences sociales.

Dernières publications: Michaël Attali, Le syndicalisme des enseignants d'éducation physique, 1945-1981,2005. Julie Gaucher, L'écriture de la sportive, 2005.

Photographie de la couverture: La vie parisienne, n019, 10 mai 1924.
http://www.1ibraÜieharmattan.com diffusion. harmattan @wanadoo.fr harmattan! @wanadoo.fr

@ L'Harmattan,

2005

ISBN: 2-7475-9564-1 EAN: 9782747595643

Philippe LIOTARD et Thierry TERRET

Sport et genre
Volume2

Excellence féminine et masculinité hégémonique

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannaltan Hongrie Kônyvesbolt Kossuth L. u. 14-16
1053 Budapest Espace Fac..des L'Hannattan Sc. Sociales, BP243, Université Kinshasa PoL et Adm;

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260
Ouagadougou 12

KIN Xl - RDC

de Kinshasa

Thierry TERRET, Professeur en Sciences et Techniques des Activités Physiques et Sportives, directeur-adjoint du Centre de Recherche et d'Innovation sur le Sport (Université Lyon I) Derniers ouvrages publiés: - Histoire du sport en Europe, Paris, L'Harmattan 2004 (avec Arnd Krüger et Jim Riordan).

- Pratiques sportives et identités locales, Paris, L'Harmattan,
(avec Bernard Michon). 2005 (avec Gigliola Gori).

2004

- Sport and Education in History, Sankt Augustin, Academia Verlag,

Philippe LIOTARD, Maître de Conférences en Sciences et Techniques des Activités Physiques et Sportives, Centre de Recherche et d'Innovation sur le Sport (Université Lyon I) Dernières contributions à des ouvrages:

- La Fracture coloniale, Pascal Blanchard, Nicolas Bancel, Sandrine
Lemaire (dir.), Paris, La Découverte, 2005. - Le sport et ses valeurs, Michaël Attali (dir.), Paris, La Dispute, 2003. - Dictionnaire de la pornographie, Philippe Di Folco (dir.), Paris, PUF, 2005. - Dictionnaire du corps, Bernard Andrieu (dir.), Paris, CNRS, 2005. - « Le sexe et les genres: éducation et subversion », in EROSS, Les Cahiers de l'IRSA, 2005. - Sport et virilisme, Montpellier, Quasimodo & Fils, 1999 (avec Frédéric Baillette).

Ouvrage publié avec l'aide du Fonds social européen et de la Région Rhône-Alpes. Tous les textes du volume 2 de « Sport et genre» ont été expertisés par un comité scientifique constitué d'Yves Lequin, Philippe Liotard, Michelle Perrot, André Rauch et Thierry Terret.

Introduction

Féminités et masculinités sportives
Philippe Liotard, Thierry Terret CRIS, Université Lyon l

En 19491, Simone de Beauvoir formule ce qui est depuis devenu une évidence pour les sciences sociales, en énonçant que le fait d'être femme résulte d'une éducation, c'est-à-dire de l'intériorisation d'une culture. En négatif, elle signifie aussi que le processus de modelage social s'applique aux hommes2. En 1978, Pierre Bourdieu se demande «comment peut-on être sportif? »3. La formulation de la question a également le mérite d'interroger une évidence, amenant à se demander comment il est pensable, voire désirable de se livrer à la pratique des sports et d'y prendre goût. Mais, comment peut-on devenir "sportive" ? Comment est-il possible de prendre goût aux sports lorsque l'on est une femme? Historiquement, en effet, "ce passe-temps appelé sport" - et initialement pratiqué par la jeunesse masculine de l'élite sociale britannique du XIXème siècle - a servi de modèle de loisir corporel à l'échelle mondiale, ce qui (rappelle Norbert Elias4) était loin d'aller de soi. Pour Daniel Denis, la question se pose en ces termes: « Comment la pratique de jeux apparemment fort anodins a-t-elle pu, sur une base que rien ne laissait prévoir en 1850, générer une institution véritablement universelle? »5 Les questions que posent ces auteurs impliquent une réflexion sur les lents processus de transformation des symboliques associées à une pratique sociale. Si le sport est devenu une activité de loisir largement pratiquée, cela résulte d'une histoire.

1 de Beauvoir Simone, Le deuxième sexe, Paris, Gallimard, 1949. 2 Godelier Maurice [1982], La Production des grands hommes, Paris, Fayard, 1996 ; Mosse Georges, L'image de l'homme. L'invention de la virilité moderne, Paris, Abbeville, 1996. 3 Bourdieu Pierre [1978], Comment peut-on être sportif?, in Bourdieu Pierre, Questions de sociologie, Paris, Editions de Minuit, 1980, pp. 173-195. 4 Élias Norbert, Dunning Éric, Sport et civilisation, la violence maîtrisée, Paris, Fayard, 1994. 5 Denis Daniel, « La revanche des dominés », Quasimodo, n03-4, 1997, p. 48.

La visibilité progressive des sports et leur mise en spectacle, doublée de l'arrivée des femmes dans cet espace masculin1, ne va pas sans interroger l'ordre sexuel symbolique qui répartit et hiérarchise les qualités de l'un et l'autre sexe2. Les imaginaires sociaux saturent d'autant plus les pratiques en jugements de valeurs implicites, qu'elles remettent en cause l'ordre sexuel basé sur les féminités et les masculinités traditionnelles. Nul en effet n'est totalement libre de disposer de son corps. La culture produit ses injonctions et ses interdits, ses usages et ses mésusages. Le sport institue une économie de la différence corporelle basée sur les valeurs du corps rapportées à la performance3. Ce que montrent les articles du présent volume, c'est que l'évidence sportive est aussi celle des stéréotypes sur les différences entre les sexes et sur la manière dont les féminités et les masculinités se répondent. Les valeurs du féminin comme celles du masculin sont arrêtées par la société. Mais elles se redistribuent également et sont réévaluées en fonction de la manière dont elles interagissent4. Les féminités et les masculinités se font et se défont, sur une trame de valeurs convenues. De cette trame naissent des nuances. Les féminités sportives ne naissent, ni ne sont acceptées spontanément. Elles résultent de glissements progressifs, de lents déplacements concernant ce qui est possible et souhaitable pour une femme qui met en jeu son corps dans un monde d'hommes. Ainsi les qualités réciproques du masculin et du féminin se construisent sur des oppositions et des complémentarités symboliques. André Rauch inaugure ce volume sur ce thème. La tension entre deux amours (pour une femme et pour le sport) exprime en effet la subordination des femmes dans l'imaginaire masculin dominant.
1 Louveau Catherine, Talons aiguilles et crampons alu, les femmes dans les sports de tradition masculine, Paris. INSEP/SFSS, 1986. 2 Ibidem ainsi que Mennesson Christine, « La gestion de la pratique féminine dans des sports dits "masculins" : des formes contrastées de la domination masculine », STAPS. Revue internationale des sciences du sport et de l'éducation physique, n063, 2004, pp.89-106. Sur l'ordre sexuel symbolique: voir du collectif EROSS, Les Cahiers de l'IRSA, Montpellier, Université Paul Valéry, numéro spécial «Penser le sexe... de l'utopie à la subversion? », 2005. 3 Liotard Philippe, L'éthique sportive, une morale de la soumission?, in Michaël Attali (dir.), Le sport et ses valeurs, Paris, La Dispute, 2004, p.117-156. 4 Goffman Erving [1977], L'arrangement des sexes, Paris, La Dispute, 2002. 10

Par ailleurs, l'excellence sportive féminine résulte d'une conquête symbolique: celle des limites du corps qui doit composer à la fois avec les conventions sociales et avec les valeurs de la performance sportive. Car la figure de la championne se construit dans la référence constante à l'étalon des stades: mâle et adulte. Construire une nouvelle excellence corporelle revient à investir un territoire et à y reconfigurer les hiérarchies établies. Le "devenir championne" met en tension le masculin et le féminin et élabore une nouvelle figure de l'excellence, associée à de nouveaux modèles de féminité. Il en résulte un renouvellement des représentations portant sur les femmes qui met en question leurs faiblesses supposées, et engendre la reconnaissance de compétences insoupçonnées. Qu'il s'agisse des pionnières de l'alpinisme ou de la bicyclette à la fin du XIXème siècle ou bien de l'arrivée des femmes dans les pratiques sportives du plus haut niveau dans les années 1950, la féminité convenue est toujours discutée. Il ne s'agit pas seulement de la mise en question des représentations de la faiblesse, mais aussi du rôle des femmes vis-à-vis des hommes. Du point de vue de l'apparence, les athlètes femmes sont en outre soumises à l'injonction de marquer leur corps des parures de la féminité, au risque d'être discréditées, voire niées, en tant que femmes!. Enfin, les femmes ne bousculent pas seulement l'ordre corporel de la motricité ou de l'apparence. En devenant dirigeantes sportives, elles s'approprient des espaces de pouvoir dévolus aux hommes, et participent, comme dans d'autres domaines de la vie sociale, professionnelle ou politique, à la reconnaissance d'une nouvelle forme d'excellence malgré les résistances rencontrées2. Face à ces redéfinitions de la féminité, les masculinités sportives se lisent au contraire dans l'immobilité. L'étude des valeurs
! Baillette Frédéric, «La mâle-donne sportive », in Baillette Frédéric, Liotard Philippe, Sport et virilisme, Montpellier, Editions Quasimodo et fils, 1999. La question des tests de féminité est un bon analyseur des faillites de l'apparence dans la détermination de l'appartenance à l'un ou l'autre sexe. Voir sur ce thème: Louveau Catherine, Bohuon Anaïs, «Le test de féminité, analyseur du procès de virilisation fait aux sportives », in Terret Thierry (dir.), Sport et genre, volume 1 : La conquête d'une citadelle masculine, Paris, L'Harmattan, 2005. 2 Sur ces pouvoirs émergeants après 1945 et les résistances qu'ils rencontrent, lire de Claire Duchen, «Une femme nouvelle pour une France nouvelle? », CLIO, n01, « Résistances et Libérations. France, 1940-1945 », 1995, pp. 151-164.
11

associées aux sportifs atteste qu'ils participent à la perpétuation d'une "masculinité hégémonique"l largement relayée par la presse. Face à elle, les femmes jouent bien souvent le rôle d'un faire-valoir... conforme à l'imaginaire d'un "idéal féminin". La presse assure ainsi une sorte de cristallisation des modèles autour d'une relation de domination "naturalisée". Ces textes constituent une partie de la centaine de communications présentées au llème carrefour d'histoire du sport qui s'est déroulé à Lyon sur le thème "Sport et genre, XIXème-XXème siècle" du 28-30 octobre 2004. Organisé par le CRIS (Centre de Recherche et d'Innovation sur le Sport) de l'Université Claude Bernard dix ans après les journées internationales sur l'histoire du sport féminin dont le Centre avait été à l'initiative en 1994, ce congrès souhaitait à la fois prendre acte de la transformation et de l'extension des regards sur la question du sport et du genre, faire le point sur les travaux en cours et impulser de nouvelles orientations historiographiques. Les textes finalement sélectionnés après expertise sont regroupés dans un ensemble de quatre volumes consacrés aux relations historiques entre le sport et le genre. Le premier ("La conquête d'une citadelle masculine") présente la manière différenciée dont les femmes ont progressivement conquis l'institution sportive et ont su s'arranger des résistances masculines. Le second et présent volume ("Excellence féminine et masculinité hégémonique") explore les définitions idéales de l'athlète homme et interroge la manière dont certaines sportives ont su s'engager dans d'autres voies pour, à leur tour, présenter des modèles de réussite. Le troisième ("Apprentissage du genre et institutions éducatives") entreprend de questionner la construction des identités sexuelles et l'apprentissage des rapports sociaux de sexe au sein des organisations qui utilisent les pratiques sportives à d'autres fins que la compétition: institution scolaire et fédérations affinitaires. Le dernier ("Objets, arts et médias") s'intéresse enfin aux multiples relais, véhicules et détails qui, dans le monde du sport ou s'en inspirant, contribuent à renforcer ou perpétuer les normes du genre.

1 Connell Robert, Masculinities, Berkeley CA, University of California Press, 1995. 12

Amours du sport au masculin
André Rauch Université Marc Bloch de Strasbourg

Sociologues et historiens ont récemment travaillé la question des goûts sportifs. Ils ont cherché à mettre en évidence ce qui détermine individus ou groupes sociaux à choisir un sport, c'est-à-dire à aimer tel sport plutôt qu'un autre. Ils ont aussi analysé quelles passions suscitaient la pratique ou le spectacle sportifsl. Ils ont ainsi souligné ce que la ou les passions pour le ou les sports recelaient de culturel. Car ceux-ci résultent d'une culture, mais ils créent aussi de la culture. Or, précisément, à travers la question du goût sportif, de la passion sport, en un mot de l'amour pour le sport, ils ne se sont pas vraiment interrogés sur la nature de cet amour, pas plus qu'ils ne se sont demandé dans quelles conditions chacun d'entre nous "tombe amoureux", c'est-à-dire ce que l'amour du sport pousse à privilégier dans le choix d'un objet d'amour. Et de ce fait, ce qui devait être "sacrifié" parmi d'autres objets possibles est resté dans l'ombre. Or, le temps d'un adolescent n'est pas infini et la valeur de ses loisirs - ou plus exactement du temps qu'il a le loisir de choisir - est elle-même évaluée: un choix s'impose et nul ne peut tout aimer à la fois. Au-delà de cette première question en surgit une seconde. Elle porte sur l'usage du temps pendant lequel on aime: sa longueur, sa densité, son rythme, ses valeurs etc. sont à sonder. Car la temporalité n'a pas l'homogénéité formelle des heures et des minutes de l'horloge ou de la montre-bracelet. Le temps de la passion ne passe pas à la même allure que celui de l'ennui, la durée de l'effort n'est pas non plus perçue par les uns et les autres comme celle du plaisir ou de la jouissance. Le temps du sport est-il de nature différente des autres usages de la temporalité? Une dernière question retiendra l'attention. Elle sous-tend les processus de l'identification: qu'aime-t-on dans le spectacle sportif,
1 Vigarello Georges, Passion sport. Histoire d'une culture, Paris, Textuel, 2000.

ou plus précisément "qui" aime-t-on parmi les acteurs qui occupent l'écran des télévisions? Sous sa forme de spectacle, le sport favorise l'identification du spectateur et de ce qui est devenu le héros sportif. Comment se déclenche ce désir du spectateur en direction du sportif qu'il aime, et auquel il reconnaît le droit de prendre sa place et de le représenter en tant que membre d'une même communauté? Car lequel ou laquelle d'entre nous nie être Français quand l'équipe nationale gagne une compétition? cette question du genre de spectacle en recèle en effet une seconde, celle du genre de l'acteur : est-il de préférence masculin ou féminin? homme ou femme? Et pourquoi plutôt homme que femme, en général? 1- Deux amours La question pose d'emblée celle des sources. Or parmi cellesci historiens et sociologues du sport se sont rarement penchés sur la littérature, pourtant abondante, du courrier du cœur. Pourtant ces échanges de lettres entre les lecteurs (le plus souvent des lectrices) et un (le plus souvent une) journaliste n'est pas méprisable. Cette correspondance contient en effet l'expression des souffrances affectives ou amoureuses d'une partie significative de la population, sans que pour autant elle soit considérée comme représentative. À ce titre, elle peut servir de source utile à la présente réflexion. De ce courrier du cœur, expression des troubles de l'intimité, on retiendra en effet une étrange doléance dans ces lignes d'une lettre que reproduit Marcelle Ségal le 7 juin 1971, journaliste à l'hebdomadaire Elle. Elle affleure là où l'amour du sport entre en compétition avec celui d'une femme, comme s'il existait deux façons masculines de prendre son plaisir: «Il a, comme moi, 22 ans, explique une lectrice dans Elle. Il adore s'amuser, de préférence sans moi, avec mes meilleures amies. Malgré ma bonne volonté, je me surprends à être jalouse. Pourtant, il ne laisse à nulle autre le soin d'entretenir son linge et de le soigner lorsqu'il se blesse au rugby. Il apprécie mes efforts culinaires et ne refuse jamais mes nombreuses invitations, mais il semble parfois s'ennuyer avec moi et chercher un dérivatif dans le sport. Je me défends de protester devant sa conduite parfois extravagante, car je tiens à lui. Dois-je continuer à fermer les

14

yeux ou puis-je conserver un espoir de le garder? »1. Son désarroi

fait osciller cette jeune lectrice entre dépit et espérance; il traduit autant son actuelle déconvenue que son désir de cataloguer l'homme. Au-delà de ce qui l'oppose à ses propres amies et cause sa jalousie, perce un conflit plus profond. Certaines préférences du garçon convoité l'inquiètent. Se sentant réduite à des rôles mineurs couturière, cuisinière, infirmière, hôtesse - elle souffre d'occuper le poste d'intendance, chargée de réparer la fringale d'un homme, ses vêtements souillés ou son corps estropié. Bonne seulement pour les rafistolages, elle ne se sent en rien désirée. On imagine que son ressentiment va s'accroître à l'idée de souscrire au dévouement des épouses d'autrefois. Reproduire les servitudes féminines du passé n'a rien d'attirant. Mais l'essentiel vient ensuite. L'enthousiasme du garçon pour le sport préoccupe à juste titre la jeune fille: l'amour n'est pas un loisir qui s'échange contre une partie de rugby. Ce garçon-là s'enflamme pour un passe-temps et valorise la culture du corps masculin. Dans ces mises en scène de soi qui privilégient les relations entre garçons sur un terrain, elle devine qu'elle n'aura pas sa place. Cette passion du rugby augure une suite de défis entre hommes qu'enflamment défis et prises de risques. Femme, elle sera juste bonne à restaurer les appétits du brave et le temps du couple comptera toujours moins que celui du match. Moins glorieux que des compétitions homosexuées, ces instants à deux exalteront peu le narcissisme de son champion, a fortiori ses sentiments amoureux. Le doute la tenaille qu'il ne dédaigne bientôt les minutes passées, voire perdues en sa compagnie: à un sportif motivé, l'expression des sentiments, ce bavardage frivole, semblera toujours insignifiant. Sousentendu: à écouter le "spleen" d'une femme, il se sentira coincé. Contre une représentation du temps qui s'écoule dans la complicité, selon un tempo nonchalant ("soft"), ce garçon privilégiera un moment actif qui excite son agressivité et qu'il peut "instrumentaliser" pour s'affirmer parmi d'autres hommes. Le temps du sport rationnellement employé, passionnément rentabilisé, s'opposera toujours aux trêves en compagnie d'une femme, instants dilapidés à se montrer prévenant et tendre. En un mot, un temps perdu, car aucunement tendu par la
1 Ségal Marcelle,« Courrier du cœur », Elle, 7 juin 1971, p. 53. 15

compétition, nullement productif de performances enregistrables sur des échelles normalisées de records: le projet de se réaliser par la compétition laisse peu de marges au pathos des confidences. La voilà confrontée à une personnalité façonnée par des modèles et des normes qui privilégient visiblement les valeurs du genre masculin. Le cas n'est heureusement pas généralisable. Anne-Marie Sohn mentionne des choix diamétralement opposés dans ce petit village de la Haute-Loire où « les garçons aimaient jouer au ballon mais pendant ce temps, ils ne pouvaient courir les filles et finalement la plupart ont laissé tomber le football! »1. De même, l' auteure

rappelle-t-elle que le sport reste un loisir marginal - en dépit des
déclarations du ministre de la Jeunesse et des Sports de janvier 1966 à avril 1967, François Missoffe, qui proclamait que les activités physiques sont «essentielles pour la formation du caractère, l'équilibre physique et moral, pour la santé ». En 1961, effectivement, 14% des 16-24 ans faisaient partie d'un club sportif et seulement 9% pratiquaient régulièrement; en 1966, moins de 20% des 15-20 ans sont titulaires d'une licence. En résumé, les adolescents ne valorisent pas la passion du sport au point de renoncer massivement à l'aventure érotique. Cela dit, c'est négliger que dans la société industrielle les sportifs sont représentatifs d'un modèle mais ne composent pas une masse majoritaire. Immergés dans une économie de concurrence, ils se veulent les avant-gardes d'un usage radicalement nouveau de leur temps. Obsédés par la maîtrise de sa rentabilisation, ils survalorisent la manière d'en tirer bénéfice pour se dépasser. Leurs prouesses peuvent alors servir utilement de repoussoir pour refouler le divertissement et la distraction, dévaloriser le désœuvrement ou pour différer les aventures sentimentales. La persévérance et la volonté de s'améliorer deviennent des modèles de conduite. Marqué par la nécessité de programmer des apprentissages, l'entraînement physique est subordonné à l'éthique du dépassement de soi - qui peut aussi servir d'alibi. En foi de quoi, la performance sert d'étalon pour mesurer des aptitudes personnelles et rendre compte des progrès réalisés. Le nombre des entraînements, le rythme des initiations sont
1 Sohn Anne-Marie, Âge tendre et tête de bois. Histoire des jeunes des années 60, Paris, Hachette, 2001, p. 116. 16

la condition de cette culture du corps que développe une doctrine éducative des années soixante. Quant aux compétitions, elles obéissent à des protocoles réglementés qui suscitent des motivations si puissantes qu'elles laminent littéralement les menues émotions de la vie sentimentale. L'usage de la mesure - pouvant aller jusqu'à

compter le dixième et bientôt le centième de la seconde - fait du
chronomètre la référence cardinale de l'affirmation de soi. Il rend insupportable la gabegie de ces soirées qui engluent un garçon dans des introspections sans fin qu'il finira par trouver oiseuses et agaçantes, une fois satisfait son désir sexuel. Une utopie généralisée orchestre la propagande gouvernementale et anime la morale éducative. Chaque nouveau record est censé illustrer une avancée de l'humanité dans la culture et annoncer les conquêtes futures. D'abord locale, puis régionale, enfin nationale, une élite émerge «naturellement », comme si le temps du sport permettait cette articulation entre le progrès de la société tout entière et la culture de chaque citoyen, comme si le sport offrait l'image parfaite de la démocratie: égalité et méritocratie se complèteraientl. Voilà de quoi donner à cette correspondante du courrier du cœur le sentiment tragique d'être décalée dans son époque. Confrontée à un héros des temps modernes, elle voit ses sentiments relégués dans l'archaïsme. Mais l'essentiel suit: selon l'expression du sociologue Eric Dunning - que cette lectrice ignore bien évidemment - le sport est devenu un "fief de la virilité", l'enclave où les garçons se retrouvent, où ils puisent leur courage et d'où les femmes, principale menace pour leur valorisation personnelle, sont bannies2. En un mot: lorsque chacune de ses victoires est subordonnée à des épreuves dantesques, emblèmes de modernité, voilà que notre homme sort provisoirement quitte du procès de défendre ses privilèges, de se montrer hostile à toute modification du statu quo sexuel et sociaP. À noter que les chiffres contredisent partiellement l'idée que les femmes sont exclues de cet univers. Durant les deux décennies des
1 Duret Pascal, Trabal Patrick, Le sport et ses affaires. Une sociologie de la justice de l'épreuve sportive, Paris, Métailié, 2001, pp. 29-45. 2 Elias Norbert, Dunning Eric, Sport et civilisation. La violence maîtrisée, Paris, Fayard,1986,p.378. 3 Fa1connet Georges, Lefaucheur Nadine, La fabrication des mâles, Paris, Seuil, 1975, p. 98. 17

années soixante, la progression des effectifs féminins dans la quasitotalité des disciplines sportives est fulgurante. Selon l'enquête réalisée par Lucien Herr auprès du mouvement sportif en France, pour les seules fédérations olympiques, le total des pratiquantes de 1963 à 1977 grimpe de 220 630 à 693 142 licenciées, soit une progression de 215% en moins de 15 ans. Certains sports comptent des masses de licenciées: c'est le cas des fédérations de ski, tennis, gymnastique volontaire, basket-baIl, des sports équestres et de la gymnastique sportive. Plus surprenant encore, en judo, sport de combat, donc apparemment guerrier, la montée des effectifs féminins s'élève de 5,5 % à 17,25% des licenciés. Mais la progression est particulièrement remarquable dans les sports de glace (18,5% en 1963, 48% en 1977), le basket-baIl où leurs effectifs bondissent de 21 % à 40%, le volleyball (13,5% à 35,5%), l'athlétisme (14% à 31,5%). Certes, quelques disciplines semblent "rebuter" les femmes et demeurer impénétrables. C'est le cas du jeu à XIII, mais aussi du rugby à XV ou du trampoline. Cependant de petits bataillons font irruption dans les fédérations de football (premier championnat national en 1974), boxe, cyclisme, motocyclisme, réputés bastions masculins. Dans certains cas, le nombre des licenciées permet d'accroître significati vement l'effectif global d'une fédération. Conclusion de l'auteur: il devient « raisonnable de penser que la pratique sportive régulière d'un grand nombre de jeunes filles et de femmes peut constituer un facteur capital dans le changement profond des mentalités vis-à-vis du sport ». La "féminisation" correspondrait ainsi à la tendance actuelle de «promouvoir la femme dans toutes les activités de la vie sociale» 1. Dans cette progression, les filles auraient envahi des territoires masculins sur le principe de l'égalité des sexes et de la démocratisation des loisirs2. 2- Les boucliers modernes du masculin Une question se pose: comment ces sportives sont-elles montées sur scène? Organisations, clubs, associations ont certes "féminisé" leur composition en conjuguant actions collectives et
1 Herr Lucien, «Quelques indications chiffrées sur les fédérations sportives françaises », in PocieHo Christian (dir.), Sports et société, Paris, Vigot, 1981, p. 112. 2 Pour une critique de ces clichés et autres stéréotypes, voir le numéro hors-série de la revue Lunes, n01, février 2000. 18

objectifs individuels. Cependant, le corps à corps des sportifs est resté une confrontation entre pairs: alors que l'école, la famille et la plupart des formations de loisirs pour la jeunesse introduisaient la mixité dans leurs rangs, la pratique sportive est demeurée homosexuée. Les sportives se sont rencontrées entre elles, puisque l'organisation matérielle a clairement séparé les deux sexes. Les garçons, quant à eux, n'ont jamais imaginé qu'un "vrai" match de football, un enjeu sportif véritable, pouvait incorporer des filles dans une équipe. Les tableaux des compétitions ou des records en athlétisme, en natation ou ailleurs, ont toujours différencié les performances des hommes de celles des femmes. Si le décompte des effectifs dans les clubs ou les fédérations a pu créer l'illusion de la mixité, l'expérience des terrains, l'occupation des espaces, l'homologation des résultats n'ont jamais trompé la vigilance des hommes sur ce point. Tout démocratiques qu'ils soient, leurs affrontements ont fortifié leur solidarité et consolidé une troupe exclusivement masculine. Leur appréciation intuitive de l'identité mise en œuvre sur ces lieux en est sortie renforcée. En effet, le sport masculin est une affaire d'espace public, espace qui est le leur; grâce au sport, ils vont continuer à le maîtriser en pleine lumière. Si on a pu croire que les sportives y avaient gagné leur place, c'est qu'il y a eu confusion sur les pratiques et que le prosélytisme a aveuglé doctrinaires et militantes. Ces champions ne s'affrontent pas pour s'amuser; ils concourent sérieusement aux identifications collectives. Eux-mêmes ou leurs équipes représentent des communautés, par exemple une ville (Le Stade de Reims), une province (Anquetil pour la Normandie, Hassenforder pour l'Alsace) ou la nation (le coureur de demi-fond Michel Jazy). Le public attend d'eux qu'ils livrent le spectacle d'une compétition excitante qui valide un sentiment communautaire dans lequel se fondent ceux qui les applaudissent. En ce sens là, les hommes reprennent pied dans l'espace public de la société française. Les femmes peuvent battre des records, éventuellement les élever à des niveaux que n'atteignent pas la plupart des sportifs, rien n'y fait: elles ne représentent qu'elles-mêmes (voire, comme ce fut le cas de Suzanne Lenglen, une forme d'émancipation féminine), rarement une province ni a fortiori la nation. Qu'une championne soit française permet d'identifier l'auteure d'une performance, mais non 19

d'assimiler la nation à son exploit. Car c'est sur des hommes d'abord que se construit cette identification, inscrite dans une longue tradition. En Alsace entre-deux-guerres, le marcheur Ernest Romens (triple vainqueur du Paris-Strasbourg) ; en Bretagne après la Libération, les cyclistes Jean Robie (vainqueur du Tour de France 1947) ou Louison Bobet (vainqueur du Tour de France en 1953,1954 et 1955)1 ; fin des années cinquante le Normand Anquetil (vainqueur du Tour en 1957 et de 1961 à 1964), sans parler du boxeur français Marcel Cerdan (champion d'Europe en 1939, 1945 et 47 et champion du monde en 1948) ont illustré une ancienne saga des vertus masculines. Sur la scène sportive, ils possèdent un don qui dépasse leurs qualités physiques proprement dites et honorent une valeur essentielle de la virilité: le courage et la ténacité, également appelés cran ou opiniâtreté, cette vertu qui permet de ne pas lâcher prise2. Évoquée de manière redondante par la presse, cette image héroïque dessine un type humain. Le sportif existe dans le combat d'un "homme" contre les forces hostiles. Le calvaire de l'épreuve, l'enfer de la température, le chemin de croix du parcours, les maléfices de l'adversaire sont repérés par la chronique pour illustrer les vrais antagonismes qu'affronte le sportif, héros d'une société au travail. Sa lutte contre ces forces symboliques en dit aussi long sur sa valeur d'homme que sa performance à proprement parler. Mieux encore: même dépassé ou vaincu, il poursuit obstinément l'épreuve de la souffrance, sait abuser de ses forces, et parvient à retourner ces excès à son avantage en faisant souffrir tout le peloton des cyclistes, la troupe des marcheurs ou la défense de l'adversaire (les photos du combat Marcel Cerdan-Tony Zale en septembre 1948 l'illustrent brillamment3). Lorsqu'un de ces héros n'arrive que second, le mérite lui revient néanmoins d'avoir imposé le style de l'épreuve: avec lui, une province inflige sa souffrance à toute la course, voire à la France entière4. Sa vertu tient en quelques mots1 Fralon José-Alain, « Bobet-Robic », Le Monde, 1erjuillet 2003, p. 13. 2 Duret Pascal, Les jeunes et l'identité masculine, Paris, P.U.F., 1999, p. 36. 3 Vigarello Georges, Passion sport, op. cit., pp. 168-169. 4 Dubois Claude, Raphaël Geminiani. Mes 50 Tours de France, Monaco, Éditions du Rocher, 2003, pp. 100-109; Rauch André, Richez Jean-Claude, «L'enfant du pays. Champions en Alsace (1920-1980) », Vingtième Siècle. Revue d'Histoire, janvier-mars 1999, pp. 70-85. 20

clefs: la résistance (tenir jusqu'au bout), la foi (au milieu de "son" public), le courage (encouragé par "ses" supporters), l'identification (acclamé par la foule bretonne, normande, française), la force menaçante (il reste toujours redoutable). N'importe quel sportif qui gagne devient un champion, mais seule la souffrance fait le héros. En proie à la fatigue, une sportive au visage grimaçant s'enlaidit et exhibe un corps meurtri, contre-valeur de la féminité; stigmatisée par la presse, sa détresse repousse toute identification collectivel. Pendant ce temps, un homme devient un géant, de la route, du ring ou de la piste. Ces systèmes de valeur demeurent, quel que soit le destin des femmes dans le sport. Plus récemment les comportements violents des troupes de supporters les ont reproduites et renforcées2. Leurs rituels basculent éventuellement dans le hooliganisme, comme en témoigne le drame du Heyse! en Belgique, le 29 mai 1985, lors de la Coupe d'Europe qui oppose l'équipe italienne de la Juventus à Liverpool. Une quarantaine de personnes sont écrasées au cours des violences entre hooligans anglais et supporters italiens. En direct sur les télévisions européennes, la catastrophe heurte les opinions publiques3. Mais cette émotion collective a un sens: elle réveille des valeurs passées. Si ces comportements s'écartent des normes et que les autorités civiles les incriminent, de fait, ils s'inspirent des manifestations du passé masculin. Composés exclusivement d'hommes, leurs groupes exaltent la force brute et l'aptitude à se battre, bref ils se "saoulent la gueule" et se "castagnent". Ils opposent à l'autorité policière d'aujourd'hui leurs regroupements fondés sur des sociabilités masculines d'autrefois: cet anachronisme les rend redoutables, les excite: ils se sentent virils4. 3- Du champion au héros Les champions les plus vénérés portent en revanche les vertus cardinales du masculin et se détournent des marges. Si leur
1 Davisse Annick, Louveau Catherine, Sports, école, société: la part des femmes, Paris, Actio, 1991, pp. 135-158. 2 Bromberger Christian, Le match de football. Ethnologie d'une passion partisane à Marseille, Naples et Turin, Paris, Maison des Sciences de l'Homme, 1995, pp. 263295. 3 Libération, 30 mai 1985, pp. 2-5. 4 Vigarello Georges, Du jeu ancien au show sportif, Paris, Le Seuil, 2002, p. 168. 21

personnage endosse rarement des responsabilités sociales, familiales ou professionnelles, il rejoue plutôt "l'enfant du pays". Au quotidien, leur corps a occupé un espace de territoire: un quartier avec son bistrot, lieu de retrouvailles entre hommes, une terrasse de café où ils boivent souvent, fument aussi, jouent aux cartes et apostrophent les filles au passage. Sur le terrain des compétitions, l'attente de leurs concitoyens rend leurs apparitions spectaculaires. Guettant le "p'tit", la foule exulte lorsqu'il apparaît sur les lieux que sa présence va consacrer. Tous veulent le saisir et l'embrasser, alors que des centaines d'autres l'acclament. Rhétorique de la puérilisation : "l'enfant du pays" ne vient pas de son propre chef, il ne surgit pas sur sa propre décision, c'est un personnage attendu; sa joie, ses émotions sont aussi celles de l'enfance, et plus spécifiquement du garçon, c'est-à-dire un héros du jeu. C'est aussi pourquoi le terrain de football demeure un des rares lieux où les hommes peuvent s'embrasser, se serrer, se jeter dans les bras l'un de l'autre, déborder publiquement de plaisir, sans éveiller de doute sur leur orientation sexuelle. Seuls enfin les hommes ont ainsi pu rendre héroïques des communautés humaines entières et illustrer les valeurs qui les soudent. Seuls aussi leurs gestes, leurs allures et leurs mimiques, leurs manières d'occuper l'espace sont à même de faire évoluer ces modèles. À la fin des années cinquante, en effet, la télévision parade dans les livings et les salons. Le spectacle sportif change de lieu, troquant le stade contre l'écran, modifiant aussi les indices de virilité. En quelques années, le plan américain et le gros plan, bientôt le zoom et le ralenti, contribuent à renouveler complètement les mises en scène du corps. D'anciens repères paraîtront grossiers, primitifs ou sauvages. Comme ce dimanche 5 octobre 1958, lorsque les spectateurs français voient en différé sur l'écran Charles Humez, opposé la veille à Scholz sur le stade olympique de Berlin, et qui abandonne le combat à la l2ème reprise. Sur une gauche de son adversaire, Charlot crache un épais jet de sang. La bouche du Français s'empourpre d'écume: le flot qui jusqu'ici s'échappait de son nez se déverse dans la gorge et de gros bouillons refluent sur ses lèvres. Un autre coup lui fait éclater l'arcade sourcilière. Voilà une sauvagerie à la barbarie malvenue sur un écranl. Les jours suivants, de nombreux spectateurs marquent leur
1 Rauch André, Boxe. Violence du XXè siècle, Paris, Aubier-Flammarion, 1992, pp.272-277.

22

réprobation: «pas de sang à la T.V. » titre l'Equipel. Jusqu'ici le boxeur vu de loin était l'illustration majeure d'un solide encaisseur ; par la vertu des "étranges lucarnes", il devient une chair fragile aux contours délicats. Désormais, seules quelques rares figures, aux profils médiatiques, résisteront à cette épreuve de la mutilation télévisée. Au lieu de faire vibrer les cordes du ring, elles crèveront l'écran. La télévision consacre ainsi le corps comme expression de l'identité. Pièce centrale du champ de vision, visage mutilé ou faciès grimaçant deviennent le revers de la médaille. Le corps doit traduire des dispositions à l'état pur et dominer les expressions de soi: les traits poupins de Michel Jazy, le sourire juvénile ou la prunelle brillante de Michel Platini illustrent de tels changements. Si les corps des sportifs deviennent lisses, s'ils ne portent aucune trace de la peine ou de l'effort, si la "pureté" de leurs gestes atteint un tel degré de perfection et s'ils touchent leur but sans laisser filtrer l'effort, c'est bien que ces hommes s'identifient au talent à l'état pur. Leurs conquêtes s'imposent comme des évidences: elles ne sont le résultat d'aucune cruauté sadique dressée contre un adversaire diabolisé en ennemi. Leurs victoires ne ressemblent pas non plus à des systèmes de défense contre la montée en puissance d'un pouvoir féminin menaçant. Comme la Légion d'honneur en son temps, le sport est devenu une fabrique de Grands hommes. Ils règnent sur les nouvelles idéologies du loisir et de l'individualisme. En France, l'identification au héros médiatique atteint son acmé en 1998 lorsque l'équipe nationale remporte la Coupe du monde de football. Zinedine Zidane, jeune Kabyle d'une cité des quartiers nord de Marseille, est devenu ce jour-là un symbole de la nation française. Au fil des matchs, une sorte d'immédiateté fascinante accompagne ses tirs et ses passes en milieu de terrain, et chaque spectateur retrouve l'idéalité de l'absolu sous le pur geste de cet homme en gloire. Rien ne semble résister au talent de la star dans son art : ni entraînement, ni tension psychologique. La place de l'adresse à l'état naturel paraît ici primordiale. Toute manifestation sportive, quelle qu'elle soit, est désormais appelée à célébrer de telles figures masculines. Cette fois pourtant, comme le pointe Michelle ZancariniFournel, l'essentiel se passe ailleurs. Dans les rituels de la victoire,
1 L'Equipe,

11 octobre 1958.

23

l'exhibition gestuelle de ce héros cristallise des identifications complexes. La presse, la radio et la télévision ont chauffé l'événement en révélateur des identités et encensé ainsi l'intégration "à la française"l. Les commentateurs se sont emparés de l'ambiance enthousiaste de ce 12 juillet 1998, qu'ils comparent à celle de la Libération, en vue de célébrer la nation plurielle, que symbolise l'épopée d'une équipe d'hommes aux couleurs métissées. Ils magnifient la fusion des

différences, décrivant un public « de tout âge et de toute race ». Les
références s'enchevêtrent: les décors tricolores (vêtements, maquillages, bannières et Marseillaise) célèbrent l'appartenance à la communauté nationale, mais embrassent aussi les rappels à la communauté du pays dont son originaires parents ou grands-parents. La conclusion suit: des identités sexuelles et nationales s'insèrent dans ce moment «d'extase historique» selon la formule d'Edgar Morin. «Ce qui s'est révélé, c'est la France... qui a pu incorporer le beur-blanc-black dans le bleu-blanc-rouge» écrit-il dans le journal Libération2. La gloire d'un homme, que l'arrêt sur image a statufié et que le ralenti a divinisé, ouvre grand les portes d'une identification collective, pour le moins paradoxale, puisque la revendication féministe est passée sur ces mêmes images depuis de si nombreuses années. Or ici les filles aussi envahissent l'écran des télévisions: cheveux déliés et bras déployés, pétulantes et gaies, elles exhibent leur front ou leurs joues maquillées de tricolore. En cette avant-veille de fête nationale, la participation explosive de ces «descendantes de parents ayant immigré» à un événement qui reste typiquement masculin transforme l'écran en Champs-Élysées de la mixité. Car elles n'y jouent pas qu'un rôle décoratif et ne se manifestent pas
1 Zancarini-Fournel Michelle, «De l'affaire des foulards (1989) à la Coupe du monde de football (1998), deux visions de la mixité en histoire du temps présent? », Journées d'études, Débats et résistances autour de la mixité dans l'éducation, 30-31 mai 2002, Université Marc Bloch de Strasbourg. Voir aussi: L'événement en histoire du temps présent, Mémoire d'habilitation à la direction de recherche, université de Paris 1, 1999. 2 Edgar Morin «Une extase historique », Libération 20 juillet 1998, (cité aussi par Michelle Zancarini-Fournel). Pour une critique de l'utilisation du slogan de «la France "Black-Blanc-Beur" », lire l'article signé Esméralda, «United Colors of "France qui gagne" », Quasimodo, n06, 2000, pp. 131-158 [NDLR]. 24

simplement pour porter l'admiration collective de la nation, assurant ainsi l'évidence de la supériorité masculine. Elles sont présentées comme spectatrices et actrices d'une démocratie en pleine mutation, riche d'une histoire qui puise à la source de ses différences. Bref, les voilà devenues pour quelques instants les nouvelles Marianne d'une France qui fête l'héroïsme de ses mâles vainqueursl. Conclusion L'égalité concédée aux femmes, le plus souvent arrachée par elles, sur le plan politique, socio-économique et privé a poussé les hommes à se chercher d'autres lieux de réalisation de soi. Dans le contexte de la civilisation des loisirs et de la valorisation de l'individualisme, celle-ci se développe de manière forcenée. Ils ont élaboré de nouveaux modèles, dans des champs qui leur étaient favorables, dans les sports où ils trouveront refuge. La pratique n'en sera pas mixte, une distinction tranchée sera ouverte entre une pratique courante et la fabrique des champions. Le poste de télévision a inondé le foyer de ses lumières, ramenant les hommes à la maison; ils n'y sont pas que spectateurs comme les femmes, mais aussi acteurs, en tant qu'artistes du petit écran. Cette répartition, toujours grignotée, poreuse, conflictuelle est conforme aux rôles, au pouvoir, à l'image du masculin qui continue de forger les représentations mentales.

1 Agulhon Maurice, Les métamorphoses de Marianne. L'imagerie républicaines de J 9 J 4 à nos jours, Paris, Flammarion, 2001.

et la symbolique

25

Première partie

Championnes et excellence sportive

Devenir championne a longtemps été subordonné à l'espace laissé aux femmes par les hommes. Dans cet espace, elles ont alors dû montrer qu'elles pouvaient à leur tour faire preuve d'excellence dans des domaines où elles étaient jusque là mises à l'écart ou bien plus simplement tolérées pour d'autres raisons que leur potentialité motrice. C'est ce que montrent Cécile Ottogalli-Mazzacavallo à propos de l'alpinisme et Denis Voituret pour la bicyclette sur l'île de la Réunion à l'aube du XXème siècle. De même, Thomas Bauer illustre comment le thème de la sportive est utilisé par Marthe Bertheaume dans ses romans pour diffuser un modèle de féminité chrétienne, respectueux de l'ordre social des années 1920. L'image de la féminité de Suzanne Lenglen est analysée par Philippe Tétart qui relève comment elle s'établit - à la même époque - sur les tensions entre le masculin et le féminin pour élaborer la figure de la championne. Une seconde série de textes s'attache ensuite à montrer comment des années 1950 à nos jours l'arrivée des femmes dans les pratiques sportives du plus haut niveau interroge la féminité convenue. C'est ce que font Carine Érard et Suzanne Laberge à propos de l'athlétisme. C'est ce que montre Anne Velez à propos de la nageuse Kiki Caron. La perception de la féminité de ces sportives ne va pas de soi et paraît écartelée entre l'élaboration de nouvelles normes du féminin et le respect des modèles traditionnels. Jacques Dumont et Frédéric Bourdon montrent même la difficulté à être sportive et antillaise pour Marlène Canguio qui souffre d'un triple stigmate: être femme, être noire et (pour les Antillais) avoir fait sa carrière en métropole. Enfin Caroline Chimot et Doriane Gomet s'intéressent aux résistances rencontrées par les femmes françaises pour accéder à des postes à responsabilité dans les institutions sportives. Elles nous livrent ainsi comment la féminité se construit aussi dans la référence aux rôles sociaux dominants.

«

Nos intrépides concitoyennes
au service du féminisme!

»1

Cécile OttogaIli- Mazzacavallo CRIS, Université de Lyon 1

Au XIXème siècle, le féminisme2 offre aux femmes les moyens de lutter contre les exclusions, les discriminations et les

inégalités dont elles sont l'objet. D'abord « démarche individuelle et
solitaire [refusant] les préjugés d'une part et la contestation de domination d'autre part »3, le féminisme se structure progressivement en différents mouvements sociaux et politiques. Singulier, il devient pluriel. Individuel, il devient collectif. Ainsi, à l'aube du XXème siècle, les stratégies et les revendications des femmes se diversifient. Qu'il s'agisse d'un féminisme radical ou modéré, bourgeois ou socialiste, égalitariste ou dualiste, à travers ces mouvements4, les femmes apprennent à sortir des obligations, des prescriptions du genre. Dans différents domaines, comme la littérature, les sciences, la politique, elles oeuvrent à leur inclusion. Dans ces mouvements, la pratique sportive est rarement évoquée comme un espace de revendication et d'émancipation5. Si la figure féministe de la femme

1 Expression utilisée par un membre dirigeant du Club Alpin pour relater les exploits de certaines femmes alpinistes. 2 Le féminisme peut se définir comme « la conscience de l'oppression spécifique des femmes et la revendication, partielle ou totale d'égalité entre les sexes ». Cf. Gubin Eliane, Jacques Catherine, Rochefort Florence, Studer Brigitte, Thébaud Françoise, Zancarini-Fournel Michelle, Le siècle des féminismes, Paris, Ed. de L'Atelier, 2004, p. 35. 3 Fraisse Geneviève, Muse de la raison. Démocratie et exclusion des femmes en France, Paris, Gallimard, 1995, p. 279. 4 Klejman Laurence, Rochefort Florence, L'égalité en marche: le féminisme sous la Troisième République, Paris, Presses de la Fondation nationale des sciences politiques: Des femmes, 1989. 5 Arnaud Pierre, Sport et anti-féminisme : mythe ou réalité? La construction historique d'une problématique identité féminine par le sport (1900-1939), in

réclamant ses droits est de mieux en mieux connue, une autre est à approfondir, celle de la femme usant de ses droits à la transgression et à la rupture. A côté de la mère, de la travailleuse, de la célibataire ou de l'émancipée, une nouvelle figure apparaît à la fin du XIXème siècle: la sportive!. Parmi ces sportives, les femmes alpinistes, bien que discrètes et secrètes, représentent pour Françoise Paimboeuf, «l'une des faces et non la moindre du mouvement d'émancipation »2. Dans quelles mesures et sous quelles formes, les femmes alpinistes participent-elles aux "combats féministes" qui animent et ébranlent le tournant du XXème siècle? En inaugurant et en insufflant de nouveaux espaces de possibles, les femmes alpinistes promeuvent activement une nouvelle image de la femme et de la féminité. Elles participent à la redéfinition des contours du genre dans l'un des bastions de la masculinité. L'alpinisme est, ainsi, un axe supplémentaire de "lutte" pour la reconnaissance des femmes en tant que sujet et qu'individu à part entière. Effectivement, parallèlement au processus d'autonomisation des femmes dans leur rapport au savoir scolaire, au travail ou à l'engagement politique, les femmes alpinistes (comme d'autres sportives) montrent aussi l' autonomisation des femmes dans leur rapport au corps, aux loisirs et aux sports. Ainsi à l'heure où il semble si "honteux" de se reconnaître comme féministe, leur histoire montre comment des femmes, dans l'ici et le maintenant, modestement et discrètement, participent, individuellement et dans l'action, à l'élan féministe du tournant du siècle.

Fauché Serge, Callède Jean-Paul, Gay-Lescot Jean-Louis, Laplagne Jean-Paul (dir.) Sport et Identité, Paris, L'Harmattan, pp. 15-27. ! Notons tout de même les analyses de Laurence Prudhomme-Poncet sur les footballeuses à partir de 1917 ou de Nathalie Rosol sur l'engagement "vers le féminisme" des athlètes de la FSFSF de 1917 à 1936. Cf. Prudhommet-Poncet Laurence, Histoire du football féminin en France au XXème siècle, Paris, L'Harmattan, 2003; Rosol Nathalie,« Le sport vers le féminisme: l'engagement du milieu athlétique féminin français au temps de la FSFSF (1917-1936) », STAPS, n066, 2004, pp. 64-77. Toutes deux se centrent sur une définition institutionnelle de la pratique sportive compétitive alors que l'engagement sportif de certaines femmes alpinistes commence dès la seconde moitié du XIXème siècle. Cf. OttogalliMazzacavallo Cécile, Les femmes alpinistes au Club Alpin Français (1874-1919) : Un genre de compromis, Paris, L'Harmattan, à paraître. 2 Paimboeuf Françoise, Les femmes alpinistes anglo-saxonnes à l'époque victorienne (1838-1914), Thèse de 3ème cycle, Université Paris VII, 1986. 30