Sur la terre des Orchidées

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Ce roman est un chant qui raconte comment des hordes de chasseurs-cueilleurs de la préhistoire se mettent un jour à pratiquer l'élevage, puis se sédentarisent pour devenir agriculteurs, et comment ils finissent par se réunir pour bâtir des cités. Un voyage épique à travers le temps où l'homme élève, durant les dernières phases de son "hominisation", son statut dans la nature.

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Date de parution 05 janvier 2013
Nombre de visites sur la page 50
EAN13 9782296515239
Langue Français

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Haytam AndaloussySur la terre des Orchidées
Lorsqu’un événement extraordinaire se produit, on l’explique par les
conditions idéales et exceptionnelles qui ont permis son avènement.
L’apparition des toutes premières formes de civilisation fait partie de
ces événements extraordinaires. Pourtant, ces conditions « idéales » ne Sur la terre
le sont pas forcément pour l’homme. Car avant de devenir un acteur
de son destin, il a d’abord subi ce destin. Il a été matière première
avant d’être matière accomplie. Sur la terre des Orchidées est le roman
de cette aventure. Un chant qui raconte comment des hordes de des Orchidées
chasseurs-cueilleurs de la préhistoire se mettent un jour à pratiquer
l’élevage, puis se sédentarisent pour devenir agriculteurs, et comment
ils fnissent par se réunir pour bâtir des cités. Un voyage épique à
Préface de Robert Valbontravers le temps où l’homme élève, durant les dernières phases de son
« hominisation », son statut dans la nature.
Sur la Terre des Orchidées est l’histoire d’une épopée humaine
qui va propulser l’homme du statut de chasseur-cueilleur de la
préhistoire à celui d’agriculteur sédentaire du néolithique.
Haytam Andaloussy est né en 1956 à Casablanca. Il arrive en France à l’âge de
deux ans dans le cadre d’un regroupement familial. Comme la plupart des enfants
d’immigrés, il est scolarisé dans une banlieue de la région parisienne. À l’âge de seize
ans, il entre à l’usine Chausson d’Asnières, fliale de Renault, avec un CAP en poche.
Il y travaille jusqu’en 1988, date à laquelle le groupe se débarrasse d’une partie de sa
production. Licencié économique, il passera dix années entre stages de formation
et petites missions d’intérim. En 1998, il décroche enfn un emploi chez
Degrémontservices qui fait partie du groupe Suez. Il y travaille jusqu’en 2012. Son goût pour la
littérature le pousse un jour à écrire.
Dessin de couverture : Mohamed El Marbati.
ISBN : 978-2-336-00847-9 Romans historiques
29 €
ROMAN_HISTO_GF_ANDALOUSSY_22,5_SUR-TERRE-ORCHIDEES_V2.indd 1 8/01/13 12:23:45
Haytam Andaloussy
Sur la terre des Orchidées















Sur la terre des Orchidées

















Romans historiques
Collection dirigée par Maguy Albet

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Marielle CHEVALLIER, Dans les pas de Zheng He, 2010.
Haytam Andaloussy

























Sur la terre des Orchidées






Préface de Robert Valbon










































































































































































































































































































re1 édition © Thélès, 2006.














© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-336-00847-9
EAN : 9782336008479





PRÉFACE

Ce roman historique a des allures de monument. Pas un ouvrage sacré
où l’on pénètre pieds nus et cul bénit, ni même temple dérobé à notre regard
de pécheurs, mais le fleuve irrésistible de sujets à civiliser. Comment la
Géographie a fait l’Histoire, comment leur imbrication a forgé l’inconscient
cognitif que nous partageons avec d’autres organismes vivants. Haytam
Andaloussy débute son récit aux prémisses de l’élevage et de la sédentarisation.
Le microscope commun de l’Histoire n’est pas assez précis pour
permettre de saisir les petites notes de vérité, constate Simon Schama (Dead
certainties). La fiction de La Terre des Orchidées est suffisamment réaliste
pour nous aider à combler un pan essentiel et pourtant délaissé de notre
mémoire collective : la “préhistoire”.
On pense à Roy Lewis (Pourquoi j’ai mangé mon père) et à la curiosité
scientifique des premiers hommes, à Vercors (Les Animaux dénaturés) où il
est question de phylogénétique… Je doute que cette période colle aux
images d’Épinal de l’enseignement national et obligatoire : les cavernes
s’apparenteraient plus à des MJC qu’à des HLM, pour activités culturelles
plutôt que logement social.
Avant de compter, de lire, étions-nous déjà des hommes ? Et comment
exprimions-nous les émotions ? En mimant, en grognant, en imitant les
bruits et les mouvements, c’est-à-dire en jouant la comédie. Contrairement à
la religion, qui viendra plus tard, le théâtre n’a pas toujours eu besoin du
verbe. Mais ici, même bruts, les “pri-mots” ont déjà leur importance. « Dans
un silence lourd d’une émotion qui ne demandait qu’à éclater, le narrateur
continua son récit. » [99]
Dans la tradition orale héritée de la culture arabe (mais pas seulement),
et avec différents personnages rapidement identifiés, le conteur tente
l’approche d’une certaine vérité historique avec l’homme pour héros, et pour
intrigue l’hominisation.
Au cours de la première partie, nous découvrons les tribus originelles de
la péninsule arabique, qui, si elles n’ont pas encore accès aux nuances
intellectuelles futures, organisent et développent leur pensée par la nécessité
d’entraide et de survie. « En fait, avant de pouvoir dire, à l’aide du langage,
toutes les nuances intermédiaires propres aux sentiments humains, il a bien
fallu en inventer les mots et leurs synonymes pour les exprimer, et cela n’a
pu et ne peut être le fait de gens qui ne connaissent que les couleurs
primaires de l’esprit. » [17] Je suis tenté de compléter : de l’esprit-mate.
IRobinson et Vendredi de Michel Tournier fécondent la terre, laquelle
engendre des mandragores, comme annoncé dans le Cantique des Cantiques
(7, v13). L’érotique mandragore et la fertile orchidée ont peuplé tous les
récits des hommes. Chez Andaloussy, c’est la terre des orchidées qui
féconde l’esprit humain. Cette ode au désert et à ses nuances infinies est
apaisante : tout n’a donc pas été que bruit et fureur ! Nous fûmes des êtres
sensibles. Les personnages souvent bouleversants nous rappellent sans cesse
qu’il ne peut pas, qu’il ne doit pas, qu’il ne faut pas qu’il en soit autrement.
Il faut que résoudre un problème soit une question de vie ou de mort,
affirme Erich Fromm (L’Art d’être). Même si, en quelques milliers d’années,
les modalités de l’existence ont sensiblement évolué, notre engagement doit
demeurer intact pour ne pas nous autodétruire, pour ne pas redevenir des
bêtes, ou pire. Sur la Terre des Orchidées nous renvoie sans cesse à notre
responsabilité d’hommes modernes.
Il y est question de la naissance d’une civilisation, avec le fol espoir
d’en adoucir l’âge adulte. Il est question de valeurs que l’on aimerait ne pas
voir s’effondrer : la nécessité vitale du collectif, la mémoire et l’imagination,
la confiance au centre des rapports sociaux en devenir. Il est aussi question
d’un accouchement qui ne va pas sans mal : celui de l’idée de dieu.
Mais attention, tout est logique, rationnel, sans mystère ! Le roman
introduit adroitement les textes sacrés du futur Empire
judéo-islamochrétien. Si l’œuvre privilégie le paradigme de la première Orchidée (nous
ne voyageons pas en Afrique noire ou sur d’autres continents oubliés), elle
montre la collusion des trois monothéismes qui plongent leurs racines dans
une même et sainte terre.
En suivant les pérégrinations de ses héros, l’auteur aborde la
constitution des identités. Notamment celle d’un peuple qu’il souhaite sans
doute voir réuni aujourd’hui. Mais il n’est pas dupe ; il nous montre
comment la différence se cultive avec la langue, la religion et ses rites. Sans
doute à force d’interprétation et de traductions des textes, le paradis serait
quelque part sur terre, un foncier haut de gamme pour vie éternelle réservée
aux croyants premier choix.
Là où la religion voit un miracle, l’auteur évoque le travail et
l’ingéniosité des hommes. Les flux migratoires séparent les chasseurs et
opposent les guerriers. Au gré des vents de sable, ils affinent la politique,
bâtissent les cités, développent les identités, les langages et les traditions.
Après avoir assuré le nécessaire, ils vont s’occuper du superflu : chanter et
enseigner [144], contre l’ignorance, mère de tous les esclavages, et à la
gloire de Dieu.
« L’homme avait répondu que Dieu ne pouvait être confiné dans une
ziggourat [159]. » La planète et notre Histoire sont émaillées d’élévations :
depuis le mont immergé sous les glaces antarctiques jusqu’à la préfecture de
Bobigny, la nature et l’homme ont besoin de fondations pour se hisser. À un
IIvisiteur de Notre-Dame de Paris qui s’extasiait d’être aspiré vers les
hauteurs, le guide-évêque expliqua que les architectes avaient bien travaillé.
De toute époque et de tout temps, nous avons bâti pyramides, tours,
phares, donjons, tertres et autres cathédrales à l’assaut du ciel. Pour y loger
des palais ou des villes entières, pour y célébrer le culte du travail après celui
d’Apollon (voyez le Montparnasse), pour y adorer les princes dont on a
oublié qu’ils furent effectivement des dieux et parfois même, des déesses.
Certes, la femme ici est à l’étroit ; mais c’est à l’image de nos mythes
fondateurs. Elle ne chasse pas, ne guerroie pas, n’écrit pas… Elle enfante, on
ne sait trop comment d’ailleurs. Tout comme dans les textes canoniques, la
sexualité reste muette. D’essence divine, la conscience ne saurait être le fruit
d’une dialectique des genres : « Mon Seigneur sauve qui Il veut. Il est savant
et sage [257]. ».
Avec tendresse et respect, l’auteur peint les personnages mythologiques
aux couleurs de l’imagerie classique, ce qui ne manque pas de saveur [177].
Les prophètes d’hier sont les « leaders ouvriers » d’aujourd’hui [178]. On
peut se moquer : « Pousser la dérision à l’extrême était un moyen d’abêtir les
masses en les faisant rire sur n’importe quoi et aux dépens de n’importe qui
[200]. »
Comme quoi, il est des habitudes qui ont la vie dure et d’autres que
nous avons perdues. « Une tradition nous dit qu’à l’époque de Jacob, on se
prosternait devant l’homme important ou âgé. Cette pratique perdura jusqu’à
l’avènement de Jésus qui l’a abolie et ordonné de ne se prosterner que devant
Dieu [257]. » Qu’il nous soit permis de le regretter.

Robert Valbon, metteur en scène

III




INTRODUCTION GÉNÉRALE

1L’histoire commence à Sumer, apprend-on dans un célèbre ouvrage .
On s’est toujours demandé pourquoi les hommes qui ont vécu depuis
des millénaires dans le système tribal se sont, un jour, sentis suffisamment
proches pour créer une cité aux relations complexes et hiérarchisées, avec
une autorité centrale reconnue par tous.
Comment l’intérêt de la tribu s’est-il effacé devant celui, plus
centralisateur, de la cité-État. Comment des êtres humains, conditionnés par des
rivalités tribales exacerbées elles-mêmes par une nature hostile poussant les
hommes à s’entre-tuer dans une concurrence impitoyable pour la survie du
groupe, ont un jour été animés par le sentiment de la solidarité humaine et
extratribale.
Comment enfin, des hommes d’une tribu particulière se sont-ils sentis
apparentés à d’autres hommes, appartenant à d’autres tribus et qu’une
culture commune s’est révélée à eux, allant jusqu’à leur faire développer
« une langue nationale ».
Bref, comment la civilisation, cette forme supérieure d’organisation
sociale, est-elle née.
L’idée est qu’avec l’apparition de l’agriculture et de l’élevage, l’homme
va se sédentariser. Parallèlement, la découverte de la métallurgie permet la
création d’un artisanat qui va finir par occuper une partie des habitants qui
ne seront plus employés directement dans la production de vivre. La ville
apparaît et va se différencier de plus en plus de la campagne, allant jusqu’à
2se détacher de celle-ci : la civilisation était née .
Avant d’en arriver là, le processus qui a amené l’Humanité aux portes
de la civilisation a forcément contribué à transformer le psychisme collectif
des hommes qui en ont été les acteurs. Car la découverte de l’élevage et de
l’agriculture implique un changement profond et durable dans les habitudes
de l’homme, dans son organisation sociale et, par voie de conséquence, dans
son habitat. L’homme va occuper de façon permanente son lieu d’habitation.
Il n’est plus le chasseur nomade occupant sporadiquement une grotte ou une
cabane rudimentaire qu’il quitte aussitôt pour suivre le gibier dans ses
déplacements. Il va améliorer son foyer de résidence pour le rendre plus
agréable, abandonner « la tanière » pour une véritable demeure ; car en
adoptant un mode de vie sédentaire, l’homme ne se contente plus de prélever
sa subsistance dans la nature, en concurrence avec les animaux. Il va, au
contraire, devenir un acteur volontaire et conscient dans la création de sa
propre richesse.
5Avec l’agriculture et l’élevage, l’homme va accroître de façon active,
grâce à son travail, les ressources naturelles disponibles de son aire
d’habitation. Des besoins nouveaux vont l’amener à innover en développant
de nouveaux outils de travail. Des besoins créés par un environnement qu’il
aura lui-même contribué à transformer.
De ces pressions externes, il va répondre en développant un savoir et
une pensée ; une culture qui va correspondre à un niveau de développement
historique de la société dans laquelle il vit.
On associe généralement le culte des déesses de la fertilité à
l’agriculture, notamment à cause du rôle joué par la femme dans la naissance
de celle-ci, et l’on explique ainsi l’existence de l’institution du matriarcat
3chez certains peuples agriculteurs primitifs .
Cependant, les premières statuettes féminines qui se rattachent aux
cultes de la déesse mère, de la fécondité et de la fertilité du sol ont été
retrouvées au bord de l’Euphrate, en Syrie. Ces statuettes sont antérieures de
plus de mille ans aux toutes premières traces d’agriculture.
D’autres facteurs déterminants, qui ne sont pas directement liés à des
besoins de nourriture, ont donc pu contribuer au décollage de la civilisation.
Y aurait-il eu un processus inverse ? La culture de l’homme, qu’elle soit
purement esthétique ou religieuse, matriarcale ou pas, aurait-elle devancé
puis joué un rôle dans sa marche vers la sédentarisation ?
Dans des vestiges d’occupation humaine datant de 10 000 ans, les
archéologues décèlent déjà l’esprit inventif de ceux qui ont vécu dans ces
*tout premiers villages natoufiens . Ces hommes étaient, semble-t-il, capables
d’innover dans la fabrication d’armes de chasse et de répondre à de
nouveaux défis sans qu’il n’y ait d’incidence économique.
Commentant ces découvertes faites au Proche-Orient, Robert Clarke
écrit :
« Ces inventions ne semblent donc pas être le fruit d’un besoin pressant,
venu de l’environnement. Sans être entièrement gratuites, elles apparaissent
davantage comme un phénomène qu’il faut bien appeler culturel et qui prend
4naissance dans le groupe même – dans l’homme même . »
Au premier abord, il apparaît que la capacité de l’homme à innover a
pour genèse sa propre culture, et non une nécessité pressante de répondre à
quelque pression extérieure, d’ordre économique, pour tirer sa subsistance
du sol.
Pourtant, en approfondissant un peu notre regard, il est difficile de nier
que cette culture ne soit pas elle-même influencée d’une manière ou d’une
autre par les pressions d’un environnent extérieur.

* Culture du Proche-Orient. Le terme doit son nom au site de Ouadi Natouf en Palestine. Il
désigne les tout premiers villages sédentaires du Mésolithique éparpillés à travers le
ProcheOrient et l’Afrique.

6Il y a donc nécessité de nuancer notre propos. Si pressions il y avait,
elles n’étaient pas forcément liées à des problèmes nouveaux ou des besoins
pressants de nourriture, car il s’agit moins d’intelligence que du cadre dans
lequel cette intelligence peut ou non s’exprimer.
Face à une nature hostile, le groupe humain va développer des qualités.
Celles-ci vont déterminer sa perception de l’environnement et la façon dont
il va répondre aux pressions du milieu ambiant.
Tout ceci va déterminer une certaine culture, et de la qualité de cette
culture, dépendront les réponses que l’homme apportera, non seulement pour
répondre à un nouveau défi, mais également pour proposer d’autres solutions
à un ou plusieurs problèmes initiaux. Des problèmes qui n’étaient pas
forcément restés sans réponse, mais dont la solution, sans être expressément
urgente, n’en demandait pas moins une amélioration.
C’est ce qu’on appelle l’innovation, car l’esprit humain a besoin d’un
cadre dans lequel il puisse s’exprimer. Un cadre dans lequel l’intelligence
pourra développer ses qualités de créativité, et ce cadre, c’est la culture
qu’un groupe d’hommes et de femmes auront mise en place à travers le
temps et l’expérience, parce que l’homme est curieux de nature et que la
découverte et l’invention accompagnent la vie.
L’invention va aider l’homme à innover. Elle va lui permettre
d’améliorer sa technique d’exploitation des ressources naturelles de son aire
d’habitation (progrès de l’agriculture, de la métallurgie, meilleure
exploitation de l’énergie animale, amélioration des techniques de chasse et
de pêche,…).
Cela va lui faire franchir un palier supplémentaire dans l’organisation
*de la société qui, à son tour, va changer sa relation avec la nature et donc lui
donner une perception du monde légèrement différente, déterminant en
dernière analyse sa croyance et sa culture.
e ∗∗Au XIV siècle, Ibn Khaldoun remarquait déjà que « ce qui distingue
les usages et les idées des différentes générations, c’est la façon dont
5chacune d’elles produit sa subsistance . »
Les usages et les idées d’une société sont propres à chaque génération.
Ils sont le produit indirect de la nécessité de se nourrir, car c’est la façon de
satisfaire ce besoin qui va conditionner une certaine perception du monde, et
finalement des idées. La nécessité en est l’origine, c’est là que les idées s’y
inscrivent avant de l’être dans le fait. Mais lorsque le contexte change, et que
de nouveaux besoins apparaissent, l’ancien état d’esprit cesse d’être dans la
nécessité. Il finit par être remplacé par un nouvel état des idées, correspon-

* En s’émancipant peu à peu d’une indigence extrême et humiliante, l’Humanité naissante,
constamment tenaillée par la faim, ne vivra plus au seuil de la famine grâce, pour la première
fois, à la constitution de réserves de vivres, et de ce fait sa relation avec la nature n’en sera que
moins rude.
∗∗ Historien arabe (732/808 de l’Hégire – 1332/1406 de l’ère chrétienne).

7dant au nouvel état social, pour cesser ensuite d’être dans le fait. Et ainsi de
suite, lorsqu’une évolution s’opère, une génération se dote de ses usages
propres correspondant à son état social spécifique.
Les institutions et les idées d’une société, et par voie de conséquence
son organisation sociale, correspondent donc à un stade déterminé des
moyens de production mis en œuvre par l’homme pour tirer sa subsistance
du sol et de la nature.
À cette organisation sociale correspondront des institutions, une culture,
une pensée. Mais pour que l’homme puisse, à son tour, influer sur
l’évolution de son propre milieu social et économique et arriver à le
transformer, il devra acquérir des qualités telles que l’imagination, une
maîtrise de soi, une ténacité à toute épreuve ; le tout correspondant à un état
d’esprit, à un niveau de culture, à une intelligence de son milieu.
Grâce à cette intelligence, l’homme pourra mettre en œuvre de
nouveaux outils de travail qui feront franchir à sa forme d’organisation
sociale un nouveau palier.
Nous avons donc une relation entre l’esprit et l’organisation sociale de
la société. Une interaction de l’un par rapport à l’autre et vice versa ; et cela
passe par la culture, car la société humaine n’est pas statique comme celle
des animaux, elle est dynamique, et on ne peut parler d’évolution de la
société sans parler d’évolution de la culture, qui se fait toujours avec un
certain décalage dans le temps.
Bien sûr, tous les membres de la société n’ont pas le même niveau de
culture, mais le fait qu’ils participent à la création de richesses permet à
d’autres membres de cette société de prendre le temps de réfléchir, afin
d’apporter des réponses rendues nécessaires par l’apparition de besoins
nouveaux. Bref, ils permettent indirectement à l’innovation de voir le jour.
À l’inverse, dans une société qui n’a pas atteint un certain stade
d’évolution historique, les besoins pour une application concrète d’une
invention n’existent pas encore, et l’invention, si tant est qu’il y en ait une,
tombera vite dans l’oubli, la culture de l’homme n’ayant pas encore intégré
toutes les informations liées aux besoins nouveaux inhérents à une évolution
économique et structurelle de la société. Car c’est bien le niveau de culture,
cette accumulation de connaissances et d’expériences, qui va servir de
support permettant à l’esprit humain de gérer toute nouvelle information,
afin de déterminer dans quel domaine d’application une découverte peut être
utile.
C’est une loi, ou plutôt un schéma immuable et universel que l’on
rencontre également dans la nature, puisque sans le support génétique, par
exemple, qui permet de gérer l’information contenue dans nos chromosomes,
le développement de tout corps vivant ne pourrait se faire.
Il en est de même des civilisations humaines dont la culture joue un rôle
similaire dans la construction de la société.
8Comment s’est amorcée cette interaction entre l’organisation sociale et
la pensée humaine, cette réciprocité qui a permis à l’homme de sortir de la
préhistoire pour entrer pleinement dans l’histoire ?
Grâce à ses qualités intellectuelles et morales qui correspondent à une
culture particulière, l’homme a su faire évoluer sa société primitive vers une
forme supérieure d’organisation sociale ; mais s’est justement une forme
d’organisation sociale correspondant à un niveau de son développement
(pré-)historique qui a permis à l’homme d’accéder à une certaine culture.
Cette réflexion sur l’état social de l’homme et celui de sa culture n’est
pas suffisante pour répondre à la question initiale. De plus, elle nous fait
entrer dans un cercle vicieux qui nous ramène à ce paradoxe de l’œuf et de la
poule : « lequel est apparu le premier ? »
Cependant, cette quête de la cause première, cause fondamentale de
notre chaîne d’évolution humaine, nous oblige à faire preuve d’un peu
d’audace et d’imagination. Or la science nous a justement habitués à
toujours plus d’audace, à ne jamais reculer devant la vérité, devant les faits,
même si notre découverte risque de remettre beaucoup de choses en
question.
Lorsque, par exemple, il est question de donner un âge aux vestiges
d’une civilisation passée ou bien d’évaluer le crâne du premier hominidé, le
chercheur n’éprouve aucun vertige à citer 6 000 ans avant J.-C. ou un million
d’années.
Il est comme un funambule évoluant au-dessus du vide, mais qui, en
réalité, sait parfaitement ce qu’il fait, car il a bien étudié son numéro, et notre
scientifique va, lui aussi, étudier et dater soigneusement chaque échantillon
qui se trouve entre ses mains.
Il peut citer 70 millions d’années pour évaluer l’âge d’un dinosaure
fossile ou 410 millions d’années pour dater celui d’un céphalopode du
Silurien supérieur. On peut ainsi remonter le temps jusqu’à la naissance de
l’Univers.
Il passe allègrement du million d’années au milliard d’années, et du
milliard d’années au billion d’années, car les distances géologiques ne
l’effrayent pas.
Notre scientifique nous ouvre la voie à suivre et nous devons parfois
faire preuve de la même audace.
*Maintenant, revenons à Sumer .
Elle n’a pu surgir instantanément des sables du désert, car là aussi, la
science nous enseigne qu’il n’y a pas de génération spontanée. Tout a une
origine, une histoire qui s’est écrite à travers le temps. La notion de temps

* Sumer est la première civilisation dont les vestiges, ainsi que les textes écrits sur des
tablettes d’argiles, nous soient parvenus. Elle prend naissance en Mésopotamie, dans le sud de
l’Irak, vers 6000 ans avant J.-C.

9est donc importante, car elle apporte un relief nouveau à tout ce que l’on
peut observer à l’œil nu. Chaque chose que l’on peut voir de ses yeux est
liée, par le temps qui défile, à un passé que l’on ne peut pas voir.
Les ruines de Sumer témoignent donc d’un lointain passé, et ce passé
est lui-même lié à un autre passé encore plus lointain, et ainsi de suite, on
remonte le temps.
Ce n’est plus l’histoire plate de la génération spontanée, où tout surgit
de nulle part, mais l’histoire en trois dimensions, où chaque chose a une
origine que l’on peut retracer en remontant les profondeurs du temps.
Ainsi, tout ce qui a pu apparaître entre le Tigre et l’Euphrate n’a pu
surgir instantanément des sables. Toutes ces villes de Mésopotamie : Ur,
Babylone, Ninive, Ctésiphon qui fleurirent sous les empires des Sumériens,
des Akkadiens, des Assyriens et des Perses, avec leurs splendeurs passées,
ont non seulement une histoire, mais également une préhistoire.
Plus à l’ouest, en Égypte, sur les bords du Nil, dans l’empire des
pharaons, des villes comme Memphis et Thèbes qui montèrent vers leur
zénith ont, elles aussi, une histoire et une préhistoire ; une préhistoire qui est
d’ailleurs commune avec celle de Mésopotamie.
Pourtant, malgré ce qui vient d’être dit, toutes ces cités-États doivent,
d’une façon ou d’une autre, leur existence au désert.
Plus surprenant encore, elles le doivent à un désert qui se situe dans une
autre région que la leur. Un désert plus lointain que ceux dans lesquels elles
ont respectivement vu le jour.
Cela peut paraître paradoxal, mais si l’on considère notre funambule, à
qui on a enlevé le filet de sécurité, le voilà tout à coup moins sûr de lui, et la
peur de tomber lui enlève toute son audace, car il doit désormais tenir
compte d’un nouveau paramètre : celui de la chute fatale.
Eh bien, c’est ce qui semble être arrivé à notre historien moderne, car
lorsqu’il s’agit de raconter l’histoire du Moyen-Orient, on ne sait pas
pourquoi, il semble éprouver les mêmes difficultés que notre funambule. Lui
qui nous avait habitués à jongler avec les millénaires, lui qui aimait parfois
tourner en dérision le « petit chiffre » de 5000 ans cité dans la Bible à propos
de la création du monde, le voilà qui se retrouve bien plus timoré lorsqu’il
s’agit de raconter l’histoire de cette région du monde. Comme si le vertige
s’était emparé également de lui.
Sa machine à remonter le temps, avec laquelle il nous faisait franchir
des distances incroyables – au point de nous faire tourner la tête – est tombée
en panne. Notre historien moderne a perdu de son assurance et de son
audace, et l’on reste sur sa faim. On ne saura pas comment est née Sumer.
Sauf, bien entendu, si nous reprenons le flambeau là où il est tombé et
que nous prenions notre courage à deux mains pour faire preuve également
d’un peu d’audace. Mais pour cela, il nous faut réactiver la machine à
remonter le temps et aller très loin en arrière, plus loin encore que l’époque
envisagée par notre historien, pour débuter notre histoire, remonter bien au
10de-là de la période dite néolithique et nous transporter au Yémen afin de
reconstituer notre puzzle. Mais avant de commencer, considérons d’abord
trois régions exceptionnelles, trois pays où la terre est entrée en symbiose
totale avec l’homme et lui donnera des qualités qui n’existaient nulle part
ailleurs, jusque là.
La première région se situe dans le désert d’Arabie, l’actuelle Arabie
Saoudite.
La deuxième se trouve entre deux fleuves, le Tigre et l’Euphrate, il
s’agit de la Mésopotamie, l’actuel Irak.
Et la troisième est située au bord du Nil, il s’agit de l’actuelle Égypte.
Ces trois régions sont si exceptionnelles qu’on ne peut s’empêcher de
les comparer à des fleurs. À trois immenses orchidées qui, depuis l’aube des
temps, ne demandaient qu’à s’épanouir à la vie, à ouvrir leurs pétales et
exhaler leur parfum.
Mais comme toute plante qui se respecte, ces trois orchidées avaient
besoin « d’insectes transporteurs de pollen » pour être fécondées ; et c’est
l’homme qui va jouer le rôle de l’agent fécondateur. Puisque c’est lui qui va
constituer les escadrons d’insectes qui vont se déplacer d’une fleur à l’autre,
à travers un flux migratoire qui va durer plusieurs millénaires entre l’Arabie
et les deux autres régions. Il va jouer le rôle de l’insecte pollinisateur qui va
transporter en lui, vers les rives de Mésopotamie et du Nil, des qualités que
lui aura imprimées de façon indélébile le désert d’Arabie. Car pour fonder
une civilisation, il ne suffit pas d’habiter une terre promise. Il faut que les
hommes qui y vivent soient animés par des sentiments qui les rendent
suffisamment proches entre eux, pour se réunir en un seul peuple,
suffisamment proches pour que des tribus, qui s’entre-tuaient encore hier,
acceptent un jour de se fédérer en une seule nation, parlant une seule et
même langue.
Nous pouvons maintenant revenir à notre histoire qui débute au Yémen,
à l’extrême sud de l’Arabie.

Une chaîne de montagnes s’étire le long d’une large bande côtière
bordée de récifs coralliens longeant la Mer Rouge.
Sur le versant oriental de la zone montagneuse, commence la steppe
désertique qui s’étale plus à l’est, vers un bon quart du pays. Un peu plus au
nord, les massifs montagneux et les plateaux orientaux plongent vers une
vaste dépression : c’est le terrible désert de pierre, Ruba’ al-Khali, avec son
sol d’une aridité absolue
Sur sa partie occidentale, la montagne yéménite culmine à 3760 m avec
le Djabal Naby Chaub. Sa région méridionale présente un relief moins élevé
et bénéficie, entre autres, de précipitations abondantes.
Le Yémen apparaît, au sein de l’Arabie, comme une montagne refuge
bénéficiant d’un meilleur climat que le reste de la péninsule arabique, grâce
notamment aux pluies d’été apportées par la mousson. Le paysage y est
11d’une grande diversité. Plus tard, on appellera cette région l’Arabie
heureuse.
À une époque lointaine, le territoire était irrigué par des cours d’eau qui
n’existent plus actuellement. Le pays était occupé par des hordes
de chasseurs-cueilleurs et les mangroves des bords de la Mer Rouge étaient
exploitées par des collecteurs de coquillages.
La diversité du paysage s’accompagnait d’une richesse de la flore et de
la faune, ce qui amena les hordes de chasseurs à cueillir des fruits variés,
suivant les sites qu’ils occupaient, et à chasser des animaux différents.
Les habitants de la montagne avaient une même origine et se
rattachaient donc à des ancêtres communs.
Toutes ces conditions favorisèrent très tôt l’échange qui, occasionnel au
début, finit par s’institutionnaliser entre les différents groupes.
Les tribus avaient fini par créer des rapports d’interdépendance
matérielle entre elles et l’échange régulier de marchandises, sous forme de
cadeaux ou de services, permettait de régler ces rapports.
Cette coexistence pacifique entre les différents groupes, dont les liens
de parenté avaient leur expression dans l’échange et la solidarité, permit un
accroissement régulier de la population.
Chaque fois qu’un seuil était atteint, le groupe se scindait, et un
nouveau tronçon se détachait pour aller occuper une partie encore vierge du
vaste territoire.
Il en fut ainsi pendant longtemps, car tant que le territoire était assez
large, une partie de la population pouvait se répandre ailleurs. Mais le jour
où les terres habitables furent entièrement occupées, la population se
retrouva à l’étroit à l’intérieur de la montagne. Le Yémen était devenu
surpeuplé.
En cette aube de l’Humanité, il n’existait pour l’homme qu’un seul
secteur d’activité pour tirer sa subsistance journalière, et ce secteur se
réduisait à sa plus simple expression : la cueillette et la chasse.
C’est pourquoi, la seule façon de réguler le surplus de population,
c’était l’exode ; un exode toujours plus lointain qui impliquait une rupture
totale avec l’ensemble de la famille restée dans la montagne.
Des familles sans ressources furent contraintes de partir ailleurs
chercher leur subsistance. Elles quittèrent le Yémen pour s’engager dans le
désert d’Arabie. Elles avaient la possibilité de remonter la côte qui longe la
Mer Rouge en direction du Hedjaz, mais avec sa chaleur accablante
(atteignant parfois 54° C) et sa forte humidité atmosphérique, malgré la
quasi-absence de précipitation, le territoire constituait un climat répulsif et
phénomène aggravant, l’eau était non seulement rare mais de qualité
médiocre. Cependant, l’homme étant capable de s’adapter à toutes les
latitudes, certains groupes finirent par s’y installer. Cela aura pour
conséquence d’empêcher les autres d’en faire autant. Ces groupes déjà
12présents avaient dû rompre depuis longtemps avec la famille et étaient prêts,
le cas échéant, à défendre farouchement l’accès de leur territoire.
En poussant plus à l’est, après un long périple à travers le désert, les
plus chanceux pouvaient atteindre les plaines du Hasa, immense oasis riche
en faune et en eau douce, s’ouvrant sur le golf Persique. Une fois peuplée,
comme pour le Hedjaz, ses nouveaux arrivants empêcheront quiconque de
venir leur disputer leur territoire.
C’est ainsi que les nouveaux expulsés furent contraints de s’enfoncer
dans le désert central passant par le Nedjd.
Ce n’était pas le désert de sable tel qu’il existe actuellement dans la
région, car à l’époque, la pluviosité était un peu plus importante
qu’aujourd’hui. Cependant, il se profilait déjà des étendues de sable et de
rocailles qui alternaient avec savanes et pâturages – témoignage d’une
végétation autrefois plus abondante. Ces étendues sableuses étaient portées à
incandescence par un soleil qui semblait avoir fusionné avec la terre.
À l’origine, le territoire faisait partie du continent africain, mais
l’effondrement récent de la Mer Rouge l’en a séparé. La péninsule d’Arabie
est, en fait, une immense plate-forme traversée par de nombreuses failles. De
sa bordure sud-occidentale, se dresse un massif de granites et de laves. Cette
fracture plonge dans la Mer Rouge. La plate-forme s’étend ensuite du
Yémen jusqu’aux plaines de Syrie et de Mésopotamie. Puis elle s’incline en
pente douce vers le golfe Persique.
La péninsule présente aujourd’hui les mêmes plaines arides que celles
du Sahara africain. Sa partie centrale est fertile. Elle est entourée par des
montagnes et le désert.
Dans de vastes plaines la température atteint les 60° C l’été, et durant
deux mois d’hiver, le froid est très intense. Des dépressions forment des
fonds de vallées irrigués par des sources. Ils abritent de belles oasis aux
palmeraies fertiles et aux sources abondantes. À une époque plus ancienne,
ces endroits accueillants devaient être plus étendus qu’aujourd’hui. Les
premiers groupes humains arrivés s’en accaparèrent. Les autres durent
continuer leur chemin, à moins qu’ils ne délogeassent leurs occupants par la
force. Toujours est-il que, poussé par l’exode, l’homme fût contraint de
s’engager chaque fois un peu plus dans le désert inhospitalier pour
s’installer, dès qu’il le pouvait, dans des oasis aux palmeraies de moins en
moins abondantes et aux sources de plus en plus rares.
Maintenant, le sable et le soleil allaient opérer une transformation sur
ces habitants du désert. Ils allaient modeler leur caractère et leur âme pour en
faire autre chose que de simples prédateurs.
13












PREMIÈRE ORCHIDÉE





PREMIÈRE PARTIE


INTRODUCTION

On a prétendu que le désert était le pays des contrastes et que ses
habitants n’échappaient pas à cette règle.
On a affirmé et répété que leur pensée passait d’un extrême à l’autre
6« sans l’indécise continuité des nuances intermédiaires . »
De telles affirmations ne s’enferment-elles pas elles-mêmes dans des
superlatifs traduisant une certitude venant d’une pensée qui n’admet aucun
jugement intermédiaire ?
En réalité, si le désert est le pays des contrastes, c’est uniquement celui
des couleurs extérieures.
Les couleurs de l’esprit, elles, sont celles où les teintes intermédiaires
sont les plus variées, à tel point qu’il n’y a pas de place pour les couleurs
primaires ; car comment expliquer la beauté de la langue qui s’est
développée dans cette région du monde ?
Une langue qui a porté la poésie à son plus haut degré. Une langue au
vocabulaire si riche que plusieurs synonymes permettent de nommer chaque
chose, chaque être, chaque sentiment sous l’angle de ses différents rapports.
En fait, avant de pouvoir dire, à l’aide du langage, toutes les nuances
intermédiaires propres aux sentiments humains, il a bien fallu en inventer les
mots et leurs synonymes pour les exprimer, et cela n’a pu et ne peut être le
fait de gens qui ne connaissent que les couleurs primaires de l’esprit.
Mais laissons la polémique de côté pour revenir à notre récit.
La vie dans le désert n’est possible que s’il y a de l’eau en quantité
suffisante pour l’homme et les êtres vivants en général. Aussi, aura-t-on plus
de chance de trouver une population dans les endroits où les sources
bruissent sous une végétation dont l’existence est rendue possible grâce à la
présence de l’eau. Et même si le désert forme un contraste par rapport à une
région plus accueillante, on ne peut le dissocier d’un ensemble géographique
dans lequel il n’est que la forme la plus accentuée d’un phénomène
climatique particulier.
C’est pourquoi l’influence du désert sur les hommes s’étend également
dans les zones moins arides et d’une région à l’autre, à travers un chapelet
d’oasis, il imprime sa marque indélébile sur ceux qui foulent son sol.
17




LA HORDE

CHAPITRE PREMIER

Talal, un petit garçon de sept ans, marchait en silence parmi les siens.
La horde venait de reprendre sa route, après à peine quelques heures de
sommeil. Ils étaient une cinquantaine et les habitants de ce territoire leur
avaient tout juste permis de dormir chez eux à la condition expresse qu’ils
repartent dès l’aube. Ils avaient donc repris le chemin de l’exode très tôt ce
matin ; mais du fait qu’il avait fallu négocier leur halte dans des discussions
interminables, la nuit fut bien avancée lorsqu’ils purent enfin s’étendre à
même le sol, pour ne dormir finalement qu’à peine trois ou quatre heures.
Maintenant, la fatigue s’ajoutait à la faim qui tenaillait Talal depuis
plusieurs jours. Il ne comprenait pas pourquoi les gens d’ici ne voulaient pas
les laisser dormir en paix. Il avait simplement entendu son père répéter à sa
mère les paroles qu’il avait entendues de leur chef Junada : « Ils se méfient
tellement de nous qu’ils préfèrent nous voir quitter leur territoire. »
Plus tard, dans la journée, Talal aperçut un troupeau d’oryx, mais il ne
leur était pas permis de chasser. Ils s’arrêtèrent, le temps de cueillir quelques
baies sauvages, et encore, ne purent-ils le faire que parce qu’ils échappèrent
un moment à l’œil vigilant de quelques chasseurs hostiles qui les observaient
de loin. Lorsque ces derniers reparurent, la horde avait déjà repris sa route.
Cependant, après quelques heures de marche, Talal constata qu’ils n’étaient
plus surveillés, mais il remarqua également que les arbres étaient absents et
qu’aucun gibier ne rôdait dans les parages.
Talal marchait à côté de sa sœur et derrière lui, sa mère fermait la
marche avec les autres femmes du clan. Depuis qu’ils avaient quitté la
montagne, la végétation s’était faite de plus en plus rare, et il faisait très
chaud ; mais ce qui accentuait la fatigue de ses jambes, c’était le sable ; car
tant qu’ils étaient sur la terre ferme, le pas était aisé, tandis qu’avec un sol
qui roulait sous leurs pieds, la marche devenait lourde et épuisante.
Junada, le chef de la horde, brandit sa lance et tout le monde s’arrêta.
On forma un grand cercle pour une discussion entre membres du clan.
Junada leur présenta la situation. Il leur expliqua qu’il fallait maintenant se
préparer à affronter le froid la nuit, la soif le jour, et de nouveau la faim
jusqu’à la dernière étape où ceux de leur clan les attendaient avec de la
nourriture.
Junada était un solide gaillard aux cheveux noirs qui lui retombaient sur
les épaules. Il avait une bouche fine, un nez aquilin et des yeux aussi foncés
19que sa chevelure, avec parfois une lueur inquiétante qui perçait de son
regard. Comme la plupart des adultes, il portait une tunique en peau de bête.
Il impressionnait par sa stature, mais sa voix était douce et ses manières
avenantes. Cependant, il ne se séparait jamais d’une lance au bout de
laquelle était fixée, finement mais solidement, une pointe de silex aux éclats
taillés avec soin. Officiellement, c’était pour chasser le gibier, mais Talal
avait entendu dire qu’il s’en était servi contre des animaux immangeables et
aussi contre des hommes. Pour ce qui est des animaux immangeables, Talal
comprenait qu’il s’agissait de fauves redoutables et, en réalité, peu de
chasseurs étaient capables d’en affronter ; mais pour ce qui était des
hommes, comme ceux de son clan, cela le troublait. Aussi, ressentait-il un
certain malaise lorsqu’il se trouvait en face de l’homme.
Tout à coup, Talal oublia tout, l’homme, les fauves et le reste. Il resta
interdit sur place, et son regard se promena vers la direction qu’ils allaient
bientôt prendre.
À perte de vue, il n’y avait que du sable.
Une fois dans sa vie, il avait été impressionné. C’était le jour où son
père l’avait emmené jusqu’à la mer. Il n’avait alors jamais imaginé qu’il
puisse exister une telle quantité d’eau. Mais ce qu’il voyait, en ce moment,
était totalement différent. Car si la mer était en perpétuel mouvement avec
ses vagues, ses flux et reflux, ici le paysage semblait inerte. Rien ne
bougeait, et qui plus est, c’était le vide total. Pas un homme, pas un animal,
pas même un oiseau dans le ciel. Aussi loin que pût porter son regard, il ne
voyait qu’un seul et même décor. Un décor figé, avec du sable à perte de
vue, et il ne put s’empêcher de repenser à la mer qui, elle, recelait des tas de
choses à manger.
Ah ! Si seulement les hommes de ce territoire leur avaient permis d’y
rester.
Il promena un regard angoissé sur ce paysage irréel. Était-ce pour cela
qu’ils avaient parcouru tant de distances, enduré tant de souffrances. Où
étaient les vertes vallées de sa montagne qu’il aimait tant ? Avec ses doux
plateaux et ses versants aux pentes vertigineuses ?
Même ces terribles versants meurtriers, il les regrettait amèrement.
Il avait le cœur serré. Il sentit sa sœur à côté de lui. En portant le regard
sur elle, il put lire sur son visage la même peur de l’avenir qu’il ressentait en
ce moment.
La voix des adultes le tira de ses réflexions. Il se rapprocha du cercle de
discussion. Les femmes avaient le visage inquiet ; les hommes paraissaient
plutôt perplexes. En regardant Junada, il éprouva cette fois-ci, non pas un
malaise mais un certain réconfort, cherchant inconsciemment dans ce regard
dur et cette lance redoutable une protection contre des ennemis invisibles.

Au début de leur exode, les premiers territoires qu’ils avaient traversés
avaient été plutôt accueillants. Des groupes de chasseurs leur apportaient de
20la viande et des fruits. Une tribu alla jusqu’à leur offrir des vêtements. Talal
avait reconnu certains de ces chasseurs qui venaient de temps à autre chez
lui, lorsqu’il habitait la montagne. Ces hommes fabriquaient de belles
tuniques en peau souples et agréables à porter. Ils venaient les échanger
contres des flèches et des grattoirs en silex, ainsi que des fruits qui ne
poussaient que chez lui.
Maintenant, c’était son tour de fouler leur territoire ; et le fait de
recevoir tous ces cadeaux, sans contrepartie de la part des siens, avait
quelque chose d’inhabituel et d’inquiétant ; car il sentait bien – même si dans
sa tête, tout était encore confus – que cette gentillesse à l’égard de son clan
était liée à cet exode incompréhensible, à ce malheur qui avait touché sa
famille. Et ce malheur s’était précisé par la suite, lorsque, au fur et à mesure
qu’ils s’étaient éloignés de la montagne, plus aucun chasseur ne leur
apportait plus rien. Ils ne rencontrèrent, au contraire, qu’indifférence de la
part des autres tribus. Une indifférence qui était à la limite de l’hostilité.

Le clan comptait une centaine de membres, Junada avait jugé préférable
de le scinder en deux groupes qui quittèrent la montagne chacun leur tour,
afin de ne pas effrayer les habitants des territoires hostiles.
Ils purent ainsi négocier leur passage, moyennant une contrepartie sous
forme de cadeaux et objets de toutes sortes. Si bien qu’à présent, il ne leur
restait pratiquement plus rien, hormis leurs vêtements et une volonté
farouche d’aller fonder ailleurs une nouvelle vie.
– Jusqu’à une certaine distance, expliqua Junada en pointant du doigt le
désert, nous n’aurons que le soleil comme ennemi. Ce sera à nous de choisir
les moments pour la marche et les moments pour le repos… Mais il est
préférable de marcher une partie de la nuit. Ensuite, nous risquons de
rencontrer des fauves… Des animaux sauvages qui attaquent en bandes.
Tous écoutaient en silence les paroles du chef. On s’apprêtait à traverser
le désert. Pour la tribu, c’était l’heure de vérité, l’heure des véritables
difficultés du voyage.
– Chacun de nous devra rester vigilant et informer les autres de toute
apparition suspecte. Aucun dialogue ne sera possible à ce moment-là et nous
devrons nous battre pour ne pas être exterminés.
Junada marqua une pose. Son front se plissa sous l’effort de la
réflexion. Il voulait être sûr de ne rien oublier avant de passer à autre chose.
– Ceux qui ont participé au premier voyage iront avec moi récupérer
nos lances et nos arcs. Les autres se reposeront jusqu’à notre retour.
Junada devina la question sur le visage des hommes.
– La présence de fauves est due à l’existence de gibier. Nous pourrons
chasser pour notre compte lorsque nous atteindrons ce territoire.
– Et pour l’eau ? demanda une femme.
– Près de l’endroit où sont cachées nos armes, il y a un point d’eau.
Nous y remplirons nos peaux.
21– Nous n’avons plus de peaux. Nous avons dû les offrir pour traverser
le dernier territoire habité, rétorqua une autre femme.
Le chef esquissa un sourire, mais c’est un autre chasseur qui répondit.
– Nous avons d’autres peaux cachées avec nos armes.
Une clameur de soulagement et d’admiration fusa de l’assemblée. Il n’y
avait qu’un homme pour avoir pensé à ça et parer ainsi au pire. Dans un
reflex collectif, les regards convergèrent vers Junada.

Talal se réveilla, mais il n’avait pas envie de se lever malgré qu’il eût
épuisé tout son sommeil. Son moral était au plus bas. Il avait envie de
pleurer car il était dégoutté du voyage.
La traversée du désert avait été particulièrement épouvantable. La soif
lui brûlait la gorge, et les chasseurs responsables de l’eau étaient restés de
marbre, ne la distribuant qu’au compte goutte et qu’à certaines étapes. De
plus, l’eau était chaude et avait un goût écœurant. Elle était transportée dans
des outres en peau de bête et elle s’était imprégnée de leur odeur. Une odeur
à vous retourner l’estomac.
Talal était trop grand pour être porté par les adultes et trop petit pour
marcher aussi vite qu’eux. Il avait dû déployer de gros efforts pour maintenir
le rythme de la colonne. À l’issue du voyage, il était arrivé si épuisé qu’il
dormit toute la nuit et une bonne partie de la matinée. Maintenant, il
regardait, presque étonné, le sommet des arbres qui balançaient leurs
feuilles, loin au-dessus de sa tête. Des larmes jaillirent instantanément de ses
yeux, et pendant qu’il sanglotait en silence, il ne pouvait s’empêcher de
penser à sa chère montagne.

Pourtant, l’endroit où il se trouvait était bien loin de ressembler à l’enfer
qu’ils avaient traversé. L’oasis déployait de façon provocante sa verdure au
soleil. Elle ressemblait à une émeraude dont les multiples teintes se
détachaient de la couleur du sable. Elle était la parure du désert.
Même Talal, avec son chagrin, ne put résister à son charme. Cette
image de verdure qui se découpait dans un coin de ciel bleu, ce bruissement
reposant d’une source ponctué par des voix d’enfants et cette douce fraîcheur
qui lui caressait voluptueusement le visage et le corps eurent raison de son
chagrin. Petit à petit, il sortit de sa coquille pour s’éveiller au monde qui
l’entourait. Ses yeux s’ouvrirent et ses oreilles commencèrent à analyser les
sons qui résonnaient tout autour.
Il se souleva sur un coude et aperçut sa mère qui lui souriait. Elle lui
tendit un bol, et Talal constata avec bonheur que l’eau était fraîche et n’avait
plus cette horrible odeur de peau d’animal.
Il regarda autour de lui et aperçu des enfants qui se chamaillaient. Ces
visages, il les connaissait bien. Pourtant, cela faisait longtemps qu’il ne les
avait pas vus. Il se souvint alors qu’il s’agissait de ceux qui avaient quitté la
montagne avant lui. Machinalement, il regarda plus près de lui, et constata
22que la plupart des enfants de son groupe dormaient encore, épuisés par le
voyage. Il chercha des yeux sa sœur, et finit par l’apercevoir toute proche,
étendue à côté d’autres enfants. Il fut rassuré de la savoir saine et sauve, car
il se rappela que durant la traversée du désert, quelques enfants avaient
donné des signes inquiétants de faiblesse.
Les pleurs d’un petit attirèrent son attention et il aperçut des femmes
qu’il ne connaissait pas. Ces femmes étaient anormalement maigres. Leurs
visages étaient osseux et des orbites se dessinaient autour de leurs yeux. Des
enfants squelettiques étaient allongés près d’elles sur le sol, et Talal se
demanda s’ils dormaient ou s’ils étaient morts. Il vit sa mère et d’autres
femmes de la tribu leur distribuer de l’eau et prodiguer quelques soins à leurs
enfants.
Un peu plus loin, il aperçut quatre chasseurs qui conversaient entre eux.
L’un d’eux, âgé, était assis par terre. Il avait le corps maigre et une barbe
hirsute. Contrairement aux autres, il ne portait, pour tout vêtement, qu’un
simple pagne, ce qui expliquait que Talal ne l’ait jamais vu, car l’homme,
visiblement, n’était pas de sa tribu.
Deux chasseurs, en position accroupie, se tenaient près de lui. Ils
semblaient être à son chevet. Un jeune mince, que Talal ne connaissait pas,
et Junada le chef de son propre clan. Tous deux avaient l’air de le consulter.
Si Talal n’avait pas reconnu Junada, il aurait été persuadé que le vieil
homme à la barbe blanche était le chef. Cependant, un petit détail l’ennuya,
et il se surprit à chercher des yeux la lance à la pointe de silex. C’était bien la
première fois qu’il voyait Junada sans elle.
Sa sœur se réveilla à son tour. Il croisa son regard. Il lui sourit en
s’empressant de lui annoncer qu’ici l’eau était délicieuse. Mais elle détourna
les yeux et se mit à sangloter. Talal comprenait ce que sa sœur pouvait
ressentir. Cet exode, ils le vivaient tous assez difficilement.
Pendant qu’il dormait, bien des choses sont arrivées, pensa-t-il. Les
événements commençaient à se bousculer dans sa tête. Qui étaient ces
femmes affaiblies et ces enfants malades ? Et qui était ce vieil homme au
pagne que Junada et ses redoutables chasseurs semblaient vénérer ?

Talal ne s’était pas trompé. Il s’était passé bien des choses durant son
sommeil.
Avec l’arrivée du dernier groupe, la tribu se retrouva au complet, mais
entre temps, les premiers arrivés s’étaient aperçus qu’ils n’étaient pas les
seuls habitants dans l’oasis. Des indices visibles indiquaient qu’une autre
tribu les avait précédés.
Quelques hommes étaient partis en reconnaissance sans trop s’éloigner
du reste du clan, mais les habitants des lieux ne donnèrent aucun signe de
vie. Les nouveaux venus pensèrent que le territoire avait été déserté.
Cependant, au fil des jours, ils firent une découverte assez désagréable. À
certains endroits, des restes humains jonchaient le sol. Ils étaient en état de
23décomposition avancée et les os commençaient à blanchir tandis que les
parties de leur chair, partiellement recouvertes par le sable, se desséchaient
au soleil. Mais ce qui rendait ces découvertes inquiétantes, c’était des traces
évidentes de mutilations. On avait massacré des gens par ici.
Depuis cet instant, la tribu posta des sentinelles jour et nuit.
Junada fut mis au courant dès son arrivée. Il ordonna à ses hommes de
regrouper femmes et enfants, et après une nuit de repos, il partit à la tête
d’un groupe de chasseurs armés de lances, de haches et de gourdins, à la
rencontre de ces mystérieux habitants qui se massacraient entre eux.
L’oasis était un ensemble de plusieurs îlots de verdure séparés par des
bancs de sable. Un petit archipel perdu au milieu du désert. La plus grande
des îles était la plus verte du fait que l’eau qui s’écoulait avait fini par
imbiber le sol. En plus des palmiers, elle se distinguait des autres par la
présence d’arbustes, de broussaille ainsi que d’herbe, leurs racines n’ayant
pas besoin de puiser l’eau en profondeur.
L’arme au poing, les chasseurs traversèrent avec précaution le chapelet
d’îlots. Ce qu’ils découvrirent les déconcerta ; ils étaient tombés sur des gens
encore plus misérables qu’eux.
Les habitants de l’oasis étaient peu nombreux, tout au plus une
vingtaine de personnes, constitués essentiellement de femmes et d’enfants. Ils
s’étaient regroupés dans cet endroit encore inexploré par les chasseurs de la
montagne. Ils étaient à moitié morts de faim. Visiblement, ils se cachaient.
Quelques uns trouvèrent la force de se redresser à l’arrivée des chasseurs.
Des enfants squelettiques et le regard hagard avaient à peine la force et la
volonté de s’accrocher à leur mère.
Junada et ses hommes ne les attaquèrent pas. Revenus de leur surprise,
ils tentèrent de savoir qui ils étaient, mais ils n’obtinrent aucune réponse.
Ces hommes, ces femmes et ces enfants les fixaient avec la peur dans les
yeux et la résignation dans le regard.
Durant quelques longues secondes, les deux groupes s’observèrent en
silence. Puis, les chasseurs commencèrent à trouver la situation pénible et
embarrassante. Ces gens ne semblaient plus avoir la volonté de vivre et cela
les dérangeait.
Quel avenir désagréable, ce pays leur réservait-il ?
Finalement, les chasseurs conversèrent entre eux sur ce qu’il convenait
de faire.
– Le silence de ces gens montre clairement qu’ils nous sont hostiles, dit
l’un d’eux.
– Peut-être, mais ils ne nous ont pas attaqués, fit remarquer un autre.
– C’est parce qu’ils n’en sont plus capables, rétorqua un troisième.
– Nous ne pouvons les laisser mourir ainsi, juste à côté de nous.
– Nous devons les aider comme on nous a aidés, au début de notre
exode.
24– Que peut-on faire ? Certains parmi nous sont pratiquement dans le
même état qu’eux.
C’est alors qu’une voix étrangère interrompit la conversation des
chasseurs.
– « Tes hommes ont l’accent de la montagne… mais toi, tu parles
comme ceux de la steppe. »
Tout le monde tourna la tête.
Les chasseurs virent un vieil homme assis parmi les siens, les jambes
allongées, croisées l’une sur l’autre. Il s’était adressé directement à Junada.
Sa voix était faible, mais restait audible.
– Qui es-tu ? demanda Junada.
– Qui je suis n’a plus aucune importance ! Ce territoire est le nôtre ; et
nous y vivions avant votre arrivée.
Sa voix trahissait une certaine désillusion, mais le défi dominait dans le
ton, avec la détermination d’un désespéré qui n’avait plus rien à perdre.
– Vous ne serez jamais chez vous ici, car le désert engloutit toujours les
usurpateurs.
Il y avait quelque chose de pathétique dans les propos du vieil homme.
Il était le porte-parole de sa tribu et l’on eut dit que toutes ces poitrines
silencieuses derrière lui avaient uni leurs dernières forces pour s’exprimer à
travers sa voix. Comme s’ils voulaient pousser l’ultime cri avant de
disparaître.
– Ce territoire nous appartient comme il a appartenu à nos ancêtres, et ni
vous, ni les hyènes...
Les chasseurs écoutaient en silence le discours saccadé du vieil homme.
Ils ne retenaient que le ton de sa voix, où dominaient l’hostilité et le
reproche.
– Vous n’êtes pas en mesure de le défendre ! lança l’un d’eux.
Le vieil homme se tut, mais ne baissa pas la tête, semblant, au contraire,
défier de son regard las ces hommes bien charpentés dont la silhouette
rappelait celle des redoutables chasseurs de la steppe.
Junada connaissait ceux de son clan. Après tant d’épreuves, ils n’étaient
pas disposés à supporter l’arrogance d’un inconnu. Le rapport de force était
de leur côté et il craignit de ne pouvoir les arrêter si la colère s’emparait de
leurs cœurs. Aussi, tenta-t-il de détourner la conversation de la délicate
question territoriale.
– Que vous est-il arrivé ? demanda-t-il sur le ton le plus conciliant du
monde.
Le vieux considéra Junada comme s’il venait d’être ramené à une autre
réalité.
– Nous avons été attaqués par les hommes-fauves, répondit-il
simplement.
Puis, comme pour rompre un silence devenu gênant, il ajouta :
– Ils nous harcèlent depuis trop longtemps… à la façon des hyènes...
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