Une histoire culturelle des sports d

Une histoire culturelle des sports d'hiver

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La diffusion des sports d'hiver en France, à la fin du XIXè siècle et au début du XXè siècle, témoigne d'une évolution décisive des représentations de la montagne et des usages corporels des populations. Cet ouvrage porte un regard comparatif entre les tendances générales constatées en France et les orientations locales. Plus précisément, l'auteur centre son analyse sur le Jura français, où il est plus aisé d'observer les relations entre la diffusion des pratiques, les relais institutionnels et l'évolution des représentations collectives.

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Ajouté le 01 avril 2007
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EAN13 9782296165274
Langue Français
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Une histoire culturelle des sports d'hiver

www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.ft harmattan l@wanadoo.ft cg L'Harmattan, 2007 ISBN: 978-2-296-02545-5 EAN : 9782296025455

Yves MORALES

Une histoire culturelle des sports d'hiver
Le Jura français des origines aux années 1930

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; FRANCE
L'Harmattan Hongrie Espace L'Harmattan Kinshasa

75005 Paris

Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

Fac..des

Sc. Sociales, Pol. et Adm. , BP243, KIN XI de Kinshasa - RDC

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260
Ouagadougou 12

1053 Budapest

Université

Collection "Espaces et Temps du Sport" dirigée par Jean Saint-Martin et Thierry Terret Le phénomène sportif a envahi la planète. Il participe de tous les problèmes de société, qu'ils soient politiques, éducatifs, sociaux, culturels, juridiques ou démographiques. Mais l'unité apparente du sport cache mal une diversité aussi réelle que troublante: si le sport s'est diffusé dans le temps et dans l'espace, s'il est devenu un instrument d'acculturation des peuples, il est aussi marqué par des singularités locales, régionales, nationales. Le sport n'est pas éternel ni d'une essence trans-historique, il porte la marque des temps et des lieux de sa pratique. C'est bien ce que suggèrent les nombreuses analyses dont il est l'objet dans cette collection créée par Pierre Arnaud qui ouvre un nouveau terrain d'aventures pour les sciences sociales.
Dernières parutions Jacques DUMONT, Sport etformation de lajeunesse à la Martinique. Le temps des pionniers (fin XIX" siècle - années 1960), 2006. Cécile OTTOGALLI-MAZZACA VALLO, Femmes et alpinisme: Un genre de compromis (1874-1919),2006. Sylvain VILLARET, Naturisme et éducation corporelle, 2005. Sylvain FEREZ, Mensonge et vérité des corps en mouvement. L'oeuvre de Claude Pujade-Renaud,2005. P. GOIRAND, 1. JOURNET, 1. MARSENACH, R. MOUSTARD, M. PORTES, Les stages Maurice BAQUET 1965-1975, Genèse du sport de l'enfant, 2004. Michaël ATTALI, Le syndicalisme des enseignants d'éducation physique, 19451981,2004. Louis THOMAS, Et si l'éducation physique n'était qu'un mythe I, 2004. Albert BOURZAC, Les bataillons scolaires 1880-1890. L'éducation militaire à l'école de la République, 2004. Fabien GROENINGER, Sport, religion et nation, 2004. Florence CARPENTIER, Le comité international olympique en crises: La présidence de Henri Baillet-Latour, 1925-1940,2004. Pierre LAGRUE, Le tour de France, reflet de l 'histoire et de la société, 2004. Fabien OLLIER, Mythologies sportives et répressions sexuelles, 2004. Fabrice DELSAHUT, Les hommes libres de l'Olympe: les sportifs oubliés de l 'histoire des Jeux Olympiques, 2004. Pierre-Alban Lebecq (Sous la direction de), Sport, éducation physique et mouvements affinitaires, 2 tomes, 2004. James Riordan, Arnd Krüger et Thierry Terret, Histoire du sport en Europe, 2004

Remerciements À tous ceux, nombreux, qui m'ont apporté leur aide, leurs compétences, leurs conseils, leurs encouragements, leur amitié aussi. .. professeurs, archivistes, témoins, collègues, amis. Qu'ils soient assurés de ma plus vive gratitude. À ma famille aussi pour son soutien inconditionnel: À Béatrice, Clémentine, Théo et Romane qui, avec patience et affection, ont vécu au quotidien les doutes et les difficultés d'une telle entreprise. À tous, cet reconnaissance. ouvrage veut témoigner ma profonde

INTRODUCTION
Consacrer une réflexion historique aux sports d'hiver en France en centrant l'analyse sur un espace géographique aussi délimité que le Jura français, peut déconcerter le lecteur. Un tel projet semble à première vue restreindre l'étude à un cas particulier qui pourrait paraître insuffisamment représentatif de processus plus généraux... D'emblée, l'ambiguïté doit être levée, la centration sur les sports d'hiver jurassiens n'occulte pas, bien au contraire, l'étude des conditions générales dans lesquelles les sports d'hiver intègrent le paysage culturel français - celles-ci apparaîtront d'ailleurs clairement dans l'ouvrage - mais elle vise, avant tout, à restituer du concret aux processus observés en réinsérant les pratiques dans un contexte géographique et social défini. Le relevé historiographique des études historiques publiées jusqu'ici sur le thème des sports d'hiver français montre, précisément, que les auteurs ont souvent délaissé les dimensions locales et régionales 1. Centrés sur un lourd travail de mise en perspective, et soumis à une ambition d'histoire totale, ils ont favorisé des investigations alimentées d'une vision large d'un phénomène dont ils placent ordinairement l'épicentre dans les Alpes2. Ces démarches peuvent se justifier par la volonté de mettre en évidence des principes communs concernant la diffusion de ces nouveaux loisirs en France. Mais, dans la mesure où l'éloignement géographique des différents massifs français laisse présager de multiples disparités selon les lieux de pratiques, la réflexion mérite d'être prolongée, affinée, voire nuancée, à partir de perspectives plus localisées et décentralisées. Ce domaine d'étude est particulièrement propice à une recherche ancrée davantage dans sa réalité conjoncturelle régionale. Il nous engage à procéder à une analyse comparative entre les évolutions globales observées pour l'ensemble des montagnes françaises et les orientations relevées dans le Jura3. D'où l'intérêt
1 Cette étude historiographique a été réalisée de façon approfondie dans un travail de thèse: Morales Yves, Histoire des sports d'hiver dans le Jurafrançais des origines aux années soixante, Thèse de doctorat STAPS, sous la direction de Arnaud Pierre et Brelot Claude-Isabelle, soutenue le 27 novembre 1999 à l'UFRSTAPS de l'Université de Lyon 1. Voir le Tome I : « introduction générale et revue critique de la littérature historique des sports d'hiver ».
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D'une façon générale, l'histoire des sports d'hiver est centrée sur le massif des

Alpes, phénomène qu'il convient de rapporter, entre autre, à l'importance géographique de ce massif montagneux mais aussi à la fonction spéculaire de l'histoire, aux projets des historiens et aux sources d'archives conservées. 3 La délimitation de notre champ d'études ne se réduit pas aux frontières administratives du département du Jura mais s'étend au cadre géographique montagneux comprenant en partie le Doubs et l'Ain. 7

de conduire un questionnement sur les processus de diffusion culturelle des pratiques sportives hivernales et sur la diversité des interprétations et des formes de pratiques intégrées. Laréflexion sur les sports d'hiver est centrale dans cet ouvrage. Se pose tout d'abord le vaste problème de leur définition, aspect fondamental puisque la délimitation du champ d'investigation est directement liée aux choix axiologiques opérés. Sans entrer dans le détail d'une étude sémantique appliquée à chaque pratique concernée - celle-ci pourra apparaître un peu plus tard - il convient d'observer les conditions de leur regroupement et de leur identification sous un vocable spécifique. À l'évidence, l'expression sports d 'hiver est porteuse de diverses modalités de pratiques et de multiples valeurs. Cette particularité implique un vaste questionnement, ainsi que l'ont précisé Pierre Arnaud et Thierry Terret: « ...La multiplicité des sports d 'hiver, la pluralité de leurs significations et l 'hétérogénéité des lieux et conditions de leurs pratiques invitent à s'interroger sur les conditions de leur naissance, de leur développement, de leur transformation et de leur

. . 1 autonomlsatlOn en tant que sports» . À la fin du XIXe siècle, l'expression sports d'hiver n'a aucun sens précis. L'hiver apparaît comme une saison triste et dangereuse, proposant peu d'occasions de se divertir. En 1865, le grand dictionnaire universel du XIXe siècle intègre pour la première fois une rubrique consacrée aux sports et procède à l'inventaire rapide des exercices concernés2. Parmi l'ensemble des divertissements retenus, seul le patinage semble avoir un lien particulier avec l'hiver. Selon Louis Magnus3, son apparition en France remonte au XVIIIe siècle et son succès grandissant auprès des classes aisées justifie en 1865 la création d'un cercle de patineurs à Paris. À cette date, le tobogganning ou le ski sont encore inconnus du grand public et il faut attendre la toute fin du XIXe siècle avant qu'ils fassent quelques émules parmi les populations aisées. À l'aube du XXe siècle, l'association des sports avec l'hiver n'est pas encore représentative d'activités clairement identifiées selon une rubrique spécifique mais la situation va rapidement évoluer 4. Ainsi, en 1908, la Revue Olympique distingue les sports de neige (courses et sauts à ski, tobogganning) et les sports de glace (patinage, hockey, ice-

I Arnaud, P., Terret, T., Le rêve blanc, Olympisme et sports d'hiver en France, Chamonix 1924, Grenoble 1968, Bordeaux, PUB, 1993. 2 Grand dictionnaire Universel du 19ème siècle Pierre Larousse, 1865 - 1976. 3 Magnus, L., « Le patinage », in Magnus, L., De La Frégéolière, R., Les sports d'hiver, Paris, Lafitte, 1911, Réédition, Genève, éditions Slatkine, 1979. 4 L'encyclopédie Les Sports modernes Illustrés publiée en 1905 ne propose pas de classement spécifique aux sports d'hiver. 8

yachting)l, sans que ces activités ne soient, pour l'heure, toutes intégrées au programme olympique. En 1911, enfin, l'ouvrage de Louis Magnus et Renaud De La Frégéolière, publié sous le titre Les Sports d 'Hive/, détaille quatre familles distinctes: le patinage (artistique et de vitesse), les jeux sur glace (hockey, curling, ice-yachting), le ski (courses, sauts, ski-kjoring) et le tobogganning (toboggan, luge, skeleton, bobsleigh et même traîneau automobile). Les sports d'hiver sont désormais identifiés en France sous un vocable spécifique et semblent avoir acquis une certaine reconnaissance dans le mouvement sportif du début du siècle. Nous retiendrons d'ailleurs pour l'ensemble de notre travail de recherche, cette définition classique donnée par Louis Magnus dans la rubrique sports d'hiver de l'Encyclopédie des sports de 1924 : «Les sports d 'hiver sont ceux que l'on pratique exclusivement en hiver en raison des conditions climatériques, glace et neige, indispensables à leur fonctionnement» 3. Cette formule possède le mérite d'une identification rapide des activités physiques concernées, bien qu'elle ne précise guère les formes prises par ces activités ni leur logique constitutive. Ces pratiques sont-elles ludiques, hygiéniques, utilitaires ou compétitives? Quels enjeux révèlent ces formes ou mises « en jeux» du corps? Sur ces points, la définition reste large. Elle offre l'avantage d'ouvrir le débat et d'observer plus précisément la manière dont ces pratiques s'inscrivent dans les mentalités collectives. L'une des problématiques fondamentales, résultant de ces réflexions, réside dans l'analyse des formes de pratiques générées par les différentes attentes des populations impliquées. Retenons que I'histoire des sports d'hiver est marquée par une triple appartenance, celle de la dépendance au monde des vacances et des loisirs corporels, celle de l'association aux impératifs civiques d'utilité politique et sociale et celle de l'ancrage dans le système sportif de la compétition. Cette situation, qui justifie des formes d'engagement variées, n'est d'ailleurs ni isolée ni spécifique4. Elle trouve une illustration particulière dans le rôle du tourisme et l'évolution des représentations positives du plein air qui sont, dès le milieu du XIXe siècle, des voies privilégiées de diffusion et de développement des exercices physiques. Elle transparaît dans l'inscription de ces activités - notamment pour le ski - au cœur de justifications sociales et géopolitiques. Et elle révèle que les pratiques physiques hivernales n'échappent pas au phénomène

1 Coubertin, P., « Les sports de neige », in Revue Olympique, janvier 1908, pp. 9-16 et février 1908, pp. 23-28. 2 Magnus, L., De La Frégéolière, R., op. cit., 1911. 3 Ibidem, p. 207. 4 Bouet, M., Questions de Sportologie, Paris, L'Harmattan, 1998.
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général de « sportivisation »1 qui marque la culture corporelle dans le contexte de la civilisation industrielle. Encore faut-il admettre également la complexité du rapport entre les sports d'hiver et les groupes sociaux. Montrer le rôle joué par les outillages mentaux, les structures ou modes de pensée des populations concernées, analyser les significations attribuées et les formes de légitimités retenues. À titre d'exemple, on admettra que patiner sur la glace du lac de Saint-Point, dévaler des pentes verglacées au volant d'un bobsleigh, pratiquer le ski pour transporter le courrier, pour admirer les Alpes depuis le belvédère du Risoux, pour surveiller les frontières, ou pour terminer premier d'une course de fond, ne répondent pas nécessairement aux mêmes publics, aux mêmes motivations, ni aux mêmes systèmes de représentations. Et l'on comprendra, surtout, que ces formes d'engagement dans des pratiques variées n'impliquent pas forcément les mêmes publics, n'ont pas le même sens, les mêmes conséquences ni les mêmes modes de légitimation. Les différences s'observent dans le rapport évolutif des populations avec les multiples formes de pratiques à partir des valeurs qu'ils leurs attribuent. Bref, s'il faut admettre l'importance de l'effet de domination sociale symbolique des classes aisées qui s'investissent les premières dans les sports d'hiver, la multiplicité des formes gestuelles et la variété des usages observés, ajoutés à l'hétérogénéité des lieux, des conditions d'exercice et des participants, invitent à récuser toute vision unificatrice au profit d'une interprétation plus sensible à la variété des techniques diffusées et des catégories sociales concernées. La démarche qui nous anime dans l'étude de ces activités culturelles engage donc à déconstruire les entités collectives et à étudier la réception des pratiques à partir des différentes communautés impliquées. L'une de nos préoccupations sera, notamment, de souligner la participation des populations montagnardes et le rôle fondamental qu'elles ont joué dès l'origine. Étudier l'évolution des sports d'hiver revient donc à admettre des itinéraires singuliers qui témoignent d'une appropriation différentielle par des publics hétérogènes. Moyens de locomotion utilitaire, exercices procurant la santé, occasions de jeux, sports occasionnels ou compétitions régulières, les pratiques hivernales de glisse et de glace rejoignent, dans une complexité comparable, d'autres activités telles que le cyclisme, la natation, l'alpinisme, la voile, le canotage, etc. Toutes présentent cette particularité d'être à la fois modes de déplacement, objets de divertissements touristiques ou encore buts de confrontations sportives, et toutes peuvent admettre une
I

Néologisme que l'on pourrait défmir, à la suite de Norbert Elias, comme le passage
pratique physique à l'état de sport

d'une

-

Elias, N., Dunning,

E., Quest

for

Excitement, Sport and Leisure in the Civilising Process, Basil Blackwell, 1986, trad. française: Sport et civilisation - La violence maîtrisée, Paris, Fayard, 1994. 10

certaine similarité dans la démarche d'analyse historique. D'autant que l'utilité réelle de ces pratiques comme moyen de locomotion, dans une société marquée par l'évolution de la civilisation industrielle, diminue en même temps qu'augmentent leur pouvoir de jeu et sa légitimité sociale. Il s'agit donc, pour une histoire culturelle des sports d'hiver, de mettre en scène des différences, celles de groupes sociaux citadins ou montagnards, celles de sensibilités collectives et de repères mentaux qui évoluent. En analysant les points de vue exprimés, les distances et les mises en perspective opérées, il convient de prendre au sérieux les divergences dans l'agencement des pratiques et la multiplicité des représentations des sports d'hiver afin de mieux préciser les ruptures et les continuités qui s'opèrent dans ce domaine d'activités. Selon le point de vue que nous retenons, les techniques corporelles, existent dans leurs manifestations concrètes comme dans leurs références représentatives. Elles relèvent de logiques « subjectives» variables avec la culture des groupes et les moments du temps. La perspective adoptée dans cet ouvrage n'est donc pas l'étude juxtaposée des différents modes de pratiques mais bien la compréhension des processus responsables de leur propagation ou de leur déclin. La réflexion se tourne nécessairement vers une démarche d'interprétation permettant de chercher, derrière les hommes et les événements, les mécanismes mis en œuvre et, au-delà des discours, les valeurs et les enjeux qui les justifient. Ainsi le constat d'une diversité des formes prises par les sports d'hiver ne vise pas une pluralité d'histoires indépendantes les unes des autres: celle des institutions, de l'économie touristique, des facteurs politiques ou bien celle des catégories de sports d'hiver: patinage, luge, ski, etc.,... Il ne s'agit pas de signaler, entre ces histoires différentes, des coïncidences de dates, de structures, d'acteurs, des analogies de forme et de sens 1. La question qui se pose est de déterminer quelles modes de relations peuvent être légitimement établies entre ces différentes séries, quel système cohérent sont-elles susceptibles de former; quel est le jeu des corrélations et des dominances des unes aux autres, comment s'expliquent les décalages, les temporalités différentes, les diverses rémanences, dans quels ensembles distincts certains éléments peuvent figurer simultanément; bref, pour

reprendre l'expression de Michel Foucault: « quelles séries de séries - ou en
d'autres termes quels tableaux, il est possible de constituer? »2 ... une 1D'innombrables travaux se résument à cette perspective, par exemple: Buffard, A., Domier, P., Vuillermoz, A., Le ski dans le Massif jurassien, - un siècle d'histoire, Sainte-Croix, Les presses du Belvédère, novembre 2004. Et bien que ces auteurs aient déprécié arbitrairement notre travail (pp. 32-34), nous renvoyons à la lecture de cet ouvrage très bien illustré qui rejoint d'ailleurs sur de très nombreux points ce que nous avions déjà rédigé dans notre thèse soutenue en 1999. 2Foucault, M., L'archéologie du savoir, Paris, Gallimard, 1969, p. 19. 11

histoire générale déployant non pas la vision d'un centre unique mais un espace de dispersion dont I'historien cherche le sens ou les multiples sens selon les configurations observées. Pour répondre à ces questions, en appliquant leur principe à la diffusion des sports d'hiver dans le Jura, cet ouvrage se propose d'étudier les phénomènes d'acculturation des modèles de pratiques des sports d'hiver et les modes d'appropriation par les populations des formes prises par cette culture physique. Le concept de culture est ici envisagé dans le sens de

réservoir d'images 1 au sein desquels, en un moment de I'histoire, certains
groupes puisent les ressources nécessaires à la fabrication de nouvelles références collectives2. L'étude s'efforce ainsi de produire une analyse des pratiques hivernales envisagées comme des constructions sociales rapportées à un cadre de vie. Il s'agit parallèlement d'observer comment les sports d'hiver participent à une forme de désenclavement culturel du Jura tout en favorisant une certaine spécification régionale. De toute évidence, la propagation des sports d'hiver au XIXe siècle, en tant qu'éléments de la culture, bénéficie d'un nouveau contexte qui modifie les comportements à l'égard des loisirs et participe, selon l'expression empruntée à Eugen Weber, à la fin des terroirs3. Située à la croisée de justifications ludiques, utilitaires et compétitives, l'implantation des sports d'hiver mérite donc d'être reliée aux bouleversements des conditions d'existence des populations montagnardes dus à l'extension de la société industrielle. L'histoire des sports rejoint nécessairement l'histoire du corps4 en soulignant à la suite de Mauss5, d'Elias6 ou de Foucault7, combien les gestes, même les plus naturels ou les plus proches de la nature, sont le résultat de normes collectives intériorisées. Derrière la commodité trompeuse du vocabulaire, il faut reconnaître les pratiques non pas comme des objets mais comme le fruit d'objectivations produites par des conjigurations8 particulières où le pouvoir
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Anderson, B., Imagined Communauties, Londres, Verso, 1983.
Pociello, c., Les cultures sportives, Paris, PUF, 1988, pp. 21-26. Voir aussi, le

dossier « Culture: la construction des identités », in Sciences Humaines, n° 110, nov. 2000,pp. 22-63. 3 Weber, E., Lafin des terroirs - la modernisation de la France rurale, 1870-1914, 4 Vigarello, G., Corbin, A., Courtine, J.1., Histoire du corps, tome 1 - de la renaissance aux lumières; Histoire du corps, tome 2 - De la révolution à la grande guerre, Paris, Seuil, 2005 ; Histoire du corps, tome 3 - Les mutations du regard, le XX" siècle, Paris, Seuil, 2006. 5Mauss, M., Sociologie et anthropologie, Paris, PUF, 1960. 6Elias, N., Dunning, E., op.cil.., 1994. 7 Foucault, M., Surveiller et punir, Paris, Gallimard, 1975. 8 Les configurations sont envisagées sous l'angle de réseaux d'interdépendances assimilables à un équilibre de tensions entre des parties (groupes ou individus) d'un 12
Paris, Fayard, 1983 (1 èreédition 1976).

de normalisation ne s'impose pas en soi mais résulte d'un jeu entre des partenaires. Engagés dans un mouvement général d'affinement des mœurs, le corps et le sport participent à l'intériorisation du contrôle social, ainsi que l'a établi Norbert Elias 1. Extension des chaînes d'interdépendance, différenciations des fonctions sociales, intégration de nouvelles normes de comportement, régulation étatique croissante des activités sociales, tels sont les facteurs modifiant les relations entre l'individu et le collectif en participant à la diffusion d'un habitus nationaz2 dans toutes les régions de France. Envisagé par Michel Foucault sous l'angle des rapports de pouvoirs, le contrôle du corps traduit une vision sombre du monde et du social que Georges Vigarello a magistralement révélée dans Le corps redressé3 en montrant que le sens des représentations et des techniques corporelles est construit sur des convergences entre des savoirs socialement signifiants et des savoirs scientifiques inégalement invoqués pour quadriller les corps et les soumettre à des normes de comportements. Mais, de façon pragmatique, il faut également admettre que le domaine des loisirs apparaît comme un lieu où se renouvelle le rapport au corps, où les populations s'affranchissent à l'égard des contraintes traditionnelles, où se diffuse une nouvelle morale du plaisir et où s'expriment de nouvelles sensibilités vis-à-vis des espaces naturels en parallèle avec l'avènement du temps libre4. Ces évolutions s'inscrivent dans le cadre de nouvelles conventions5 qui relient les groupes sociaux et impulsent la reconfiguration du rapport aux pratiques des individus. Dans cette perspective, les situations ne peuvent se comprendre qu'à partir de la représentation qu'en donnent, par leurs justifications, les personnes qui s'y engagent. Il convient donc d'observer ces formes de négociation au sein de configurations qui leur donnent sens, en redonnant la parole aux acteurs, en analysant leurs attentes et leur façon de s'approprier les pratiques ou de les rejeter. Aspect essentiel à nos yeux où Foucault et Elias se rejoignent, celui de mettre en évidence la difficulté de localiser les processus de transformation et l'impossibilité de les envisager selon des
ensemble. De là, émergent des figures singulières des formes de domination, des équilibres entre les groupes, des principes d'organisation des sociétés selon les configurations en présence. Elias, N., Dunning, E., op. cit., 1994. Sur les limites fixées à ce concept: voir Deschaux, J.H., « Sur le concept de configuration: quelques failles dans la sociologie de Norbert Elias », in Cahiers internationaux de sociologie, vo199, 1995, pp. 293-313.
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Elias, N., La civilisationdes mœurs,Paris, CaIman-Levy,1973.

Noiriel, G., Penser avec, penser contre - Itinéraire d'un historien, Paris, Belin, 2003. 3 Vigarello, G., Le corps redressé, Histoire d'un pouvoir pédagogique, Paris, Delarge, 1978. 4 Corbin, A., (dir.), L'avènement des loisirs 1850-1960, Paris, Aubier, 1995. 5 Boltanski, L., Thévenot, L., Les économies de la grandeur, Paris, PUF, 1987. 13

perceptions simples et univoques: individualistes, au sens wébérien, ou holistes, au sens durkheimien 1. Tout tend à montrer, dans ce domaine d'études, combien les changements observés dans le champ sportif révèlent ceux des sociétés qui les produisent: création d'un temps festif, tentative de maîtrise de la nature, développement d'une sociabilité plus égalitaire, centration sur le rendement des pratiquants. Ils conduisent à l'invention de nouvelles formes de loisirs corporels suscitées par la société industrielle, avec sa rationalisation technique, sa nouvelle distribution du temps et sa vision d'un corps efficace et productif. Bref, les représentations du corps, de la nature, du rapport aux autres, envisagées comme manières de s'inscrire au monde et de se représenter le monde2, sont nécessairement activées dans l'incorporation de nouvelles normes de comportement en tant que les techniques corporelles adoptées en sont le produit diffusé dans les différents groupes de pratiquants et qu'elles participent à la constitution de leur identité sociale3. Comme l'indique Georges Vigarello, deux démarches classiques permettent d'analyser l'évolution des techniques4. Celle que Lucien Febvre appelait une histoire technique de la technique « ... qui recense les détails d'une opération technique elle-même, pour en désigner chaque changement, démarche attentive aux transformations internes et aux temporalités propres de la pratique elle-même» 5. Et celle, plus globale et plus synthétique, qui « ... réintègre cette histoire des techniques dans un ensemble historique luimême déjà très ouvert sur l'économie, la démographie, l 'histoire des sciences ou des idées »6. Notre réflexion est plus proche de la seconde démarche tout en s'inspirant de la méthode des modèles, appliquée à l'histoire des exercices physiques, telle qu'elle a été présentée par Pierre
1 Elias, N., Qu'est-ce que la sociologie?, Paris, Pandora, 1981. 2 On retrouve ici la double fonction assignée à la notion de représentation par Louis Marin selon Roger Chartier, qui consiste à « rendre présente une absence, mais aussi exhiber sa propre présence en tant qu'image et, ainsi, constituer celui qui la regarde comme sujet regardant ». Elle incite à analyser les procédures par lesquelles les individus ou les groupes sociaux produisent les représentations de leur identité, et ouvre par là à une histoire des pouvoirs envisagée comme lutte pour la domination symbolique. Chartier, R., Au bord de la falaise, L 'histoire entre certitudes et inquiétude, Paris, Albin Michel, 1998. 3 Fauché, S., Callède, J.P., Gay-Lescot, J.L., Laplagne J.P., (dir.) Sport et identités, Paris, L'Harmattan, 2000. Sur les théories de l'identité: Kaufmann, J.e., L'invention de soi, Paris, Armand Colin, 2004. 4 Vigarello, G., Une histoire culturelle du sport - Technique d'hier... et d'aujourd'hui, Paris, Revue EPS/R. Laffont, 1988, p. 9. 5 Febvre, L., « Réflexions sur l'histoire des techniques », in Annales d'histoire économique et sociale, 1935.
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Gille, B., Histoire des techniques,Paris, Gallimard,1978,p. 9.
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Arnaud en 19931. En tant que schéma théorique et simplification de la réalité, le modèle permet de la rendre explicite et intelligible. Il rend compte des relations existant entre les divers éléments qui le composent. Dans ce cadre d'analyse, c'est la logique constitutive de l'activité physique qui devient centrale et ce n'est plus l'utilisation d'un même instrument. Le ski, utilisé comme objet de compétitions sportives est alors plus proche du patinage de vitesse, des courses de traîneaux et même des courses à pied, que du ski lorsqu'il est chaussé à des fins de protection du territoire ou d'exploration de la naturé. Le modèle compétitif devient ici représentatif et s'oppose, par exemple, aux modèles hygiénique, militaire ou aventureux3. Il apparaît toutefois, que la notion de modèle peut être utilement complétée par un autre concept particulièrement opérationnel: celui de formes de pratiques, que l'on peut rapprocher de la notion d'usage social4. La forme doit être comprise comme une tentative de mise en cohérence du social qui part des faits et leur donne un sens immédiat pour les acteurs: « Par forme, entendons l'usage social d'une activité par des groupes dont les membres entretiennent entre eux des dispositions communes, et qui confèrent à leur pratique une même signification existentielle et symbolique »5. Notre étude s'attache d'ailleurs davantage aux significations culturelles des évolutions qu'à une description minutieuse de chaque modification constatée6. Car, si l'on admet que la technique, et son enseignement, ne sauraient être compris en dehors de leur environnement, on peut supposer que le cadre de pratique et les groupes sociaux concernés déterminent fortement les choix opérés et les modalités de transmission. Par le biais de I'histoire des techniques corporelles 7, l'analyse permet de reconstruire en partie le social en s'appuyant sur les représentations que les groupes s'en font et qui le conditionnent au moins autant qu'elles en sont le reflet. Ainsi, les différenciations culturelles observées se présentent: « non pas comme la traduction de divisions
1 Arnaud, P., « Sport et changement social, la méthode des modèles et l'histoire des exercices physiques », in Augustin, J.P., Callède, J.P., (dir.), Actes du colloque Sport, relations sociales et action collective, Bordeaux, M.S.H.A., 1995. 2 Pour autant, la modélisation est une formalisation théorique, et comme telle, elle reste fortement subordonnée à l'interprétation de l'historien. Voir Legay, J.M., La méthode des modèles, état actuel de la méthode expérimentale, Paris, 1973, p. 26. 3 Arnaud, P., op. cit., 1995. 4 Boltanski, L., « Les usages sociaux du corps », in Annales n01, 1971, pp. 205-233 ; Ledrut R., Laforme et le sens dans la société, Paris, Méridiens-Klincksieck, 1984. 5 Arnaud, P., «Objet culturel, objet technique, objet didactique », in Science et Techniques des Activités Physiques et Sportives, Vol. 7, na 13, mai 1986, pp. 43-55. 6 À titre d'exemple voir Terret, T., Les défis du bain, Thèse de doctorat STAPS, Université Lyon l, 1992. 7Arnaud, P., op. cit.,13 mai 1986. 15

statiques et figées mais comme l'effet de processus dynamiques» 1. La démarche méthodologique utilisée relève d'une approche d'abord sensible aux effets liés à la diffusion des sports d'hiver, c'est-à-dire centrée sur les modifications de comportements et sur les explications immédiates qu'en donnent les pratiquants. De ce point de vue, elle s'inspire d'une approche interactionniste avec l'ambition de comprendre comment on passe d'actes ou d'initiatives individuelles à un ordre social stable relayé par des institutions2. Selon Roger Chartier et Georges Vigarello: «Ces distributions sociales fixées ou mouvantes des pratiques sportives doivent à chaque moment historique être comprises à la croisée de la structure interne propre à chaque sport et des dispositions culturelles et sociales des différents groupes susceptibles de le pratiquer )}. C'est une façon de situer au centre de la recherche la notion de représentation 4, qui permet de penser les faits de discours sans ramener le social à une pure construction discursive, en rassemblant trois registres qui organisent le monde social: les formes de pratiques, diffusées dans leur structure technique, qui permettent d'affirmer et de faire reconnaître des identités sociales, les représentations collectives qui modèlent les identités des groupes sociaux concernés, et, enfin, les «formes institutionnalisées et objectivées grâce auxquelles des « représentants [..] marquent de façon visible et perpétuée l'existence du groupe, de la communauté et de la classe »5. Ces dernières représentent des lieux de socialisation6 qui participent activement à la construction de dispositions sociales et notamment à la diffusion de normes définissant et/ou redéfinissant les techniques corporelles les plus valorisantes pour un groupe donné par le façonnage des corps visant une forme particulière d'excellence corporelle7. Parallèlement l'analyse interroge les causalités ou
1 Chartier, R., op.cit., 1998. 2 Bruand, G., Anthropologie du geste sportif, la construction sociale de la course à pied, Paris, PUF, 1992. 3 Chartier, R., Vigarello, G., « Les trajectoires du sport pratiques et spectacles », in Le Débat n° 19, Paris, Gallimard, 1982.

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Chartier, R., «Le monde comme représentations», in Annales ESe, 1989;

Vovelle, M., «histoire et représentations », in Sciences humaines, n° 27, avril 1993, repris dans Ruano-Borbalan, J.C., L 'histoire aujourd'hui, Auxerre, Édition Sciences Humaines, 1999, pp. 45-49; Poirrier, P., Les enjeux de l'histoire culturelle, paris, Seuil, 2004; Clément, J.P., «La notion de représentation en sociologie: statut épistémologique et usages théoriques », in Clément, J.P., (dir.), Représentations et conceptions en didactique - regards croisés sur les STAPS - CIRlD - CRDP d'Alsace, 1996, pp. 81-92. 5 Chartier, R., op. cit., 1998. 6 Lahire, B., « Sociologie dispositionnaliste et sport », in SSLLF, (eds), Dispositions et pratiques sportives, Paris, L'Harmattan, 2004, pp. 23-36. 7 Defrance, J., L'excellence corporelle. 1770-1914, PUR/STAPS, AFRAPS, 1987.
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déterminismes traduisant les dispositions énoncées. Nous considérons cependant que les dispositions (ou habitus), en tant qu'abstractions nécessaires à l'analyse, engagent prioritairement à identifier des pratiques et des représentations afin d'en percevoir les principes de cohérence et de repérer les modes de socialisations correspondants. Si l'on se réfère aux approches issues d'une sociologie «dispositionnelle» développées en sociologie du sport de manière féconde par différents travaux l, les rapports des individus à l'égard des pratiques sportives hivernales et leurs implications dans des modèles techniques se construisent au croisement des influences sociales (changements sociaux) et des relations à autrui, ce qui donne un caractère dynamique aux échanges culturels et aux évolutions constatées. Cependant, une histoire culturelle envisage également les évolutions et transformations de pratiques comme le résultat de rapports de force pouvant s'exprimer dans la controverse, le conflit, ou le compromis. On a surtout affirmé jusqu'ici un parti pris compréhensif en cherchant à ne pas céder aux tentations holistes ni aux excès des perspectives individualistes. C'est une façon de souligner combien les intentions individuelles, les volontés particulières, doivent être conjuguées aux systèmes de représentations collectives et à l'épistémè d'une période, qui à la fois les rendent possibles et les norment. Mais cette démarche, qui met l'accent sur des ruptures de conceptions, c'est-à-dire sur le produit obtenu, ne donne généralement guère d'information sur les processus qui conduisent au changement. Il convient dès lors d'observer plus concrètement les conditions dans lesquelles les pratiques évoluent, les rapports de force qui s'installent, les prises de pouvoir qui s'opèrent. Autrement dit, pour paraphraser Roger Chartier, nous considérons « qu'il n'est pas de pratique ni de structure qui ne soit produite par les représentations, contradictoires et affrontées, par lesquelles les individus et les groupes donnent sens au monde qui est le leur »2. Dès lors, les rapports dynamiques qui sont analysés entre les sports d'hiver et les changements sociaux inscrivent notre étude « ... à l'intérieur de la réflexion contemporaine sur les rôles, les normes, les enjeux et les profits des conduites culturelles »3. Dans cette perspective, nous considérons que l'évolution des débats qui agitent ce domaine de pratiques rend compte de prises de positions structurant cet espace comme un lieu d'affrontement
1 Par exemple, Bourdieu, P., Questions de sociologie, Paris, Minuit, 1980; Defrance, J., « Un schisme sportif», in Actes de la recherche en Sciences Sociales, n° 79, 1989, pp. 76-91 ; Clément, J.P., «les apports de la sociologie de Pierre Bourdieu à la sociologie des sports », in STAPS, n° 35, 1994, pp. 41-50; Mennesson, C., Des femmes au monde des hommes, thèse de sociologie, Université René Descartes, Paris V, 2000. 2 Chartier, R., op. cit., 1998. 3Chartier, R., Vigarello, G., op. cit., 1982.
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symbolique entre conceptions concurrentes. Les différents groupes sociaux concernés ne s'opposent d'ailleurs pas seulement par la nature des sports dans lesquels ils s'investissent. Ils se différencient, beaucoup plus fondamentalement, par la façon dont ils s'y engagent, les manières de se les approprier, les valeurs qu'ils défendent, les uns et les autres, au travers des formes techniques qu'ils valorisent et qu'ils cherchent à promouvoir dans un contexte donné. Nous admettrons qu'il existe une forme d'homologie structurale entre les rapports que les agents entretiennent avec les activités corporelles et leurs intérêts et positions dans l'espace social, économique et culturel, tant il est vrai que les discussions et les clivages représentent des luttes symboliques pour imposer une orientation des sports d'hiver conforme à leur propre vision du monde et du social!. Il convient de s'interroger tout particulièrement sur l'importance prise par la logique sportive au cours du XXe siècle dans le domaine des pratiques physiques hivernales, à partir de quelques préalables théoriques. Si l'on se réfère à l'œuvre de Max Weber, on doit admettre que le sport, comme toute notion est historicisé. En matière de pratiques corporelles, comme dans d'autres domaines sociaux, il n'existe pas d'invariants qui traverseraient les siècles. Chaque exemple est spécifique car il appartient à un moment de l'histoire et invite donc à raisonner en termes concrets. La configuration des exercices physiques évolue en fonction des sociétés et se transforme en fonction des contextes historiques. «L'idéal type» ou « modèle» que l'on utilise pour caractériser le sport n'est qu'un instrument d'interprétation dans une problématique où l'histoire est conçue comme connaissance du réel. On doit donc se méfier de toute interprétation globalisante et tenter d'observer le phénomène de diffusion du modèle sportif dans une optique de maturation liée aux représentations sociales. Dans ce cadre, le néologisme de sportivisation est utilement employé afin de traduire le passage des cultures corporelles traditionnelles aux sports de compétition. L'approche sociologique de Norbert Elias nous semble incontournable pour expliquer la phase de diffusion du modèle sportif à partir des caractéristiques qui le distinguent d'autres formes de loisirs et d'affrontements: «abaissement du degré de la violence permise dans la mise en jeu des corps, l'existence de règles écrites et uniformes codifiant les pratiques, l' autonomisation du jeu (et du spectacle du jeu) par rapport aux affrontements guerriers ou rituels »2. Ce processus de sportivisation a pu provoquer l'invention de pratiques nouvelles ou générer la transformation de pratiques traditionnelles. Au sens strict, il traduit l'extension du modèle de la
Clément, J.P., «La représentation des groupes sociaux et ses enjeux dans le développement du sport », in Clément, J.P., Defrance, J., Pociello, c., Sport et pouvoirs aux;:<:me iècle, Grenoble, P.u.G., 1994. s 2 Chartier, R.,« avant-propOS)} in Elias, N., op. cil., 1994, p. 13.
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compétition, imposant la création d'espaces normalisés, agencé par un calendrier qui révèle une temporalité propre, soumis à un corps de règlements visant à permettre une pratique universelle et caractérisé par un système éthique recouvrant des valeurs telles que l'équité, le désir de vaincre, la loyauté, dans le cadre d'institutions au fonctionnement relativement homogène. Son étude diachronique justifie, selon une approche anthropologique, l'utilisation de grilles d'analyse permettant d'établir et de repérer les étapes du changement et du développement du sport en soumettant les pratiques corporelles à une taxinomie de critères de différenciations. Si l'on se réfère à Allen Guttmann, plusieurs notions permettent d'effectuer cette classification: le séculier, l'égalité de compétition, la spécialisation des rôles, la rationalisation, l'organisation bureaucratique, la quantification, le goût du record 1. John B. Allen a ainsi été le premier à appliquer et diffuser cette démarche dans l'étude historique des sports d'hiver en publiant son ouvrage: from skisport ta skiing, pour montrer l'inscription tumultueuse du ski dans le champ de la compétition2. Nous admettrons ici que le phénomène de sportivisation des pratiques hivernales n'est pas le résultat de lentes filiations mais s'édifie à partir de mutations, traduisant des conflits et des accommodations. Il se structure par étapes en s'adaptant aux conversions socioculturelles des populations concernées corrélées à l'évolution de la société industrielle. L'autonomisation progressive du mouvement des sports d'hiver se construit ainsi par des aménagements et perfectionnements successifs dans l'organisation institutionnelle de tutelle, dans le corps de règlements unifiés et dans les significations attribuées aux pratiques. Ce processus, relié aux configurations sociales et aux évolutions technicoindustrielles, semble se poursuivre continuellement, comme en témoignent les nouvelles normes concernant le professionnalisme et la spectacularisation des compétitions de sports d'hiver. Du reste, les variations du cadre institutionnel des sports d'hiver (Club Alpin, fédérations nationales et internationales, etc.,..) et les nombreuses précisions apportées aux championnats et aux règlements, témoignent d'une redéfinition de la norme sportive au cours du siècle. Dès lors, il s'agit d'observer l'extension du modèle sportif dans le champ des pratiques physiques hivernales jurassiennes en cherchant à identifier et à comprendre les résistances

I Guttmann, A., From ritual to records, New York, Columbia University Press, 1979 ; voir aussi, Sport History Review, "Special Issue: From Ritual to Record: A Retrospective Critique", Volume 32, may 2001 ; voir enfin, Guttmann, A., Du rituel au record. La nature des sports modernes, Paris, L'Harmattan, 2006 (trad. fTançaise, T. Terret). 2 Allen, 1. B., op. cit., 1993. 19

exprimées à son encontre tout autant que les conditions favorables à son adoption, voire à son adaptation. La réflexion serait, en effet, incomplète si elle n'était poursuivie par l'étude des particularismes géographiques et des processus d'identification des populations aux formes de pratiques. Selon la perspective historique adoptée dans cet ouvrage - à partir des représentations collectives - le concept d'identité est nécessairement corrélé à celui de culture. En provoquant des rassemblements communautaires autour des formes de pratique, les sports d'hiver participent aux processus identitaires et répondent finalement à deux mouvements...« d'unification et de distinction par lesquels un groupe cherche à fonder sa cohésion et à marquer sa pos ition par rapport à d'autres groupes» 1. En aucun cas, le sport ne peut être considéré comme coupé des réalités sociales. C'est pourquoi les formes de confrontations et les modes de pratiques choisies ainsi que leurs significations identitaires sont instructives sur l'évolution des usages sociaux du corps dans les différentes régions. Il apparaît ainsi que les pratiques sportives hivernales jouent un rôle fondamental de socialisation des populations en mobilisant simultanément les processus d'unification culturelle des populations et les logiques d'identification symbolique des groupes sociaux. D'une part, nous verrons que ces pratiques participent à la construction de l'État-nation en diffusant des valeurs homogènes parmi les populations montagnardes et citadines. Et d'autre part, dans la mise en scène de l'excellence corporelle, elles contribuent à l'expression d'une conscience identitaire qui peut se décliner à l'échelle du groupe communautaire ou à l'échelle géographique du local. Nous admettrons néanmoins que les identifications collectives sont des reconstitutions fondées sur l'imaginaire, tentant d'enfermer et de fixer une réalité extraordinairement dynamique, traversée par d'innombrables contradictions. En ce sens, c'est le processus qui engage à la représentation identitaire qui nous interroge plus que le constat d'une identité affirmée2. Notre analyse se réfère notamment à l'étude sociologique des modèles, préconisée par Monique Coornaert, qui montre que l'analyse socio-historique et la démarche anthropologique sont complémentaires. Elles permettent d'intégrer dans une même problématique deux perspectives dont l'une met l'accent sur les ruptures exprimées dans le renouvellement et/ou la coexistence des modèles culturels, tandis que l'autre privilégie la continuité de la fonction rituelle et symbolique et celle des expressions identitaires ou des affirmations statutaires3. Appliquée au
1 Lipiansky, M., Identité et communication, Paris, PUF, 1992. 2 Kaufmann, lC., op. cit.,2004. 3 Coomaert, M., « Règle et morale dans le sport », in L'Année sociologique, n° 30, PUF, 1979-1980, pp. 161-202. La formule utilisée ici est empruntée à Callède, lP., L'esprit sportif, Bordeaux, P.U.B., 1987, p. 169. 20

développement du ski, cette démarche conduit à observer l'évolution du phénomène de sportivisation et les réticences qu'il occasionne, mais aussi à considérer la constitution d'un patrimoine de culture physique symbolisé notamment, par l'importance que les jurassiens accordent au ski de fond. En ce sens, les formes de pratiques valorisées permettent effectivement de mettre en évidence des enjeux identitaires envisagés comme l'écho des structures sociales qui les génèrent. Toutes ces remarques étant émises, on peut considérer que le repérage des formes de pratiques, l'analyse du système institutionnel des sports d'hiver dans le Jura français et l'étude des représentations collectives, renseignent avec une certaine précision sur les conditions d'apparition et de développement de ce mouvement sportif selon plusieurs axes. Tout d'abord, en procédant à un recensement aussi exhaustif que possible des formes prises par les sports d'hiver dans la société jurassienne, on souligne la progression dans le temps. Ce qui permet également de juger de l'importance de ce mouvement. L'analyse conduit également à dégager des périodes représentatives référées pour chacune d'elles à des systèmes de diffusions particuliers et à des controverses dominantes. Plusieurs indicateurs peuvent être tout particulièrement instructifs et suggérer des déterminants majeurs: Les représentations du milieu naturel et son accessibilité (géographie, climat et voies de communication), le potentiel économique et la densité démographique (taux d'industrialisation et d'urbanisation) ou encore l'influence du pouvoir politique. Une attention particulière doit ensuite être apportée aux différences observées entre les structures associatives inventoriées. Les divergences méritent d'être soulignées mais elles doivent surtout être impérativement rapportées aux groupes sociaux concernés et aux modèles axiologiques mis en avant. Les formes d'organisation et de fonctionnement propres au système des sports d'hiver doivent également être mises en évidence. Il convient tout particulièrement d'analyser les relations qui s'établissent entre le modèle sportif jurassien et le système fédéral afin d'en préciser les orientations communes et les points de désaccords. L'analyse devrait ainsi permettre d'observer comment les sports d'hiver ont pu jouer un rôle fondamental de signalisation culturelle symbolique autant que de polarisation de l'espace sociogéographique des montagnes.

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PREMIÈRE PARTIE

L' AVÈNEMENT DES PLAISIRS D'HIVER ...LA GLACE ET LA NEIGE DOMESTIQUÉES

Avant-Propos
Si l'on excepte la luge ou le traîneau, il n'existe aucune trace de matériel propice aux sports d'hiver dans le Jura avant le début du XIXe siècle pour le patin et la fin du XIXe siècle pour le ski. De ce point de vue, toute perspective locale de filiation entre des pratiques traditionnelles et ces « sports» modernes semble immédiatement écartée. Reste à envisager sous quelles formes et selon quelles motivations ces pratiques ont été introduites et comment elles ont ensuite évolué. La démarche adoptée ici, sous l'angle de I'histoire culturelle, conduit à définir les sports d'hiver comme des activités sociales qui restituent le cœur de la civilisation matérielle et donnent à réfléchir sur l'évolution des conditions d'existence des populations. Autrement dit, il s'agit d'observer comment les pratiques sportives hivernales installent l'exercice physique de manière particulière dans le tissu social citadin ou villageois. De nouveaux loisirs: patinage, luge, bobsleigh et ski, adaptés aux conditions climatiques vont ainsi être recherchés. Leur avènement est fondé sur l'expression de valeurs inédites et reflète des changements profonds dans les relations établies entre les individus, la nature et la société. Les perceptions de la montagne en hiver changent. De toute évidence, le réaménagement des rythmes de travail, lié à la révolution industrielle, favorise une distribution différente des temps sociaux et engendre de nouvelles dispositions à l'égard des distractions. Ce phénomène suscite plusieurs interrogations qui visent à suivre et mieux comprendre la propagation des sports d'hiver dans le Jura français. Il est en effet impossible de faire l'histoire de ces loisirs corporels sans connaître, fût-ce sommairement, la façon dont ils sont perçus, représentés, symbolisés, vécus et sans tenter de discerner les stratégies de diffusion élaborées, les systèmes de légitimation employés et les luttes menées en vue de les contrôler. Les changements observés deviennent ainsi le résultat de processus qui peuvent se saisir dans les réseaux institutionnels créés, les alliances engagées entre les acteurs autour des pratiques de sports d'hiver envisagées comme objets de controverses 1. Parallèlement, il est nécessaire d'étudier les implications communautaires, et notamment le poids des représentations collectives, dans les phénomènes d'appropriation des pratiques afin de vérifier s'ils conduisent à des réticences ou à des formes spécifiques et affinitaires qui traduiraient des sensibilités particulières aux modalités d'exercices. D'où l'étendue des perceptions relevées: d'un hiver ressenti comme le péril blanc à un hiver source de joie, de la lenteur contemplative des premiers skieurs à la vitesse vertigineuse des suivants, des skieurs avaleurs de frimas aux futurs défenseurs de la patrie, du spectacle
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Latour, B., Ces réseaux que la raison ignore, Paris, L'Harmattan, 1992. 25

offert par le concours festif à la mise en scène de la compétition sportive, autant de dynamiques temporelles, autant de visions différentes du monde qui traduisent des modes d'investissements variés dans ces activités physiques.
A- Isolement, neige et servitude: le «péril blanc» !

Depuis la Renaissance, les représentations de l'espace montagnard sont de moins en moins négatives\' Les discours sur l'action bienfaisante de la nature se multiplient au XVIIIe siècle pour consacrer l'invention du tourisme et le succès des activités physiques en plein ai? Comme d'autres montagnes, le Jura, massif d'altitude modeste, devient un lieu prisé d'excursions en été. Mais c'est à partir du début du XIXe siècle que les pratiques de loisirs commencent à s'y développer de façon importante. L'industrialisation sonne le glas de l'autarcie culturelle et marque de son empreinte le développement des pratiques de plein air. L'amélioration des moyens de transports, la nécessité de trouver de nouveaux débouchés économiques, la volonté de lutter contre l'exode rural, l'opportunité de répondre à la demande de santé et de loisirs en exploitant les richesses naturelles régionales, représentent autant de déterminants qui convergent pour favoriser l'ouverture économique et culturelle du Jura. Au XIXe siècle, plusieurs villes, telles que Pontarlier, Nantua, SaintClaude, Champagnole, Morez, ou Morteau sont industrialisées. Leur économie repose sur la fabrication de produits manufacturés et implique des échanges commerciaux qui, dans le même temps, favorisent les échanges culturels. En 1842, par exemple, une série d'articles, parus à Pontarlier dans le Courrier de la Montagne, insiste sur l'utilité générale du rails-way en indiquant à quel point « la question du chemin de fer est une question vitale pour le pays» 3. Grâce au développement de ce moyen de transport: « La civilisation entre et pénètre partout, les idées circulent avec les capitaux» 4. Sont mis en avant les progrès futurs qui doivent en résulter: les avantages économiques dans le commerce des marchandises et des produits manufacturés, mais aussi les «... effets moraux de cette surprenante découverte qui en faisant disparaître l'éloignement et les distances, rapproche pour ainsi dire tous les hommes, et qui semble avoir été permise
Briffaud, S., À la croisée des regards. Visions et représentations du paysage montagnard, essai sur l 'histoire culturelle des relations des sociétés à leur environnement, Thèse de Doctorat, Université de Toulouse Le Mirai!, 1991. 2 Bayer, M., Histoire de l'invention du tourisme XIVa - XIXa siècles, Paris, éds de l'Aube, 2000. 3 « Chemin de fer », in Le Courrier de la Montagne, 1er janvier 1842. 4 « Chemin de fer », in Le Courrier de la Montagne, 13 février 1842. 26
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par la providence comme un moyen de concert et d'unité entre les peuples pour la paix du monde et la gloire de la civilisation» 1. Nombreux sont ceux qui estiment également que l'afflux des voyageurs de commerce dans ces belles régions de montagne devrait pouvoir représenter un facteur déclencheur du tourisme. On peut souligner à ce propos que, depuis le début du XIXe siècle, la saison estivale est l'occasion de nombreuses distractions dans le Jura. Le canotage, les excursions et quelques jeux aristocratiques occupent le temps libre des touristes et des membres des classes sociales les plus favorisées, tandis que les fêtes villageoises proposent des jeux traditionnels aux autres populations. Mais les discours et les attentes changent pendant la saison froide, période durant laquelle les massifs montagneux prennent un caractère plus hostile. Les températures atteignent régulièrement les -300 à -400 dans la région des hauts plateaux jurassiens et l'enneigement constitue une gêne importante à la circulation. Ces contraintes accentuent les difficiles conditions de vie des « montagnons »2 dans un pays que certains ouvrages présenteront longtemps comme «... âpre et rude, sinistre et désolé I 'hiver» 3. Les conditions d'apparition des pratiques physiques hivernales en France accompagnent la transformation des représentations de cette saison dans les mentalités collectives tout autant qu'elles se heurtent aux dispositions sociales traditionnelles des populations. Jusque-là, I'hiver est globalement perçu comme une période maussade, synonyme de neurasthénie, d'anémie, d'ennui et marquée par une recrudescence de la mortalité. Cette situation, qui concerne les habitants des villes situées au pied du Jura, prend une dimension plus dramatique pour les populations des villages situés sur les hauts plateaux jurassiens. Sans verser dans une littérature misérabiliste, force est de constater des conditions de vie extrêmement pénibles au cœur de l'hiver. Au plus fort des tempêtes de neige, seule la cloche du soir qui sonne l'angélus, synonyme d'espoir mais aussi d'angoisse, retentit pour guider dans la bonne direction les villageois et les passants attardés. Chaque année, la mort blanche frappe les habitants de cette région et les journaux regorgent de faits divers effroyables concernant les victimes de l'hiver: voyageurs égarés dans la tourmente, miséreux sans abris, familles entières qui périssent dans l'incendie de leurs maisons ou asphyxiées à cause de dysfonctionnements du système de chauffage à bois, sans oublier les gelures, maladies et épidémies diverses qui sévissent durant cette saison. À la réclusion forcée, au désoeuvrement et à tous les dangers physiques qui accompagnent la saison froide s'ajoute également la disette
1 « Chemin de fer », in Le Courrier de la Montagne, 23 janvier 1842. 2 Terme que nous utiliserons pour caractériser les habitants de ces montagnes jurassiennes d'altitude moyenne afin de les différencier des montagnards des Alpes. 3 Chambard, c., La montagne jurassienne, Lons-le-Saunier, Imp. moderne, 1914.

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qui frappe les plus démunisl. Ces drames alimentent les chroniques des périodiques et contribuent à renforcer l'image négative d'une période redoutée dans une région où les températures atteignent souvent des records de froid en Europe2. Il faut toutefois immédiatement convenir que, contrairement à d'autres espaces montagnards situés plus en altitude, ces conditions extrêmes ne sont pas insurmontables dans le Jura et que les modes d'existence des populations témoignent d'une adaptation au climat. Certains hivers se montrent même relativement cléments et donnent aux habitants le sentiment d'avoir échappé, pour un temps, au cortège habituel des calamités hivernales.
B - L 'hiver une funeste saison

Reste que le discours s'avère d'autant plus négatif que les progrès de la civilisation, qui provoquent au XIXe siècle l'intensification de la circulation des hommes, de l'information et des denrées, contribuent à donner aux habitants des montagnes une vision plus critique de leur environnement durant la morne saison. Bref, les raisons sont suffisamment nombreuses pour ancrer dans les mentalités l'image d'une saison funeste, une malédiction que l'on voudrait pouvoir écourter et contre laquelle le monde moderne va progressivement se mobiliser afin d'améliorer les conditions de vie des populations. Associé au froid, aux intempéries et à l'isolement, l'hiver est donc redouté. La littérature et la poésie le présentent longtemps sous des traits hostiles comme en atteste son évocation par le poète franc-comtois Xavier Marmier, dans ces quelques vers écrits en 1865 :
« EN HIVER Hiver de mon pays, dans ta Qu'as-tu fait des splendeurs, De lafleur qui répand dans De l'arbre qui grandit dans

sombre puissance, des charmes de l'été, les airs son essence, sa fraîche beauté?

Oh ! les jours de lumière où la terre est si belle, Où l'abeille qui vole autour des buissons verts, Le ramier qui roucoule et l'onde qui ruisselle, Tout se joint et s'accorde en de tendres concerts. Fleur des bois et des prés qu'on voudrait voir renaître, I On pourrait également rajouter à la liste des désagréments causés par l'hiver, la présence de loups signalée dans le Jura jusque 1914-1918 mais les journaux ne rapportent pas d'agressions perpétrées par ces animaux. 2 La région de Mouthe est réputée pour atteindre des températures extrêmes en hiver. 28

Insectes bourdonnants, clair azur du ruisseau, Horizons empourprés, tout doit-il disparaître Longtemps, ô froid hiver, sous ton pâle manteau? Hiver cruel du cœur, dans ta sombre puissance, Qu 'as-tufait de saflamme et de ses rayons d'or, Des fleurs de sa pensée et de sa confiance, De ses rêves heureux, de son ardent essor Oh ! les enchantements du printemps de la vie, Où tout nous apparaît dans l'éclat d'un beau jour, Où l'on a tant d'espoir, où, dans l'âme ravie, Sans cesse, terre et ciel, tout chante un chant d'amour. Douce crédulité, tendresse du jeune âge, Audacieux élan, candide et noble orgueil, Tout doit-il s'abîmer en un fatal naufrage, Et rester englouti sous un mortel linceul ? *** Le printemps chassera I 'hiver de la nature. Les forêts et les champs bientôt reverdiront, Au ciel reparaîtra la clarté qui l'épure, Et les oiseaux joyeux de nouveau chanteront. Mais quand l 'homme a subi le deuil qui le désole, L 'hiver de la douleur, I 'hiver qui le flétrit, C'est en vain qu'il aspire au printemps qui console Sous son fardeau glacé, plus rien ne refleurit. »1.

L'hiver est ainsi présenté comme un moment néfaste pour la vie sociale mais un renversement de tendance s'observe durant le XIXe siècle et de nouvelles perspectives, que l'on pourrait globalement associer à une montée des aspirations hédonistes et hygiénistes, sont annoncéel. Cette suspension du temps, sorte de parenthèse hivernale dans la vie physique et sociale des individus, va progressivement être refusée, traduisant un changement des perceptions et de nouvelles sensibilités vis-à-vis de cette saison.

1 Mannier, X.,« En hiver », in Le Courrier de la Montagne, 9 avril 1865. 2 Gumuchian, H., « Ski, représentations et pratiques de la montagne », in Bossa, A., et Lazier, L, (dir.), La grande histoire du ski, Musée Dauphinois de Grenoble, déco 1994, pp. 137-143. 29

Chapitre I Le patinage sur glace envisagé comme un art d'agrément
Première pratique physique hivernale développée à partir de 18151820 dans le Jura, le patin à glace présente des caractéristiques qui le classent d'emblée comme un art d'agrément. Il participe au changement des sensibilités à l'égard de cette saison et produit une nouvelle image du rapport de l'homme avec la nature. Cette évolution s'inscrit au cœur d'un vaste contexte qui va dans le sens du procès général de civilisation et du désenclavement économique du Jura.
I. 1 Lutter contre la morosité de l'hiver

Le patin à glace a une origine lointaine et son adoption jurassienne accompagne un mouvement qui s'ancre, en France, dans une culture de classe. Pratique utilitaire et récréative en Hollande depuis le XIVe siècle, simple distraction puis pratique sportive en Angleterre au XVIIIe siècle l, le patin va être diffusé dans l'hexagone sous une version ludique. Ainsi la cours de Louis XV s'exerce sur les pièces d'eaux gelées du château de Versailles et l'on dit de Marie-Antoinette qu'elle est une habile patineuse, comme bon nombre de ses compatriotes2. Mais il faut attendre le Premier Empire avant que cette pratique ne prenne une extension appréciable. Dans son traité publié en 1813 et intitulé Le vrai patineur ou principes sur l'art de patiner avec grâce3, Jérôme Garcin décrit avec force détails cette façon d'évoluer avec élégance sur la glace et souligne la complexité technique des enchaînements de figures artistiques: Le Saut de Vénus, La Chinoise, le pas d'Apollon, etc.,... C'est à peu près à cette période que le patinage fait son apparition dans le Jura. En 1857, Edmond Girod évoque, dans son esquisse
1 Concernant l'origine lointaine du patinage sur glace voir Magnus, L., De La Frégéolière, R., op. cit., 1911 ; Berlot, le., Patinage passion, des origines à nos jours, Paris, Ed. Fontaines, Ed. du sport, 1995. 2 Quelques trouvailles archéologiques, comme celles faites lors des fouilles de SaintDenis (patins à glace de l'époque carolingienne) montrent néanmoins que la pratique du patinage s'est répandue dans l'Europe occidentale médiévale.
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On trouve une abondante bibliographie en France sur le patinage avant le XXe

siècle. Le premier ouvrage connu est celui de Jérôme Garcin Le vrai patineur ou principes sur l'art de patiner avec grâce, 1813, (Garcin est également l'inventeur du patinage à roulettes). 31

historique de Pontarlier, les scènes de patinage dont enfant, il a été témoin. Comme il est né en 1806, on patine donc dans cette ville autour de 1815 : «Il me souvient que dans mon enfance, pendant les fortes gelées accompagnées de ces cieux d'azur dont I 'hiver n'est point avare dans nos montagnes, les dimanches, chaque après-midi, ce beau bassin du Doubs qui s'étend depuis les forges jusqu'aux pieds du Château de Repentir, se couvrait de patineurs, et, sur ses deux rives se pressaient ou stationnaient des groupes nombreux de spectateurs de toutes les classes de notre population pontissalienne. Des hommes d'un âge mûr ne dédaignaient pas de se mêler sur la glace aux jeunes gens et aux patineurs novices qu'ils assistaient de leurs conseils et au besoin de leur appui. Quelquefois de galants cavaliers poussaient devant eux un élégant et léger traîneau dans lequel une jolie femme n'avait pas craint de se confier à leur dextérité, heureux qu'ils étaient de doubler ainsi leur plaisir en le faisant partager, et en développant leurs grâces aux yeux de la double galerie» I. Les récits ou gravures relatant et représentant des scènes de patinage témoignent d'une pratique distinctive, un art d'agrément faisant le bonheur des populations aisées occupant agréablement leur temps libre en luttant contre la morosité de l'hiver. Durant la deuxième moitié du XIXe siècle, la vogue du patinage s'étend dans tout l' hexagone. Les fêtes sur glace, données sous le Second Empire par Napoléon III et l'Impératrice, vont consacrer cette activité. Une première société est créée à Paris en 1865 : le Cercle des patineurs. Pour les classes sociales favorisées, vivant de façon de plus en plus confortable dans les petites villes industrielles du Jura telles que Morteau, Pontarlier, Morez, Gex, les conséquences de l'hiver sont moins graves que dans les villages plus isolés, si l'on excepte les désagréments provoqués par la chaussée glissante ou par l'encombrement des neiges. Aussi le discours prend-il une tournure nouvelle. Il évoque même parfois une véritable émotion poétique. Cette saison est décrite comme une période de recueillement et de rêveries où seuls menacent la neurasthénie et l'ennui. Pour illustrer ce sentiment, on peut reprendre cette jolie formule, datée du milieu du XIXe siècle, d'un poète dont on s'enquérait de la santé et qui répondait de façon résignée: «Hélas, j'ai l'hiver 1»2. Les reproches s'appliquent ici à une saison triste et monotone qui empêche, non pas de travailler ou de vaquer normalement à ses occupations quotidiennes, mais plus simplement de profiter de ses moments de loisirs. Si l'on se fie aux discours des pratiquants et à ce qu'en rapportent les périodiques, la fonction essentielle du patinage tient dans son pouvoir de
Girod, E., Esquisse historique, légendaire et descriptive de la ville de Pontarlier, du fort de Joux et de leurs environs, avec un précis de l 'histoire de la FrancheComté, Pontarlier, le. Thomas, 1857. 2Le Courrier de la Montagne, 20 février 1842. 32
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distraction. Les journaux se plaisent particulièrement à noter l'étonnante mutation des sensibilités à l'égard de la saison hivernale et l'essor important de cette nouvelle activité physique, car, comme l'affirme en 1867 le Courrier de la Montagne, «...On patine aujourd'hui un peu partout; à Paris, à Florence même c'est un des plaisirs adoptés pour braver les ennuis de l 'hiver» 1. Le développement du patinage, que d'aucuns nommeront joliment « la poésie du mouvement »2, témoigne ainsi d'une conversion des usages corporels qui exprime une attitude originale en hiver en révélant tout un univers esthétique et énergétique basé sur la maîtrise technique et les sensations de vertige. Pratique apparemment improductive, le patinage sur glace est désormais doté d'un capital symbolique qui lui confère une réelle légitimité sociale auprès des populations aisées3. Sa propagation accompagne les mutations socio-économiques et culturelles, c'est pourquoi cette pratique est en premier lieu urbaine avant de s'étendre plus tardivement à des régions moins peuplées même si celles-ci disposent d'excellentes patinoires naturelles. Ainsi, les communes de Pontarlier, Morteau, Villers-IeLac, Gex, Nantua, Clairvaux, Les Rousses et Morez sont progressivement concernées au fur et à mesure qu'elles sont soumises aux influences de la civilisation industrielle et qu'elles accueillent des populations touristiques. La transformation profonde de la société française durant le XIXe siècle a été magistralement démontrée par Eugen Weber dans son ouvrage: La fin des terroirs 4. Et bien que les activités ludiques soient tout juste évoquées par l'auteur, on trouve dans son analyse une explication du profond bouleversement des conditions matérielles et des mentalités qui se produit à cette époque. Dans toutes les régions de France, les modes de pensées évoluent, les normes sociales de comportement et les sensibilités changent. En conséquence les rapports au corps se modifient en même temps que se définissent de nouveaux usages du temps libre. Manifestement, les anciennes résistances à l'exercice et aux jeux en hiver s'estompent avec l'amélioration des conditions de vie des populations5. Le temps de la réclusion, insidieusement menacé par l'ennui ou la déchéance, suscite la création d'un autre temps moins vide, plus réjouissant et plus utile aussi, transposant en hiver des préceptes déjà à l'œuvre durant le reste de l'année.

- La Hollande en hiver », in Le Courrier de la Montagne, 13 janvier 1867. 2 De Coubertin, P., Pédagogie sportive, Paris, Vrin, 1972, p. 90. (1 èreédition 1922). 3 Véblen, T., Théorie de la classe de loisir, Paris, Gallimard, N.R.F., 1970. (1èreéd. Theory of the leisure class, 1899). 4Weber, E., op. cit., 1983. 5 Brelot, 1., (dir.), Enquête sur le Jura depuis cent ans - Étude de l'évolution économique et sociale d'un département français de1850 à 1950, pp. 7-11. Lons-IeSaunier, L. Declume, 1953.
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I « Feuilleton

I. 2« Tout à lajoie !»

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La mise à profit des froids persistants tranche résolument avec la tristesse de cette saison et le patinage est présenté à la fois comme un précieux antidote à la neurasthénie et un moyen de se ressourcer physiquement. Cette pratique inscrit dans les mentalités de nouvelles normes de comportement en transposant sur la glace une dimension vitaliste. Le patinage apparaît ainsi comme la version hivernale d'un long processus qui consacre l'action formatrice de la nature2. Il s'agit de la retrouver pour bénéficier de ses vertus curatives et régénérantes au travers d'activités déroutinisantes qui assurent la formation physique et morale des pratiquants. C'est également une façon symbolique de marquer le pouvoir de l'homme sur une nature hostile et c'est surtout une victoire du progrès humain, tant dans l'accès à des espaces jugés jusque-là inhospitaliers que dans la diffusion de distractions inédites. Cette pratique hivernale témoigne d'une évolution du sentiment de la nature en exaltant sa dimension esthétique tout autant que les sensations éprouvées à son contact. La belle page écrite par Lamartine, et diffusée dans la presse jurassienne, résume assez bien les représentations propagées en décrivant un nouvel univers qui engage à la maîtrise corporelle mais aussi à une certaine forme d'introspection: «Se sentir emporté avec la rapidité de la flèche et avec les gracieuses ondulations de l'oiseau de l'air, sur une surface plane, brillante sonore et perfide; s'imprimer à soi-même par un simple balancement du corps, et, pour ainsi dire, par le seul gouvernail de sa volonté, toutes les courbes, toutes les inflexions de la barque sur la mer ou de l'aigle planant dans le bleu du ciel, c'était pour moi et ce serait encore, si je ne respectais mes années, une telle ivresse des sens et un si voluptueux étourdissement de la pensée que je ne puis y songer sans émotion. Les chevaux même que j'ai tant aimés ne donnent pas au cavalier ce délire mélancolique que les grands lacs gelés donnent aux patineurs» 3. Ces propos semblent parfaitement adaptés aux patineurs évoluant dans le Jura. Ceux-ci mettent régulièrement en avant des valeurs intimistes telles que l'ardeur, la grâce et la vitesse. Autant d'émotions que l'on retrouve dans la description poétique de ces joyeuses

1Journal de Pontarlier, 3 janvier 1884. 2 Farago, F., La Nature, Paris, A. Colin / HER, 2000; Morales, Y., « L'évolution des représentations de la nature dans le domaine du ski en France entre la fin du XIXème siècle et les années 1960 », in Delaplace, lM., Villaret, S., Chameyrat, W., (dir.), Sport and Nature in History, ISHPES, Sankt Augustin, 2005, pp. 317-326. 3 Lamartine (1790-1869) était originaire de Mâcon et a patiné sur la Saône. Ce passage est tiré de Magnus, L., De La Frégéolière, R. op. cit., 1911, p. 12. 34

parties de plaisirs, que rapporte en 1857 Edmond Girod dans un ravissant tableau reprenant les vers d'un poète inconnu:
« Avec audace, Prestesse et grâce, Fendez l'espace, Beaux patineurs, Ardents jouteurs; Sur cette glace Où votre trace Soudain s'efface, Gaiement passez, 1 Volez, glissez» Pour cette prime jeunesse «... s'abandonnant en tout sens à l'enivrement d'évolutions étourdissantes »2, le patinage est l'occasion de joyeux ébats et de sensations fortes. Pratiquée en divers lieux du Jura: sur les bassins du Doubs et sur les lacs de Saint-Point, des Rousses, de Sylans, de Clairvaux, etc., cette activité présente une forme de sociabilité bourgeoise axée sur une dimension hédoniste et vitaliste. On perçoit nettement dans les discours combien cette nouvelle gamme de loisirs témoigne d'une recherche de bien-être, mais, au-delà de la lutte affichée contre la mélancolie, les propos révèlent une forte revendication d'un temps pour soi. Un temps moins hanté par l'ennui que par la quête du plaisir corporel et par la nouveauté des modes de relations que permettent ces activités physiques. Le désenclavement économique du Jura favorise l'extension de cette nouvelle perception des pratiques corporelles. Avec l'amélioration des voies de communications, la société marchande se développe dans les communes de moyenne montagne, engendrant une homogénéisation culturelle à partir des liens tissés avec les grandes agglomérations urbaines. La civilisation est en marche et l'efficacité pratique du chemin de fer va bientôt convaincre les plus réticents. Vers 1880, la plupart des grands axes sont en place dans le Jura et l'on pense que ce puissant instrument de mutation sociale va pouvoir transformer et étendre l'usage du temps libre, comme en atteste cette poésie d'A. Mar/et, déclamée en 1885 à la gloire du chemin de fer: « Les Touristes enfouie, et peintres et poètes Viendront contempler ces beautés Qui pour rasséréner les âmes inquiètes 3 S'offrent aux yeux de tous côtés» 1 Girod, E., op. cit., 1857. Voir aussi, « La fête de bienfaisance », in Le Journal de Pontarlier, Il janvier 1885, p. 3. 2 Girod, E., idem, 1857. 3 Marlet, A., Poésie à la gloire du chemin de fer rédigée à l'occasion de l'inauguration de la ligne d'Ornans le Il mai 1885, in Broutet, F.,« Un centenaire: 35

Les premières stations touristiques du Jura sont effectivement rendues accessibles par les infrastructures ferroviaires. En 1890, Charles Thuriet remarque que le pays de Saint-Claude «... si difficile à visiter autrefois est aujourd 'hui d'un accès aussi commode que les autres parties de la province, grâce au chemin de fer qui y amène chaque année plus de soixante-mille étrangers» 1. Plusieurs villes importantes, présentées par la presse comme des stations estivales, sont également desservies par les voies de chemin de fer; c'est le cas de Pontarlier et de Lons-le-Saunier en 1862, de Champagnole en 1867, Jougne en 1875, Nantua en 1876, Bellegarde en 1882, Morteau en 1884. Des lignes commerciales majeures sont tracées, tels que le Paris-Dole-Pontarlier-Neuchatel en 1862, le tronçon PontarlierVallorbe-Lausanne en 1875 ou encore le trajet Bourg-Nantua-BellegardeSaint-Claude en 18892. La région commence à être accessible de toute part même si le réseau de montagne tarde à se développer et si ses ramifications sont encore jugées insuffisantes. Cette configuration sociale et économique nouvelle s'accompagne d'une évolution des formes prises par les pratiques corporelles. Dans le cas du patinage, elle débouche notamment sur l'organisation de véritables fêtes sur glace, avec participation musicale, qui drainent un public de pratiquants et de spectateurs de plus en plus nombreux. À partir de 1880, les Pontissaliens inaugurent, en effet, une organisation festive originale dans la région, «... un nouveau genre de récréation qui ne manque pas de gentillesse ni d'originalité. Le patinage vénitien est maintenant de mode; il fera bientôt fureur. Tout Pontarlier a pu admirer vendredi soir, du barrage de la rue Morieux aux Forges, patineuses et patineurs portant des lanternes vénitiennes, s'ébattant sur une longueur de 300 mètres environ. Pétards et fusées se croisaient par intervalles, et, trois heures durant, ce ne furent que jeux, promenades et courses, non moins agréables pour les nombreux spectateurs que pour les acteurs» 3. Ce genre de manifestation sera reconduit chaque hiver. En janvier 1885, les patineurs pontissaliens munis de flambeaux et de lanternes défilent dans les rues de la ville, précédés par la fanfare de Nonencourt, puis rejoignent la patinoire afin de s'élancer de façon intrépide sur la glace au rythme des polkas et des valses 4. Autre
l'établissement
Jurassien
1

des premiers chemins de fer en Franche-Comté », in Le Pays
revue Franc-Comtoise, n° 6, avri11955.

- la nouvelle

Thuriet, c., Saint-Claude et ses environs, Bourg, Impr. générale, 1890. 2 Broutet, F., op. cil., 1955; Baudoin, G., Convercy, A., Le Doubs au temps de Louis Pergaud, Ecully, Horvath, éd., 1992 ; Brelot, J., « Les voies de communication et les transports », in Brelot, 1., (dir.), op. cit., 1953. 3 Le Journal de Pontarlier, 25 janvier 1880. 4 «Fête de bienfaisance donnée par les patineurs pontissaliens avec le gracieux concours de la musique de Nonencourt », in Le Journal de Pontarlier, 4 janvier 1885.

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nouveauté qui reflète la convergence avec l'évolution du monde industriel: « la lumière électrique projetée de l'usine Pernod fils qui donne à ce tableau un aspect féerique» 1. Ces distractions touchent un assez large public avec des différences, voire des discriminations, qu'il convient de relever. En ces occasions, la foule peut profiter du plaisir procuré par le défilé, le spectacle, la musique et les illuminations. Les moins aisés se contentent d'admirer les démonstrations sur glace dans la mesure où l'accès de la patinoire, spécialement préparée et sécurisée pour cette occasion, est payant. Les nobles et les bourgeois prennent ainsi plaisir à se montrer, à recevoir les hommages de la population et à observer la déférence rituelle qu'on leur manifeste. Le patinage est indéniablement une distraction distinctive, il représente un véritable marqueur social. Cette activité, qui allie exercices modérés et rapports esthétiques dans un cadre romantique, correspond pleinement aux valeurs euphémisées d'une classe sociale sensible au respect de la mise à distance vis-à-vis de l'effort et de l'affrontement.
1. 3 Lafonction hygiénique des sports de glace

Temps de rupture agréable pour les classes aisées, le patinage sur glace est énoncé comme une nouvelle façon de rompre avec le travail, le temps quotidien et les affres de l'hiver mais le plaisir affiché trouve immédiatement une utilité sociale dans les effets de la pratique sur la santé du corps et de l'esprit. Le fait de s'exercer dans un environnement froid a longtemps suscité l'inquiétude comme en témoigne cet avertissement publié en 1866 : «... le ralentissement de la circulation qui en est la conséquence, n'est jamais sans offrir des dangers »2. La peur chimérique des variations de la température conseille la prudence et, si l'on refuse l'immobilisme, l'excès est tout autant récusé. Avec l'évolution des références scientifiques, les réticences initiales s'effacent progressivement. Dans les dernières décennies du XIXe siècle, la valeur attribuée à l'air des montagnes et le caractère formateur dévolu à l'exercice confèrent à ces premiers sports d'hiver une plus grande légitimité en les inscrivant comme des moyens de pratiquer avantageusement l'hygiène. Alain Corbin, Georges Vigarello, Jacques Léonard ou André Rauch, ont parfaitement montré combien les nouvelles références scientifiques ont pu modifier les conceptions du sain et du malsain et les usages du corps3. L'effet bénéfique attribué au grand air
1 Le Journal de Pontarlier, Il janvier 1885. 2 « Quelques mots à propos du froid », in Le Courrier de la Montagne, 12 janvier 1866. 3 Corbin, A., Le miasme et la jonquille - L'odorat et l'imaginaire social, Paris, Flammarion, 1986 (1ère édition 1982); Rauch, A., Le Souci du Corps, Paris, PUF, 1983; Vigarello, G., Le Sain et le Malsain, Santé et mieux être depuis le Moyen-âge,

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suscite, depuis le XVIIIe siècle, un engouement grandissant pour les sommets et la pureté de leur atmosphère. Le tableau cataclysmique de la santé des populations citadines qui illustre généralement les discours hygiénistes de la fin du XIXe siècle assoit les bienfaits de l'air des montagnes par opposition à l'air, mais aussi au climat social, des grandes villes industrielles. En prouvant, dans les années 1880, que plus on s'éloigne des agglomérations plus l'air est pauvre en micro-organismes, le savant jurassien Louis Pasteur participe directement à la promotion d'un Jura régénérant!. De son point de vue, l'air de la montagne doit produire un organisme plus résistant sur lequel ne peuvent prospérer les agents pathogènes2. La crainte du bacille découvert par Koch en 1882 accentue également l'attrait pour les stations d'altitude. Le contact prolongé avec les éléments naturels se présente comme le pôle opposé de ces nuisances que sont devenus dans les esprits la fétidité des espaces citadins et les miasmes des quartiers où l'air stagne3. La situation décrite par les hygiénistes renvoie l'image stéréotypée d'une ville mortifère qui s'inscrit en négatif par rapport à l'atmosphère idéalement pure et curative des zones d'altitude. Comme le souligne Georges Vigarello : « une certitude s'impose à lafin du siècle, celle d'une asepsie garantie par le grand air »4. Alors que la toux persistante terrorise les populations, et à juste titre puisque près d'un tiers des décès sont liés plus ou moins directement aux maladies respiratoires, I'hygiène se poursuit avec les conseils de promenades au grand air qui combinent l'effet positif du « bain d'air» et de l'exercice de la marche. Nombreux sont alors les scientifiques qui, comme le docteur Paul Regnard, confirment l'action bénéfique des cures d'air en montagne sur la résistance des individus aux maladies: « La cure d'altitude est avec l 'hydrothérapie et la cure marine un des moyens les plus puissants que nous possédons pour nous tenir en état de défense armée contre l'envahissement des schizophytes» 5. Réclamer des bains d'air, de soleil et de lumière pour la jeunesse devient une attitude responsable face aux dangers que représente la ville pour la vitalité et l'avenir de la nation. Cette nécessité s'inspire également de l'idée des harmonies naturelles et, si l'on ne sait pas toujours expliquer l'effet de la nature sur l'organisme, on sait le mettre en application. L'évolution de la
Paris, Seuil, 1993; Léonard Jacques, La médecine entre les savoirs et les pouvoirs, Paris, Aubier-Montaigne, 1981.
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Louis Pasteur (1822-1895)est né à Dole dans le Jura le 27 décembre 1822. Il Ya

longuement séjourné et a réalisé plusieurs expériences scientifiques dans cette région. 2Dr. Regnard, P., La Cure d'Altitude, Paris, Masson et Cie., 2e édition 1898. 3 Corbin, A., op. cit., 1986, p. 101; Rauch, A., «Les vacances et la nature revisitée », in Corbin, A., op. cit., 1995, p. 103. 4 Vigarello, op. cit., 1993, p.271. 5Dr. Regnard, P., op. cit., 1898, p. VII. 38

science moderne contribue ainsi à la sensibilisation aux conceptions hygiéniques et apporte de nouvelles recommandations tout en imposant de nouvelles normes de comportements. La montagne gagne ainsi en caractère prophylactique ce qu'elle perd en mystère. Quant à l'hiver, il perd progressivement l'image d'une saison délétère, synonyme d'anémie et d'affaiblissement des organismes. L'air froid, qui élimine les microbes et ravive les membres, devient ainsi synonyme de bonne santé. L'attention des hygiénistes se porte également sur le corps en mouvement. Avec le développement de la physiologie, dans le contexte positiviste de la fin du XIXe siècle, la fonction respiratoire apparaît comme la pierre angulaire de toute l'économie humainel. Elle est le critère de la santé et tout effort doit concourir à son développement. Les nouvelles représentations du corps, issues de la physiologie, transforment les comportements face à l'exercice. La machine corporelle est devenue au XIXe siècle: « ...machine productrice d'énergie, moteur créateur de rendement »2. Le mouvement illustre les lois de la thermodynamique développée en 1824 par Carnot: une conversion du calorique en possibilités de travail. Le développement du paradigme bioénergétique initié par Paul Bert en 1867 dans La Machine humaine est largement conforté par les travaux menés par Étienne Jules Marey, Philippe Tissié, Fernand Lagrange, Émile Couvreur ou encore Georges Demeni, etc.,... L'exercice, devient un moyen de préserver le bon fonctionnement de cette machine humaine et d'en accroître la productivité. L'effort physique, la dépense énergétique, tout autant que sa surveillance attentive, participent à cette démarche préventive et permettent de lutter avec efficacité contre les facteurs d'affaiblissement qui menacent les populations. Le rôle hygiénique des sports de glace, dans l'activation des grandes fonctions de l'organisme, représente ainsi l'un des arguments les plus convaincants pour justifier leur bien fondé. Les discours témoignent donc à la fois des nouvelles représentations de cette saison dans les mentalités collectives et de l'importance attribuée à l'exercice dans les discours scientifiques. L'espoir que l'hiver se finisse au plus vite a fait place à des aspirations beaucoup plus modernes et dynamiques faisant de cette saison une source de vitalité. Le modèle énergétique oriente les principes sanitaires dans une logique du divertissement corporel et de l'entraînement des grandes fonctions vitales.
I Par exemple: Lagrange, F., Physiologie des exercices du corps, Paris, Alcan, 1888. 2Vigarello, G., op. cit., 1978, p. 233. 3 Marey, EJ., La Machine animale. Locomotion terrienne et aérienne, Paris, Germer Baillères, 1873; Dr. Tissié, Ph., La Fatigue et l'Entraînement Physique, Paris, Alcan, 1897; Dr. Lagrange, F., op. cît., 1888; Couvreur, E., Les exercices du corps, Paris, Baillères, 1890; Demen)i, G., Mécanisme et éducation des mouvements, Paris, Alcan, 1903. 39