Double casquette

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Trop c’est trop. Méga pétage de plomb comme résultat du pressurage des cerveaux au service de l’idiotie consumériste.


QUAND LE DG A ANNONCE « l’innovation est dans notre ADN », en moi-même j’ai pensé « jamais rien entendu d’aussi con ». À voir la tête de mon voisin de gauche, Paul, mon supérieur hiérarchique direct, j’ai aussitôt compris que j’avais prononcé ces paroles à voix haute. Il a eu un rictus nerveux en balayant du regard les autres participants. Il était le seul à m’avoir entendue. Je me suis mordue la langue. À nouveau cette envie de remuer, de secouer mes membres comme s’ils avaient été recouverts de fourmis rouges. Mes nerfs baignaient dans du vinaigre. J’ai repris un cachet. Pour tenir le coup jusqu’à la fin de la réunion. Une vieille habitude quand la pression devient trop forte. Pour passer le cap. J’ai tenu deux heures. La bouche crispée, les dents scellées pour éviter de gober toutes leurs inepties. « Nous offrons du bonheur », « les enfants et les adolescents AUSSI ont droit à du mieux-être », « notre société ne doit plus tolérer que quiconque soit malheureux »...


Elena Piacentini connaît bien le monde de l’entreprise. Ses origines corses lui rappelant les invariants de la nature insulaire donnent un contrepoint à la folie contemporaine d’une recherche immédiate de satisfactions factices imposées par des méthodes de décervellement publicitaire.


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EAN13 9791023402841
Langue Français

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Elena Piacentini Double casquette
Nouvelle CollectionNoire Sœur
Double casquette Quinze ans que je n’étais pas retournée dans le village de Mina, ma grand-mère maternelle. J’en avais gardé le goût fade de l’ennui, du temps à ne plus savoir qu’en faire et du soleil jusqu’à l’écœurement. Voilà les seuls souvenirs que je croyais avoir conservés de ces étés interminables. Ça etla plainte d’amour des cigales et l’odeur doucereuse des immortelles. Ma convention collective stipule que j’ai droit à deux jours de congé pour le décès d’un ascendant direct. J’ai quitté Paris le jeudi 24 mai. Inhumation le vendredi. Samedi et dimanche pour essorer ce qui reste de larmes. Retour le dimanche soir. Lundi matin, la sacro-sainte réunion hebdomadaire. Un week-end pour faire le deuil des années d’insouciance et d’une femme dont finalement j’ignore tout sauf sa part de mère. Quelques heures en tête à tête avec Mina, ma seule famille, ma dernière ancre. Une vieille femme usée qui attend la mort sur le muret de pierres exposé plein sud devant sa maison, une bâtisse décrépie dans un hameau à l’agonie de l’intérieur. Je crois avoir follement aimé cet endroit. C’était il y a longtemps. Lorsque je n’étais qu’un petit animal sans conscience. Cette promesse de liberté qui coule des pentes vertes s’étirant depuis les nuages d’altitude jusqu’à la mer s’était pourtant brisée à l’adolescence. Rompu l’enchantement. Remplacé par un sentiment d’oppress ion et d’étouffement. L’été de mes treize ans, le lieu m’était soudainement apparu comme enseveli dans un éboulis du temps. Tout semblait s’y être arrêté. Les choses comme les gens, figés dans une éternité monotone. La vraie vie était ailleurs. La ville, le mouvement, le monde et l’accélération. Paris où j’ai commencé à travailler. Je ne suis revenue à Obisu que deux fois depuis ma majorité. Des visites aussi étriquées que l’unique ruelle du village. Plus rien à partager avec quiconque. Impossible même d’expliquer mon métier. Directrice commerciale et marketing dans un laboratoire pharmaceutique. « Et elle fait quoi, la petite à Doria ? » « Ben ! Elle est dans le commerce des médicaments, je crois. Il paraît qu’elle a une bonne place, qu’elle a réussi. » Elle a réussi. C’est ce que je croyais. Être dans le vrai. Et eux dans l’oubli, une forme de déni du changement, du progrès. De l’aéroport, j’ai loué une voiture. La route, étroite, sinueuse et ravinée m’a conduite à grand peine jusqu’à la demeure familiale. Sur le trajet, il m’a
semblé que les traces des hommes s’étaient encore effacées depuis la dernière fois. La nature triomphait. Une vengeance tardive, anarchique et luxuriante qui rongeait les dernières terrasses comme une révolution abat les remparts des prisons. Vitres ouvertes, j’ai aspiré l’air de la montagne à plein poumons. C’est remonté du fond de moi. Les fougères, les mousses gorgées d’eau de source, les minuscules fraises des bois qui éclatent sous la langue et vous douchent le palais, les soirées d’été sous la treille, les chansons, les cabanes, les bals et les ampoules de couleur. Des bribes de paradis suspendus dans un ailleurs dont j’avais perdu le chemin. C’était là, intact. Une force qui palpite et trépigne au creux du ventre et pousse jusqu’au cœur. Je n’ai pas su –pas voulu ?- résister. J’ai ouvert les vannes. Pendant trois jours, je me suis abandonnée à ce rythme lent et puissant d’une inertie primale. J’ai écouté Mina. J’ai parlé avec Jean-Do, un des derniers bergers du coin. Je me suis tue aussi, bercée par le crépitement des flammes dans la cheminée, gagnée par la nostalgie des derniers feux avant la saison sèche. J’ai pleuré doucement dans les bras de ma grand-mère et je l’ai prise dans les miens quand il lui a été impossible de contenir plus longtemps son chagrin d’être encore vivante. Dans la chambre que j’occupais enfant durant les vacances, le poids des couvertures et des édredons sur mon corps raide et froid m’a rassurée. J’ai laissé aller. Trois jours. Pas un de plus. La redescente a été brutale. À Orly, le bruit a fondu sur moi. Un essaim en furie. J’en avais encore la tête enflée lorsque j’ai refermé la porte de mon appartement. J’ai baissé les stores et j’ai pris un cachet pour faire cesser le bourdonnement. J’ai mal dormi. Suées froides, sueurs moites, poitrine comprimée, envie de bouger, d’expulser cette énergie qui me vrillait les muscles des jambes et pulsait dans ma tête. Quelque chose ne passait pas. Ne passait plus. Le lendemain au travail, ça a empiré. J’étais assise autour de cette table comme une dizaine d’autres, les yeux rivés sur la toile blanc he couverte de chiffres et d’histogrammes. Les objectifs du prochain semestre. Les nouveaux « produits ». Une campagne de plus dans une guerre vaine et sans idéal. Une poignée de vainqueurs. Des centaines de millions de vaincus. Je n’avais rien à dire. Pas le moindre commentaire. Quand le DG a annoncé « l’innovation est dans notre ADN », en moi-même j’ai pensé « jamais rien entendu d’aussi con ». À voir la tête de mon
voisin de gauche, Paul, mon supérieur hiérarchique direct, j’ai aussitôt compris que j’avais prononcé ces paroles à voix haute. Il a eu un rictus nerveux en balayant du regard les autres participants. Il était le seul à m’avoir entendue. Je me suis mordue la langue. >>>>>>>>>
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