Le neuvième annulaire

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Alors que plusieurs tempêtes se déchaînent à un rythme effréné sur la petite ville portuaire de Concarneau, dans le sud de la Bretagne, un impitoyable tueur en série, véritable éventreur, vient semer la panique dans la population. Impuissant face à cette vague de crimes que rien ne semble pouvoir arrêter, le commissaire Yves-Marie Plazek, ancien de l’Antigang, doit faire équipe avec le plus célèbre profileur parisien, Martin Lempereur, lui-même aux prises avec un autre serial killer, Yakuza, qui viole et tue ses victimes avant de leur couper l’annulaire. Forts de leurs différences, les deux enquêteurs vont devoir collaborer.
Les deux tueurs, que tout semble séparer, ont néanmoins en commun un machiavélisme diabolique qui leur permet d'échapper à leurs poursuivants respectifs.
De Concarneau à Paris, une double traque commence. Mais tueurs comme enquêteurs ignorent encore qu’un autre point commun, inimaginable, risque de précipiter leur destin.

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EAN13 9782374534282
Langue Français

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Présentation
Alors que plusieurs tempêtes se déchaînent à un rythme effréné sur la petite ville
portuaire de Concarneau, dans le sud de la Bretagne, un impitoyable tueur en série,
véritable éventreur, vient semer la panique dans la population. Impuissant face à cette
vague de crimes que rien ne semble pouvoir arrêter, le commissaire Yves-Marie
Plazek, ancien de l’Antigang, doit faire équipe avec le plus célèbre profileur parisien,
Martin Lempereur, lui-même aux prises avec un autre serial killer, Yakuza, qui viole et
tue ses victimes avant de leur couper l’annulaire. Forts de leurs différences, les deux
enquêteurs vont devoir collaborer.
Les deux tueurs, que tout semble séparer, ont néanmoins en commun un
machiavélisme diabolique qui leur permet d'échapper à leurs poursuivants respectifs.
De Concarneau à Paris, une double traque commence. Mais tueurs comme
enquêteurs ignorent encore qu’un autre point commun, inimaginable, risque de
précipiter leur destin.


***


Âgé d’un certain nombre d’années, Yan Kellern est médecin urgentiste, journaliste
médical et conférencier en santé. Après de nombreuses années d’exercice de la
médecine d’urgence, il s’est rendu compte que le serment d’Hippocrate, son long
cursus d’études, son éthique, sa déontologie professionnelle et d’une façon générale
son sens moral, ne lui permettaient pas de raccourcir volontairement la vie de ses
patients dans d’atroces souffrances. Peu courageux par nature, c’est donc tout
naturellement qu’il s’est tourné vers l’écriture de thrillers, dans le souci de préserver de
bons rapports avec le Conseil National de l’Ordre des Médecins et avec
l’Administration judiciaire. Il peut désormais occire ses personnages comme bon lui
semble, en toute impunité pour son casier judiciaire, et sans altérer la courbe
démographique de son pays.
Il ne tient donc qu’à vous, cher lecteur, de l’encourager dans cette sage décision.Le Neuvième Annulaire
Yan Kellern
Les Éditions du 38Mise en garde

Le Neuvième Annulaire est un ouvrage de pure fiction. Les personnages et les
situations sont imaginaires. Toute ressemblance avec des faits ou des personnes
privées est entièrement fortuite et indépendante de la volonté de l’auteur. Quant aux
lieux figurant dans cet ouvrage, ils correspondent à la vision personnelle de l’auteur et
ne collent pas nécessairement à la réalité.
Pour autant, n’oubliez pas de bien fermer votre porte ce soir…

Yan KellernÀ mon épouse, Kristell
À mes enfants,
À mes parents, mes beaux-parents et à toute ma familleP R O L O G U E
Une odeur âcre à soulever le cœur. Mélange d’ordures ménagères, de moisi et de
relents de poissons avariés.
La pièce, un appentis probablement, était plongée dans une demi-obscurité. Un rai
de lumière diaphane s’insinuait sous la porte en bois et venait caresser le sol,
soulignant toutes ses imperfections en une multitude de petits tumulus de terre battue
recouverts d’un voile de poussière.
Insensible à la puanteur qui s’insinuait pourtant au plus profond de ses narines, le
tueur, concentré sur sa tâche, tâtonna le chambranle de gauche à la recherche d’un
interrupteur, le trouva, l’actionna. Rien. L’ampoule avait rendu l’âme. Cet appentis qui
communiquait par une porte avec la cuisine ne semblait pas être la préoccupation
majeure du propriétaire et encore moins celle de ses locataires successifs.
Curieusement, l’odeur ne diffusait pas dans la cuisine. Peut-être la raison de cette
négligence.
Il fouilla dans la poche de son imperméable. En retira une lampe torche minuscule,
l’alluma et balaya méthodiquement les lieux. Il lui fallait un marteau ou un objet
suffisamment lourd pour achever le travail. Il n’y avait pas d’établi et encore moins de
desserte à outils. Le mur du fond était recouvert de cordages, de filets et de casiers
de pêche goudronnés entassés les uns sur les autres. Dans le coin droit, une
pyramide de bidons rouillés était maintenue en équilibre précaire par un amoncellement
de sacs-poubelles mal fermés débordant d’ordures. L’appentis devait grouiller de rats.
Le tueur braqua finalement son pinceau lumineux dans l’angle gauche. Là, peut-être ?
Il s’approcha d’un casier poussiéreux recouvert de bâches bleues moisies et de
tubes métalliques. Une tente de camping hors d’usage. Une tégénaire velue aux pattes
démesurées y avait élu domicile. Elle régnait en maîtresse absolue sur les neuf
alvéoles du rangement en bois. Le casier était plein. Des quilles de bowling blanches
en bois barrées de deux bandes rouges sur le haut. Un vieux modèle à première vue.
Des quilles cabossées, mais solides.
L’homme saisit l’araignée d’un geste vif et la broya machinalement entre deux
doigts. Puis il mit le culot de sa torche dans la bouche pour avoir les mains libres,
l’orienta vers le casier et agrippa avec sa main droite l’une des quilles par sa partie
supérieure. Il la sortit avec précaution, comme on sort un bon millésime d’une cave. La
quille était plus lourde qu’elle n’en avait l’air. Il percuta à plusieurs reprises la paume de
sa main gauche gantée de latex avec le renflement lesté de plomb. Elle devait peser
plus d’un kilogramme. Idéale. À condition de la tenir fermement à deux mains.
Il retourna dans la chambre à coucher avec son pilon de fortune et s’approcha du
mort étendu sur le lit, le schlass toujours solidement fiché dans l’abdomen. L’homme
aux cheveux poivre et sel avait les yeux grands ouverts et les pupilles dilatées, deux
billes noirâtres sans fond fixées à tout jamais sur le plafond, un horizon insaisissable.
Le tueur soupira une nouvelle fois. Il ne saurait jamais. En tout cas pas avant
quelques jours. Le temps d’une lettre.
Il avait dû agir dans l’urgence en prenant tous les risques. Mais le jeu en valait la
chandelle.
Tout avait commencé le midi même lorsque l’homme poivre et sel l’avait reconnu.Son passé de malfrat l’avait rattrapé de façon inattendue. Mais il avait bien réagi. Il
était resté maître de ses émotions. Il n’avait pas changé. Froid et impassible. Comme
avant. Et il aimait ça. Se contrôler. Contrôler les autres. Décider et agir.
C’était une certitude : l’homme poivre et sel pouvait le dénoncer à tout moment. Il
fallait donc faire vite. Très vite. Le tueur s’était présenté chez lui à l’improviste. La
chance était avec lui. L’homme poivre et sel était seul. Le jardin et la maison d’en face
étaient déserts. Inespéré à cette heure de la journée. Le tueur n’aurait pas une
meilleure occasion. C’était maintenant ou jamais. Décider, agir…
Le tueur avait sonné. L’homme poivre et sel avait ouvert. En chaussettes. Il devait
faire la sieste.
En découvrant son visiteur sur le pas de la porte, son visage s’était décomposé. Sa
mâchoire inférieure s’était abaissée lentement, inexorablement, comme attirée vers le
sol par un aimant invisible. Ses yeux écarquillés au-dessus de deux bajoues
tombantes exprimaient une étrange surprise. Il paraissait hypnotisé par le regard
métallique du tueur.
Cette stupéfaction… la même que celle affichée quelques heures auparavant. Ou
plutôt non. Pas de la stupéfaction, mais de la peur. Une peur indicible. Incontrôlable.
Comme un condamné devant l’échafaud, face aux dernières marches qui le séparent
de la fin.
Le tueur en était sûr : quelque part, l’homme poivre et sel savait qu’il allait mourir.
Maintenant.
— Me reconnaissez-vous ? lui avait-il demandé d’une voix douce.
— Non… qui… qui êtes-vous ?
Il te ment, tu ne vois donc pas ? Regarde ses poils dressés. Il tremble comme une
feuille. Il est mort de peur…
Bégaiement. Lèvres tremblantes. Yeux exorbités. Sueur… Il mentait, c’était évident.
Le tueur l’avait repoussé sans ménagement dans le couloir avant d’entrer et avait
refermé prestement la porte derrière lui. L’homme l’avait laissé faire sans s’opposer ni
même protester. Il le regardait, avec un mélange d’épouvante et de fascination,
comme la souris qui fixe le crotale.
— Vraiment ? Il y a plus de deux ans. Vous ne vous souvenez pas ?
Ne perds pas de temps ! Vas-y ! De toute façon, tu es là pour ça, non ?
— Regardez-moi bien encore une fois.
Nouveau silence. L’homme poivre et sel avait fixé son visiteur avec un regard
d’incompréhension.
— Répondez-moi. Me reconnaissez-vous oui ou non ?
Qu’attends-tu ? Il t’a reconnu. Il veut mourir. Il est à point. Tue-le !
— Non… non… je…
L’homme avait pâli de plus en plus. Ses mains s’étaient mises à trembler. Il s’était
même appuyé contre le mur pour ne pas défaillir.
Le tueur avait baissé les yeux. Une odeur de chiasse… Une coulure brune teintait
son pantalon. Ses sphincters relâchés parlaient à sa place. De la peur à l’état
liquide…
Tu vois bien que c’est lui. Il en a fait dans son froc !
— Mais… mais je… je ne comprends rien, avait-il fini par balbutier.
Le tueur avait commencé à douter. Même menacé par le couteau qu’il venait desortir, l’homme s’était acharné à nier l’évidence. Et étrangement, ses réponses
avaient semblé sincères.
Était-ce donc vraiment lui ? Il lui ressemblait tellement. Incroyablement même. En
beaucoup plus vieux. Fatigué. Plus maigre aussi.
Et puis ce nom…
Oui, c’était bien lui ! Il en était certain. Il ne pouvait pas en être autrement. Et
l’homme poivre et sel avait paniqué en le découvrant sur le perron. Comme plus tôt
dans la journée. Et bien avant qu’il ne sorte son couteau. C’était bien la preuve…
Puis tout était allé très vite. Au grand étonnement du tueur, l’homme apeuré avait
perdu subitement connaissance et s’était affalé dans les bras de son visiteur, les yeux
révulsés. Le tueur l’avait traîné par les aisselles jusque dans une chambre au fond du
couloir puis l’avait couché sur le lit. Il lui avait soulevé la chemise, pincé le mamelon
entre les ongles. Jusqu’au sang. C’était comme ça qu’on testait la conscience des
comateux à l’hôpital. Rien. Aucune réaction. L’homme poivre et sel était inconscient.
La peur, toujours.
Le tueur en avait profité pour fouiller la maison de fond en comble. S’assurer
d’abord de son identité. L’homme poivre et sel l’avait-il déjà dénoncé ? Il en avait eu le
temps – quelques minutes suffisaient. Mais en avait-il eu les moyens ?
Le tueur n’avait eu aucun mal à trouver son portefeuille. Le même nom. Une photo
en plus jeune sur sa carte d’identité. Plus de doute possible. C’était bien lui.
Il n’y avait pas de téléphone fixe dans la maison de location. L’homme poivre et sel
n’avait pas de téléphone portable et encore moins d’ordinateur. Le tueur avait fouillé
partout. Restait la possibilité d’un courrier ou d’un télégramme. Improbables. La poste
était encore fermée à cette heure-là. Il n’y avait pas de papier à lettres et pas non plus
d’enveloppe vierge… Quelque peu rasséréné, le tueur était retourné dans la chambre,
plus décidé que jamais à le lui faire avouer.
Surprise. L’homme poivre et sel était debout au beau milieu de la chambre. Il n’avait
même pas essayé de se sauver. Il restait là, planté, comme statufié. Un mort vivant
dont le regard de somnambule paraissait perdu dans le vide.
Le tueur avait reposé une nouvelle fois sa question sans trop d’espoir de réponse. Il
fallait en être absolument certain.
— Vraiment ? Vous ne me reconnaissez pas ? Vous en êtes bien sûr ?
Il ne te le dira pas. Tue-le ! Finissons-en maintenant.
L’homme poivre et sel avait répondu par la négative. Le tueur avait haussé le ton.
— M’avez-vous dénoncé ?
Vas-y je te dis !
— Une dernière fois : m’avez-vous dénoncé, oui ou non ? Avez-vous téléphoné ?
Envoyé une lettre ? Répondez-moi maintenant !
Tue-le !
— Mais… mais qui… qui êtes-vous ?
Tue-le bordel !
Le tueur avait soupiré. Il ne pourrait rien en tirer de plus. Il ne saurait pas. Ou trop
tard…
Tu ne me sens pas ? Je suis derrière la Fissure. Fais-moi sortir ! Tue-le et
faismoi sortir ! J’attends depuis si longtemps…
L’homme s’était effondré sur le lit, sans un regard pour ce couteau planté dans sonventre. Le tueur l’avait terminé d’un mouvement sec, en pivotant le manche à la
manière d’une clé que l’on tourne dans une serrure. Vif, net et sans bavure. Un travail
de pro en somme. C’était son mouvement préféré. Sa marotte de tueur. Les années
étaient passées et il ne l’avait pas oubliée.
… bâton dur… rouge… vrille… mal… bâton dur… vrille… mal…
Un délicieux frisson en réalité… Une inondation de plaisir. Il en avait presque titubé.
L’homme poivre et sel s’était éteint en silence, le regard toujours absent. C’était
comme si le couteau n’avait tué qu’un corps, qu’une carcasse vidée de son âme. Il
était mort sans comprendre. Sans comprendre qu’il allait mourir. Sans savoir pourquoi.
Mort comme ça. Simplement.
Le tueur regarda sa montre. Sa journée ne faisait que commencer. Il se plaça à
gauche du lit, leva la quille à deux mains au-dessus du visage du mort et lui asséna
plusieurs coups si puissants qu’il en eut mal aux mains. La chambre résonna de
craquements sourds. Comme des melons trop jeunes que l’on écraserait avec une
masse. Le visage de l’homme poivre et sel n’était plus qu’une bouillie sanguinolente.
Une atroce boursouflure parsemée d’esquilles osseuses blanchâtres.
Le tueur était satisfait. Les yeux du mort avaient dû éclater sous la violence des
coups. Visage méconnaissable. Parfait.
Puis il contempla la quille ensanglantée. Qu’allait-il en faire ? S’en débarrasser pour
intriguer les enquêteurs ou la laisser près du lit, comme une provocation
supplémentaire qui s’ajouterait à la présence de l’arme du crime ? Il opta pour la
première solution et la déposa prudemment dans son sac à dos. Il bazarderait le tout à
la première occasion. Le mystère de l’objet contondant absent sur les lieux du crime
occuperait les flics un bon moment. Et les détournerait de l’essentiel.
Le tueur s’assit ensuite sur le rebord du lit, frotta ses mains toujours endolories et
regarda le mort, l’air contrarié. Car il lui restait un problème de taille à résoudre. Et pas
le moindre. Il en était parfaitement conscient : le temps jouait encore contre lui-même
s’il avait su réagir immédiatement en se débarrassant de ce témoin gênant.
En définitive, il ne lui en voulait pas. Au contraire. Il se sentait étrangement calme.
Serein presque. Une douce quiétude l’avait envahi lorsqu’il l’avait poignardé, ou plus
exactement, lorsque la lame avait pénétré dans les tout premiers centimètres de son
corps. Et que dire du mouvement de clé. Une libération. Un orgasme presque.
C’était comme si la mort de l’homme poivre et sel l’avait réconcilié avec une partie
de lui-même. Il lui reconnaissait une certaine forme de courage. L’homme poivre et sel
s’était bien défendu la première fois. Il s’en était d’ailleurs fallu de peu pour qu’il prenne
le dessus. Puis il avait lutté contre la mort et s’en était sorti après des semaines de
coma.
— Tu m’en as fait baver mon salaud, ne put-il s’empêcher de lui dire à voix haute. À
l’époque, je croyais t’avoir tué. Tu vois, je tiens toujours mes promesses. Silence.
Mais qu’est-ce que je vais bien faire de toi maintenant ? Je ne peux pas te balancer à
la flotte et tu le sais. Même mort, tu continues à m’emmerder encore !
Le tueur regarda une nouvelle fois sa montre. Trêve de sentiments. Il se leva,
s’approcha de la fenêtre, s’assura que personne ne pouvait l’apercevoir au dehors et
ferma les volets d’un mouvement vif. C’est en se reculant qu’il remarqua l’unique
radiateur de la chambre à coucher logé sous la fenêtre.
La chaleur… Bien sûr ! La chaleur et non le froid ! Qu’il était con de ne pas y avoirpensé plus tôt ! Une fois fermée, la chambre deviendrait vite une étuve. Il ouvrit donc
le thermostat à fond. Un tremblement cahoteux secoua l’appareil. La chaudière
fonctionnait. C’était déjà ça. Il posa sa main gantée pendant quelques secondes sur le
métal froid. De l’eau tiède affluait déjà dans les serpentins recouverts d’une peinture
d’un jaune pisseux…
Le tueur vérifia qu’il ne laissait rien d’accablant derrière lui et ferma la maison avec
la clé trouvée dans la poche de pantalon de la victime. Il la jetterait discrètement dans
l’océan tout proche. Mais plus tard, car il devait revenir dans la nuit pour parachever le
travail.
Le tueur remonta le col de son pardessus, ajusta sa capuche pour se protéger du
vent et de la pluie cinglante. Il jeta un œil sur les cimes des arbres qui commençaient à
ployer dangereusement sous les bourrasques. Le vent faisait siffler les fils
téléphoniques. Des spirales de feuilles mortes s’élevaient sans cesse pour aller
tournoyer dans le ciel gris orangé avant de se disperser à la faveur d’une rafale plus
puissante. La dépression monstrueuse annoncée par la météo depuis 48 heures
s’approchait de la côte à pas de géant. Force onze d’après le bulletin. Des vents
constants à plus de cent vingt kilomètres heure. Un ogre dépressionnaire qui
dévorerait tout sur son passage. Mais pas lui.
Il vérifia une nouvelle fois que la maison d’en face était déserte puis s’engagea
résolument dans l’allée bordée d’arbres touffus.
Ne plus perdre de temps. Gagner cette course folle contre la montre. Une course
dans laquelle il était à la fois chasseur et proie. Jusqu’à ce jour, il n’avait jamais été
chasseur. Mais il y avait un début à tout, non ? De toute façon, le mort poivre et sel ne
lui avait pas laissé d’autre choix. Chasseur… un rôle qui n’était d’ailleurs pas pour lui
déplaire, sans qu’il sache exactement pourquoi. Une question d’instinct sans doute.
Il remonta l’allée, la boule au ventre. Car la quiétude rassurante éprouvée lorsqu’il
l’avait planté avait laissé la place à une angoisse inexplicable qui lui tenaillait
l’estomac. Une anxiété sournoise née dans les minutes qui avaient suivi la mort de
l’homme poivre et sel. Une toute petite graine qui avait poussé à une vitesse affolante,
se métamorphosant en une plante carnivore affamée qui n’en finissait pas de croître et
de croître encore en ravageant ses tripes. Et la révélation fulgurante…
L’impression d’une brèche. Ou plutôt non, l’impression d’une fissure irrémédiable qui
se propageait à travers tout son corps de façon vertigineuse. Puis la sensation
épouvantable qu’un pan entier de son être venait d’être aspiré dans le néant, comme
une falaise crevassée s’effondrant pour toujours dans l’océan. Plus rien ne serait
pareil désormais.
Mais le pire était derrière la déchirure. Il se sentait poussé par une force obscure
surgie du tréfonds de sa mémoire, submergé par une effroyable marée montante que
rien, ni personne, pas même lui, ne pourrait contenir.
C’était l’Autre… Mais il ne le savait pas.
Pas encore.PREMIÈRE PARTIE
1. Vespa mortis
Mardi 12 novembre
5 heures 11

L’incision libéra un nuage de frelons vrombissants. L’entomologiste les identifia
instantanément. C’était des « vespa mortis ». Les frelons de la mort.
Trop tard…
Les frelons se rassemblèrent au-dessus de lui, comme une fumerolle noirâtre
audessus d’un volcan, avant de fondre sur son visage toutes ailes déployées. Ils
s’insinuèrent avec frénésie dans tous ses orifices et le dévorèrent de l’intérieur dans
un bouillonnement jubilatoire indescriptible.
L’entomologiste se vida progressivement de sa substance cérébrale. Il n’avait
même pas eu le temps de lâcher son scalpel. Ses orbites vides fixaient encore le
cadavre allongé sur la table d’autopsie. L’abdomen de la morte était lui aussi en
pleine ébullition. Puis l’entaille s’anima. Des pattes griffues d’abord, des petits bras
velus et visqueux ensuite… Un diable hideux tout sourire s’extirpa progressivement
du ventre en décomposition. Une goule. Ses doigts crochus arrachèrent les
annulaires de l’entomologiste et les enfournèrent avec avidité dans une gueule
dégoulinante de sang et tordue de plaisir. La goule insatiable s’apprêtait à plonger
ses petites griffes dans l’abdomen de l’entomologiste quand la sonnerie du
téléphone la fit sursauter…
… sonnerie…
… téléphone…
… sonnerie…
… sonnerie du téléphone…
Martin Lempereur émergea brutalement. Il détestait cette sensation d’extirpation
sauvage, cette impression d’être saisi par les aisselles par deux mains puissantes
surgissant d’ailleurs et qui le hissaient hors de son rêve, sans sommation. Un vol de
ses songes à l’arraché en somme. Mais là pour le coup, le téléphone lui avait évité le
festin final. Il en était le plat principal en l’occurrence.
Coup d’œil sur le réveil. Cinq heures onze. Il venait à peine de se rendormir. Putain
de téléphone !
La tête encore emplie de plomb et le cœur battant, il se leva en titubant et s’en alla
répondre, nu comme un ver, en grelottant. Il ruisselait par tous les pores de sa peau. Il
ne supportait plus aucun pyjama depuis bien longtemps. Son lit était une piscine au
petit matin. Une habitude.
Et c’était comme ça presque toutes les nuits. Depuis des années. Depuis toujours.
Depuis que la mort était devenue sa collaboratrice privilégiée. Ses quelques aventures
féminines s’étaient soldées par des échecs cuisants. Par certains côtés, il comprenait
toutes ces femmes. Il aurait peut-être eu les mêmes scrupules. Les mains qui lescaressaient – ou qui tout au moins auraient bien aimé – étaient également celles qui
farfouillaient au fond des cadavres à la recherche de mouches et de larves. Séduction
au deuxième sous-sol. Ascenseur sensuel en panne. Libido au point mort. Circulez, il
n’y a rien à voir. Et à bien y réfléchir, il se sentait nettement plus proche des cadavres.
Les morts étaient sa raison de travailler et par conséquent sa raison d’être. En un
mot, sa vie. Mais il approchait la cinquantaine. Il devait prendre des décisions. Qu’il
reculait au jour d’après. Et c’était comme ça depuis des années.
Les cauchemars changeaient au gré des cadavres. Là où certains rêvaient de
femmes sublimes ou de fabuleux trésors enfouis dans des épaves en mer des
Caraïbes, lui voyait sa nuit peuplée de pendus éviscérés et de macchabées
exsangues. Son quotidien nocturne.
Des cauchemars qui se terminaient irrémédiablement par un réveil en nage. La nuit
blanche assurée. Allez vous rendormir après ça… Pire qu’une rage de dents. Il en était
quitte pour une douche bouillante. Alors il se plongeait dans ses dossiers avant de se
recoucher à l’heure du réveil des autres. Il avait tout essayé : somnifères, valériane,
homéopathie, acupuncture, sophrologie, et même rameur… Rien à faire. La définition
même de la nuit de merde. Mais bien que fatigué, il en ressortait quelque part apaisé.
Un paradoxe qu’il s’était expliqué depuis longtemps. Un exorcisme nocturne en quelque
sorte.
— Allô, fit-il d’une voix vacillante en frissonnant.
— Martin Lempereur ? C’est le capitaine Soquet. Désolé pour l’heure mais nous en
avons une septième. C’est encore lui. Même scénario. Une étudiante. Arts plastiques
ou un truc dans le genre. C’est dans le dix-neuvième, rue Armand Carrel. Au douze. On
vous attend sur place. Faites vite. Elle est encore chaude. J’ai peut-être encore une
chance de le coincer.
Coincer le Yakuza… Soquet coinçant le Yakuza… Presque comique ! Ce tueur en
série était trop fort pour Soquet. C’était du haut de gamme. Un prédateur de
compétition. Pas un truand à la petite semaine se faisant serrer par Soquet. Un bon
flic, certes, mais qui ne faisait pas le poids devant une machine à tuer de cette
envergure-là. Pas tout seul en tout cas. Martin Lempereur en était certain. Mais il
n’était que le profileur dans cette affaire, un prestataire de services en quelque sorte.
Il ferait tout son possible pour l’aider même s’il doutait fortement du résultat final.
Initiée par la PJ, la cellule Yakuza dirigée par le capitaine Soquet regroupait une
dizaine d’enquêteurs dédiés à la traque du tueur, un violeur en série qui tranchait
l’annulaire de ses victimes – à l’instar des yakuzas de la mafia japonaise – après les
avoir violées.
Martin Lempereur soupira en raccrochant. Chaude… Pas de temps à perdre
effectivement. Et donc pas de douche. Le bon côté des choses, c’est qu’il avait
échappé à la fin du cauchemar. Il en connaissait toutes les subtilités culinaires. La
goule était gastronome et les frelons, des bons vivants à table. C’était souvent l’heure
du réveil…
Martin Lempereur avala une tasse de café tiédasse, s’habilla à la hâte et sortit d’un
pas pressé. Il faisait froid. Toujours frissonnant, il remonta la rue Delambre encore
déserte à cette heure-là et héla un taxi en maraude au bas de la rue d’Odessa.
— 12 rue Armand Carrel. Le plus vite possible, fit-il en s’enfonçant dans le siège. Il
ferma les yeux.Ici au moins, les frelons cannibales lui ficheraient la paix.2. Strangulation
Mardi 12 novembre
6 heures 22

Une strangulation. Les mains autour du cou. Et par-devant, les pouces qui écrasent
la trachée. Deux ecchymoses de part et d’autre. Comme les autres. Simple et
efficace. Rien d’original. Du basique de tueur : la mort en quelques secondes.
Martin Lempereur se redressa avec l’agilité d’un chat, fit claquer ses gants
chirurgicaux en les retirant d’un geste vif, les enfourna dans sa poche – il les jetterait
plus tard – et regarda une nouvelle fois la victime allongée sur le lit.
Même profil que les précédentes : jeune, dans les vingt-cinq ans, jolie, brune,
poitrine avantageuse, les yeux collés, l’annulaire gauche sectionné. Une section nette
et peu hémorragique à la hauteur de l’articulation interphalangienne proximale. Du
travail de pro. Comme d’habitude.
La victime était nue, les jambes encore écartées. Ses vêtements avaient été jetés
de part et d’autre du lit. Un jean délavé. Chandail mauve. Dessous rouges. Dentelle.
Le Yakuza avait du goût.
Toujours la même scène de crime, mais cette fois-ci dans un appartement miteux du
dix-neuvième arrondissement. À deux pas des Buttes Chaumont. Ça changeait du
précédent commis dans le huitième. Le Yakuza n’était pas trop regardant sur le
standing.
— Encore lui, fit Soquet, les mains sur les hanches. Un pan de sa chemise blanche
débordait hors de son pantalon et dépassait sous le rebord de sa veste.
Martin Lempereur évitait de lui parler de trop près. L’homme, un fumeur, avait
mauvaise haleine. Une arme matinale de dissuasion. Madame Soquet avait du mérite.
Ou une sinusite chronique. Soquet ne s’était pas rasé et ses cheveux en bataille
trahissaient un départ précipité.
Un départ précipité… la faute au Yakuza qui sévissait toujours la nuit. Là, c’était la
sœur qui s’était déplacée de l’Essonne, inquiète de voir que la jeune femme ne
répondait pas malgré ses multiples appels téléphoniques. Elles devaient se parler vers
minuit. Elle avait appelé toute la nuit. Portable et fixe. En vain.
— Ça m’en a tout l’air, répondit Martin Lempereur. Ses paupières ont été collées. À
la cyanolite je suppose. Ça ne peut être que lui. Ce genre de détail n’a pas encore été
révélé dans la presse.
— Même mode opératoire en effet.
— Et même style de femme surtout. Je parie qu’elle a les yeux verts. Ils décolleront
les paupières à l’Institut médico-légal. C’est notre homme, sans aucun doute.
— Ça remonte à quand d’après vous ?
— C’est récent. Au toucher je dirais… plus de six heures. Le légiste devrait nous en
dire plus. Au fait, vous l’avez appelé ?
— Ouais. Il devrait être là vers six heures et demie. Il est sur un homicide au
couteau. Derrière la Gare de l’Est. Un clodo. Les techniciens de la PJ devraient
rappliquer avec.
Martin Lempereur n’appréciait pas Soquet outre mesure, trop râleur à son goût, peuraffiné. Toujours impatient. Et puis cette haleine de coyote…
— Et toujours aucun indice ! Pas une seule empreinte, grommela Soquet. Nous
n’avons rien, strictement rien. Il viole, tue, tranche le doigt et se casse sans laisser de
trace. C’est un vrai fantôme ce type !
— Un fantôme, un fantôme… C’est vite dit ! vous oubliez le signalement de notre
témoin.
— On peut en reparler si vous voulez, grogna Soquet. Un homme ni très grand ni
très petit, blanc, mais peut-être noir, pénétrant dans l’immeuble de la troisième victime,
aperçu par une femme à une distance de cent mètres. Une aide-soignante crevée, à
moitié dépressive, et qui sortait de l’hôpital. Un témoignage recueilli trois semaines
après le meurtre. Trois semaines, Lempereur ! Bonjour la fiabilité de l’info. De quoi
mettre en garde à vue la moitié de Paris et moi par la même occasion !
— C’est pauvre, je vous l’accorde, fit Martin Lempereur, un peu embarrassé. On
sait qu’il agit seul en tout cas. C’est déjà ça. Et il nous reste quand même de nombreux
éléments pour le profiler.
C’était le moment qu’il préférait : pousser Soquet dans ses derniers retranchements.
Soquet était tellement prévisible. Jusqu’où irait-il cette fois-ci ?
— De nombreux éléments ? Mais nous n’avons rien justement ! Rien du tout ! Aucun
poil pubien, rien sous les ongles des victimes. Pas la moindre empreinte digitale. Pas
l’ombre d’une trace ADN. Aucune fibre textile. Rien, Lempereur, strictement rien ! Et je
suis quasiment sûr qu’ici aussi il ne nous a rien laissé, s’emporta Soquet, tombé dans
le piège.
Rien de ceci, rien de cela… Rien, rien… son mot préféré. En son for intérieur,
Martin Lempereur l’avait d’ailleurs surnommé « monsieur Rien ». Il lui adressa un
sourire plein d’indulgence. Ce flic ne regardait pas beaucoup plus loin que le bout de
son nez. Quelle drôle d’idée de l’avoir nommé à la tête de la cellule Yakuza. Ce qui
l’intéressait, Soquet, c’était les empreintes, les poils et les traces ADN. Un
pragmatique pur et dur. Pas la moindre place à l’imagination. Aucune anticipation. Un
flic binaire. Avec lui, c’était du « un » ou du « zéro ». Et le « zéro » – le « rien » donc –
n’avait aucune espèce d’importance à ses yeux. Il y avait pourtant tant de choses à
voir. Il suffisait d’ouvrir les yeux, ou plutôt l’esprit, et d’interpréter le vide entre les
lignes.
— Mais si, Soquet, nous en avons déjà parlé. Nous avons de nombreux éléments,
immatériels je vous le concède, mais des éléments quand même. Ou plus exactement,
une absence d’indices qui nous offre de précieux renseignements. Comme dans une
empreinte de chaussure, avec des pleins et des creux. L’un détermine l’autre. L’un
sans l’autre n’existe pas. Le négatif de la photo, si vous préférez.
Soquet fronça les sourcils. Le profileur allait lui refaire le coup de l’explication
fumeuse.
Martin Lempereur passa une main dans ses cheveux et lissa sa barbichette aux
poils épars. Un signe de concentration chez lui. Il refréna un bâillement. Il faudrait
vraiment qu’il consulte un spécialiste du sommeil un jour ou l’autre.
— Comme je vous l’ai dit l’autre jour, si notre violeur ne laisse aucune empreinte
génétique c’est parce qu’il se protège méthodiquement. Il doit être cagoulé. Il porte des
gants bien entendu. Il ne panique jamais. Sait gérer ses émotions. Premier
enseignement. C’est un homme capable d’efforts de concentration intenses. Froid.Calculateur. Je mettrais ma main au feu qu’il est sportif. Peut-être même a-t-il pratiqué
un sport au haut niveau. Deuxième enseignement.
— Et pour les poils pubiens ? Nous n’en avons jamais retrouvé. Vous pensez
toujours qu’il peigne le pubis de ses victimes après ?
— Non, trop long et surtout trop risqué s’il en oublie. J’y ai beaucoup pensé depuis
la dernière fois. Je ne serai pas surpris qu’il se rase. Le reste aussi d’ailleurs. Il
n’utilise pas d’objet pour le viol. C’est confirmé par le légiste qui a retrouvé des traces
infimes de latex dans le vagin des victimes. C’est la seule explication logique qui me
vienne à l’esprit : il s’épile, tout simplement ! Troisième enseignement.
— Et il les étrangle avant ? Vous en êtes sûr ?
— Sûr, non, mais très probable, oui. Mais ça reste difficile à prouver d’après le
légiste. À mon avis, il les étrangle juste avant le viol, peut-être histoire de les affaiblir
avant de les étrangler définitivement après. Car il n’y a quasiment pas de trace de
défense à l’intérieur des cuisses. Et il faut bien qu’il les déshabille à un moment ou à
un autre. Ça explique aussi l’absence de peau sous les ongles. Peut-être même
sontelles déjà mortes depuis quelques secondes. Notre tueur les veut sans défense. C’est
clair.
Martin Lempereur marqua un temps d’arrêt. Soquet ne le quittait pas des yeux. Le
profileur l’irritait autant qu’il le fascinait.
— Une chose est sûre, Soquet, la fréquence des meurtres échappe à toute
planification. Il y a plusieurs jours entre certains d’entre eux. Pour d’autres en
revanche, ce sont des semaines, voire des mois entiers. Il prend donc tout le temps
nécessaire pour choisir ses victimes, les observer, les approcher, les apprivoiser. Il
ne choisit que des célibataires qui vivent seules. Il ne les tue jamais dans la rue, mais
toujours à leur domicile. La nuit, quand il n’y a pas de témoin promenant Médor, de
concierge ou de gardien d’immeuble. Pas de trace d’effraction. Elles lui ouvrent la
porte. Toutes sont jolies. Il doit donc être séduisant ou beau parleur. Charmeur et
rassurant, voire protecteur. Quatrième enseignement. Il les connaît chacune
personnellement. Il partage donc quelque chose avec elles. Mais quoi ?
— D’accord. Et pour les annulaires ? Ça reste toujours un mystère. C’est d’autant
plus étrange qu’il les coupe, qu’ils soient bagués ou non. On a pu vérifier sur des
photos et avec l’entourage. Seule une moitié d’entre elles portaient des bagues.
— Des bagues de fantaisie, Soquet, pas des alliances ! Peut-être a-t-il tout
simplement un problème avec le mariage.
— Ça ne nous explique pas ce qu’il en fait. Ne me dites pas quand même qu’il les
mange !
— Une sorte d’Hannibal Lecter se délectant de petits doigts ? Pourquoi pas ! fit
Martin Lempereur en souriant. Non, Soquet, franchement, je ne pense pas que nous
soyons en présence d’un anthropophage. Les cannibales préfèrent les viscères en
général. Plus goûtés. Enfin, d’après ce qu’ils en disent ! En tout cas pas les bouts de
doigts inconsistants. À mon avis, il en fait la collection dans son réfrigérateur, tout
simplement. Une chose est sûre, sa technique s’affine. Les premiers doigts étaient
grossièrement coupés. Là, c’est franc et net. Il s’améliore au fil des meurtres, comme
tout tueur multiple qui se respecte.
— Et pour les yeux collés ?
— Je pense qu’il ne supporte pas leur regard après le viol. Ça paraît évident. Quantau choix de femmes dotées de poitrines plutôt opulentes, ça nous ramène à la
maternité, à un quelconque complexe pendant l’enfance. À sa mère. Un œdipe mal
digéré peut-être.
— Mal digéré ?
— Oui, il doit vouer une adoration plus ou moins coupable envers sa mère. Ou alors
une jalousie qui l’amène à renier son mariage. D’où les annulaires coupés.
— Moi, personnellement, je partirai bien sur un homme, plutôt jeune, étudiant lui
aussi.
— Je ne crois pas trop à la version de l’étudiant tueur multiple. Pour l’instant, je
maintiens qu’il s’agit d’un homme de 40 ans environ, socialement bien intégré. Droitier
d’après le légiste. Probablement marié, malheureux, voire divorcé ou en instance.
Universitaire sûrement. J’en mettrais ma main à couper. Ça ouvre des perspectives et
limite nos recherches, vous ne trouvez pas ?
— Mais qu’est-ce qui vous permet de penser qu’il est universitaire ? Le Yakuza
pourrait être un commercial rencontré dans un magasin, un boulanger, un chauffeur de
taxi qui les aurait suivies, que sais-je encore !
— Non, Soquet, non. Elles sont toutes étudiantes. Pour les approcher, il a dû
fatalement utiliser ses connaissances. Je n’ai rien contre les connaissances des
boulangers ou des commerciaux, mais je reste sceptique. Les statistiques montrent
que les couples se font d’abord sur le lieu professionnel ou pendant les études. Le
milieu social est le déterminant le plus important dans le déclenchement de la
rencontre. Notre homme se sert de ses connaissances ou de son statut. C’est un
universitaire. J’en suis sûr. Notre homme est protéiforme.
— Protéi… quoi ?
— Protéiforme, Soquet. Une sorte de caméléon en fait. Il s’adapte en fonction des
circonstances, en fonction des proies qu’il convoite. Un jour il est ceci, un autre jour il
est cela. C’est la marque d’une grande intelligence : pouvoir s’adapter ! Se fondre
dans l’environnement et non le subir… Ce qui me laisse à penser qu’il est raffiné,
manipulateur bien entendu, et très cultivé, ça va sans dire.
Martin Lempereur marqua un temps d’arrêt, l’air songeur.
— Mais il nous reste un autre point essentiel à résoudre.
— Le point essentiel, Lempereur, c’est l’identité du tueur !
Martin Lempereur sourit. Soquet ne le décevrait donc jamais.
— Dans l’absolu certes, Soquet, mais vous mettez la charrue avant les bœufs. Pour
l’identifier, il nous faut d’abord relier toutes les victimes les unes aux autres. Car il y a
un lien entre elles. Fatalement. Et pour coincer le Yakuza, nous devons le trouver.
— Mais nous avons déjà des liens évidents : elles étaient toutes brunes aux yeux
verts et célibataires ! Deux d’entre elles étaient vierges, la deuxième et la quatrième
de mémoire.
— Non, Soquet. Il doit y avoir autre chose. La bonne question est : pourquoi ces
célibataires brunes aux yeux verts et pas les autres ! Le fait qu’elles soient vierges
n’intervient probablement pas puisque toutes ne l’étaient pas. En plus, j’imagine mal le
voir les aborder dans la rue du genre : dites, mademoiselle, certes vous êtes brune
aux yeux verts, vous avez une jolie poitrine. Mais êtes-vous étudiante et toujours
vierge ? Non, il y a forcément autre chose. Alors comment les choisit-il ? Sûrement
pas par hasard. Pas dans la rue en tout cas. Elles ont donc nécessairement un pointcommun. Un point commun qu’elles partagent avec notre tueur qui peut ainsi mieux les
approcher. Il nous faut reprendre les dossiers, un par un, et trouver ce que
partageaient les victimes.
— L’université ? Les études ? Si je me souviens bien, il y avait deux étudiantes en
histoire de l’art, une en sociologie, une en histoire, une en paléoanthropologie et une
autre en Arts plastiques. Plus celle-ci, la septième, étudiante elle aussi en Arts
plastiques.
— Non, il y a autre chose. Elles ont forcément un autre point commun qui n’est pas
leur université d’origine. Les enquêtes de voisinage n’ont rien donné. Aucune ne vivait
en cité universitaire. Donc rien non plus à attendre de ce côté-là.
— Un musée alors, tenta Soquet sans trop y croire.
— Pour quatre d’entre elles, les étudiantes en art, peut-être. Mais qu’iraient faire les
trois autres dans un musée ? Je veux dire, dans le même musée. Les sept victimes
dans le même musée… Non, impossible ! Et j’ai du mal à croire qu’il ait plusieurs
terrains de chasse. Les tueurs multiples sont monomaniaques. Ils chassent toujours
au même endroit comme les animaux prédateurs. Un endroit qu’ils connaissent
parfaitement. Leur territoire dont ils vont épuiser la ressource. Notre Yakuza est un
chasseur. Et je crains fort que sa ressource soit inépuisable.
— Un club de sport ? Une piscine ?
— Possible, mais je ne crois pas. Imaginez-vous le nombre de contacts qu’il aurait
dû faire avant de rencontrer la perle rare au risque d’être repéré et donc dénoncé.
Certes, pour les seins, il peut faire son choix, mais pour le reste ? Non, il y a autre
chose. C’est le lieu qui prime avant le profil. Il n’y a QUE des étudiantes ou presque
sur son terrain de chasse. Il n’a plus qu’à choisir les brunes aux yeux verts et ensuite
les célibataires. Alors où vont les étudiantes quand elles n’étudient pas ? C’est là qu’il
faut chercher.
— Justement, Lempereur, nous avons déjà cherché de ce côté. Aucune ne
fréquentait les mêmes endroits. Elles n’habitent même pas dans le même
arrondissement. Elles ne voyaient pas le même gynécologue ou le même médecin, ne
prenaient pas le même métro. Elles ne fréquentaient pas les mêmes restaurants ou les
mêmes cinémas. Elles n’ont aucun ami en commun. Pas de lien de parenté bien sûr.
Nous avons fouillé leur appartement, les placards, les tiroirs, les sacs à main,
interrogé les proches… Rien ! Rien ! Rien !
Martin Lempereur sourit. Un véritable festival… Soquet tenait la grande forme
malgré l’heure matinale.
— Alors interrogez à nouveau leurs proches et les concierges. Insistez bien sur
leurs passions également. Où allaient-elles quand elles n’étaient pas à la fac ? Elles
fréquentaient nécessairement le même endroit.
— Tout reprendre… ça risque d’être long !
— Je sais, Soquet, je sais. Mais nous n’avons pas le choix. Nous l’attraperons. Ça
prendra le temps qu’il faut, mais nous l’attraperons ! Les tueurs multiples font toujours
des erreurs. Ils ne restent jamais longtemps impunis. Alors je vous le répète,
concentrons-nous tous sur cette question : qu’ont en commun la sociologie, la
paléoanthropologie, l’histoire, les Arts plastiques et l’histoire de l’art ? La solution est
là.
Soquet fronça le menton, pas convaincu. Pour un spécialiste du profilage et destueurs en série, Lempereur avait une mémoire professionnelle bien courte. Le tueur du
Zodiaque et Jack l’Éventreur n’avaient jamais été identifiés. Et ils n’étaient pas les
seuls, loin de là. Le Yakuza empruntait la même route. Celle de l’impunité. La septième
victime ne serait probablement pas la dernière. Car pourquoi s’arrêterait-il ? Et quoi
qu’en pensait Lempereur, le profil du tueur n’avait débouché sur aucun suspect. Pas
l’ombre d’un. Rien de rien. Le Yakuza, comme l’avait surnommé la presse pas
regardante sur les doigts tranchés qui n’étaient jamais des auriculaires, pouvait
continuer tranquillement à trancher des annulaires et violer leur propriétaire en toute
quiétude.
Certes, Lempereur avait du talent, mais Soquet en avait aussi. Et sur ce coup, le
profileur ne faisait pas le poids. Mais lui, si !
Et il le lui prouverait.3. Anneliese Namhong
Mardi 12 novembre
17 heures 51

Récidiviste. Et insolent de surcroît. Tout ce qu’elle détestait.
La caricature de l’homme violent, stupide. Abject. Pas de chance pour lui. Ce n’était
pas son jour. Elle ne supportait pas d’arriver en retard.
Ses excuses ? Elle n’y croyait pas. Elle n’était pas du genre à passer l’éponge ou à
se laisser amadouer par cette repentance de façade. Tous lui faisaient le coup. Je ne
recommencerai plus madame la juge, je vous le promets ! Ben voyons ! Et tous
recommençaient. Celui-là ne valait pas mieux que les autres.
Chien qui a déjà mordu mordra, disait le proverbe. Il s’appliquait parfaitement à ce
plombier alcoolique. Sa femme était en réanimation. Coma dans les suites d’un
traumatisme crânien. Multiples fractures du crâne. Agression au marteau. Les enfants,
terrorisés, s’étaient réfugiés chez une tante en pleine nuit. Le mari risquait gros.
C’était un récidiviste. Le procureur de la République avait décidé de frapper fort. Pour
l’exemple.
Elle n’aimait pas spécialement les hommes et encore moins les types violents. À
ses yeux, un seul sortait du lot. Elle l’avait vu à l’œuvre à plusieurs reprises lorsqu’elle
était encore en poste à Paris. Il présentait une qualité essentielle à ses yeux : la
droiture. Et comme physiquement, il correspondait parfaitement à son idéal masculin :
blond et sportif…
La juge referma le dossier du plombier d’un geste sec. Elle transmettrait le dossier
au juge des libertés et de la détention. Une fin de non-recevoir pour l’avocat qui ne se
faisait plus guère d’illusions. Il était commis d’office et ne perdrait donc pas trop de
temps – juste le strict minimum – avec cette affaire perdue d’avance. Et puis Namhong
était du genre intraitable lorsqu’elle instruisait ce genre de dossier. Elle se leva et
sortit de la salle d’un pas déterminé.
La détermination…
Sa principale qualité. Elle la tenait probablement de sa famille paternelle. Il fallait
être en effet déterminé pour réchapper des camps d’extermination Khmers rouges.
Quelques-uns avaient pu s’en sortir. Son grand-père, partisan de Norodom Sihanouk,
avait eu cette chance. Sa mère, diplomate à la représentation consulaire du Danemark
à Phnom Penh, était décédée d’un cancer du sein fulgurant quelque temps après sa
naissance. C’était juste avant le début des événements. À force de détermination,
Anneliese Namhong était devenue dès l’âge de quatorze ans une championne
internationale de vovinam viet vo dao, un art martial que son père, chirurgien
spécialisé en ophtalmologie et opposant notoire au régime de Pol Pot et Khieu
Samphan, avait commencé à lui enseigner lorsqu’elle était encore enfant, avant que
son grand-père ne prenne le relais après qu’ils se soient enfuis du Cambodge devenu
le Kampuchéa démocratique. Démocratique… quelle ironie épouvantable ! Deux
millions de morts. Deux millions parmi lesquels son père, son oncle, ses tantes et des
cousins qu’elle ne connaîtrait jamais… Deux millions de raisons de détester ce qu’était
devenu son pays. Pour oublier – ou essayer – elle s’était jetée à corps perdu dans levovinam. Son dernier lien patrimonial en somme, d’autant qu’elle n’était jamais
retournée au Cambodge et avait perdu toute trace de sa famille maternelle au
Danemark. Elle se surprenait parfois à rêver en cambodgien. Mais c’était l’autre. Celle
d’avant.
Basé sur la recherche de la maîtrise physique et mentale, le vovinam avait
contribué à forger son caractère et son impassibilité devant l’adversité. Gommer sur
son visage toute manifestation d’émotion. Ne pas dévoiler ses intentions, sa stratégie,
pour attaquer lorsque l’adversaire s’y attendait le moins. Son impassibilité était sa
force. C’était aussi son problème. Qui était celle qui se cachait derrière ce masque ?
Même elle ne le savait pas. Pas encore.
Son grand-père mort, elle avait très vite compris qu’elle ne pourrait s’en sortir que
seule et à la force du poignet. Toujours à force de détermination donc – pas facile de
faire des études de droit en travaillant parallèlement dans un restaurant cambodgien
Place de la République – elle était devenue juge. La « Juge de fer », comme l’avait
surnommée la presse, étonnée par cette intransigeance inhabituelle et cette
détermination permanente à faire éclater la vérité. Du côté corruption, il ne fallait
même pas y penser. Et personne ne s’y serait laissé aller d’ailleurs.
Elle s’était fabriquée au fil des années un bouclier qui la protégeait des autres. Mais
qui l’isolait. À leurs yeux, elle n’était que juge d’instruction. Que la Juge de fer.
Un parcours brillant commencé à Paris et qui l’avait amenée jusqu’à Quimper. Par
choix. Anneliese Namhong ne regrettait pas d’avoir postulé en Bretagne, même si le
Tribunal de Quimper n’avait pas grand-chose à voir avec l’antiterrorisme. Le cadre et
la quiétude de cette région de la Cornouaille en valaient la peine. Il y avait la mer, la
voile. Mais hélas aussi les oiseaux…
Et surtout il était là. Jamais loin. Toujours un peu distant, certes, mais là. Elle aimait
à se dire qu’elle était prête à tout pour lui. Qu’elle se donnerait à lui. Comme dans les
films de son adolescence.
Près de lui, elle se sentait femme. Totalement femme. Elle l’avait suivi à son insu,
ou plus exactement, sans lui confier sa véritable motivation, obtenant sa mutation
dans les mois qui avaient suivi son départ. Elle l’aimait. Il ne le savait pas, ou tout du
moins, pas encore. Mais elle le lui dirait. Un jour. Plus tard. En attendant, elle n’hésitait
jamais bien longtemps pour instruire ses dossiers. Pour autant, elle s’était promis de
ne jamais transiger avec son métier de juge. Ne pas mêler le professionnel à l’affectif.
Rester pro avant tout. Être juge avant d’être femme.
Anneliese Namhong regagna son bureau d’un pas rapide. Elle retira sa veste et son
pull noir à col roulé, les déposa négligemment sur le dossier de son fauteuil, ouvrit le
placard et saisit son sac de sport et son blouson à la volée. Elle regarda une nouvelle
fois l’heure avant de monter dans sa voiture. Encore en retard. Ses élèves
l’attendraient une fois de plus. Décidément, ça n’était pas son jour. Elle démarra en
trombe en direction du dojo.4. Tyrannosaure
Mardi 12 novembre
18 heures 54

L’enfant hésitait encore.
Il fixa à nouveau le tapis de caisse. Plus que quelques secondes et ce serait son
tour. Il devait se décider très vite. Le livre ou le jeu de cartes ?
Il était bien ce jeu. Mais il y avait sa sœur aînée, jalouse comme c’était pas permis.
La dernière fois, elle lui avait piqué sa Game Boy. Ils s’étaient disputés. Il lui avait tiré
les cheveux. Elle l’avait mordu. La peste ! Résultat, ses parents avaient fini par le
confisquer. Il se l’était juré : c’était la dernière fois qu’il se faisait avoir !
Avec un livre sur les tyrannosaures, il aurait la paix. Sa sœur s’en fichait pas mal.
Elle préférait les boys bands. Lui, il adorait lire des histoires de dinosaures le
dimanche après-midi, assis dans le fauteuil près de la cheminée, avec un bol de
chocolat chaud. Plus tard, il serait paléontologue. Chercheur de trésors. Ou pompier. Il
irait déterrer des squelettes dans le désert. Il regarda à nouveau la couverture. Le
T.rex ouvrait une gueule dégoulinante de sang et de bave. Des dents tranchantes
comme des sabres de samouraïs. Le T.rex, c’était son dinosaure préféré. Une vraie
machine à tuer de près de dix tonnes qui fonçait sur ses victimes à plus de trente
kilomètres heure. Le prédateur le plus féroce de tout le règne animal.
Le tapis avança de quelques centimètres.
On dirait une grosse langue noire…
Il regarda à nouveau le jeu de cartes.
Quand même, j’aimerais bien le prendre ce jeu…
Il vérifia une nouvelle fois son billet. Refit l’addition de tête. Rien à faire. Dix euros,
pas assez. Ce serait les tyrannosaures ou le jeu de cartes. Pas les deux.
Elles lui plaisaient pourtant bien ces cartes. Il ne les avait pas vues en fouinant
dans les rayons. Il les découvrait simplement maintenant, posées sur le tapis de
caisse par le client situé devant lui. Une planche à découper. Cinq couteaux. Trois jeux
de cartes.
Mais qu’est-ce qu’il va bien en faire de toutes ces cartes ?
L’enfant ne les quittait pas des yeux.
Rouges, comme le camion des pompiers…
C’est son oncle qui conduisait le camion. Un jour dans la caserne, il l’avait fait
s’asseoir à l’avant et il avait eu le droit d’actionner la sirène et le gyrophare. Ses
copains d’école en avaient été verts de jalousie.
Rouge, c’est bien comme couleur…
Rouge, comme le sang dans la gueule du T.rex…
Le tapis noir s’avança encore un peu plus.
La caissière passa sa douchette optique sur les couteaux, la planche à découper
puis sur les jeux de cartes. Elle leva à peine les yeux sur le client, encaissa l’argent et
murmura un merci, au revoir sans conviction en rendant la monnaie. Elle avait la tête
ailleurs. Elle jeta un coup d’œil à sa montre. Encore huit minutes…
Le client aux cartes déposa ses achats dans un sachet en plastique, grommela un« merci » de circonstance puis sortit du magasin en boitant.
C’était au tour de l’enfant. La caissière reconnut immédiatement cette petite bouille
ronde constellée de taches de rousseur et surmontée d’une touffe de cheveux roux
hirsutes.
— Tiens ? Thomas ! Comment vas-tu ?
— Ça va.
— Tu as des lunettes maintenant ?
— Oui.
— Et l’école ?
— Ça va.
— Et ta maman, ça se passe bien ?
— Oui.
— Un petit frère ou une petite sœur ?
— Je sais pas.
— Tu ne sais pas ?
— Non, elle veut pas le dire.
— Et tu préférerais quoi ?
L’enfant haussa les épaules d’un air indécis. Pas une sœur comme l’autre peste,
ça, c’était sûr !
— C’est pour quand ? fit la caissière amusée. Les enfants étaient tous les mêmes.
Bavards entre eux. Muets comme des carpes devant les adultes.
— Le docteur a dit deux mois.
— Bon, tu lui diras bonjour de ma part. Dis-lui aussi que je passerai un de ces jours,
d’accord ?
— Oui, fit l’enfant d’un ton absent. Hissé sur la pointe des pieds, il suivait des yeux
le boiteux à travers la porte vitrée du magasin.
Quand je serai grand, j’achèterai plein de jeux de cartes, comme lui…
Le boiteux venait de s’arrêter à une trentaine de mètres. Il farfouilla dans son
sachet pendant quelques instants. Puis il enfourna quelque chose dans la poche de
son pardessus, reprit son chemin et disparut progressivement du champ de vision de
l’enfant.
— Neuf euros douze.
L’enfant sursauta. Il tendit son billet à la caissière. Il regrettait déjà de ne pas avoir
acheté les cartes.
Elles étaient bien les cartes… Avec dix euros, j’aurai pu avoir six jeux au moins !
— Ta monnaie et ton ticket. Et n’oublie pas pour ta mère, fit-elle en mettant le livre
dans le sachet.
La caissière se redressa sur son siège, ajusta sa jupe et se rassit en soupirant.
Elle jeta un nouveau coup d’œil à sa montre. Plus qu’une cliente avant la fermeture,
avant une soirée qui allait être insupportable une fois de plus. C’était décidé, elle
réglerait ses comptes ce soir.
À peine sorti du magasin, l’enfant regarda à nouveau la couverture du livre. Il en
frissonna de plaisir. Il ne pensait déjà plus aux cartes. C’est en traversant la rue, le
cœur léger, qu’il aperçut à nouveau le boiteux sur le trottoir d’en face, près d’une
poubelle verte.
L’individu venait juste de se retourner. Il lança un regard circulaire, comme pours’assurer que personne ne l’épiait. Puis un second, quelques instants plus tard.
Visiblement rassuré, il s’approcha du container, souleva le couvercle crasseux et y
jeta quelque chose. Contre toute attente, il mit ensuite un genou à terre, fouilla dans sa
chaussure gauche. Puis il se redressa avec souplesse et disparut d’un pas leste au
coin de la rue.
Tiens, il ne boite plus maintenant ?
L’enfant n’en était pas sûr. Le geste avait été rapide. Très rapide même. Pourtant, il
lui avait semblé que le faux boiteux venait de…
Il contourna le camion qui l’avait mis hors de la vue du boiteux, traversa la rue et
s’approcha à son tour du container vert.5. Morgue
Mercredi 13 novembre
1 heure 33

Des rafales de vent mêlées d’embruns balayaient sans relâche le sentier côtier qui
menait à l’hôpital. Au loin, le bois du Cabellou dressait ses arbres centenaires à la
furie des éléments.
Le tueur était confiant. Mais sur ses gardes. C’est ce qui faisait sa force. Avec
cette tempête creusante descendue tout droit d’Irlande, les risques de croiser un
noctambule ou un promeneur de chien étaient infimes, d’autant que cette nuit de
baston sans lune rendait l’ancien chemin de ronde de douaniers particulièrement
hasardeux. Une chute en contrebas ne pardonnerait pas. C’était l’assurance d’être
fracassé contre les rochers par les déferlantes avant de mourir d’hypothermie ou de
noyade.
Il leva la tête vers le chenal. La Ville Close semblait résister aux vagues qui
montaient à l’assaut des murailles fortifiées. Poussés par la gigantesque houle
d’ouest, les bateaux de plaisance serrés les uns contre les autres comme pour mieux
se protéger de la pluie cinglante se pressaient au pied des remparts. De la casse dans
l’air.
Malgré le bruit assourdissant du vent, le tueur distinguait encore les claquements
secs des drisses et des haubans battant les mats et les bômes. La météo avait vu
juste. La mer était cauchemardesque. Les déferlantes encapuchonnées d’écume
semblaient vouloir dévorer la côte. Au loin, les hôtels du front de mer découvraient leur
silhouette imposante au passage des quelques voitures qui se hasardaient sur la route
côtière submergée par des lames agressives.
Il avançait courbé pour mieux affronter les rafales tourbillonnantes qui lui fouettaient
le visage et le déséquilibraient dangereusement, attentif au moindre nid-de-poule et
aux racines traîtresses. Le chemin détrempé était devenu extrêmement glissant. Il
regrettait déjà d’avoir placé un écrou dans sa chaussure droite. Un écrou qui l’obligeait
à boiter et lui entamait la peau du talon. Mais il savait très bien que s’il devait être
aperçu, ce détail focaliserait l’attention. Beaucoup plus que son visage grimé.
Moustache de farces et attrapes et lunettes sans verre. Pas terrible, mais suffisant
pour faire illusion de loin. Et comme les boiteux ne manquaient pas dans la région…
L’écrou était relié par une fine cordelette à un élastique qui lui enserrait le mollet. S’il
devait prendre la fuite, il n’aurait qu’à la tirer pour sortir l’écrou hors de la chaussure.
Le faux boiteux s’était garé non loin de l’ancienne école de la Marine, rue Pasteur,
une petite ruelle sombre qui donnait sur la place Abraham Duquesne, désertée à cette
heure-là. Garé parmi les voitures des riverains, son véhicule n’attirerait pas l’attention
d’une patrouille de police. L’anticipation, toujours.
Il se retourna une nouvelle fois. Personne en vue. Le tueur ôta son sac à dos,
l’ouvrit et en retira la quille maculée de sang. Il la saisit par la partie la plus fine et la
lança de toutes ses forces vers le large. Il la vit tournoyer sur elle-même pendant
quelques instants avant qu’elle ne se perde dans l’obscurité. La quille ne risquait pas
de réapparaître dans un filet de pêcheur. Aucun ne se hasardait jamais si près decette zone rocailleuse, même par temps calme. Et quand bien même, elle ne
représentait aucun danger pour lui. La mer nettoyait merveilleusement bien les
matières organiques.
Toujours personne en vue. Être invisible… Invisible… la raison pour laquelle il avait
choisi d’effectuer à pied les derniers kilomètres sur ce sentier perdu.
Au bout d’un quart d’heure, il discerna enfin sur sa gauche les premiers bâtiments de
l’hôpital. Des maisons de fonction inhabitées depuis plusieurs années. Le tueur
traversa la minuscule pelouse grillée par les embruns et franchit l’enceinte de l’hôpital
par la petite porte métallique rouillée dépourvue de serrure. Le grincement des gonds
ankylosés se perdit dans les rafales de vent. Le plus fatigant était fait. Mais le plus
dangereux restait à venir : traverser le parking de la maison de retraite à découvert
pour rejoindre la morgue.
Il contourna la maison de retraite avec prudence. L’office infirmier au premier étage
était faiblement éclairé. Une veilleuse probablement. Aucun mouvement derrière la
vitre. Au deuxième étage, une chambre allumée. Pas de mouvement non plus.
L’infirmière de nuit devait faire un soin. De cette chambre, impossible pour elle
d’apercevoir le parking situé de l’autre côté. Le faux boiteux avait donc le champ libre.
Il longea la rangée de conifères qui bordaient l’ancienne école d’infirmières. Au loin,
une ambulance s’apprêtait à sortir de l’hôpital pour retourner au centre-ville. Le tueur
fit une pause de quelques minutes, attentif aux lumières des phares qui pourraient le
trahir. Il lui restait une trentaine de mètres à parcourir dans l’obscurité. Pas la moindre
voiture au loin. Aucun véhicule devant la morgue. Toujours aucun signe de vie dans
l’office infirmier.
Être invisible…
Maintenant…
Malgré son talon douloureux, le tueur se dirigea en courant vers la double porte
vitrée de la morgue, une bâtisse austère accolée à la chapelle de l’hôpital. Il était
désormais à l’abri des regards. La porte du bâtiment ne donnait pas sur les services
actifs de l’hôpital ou sur le standard. Il enfila sa cagoule, mit des gants en latex puis
sortit son passe. Ses yeux s’étaient habitués à l’obscurité depuis longtemps. La
serrure ne résista pas bien longtemps. Il ouvrit la double porte d’un geste sec et se
précipita dans le hall d’entrée. Tout était sombre. Silencieux. Glacial.
Le faux boiteux commença par retirer l’écrou de sa chaussure droite et plaça
l’élastique sur le mollet gauche. Boiterie à droite à l’aller, à gauche au retour. Histoire
d’économiser la peau de ses talons. Et de brouiller les pistes. Au cas où. Par
précaution, il enfila ensuite des surchaussures jetables en papier. Ne laisser aucune
trace…
Il sortit une lampe frontale de son sac et la régla sur l’intensité minimum. C’est une
Petzl, un modèle idéal pour la spéléologie ou pour courir la nuit, lui avait dit
l’aprèsmidi même le vendeur du magasin de sport. Le tueur lui avait souri. Si le vendeur avait
su…
Il se dirigea vers la porte de droite. Fond du hall. Elle menait à la chambre froide et
à la salle d’autopsie. Il n’eut aucun mal à s’orienter. Tout était fléché. À gauche, lui
faisant face, une double porte conduisait aux différentes salles d’expositions
mortuaires. Un couloir menait à la chapelle attenante. Il prit sur la droite et repoussa la
porte métallique qui menait à la chambre froide. Dressée devant lui comme un ultimerempart, une chambre mortuaire en tôle galvanisée haute de près de trois mètres
distillait un bruit continu semblable au ronronnement d’un gros félin. L’individu braqua le
halo de sa lampe sur la partie médiane et posa la main sur l’un des tiroirs. La chambre
vibrait imperceptiblement sous l’effet du compresseur de réfrigération.
La chambre froide disposait d’un ascenseur de grande taille. Ou plus exactement
d’un monte-charge qui permettait d’accéder à la morgue depuis le sous-sol. Un long
souterrain qu’il savait mal éclairé et humide. Un sous-sol sinistre que le personnel
soignant empruntait de jour comme de nuit pour transporter les morts dans leur
avantdernière demeure.
Le tueur bloqua l’ascenseur à son niveau. Jusqu’à ce jour, il ne s’était jamais
embarrassé de témoins gênants. Tuer n’avait jamais été un problème pour lui. Mais ce
soir-là, il devait rester le plus discret possible. Pas question de laisser derrière lui les
cadavres d’aides-soignantes qui auraient eu la mauvaise idée d’amener un corps à ce
moment précis. L’ascenseur bloqué à l’étage lui garantissait d’avoir suffisamment de
temps pour effectuer sa mission et repartir aussi tranquillement qu’il était venu. Il ne
les imaginait pas non plus traverser la cour avec un mort sur un brancard un soir de
tempête. Restait l’irruption toujours envisageable des pompiers par la porte d’entrée.
C’était le risque principal. Il y avait pensé. Il n’aurait alors d’autre choix que de se
précipiter en catastrophe dans le sous-sol lugubre et d’attendre leur départ avant d’en
ressortir.
Le faux boiteux s’avança vers la façade métallique. Des post-it jaunes griffonnés à
la hâte étaient collés sur trois des huit tiroirs mortuaires. Il les parcourut et s’arrêta sur
l’un d’entre eux. Un homme au patronyme imprononçable. C’était lui.
Le faux boiteux saisit la poignée, déverrouilla la porte massive et l’ouvrit d’un coup
sec. Les charnières chromées ne grincèrent pas. L’odeur était écœurante. Sang
séché et matières fécales acides, relâchement sphinctérien oblige. Décidément… De
tels effluves n’allaient pas l’arrêter. Il tira sur le chariot pour sortir l’occupant de son
antre et l’inspecta sommairement.
Le mort était encore revêtu de sa combinaison. Il n’avait pas été autopsié et aucun
soin mortuaire ne lui avait été prodigué. Une inquiétante ecchymose violacée barrait
son visage exsangue. Du sang coagulé sortait de son oreille gauche et sa cuisse
droite était tordue sur son axe. Le choc avait dû être d’une extrême violence. La mort
avait dû être instantanée.
Le tueur regarda sa montre et se pencha avec convoitise sur sa proie glacée.
Quelques minutes suffiraient. Guère plus.6. Le maître du jeu
Mercredi 13 novembre
3 heures 22

Craquement sec.
Le tueur s’immobilisa net.
Merde, il va se réveiller…
Le sang afflua brutalement dans ses tempes et ses carotides. À les faire exploser. Il
porta rapidement sa main droite sur le front, actionna le bouton d’arrêt de sa lampe
frontale. Puis il fixa avec anxiété le couloir qui lui faisait face, redoutant de voir
apparaître un rai de lumière fatal sous l’une des portes. C’était rageant ! Tout se
passait si bien jusqu’à présent. Putain de marche ! Si près du but…
Couché sur le côté droit, l’homme endormi bougea imperceptiblement. Le pied
gauche d’abord, le genou, le bassin puis tout le côté gauche enfin, comme animé par
une onde reptilienne remontant de proche en proche le long de son corps. Il mit
quelques secondes avant d’émerger, ne sachant pas si ce bruit – un craquement ? –
était bien réel ou le fruit de sa cuite de la veille. Mais la maison était silencieuse. Le
vent dehors probablement. L’homme leva péniblement la tête et jeta un œil vaseux sur
son réveil.
Trois heures vingt-deux.
Plus qu’une heure, songea-t-il dépité avant de replonger presque aussitôt dans un
sommeil profond.
Rassuré par l’absence de lumière, le tueur reprit son ascension dans le noir
quelques minutes après. Il leva délicatement le pied gauche pour le poser sur la
marche suivante. La marche traîtresse resta silencieuse. Soulagé, il ralluma enfin sa
lampe frontale et continua sa progression jusqu’en haut de l’escalier.
Trois portes donnaient dans le couloir. Une à gauche et deux à droite. Il
commencerait par la droite.
Il s’approcha de la première porte et colla son oreille, attentif au moindre bruit qui
pourrait trahir la présence d’un occupant.
Personne.
La seconde chambre sur la droite était tout aussi silencieuse. Il traversa le couloir
avec précaution, s’avança vers la porte de gauche et posa à nouveau son oreille.
Des ronflements discrets, réguliers. Métronome.
Le tueur actionna la poignée avec une infinie lenteur. Il ne fallait pas qu’il se réveille.
L’homme était dangereux. Le tueur le savait. C’était un costaud. Il ne voulait pas d’un
corps-à-corps à l’issue indécise.
La porte s’ouvrit sans grincer. La chambre sentait les relents d’alcool et la sueur
âcre. La journée des odeurs décidément…
L’homme était couché sur le côté droit. Le tueur s’approcha du lit au centre de la
chambre et se pencha sur sa victime. Au plus près.
Un souffle…
Le dormeur tressaillit légèrement. Ce courant d’air étrange sur sa nuque ne semblait
pas sortir de ses rêves. La sensation était agréable. Comme de l’air chaud. Il ouvritavec difficulté ses yeux gonflés, les paupières encore alourdies par les excès de la
veille. La chambre semblait baignée par une lumière blanchâtre, douce et flottante à la
fois.
Intrigué, l’homme sortit définitivement de sa torpeur et se retourna sur le dos. C’est
alors qu’une douleur terrifiante lui transperça le ventre, remontant de façon fulgurante
dans le dos, entre les deux omoplates, pour aller exploser à la base de sa nuque dans
un déchirement insoutenable. C’était comme si on lui arrachait la moelle épinière et
toutes les racines nerveuses les unes après les autres, comme si sa colonne
vertébrale était déracinée, vertèbre après vertèbre. Il prit soudain conscience qu’une
forme noire était penchée sur lui, si près qu’il pouvait encore en sentir le souffle chaud.
Un œil aveuglant le scrutait.
La forme noire inclina un peu la tête. La lumière se déplaça vers son abdomen. Une
main blanche et sans relief y tenait avec fermeté le manche d’un couteau.
… Bâton dur… Rouge… Vrille… Mal…
L’homme regardait avec terreur la lame qui ne cessait de pénétrer au plus profond
de lui, traversant chaque plan musculaire et chaque viscère avec application. La
douleur était effroyable, mais il n’avait pas la force de hurler.
Le tueur se pencha vers l’homme et lui murmura quelque chose dans l’oreille.
— … nette… zal… bredouilla l’homme dans un souffle. Il ne quittait pas des yeux la
lumière, épouvanté par cet œil cyclopéen qui semblait vouloir pénétrer au plus profond
de son cerveau comme le ferait un tournevis.
Satisfait par la réponse, le tueur se redressa alors légèrement. D’un mouvement
sec de la main, il enfonça un peu plus profondément la lame dans le ventre en la
faisant pivoter sur elle-même. Contre toute attente, il perçut un petit claquement dans
le manche du couteau.
… Bâton dur… Rouge… Vrille… Mal…
L’homme se raidit brutalement, comme électrisé, et projeta sa tête en arrière en
ouvrant une bouche béante. Mais aucun cri n’en sortit. Un jet de sang jaillit par la plaie
et commença à maculer la couette.
… Bâton dur… Rouge… Vrille… Mal…
Puis la forme noire se redressa complètement et relâcha son étreinte. Elle dirigea
sa lumière frontale sur le manche du couteau. Le mourant essaya maladroitement
d’endiguer le flot de sang en appuyant sur son ventre avec sa main droite. Peine
perdue. Ça continuait de gicler. Il se vidait. Il le sentait. Puis les jets devinrent
progressivement moins puissants, s’espacèrent et finirent par se tarir. L’homme cligna
alors les yeux en signe d’acceptation. Il frissonna. Il faisait froid. Très froid…
Plus le temps : revoir les moments heureux. Se raccrocher à quelque chose, vite…
ne pas partir avant… Noël… 10 ans… Plus vite ! Train élec… trique… vite… vélo…
rouge… ballon… tunnel… lumière…
Sous l’œil lumineux, deux yeux magnétiques le contemplaient à travers une cagoule
sombre. Un regard impitoyable. Plus bas, dans une fente horizontale, le mourant
distingua une bouche. Une petite bouche fine avec un sourire au coin des lèvres.
La dernière chose qu’il vit avant de sombrer dans une torpeur indéfinissable,
irrésistiblement attiré par cette clarté lointaine au milieu de laquelle deux silhouettes
familières paraissaient flotter, comme retenues par des fils invisibles. Elles lui
tendaient leurs bras…
***

Le tueur l’avait bien observé juste avant qu’il ne meure. L’espace d’un instant, il
avait cru discerner de la résignation dans son regard. Peut-être même une certaine
forme de soulagement.
Jusque-là, tout s’était déroulé à la perfection. Comme au bon vieux temps. Mais à la
différence des hommes exécutés dans sa vie d’avant dans une indifférence presque
totale, tuer cet homme-là lui avait procuré un sentiment de puissance qu’il n’avait
encore jamais ressenti. Il avait décidé que l’homme devait mourir ainsi. Il était mort
comme il l’avait voulu. Il s’était soumis à son bon vouloir, lui reconnaissant
implicitement ce droit de vie ou de mort. Excitant. Il contrôlait son propre destin et celui
de ses victimes. Il était le maître du jeu.
Avant l’homme poivre et sel, il tuait par intérêt. Juste par nécessité. Sans plaisir
particulier ni état d’âme. C’était le job. La règle du jeu.
Là, c’était différent.
Son cœur s’était mis à battre la chamade lorsque la marche avait craqué. Il avait eu
peur ! Tout simplement. Une sensation qu’il n’avait pas souvent connue auparavant. Il
avait aimé ça. Comme il y a deux ans. Être un chasseur vulnérable, soumis à une
marche en bois ridicule, à une pauvre lettre de dénonciation par la poste. C’était ça qui
l’excitait en définitive ! Le jeu.
Il se souviendrait longtemps de cette étrange jouissance qui s’était emparée de lui
lorsque le couteau avait pénétré dans le ventre. L’homme avait contracté ses
puissants abdominaux pour l’en empêcher. Résistance élastique autour de la lame.
Contractions spasmodiques, sourdes et puissantes. Vibrations dans le manche. En
vain. Il avait alors enfoncé son couteau jusqu’à la garde. Puis le sang était sorti en
jets. Geyser libérateur. Jets virils rythmés par les battements cardiaques de l’homme
musculeux.
Il tuerait encore la nuit prochaine. Une femme. L’homme lui avait donné son nom. Il
la trouverait sans aucun problème.
Ce serait sa première. Il ferait durer les choses. Pour marquer l’occasion. Quitte à
bousculer un peu le cérémonial qu’il s’était imposé. Un rite parmi d’autres et qui de
toute façon n’avait aucune importance en soi.
Elle devait mourir. Pour lui. Tout simplement.7. Temps de chien
Mercredi 13 novembre
6 heures 57

La sonnette se faisait insistante. Agaçante.
Plazek finit par se réveiller et se redressa, la tête dodelinante. Il s’assit sur le rebord
du lit, les paumes des mains sur les tempes, encore étourdi par ce réveil inattendu. Il
remua la tête, comme pour se remettre les idées en place, et tapota délicatement le lit
à sa gauche pour ne pas la réveiller. Comme il le faisait chaque matin, par pure
habitude. Le lit était froid. Personne. Il récupéra ses esprits. C’était un vieux réflexe
conditionné par dix ans de mariage. Bien inutile en réalité. Il n’arrivait pas à s’en
passer.
Car elle n’était plus là. Depuis plus de trois ans. Ils auraient pu être heureux. Il lui
aurait fait un enfant. Deux même ! Mais elle n’avait pas voulu attendre plus longtemps.
Il jeta un œil sur le réveil.
Six heures cinquante-sept. Confirmation. Ça n’était pas le réveil, réglé sur sept
heures trente, mais bel et bien la porte d’entrée. De la visite donc.
La sonnette continuait de grésiller par intermittence. Plazek aboya un « j’arrive »
hargneux et se dirigea vers la porte d’entrée, pieds nus, une robe de chambre passée
à la hâte sur son pyjama, les muscles tendus comme pour en découdre avec le visiteur
impatient. Il avait une sainte horreur de ce genre de réveil en fanfare. Ça allait le
mettre de mauvais poil pour la journée. Il regarda à travers l’œilleton.
Kerleroux.
Plazek soupira. Son lieutenant devait avoir une bonne raison pour se pointer à une
heure aussi matinale. Il rajusta sa robe de chambre, passa une main approximative
dans ses cheveux blonds et ouvrit la lourde porte en chêne.
— Bonjour Kerleroux.
— Bonjour chef. Désolé pour l’heure.
— Pas grave, fit Plazek en se retenant de sourire. La tête de son lieutenant valait le
déplacement.
Il s’écarta.
— Vas-y, entre !
— Vu les circonstances, j’ai pensé qu’il valait mieux vous prévenir tout de suite. J’ai
essayé d’appeler, mais votre téléphone est HS et votre portable est sur boîte vocale.
La tempête a fichu par terre un nombre incroyable de lignes téléphoniques. Faut le voir
pour le croire…
Le lieutenant était ruisselant. Les quelques cheveux poussifs qui lui restaient
paraissaient collés sur son front. Un seau d’eau n’aurait pas fait mieux. Plazek jeta un
vague coup d’œil dehors avant de refermer derrière lui. Il faisait encore nuit. Si le vent
montrait quelques signes d’accalmie, la pluie avait redoublé d’intensité. Des
hallebardes. Jean-Louis Kerleroux avait dû rester plusieurs minutes sous la mousson
avant que son chef ne vienne lui ouvrir.
Kerleroux ôta son imperméable détrempé et le suspendit à la patère près du loden
vert bouteille de son chef. Debout dans le hall, Plazek l’observait sans un mot, les brascroisés. Son collègue l’agaçait autant qu’il lui inspirait de la pitié. D’une certaine façon,
Kerleroux était devenu ce que lui, Plazek, aurait pu devenir s’il n’avait eu cette pointe
d’orgueil supplémentaire. Sa femme s’était barrée, comme celle de Kerleroux. Pour un
informaticien. Un petit con qui n’avait que quatre avantages sur lui, mais de taille : il
était plus jeune, rentrait chaque soir à la même heure à la maison, profitait de tous ses
week-ends et surtout lui avait collé des jumeaux. Tout ce que lui n’avait jamais réussi à
faire. Femme de flic, c’était parfois le divorce et la peur du veuvage en permanence.
Elle avait choisi la première solution. Ce qui n’excluait pas la seconde. L’autre raison
de cette séparation.
Ils ne se voyaient plus pour ainsi dire. Plus depuis sa mutation en Bretagne. Il
tentait de l’oublier. Elle y arrivait.
De son côté, Kerleroux avait laissé filer. Plazek ne comprenait pas comment un
lieutenant censé incarner la loi et donc une certaine idée de la rigueur pouvait se
laisser aller ainsi sans réagir. Les jours de repos, Kerleroux ne décoinçait pas du bar
du coin et en ressortait toujours en titubant, essayant de sauver les apparences vaille
que vaille. Personne n’était dupe au commissariat. Il était devenu alcoolo. Et les
mauvaises langues commençaient à aller bon train en ville. Pendant ses heures de
service en revanche, il ne buvait jamais. Son métier lui permettait de tenir la route. Ou
plutôt, de ne pas perdre pied trop vite. C’était un bon policier. Un très bon policier
même. Humain. Plazek qui l’aimait bien l’avait mis en garde : fais attention. Un
dérapage ou une faute professionnelle grave et ta carrière risque d’être foutue. Je ne
pourrai plus rien pour toi. Réfléchis bien à ça. Fais-toi soigner. C’est un conseil
d’ami. Carrière foutue… Enfin, ce qu’il en restait ! Un argument qui avait fait mouche
dans un premier temps mais qui était resté sans suite dans le deuxième. La bouteille
avait gagné. Et pourtant, Kerleroux craignait la retraite anticipée et ce qu’elle
signifiait : une plongée profonde dans la picole et la dépression. Il le savait : il ne
pourrait jamais s’en remettre. Le travail l’aidait à tenir. Il s’y accrochait. Il n’avait pas le
choix.
— Un café ?
— C’est pas de refus, chef. Je suis frigorifié.
Plazek l’entraîna dans la salle à manger.
Dans le dos de son chef, Kerleroux jeta une nouvelle fois un regard désapprobateur
sur le mobilier. Ça n’était pas la première fois qu’il venait chez Plazek. Décidément, le
style japonais, c’était pas son truc. Comment pouvait-on habiter dans une longère
bretonne et la meubler ainsi ? Même sa robe de chambre était japonaise. Enfin quoi,
merde ! On était en Bretagne ici, pas à Osaka !
— J’espère que tu ne m’as pas saboté une demi-heure de sommeil pour un vol de
poule ou une bagarre entre ivrognes, fit Plazek, l’air narquois, en revenant de la
cuisine avec une tasse de café et une serviette éponge blanche. Tiens, sèche-toi !
Kerleroux saisit la serviette au vol.
— Pas pour une baston, chef, pour un meurtre. Au couteau, grogna-t-il en se frottant
la tête vigoureusement.
— Un meurtre ? répéta mécaniquement Plazek.
Kerleroux passa sa main droite dans sa tignasse afin de se refaire une frange.
Peine perdue.
— Ouais, un meurtre. Et un pas banal, croyez-moi.Kerleroux s’empara avec convoitise de la tasse de café bouillant et l’entoura de ses
mains violacées. Rien de tel que la chaleur pour ressusciter.
— Raconte-moi tout depuis le début, fit Plazek en s’éloignant. Parle fort, je me
prépare en t’écoutant. Pour une fois qu’il se passe quelque chose d’intéressant. Si tu
as faim, il y a de quoi manger dans la cuisine. De la baguette d’hier. Tu connais le
chemin.
Le lieutenant pénétra dans la cuisine en réprimant une moue. Du style japonais. Du
japonais, partout…
— Bon, dans les grandes lignes, ce matin un employé de la criée, un dénommé
Philippe L’Hostis, a été étonné de ne pas voir son cousin venir au boulot. Ils travaillent
comme employés de marine dans la même boîte sur le port, chez Guével. Le cousin,
Michel L’Hostis, était plutôt du genre ponctuel d’habitude. Téléphone HS. Comme il
n’habitait pas très loin du port, le cousin a poussé jusque chez lui. C’était vers cinq
heures vingt environ. Dans ces eaux-là en tout cas.
Kerleroux se servit une seconde tasse de café. Une tartine beurrée. Son
petitdéjeuner favori. Le pain était sec. La tasse était japonaise. Mais il avait faim.
— Tout était éteint dans la baraque et son cousin ne répondait pas à la sonnette.
Pourtant, sa voiture était bien garée devant chez lui. Bizarre. Comme la porte d’entrée
était fermée, le cousin est passé par la porte de derrière en cassant une vitre. À
l’étage, il a découvert son cousin, un couteau planté dans le ventre. À travers la
couette. Du sang partout. Sur sa poitrine, il y avait une carte à jouer, un valet de pique
pour être précis. Philippe L’Hostis est pompier bénévole. Il a pris le pouls de son
cousin et a regardé dans ses pupilles. L’Hostis, encore tiède, était mort. Le cousin est
resté quelques instants en état de choc puis il est sorti pour nous prévenir. Il n’a
touché à rien sur place, hormis la vitre et le poignet du mort. Il est venu directement au
commissariat. D’après les collègues, il était toujours en état de choc. Et comme j’étais
d’astreinte à domicile…
Kerleroux fit une courte pause histoire de reprendre son souffle. De la salle de bains
provenaient des petits bruits métalliques, de ceux que donne un rasoir frappé contre le
rebord d’un lavabo.
— La victime a trente-deux ans. Domicilié en centre-ville, rue Amiral Courbet. Il est
célibataire. Il était connu chez nous. On le mettait régulièrement en cellule de
dégrisement pour ivresse avec troubles de l’ordre public. Il avait le sang chaud. Je l’ai
déjà interpellé d’ailleurs. Depuis quelque temps, il se faisait plus discret.
Kerleroux but une gorgée de café et se racla la gorge.
— Continue, je t’écoute ! fit Plazek de loin.
— À l’époque, les mauvaises langues disaient qu’il trafiquait dans la came. Mais
nous n’avions aucune preuve. Pour moi, cette rumeur, c’était du bidon.
— Tu as fait une reco’, je suppose ?
Plazek venait de faire son entrée dans la cuisine. Costume gris anthracite. Chemise
blanche. Égal à lui-même.
— Oui, bien sûr, histoire de ne pas vous déranger pour rien. L’Hostis est mort de
chez mort. J’ai mis Callonnec en faction, au cas où.
— Parfait. On prend ta voiture ? intima Plazek qui ne douta pas un instant de la
réponse.
Ils sortirent sous des trombes d’eau.