Les Cinq Détectives

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Miss Constance PHIPS, fille d’un riche industriel américain, disparaît mystérieusement à Paris, juste après son mariage avec un baron français dont elle est terriblement amoureuse.


Le père de la mariée pense d’abord à une facétie de son enfant, mais, les heures passant, l’inquiétude grandit, d’autant que la police française piétine et ne trouve aucune piste ni explication à cette « fugue ».


Face à l’inefficacité des forces de l’ordre, M. Reginald PHIPS, abattu, décide de lancer une compétition entre enquêteurs privés pour espérer retrouver la chair de sa chair.


Ce sont alors cinq détectives qui sont sélectionnés.


Quatre d’entre eux se révèlent être les élèves de maîtres de l’investigation : Sherlock Holmes, l’Inspecteur Lecoq, Nick Carter et l’Inspecteur Tony. Le quintette est complété par un sympathique bonhomme replet à la gouaille toute provençale...


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EAN13 9782373472240
Langue Français

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Collection « 221 »

Les Cinq Détectives

Roman policier

 

Gabriel BERNARD

 

D'après le roman publié sous le titre « Les Cinq Détectives » aux éditions « Jules TALLANDIER » en 1929.

I

UN GRAND MARIAGE

 

Aux abords de la Madeleine, la foule s'amassait, plus compacte de minute en minute, difficilement contenue par un service d'ordre renforcé.

C'est que le grand mariage franco-américain qui se célébrait ce jour-là dans la plus mondaine des églises parisiennes était un événement d'importance – un événement qui, depuis plusieurs semaines, défrayait la chronique des journaux sur les deux rivages de l'Atlantique.

Chacun voulait être aussi bien placé que possible pour voir la mariée, qu'on disait idéalement jolie, apparaître sous la colonnade grecque qui fait face à la rue Royale, puis descendre l'escalier monumental recouvert, pour la circonstance, d'un tapis neuf qui avait coûté quatre cent mille francs.

Et c'était, dans le public frémissant de curiosité, un chassé-croisé de ces répliques où se mêlent la gouaille sceptique et la badauderie admirative de la foule de Paris.

— Il paraît que la mariée a cent millions de dot...

— En francs ou en dollars ?...

— Même en francs, je suis preneur...

— Il ne s'embêtera pas, le mari !

— Tu parles...

— D'autant qu'il n'a pas le sou...

— Bah ! On peut n'avoir pas cent millions et n'être pas dans la purée...

— C'est un baron, à ce qu'on dit...

— Oui, le baron Gontran de Champval...

— Il paraît que la mariée est une beauté...

— Vous avez vu sa photo ?...

— Non, et vous ?...

— Moi non plus...

— Pourtant, il y a des journaux qui ont dû la publier...

À ce moment, un personnage grave, qui avait écouté sans mot dire les paroles qui s'échangeaient dans le groupe auquel il se trouvait mêlé, intervint sur le ton sentencieux de l'homme bien renseigné :

— Personne n'a pu voir la photographie de Miss Constance Phips pour cette excellente raison qu'aucun journal ne l'a reproduite... C'est même assez étrange, étant donné le bruit fait par ce mariage...

— Après tout, c'est peut-être qu'elle est vraiment moche, la fille du milliardaire, observa une arpète au nez retroussé et aux cheveux fous.

— Ça doit être ça, renchérit une autre. Penses-tu que si elle était aussi bath que riche, on n'aurait pas vu sa binette partout, à la Môme aux Dollars !...

— On la verra toujours vendredi prochain au cinéma, émit judicieusement un petit télégraphiste. Pigez-moi c'te mise en batterie...

De fait, plusieurs opérateurs cinématographistes, après des négociations mouvementées avec leurs ennemis naturels, les gardiens de la paix, venaient de prendre position.

La mariée ne leur échapperait pas. Elle ne pourrait sortir de l'église sans passer dans le champ de leurs objectifs.

Pourtant, le petit télégraphiste, qui, décidément, s'avérait sagace, murmura en hochant la tête :

— Ils sont perchés vraiment trop loin... Y a des chances pour qu'ils soient chocolat... Surtout si la dame a l'idée de rabattre son voile sur sa figure...

Pendant que, tassé contre la grille de clôture, le groupe où le petit télégraphiste représentait la philosophie continuait à produire des commentaires plus ou moins saugrenus, au haut de l'escalier, sous le péristyle, un monsieur en habit s'approchait de la troupe remuante des reporters photographes.

Ceux-ci, plus agiles avec leurs appareils à main que les cinématographistes avec leurs immenses trépieds, s'étaient postés de manière à prendre des instantanés à deux mètres.

— Messieurs les photographes, leur dit le monsieur en habit sur un ton à la fois très courtois et très ferme, je me vois dans la nécessité de vous répéter, pour la dernière fois, que vous désobligerez gravement Miss Constance Phips si vous persistez à vouloir prendre des clichés d'elle lorsqu'elle sortira de l'église au bras de son mari... Je vous crois, d'ailleurs, des gens trop bien éduqués pour vouloir passer outre au désir exprimé par une dame...

— Mais, monsieur, dit l'un des reporters photographes, notre devoir professionnel...

— Si vous croyez, fit un autre, que nos directeurs entendent de cette oreille...

— On m'a envoyé ici pour photographier la mariée, accentua un troisième, je la photographierai...

Le monsieur en habit fit un geste vague.

— Puisqu'il en est ainsi, messieurs, vous agirez donc à vos risques et périls... Agréez, d'avance, tous mes regrets...

Et, les ayant salués, il entra dans l'église.

— Il en a de bonnes, le frère ! s'exclama l'un des photographes.

— Il se figurait, peut-être, qu'on allait se défiler, bien gentiment...

— Enfin, il nous a présenté ses regrets...

— C'est toujours ça...

— Qu'est-ce que c'est que ce type-là ?

Mais cette question resta sans réponse.

C'est qu'à cet instant précis, par la porte principale de la Madeleine, qui s'ouvrit toute grande, s'échappèrent, bouffées d'harmonie, les accords de la Marche nuptiale de Mendelssohn.

La tête du cortège fut bientôt visible entre les colonnes médianes.

Un remous se produisit dans les groupes privilégiés qui avaient accédé à la colonnade, un remous qui se propagea sur les marches de l'escalier, où deux haies humaines frémissaient à distance respectueuse du fameux tapis de quatre cent mille francs, puis au-delà de la grille, sur le trottoir perpendiculaire à l'axe de la rue Royale.

Deux Suisses abondamment chamarrés apparurent, précédant le baron Gontran de Champval et, la nouvelle baronne, née Constance Phips, fille du milliardaire américain Reginald Phips, surnommé le Roi des Dynamos.

Il faisait un temps idéal.

Le soleil, un doux soleil parisien, mettait en pleine valeur lumineuse ce spectacle toujours couru d'un grand mariage à la Madeleine.

À la vérité, cette fois, le couple nuptial, même si l'on faisait abstraction du prestige ambiant, avait grande allure.

Grand, svelte, bâti en vigueur et en finesse, physionomie attrayante par les contrastes de son expression dominante, où la hauteur et l'ironie s'alliaient à l'aménité et au charme, le baron Gontran de Champval ne mentait pas à sa réputation de gentilhomme de pure race, perpétuant en notre temps férocement utilitaire, l'élégance et la distinction innées des types accomplis de l'aristocratie d'antan.

Ses cheveux étaient blond cendré, et il n'avait pas fait à la mode le sacrifice de sa fine moustache.

Dans la foule, il y eut certainement beaucoup de jolies bouches qui murmurèrent :

— Il est vraiment bien...

Or, le succès de la mariée ne le céda en rien à celui de l'époux.

Elle était vraiment délicieuse, la nouvelle baronne, et, contrairement aux prévisions du petit télégraphiste, elle ne songea nullement à dissimuler son visage sous son merveilleux voile de Malines ancien – un voile historique, qui avait été commandé jadis par un gouverneur espagnol des Flandres, à l'intention d'une infante.

Aussi bien, chacun put-il voir l'adorable visage d'un ovale parfait, les grands yeux rêveurs, le sourire intelligent, les cheveux châtain clair de la jeune Américaine, de qui, d'ailleurs, la tournure était aussi peu anglo-saxonne que possible.

Bien prise dans sa taille moyenne, Constance Phips semblait exempte de ce je ne sais quoi qui, chez l'Américaine la plus soucieuse de parisianisme, révèle à première vue l'étrangère.

Si les femmes ne marchandèrent pas leur admiration au baron Gontran de Champval, les hommes qui voyaient Miss Constance Phips pour la première fois, la trouvèrent exquise.

Derrière les époux, donnant le bras à la femme de l'ambassadeur des États-Unis, s'avançait un homme d'une cinquantaine d'années qui, lui, était la personnification typique du businessman américain de grande envergure, popularisé par les films transatlantiques.

Ce Yankee de haute taille, à la forte carrure, au visage glabre sculpté en vigueur, entraîné à l'impassibilité, c'était le milliardaire Reginald Phips, le père de Constance.

Cette figure-là, tout le monde la connaissait, car il n'était pas une publication illustrée qui n'eût, au moins une fois, reproduit les traits du Roi des Dynamos.

Quand le baron de Champval et sa femme eurent dépassé l'alignement des colonnes et, désormais, en pleine lumière, s'apprêtèrent à descendre l'escalier, les photographes se précipitèrent, leurs appareils braqués...

À ce moment, il se produisit un ensemble de faits dont la concordance était, pour le moins, étrange.

Pas un seul des reporters photographes qui visaient le couple nuptial, et, particulièrement la mariée, ne put opérer.

Tous en furent empêchés par des incidents ou des accidents variés qui, simultanément, les mirent dans l'impossibilité de prendre leurs instantanés.

L'un fut poussé à propos par un monsieur qui, d'ailleurs, s'excusa fort poliment ; un autre reçut sur le bras un coup si brusque et si violent que son appareil lui échappa des mains, et, comme son premier mouvement fut pour le ramasser, il ne sut jamais de qui venait cette chiquenaude malencontreuse ; un troisième sentit qu'on lui marchait sur le pied, et la douleur fut si vive qu'il poussa un léger cri et fut hors d'état de manœuvrer son kodak ; d'autres furent pris, sans qu'ils se rendissent exactement compte de ce qui se passait, dans une légère bousculade, et rejetés au troisième rang des curieux.

Bref, quand les malheureux reporters photographes se furent ressaisis, les mariés s'installaient déjà dans le somptueux coupé électrique qui allait les conduire au célèbre palace des Champs-Élysées, où devait avoir lieu le déjeuner de noce.

Or, coïncidence aussi bizarre que la soudaine mise en déroute des photographes, les opérateurs cinématographistes s'aperçurent avec terreur, au moment où le cortège nuptial entrait « dans le champ », que leurs manivelles étaient faussées, voire même coincées...

Impossible de « tourner » !...

Les pauvres diables eurent beau, suivant leur tempérament, jurer, tempêter ou gémir, la mariée et son cortège avaient passé sans qu'ils eussent pu impressionner un millimètre de pellicule !

II

LE CÂBLOGRAMME DE LA MARIÉE

 

Pour le mariage de sa fille unique, Reginald Phips avait fait les choses en milliardaire qu'il était : il avait traité avec le directeur du Mundial Palace pour la totalité de son fastueux établissement.

Les autres clients avaient été installés dans une annexe.

Il avait été entendu que, durant un mois, Reginald Phips serait chez lui au Mundial Palace, que les services et le personnel de l'hôtel seraient à son exclusive disposition et à celle de ses invités.

Car le milliardaire, qui, hormis Constance, n'avait pas de famille, avait invité nombre de ses amis de New York, de Chicago et de San Francisco à franchir l'Atlantique pour assister aux noces de sa fille.

Et, naturellement, de même qu'il s'était assuré la jouissance d'un grand hôtel, il avait affrété un paquebot de grand luxe pour amener ses invités yankees.

On imagine, d'après cela, ce que pouvait être le festin qui attendait les hôtes de Reginald Phips, à leur retour de la Madeleine, dans l'immense hall vénitien du Mundial Palace , la fantastique profusion des fleurs, de l’argenterie et des cristaux, la succulence du menu, la splendeur et le goût de la décoration, œuvre d’une pléiade d’artistes justement réputés.

Tous les invités s’extasièrent, aussi bien ceux que le Roi des Dynamos avait fait venir des États-Unis, que les personnalités appartenant à l’élite de la société parisienne conviées par le baron Gontran de Champval.

En attendant l’instant de se mettre à table, la majeure partie de cette brillante assemblée se répandit dans la galerie circulaire qui cernait le hall et dans les salons avoisinants, cependant qu’un certain nombre d’invités, des dames pour la plupart, se rendaient dans les appartements où tout avait été disposé pour que chacun – ou chacune – pût remettre un peu d’ordre dans sa toilette.

Accompagnée par ses demoiselles d’honneur, la mariée gagna son propre appartement, aménagé, on s’en doute, avec un faste inouï.

Elle semblait émue, la nouvelle baronne de Champval, mais c’était un émoi joyeux que décelait l’expression de son visage.

Le contraire eut surpris tout le monde, car c’était, en dépit de sa dot fabuleuse, un mariage d’amour que le sien – un mariage au principe duquel il y avait une rencontre romanesque dans l’Ouest américain, où, l’année précédente, le baron Gontran de Champval était allé chasser le bison.

Blessé au cours d’une de ses expéditions cynégétiques, le baron avait été transporté dans le train spécial de Reginald Phips, garé à point nommé dans une station solitaire du Far West, proche d’une mine appartenant au milliardaire. Et, dans ce train de « super luxe », Gontran avait eu pour infirmière celle qui, à présent, portait son nom.

Il n’est pas que dans les films américains que les choses commencent de la sorte !

Sa merveilleuse toilette une fois rajustée par les demoiselles d’honneur qui n’avaient pas voulu abandonner la mariée aux soins mercenaires de ses caméristes, Constance les remercia et leur dit gentiment :

— Mes chères amies, j’ai une prière à vous adresser... Je désire être seule pendant quelques minutes.

« J’ai promis à mon amie d’enfance, Edith Sprongfield, qui se marie aujourd’hui même à Chicago, que les premières lignes que j’écrirais de ma main après la cérémonie nuptiale seraient à son intention...

« Je vais donc me retirer dans ma chambre pour rédiger un câble à son adresse... Elle m’a promis de faire de même à Chicago... Alors, vous comprenez ?...

Les demoiselles d’honneur, miss Arabella Hitchwick, fille de l’attorney général de l’État de l’Ohio, et Mlle Adélaïde de Saint-Enguerrand, fille du duc de Saint-Enguerrand, premier témoin du baron de Champval, s’empressèrent d’accéder au désir de Constance, qui se retira dans sa chambre en leur jetant gracieusement ces mots :