Cul-de-sac !
281 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Cul-de-sac !

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
281 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

Le commissaire Tahar Agnelli vient d’enterrer son père en Corse. En tant qu’aîné d’une fratrie insulaire devenue orpheline, la joie, l’honneur et l’avantage de gérer au mieux la petite famille lui reviennent de droit.
Après les terribles attentats terroristes qui ont traumatisé Paris et ses habitants, le policier n’a pas le temps de s’ennuyer. Côté vie privée, sa jeune sœur Sarah songe à prendre le voile et son frère Simon est amoureux transi d’une beurette universitaire, ambitieuse et studieuse. Hélas pour elle, la demoiselle est affublée de deux consanguins belliqueux, l’un trafiquant de drogue et l’autre apprenti djihadiste.
Enfin, s’ajoutent à ce sac de nœuds quelques nantis qui font des leurs. L’un d’eux, chasseur de têtes professionnel, trouve plaisante l’idée de se faire trucider dans le parking d’un des clients du cabinet où il officiait.
Dans une atmosphère lourde et menaçante, Agnelli va devoir mettre de côté ses bonnes vieilles valeurs, renoncer à ses principes et se recentrer sur l’essentiel. Heureusement pour lui, quelques alliés surprenants, mais non moins fidèles, vont lui apporter leur aide.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 24 octobre 2016
Nombre de lectures 1 689
EAN13 9782370114945
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Cul-de-sac !

Agnès Boucher



© Éditions Hélène Jacob, 2016. Collection Polars . Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-494-5
À la mémoire de mes parents,
Vivants à jamais dans mon cœur.
Prologue


Il fait un temps de chien ce matin-là. Phénomène exceptionnel sur l’île. L’horizon est plus breton que corse. Ce n’est pas le célèbre crachin qui arrose l’humus, plutôt de véritables hallebardes qui tombent sans discontinuer depuis le lever du jour et transforment le sol en une gadoue guère attrayante.
Avec une grimace de contrariété, Tahar Agnelli remonte au maximum le col de son imperméable. Cela évitera que l’eau ne s’infiltre dans son cou. Peine perdue. De grosses gouttes tiédasses parviennent à se faufiler de manière pernicieuse entre le tissu et sa peau. Encore heureux que le thermomètre n’ait pas pris ses quartiers hivernaux.
Les yeux rivés alternativement sur le bout de ses chaussures et l’eucalyptus qui surplombe majestueusement la vallée, le commissaire doit fournir un effort démesuré pour ne pas céder au flot de larmes qui s’amoncelle derrière ses prunelles sombres. Ce n’est pas son genre de pleurer devant tout le monde. En même temps, l’instant est unique.
On n’enterre pas son géniteur tous les matins.
Il ne pensait pas être à ce point ébranlé par la disparition de Dominique Agnelli. Les relations avec son père n’ont jamais été simples. Le paternel ne cachait pas son admiration pour ce premier-né devenu un des plus fins limiers de la Police nationale. Leurs caractères, à la fois marqués et aux antipodes, ont eu moult occasions de se heurter, notamment durant l’adolescence du rejeton. La vie les a éloignés. La maladie, foudroyante, n’a pu les réunir.
Dans la main d’Agnelli, celle de Sarah se recroqueville convulsivement. Ou bien est-ce la sienne qui broie les doigts menus de sa sœur ? Car, se tenant bien droite à côté de lui, la jeune femme semble ne rien remarquer de cette pression. Elle reste indifférente au déluge qui inonde ses joues minces et dont on ne peut deviner s’il provient des nuages ou de ses yeux. Se penchant un peu vers elle, le commissaire a la surprise de découvrir qu’un délicat et énigmatique sourire illumine son visage.
Sur son flanc gauche, la situation est moins glorieuse. Simon est littéralement recroquevillé sur lui-même. Ses bras enserrent son torse comme pour se fabriquer une carapace protectrice. Secoué par les sanglots, il renifle continuellement, ressemblant à s’y méprendre au gamin fragile et torturé qu’il fut. Dépassant son indécrottable pudeur, son frère aîné le prend par les épaules, pose sa main sur les boucles brunes et attire contre lui la tête du jeune homme. Le plus étonnant est que Simon se laisse faire, anéanti par le chagrin.
Car devant eux, il y a ce maudit trou béant. Chacun à sa manière s’efforce de ne pas le regarder. Pourtant, il ne peut leur échapper. Un cercueil est en train d’y être descendu prudemment. Les cordes qui le retiennent encore glissent lentement sur les épaules des porteurs.
Dominique Agnelli a fini par succomber à son plus gros défaut, le tabac. Un cancer des poumons ne lui a laissé aucune chance, le foudroyant en l’espace de trois mois. Sarah a eu juste le temps de rentrer en catastrophe pour accompagner ses dernières semaines. Les deux frères l’ont rejointe lorsque le trépas s’est présenté comme imminent.
Dominique a dû être content, a croassé une voisine, ses trois enfants étaient là pour son passage dans l’autre monde.
Cette remarque, pleine d’un bon sens terrien, n’a consolé personne. Seule Sarah prend les choses avec une philosophie déconcertante, due en grande partie à sa foi chrétienne ; Tahar et Simon ont été intraitables lorsqu’elle a voulu parler de paix et de joie en rédigeant l’avis de décès.
T’es complètement maboule, a tonné le second. On dirait que tu imagines que Papa est mieux mort que vivant !
Pas mort, Simon, ressuscité, a-t-elle répondu d’une voix douce.
Ta gueule ! Tu fais chier avec tes bondieuseries !
Il a raison, a renchéri Agnelli qui, pour une fois, n’a pas cru bon de rabrouer son frère, j’accepte la paix si ça peut te faire plaisir, mais aucunement la joie.
Entendant les réticences de ses aînés, Sarah a écrit un texte plein de retenue ; face à la réalité du décès, elle continue d’afficher une apparence de sérénité bienveillante et extatique qui inquiète bougrement le commissaire. Sa sœur virerait-elle mystique ? Il ne manquerait plus que cela ! En même temps, si c’est sa manière d’affronter la mort de leur père, pourquoi le lui reprocherait-il ?
Dominique rejoint donc ses deux compagnes, Maryam et Elena, disparues avant lui, et dont les caractères bien trempés lui promettent quelques solides scènes de ménage dans le caveau familial.
À l’issue des obsèques, leurs enfants respectifs sont obligés d’endurer le vin d’honneur, en compagnie des copains de leur père. Ils ne peuvent pas faire moins, ayant déjà échappé au folklore funéraire que quelques anciens du village tenaient absolument à offrir à leur vieux compagnon. Et s’ils ont accepté le défilé des voisins et amis dans la chambre mortuaire, toute l’autorité d’Agnelli a été nécessaire pour éviter la veillée funèbre, avec toute la dramatisation qu’elle peut encore conserver dans certains coins reculés de l’île.
D’instinct, voire par superstition, ils ont quand même voilé les miroirs de la maison. Ils ont ouvert la fenêtre de la chambre où reposait Dominique. Ce rituel a permis que son âme s’envole plus facilement. Enfin, c’est ce que prétend la tradition. Puis il a fallu choisir ses derniers vêtements. Là encore, le commissaire s’est rebellé contre la coutume, refusant qu’on enfile à son père son unique costume.
Papa était un paysan. Il partira en paysan ! s’est-il emporté lorsque la représentante des pompes funèbres s’est mise à prendre d’autorité la tenue du défunt.
Simon et Sarah ont approuvé et l’embaumeuse leur a obéi sans ciller, revêtant le cadavre d’un pantalon de velours côtelé marron et d’une chemise à larges carreaux.
Jusqu’au moment éprouvant de fermer le grand domaine, sans bien savoir ce qu’il allait devenir, et, pour chacun des enfants de Dominique Agnelli, de rentrer chez soi sur le continent.
Chapitre 1


Situé en retrait du Quartier latin, dans la rue de La Vache, le petit troquet est paisible en ce début de matinée. Seul un jeune couple s’est installé dans le fond de la salle, invisible depuis l’extérieur, cherchant à se dissimuler des regards. Lui a les bras posés sur la table. Il tient dans ses doigts les fins poignets de sa compagne. Elle est accoudée devant une tasse de thé vert. On sent une certaine tension planer entre eux, menaçant de se transformer en cataclysme s’ils n’y prennent garde.
Le patron est assis à l’exact opposé, derrière le comptoir. Les lunettes en équilibre sur son nez long et étroit, il est plongé dans la lecture de son quotidien favori et semble se désintéresser de ses clients. En fait, il laisse traîner une oreille bienveillante. Il faut dire qu’il les connaît bien. Depuis près d’un an, ils se retrouvent plusieurs fois par semaine dans son établissement, chacun révisant ses cours entre deux baisers tendres. Il les a pris en sympathie. Dès le début, il lui a paru évident que leur histoire était compliquée et contrariée. Il aimerait bien les aider et, en même temps, il hésite à transgresser son principe de base. Il ne se mêle des affaires personnelles de ses habitués sous aucun prétexte.
Aujourd’hui encore, il feint le désintérêt pour mieux se concentrer sur leurs propos. Cela fait quelques semaines qu’il les sent plus fiévreux qu’à l’ordinaire. Il soupçonne une vague histoire de famille, hostile à leur amour, mais n’en détient aucune preuve formelle. Il s’empêche de leur dire de tout envoyer paître et de vivre ouvertement ce qui leur est donné, même si leur histoire n’est pas destinée à être éternelle. La chance file trop vite. Il ne faut pas gâcher les bons moments.
Tu te rends bien compte que ça ne peut pas durer ? chuchote le jeune homme.
Et que veux-tu que je fasse ?
Dénonce-le !
Tu es complètement fou !
Et pourquoi non ? Samia ! Ce taré te menace d’enlèvement et de séquestration. Il exige de te marier contre ton gré !
Je sais tout ça ! Mais il est mon frère !
Samia esquisse un geste exaspéré. Elle se redresse sur sa chaise et s’arrache à l’étreinte de Simon. Avec un soupir dépité, elle tourne son joli visage vers la salle. Didier est plongé dans Libé , indifférent à leur dispute. En face d’elle et, à force de tendre la main dans sa direction, Simon parvient à la convaincre de revenir à lui.
C’est toujours la même chose. Il est incapable de se mettre à sa place. En même temps, c’est normal. Simon est un homme et, surtout, ils ont grandi dans des cultures différentes. Avec Didier, ils font partie de ces privilégiés qui fleurent bon le terreau français. Ils ne soupçonnent rien des difficultés que rencontre une fille issue de l’immigration maghrébine. Tout leur a été donné dès le début. Samia les envie. Elle ne veut pas faire pleurer Margot, mais sa situation lui paraît inextricable.
Jusque-là, Saïd se contentait de l’insulter. Depuis quelques semaines, il s’est fourré dans le crâne qu’il était investi d’une mission quasi divine. Il doit la sauver d’un monde de perdition et la marier à un homme pieux pour qu’elle devienne une bonne musulmane. Comme lui a dit leur père avec une mimique moqueuse, « tu rêves, crétin, Samia est trop vieille pour intéresser même un Bédouin ! »
Simon est à mille lieues de ce genre de considérations. Il a tôt fait de ramener son amie dans la vraie vie.
Je te rappelle que je me suis fait tabasser par sa faute !
Rien ne prouve que ça vienne de lui.
Saïd ou Rachid, tu m’expliques la différence ?
Samia baisse la tête sans répondre. Le jeune homme pince les lèvres, signe chez lui d’une émotion intense et d’une volonté farouche de ne pas y céder.
Écoute, j’essaie seulement de t’aider. Je t’aime…
Moi aussi ! rétorque-t-elle dans un souffle, blessée qu’il puisse en douter une seconde.
Mais, si je me trompe sur toute la ligne, poursuit-il, feignant de ne pas l’avoir entendue, il est préférable que je le sache tout de suite. On se quitte et tu vis la vie que tu veux.
Aussitôt, elle se penche en avant, le saisit par le revers de sa veste et l’attire à elle pour l’embrasser fiévreusement à pleine bouche. C’est peu dire qu’il répond à son baiser avec passion. Didier esquisse un sourire derrière sa feuille de chou. Tout a l’air de s’arranger.
Voilà un an que Samia et Simon se connaissent et six mois qu’ils sont officiellement ensemble tout en se cachant des autres, notamment de la famille de la jeune fille. Elle sait qu’à la fin, son père et sa mère accepteront son choix amoureux. Convaincre Saïd sera nettement plus ardu. Voir son unique sœur sortir avec un souchien {1} le met en colère. Et si, comble de malchance, il apprend que Simon est d’ascendance juive, il en deviendra fou de rage.
Et dangereux, pour elle comme pour le jeune homme.
C’est le tableau d’une tribu véritablement hostile qu’elle a tracé à son ami. En fait, c’est uniquement Saïd qui pose problème. Car leurs parents sont bien intégrés et, même son frère aîné, Rachid, a des potes juifs. Dès lors qu’ils peuvent faire des affaires, il se moque totalement des croyances de ses partenaires.
Les deux jeunes gens se détachent l’un de l’autre, comme à regret. S’embrasser est la seule liberté que Samia leur autorise, trop coincée dans son modèle éducatif et religieux. Et Simon respecte son choix tout en le regrettant.
Il est tellement adorable, et super patient avec moi , songe-t-elle en lui souriant. Elle en connaît des tas qui auraient fui en courant, face aux difficultés multiples.
Aujourd’hui, lui se sent au bout du rouleau, amoureux d’une fille incapable de choisir entre lui et sa maudite famille. Il respire un grand coup et reprend d’une voix plus calme.
Bon ! Remettons tout à plat. Quelles sont les solutions pour contrer Saïd ?
Aucune, c’est bien là le problème. Il peut décider de ma vie à ma place !
On est en France, Samia, et tu es majeure ! Les femmes sont libres dans ce pays.
Pas pour lui. C’est justement parce que j’en suis une que je dois être soumise au bon vouloir de la loi des mâles.
Mais ton père n’a aucune exigence, tu me l’as dit toi-même.
Je ne te parle pas de lui. De toute façon, Papa n’a plus voix au chapitre.
Le jeune homme continue de faire fonctionner ses petites cellules grises.
La dénonciation aux flics…
Impossible !
Rappelle-moi pourquoi ? s’enquiert-il, sarcastique.
Ce n’est plus mon frère qui m’ostracise, c’est ma famille et toute ma communauté.
Quand on voit comment elles te défendent, on peut se demander pour quels motifs tu les épargnerais.
Tu ne peux pas comprendre, murmure Samia en tournant les yeux vers la vitrine, tu ne vis pas dans le même univers que moi. Si tu t’en vas, je suis toute seule.
Mais je suis là, tu l’oublies un peu vite, répond-il en posant sa main sur la sienne.
Sauf que, tout à l’heure, tu parlais de me quitter !
Parce que tu acceptes que ton frère me tabasse. Pour qu’on vive ensemble, il te faut choisir entre eux et nous.
La jeune fille baisse la tête. Elle sait tout ce que lui dit Simon. Elle en a conscience depuis que Saïd s’est radicalisé, invoquant constamment le Prophète, lui qui passait auparavant sa vie à boire et à dealer pour Rachid.
Voilà six mois, il a commencé à fréquenter une salle de prière clandestine où un pseudo-imam autoproclamé tient des propos outranciers. Tout le monde, dans son entourage, s’est éloigné du jeune homme. Aujourd’hui, Saïd prône la guerre sainte et insulte sa sœur parce qu’elle ne porte pas de voile. Elle s’est mise à suivre les billets édifiants qu’il publie sur sa page Facebook. Elle le soupçonne de chercher à partir en Syrie, galvanisé par les abominables attentats qui ont eu lieu à Paris l’année précédente, sans envisager l’horreur qu’il trouverait là-bas.
Samia sait que Simon est dans le vrai ; l’accepter est encore au-dessus de ses forces. De son côté, il poursuit son raisonnement :
Donc, il nous reste la solution d’en parler à Tahar.
Voilà que cela le reprend !
Mais il est flic, commissaire, de surcroît ! s’écrie-t-elle. Tu sais très bien ce qu’il fera dès qu’il sera au courant. Il préviendra la DGSI et Saïd sera fiché.
Simon hoche la tête. C’est bien le cadet de ses soucis. Au contraire ! Pour sa part, il mettrait bien sous surveillance toute cette famille de délinquants en puissance. Voir ce potentiel djihadiste sous les verrous le rendrait immensément heureux. Et le rassurerait !
Qui te dit qu’il ne l’est pas déjà ? Où est le problème s’il est un tordu d’islamiste ?
Et toi ? Tu trahirais ton propre frère ?
S’il devenait un danger pour la société, oui ! Cela dit, la comparaison est difficile à faire entre les deux, rétorque-t-il, le mien a la fâcheuse tendance à respecter la loi au cordeau.
Et puis, il n’y a pas que Saïd, ajoute Samia.
Simon regarde la jeune femme d’un air inquiet.
Qu’est-ce que tu veux dire ?
Si les flics s’intéressent à lui, ils se brancheront forcément sur Rachid.
Et alors ? Il n’est qu’un trafiquant notoire qui inonde le 9-3 de sa pourriture de dope.
Mais son argent nous fait vivre. Mes parents comptent sur lui.
Simon hausse les épaules. Il adore Samia, mais il trouve ses explications un peu tirées par les cheveux.
Rappelle-toi qu’il dézingue pas mal de monde en vendant de la came.
Personne n’est obligé d’en acheter.
Pas toi ! Je refuse ce genre de raisonnement à deux balles. Tu sais où on vit ? Tu te souviens de ce qui s’est passé, tous ces morts à cause de tarés fanatiques qui gagnent leurs thunes grâce au pétrole et à la drogue !
C’est l’argument ultime. Le jeune homme a perdu un ami dans les attentats du 13 novembre 2015. Il travaille à temps partiel dans un bar pour payer ses études. Il sait qu’il aurait pu être au nombre des victimes. À ses yeux, cela devrait ôter ses derniers scrupules à son amoureuse.
Et en effet, elle lève les mains en signe de reddition. Si elle était à sa place, elle considérerait les faits de la même manière, en bonne pragmatique qui se respecte. Elle pousse un long soupir empreint de lassitude, se laisse caresser tendrement la joue.
Je suis là. Je ne te lâche pas.
Je sais.
On va la trouver, cette putain de solution.
Elle esquisse une ravissante moue dubitative, puis s’ébroue et lui sourit tristement.
En fait, je l’ai.
Comment ça, tu l’as ?
Je vais partir.
Il se recule sur son siège et se raidit.
Qu’est-ce que tu dis ?
Samia le sait. Elle va devoir se battre pour lui faire accepter sa décision. Voilà plusieurs semaines qu’elle rumine son plan. Elle n’en a pas trouvé de meilleur. Elle sauvegarde le confort de ses parents et se protège des velléités rétrogrades de son frère.
Je suis en train de monter mon dossier pour aller au Québec. J’ai décroché un stage dans une banque à partir de février, ce qui accroît mes chances d’être prise à l’Université de Montréal.
Simon reste effaré par une annonce qu’il considère comme une trahison. Elle décide de leur avenir, et donc de leur histoire, sans s’inquiéter de lui. Elle a tout organisé et planifié pour le planter dans les grandes largeurs.
Et tu comptais m’en parler quand, au juste ? demande-t-il d’un ton agressif.
Ne t’énerve pas. Qu’est-ce que je fais, là ?
Tu te fous de moi ? Ça fait combien de temps que tu manigances ton truc ? Et si nous n’avions pas eu cette discussion ? J’aurais eu l’info par un SMS dans l’avion ?
Tu exagères ! Je te l’aurais dit et tu le sais. Je voulais être certaine que ça fonctionnerait et je n’ai reçu qu’hier la réponse de l’entreprise qui m’embauche.
Putain ! Je rêve ou quoi !
Le ton de leurs voix a monté. Didier les observe d’un œil inquiet. Il a été optimiste tout à l’heure. En fait, la situation a plutôt l’air de s’envenimer.
Écoute, Simon, ce n’est qu’un exil provisoire. Je travaillerai à Montréal quelques années…
Quelques années ! s’exclame-t-il horrifié. Et nous, qu’est-ce qu’on devient ?
Tu viendras me voir.
Samia ! On est ensemble ou pas ?
Bien sûr !
Alors, on part ensemble !
Ce n’est pas si simple. L’immigration est très contrôlée.
Ça signifie que je ne suis pas assez bien pour eux ?
Non, mais moi, je suis appuyée par Dauphine {2} qui a un programme d’échange avec McGill. {3} Je ne peux pas refuser et je ne le souhaite nullement.
Je peux bosser là-bas puisque j’ai repris mon master à distance. Je reviendrai pour les examens. Il est hors de question qu’on se sépare. Sauf si c’est une occasion de me plaquer.
Non ! s’écrie-t-elle en passant à nouveau un bras autour de son cou.
Mais il reste rétif à ses avances.
Simon, je ne supporte plus de vivre comme ça, murmure-t-elle au bord des larmes. Imagine ? Être enfin libre de faire ce dont j’ai envie. Exister par moi-même, tu comprends ? Et le faire avec toi, le rêve !
En temps normal, il l’encouragerait. Mais ce départ ressemble trop à une fuite. Lui-même ne veut pas tout envoyer par-dessus bord pour ses beaux yeux. Il s’est battu pour reprendre ses études. En plus, s’il abandonnait son master de FLE {4} si près du but, Tahar deviendrait fou. Ce n’est pas que son frère tienne particulièrement à le voir diplômé de l’université, mais il sait quel prix aura cette distinction pour lui, après de nombreux échecs.
Ce serait tellement bien si tu pouvais partir avec moi.
C’est surtout moche d’en être réduit à ça, tu ne trouves pas ? marmonne Simon qu’un exode ne réjouit pas du tout.
Si.
On pourrait se marier aussi.
Vraiment ?
Il éclate de rire.
Oui. Non seulement j’en ai terriblement envie, mais en plus, ça faciliterait les choses.
La discussion avait mal démarré. Voilà qu’elle se termine sur une note nettement plus optimiste. Les deux amoureux s’embrassent.
Et Didier s’en trouve rassuré.
Chapitre 2


Une pression de l’index gauche sur la sonnette devrait suffire. À son habitude, Benoît Alsac est ponctuel. Une de ses règles de conduite est de se trouver présent à l’heure dite, quel que soit l’événement prévu, réunion professionnelle, partie de tennis ou dîner en ville. Sa femme le qualifie d’obsessionnel. Cela tombe plutôt bien, ils font la paire puisqu’elle est le portrait vivant de l’hystérie.
Personne ne semble avoir le bon goût de venir l’accueillir. Il réitère donc son appel. Et sans doute n’avait-il pas appuyé assez fort, car, cette fois, la porte s’ouvre presque aussitôt.
Bonjour. Je suis Benoît Alsac. J’ai rendez-vous avec Georges Dewiller.
Le ton se veut aimable et déterminé. Le visiteur est de taille plutôt grande. Le cheveu rouquin tire inexorablement sur le gris et se clairsème avec le temps. Les yeux clairs sont enfoncés dans les orbites et protégés de lunettes sans monture. Le nez fort surplombe une bouche souriante aux lèvres fines. Afin de mémoriser le visage des visiteurs qu’elle accueille, Sophie Bodel ajuste, en pensée, à celui-ci, ce qu’elle imagine être le costume traditionnel breton.
Puis-je vous débarrasser de votre manteau ? demande-t-elle.
Un bref instant, l’homme hésite, puis accède à sa requête d’un signe de tête un peu raide. Il ôte ses gants de peau et les glisse dans la poche droite de son pardessus. Elle suspend le vêtement dans un placard, puis guide Benoît Alsac vers une minuscule salle d’attente qu’éclaire la lumière parcimonieuse d’un halogène.
À la perspective peu exaltante de pénétrer dans un espace trop exigu, il ne peut éviter un sursaut de recul. Il éprouve toujours quelques difficultés à dominer sa claustrophobie.
Le moins que l’on peut dire, c’est que c’est intime chez vous !
Sous la plaisanterie perce une angoisse que Sophie Bodel ne relève pas.
Je préviens tout de suite monsieur Dewiller de votre arrivée. Souhaitez-vous un café ou un thé pour patienter ? Je peux également vous proposer du Schweppes et du Coca.
Ce cabinet de chasse de têtes tient du débit de boissons , pense Benoît Alsac, cherchant par tous les moyens à se détendre.
Merci. Un café sera parfait.
La porte se referme alors qu’il tente péniblement de s’installer entre une table débordante de revues économiques, toutes plus soporifiques les unes que les autres, le lampadaire à l’éclairage vacillant et une plante verte moribonde.
* * *
Découvrir tant de courtoisie naturelle chez un candidat est rare. Les habituels visiteurs de « Dewiller et associés », cabinet de conseil en recrutement par approche directe – et non par annonces, ne mélangeons pas les torchons avec les serviettes ! –, sont pour la plupart des diplômés de grandes écoles. Ils viennent traîner leurs pieds, crottés en hiver et poussiéreux en été, sur la belle moquette autrefois beige de l’entrée. Au bout du compte, tous sont des mufles, imbus de leur prétendue valeur, oublieux des règles fondamentales du savoir-vivre.
Sophie Bodel veut bien qu’on la tienne pour une sous-développée intellectuelle. En retour, elle attend un minimum de tact de la part de ses interlocuteurs. De ce fait, les sales types, discourtois et inconscients, qui la prennent de haut, ne reçoivent, en échange de leur goujaterie, que des cafés couleur de jus de chaussette, des Perrier tièdes et des whiskies inondés d’eau. Personne n’ose se plaindre puisqu’elle est considérée comme une handicapée du bulbe. Ce petit jeu, sans grand intérêt, l’empêche de gifler tous ceux qui se croient sortis de la cuisse de Jupiter. Tout ce raffut parce qu’un jour de gloire, ils se sont vus affubler d’un bicorne ridicule.
Grosses têtes mal faites, mal pleines, la mondialisation et ses méfaits vous boufferont tout crus ! C’est là son credo pour se remonter le moral lorsqu’elle tape les dossiers des « p’tits gars arrivés en short list », reprenant à son compte une des expressions familières de Bertrand Lacroix, un des associés.
Elle gagne le bureau de son patron.
Votre rendez-vous est arrivé.
Georges Dewiller est, à son habitude d’incorrigible pipelet, en pleine discussion avec Marc Fassagne de Caugère, le troisième partenaire du cabinet.
Benoît n’a pas changé, jette-t-il avec aigreur, avec cette foutue exactitude. Marc, tu m’excuses, mais je navigue sur des œufs avec ce con…
C’est lui que Blanchard veut s’offrir depuis un bout de temps ?
En effet, et je crains qu’il ne lui faille fantasmer encore un bail. Benoît ne quittera, sous aucun prétexte, la Malvin & Co. Son avenir est tout tracé depuis qu’il a eu la veine d’épouser la fifille chérie à papa. Tu serais à sa place, tu irais chercher ailleurs ce que tu as à dispo chez toi ?
Pourquoi accepter la mission si tu la sais d’avance foireuse ?
Tu crois qu’on peut se payer le luxe de refuser le fric qu’allongera Blanchard si, par un hasard extraordinaire, mon vieux pote change d’avis ?
Pas vraiment… Bon courage !
Fassagne disparaît dans le bureau voisin, prenant juste le temps d’envoyer un clin d’œil entendu à Sophie Bodel qui feint de ne pas le remarquer.
Vous lui avez offert quelque chose à boire ? continue Dewiller.
Évidemment, vous m’avez déjà vue laisser un candidat périr de soif ?
Ah… Vous pensez à tout. Pardonnez-moi.
Elle secoue la tête d’un air consterné. Comment respecter un boss qui reconnaît à tout bout de champ être dans son tort ? Avec son foulard Hermès, savamment noué autour du cou, son tailleur prince de galles et ses escarpins noirs, elle n’a pas l’apparence de la syndicaliste refoulée qui sommeille bel et bien en elle.
Vous le voyez pour la COPARI ?
Euh… Peut-être. Ou comme prospect. Pourquoi ?
Oh, rien. Il a plutôt une bonne tête, c’est tout. Je sais que ce n’est pas là-dessus que vous les évaluez, mais, si tous les loulous qui se baladent ici étaient aussi courtois que lui, la vie serait sacrément plus belle.
Il est vrai qu’elle en voit défiler des vertes et des pas mûres. Sa réflexion a le mérite de distraire son patron de ses idées sombres.
C’est un vieux pote. Je lui transmettrai le compliment, ça lui fera plaisir.
Il obtient, en réponse, un haussement d’épaules accompagné d’une moue un peu suffisante. Comme si Alsac pouvait s’intéresser à ce que pense de lui une petite main !
Soyez assuré qu’il se moque de mon avis comme de l’an quarante !
Sur ces mots, elle ressort du bureau pour préparer le café promis.
* * *
Dans le couloir, Emmanuelle Teinturier devait guetter son passage, car elle la rejoint dans la cuisine au fond de l’appartement. Jolie brune de 23 ans, elle vient juste de sortir diplômée d’une école de commerce parisienne aux frais de scolarité prohibitifs. Elle est petite et mince, au point que son corps semble presque gracile. Des yeux noisette éclairent un charmant visage infantile, que balaie une longue frange coiffée en un savant dégradé.
C’est Benoît Alsac qui est arrivé ? Il vient pour le poste de financier ?
Comment veux-tu que je sois au courant, puisque Jojo lui-même l’ignore ? grogne Sophie, accaparée par la tâche délicate qui consiste à emplir de café moulu le réservoir de la machine expresso.
Ah ? J’aimerais quand même bien un jour assister à un entretien avec lui.
Tu peux toujours courir Manu, chantonne une voix tombant du ciel.
Les deux jeunes femmes effectuent un repli stratégique dans le bureau voisin. Hélène Guennégan, chargée de recherche comme Emmanuelle, les y attend, un air goguenard fiché sur son visage constellé de taches de rousseur. Les mains croisées derrière sa nuque, elle se balance nonchalamment sur son fauteuil, les pieds posés sur le bureau. Ses somptueux cheveux cuivrés, disciplinés en une tresse épaisse, coulent le long de son cou. Sa peau translucide de vraie rousse offre un ravissant contraste avec ses yeux dorés.
Ma pauvre Manu, il va falloir te faire une raison ! Notre Jojo national ne supporte pas d’être jugé par un tiers ! explique-t-elle d’un ton mordant.
Tu exagères, comme d’habitude.
C’est la meilleure de la journée ! Sophie, reprends-moi si je mens un seul instant. Est-il faux que personne n’a, à aucun moment, contemplé notre vénéré boss dans ses œuvres de chasseur ?
La susnommée confirme le propos avec un sourire malicieux.
À croire que c’est une véritable brêle en entretien, continue impitoyablement Hélène. C’est une des raisons pour lesquelles je préfère bosser avec Bertrand.
Je suis bien certaine que Georges n’est pas si nul que tu le prétends, réplique Emmanuelle qui déteste avoir tort, il est simplement trop macho pour se découvrir une faiblesse. C’est son côté lion…
Hélène pousse une plainte railleuse en mimant la plus totale désolation. La crédulité naïve qu’inspire l’astrologie à sa collègue n’est un secret pour personne. Voilà à peine cinq mois qu’elle a rejoint l’équipe et, dès son arrivée, elle les a tous harcelés pour tracer leur configuration céleste.
Sacrée Manu, ta candeur ne cesse de me surprendre. Mets-toi dans le crâne, une bonne fois pour toutes, que Jojo est un truand et Iznogoud, mille fois pire !
Hélène ne manque jamais une occasion de river son clou à Emmanuelle. Le débat menace une fois de plus de basculer définitivement en sa faveur. Alors Sophie se fait une obligation de prendre la défense de la plus faible.
Et Bertrand est un saint laïc, conclut-elle avec une mimique narquoise.
Hélène éclate de rire, appréciant cette tentative pour équilibrer les forces en présence.
Non, mais il est, somme toute, plus fréquentable.
C’est le moment que choisit le consultant pour apparaître. Emmanuelle et Sophie battent immédiatement en retraite pour vaquer à leurs occupations.
On dirait que je fais fuir vos petites camarades.
Hélène Guennégan hausse les épaules avec une indifférence polie.
En face d’elle, Bertrand Lacroix est ce que l’on peut appeler un futur souvenir de bel homme ou un vieux beau en formation. À 52 ans, grand, le corps bien découplé malgré la taille qui a tendance à s’épaissir, il fait encore illusion auprès de jeunes filles qui lui trouvent la stature impressionnante. Le sel et le soleil patinent régulièrement sa peau au fil des week-ends passés sur la Côte fleurie ou les pistes de Megève et la strient de fines ridules, présages funestes des profonds sillons que ne tardera plus à creuser la vieillesse.
Du coup, il a constamment besoin de tester son pouvoir de séduction sur la gent féminine qui l’environne. Il est certain que le jour où une femme lui résistera autrement que par simple coquetterie sonnera le glas fatal de sa virilité charmeuse.
Je vous croyais en rendez-vous chez un client.
Ça s’est terminé plus tôt que prévu. J’aimerais vous parler. On prend deux minutes pour aller boire un café en bas ?
Je ne préfère pas. Avec l’œil de Moscou qui fait son rapport à Jojo tous les soirs, je risque la réflexion désagréable s’il découvre que nous prenons le temps de papoter durant les heures de boulot. Mais allez-y, vous avez le droit de me parler ici.
Lacroix jette un regard méfiant autour de lui.
Je soupçonne les murs d’avoir des oreilles.
La défiance est balayée d’un geste de main négligent.
Vous virez juste parano. Pour ma part, ils seraient bardés de micros que cela ne me ferait ni chaud ni froid. Non, parlez sans crainte. Alors ?
À contrecœur, il s’assied sur une chaise en face d’elle.
Vous êtes vraiment décidée à prendre le large et tenter ce pari insensé ?
Elle affiche un sourire en forme de banane des Antilles.
C’est un rêve, Bertrand, avant d’être un pari.
Une folie !
Qui me changera des jeunes cadres inodores et incolores qui empoisonnent mes nuits à force de devoir les supporter le jour.
Dommage, j’avais une proposition à vous faire.
Honnête ? marmonne-t-elle tandis qu’il va vérifier que personne ne traîne dans le couloir.
Rassuré, il referme précautionneusement la porte derrière lui et revient s’asseoir.
Il est fort possible que je mette les voiles avant vous, chuchote-t-il.
Vous quitteriez « Dewiller et associés » ? demande-t-elle avec une jubilation certaine. C’est vrai cette fois ? Vous ne vous moquez pas de moi ?
Pas le moins du monde.
Vous partez à la concurrence ?
Non, j’ai décidé de créer ma propre structure.
Est-il indiscret de connaître vos motivations ?
Sans rien dire de précis, je détiens la preuve que notre ennemi commun n’est pas aussi intouchable qu’il le prétend.
En clair, Iznogoud est un truand !
Cela fait quelque temps qu’il parle de se mettre à son propre compte. L’arrivée de Fassagne comme associé au capital du cabinet n’est pas étrangère à son passage à l’acte. Il lui aura fallu être certain de l’indélicatesse professionnelle affichée sans vergogne par le nouveau consultant pour se jeter à l’eau.
Georges est au courant ?
Non. Je le lui annoncerai après son cocktail dînatoire. Ce ne serait pas chic de lui gâcher un pareil moment. Il en parle depuis si longtemps.
Oui, il ressemble à s’y méprendre à un gamin de 6 ans dans l’attente de son goûter d’anniversaire. Pitoyable ! conclut Hélène Guennégan, une moue de mépris sur les lèvres.
Et le tour du monde à la voile, vous êtes certaine de vouloir le faire ? J’ai besoin d’une collaboratrice telle que vous.
Elle hausse les épaules avec un petit rire moqueur.
Vous n’êtes qu’un vil flatteur. Je vous parle aventure et vous me répondez avec votre pragmatisme légendaire. Vous manquez du plus élémentaire sens poétique.
Probablement, admet-il à contrecœur.
À mon retour, épuisée et ruinée, je vous supplierai d’avoir la magnanimité de me trouver un job.
Mériterez-vous seulement de faire le ménage de mes superbes installations ?
Mes finances seront tellement maigrelettes que vous vous montrerez charitable. Et j’espère que ces deux salopards mordront la poussière sans vous.
Il n’a pas l’air aussi convaincu des funérailles prochaines du cabinet.
Cela m’étonnerait. Marc est retors et Georges sait conserver ses clients.
Oui, mais entre les magouilles d’Iznogoud et Jojo qui passe ses matinées à lire Le Figaro et ses après-midi à feuilleter Les Échos , je ne donne pas cher de leur avenir. C’est dommage pour Manu et Sophie, mais la chute de « Dewiller et associés » me réchauffera le cœur !
Chapitre 3


Rachid Belkacem bâille un grand coup, histoire de se débarrasser de cette maudite envie de piquer un roupillon. Mauvaise idée au mauvais endroit.
Il est confortablement installé au volant d’une BMW X6. Les fesses bien calées sur le siège 100 % cuir, il roule à vitesse modérée sur l’A71 en direction de Montluçon, le régulateur bien sagement réglé sur un petit 127 kilomètres/heure. Il sait qu’il en a encore pour près de quatre heures de route, en comptant une halte café/vide vessie. Et surtout – surtout ! – il ne veut pas se faire repérer, même si les gendarmes n’ont, a priori, aucune raison de le titiller. Depuis son départ d’Espagne, son allure équivaut à un train de sénateur.
La veille, il a fait le trajet en sens inverse en privilégiant un léger détour par l’A11 et l’A10. Il conduisait une solide Merco {5} Classe C, volée pour lui par Mo dans les rues calmes de Neuilly. Il a abandonné le véhicule dans une casse de la banlieue de Saragosse. Un de ses complices espagnols est, sans doute, en train de le désosser consciencieusement pour recyclage en pièces détachées. Rachid s’est reposé quelques heures, puis a repris la route au volant de son SUV {6} préféré, de marque teutonne, parce que ce sont les plus puissants et les plus fiables, cette fois subtilisé en Aragón . Comme le coffre est chargé d’une sulfureuse cargaison, il a choisi d’éviter les grands axes pour traverser la frontière et a gagné discrètement Saint-Flour à travers la campagne française, roulant sur les départementales pour ne risquer aucun contrôle.
Les go fast , c’est bel et bien terminé en ce qui le concerne. En ces périodes d’état d’urgence, les keufs sont devenus soupçonneux. Sous prétexte de traquer les terroristes, ils s’attaquent à tout ce qui bouge dans la truanderie nationale. Rachid goûte donc aux chemins de traverse pour transporter sa came, même si cela doit lui prendre plus de temps. Il rattrapera le manque à gagner en augmentant les tarifs de ses doses.
Beaucoup de mes clients sont friqués, ils peuvent raquer , pense-t-il. En effet, Rachid a su se rendre indispensable auprès d’une frange du show-biz, de cadres supérieurs, voire de politiciens, notamment grâce à la qualité des produits proposés et à son efficacité à les fournir, même à domicile. Du coup, les acheteurs sont prêts à payer le prix fort. Cela leur évite d’être surpris en pleine emplette. Pas la peine de leur faire une carte de fidélité ! Ils reviennent d’eux-mêmes mendier dans la main de leur fournisseur.
Rachid bâille de nouveau ostensiblement, indifférent au pâle soleil caché à demi par une épaisse couche de cumulus. Mince et grand, il a pris l’habitude de lisser ses cheveux noirs en arrière, loin de son front et de ses tempes dégarnies malgré ses 28 ans. Les boucles retombent sur sa nuque en un laisser-aller qu’il imagine avantageux. Les traits de son visage sont acérés, avec un nez un peu long au-dessus d’une bouche aux lèvres sensuelles, encadrée de deux rides profondes.
Auparavant, il déléguait à des sous-fifres les trajets entre l’Espagne et Paris. Depuis quelque temps, il préfère se greffer à l’impromptu sur les opérations. On sait quand un type part récupérer du shit ou de la coke. On est moins assuré de le voir revenir en temps et en heure. Bien sûr, il y a le risque d’avoir un problème avec l’arrivage en provenance du Maroc. Le livreur peut être de bonne foi. Plus souvent, il a cru être le plus malin. Alors, il faut remettre la main sur lui et avec un peu de chance sur le butin. Et pendant ce temps, Rachid fait patienter ses clients.
C’est la principale raison qui l’a amené à renouer avec le service à l’improviste. Cela refroidit les ardeurs de ceux qui pensaient pouvoir vadrouiller librement et réduit d’autant les risques d’embrouilles inutiles. Tout le monde ignore sur quel convoi le patron va intervenir. Donc, ses équipes se méfient et se tiennent à carreau.
Rachid ne se fie qu’à lui-même. Il a mis du temps à construire, et surtout consolider son petit business. Il ne fait pas partie des plus gros trafiquants, mais il compte parmi les plus fiables. Il n’est ni une tête brûlée ni un flambeur. Ses rêves sont ceux d’un petit-bourgeois, avec une vie de famille pépère, une femme cool et soumise, des marmots pas trop encombrants. Mais avant de concrétiser la chose, il doit encore économiser et pérenniser sa retraite.
Il sait aussi que bon nombre des membres de son équipe rêvent de le dégommer pour prendre sa place de chef. En permanence, il doit les mettre à l’épreuve et ne pas faire de quartier si l’un d’eux tarde à répondre à son ordre. Un bon tir de Kalach reste très convaincant. L’autre en face n’a généralement pas le temps de donner son avis. Rachid est un gars prudent. Si, comme ses semblables, il affectionne ce genre d’arme, c’est que personne ne peut remonter leur filière. Elles sont si nombreuses à inonder le terrain. Trouver une Kalachnikov ? Quoi de plus simple, avec le marché inépuisable qu’a ouvert le conflit des Balkans à la fin du siècle dernier ?
Mais tout ça, c’est rien que du bluff. Rachid n’a jamais eu à appuyer sur la détente d’une quelconque arme. Il adore exhiber son Glock. {7} Il n’empêche. C’est bien Mo qui se coltine le sale boulot. Bizarrement, les autres l’admirent pour cette forme de virginité supposée. Elle prouverait, à leurs yeux, la capacité de leur chef à contrôler ses pulsions. Aucun n’a encore osé exprimer qu’elle serait fille de lâcheté, même s’ils sont de plus en plus nombreux à l’envisager.
En prenant la bretelle qui remonte vers Orléans, Rachid laisse ses pensées divaguer vers Samia. Il est furieux qu’elle s’oppose ouvertement à ses frères et échappe à leur autorité. C’est quand même mortifiant qu’une meuf soit plus maligne que des mecs. Dans le même temps, il ne peut s’empêcher de comprendre ses motivations. Samia est une fille brillante, beaucoup plus que lui ou Saïd. Elle a raison de chercher à maîtriser sa destinée. En revanche, il n’apprécie guère la manière dont elle se met à penser et à vivre. Elle réclame trop d’indépendance. Si elle veut prendre son envol, qu’elle le fasse au moins en épousant un fils de Marocain, éduqué comme elle !
Ce qui rend Rachid vraiment fou de rage, c’est que sa sœur ait jeté son dévolu sur un blanc. Son galant est un de ces jeunes franchouillards qui se donnent bonne conscience en votant à gauche, mais habitent à Paris, ces pseudo-démocrates, ouverts à la pluralité si ça se passe chez les autres, tandis qu’ils continuent à se reproduire entre eux.
Rachid aurait bien aimé vivre la même réussite que Samia, celle que connaîtra sans doute Ahmed s’il persévère sur la voie de l’excellence empruntée depuis le début de sa scolarité. Mais il ne se l’avouera jamais. Bien sûr que lui-même manquait d’assiduité en cours. Mais après l’obtention de son BTS, il reste persuadé d’avoir fait le maximum pendant plusieurs mois pour trouver un job. En vain. Il en a tiré la conclusion qu’on refusait de l’embaucher parce qu’il s’appelait Belkacem et qu’il était plus bronzé que la moyenne nationale gauloise. S’il n’a pas totalement tort, il oublie quand même un peu facilement son comportement arrogant durant les entretiens, sa difficulté à se soumettre à l’autorité d’un patron et aussi son casier judiciaire à la virginité rancie.
Alors Rachid est revenu à ses fondamentaux. Il n’a pas été long à se convaincre que développer un réseau de soldats dévoués dans sa cité était plus rentable. Il n’a pas eu à le regretter. Dès la première année, il a engrangé près d’un million d’euros. Il a vite retrouvé ses bons vieux réflexes du temps où il vendait les barrettes des autres dans la cité ou au collège. Il s’était construit une réputation en béton, celle d’être un gros gagneur capable de se faire quelques milliers d’euros par mois. Personne n’a jamais imaginé qu’il les planquait dans la cave parentale sous un amas de vieilleries. Rachid ne doit rien à personne. Aujourd’hui, il traite d’égal à égal avec ses fournisseurs au Maroc, grâce à un cousin producteur d’une herbe superbe. Il gouverne sa bande de grossistes comme un vrai caïd, la frime en moins. Il contrôle les revendeurs de barrettes et, en cas d’impondérable, Mo se charge de leur régler leur compte en toute discrétion. Il connaît un coin peinard derrière Poissy pour faire disparaître les corps. Pas un seul flic ne l’a encore déniché. Quand ce sera le cas, la maréchaussée pourra jouer avec les osselets carbonisés pendant de longues heures. Rachid est bien tranquille. Aucun débris de cadavre ne sera identifiable.
Quand il est sur la route, ordre est donné de ne plus utiliser les portables. Même si Rachid sait qu’il peut être pisté lorsque son iPhone est éteint, il préfère ne pas prendre de risque supplémentaire. C’est lui qui appelle Mo régulièrement pour faire le point. Surveiller Samia ne fait pas partie de ses priorités, sauf si Saïd se met à déconner. Mais Mo a les arguments pour le dissuader et donner le temps à Rachid de rentrer.
Pourquoi je dois me taper ce branleur , se lamente intérieurement Rachid, comme si je n’avais pas assez de merdes en ce moment ! Il faut qu’il me gonfle avec son Islam de mes deux et son foutu imam qui se prend pour un envoyé du Prophète. S’il savait comme je m’en bats les couilles du djihad ! Moi, c’est la thune qui me fait triquer !
Rachid n’a rien du fervent musulman. Il fait le minimum syndical pour tranquilliser sa mère, sans aller jusqu’à prier cinq fois par jour ou prévoir la visite de La Mecque, oumra ou hajj {8} . D’ailleurs, ses parents ne se sont remis à la pratique de leur religion ancestrale que sous la contrainte belliqueuse de leur second fils. Avant, Fatima sortait tête nue dans la rue. C’est parce que Saïd lui a fait quelques réflexions pernicieuses qu’elle s’est résolue à dissimuler ses épaisses boucles brunes sous un foulard, ne marquant sa rébellion que par le choix de motifs joyeux et colorés, imprimés sur ses couvre-chefs.
Rachid en veut à Ali de ne pas avoir frappé du poing sur la table. Le rôle du père n’est-il pas de dicter la loi dans sa propre maison ? Ali s’est soumis facilement, comme tous ceux de sa génération qui tremblent devant leurs grandes gueules de rejetons. Il râle et méprise ses deux fils, mais il prend l’argent que lui donne Rachid et subit silencieusement le diktat religieux de Saïd. Seule Samia a lutté pour conserver sa faculté de penser, au risque de perdre sa liberté. Ahmed ne va pas tarder à l’imiter, usant d’une sérénité stupéfiante pour argumenter contre Saïd lorsque celui-ci cite le Coran de manière inadaptée.
Orléans se rapproche. Rachid s’en réjouit. Une bonne nuit de repos et il repartira faire fructifier ses affaires. C’est la seule chose qui lui importe et dont il se sent réellement fier. La société prétend qu’il pervertit la jeunesse. Elle oublie que les vieux sont également nombreux à venir chercher leurs petites doses pour tenir le coup dans leurs jobs de zombies soumis. Et c’est tant mieux pour Rachid, qui participe, tout compte fait, à rapporter un maximum d’argent au pays. Paradoxalement, il n’est pas contre la légalisation. Cela aurait le mérite d’être clair et de lui permettre de vivre toute sa vie d’un business rentable et, finalement, plutôt porteur d’emplois.
La vessie pleine à exploser, Rachid met son clignotant. Une dernière pause, puis il tracera sa route, bien pépère jusqu’à Marines, là où il a établi ses installations, en rase campagne, chez une nourrice {9} insoupçonnable, bien à l’abri des regards indiscrets. Il y déposera la petite tonne de shit et d’héro qui sommeille dans son coffre et rentrera à Paris.
Chapitre 4


Péniblement, Simon ouvre les yeux. Le plafond semble si loin, avant de se rapprocher dangereusement, à quelques mètres seulement de sa main. Il bat des paupières, hésite à se rendormir, lorsqu’une voix connue le réveille définitivement.
Hélas !
Comment te sens-tu ?
Il n’avait pas remarqué qu’il était en bonne compagnie. Sa tête douloureuse pivote sur l’oreiller pour découvrir le visage de son visiteur. Ses yeux se referment tandis qu’il esquisse un sourire moqueur. Évidemment, ce ne pouvait être que ce foutu ange gardien de Tahar qui, penché vers lui, ne cherche pas à masquer son inquiétude.
Impec, mon frère…, chuchote-t-il, la gorge sèche.
Sérieusement ?
Sérieusement !
Simon devrait penser que le pire est passé puisqu’il retrouve ses esprits après dix heures de néant total. C’est compter sans la discussion que son aîné s’apprête à avoir avec lui. Plus entêté qu’une vieille mule corse et pas flic pour rien, Tahar va vouloir à toute force lui arracher le récit de ses faits et gestes dans ses plus infimes détails.
Comme s’il avait une quelconque envie de se souvenir de ce cauchemar.
Il faut qu’on parle, Simon.
Ça y est ! Le coup d’envoi est donné. Le moins que l’on peut reconnaître à Tahar, c’est de ne pas s’embarrasser de circonlocutions trompeuses ou stériles. En plus, depuis la mort de leur père, c’est comme s’il se croyait investi d’une nouvelle mission, à savoir, le remplacer auprès de ses deux cadets.
Je n’ai rien à dire. Ni à toi ni aux poulets qui m’ont soi-disant sauvé la vie.
Ils l’ont bel et bien fait.
Je les emmerde.
Tu te fous de moi ?
Je n’oserais jamais, murmure le jeune homme avec une grimace.
Tu te fais rosser et je devrais m’en tenir là ?
Pile poil.
Tu sais quand même à qui tu parles ?
Comment l’oublier ? Qu’est-ce que tu veux faire ? Me soumettre à un détecteur de mensonges ? On n’est pas aux States. Tu vas demander à tes enfoirés de collègues de me tabasser ?
Tahar Agnelli se renverse sur sa chaise, les bras croisés sur la poitrine et la mine revêche. Peine perdue ! La scène se déroule comme prévu. Simon refuse de lui parler, comme il l’a toujours fait. Aujourd’hui que son aîné prend enfin le temps de l’écouter, trop d’années passées à s’éviter se sont écoulées pour qu’ils puissent s’entendre.
Je suis là pour t’aider.
Je ne t’ai rien demandé.
Il faut cependant…
Quoi ? Expliquer ? Accuser ? Mettre sous les verrous ? Frangin, t’es bien chiant avec tes certitudes.
Simon savoure l’occasion qui lui est offerte. Dans l’état où il se trouve, Tahar ne peut se permettre de le harceler ou de le bousculer. Autant en profiter pour lui assener quelques vérités bien senties.
As-tu été agressé, oui ou non ?
Oui.
Alors, sois raisonnable pour une fois.
Ne me demande pas l’impossible. Depuis plus de vingt ans, tu me taxes d’inconscience à tout bout de champ. On ne se refait pas facilement.
Mais son frère a décidé de conserver son sang-froid. Il lui en faudra plus pour le mettre à bout.
Tu as failli mourir.
Certains le prétendent…
As-tu vu ton agresseur ?
Non.
Il était seul ?
Mystère et boule de gomme.
Tu es costaud. Si ça avait été le cas, tu te serais débattu. Tu n’as pas fait cinq ans de boxe pour rien.
Il m’a attaqué par surprise.
Donc, il était seul ?
Je n’en sais rien, je te dis.
Tahar Agnelli soupire, les poings serrés de rage contenue. Pourquoi Simon refuse-t-il de parler ? Ou pour qui ?
Cette ordure est libre d’aller et venir, tu t’en moques ? Il peut recommencer dès demain si ça lui chante et réussir là où il a échoué hier.
C’est la vie et son cortège de vicissitudes.
Connard !
Simon répond à l’insulte avec un large sourire fatigué.
Je te retrouve enfin… J’ai eu peur qu’on t’ait changé pendant que je piquais un roupillon réparateur chez les anges. Tant de sollicitude de ta part était surprenant.
Ta gueule ! Ta conduite est totalement stupide.
Pas autant que tu le supposes.
Tu cherches à protéger quelqu’un, c’est ça ?
Pourquoi insistes-tu ? Je ne te dirai rien.
À ton aise… Que fabriquais-tu gare de Lyon ?
C’est plus fort que toi, hein, comme une seconde nature. Tu es incapable de cesser avec tes questions.
Ne profite pas de la situation pour être injuste.
Je partais voir Sarah, invente Simon pour avoir la paix.
Elle ne m’en a pas parlé.
Elle est obligée de tout te raconter ? Tu es son confesseur ?
Évidemment que non ! Tahar secoue la tête, même s’il reste persuadé que leur sœur l’aurait prévenu si Simon avait effectivement ressenti le besoin d’aller lui rendre visite. Son regard blessé fait un peu regretter au jeune homme ses propos injustes.
Mais il est trop tard pour revenir en arrière, car son frère s’est levé, tripotant de ses mains maigres son vieux feutre noir. Les épaules voûtées, il se retourne sur le pas de la porte et adresse au malade un rapide salut.
Au sujet de ton agresseur, réfléchis encore. Lorsque je viendrai te chercher à ta sortie, tu seras peut-être plus prolixe.
N’y compte pas.
Ton attitude est stupide. Et d’ici là, évite les actes d’héroïsme, ils ne te valent rien.
Bien après son départ, Simon se rallonge dans le lit, mal à l’aise, comme chaque fois qu’il se sent morveux.
Tu ne pigerais pas, frangin, murmure-t-il avant de s’assoupir.
* * *
Voyant son compère sortir de l’hôpital, les sourcils froncés et le visage fermé, le commandant Creusot en déduit que l’entrevue entre les deux frères s’est mal déroulée. C’était prévisible. Les relations ont de tout temps été tendues entre eux et le commissaire n’est pas assez patient pour tenter de renverser la vapeur, convaincu de sa part de culpabilité dans le malentendu qui les sépare.
Il fait chier ! lance grossièrement Agnelli en s’installant à la place du mort.
Quinquagénaire débonnaire et rondouillard, Serge Creusot s’efforce de prendre les choses avec circonspection. Lui-même est père de trois filles aujourd’hui adultes, mais leurs états d’âme ont été particulièrement costauds au temps de l’adolescence. Cela fait tant d’années que lui et le commissaire travaillent ensemble qu’il lui semble ne plus pouvoir rien ignorer des humeurs de son supérieur.
Il a refusé de te parler, traduit-il.
À ton avis ? Je me suis senti son ennemi, comme si c’était de moi qu’il craignait quelque chose !
C’est sans doute le cas.
Tu te fous de moi ? C’est une coalition !
Et pourquoi montes-tu tout de suite sur tes grands chevaux ? Tu n’arrives pas à saisir qu’il a failli se faire buter. Simon a probablement peur de quelqu’un.
Justement ! Qui, mieux que moi, peut le protéger ?
Qui te dit qu’il n’en a pas marre de se tourner vers le frangin, alias superflic ?
On l’a tabassé à mort, Serge !
Agnelli est terriblement inquiet. Creusot ne s’alarme pas de sa colère, toute légitime. Ni de sa grossièreté, signe évident de l’impuissance dans laquelle il se débat. En revanche, il a pris bonne note du petit tressaillement dans la voix du commissaire. Il est clair qu’il a les nerfs à fleur de peau. Ce n’est pas la première fois qu’il laisse parler ses émotions de façon plus ouverte, mais c’est quand même plutôt récent comme phénomène.
Prudemment, le commandant ne relève pas le changement de comportement qu’Agnelli démentirait, de toute façon, farouchement. Il met le contact et la 508 sort à petite vitesse de la cour de l’hôpital.
Le commissaire est le premier à renouer la conversation, surpris lui-même par la force et la variété des bouleversements qui l’assaillent.
Excuse-moi, marmonne-t-il, ce n’est pas après toi que j’en ai et tu as sans doute raison, comme d’habitude. Je n’ai jamais su parler à qui que ce soit, et surtout pas à ce gosse.
Qui n’est plus un gosse ! Fais un effort Tahar.
D’accord. Tu t’arrêtes à la prochaine station de métro. Il me faut la voiture pour le week-end.
Mais… On n’est que jeudi !
Disons que je m’octroie quelque repos bien mérité.
Sans prévenir Berthier ? Qu’est-ce qu’il va en penser ? Tu te souviens du taf qu’on a en stock ?
Je m’en fous totalement. Tu gères et tu délègues. Puisque Luc et Léo ont des velléités de promotion, autant qu’ils en assument tout de suite les responsabilités.
Fais gaffe, Tahar. Personne n’est irremplaçable.
Tu crois m’impressionner ? grince le commissaire.
Bien sûr que non ! J’ignore encore ce qu’il faudrait pour te foutre les foies. Disons qu’il suffit que je tremble pour toi.
Un peu calmé, Agnelli lui adresse un clin d’œil.
Ne te bile pas, je vais appeler notre chefaillon pour le mettre au parfum. Tu sais qu’entre nous, c’est le big love , il ne peut rien me refuser.
Et Simon ? N’as-tu pas mieux à faire que vadrouiller lorsqu’il a besoin de toi ?
Tu viens de dire que je dois cesser de le materner. Il est en sécurité à l’hôpital, non ? Un flic protège sa chambre. Et tu te feras une joie de lui rendre de charmantes visites en attendant que je le reprenne sous mon aile lundi matin. Amène-lui ta benjamine, elle lui plaira sûrement !
Entremetteur, à présent ?
Eh ! Qui sait ? De mon côté, il faut absolument que j’aille voir Sarah.
Et tu as besoin d’un jour de congé et de la bagnole pour ça ? s’étonne Creusot.
Le commissaire sourit, mi-figue mi-raisin.
C’est vrai, tu n’es pas encore au courant. Depuis la mort de Dominique, elle n’a rien trouvé de mieux pour me mettre les nerfs en pelote que d’émigrer en Bourgogne. Simon prétend qu’il partait la rejoindre quand il a été agressé.
Tu penses qu’il te ment ?
J’ai eu Sarah au téléphone hier, elle ne m’en a rien dit.
Et qu’est-ce qu’elle fait dans les vignobles ? Je ne la savais pas accro au pinard. Elle veut devenir œnologue maintenant ?
Tu n’y es pas du tout ! À croire qu’ils ont juré, tous les deux, de me rendre dingue.
Sarah ? Tu rigoles !
Difficile d’imaginer que la jeune sœur du commissaire lui pose un quelconque problème. En général, il se plaint de son calme et de sa douceur. Il prétend qu’elle se fera avoir si elle ne s’arme pas davantage contre les aléas de la vie.
Pas le moins du monde ! En fait, cette charmante enfant a des questions existentielles quant à son avenir et s’est réfugiée dans un couvent pour y réfléchir.
Les yeux du commandant s’arrondissent de stupéfaction incrédule.
Elle n’a quand même pas l’intention de se faire religieuse ?
Cela repose sur un des plateaux de la balance, offert à ma perplexité avant de tirer sa révérence au monde des vivants.
Tu blagues, c’est pas possible autrement.
J’aimerais bien, figure-toi. Je l’ai accompagnée là-bas où les sœurs, quoique fort sympathiques, sont persuadées que sa voie est celle du divin. En tant qu’athée, tu imagines le choc culturel. Entre Simon qui manque de se faire buter et elle qui préfère se cloîtrer à vie en compagnie de toutes ces bonnes femmes, on peut dire que je suis verni. Tu les aurais vues et entendues… Grands dieux ! Leur discours semblait signifier que tout homme renferme une part diabolique en lui, excepté Jésus, bien entendu.
Jésus n’est pas un homme, sermonne Creusot presque malgré lui. Il est Dieu fait homme, c’est différent.
Agnelli coule un regard inquiet à son équipier qui a un geste de la main pour tempérer son anxiété.
Vieux souvenir du temps où j’étais enfant de chœur…
Ouais… Et moi, je suis l’Antéchrist en personne. Ça fait froid dans le dos rien que d’y penser. J’espérais qu’avec un peu de chance, l’ennui l’aurait chassée au bout de quinze jours et qu’elle serait rentrée la tête basse. Sauf qu’elle ne semble pas en prendre le chemin. Au rythme où vont les choses, je finis par penser que j’aurais mieux fait de pondre des gosses moi-même. Je pourrais au moins me tenir responsable de tels comportements.
Sarah est une fille sérieuse. Tu ne peux pas la renier.
Ça non ! Une véritable Agnelli, dans toute son horreur, tête de lard, bornée comme tous les membres de la famille.
En apprenant que Simon traverse une mauvaise passe, elle reviendra peut-être avec toi.
Si c’est pour repartir dans un mois, ça ne vaut pas le coup.
Creusot décide de profiter du feu rouge pour crever l’abcès. Il se tourne vers son compère et pose le bras sur le dossier de son siège.
Justement, Tahar, puisque cela revient sur le tapis, il va falloir que tu piges un truc tout simple.
De quoi parles-tu ?
À aucun moment, tu ne sollicites le soutien des autres. Alors, comment espérer qu’ils acceptent le tien avec la facilité que tu exiges ?
La remarque fait mouche. Une flopée d’anges passe avant qu’Agnelli, plongé dans un abîme de perplexité, ne redescende sur la terre ferme.
En deux mots, si je montrais à Simon que je peux avoir besoin de lui, il serait moins réticent à dévoiler son impuissance aujourd’hui.
Eh ben, voilà ! Quand tu y mets du tien ! ironise Creusot.
Tu m’emmerdes…
Mais la réplique du commissaire est un murmure.
Le commandant gare la 508 sur les bords de Seine, puis en descend et en fait le tour avant qu’Agnelli s’aperçoive qu’il est seul à bord.
Tu rêves, vieux.
Agnelli a une grimace contrite avant, malgré sa grande taille, d’enjamber le levier de vitesses avec souplesse et de s’installer à la place du conducteur.
Sois gentil avec tes dévotes, lance encore Creusot. Et n’oublie pas de rentrer !
Chapitre 5


Situé en plein centre de Passy, l’appartement des Dewiller est vaste et lumineux. De fragiles meubles du XVIII e siècle y côtoient des pièces plus récentes. Quelques toiles d’artistes minimalistes ou en panne d’inspiration ornementent les murs. À aucun endroit l’ensemble ne manque d’un réel raffinement. La maîtresse de maison fait preuve de goût, ou bien elle a fait appel à un excellent décorateur.
Esseulée et lascive sur le canapé, Joanna Alsac commence à s’irriter ferme du désintérêt total où tout un chacun la confine. Elle n’a guère l’habitude d’être négligée de la sorte. La plupart du temps, elle est la reine de toutes les soirées auxquelles elle daigne participer, névrosée richissime, baissant les yeux sur son indispensable cour de parasites. Comment n’en serait-il pas de même à Paris ? Cette ville et ses foutus bourgeois ne savent-ils rien d’elle et de la formidable puissance financière et politique que représente l’univers Malvin, outre-Atlantique ? À moins qu’ils n’en attribuent tout le mérite à Benoît, ce qu’elle considérerait comme la pire des trahisons de son mari envers son père.
Joanna est la fille unique et, de ce fait, l’héritière exclusive de Louis Malvin. Lorsqu’il a croisé sa route, Benoît Alsac n’a pas eu grand mal à se persuader qu’elle était la chance de sa vie et qu’il devait, à n’importe quel prix, déployer ses maigres talents de séducteur pour la conquérir, notamment les nombreuses facettes de son intelligence et de son humour.
Sa démarche a d’abord surpris ses familiers. Il se targuait d’être un célibataire endurci et de ne pas vouloir s’enchaîner à une femme. Ils ont vite révisé leur jugement lorsque le contenu de la corbeille de la mariée a été dévoilé. Les dollars par milliards feraient se damner un saint. Quant à la fausse ingénue, elle s’est laissée séduire par un esprit brillant et spirituel qui la changeait de ses soporifiques chevaliers servants, plus prompts à la déshabiller qu’à l’écouter et lui parler.
À l’heure qu’il est et après quinze années de mariage stérile, Joanna Alsac se dit qu’elle aurait dû refuser cette invitation stupide. Elle aurait pu prétexter une grippe ou invoquer toute autre mauvaise raison, de celles qu’elle garde en réserve pour le cas où une corvée de ce genre se présente. Mais elle a été tellement odieuse avec son époux, ces jours derniers, qu’elle a voulu lui faire plaisir. Ce type de faiblesse est indigne d’elle, sauf lorsqu’il lui permet de penser qu’elle peut faire preuve d’une quelconque grandeur d’âme. Mal lui en a pris, car sa magnanimité a été réduite à néant par une énième dispute, sitôt qu’ils se sont retrouvés dans la solitude feutrée de la Jaguar. Il lui reste encore la possibilité de déclencher un scandale. C’est sans doute la dernière chose qu’elle trouve un peu cocasse en ce bas monde.
En venant la rejoindre, Georges Dewiller l’arrache à ses noirs desseins. Il s’est mis en tête de tenter sa chance auprès d’elle. Alsac ne mérite pas un meilleur traitement de sa part et Évelyne se refuse depuis trop longtemps au devoir conjugal pour ne pas être punie à son tour.
Vous ne vous ennuyez pas ? s’enquiert-il, interrompant sans le savoir sa méditation névrotique.
Elle secoue la tête avec un regard chaviré. Elle serait bien jolie , se dit-il, si elle ne se croyait pas obligée de prendre, à tout bout de champ, des allures de tragédienne incomprise. Comment Benoît peut-il endurer un tel psychodrame, au lieu de l’honnête routine quotidienne à laquelle tout être humain, normalement constitué, se doit de pouvoir accéder ?
Votre verre est vide. Désirez-vous un peu de champagne ?
Je préférerais une vodka bien tassée, répond-elle d’une voix mourante.
Il lève un sourcil admiratif. Sa pratique de l’alcool doit être quasiment professionnelle pour s’autoriser à clore une soirée bien arrosée par un tel breuvage. En lui versant son verre, il sent les yeux verts fixés sur lui et imagine avec un plaisir infini que son vieil ami de lycée ne satisfait sans doute pas les fantasmes de sa richissime moitié.
Le cocufier pourrait effectivement s’avérer une vengeance agréable, après le coup de voyou qu’il lui a fait en refusant de rencontrer Blanchard. Le visage angélique de Joanna Alsac doit atteindre des sommets de perversité lorsque l’orgasme explose en elle. Il ressent le picotement avant-coureur d’une érection. Il préfère donc se rasseoir près d’elle et se laisse envahir brièvement par les scénarios familiers de son imagination et, notamment, l’image délicieuse de cette femme langoureuse, offerte nue à l’ardeur de ses mains.
Des éclats de voix le ramènent à des problèmes nettement plus prosaïques. Il fronce les sourcils, ses projets de trahison balayés sitôt formulés, et se redresse d’un bond.
Je suis désolé. Votre époux semble se donner en spectacle.
Elle bat des paupières pour lui accorder son congé, vexée de se voir supplantée une nouvelle fois par son conjoint.
Il faut toujours que cet arriviste se fasse remarquer.
* * *
En passant dans la salle à manger voisine, Dewiller croise sa femme qui lui jette un regard anxieux. Qu’y a-t-il de plus désagréable, pour une hôtesse, que de voir sa réception s’achever en un pugilat général ? Il pose sur son bras une main qu’il souhaite suffisamment rassurante, puis la laisse rejoindre Joanna Alsac dans le salon.
Le tableau qui l’attend ressemble étrangement au combat de deux coqs s’affrontant pour la domination définitive de la basse-cour. Benoît Alsac est debout au milieu de la pièce, muet, le visage grimaçant de colère. Face à lui, un homme de petite taille l’invective bruyamment. Dewiller comprend que l’idée de Fassagne n’était peut-être pas si judicieuse qu’il y paraissait de prime abord. Encore une fois et à son grand regret, il lui faut reconnaître que les conseils de Lacroix étaient plus avisés. Celui-ci est le seul qui s’efforce, bien en vain, de calmer les deux hommes. Pendant ce temps, leur associé semble s’en laver les mains, écoutant les éclats de voix, un sourire mauvais aux coins des lèvres.
Monsieur Blanchard, je vous en prie, cet esclandre ne sert à rien.
Que se passe-t-il ? demande Dewiller en s’approchant.
Alsac lui décoche un regard furibond et le consultant saisit que leur amitié vient de prendre un sacré coup de plomb dans l’aile.
Mais existait-elle encore ?
Georges, ta soirée était délicieuse, jusqu’à ce que ce sinistre roquet se croie capable de me corrompre.
Ce quoi ? glapit le P.-D.G. de la COPARI, en s’étranglant presque de rage.
Vous m’avez parfaitement compris.
Dewiller se mord les lèvres, pris entre deux feux. S’il prend ouvertement parti pour Alsac, il perd, en la personne de Blanchard, une véritable vache à lait pour le cabinet. S’il opte, au contraire, pour celui-ci, Alsac se fera une joie de le briser tôt ou tard. D’un coup d’œil désespéré, il cherche un quelconque réconfort auprès de Fassagne qui n’a pas bougé d’un millimètre depuis son entrée dans la pièce. Les bras croisés sur la poitrine, le consultant boit du petit-lait à le contempler en si mauvaise posture.
Et si Lacroix, à l’instant même en train de tout faire pour ramener les choses sur un terrain plus policé, avait raison lorsqu’il le met constamment en garde contre lui ?
Messieurs ! Ayez pitié de notre hôtesse et cessez votre différend, qui lui, est sans aucun doute, odieux !
Qu’il retire le terme de roquet !
Préférez-vous celui de pantin ? demande Alsac d’une voix suave.
Lacroix le prend par le bras et l’entraîne brutalement dans le salon. Le financier ne peut pas tout de suite se dégager, victime d’une poigne coriace. Bertrand Lacroix ne soigne pas sa musculature en vain.
Je n’ai pas l’habitude d’être traité en gamin !
Cessez de vous comporter comme tel, en ce cas ! Ayez un peu de respect pour Évelyne, à défaut d’en avoir pour l’âge de Blanchard !
C’est vous qui parlez de respect ?
Ne mélangez pas tout, chuchote Lacroix à l’oreille d’Alsac, votre rancune de mâle et votre place de dirigeant !
De son côté, Dewiller a profité de ce que son associé traînait, de force, Alsac au-dehors de la pièce pour raccompagner Blanchard dans l’entrée et l’exhorter à partir la tête haute. Convaincu d’être dans son bon droit, le P.-D.G. de la COPARI tente d’abord de résister pour la forme, puis accepte de céder aux arguments, bassement flatteurs, de son hôte et disparaît sans demander son reste.
* * *
Lorsque Dewiller rejoint les autres, il trouve Alsac debout devant la fenêtre ouverte. Le dos légèrement voûté de son ami est, à lui seul, un reproche hurlant que le consultant feint de ne pas remarquer, trop veule pour lancer des hostilités qui ne vont pas manquer de démarrer. Les derniers invités, à la fois excités et choqués par ce début de scandale, préfèrent s’éclipser. Évelyne Dewiller s’affaire à les remercier de leur présence, espérant que la soirée n’aura pas été désagréable et que ce malencontreux événement s’effacera vite de leur mémoire. Lacroix et Fassagne se font face, le premier sirotant son whisky d’un air absent, tandis que le second, raide comme la justice divine, feint l’innocence incarnée.
Seule Joanna Alsac semble se moquer comme d’une guigne de la tension qui règne autour d’elle. En titubant, elle se lève et gagne le bar où elle remplit son verre de vodka. Sa main tremble tant qu’elle en verse la moitié à côté. Soulagé de se rendre utile, Dewiller se précipite pour lui porter secours et s’efforcer de protéger la moquette d’un désastre. Elle s’agrippe à son bras, comme si elle était en train de se noyer en plein océan et tentait, avec l’énergie du désespoir, de se raccrocher à une bouée de sauvetage.
Quel tableau idéal, se moque-t-il en lui-même, quelques amis se sont réunis pour la soirée et celle-ci s’achève par un dernier verre.
Dans son dos, il sent le regard réprobateur d’Évelyne se faire plus pesant. Il feint de ne pas le remarquer. Son épouse devine si bien lorsqu’il se tient des discours intérieurs, qu’elle craint toujours qu’il ne se mette à parler à voix haute.
Quelqu’un prendra un café ? demande-t-elle à la cantonade.
Alsac devait attendre cette occasion pour se retourner et lui sourire aimablement. Il est clair qu’elle n’est responsable de rien, et surtout pas du fait que son mari est un sombre crétin, doublé d’un incorrigible menteur. Il s’approche de Joanna qu’il prend par le bras pour la soutenir jusqu’au divan.
Merci, Évelyne, mais nous allons rentrer, répond-il avec une petite mimique contrite.
Je n’ai pas fini mon verre ! s’insurge sa femme, le feu aux joues.
Tu as suffisamment bu. Continue et tu seras malade toute la nuit.
Tu me soigneras ! Tu es là pour ça et tu le fais si bien ! Il ne me reste pas tant de plaisirs sur cette foutue planète. Et cesse de me soutenir comme si j’étais une infirme !
Mais, ma pauvre amie, tu es à deux doigts de tomber.
Dewiller retrouve, dans la remarque d’Alsac, son goût prononcé pour le sarcasme. Joanna le fusille du regard sans qu’il y attache une quelconque importance. Évelyne réitère alors sa question, ne tenant guère à déclencher une querelle conjugale après la dispute entre Alsac et Blanchard. Tous lui offrent un geste de dénégation, signifiant de cette manière qu’ils ne vont pas tarder à s’éclipser.
Les deux associés se retirent les premiers, escortés une nouvelle fois, jusqu’au palier, par la maîtresse de maison. Les amis de jadis se font face, sous le regard embrumé de Joanna Alsac. Les yeux verts se posent finalement sur son hôte qu’elle cherche à aguicher en gonflant ses lèvres pour les rendre plus pulpeuses, sans qu’il s’aventure, cette fois, à répondre à ses avances, surtout en présence de Benoît. Il n’est pas fou à ce point. Alors, elle lui prend son verre des mains et avale le contenu d’un trait, avant de le lui redonner et de s’effondrer à demi sur le canapé.
Je sais que tu me méprises, murmure-t-elle sans regarder son mari. Épargne-moi tes grands airs de prince consort, portant le deuil d’une épouse alcoolique. J’ai envie de m’amuser et tu deviens rasoir, mon amour.
Elle dit cela avec son drôle d’accent américain. Dewiller tente de détendre l’atmosphère.
En fait, Benoît aimerait bien goûter ce divin breuvage. Il a 30 ans d’âge et tient du miracle. Tu es certain que tu n’en veux pas un peu ? demande-t-il en se tournant vers Alsac.
Celui-ci secoue la tête. Il semble fourbu et résigné.
Tu m’emmerdes, Georges. Tes plaisanteries oiseuses n’étaient déjà pas fameuses du temps du lycée, elles sont devenues consternantes.
De quoi parles-tu ?
Tu te fous de moi ? Blanchard a osé me relancer ici. Pourtant, tu me connais. Nous en avons discuté encore la dernière fois que nous nous sommes vus à ton cabinet. Je n’irai jamais bosser avec lui, même si le groupe Malvin & Co. devait disparaître un jour. Plutôt crever que revenir sur cette décision. Blanchard me colle au train d’une manière indécente depuis de trop longues années.
Son affaire marche bien, même s’il est mal conseillé. Il a besoin de gens tels que toi, du point de vue de sa stratégie, rétorque Dewiller.
C’est le cadet de mes soucis. J’ai choisi mon camp une fois pour toutes. Je pensais que, s’il ne pouvait le concevoir, toi, au moins, tu en étais capable. Peux-tu admettre qu’il s’agit, pour moi, d’une question d’éthique ?
D’éthique ?
Dewiller est dubitatif. Il se targue, en permanence, d’adopter une déontologie irréprochable dans l’exercice de son métier. De la même façon, tous les chasseurs de têtes le prétendent, sans qu’aucun songe aux fréquents coups de canif donnés dans les contrats. Il était loin de penser qu’un dirigeant tel qu’Alsac s’arroge le droit de suivre les règles bien établies d’un quelconque code de bonne conduite.
J’avais ta promesse, continue le financier d’un ton glacial.
Et moi, la sienne, ment Dewiller, je ne peux l’empêcher de te parler et tu m’as semblé bien assez grand pour l’envoyer sur les roses.
Pourquoi nous avoir invités ensemble ?
Parce que ce cocktail annuel réunit tous mes clients et amis.
À l’avenir, tu seras gentil de m’épargner ce genre de sauterie. Ou bien tu me fais parvenir la liste des convives avant que je décide si j’accepte d’y participer.
Refusant de baisser les bras, Dewiller tente une nouvelle percée.
Il voulait te proposer un compromis et évoquer une éventuelle fusion entre vos deux groupes.
Inutile d’insister. Même si Louis y songeait un jour, je me fais fort de le dissuader d’accomplir une telle erreur. Pour un empire, je ne rejoindrais pas cette vermine de Blanchard. Je préfère un requin de l’envergure de mon beau-père.
Conneries ! lâche le consultant fou de rage.
À aucun moment, il n’est parvenu à instaurer le moindre doute dans la forteresse de certitudes qu’est Alsac. Le financier n’a pas changé. Toujours aussi arrogant et sûr de lui. Toujours ce mépris à l’égard de la terre entière et, d’abord, envers son vieux copain qui potassait plus que lui sans égaler ses succès.
Ne trouvant plus rien à répliquer, Dewiller se verse un nouveau verre et porte un toast en direction de Joanna Alsac.
À votre mari, si convivial et solidaire.
Ça suffit ! jette ce dernier d’un ton cassant.
Tu me fous dans une merde noire, mais que t’importe ? Tu es au-dessus de ça !
Je ne suis pas garant des promesses que tu as cru devoir faire à Blanchard. Prends tes responsabilités, pour une fois !
Il pourrait être intéressant de le voir et en tirer des informations, tente une dernière fois de négocier Dewiller.
Et lui en fourguer sur la Malvin ? En gros, tu me proposes de faire la pute !
Ne sois pas plus royaliste que le roi et cesse de jouer au preux chevalier, surtout avec moi ! Je te connais, Benoît ! Tu n’as pas le profil de l’ange tombé du ciel !
Sans doute, tout comme il est exact que je hais ce type. Je me suis juré qu’il coulerait, un jour, grâce à moi, et je vais réussir, sans utiliser pour autant ses méthodes de mercenaire. Il n’est pas dupe des opérations que je mène contre lui et c’est pour ça qu’il cherche à me neutraliser en m’achetant. Sauf qu’il ne peut te le révéler. Le résultat de sa décrépitude sera propre et net, un vrai travail d’orfèvre. Souviens-toi, au moins, que je suis un as de la finance ! conclut-il dans un bref éclat de rire.
Joanna Alsac n’a pas perdu une miette de leurs échanges, comme à l’affût de la moindre défaillance de la part de son mari. Elle semble presque déçue qu’il affirme si haut une fidélité indestructible envers son beau-père.
Le retour d’Évelyne Dewiller dans le salon fait diversion. Alsac en profite pour rejoindre sa femme sur le canapé. Machinalement, il pose une main sur son genou. Elle se recule, comme si un monstre tentait de la toucher. Il secoue la tête en souriant, n’attachant plus aucune importance à ses sautes d’humeur.
Nous allons rentrer. Il est tard et la semaine a été surchargée.
Chapitre 6


Rachid approche lentement de son visage la flamme du briquet Cartier qu’il s’est offert quelques jours auparavant. Petite folie de plus de mille euros et belle entorse à la règle de ne pas dépenser son argent autrement que pour se payer le strict nécessaire. Et surtout ne pas attirer la curiosité des autorités, voire du fisc, sur le fric qu’il brasse sans complexe et cache soigneusement.
L’engin crache sa flamme délicate et vient rôtir l’énorme cigare bien calé entre les canines trop blanches pour être d’origine. Deuxième dérogation. Ses visites régulières chez un dentiste de Neuilly coûtent tellement cher que Rachid éprouve constamment l’envie irraisonnée de faire constater à ses interlocuteurs, jaloux et admiratifs, le magnifique résultat de sa douloureuse patience. Pourtant ce soir, seul l’immense écran plat Sony lui tient compagnie. Il en profite donc pour répéter chacune de ses poses.
Satisfait de la combustion de son havane – un de ses clients a une filière directe avec Cuba et lui en offre régulièrement –, il revient à ses moutons, à savoir, un bon porno. Pour une fois qu’il a sa soirée pour lui, il ne va pas se priver d’un petit plaisir. Il exhale un soupir ravi en se calant contre les coussins défraîchis.
Le go-slow l’a crevé. Il a besoin de recharger les batteries. Se réserver une séance nocturne de télévision, de temps à autre, en devient presque une question de survie. Ça se termine en général par une bonne sodomie avec sa régulière du moment. Sauf que Djamila l’a laissé tomber, sans préavis, voilà un mois. Il ne lui a pas encore trouvé de remplaçante. Comme Samia, elle se la jouait grave côté revendications sociales. En plus, elle avait la fâcheuse tendance à s’endormir devant l’écran. Elle prétendait qu’il avait des goûts de chiottes en matière de cinoche et qu’elle était trop lessivée par sa journée de turbin, à la caisse de la supérette qui l’exploite, pour supporter un tel empilement de barbaque. Dès qu’il commençait à s’affairer sur son anatomie, elle le renvoyait dans ses buts, avant de finir par céder parce que, d’accord Rachid est bonne pâte, mais il ne faut pas abuser de sa gentillesse. Quand il cogne, cela peut faire mal.
Aujourd’hui, sa solitude récente le contraindra à une frénétique séance de masturbation, comme lorsqu’il était puceau. Cela lui rappellera d’émouvants souvenirs.
Le film n’a pas eu le temps de démarrer que la sonnerie de la porte retentit. L’appartement, composé de trois pièces, est situé au cinquième étage d’un immeuble anonyme, entre Pigalle et La Chapelle. La chambre de Rachid a l’avantage de donner sur une petite cour, accessible par un escalier de secours, fort commode pour se faire la belle, pendant que ses hommes empêcheraient tout importun de le surprendre au réveil. C’est une des raisons qui l’ont poussé à choisir cet immeuble pour se planquer.
Des éclats de voix succèdent au carillon. Rachid fronce les sourcils en coupant le son du téléviseur pour tenter d’identifier l’intrus qui ose venir le déranger sans y avoir été invité. En même temps, il s’est levé d’un bond et va chercher le Glock planqué en haut de l’étagère Conforama. Prudence est mère de sûreté, comme on dit. Puis deux coups sont donnés. C’est le signal convenu avec Mo. L’affaire doit être d’importance pour qu’il ait pris sur lui de venir troubler son repos.
Rachid glisse d’un pas traînant et entrouvre à peine la porte, l’arme toujours en main.
Ouais ? râle-t-il.
C’est moi !
Je sais, mon con ! Je te vois ! Qu’est-ce que tu branles à me faire chier à cette heure ? Jamais tu pionces ?
C’est Dédé qui fout le boxon, qu’est-ce que j’y peux ?
Rachid ouvre un peu plus. Mohammed, son factotum, chauffeur, masseur, tout autant que tueur, prend, à son habitude, tout l’espace. Derrière lui, on devine un autre homme, de petite taille, qui cherche à se frayer un chemin, malgré le rapport de forces nettement désavantageux.
Oh, rugit Mo, pousse-moi pas ou j’t’écrabouille !
Mais tu sais à qui tu causes, trouduc ?
Rachid hausse les épaules en secouant la tête. Il n’y a pas à dire, avec ces deux-là, on atteint des sommets en matière de langue française. Son petit frère, Ahmed, qui en connaît un sacré rayon à ce sujet, serait sans doute éberlué de les entendre s’invectiver de la sorte.
Rachid ouvre la porte en grand, signe qu’il accepte de recevoir l’intrus. Celui-ci profite du faible espace qui lui est accordé pour se faufiler dans la chambre et se réfugier près du téléviseur où une partie de jambes en l’air a été figée.
Il se prend pour qui ton abruti de cerbère ? C’est pas croyable ! Il me fait poireauter pendant des heures avant de me laisser entrer, c’est dingue !
Eeeeeehh ! C’est lui qui respecte pas les règles ! beugle Mo.
Ta gueule, connard !
Rachid lève un bras autoritaire. Le geste suffit à stopper net l’élan du factotum, à deux doigts de se précipiter sur l’inconscient qui a pris le risque démesuré de l’insulter.
Mo est incapable de discuter avec qui que ce soit. Il répond aux attaques verbales par des coups. En bon hercule des temps modernes, il adopte des méthodes expéditives pour obtenir ce qu’il veut. Ce n’est pas qu’il soit plus sot que bon nombre de crétins, mais la vie lui a appris à gérer par la violence les écueils se trouvant sur sa route. Alors, il nettoie tout ce qui gêne autour de lui et de Rachid, avec une dextérité que ses victimes ne peuvent apprécier, passant trop tôt de vie à trépas.
Du calme, Mo. Je suis sûr que notre ami regrette déjà ses propos excessifs. Pas vrai ?
En effet. Ledit Dédé a eu juste le temps d’imaginer dans quel état le laisseraient les deux poings musculeux. Il desserre son nœud de cravate, histoire de respirer un peu mieux. Puis il s’empare du cigare que lui tend Belkacem et, de dépit, arrache brutalement le bout avec ses dents.
Ceci dit, Mo a raison. Qu’est-ce que tu viens foutre ici ? On s’est vus il n’y a pas trois jours et je t’ai répété qu’il me fallait du temps pour réfléchir à ta propal ! Il faut que je te le dise en quelle langue ?
Mon contact se radine plus tôt que prévu, alors ça urge ! Il a besoin d’une réponse. Et c’est pas le genre de gonze à rigoler, tu peux me croire !
Qu’est-ce que j’en ai à battre ? C’est ta merde et, de mon côté, j’en ai trop en stock !
Ne charrie pas, Rachid ! Ma chiasse va vite devenir la tienne et tu le sais !
Mo s’interpose, ne comprenant rien à la situation, mais ne supportant pas de voir un tiers tenir tête à son patron. Et que cela soit un dur de la trempe d’André Cargol n’y change rien. Par principe, Mo n’a peur de rien ni de personne.
Tu veux que j’le crève ?
Rachid le regarde d’un air affligé. Son homme de main serait bien capable de passer à l’acte, sans se donner le temps de comprendre qu’un tel acte éliminerait surtout un de leurs débouchés commerciaux les plus juteux. Dans le même temps, ils se mettraient à dos une jolie bande d’agités du bocal, qui s’empresserait de les flinguer, ni une ni deux !
Mais tu es trop branque à la fin ! Tu ferais mieux de me retrouver Samia plutôt que de débiter de telles conneries !
Mo affiche son faciès de cocker, géant patibulaire transformé en clown désespéré.
Qui est Samia ? demande Dédé.
Il est vite renvoyé dans ses buts par Mo lui-même.
Occupe-toi de tes couilles !
Bon, Mo cette fois, ça suffit ! Tu fermes ta grande gueule ou tu sors !
Qui est Samia ? répète le nain.
En effet, André Cargol, plus couramment connu sous le pseudonyme, peu original, de Dédé Gueule d’Amour, est un petit homme très brun de poil et de peau, qui ne dépasse pas le mètre soixante. Son visage a dû servir de punching-ball dans sa jeunesse, car le nez cassé est de travers, les yeux très sombres s’enfoncent dans les orbites et la bouche découvre, lorsqu’il sourit, une dentition façon clavier de piano.
Rien à voir avec les implants de Rachid.
Ma frangine, répond brutalement celui-ci, elle a disparu depuis deux jours. Au début, j’ai pensé que c’était mon connard de frelot {10} qui l’avait mise à l’ombre, au bled, sans me prévenir. Mais non. Il a une telle rage de ne plus l’avoir dans son viseur que je l’ai cru quand il m’a assuré n’être au courant de rien.
Largué par les explications de Belkacem, Dédé cherche à creuser l’affaire. Toute confidence est bonne à prendre. C’est souvent un sacré avantage de détenir des informations sur autrui.
Et l’expérience lui a enseigné que tout partenaire peut très vite se révéler adversaire.
Elle est peut-être chez une de ses amies ?
Toute la ville a été retournée par mes mecs. Personne ne sait rien, comme si elle avait été rayée de la surface de la Terre ! Même Saïd me jure sur le Coran qu’il ignore où elle est. Sur le Coran, tu te rends compte ? Il faut bien que je le croie !
Saïd, c’est ton frangin ?
Rachid hoche la tête d’un air atterré.
L’est djihadiste ?
Tu ne t’occupes pas de savoir si mon frère est un con ou pas ! Tu vas le dénoncer à Valls ?
C’est juste que ça fait tache dans le décor, un fou d’Allah ! Et pourquoi il veut renvoyer ta sœur chez vous ?
Oh ! C’est ici chez moi ! s’emporte Rachid. Moi, je m’en bats les couilles du Prophète, même si je ne le dis pas trop devant Saïd. Le bled, c’est là où on envoie les filles quand elles commencent à faire chier.
Et en quoi elle l’emmerde ?
À part qu’elle se la joue intello ? Cette petite conne a voulu faire des études ! Soi-disant qu’elle kiffe l’école. Sauf qu’elle oublie grave qu’elle n’est pas la seule de la famille à avoir eu son putain de bac ! Et maintenant, elle va à l’Université. Les parents n’en peuvent plus ! Ils la voient déjà ministre, comme l’autre pouffe de Najat, tout ça parce qu’on a le même blase. Et Saïd, ça lui fout grave les boules !
Bref , traduit le visiteur, la pauvre fille se trouve coincée entre deux tarés analphabètes et jaloux de ses succès .
Ben, elle est majeure, essaie-t-il de temporiser, vous pouvez rien contre elle.
Il n’en a rien à battre, Saïd, il te la fout dans une tire et fissa à Marseille. Il l’embarque sans que personne n’ait rien pigé !
Et il en fait quoi là-bas ?
Il veut la marier à un cousin.
Rachid émet un ricanement méchant.
Il est trop con, Saïd ! Maligne comme elle est, je préfère me l’employer pour trafiquer ma compta, vu que c’est ce qu’elle étudie à la fac.
Mais alors, pourquoi tu l’aides à la retrouver ?
Je l’aide pas ! Je cherche à tirer cette idiote de ce merdier. Mais cette petite salope n’a rien trouvé de mieux que de fricoter avec un étudiant. Ma mère, elle n’a pas su la tenir ! Du coup, on lui a balancé deux avertissements au keum.
Quel genre ?
Le truand sourit d’un air sadique.
D’abord, une gentille dérouillée de la part de ce gentleman, répond Rachid en montrant Mo d’un geste négligent. Puis vu qu’il n’a pas pigé et a continué à serrer Samia de près, Mo s’est carrément déchaîné l’autre soir. Et depuis, ils sont tous deux introuvables. Samia a quitté l’appart de mes vieux et le gonze est parti de l’hosto, ni vu ni connu ! Et sa piaule reste vide ! Quant à ce gros taré de mes deux, il est infoutu de me dire où il crèche ! Parfois, je me demande à quoi je le paie !
Mo se met alors à rétrécir à vue d’œil, comme si les paroles injustes de son dieu le plaçaient dans un état de soumission totale. Dédé a beau avoir assisté, à plusieurs reprises, à ce phénomène, il n’en demeure pas moins surpris de l’abnégation absolue dont fait preuve cette réincarnation de Goliath, face à un David de bas étage.
Dans sa tête mal préparée à tout exercice un tant soit peu conceptuel, Mo essaie de trouver l’argument capable de réparer son image de marque fortement écornée. Ce n’est pas faute d’avoir promis pots-de-vin ou distribué menaces à qui de droit depuis vendredi. Il est en mode échec et mat sur toute la ligne. Personne n’est au courant de rien concernant Samia et son soupirant. Tous ses indics sont restés incapables de raconter quoi que ce soit.
Il faut admettre, à leur décharge, qu’ils ne fréquentent guère les bancs universitaires.
Mets-lui le marché en main, à la gamine. Soit tu bosses pour moi et tu finis tes études. Soit Saïd te renvoie au pays.
Pour lui dire ça, il faudrait que je la retrouve ! Et ça, c’est de la faute à Saïd ! À croire que je n’ai que des branleurs autour de moi !
La réponse de Rachid est le coup de grâce pour Mo. Arborant le masque stoïque que devaient avoir les premiers martyrs chrétiens sacrifiés aux crocs des fauves affamés, il attend les ordres.
Donne-moi encore une chance. Tu pourras m’crever si j’te la ramène pas.
Sa vénération fait presque peine à voir.
Mais Rachid n’est pas fou. Il sait pertinemment qu’on ne rencontre pas deux fois dans une vie un serviteur aussi zélé. Il marmonne donc un pardon magnanime que l’autre boit comme si c’était de l’eau jaillissant miraculeusement dans la grotte de la Sainte Vierge à Lourdes.
Sauf que Mo est musulman. Alors la Marie, il s’en bat les couilles, même si elle joue son rôle dans le Coran, ce que, de toute façon, il ignore, n’ayant jamais lu le livre sacré.
Tu n’y es pour rien, mon pauvre. Tu ne piges rien aux gonzesses. On y arrivera, crois-moi, et je t’autorise à dérouiller son julot dès qu’on aura mis la main sur eux !
Enivré par la perspective sanguinolente d’une telle promesse, Mo se redresse, prêt à se dévouer corps et âme à sa propre cause perdue. Tournant prestement les talons, il sort de l’appartement dans un fracas de porte claquée.
Dédé frissonne, bien malgré lui, visualisant la future victime qui n’imagine sans doute pas une seconde l’état de purée avancé où elle sera réduite si, par malheur, elle tombe entre les poings musculeux de Mo. Car Dédé n’a pas un cœur de mauviette. Il sait très bien quand il faut frapper et il n’est pas le dernier à éliminer du jeu quiconque le gêne. Même s’il a pris de la bouteille et s’est fait dépasser par les petits jeunes issus des banlieues qui ne respectent rien – et surtout pas les tempes grisonnantes de leurs aînés –, il sait encore marquer son territoire lorsque c’est nécessaire.
Rachid a dû deviner sa pensée, car il affiche un sourire complice. En fait, il est ravi de l’enthousiasme ressuscité chez son homme de main.
T’as un sacré bol de l’avoir avec toi, le Mo… Si je pouvais en dire autant de Kev !
Mongolito me doit tout. On a grandi dans la même téci {11} , je suis le frangin qu’il n’a pas eu. Alors, lui pour moi, c’est à la vie à la mort.
Et pareil pour toi, j’imagine, susurre Dédé qui est convaincu du contraire.
Rachid confirme d’un rire gras et sonore.
C’est plutôt chacun sa merde !