Cul-de-sac !

-

Livres
281 pages
Lire un extrait
Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Le commissaire Tahar Agnelli vient d’enterrer son père en Corse. En tant qu’aîné d’une fratrie insulaire devenue orpheline, la joie, l’honneur et l’avantage de gérer au mieux la petite famille lui reviennent de droit.
Après les terribles attentats terroristes qui ont traumatisé Paris et ses habitants, le policier n’a pas le temps de s’ennuyer. Côté vie privée, sa jeune sœur Sarah songe à prendre le voile et son frère Simon est amoureux transi d’une beurette universitaire, ambitieuse et studieuse. Hélas pour elle, la demoiselle est affublée de deux consanguins belliqueux, l’un trafiquant de drogue et l’autre apprenti djihadiste.
Enfin, s’ajoutent à ce sac de nœuds quelques nantis qui font des leurs. L’un d’eux, chasseur de têtes professionnel, trouve plaisante l’idée de se faire trucider dans le parking d’un des clients du cabinet où il officiait.
Dans une atmosphère lourde et menaçante, Agnelli va devoir mettre de côté ses bonnes vieilles valeurs, renoncer à ses principes et se recentrer sur l’essentiel. Heureusement pour lui, quelques alliés surprenants, mais non moins fidèles, vont lui apporter leur aide.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 24 octobre 2016
Nombre de lectures 1 060
EAN13 9782370114945
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Signaler un problème

Cul-de-sac !

Agnès Boucher

© Éditions Hélène Jacob, 2016. CollectionPolars. Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-495-2

À la mémoire de mes parents,
9LYDQWV j MDPDLV GDQV PRQ F°XU

Prologue


Il fait un temps de chien ce matin-là. PhéQRPqQH H[FHSWLRQQHO VXU O¶vOHL¶KRUL]RQ HVW SOXV
breton que corse. CH Q¶HVWle célèbre crachin qui arrose pasO¶KXPXV, plutôt de véritables
hallebardes qui tombent sans discontinuer depuis le lever du jour et transforment le sol en une
gadoue guère attrayante.
Avec une grimace de contrariété, Tahar Agnelli remonte au maximum le col de son
imperméable. Cela éviteraTXH O¶HDXneV¶LQILOWUHdans son cou. Peine perdue. De grosses gouttes
tiédasses parviennent à se faufiler de manière pernicieuse entre le tissu et sa peau. Encore heureux
quH OH WKHUPRPqWUH Q¶Dit pas pris ses quartiers hivernaux.
Les yeux rivés alternativement sur le bout de ses chaussures etO¶HXFDO\SWXV TXL VXUSORPEH
majestueusement la vallée, le commissaire doit fournir un effort démesuré pour ne pas céder au
flot de larmeV TXL V¶amoncelle derrière ses prunelles sombres.&H Q¶HVW SDs son genre de pleurer
GHYDQW WRXW OH PRQGH (Q PrPH WHPSV O¶LQVWDQW HVW XQLTXH
OnQ¶enterre pas son géniteur tous les matins.
Il ne pensait pas être à ce point ébranlé par la disparition de Dominique Agnelli. Les relations
DYHF VRQ SqUH Q¶RQW MDPDLV pWp VLPSOHVLe paternel ne cachait pas son admiration pour ce
premier-né devenu un des plus fins limiers de la Police nationale. Leurs caractères, à la fois
marqués et aux antipodes, ont eu moult oFFDVLRQV GH VH KHXUWHU QRWDPPHQW GXUDQW O¶DGROHVFHQFH
du rejeton. La vie les a éloignés. La maladie, foudroyante Q¶Dpu les réunir.
'DQV OD PDLQ G¶$JQHOOLcelle de Sarah se recroqueville convulsivement. Ou bien est-ce la
sienne qui broie les doigts menus de saV°XU? Car, se tenant bien droite à côté de lui, la jeune
femme semble ne rien remarquer de cette pression. Elle reste indifférente au déluge qui inonde
ses joues minces etGRQW RQ QH SHXW GHYLQHU V¶LO SURYLHQWdes nuages ou de ses yeux. Se penchant
un peu vers elle OH FRPPLVVDLUH D OD VXUSULVH GH GpFRXYULU TX¶XQdélicat et énigmatique sourire
illumine son visage.
Sur son flanc gauche, la situation est moins glorieuse. Simon est littéralement recroquevillé sur
lui-même. Ses bras enserrent son torse comme pour se fabriquer une carapace protectrice. Secoué
par les sanglots, il renifle continuellement, ressemblantj V¶\ PpSUHQGUH DX JDPLQ IUDJLOH HW
WRUWXUp TX¶LO IXW 'pSDVVDQW VRQindécrottable pudeur, son frère aîné le prend par les épaules, pose
sa main sur les boucles brunes et attire contre lui la tête du jeune homme. Le plus étonnant est que

4

Simon se laisse faire, anéanti par le chagrin.
Car devant eux, il y a ce maudit trou béant. Chacun à sa manièreV¶HIIRUFHne pas le de
regarder. Pourtant, il ne peut leur échapper. Un cercueil estHQ WUDLQ G¶\ rWUHdescendu
prudemment. Les cordes qui le retiennent encore glissent lentement sur les épaules des porteurs.
Dominique Agnelli a fini par succomber à son plus gros défaut, le tabac. Un cancer des
poumons ne lui a laissé aucune chance, le foudroyant enO¶HVSDFH GHtrois mois. Sarah a eu juste le
temps de rentrer en catastrophe pour accomSDJQHU VHV GHUQLqUHV VHPDLQHV /HV GHX[ IUqUHV O¶RQW
rejointe lorsque leWUpSDV V¶HVW SUpVHQWp FRPPH LPPLQHQW.
²Dominique a dû être content, a croassé une voisine, ses trois enfants étaient là pour son
SDVVDJH GDQV O¶DXWUH PRQGH
&HWWH UHPDUTXH SOHLQH G¶XQ ERQ VHQV WHUULHQ Q¶D FRQVROp SHUVRQQHSeule Sarah prend les
choses avec une philosophie déconcertante, due en grande partie à sa foi chrétienne ; Tahar et
Simon ont été intraitablesORUVTX¶HOOH D YRXOX SDUOHU GH SDL[ HW GH MRLHen rédigeantO¶DYLVde décès.
²T¶HV FRPSOqWHPent maboule, a tonné le second. On dirait que tu imagines que Papa est
mieux mort que vivant !
²Pas mort, Simon, ressuscité, a-t-elle réponduG¶XQH YRL[ GRXFH
²Ta gueule ! Tu fais chier avec tes bondieuseries !
²Il a raison, a renchéri Agnelli qui, pour une fois,Q¶D SDV FUX ERQ GH UDEURXHU VRQ IUqUH,
M¶DFFHSWH OD SDL[si ça peut te faire plaisir, mais aucunement la joie.
Entendant les réticences de ses aînés, Sarah a écrit un texte plein de retenue ; face à la réalité
du décès, elleFRQWLQXH G¶afficher une apparence de sérénité bienveillante et extatique qui inquiète
bougrement le commissaire. SaV°XU YLUHUDLW-elle mystique ? Il ne manquerait plus que cela ! En
même temps, siF¶HVW VD PDQLqUH G¶affronter la mort de leur père, pourquoi le lui reprocherait-il ?

Dominique rejoint donc ses deux compagnes, Maryam et Elena, disparues avant lui, et dont les
caractères bien trempés lui promettent quelques solides scènes de ménage dans le caveau familial.
¬ O¶LVVXH GHV REVqTXHVleurs enfants respectifsVRQW REOLJpV G¶HQGXUHU OH YLQ G¶KRQQHXUen
compagnie des copains de leur père. Ils ne peuvent pas faire moins, ayant déjà échappé au
folklore funéraire que quelques anciens du village tenaient absolument à offrir à leur vieux
compagnon.(W V¶LOV RQW DFFHSWp OH GpILOp GHV YRLVLQV HW DPLV GDQV OD FKDPEUHmortuaire, toute
O¶DXWRULWp G¶$JQHOOLa été nécessaire pour éviter la veillée funèbre, avec toute la dramatisation
TX¶HOOH SHXW HQFRUH FRQVHUYHU GDQV FHUWDLQV FRLQV UHFXOpV GH O¶vOH
'¶LQVWLQFW YRLUH SDU VXSHUVWLWLRQils ont quand même voilé les miroirs de la maison. Ils ont
ouvert la fenêtre de la chambre où reposait Dominique. Ce rituel a permis que son âmeV¶HQYROH
plus facilement. Enfin,F¶HVW FHprétend la tradition. Puis il a fallu choisir ses derniers que

5

vêtements. Là encore, le commissaireV¶HVW UHEHOOp FRQWUH OD FRXWXPH UHIXVDQW TX¶RQenfile à son
père son unique costume.
²Papa était un paysan. Il partira en paysan ! s¶HVW-il emporté lorsque la représentante des
pompes funèbresV¶HVW PLVe à prendreG¶DXWRULWpla tenue du défunt.
SiPRQ HW 6DUDK RQW DSSURXYp HW O¶HPEDXPHXVHleur a obéi sans ciller, revêWDQW OH FDGDYUH G¶XQ
pantalon de velours côteléPDUURQ HW G¶XQH FKHPLVH j ODUJHV FDUUHDX[
-XVTX¶DX PRPHQWéprouvant de fermer le grandGRPDLQH VDQV ELHQ VDYRLU FH TX¶LO allait
devenir, et, pour chacun des enfants de Dominique Agnelli, de rentrer chez soi sur le continent.

6

Chapitre 1


Situé en retrait du Quartier latin, dans la rue de La Vache, le petit troquet est paisible en ce
GpEXW GH PDWLQpH 6HXO XQ MHXQH FRXSOH V¶HVWinstallé dans le fond de la salle, invisible depuis
O¶H[WpULHXUcherchant à se dissimuler des regards. Lui a les bras posés sur la table. Il tient dans ses
doigts les fins poignets de sa compagne. Elle est accoudée devant une tasse de thé vert. On sent
une certaine tension planerHQWUH HX[ PHQDoDQW GH VH WUDQVIRUPHU HQ FDWDFO\VPH V¶LOV Q¶\
prennent garde.
Le patron est assisj O¶H[DFW RSSRVpderrière le comptoir. Les lunettes en équilibre sur son nez
long et étroit, il est plongé dans la lecture de son quotidien favori et semble se désintéresser de ses
clients. En fait, il laisse traîner une oreille bienveillante. IlIDXW GLUH TX¶LOles connaît bien. Depuis
SUqV G¶XQ DQ LOV VH UHWURXYHQWplusieurs fois par semaine dans son établissement, chacun révisant
ses cours entre deux baisers tendres. Il les a pris en sympathie. Dès le début, il lui a paru évident
que leur histoire était compliquée et contrariée. Il aimerait bien les aider et, en même temps, il
hésite à transgresser son principe de base. Il ne se mêle des affaires personnelles de ses habitués
sous aucun prétexte.
$XMRXUG¶KXL HQFore, il feint le désintérêt pour mieux se concentrer sur leurs propos. Cela fait
TXHOTXHV VHPDLQHV TX¶LO OHV VHQW SOXV ILpYUHX[ TX¶j O¶RUGLQDLUH ,O VRXSoRQQH XQH YDJXHhistoire de
famille, hostile à leur amour,PDLV Q¶HQ GpWLHQW DXFXQHpreuve formelle. IlV¶HPSrFKHde leur dire
de tout envoyer paître et de vivre ouvertement ce qui leur est donné PrPH VL OHXU KLVWRLUH Q¶HVW
pas destinée à être éternelle. La chance file trop vite. Il ne faut pas gâcher les bons moments.
²Tu te rends bien compte que ça ne peut pas durer ? chuchote le jeune homme.
²Et que veux-tu que je fasse ?

²Dénonce-le !
²Tu es complètement fou !
²Et pourquoi non ? Samia ! Ce taréWH PHQDFH G¶HQOqYHPHQW HW GH VpTXHVWUDWLRn. Il exige de
te marier contre ton gré !
²Je sais tout ça ! Mais il est mon frère !
Samia esquisse un geste exaspéré.(OOH VH UHGUHVVH VXU VD FKDLVH HW V¶DUUDFKH j O¶étreinte de
Simon. Avec un soupir dépité, elle tourne son joli visage vers la salle. Didier est plongé dans
Libé, indifférent à leur dispute.(Q IDFH G¶elle et, à force de tendre la main dans sa direction,

7

Simon parvient à la convaincre de revenir à lui.
&¶HVW WRXjours la même chose. Il est incapable de se mettre à sa place. En même temps,F¶HVW
normal. Simon est un homme et, surtout, ils ont grandi dans des cultures différentes. Avec Didier,
ils font partie de ces privilégiés qui fleurent bon le terreau français. Ils ne soupçonnent rien des
difficultés que rencontreXQH ILOOH LVVXH GH O¶LPPLJUDWLRQ PDJKUpELQHTout leur a été donné dès le
début. Samia les envie. Elle ne veut pas faire pleurer Margot, mais sa situation lui paraît
inextricable.
Jusque-là, Saïd se contentait deO¶LQVXOWHU. Depuis quelques semaines, ilV¶HVWfourré dans le
FUkQH TX¶LO pWDLW LQYHVWL G¶XQH PLVVLRQ TXDVL GLYLQH. Il doit la sauverG¶un monde de perdition et la
PDULHU j XQ KRPPH SLHX[ SRXU TX¶HOOH GHYLHQQH XQH ERQQH PXVXOPDQHComme lui a dit leur père
avec une mimique moqueuse, « tu rêves, crétin, Samia est trop vieille pour intéresser même un
Bédouin ! »
Simon est à mille lieues de ce genre de considérations. Il a tôt fait de ramener son amie dans la
vraie vie.
²Je te rappelle que je me suis fait tabasser par sa faute !
²Rien ne prouve que ça vienne de lui.
² 6DwG RX 5DFKLG WX P¶H[SOLTXHV OD GLIIpUHQFH?
Samia baisse la tête sans répondre. Le jeune hommeSLQFH OHV OqYUHV VLJQH FKH] OXL G¶XQH
pPRWLRQ LQWHQVH HW G¶XQH YRORQWp IDURXFKH GH QH SDV \ FpGHU
²ÉFRXWH M¶HVVDLH VHXOHPHQW GH W¶DLGHU -H W¶DLPH«
²Moi aussi ! rétorque-t-elle dans un souffle, blesséeTX¶LO SXLVVH HQ GRXWHUune seconde.
²Mais, si je me trompe sur toute la ligne, poursuit-il, feignant de ne pasO¶DYRLU HQWHQGue, il
est préférable que je le sache tout de suite. On se quitte et tu vis la vie que tu veux.
Aussitôt, elle se penche en avant, le saisit par le revers de sa veste etO¶DWWLUHà elle pour
O¶HPEUDVVHr fiévreusement à pleine bouche. C¶HVW SHX GLUH TX¶LO UpSRQG j VRQ EDLVHUavec passion.
Didier esquisse un sourire derrière sa feuille de chou. ToutD O¶DLU GH V¶DUUDQJHU.
Voilà un an que Samia et Simon se cRQQDLVVHQW HW VL[ PRLV TX¶LOV VRQWofficiellement ensemble
tout en se cachant des autres, notamment de la famille de la jeune fille.(OOH VDLW TX¶j OD Iin, son
père et sa mère accepteront son choix amoureux. Convaincre Saïd sera nettement plus ardu. Voir
1
sRQ XQLTXH V°XU VRUWLU DYHF XQsouchienle met en colère. Et si, comble de malchance, il apprend
que SimonHVW G¶DVFHQGDQFHjuive, il en deviendra fou de rage.


1
Desouche(« Français de souche »), avec le suffixe-ien. Néologisme de 2007 revendiqué par le mouvement
politique « les Indigènes de la République ».

8

Et dangereux, pour elle comme pour le jeune homme.
&¶HVWle tableauG¶XQH WULEXvéritablement hostileTX¶HOOH atracé à son ami (Q IDLW F¶HVW
uniquement Saïd qui pose problème. Car leurs parents sont bien intégrés et, même son frère aîné,
Rachid, a des potes juifs. DqV ORUV TX¶LOV SHXYHQWfaire des affaires, il se moque totalement des
croyances de ses partenaires.
Les deux jeunes gens seGpWDFKHQW O¶XQ GH O¶DXWUH,FRPPH j UHJUHW 6¶HPEUDVVHU HVW OD VHXOH
liberté que Samia leur autorise, trop coincée dans son modèle éducatif et religieux. Et Simon
respecte son choix tout en le regrettant.
Il est tellement adorable, et super patient avec moi, songe-t-elle en lui souriant. Elle en connaît
des tas qui auraient fui en courant, face aux difficultés multiples.
AXMRXUG¶KXL, lui se sent au bout du rouleau,DPRXUHX[ G¶XQH ILOOHincapable de choisir entre lui
et sa maudite famille.,O UHVSLUH XQ JUDQG FRXS HW UHSUHQG G¶XQH YRL[ SOXV FDOPH
²Bon ! Remettons tout à plat. Quelles sont les solutions pour contrer Saïd ?
²Aucune, c¶HVW ELHQ Oj OH SUREOqPHIl peut décider de ma vie à ma place !
²On est en France, Samia, et tu es majeure ! Les femmes sont libres dans ce pays.
²Pas pour lui. C¶HVW MXVWHPHQW SDUFH TXH M¶en suis une que je dois être soumise au bon
vouloir de la loi des mâles.
² 0DLV WRQ SqUH Q¶D DXFXQH H[LJHQFH WX PH O¶DV GLW WRL-même.
²Je ne te parle pas de lui. De toute façon, PapaQ¶D SOXV YRL[ DX FKDSLWUH
Le jeune homme continue de faire fonctionner ses petites cellules grises.
² /D GpQRQFLDWLRQ DX[ IOLFV«
²Impossible !
²Rappelle-moi pourquoi" V¶HQTXLHUW-il, sarcastique.
² &H Q¶HVW SOXV PRQ IUèreTXL P¶RVWUDFLVH F¶HVW PD IDPLOOH HW WRXWH PD FRPPXQDXWp.
²Quand on voit comment elles te défendent, on peut se demander pour quels motifs tu les
épargnerais.
²Tu ne peux pas comprendre, murmure Samia en tournant les yeux vers la vitrine, tu ne vis
pas dans le même univers que moi. Si tuW¶HQ YDV, je suis toute seule.
²MaisMH VXLV Oj WX O¶RXEOLHV XQ SHX YLWHrépond-il en posant sa main sur la sienne.
²Sauf que,WRXW j O¶KHXUH WX SDUODLV GH PH TXLWWHU!
²Parce que tu acceptes que ton frère me tabasse. Pour qX¶RQ YLYH HQVHPEOH LO WH IDXWchoisir
entre eux et nous.
La jeune fille baisse la tête. Elle sait tout ce que lui dit Simon. Elle en a conscience depuis que
SaïdV¶HVW UDGLFDOLVp LQYRTXDQWconstamment le Prophète, lui qui passait auparavant sa vie à boire

9

et à dealer pour Rachid.
Voilà six mois, il a commencé à fréquenter une salle de prière clandestine où un pseudo-imam
autoproclamé tient des propos outranciers. Tout le monde, dans son entourage,V¶HVW pORLJQpdu
jeune homme $XMRXUG¶KXLSaïd prône la guerre sainte etLQVXOWH VD V°XU SDUFH TX¶HOOH QH SRUWH
pas de voile. ElleV¶HVW PLVH j VXLYUHles billetspGLILDQWV TX¶Ll publie sur sa page Facebook. Elle le
soupçonne de chercher à partir en Syrie, galvanisé par les abominables attentats qui ont eu lieu à
3DULV O¶DQQpHprécédente,VDQV HQYLVDJHU O¶KRUUHXU TX¶LO WURXYHUDLW Oj-bas.
Samia sait que Simon est dans le vrai ;O¶DFFHSWHU HVW HQFRUH DX-dessus de ses forces. De son
côté, il poursuit son raisonnement :
²Donc, il nous reste la solutionG¶HQ SDUOHU j 7DKDU.
Voilà que cela le reprend !
²Mais il est flic, commissaire, de surcroît !V¶pFULe-t-elle. Tu sais très bienFH TX¶LOfera dès
TX¶LO VHUD DX FRXUDQWIl préviendra la DGSI et Saïd sera fiché.
Simon hoche la têWH &¶HVW ELHQle cadet de ses soucis. Au contraire ! Pour sa part, il mettrait
bien sous surveillance toute cette famille de délinquants en puissance. Voir ce potentiel djihadiste
sous les verrous le rendrait immensément heureux. Et le rassurerait !
²Qui te diW TX¶LO QH O¶HVW SDVdéjà ? O HVW OH SUREOqPH V¶LO HVW XQ WRUGX G¶LVODPLVWH?
²Et toi ? Tu trahirais ton propre frère ?
² 6¶LO GHYHQDLWun danger pour la société, oui ! Cela dit, la comparaison est difficile à faire
entre les deux, rétorque-t-il, le mien a la fâcheuse tendance à respecter la loi au cordeau.
² (W SXLV LO Q¶\ D SDV TXH 6DwGajoute Samia.
6LPRQ UHJDUGH OD MHXQH IHPPH G¶XQ DLU LQTXLHW
² 4X¶HVW-ce que tu veux dire ?
² 6L OHV IOLFV V¶LQWpUHVVHQW jlui, ils se brancheront forcément sur Rachid.
²Et alors" ,O Q¶HVW TX¶XQtrafiquant notoire qui inonde le 9-3 de sa pourriture de dope.
²Mais son argent nous fait vivre. Mes parents comptent sur lui.
Simon hausse les épaules. Il adore Samia, mais il trouve ses explications un peu tirées par les
cheveux.
²Rappelle-toiTX¶LOdézingue pas mal de monde en vendant de la came.
² 3HUVRQQH Q¶HVW REOLJp G¶HQacheter.
²Pas toi! Je refuse ce genre de raisonnement à deux balles. Tu sais où on vit? Tu te
souviens deFH TXL V¶HVW SDVVp WRXV FHV PRUWV j FDXVH GH WDUpV IDQDWLTXHs qui gagnent leurs thunes
grâce au pétrole et à la drogue !
&¶HVW O¶DUJXPHQWLe jeune homme a perdu un ami dans les attentats du ultime.

10

13 novembre 2015.,O WUDYDLOOH j WHPSV SDUWLHO GDQV XQ EDU SRXU SD\HU VHV pWXGHV ,O VDLW TX¶LO
aurait pu être au nombre des victimes. À ses yeux, cela devrait ôter ses derniers scrupules à son
amoureuse.
Et en effet, elle lève les mains en signe de reddition. Si elle était à sa place, elle considérerait
les faits de la même manière, en bonne pragmatique qui se respecte. Elle pousse un long soupir
empreint de lassitude, se laisse caresser tendrement la joue.
²Je suis là. Je ne te lâche pas.
²Je sais.
²On va la trouver, cette putain de solution.
Elle esquisse une ravissante moue dubitative, puisV¶pEURXH HWlui sourit tristement.
² (Q IDLW MH O¶DL
²Comment ça,WX O¶DV?
²Je vais partir.
Il se recule sur son siège et se raidit.
² 4X¶HVW-ce que tu dis ?
Samia le sait. Elle va devoir se battre pour lui faire accepter sa décision. Voilà plusieurs
VHPDLQHV TX¶HOOH UXPLQH Von plan. EllH Q¶HQ D SDV WURXYp GH PHLOOHXU (OOH VDXYHJDUGHle confort
de ses parents et se protège des velléités rétrogrades de son frère.
²Je suis en train de monter mon dossier pour aller au Québec.-¶DL GpFURFKp XQ VWDJH GDQV
une banque à partir de février, ce qui accroît mesFKDQFHV G¶rWUH SULVH j O¶8QLYHUVLWp GH 0RQWUpDO.
Simon reste effaré parXQH DQQRQFH TX¶LOconsidère comme une trahison. Elle décide de leur
avenir, et donc de leur histoire, sansV¶LQTXLpWHUde lui. Elle a tout organisé et planifié pour le
planter dans les grandes largeurs.
² (W WX FRPSWDLV P¶HQ SDUOHU TXDQG, au juste ? demande-t-LO G¶XQ WRQ DJUHVVLI
² 1H W¶pQHUYH SDV 4X¶HVW-ce que je fais, là ?
²Tu te fous de moi ? Ça fait combien de temps que tu manigances ton truc ? Et si nous
Q¶DYLRQV SDV HX FHWWH GLVFXVVLRQ?-¶DXUDLV HX O¶LQIR SDU XQSMSGDQV O¶DYLRQ?
²Tu exagères -H WH O¶DXUDLV GLW HWtu le sais. Je voulais être certaine que ça fonctionnerait et
MH Q¶DL UHoX TX¶KLHU OD UpSRQVH GH O¶HQWUHSULVH TXL P¶HPEDXFKH
²Putain ! Je rêve ou quoi !
Le ton de leurs voix a monté. Didier les observeG¶XQ °LO LQTXLHWIl a été optimiste tout à
O¶KHXUH (Q IDLW OD VLWXDWLRQa plutôtO¶DLU GH V¶HQYHQLPHU
²Écoute, Simon,FH Q¶HVW TX¶XQexil provisoire. Je travaillerai à Montréal quelques années«
²Quelques années !V¶H[FODPe-t-il horrifié. Et nous, qX¶HVW-FH TX¶on devient ?

11

²Tu viendras me voir.
²Samia ! On est ensemble ou pas ?
²Bien sûr !
²Alors, on part ensemble !
² &H Q¶HVW SDV VL VLPSOH /¶LPPLJUDWLRQ HVW WUqV FRQWU{Oée.
²Ça signifie que je ne suis pas assez bien pour eux ?
2
²Non, mais moi, je suis appuyée par DauphineTXL D XQ SURJUDPPH G¶pFKDQJH DYHF
3
McGill. Jene peux pas refuser et je ne le souhaite nullement.
²Je peux bosser là-bas puisque j¶DL UHSULVmon master à distance. Je reviendrai pour les
examens.,O HVW KRUV GH TXHVWLRQ TX¶RQ VH VpSDUH 6DXI VL F¶HVW XQH RFFDVLRQ GHme plaquer.
²Non V¶pFULH-t-elle en passant à nouveau un bras autour de son cou.
Mais il reste rétif à ses avances.
²Simon, je ne supporte plus de vivre comme ça, murmure-t-elle au bord des larmes.
Imagine ? Être enfin libre de faire ceGRQW M¶DL HQYLH. Exister par moi-même, tu comprends ? Et le
faire avec toi, le rêve !
En temps normal LO O¶HQFRXUDJHUDLWMais ce départ ressemble trop à une fuite. Lui-même ne
veut pas tout envoyer par-dessus bord pour ses beaux yeux.,O V¶HVW EDWWX SRXU UHSUHQGUH VHV
4
études. En plus, s¶LO DEDQGRQQDLW VRQmaster de FLEsi près du but, Tahar deviendrait fou. Ce
Q¶HVW SDV TXH VRQ IUqUHtienne particulièrement à leYRLU GLSO{Pp GH O¶XQLYHUVLWpmais il sait quel
prix aura cette distinction pour lui, après de nombreux échecs.
²Ce serait tellement bien si tu pouvais partir avec moi.
² &¶HVWsurtout mocheG¶HQ rWUH UpGXLWà ça, tu ne trouves pas ?PDUPRQQH 6LPRQ TX¶XQexode
ne réjouit pas du tout.
²Si.
²On pourrait se marier aussi.
²Vraiment ?
Il éclate de rire.
² 2XL 1RQ VHXOHPHQW M¶HQ DLterriblement envie, mais en plus, ça faciliterait les choses.
/D GLVFXVVLRQ DYDLW PDO GpPDUUp 9RLOj TX¶HOOH VH WHUPLQH VXU XQHnote nettement plus
optimiste./HV GHX[ DPRXUHX[ V¶HPEUDVVHQW

2
Université Paris IX Dauphine.
3
/¶XQLYHUVLWp 0F*LOO VLWXpH j 0RQWUpDO DX 4XpEHF HVW XQH GHV SOXV DQFLHQQHV XQLYHUVLWpV FDQDGLHQQHV HW O¶XQH
des meilleures au monde.
4
FLE, Français Langue Étrangère.

12

Et'LGLHU V¶HQ WURXYH UDVVXUp

13

Chapitre 2


Une pression de l¶index gauche sur la sonnette devrait suffire. À son habitude, Benoît Alsac
est ponctuel. Une de ses règles de conduite est de se trouver présent à l¶heure dite, quel que soit
O¶pYpQHPHQW SUpYXprofessionnelle, partie de tennis ou dîner en ville. Sa femme le réunion
qualifieG¶REVHVVLRQQHO &HOa tombe plutôt bien,LOV IRQW OD SDLUH SXLVTX¶elle est le portrait vivant
GH O¶K\VWpULe.
Personne ne semble avoir le bon goût de venirO¶DFFXHLOOLU ,Oréitère donc son appel. Et sans
doute n¶avait-il pas appuyé assez fort, car, cette fois,OD SRUWH V¶RXYUH SUHVTXH DXVVLW{W
²Bonjour. Je suis Benoît Alsac.-¶DL UHndez-vous avec Georges Dewiller.
Le ton se veut aimable et déterminé. Le visiteur est de taille plutôt grande. Le cheveu rouquin
tire inexorablement sur le gris et se clairsème avec le temps. Les yeux clairs sont enfoncés dans
les orbites et protégés de lunettes sans monture. Le nez fort surplombe une bouche souriante aux
lèvres fines. Afin de mémoriser le visage des visiteursTX¶HOOH DFFXHLOOHSophie Bodel ajuste, en
pensée, à celui-ci,FH TX¶HOOH LPDJLQH rWUH Oe costume traditionnel breton.
²Puis-je vous débarrasser de votre manteau ? demande-t-elle.
8Q EUHI LQVWDQW O¶homme hésite, puis accède à sa requête d¶un signe de tête un peu raide. Il ôte

ses gants de peau et les glisse dans la poche droite de son pardessus. Elle suspend le vêtement
dans un placard, puis guide Benoît Alsac vers une minuscule salle d¶attente qu¶éclaire la lumière
parcimonieuse d¶un halogène.
À la perspective peu exaltante de pénétrer dans un espace trop exigu, il ne peut éviter un
sursaut de recul. Il éprouve toujours quelques difficultés à dominer sa claustrophobie.
² /H PRLQV TXH O¶RQpeutGLUH F¶HVW TXH F¶est intime chez vous !
Sous la plaisanterie perce une angoisse que Sophie Bodel ne relève pas.
²Je préviens tout de suite monsieur Dewiller de votre arrivée. Souhaitez-vous un café ou un
thé pour patienter ? Je peux également vous proposer du Schweppes et du Coca.
Ce cabinet de chasse de têtes tient du débit de boissons, pense Benoît Alsac, cherchant par
tous les moyens à se détendre.
²Merci. Un café sera parfait.
La porte se referme alors qu¶il tente péniblement de s¶installer entre une table débordante de
revues économiques, toutes plus soporifiques les unes que les autres, le lampadaire à l¶éclairage

14

vacillant et une plante verte moribonde.

*
* *

Découvrir tant de courtoisie naturelle chez un candidat est rare. Les habituels visiteurs de
« Dewilleret associés », cabinet de conseil en recrutement par approche directe±et non par
annonces, ne mélangeons pas les torchons avec les serviettes!±, sont pour la plupart des
diplômés de grandes écoles. Ils viennent traîner leurs pieds, crottés en hiver et poussiéreux en été,
sur la belle moquette autrefois beige de l¶entrée. Au bout du compte, tous sont des mufles, imbus
de leur prétendue valeur, oublieux des règles fondamentales du savoir-vivre.
Sophie Bodel veut bien qu¶on la tienne pour une sous-développée intellectuelle. En retour, elle
attend un minimum de tact de la part de ses interlocuteurs. De ce fait, les sales types, discourtois
et inconscients, qui la prennent de haut, ne reçoivent, en échange de leur goujaterie, que des cafés
couleur de jus de chaussette, des Perrier tièdes et des whiskies inondés d¶eau. Personne n¶ose se
plaindre puisqu¶elle est considérée comme une handicapée du bulbe. Ce petit jeu, sans grand
intérêt, l¶empêche de gifler tous ceux qui se croient sortis de la cuisse de Jupiter. Tout ce raffut
parce qu¶un jour de gloire, ils se sont vus affubler d¶un bicorne ridicule.
Grosses têtes mal faites, mal pleines, la mondialisation et ses méfaits vous boufferont tout
crus !C¶est là son credo pour se remonter le moral lorsqu¶elle tape les dossiers des « p¶tits gars
arrivés enshort list», reprenant à son compte une des expressions familières de Bertrand Lacroix,
un des associés.
Elle gagne le bureau de son patron.
²Votre rendez-vous est arrivé.
Georges Dewiller est j VRQ KDELWXGH G¶LQFRUULJLEOH SLSHOHWen pleine discussion avec Marc
Fassagne de Caugère, le troisième partenaire du cabinet.
²Benoît n¶a pas changé, jette-t-il avec aigreur, avec cette foutue exactitude. Marc, tu
m¶excuses, mais je naviJXH VXU GHV °XIVavec ce con«
²C¶est lui que Blanchard veut s¶offrir depuis un bout de temps ?
²En effet, et je crains qu¶il ne lui faille fantasmer encore un bail. Benoît ne quittera, sous
aucun prétexte, la Malvin & Co. Son avenir est tout tracé depuis qu¶il a eu la veine d¶épouser la
fifille chérie à papa. Tu serais à sa place, tu irais chercher ailleurs ce que tu as à dispo chez toi ?
²Pourquoi accepter la mission si tu la sais d¶avance foireuse ?
² 7X FURLV TX¶RQ SHXWse payer le luxe de refusHU OH IULF TX¶DOORQJHUDBlanchard si, par un
hasard extraordinaire, mon vieux pote change d¶avis ?
² 3DV YUDLPHQW«Bon courage !

15

Fassagne disparaît dans le bureau voisin, prenant juste le temps d¶envoyer un clin d¶°LO
entendu à Sophie Bodel qui feint de ne pas le remarquer.
²Vous lui avez offert quelque chose à boire ? continue Dewiller.
²Évidemment YRXV P¶DYH] GpMj YXe laisser un candidat périr de soif ?
²Ah«Vous pensez à tout. Pardonnez-moi.
ElleVHFRXH OD WrWH G¶XQ DLU FRQVWHUQp &RPPHQWrespecter un boss qui reconnaît à tout bout de
champ être dans son tort ? Avec son foulard Hermès, savamment noué autour du cou, son tailleur
prince de galles et ses escarpins noirs, elle n¶a pas l¶apparence de la syndicaliste refoulée qui
sommeille bel et bien en elle.
²Vous le voyez pour la COPARI ?
²Euh«Peut-être. Ou comme prospect. Pourquoi ?
²Oh, rien. Il a plutôt une bonne tête, c¶est tout. Je sais que ce n¶est pas là-dessus que vous les
évaluez, mais, si tous les loulous qui se baladent ici étaient aussi courtois que lui, la vie serait
sacrément plus belle.
Il est vrai qu¶elle en voit défiler des vertes et des pas mûres. Sa réflexion a le mérite de
distraire son patron de ses idées sombres.
²C¶est un vieux pote. Je lui transmettrai le compliment, ça lui fera plaisir.
Il obtient, en réponse, un haussement d¶épaules accompagné d¶une moue un peu suffisante.
Comme si Alsac pouvait s¶intéresser à ce que pense de lui une petite main !
²Soyez assuré qu¶il se moque de mon avisFRPPH GH O¶DQ TXDUDQWH!
Sur ces mots, elle ressort du bureau pour préparer le café promis.

*
* *

Dans le couloir, Emmanuelle Teinturier devait guetter son passage, car elle la rejoint dans la
cuisine au fond de l¶appartement. Jolie brune de 23 ans,HOOH YLHQW MXVWH GH VRUWLU GLSO{PpH G¶XQe
école de commerce parisienne aux frais de scolarité prohibitifs. Elle est petite et mince, au point
que son corps semble presque gracile. Des yeux noisette éclairent un charmant visage infantile,
que balaie une longue frange coiffée en un savant dégradé.
²C¶est Benoît Alsac qui est arrivé ? Il vient pour le poste de financier ?
²Comment veux-tu que je sois au courant, puisque Jojo lui-même l¶ignore ? grogne Sophie,
accaparée par la tâche délicate qui consiste à emplir de café moulu le réservoir de la machine
expresso.
²Ah" -¶DLPHUDLV TXDQG PrPH ELHQ XQ MRXU DVVLster à un entretien avec lui.
²Tu peux toujours courir Manu, chantonne une voix tombant du ciel.

16

Les deux jeunes femmes effectuent un repli stratégique dans le bureau voisin. Hélène
Guennégan, chargée de recherche comme Emmanuelle, les y attend, un air goguenard fiché sur
son visage constellé de taches de rousseur. Les mains croisées derrière sa nuque, elle se balance
nonchalamment sur son fauteuil, les pieds posés sur le bureau. Ses somptueux cheveux cuivrés,
disciplinés en une tresse épaisse, coulent le long de son cou. Sa peau translucide de vraie rousse
offre un ravissant contraste avec ses yeux dorés.
²Ma pauvre Manu, il va falloir te faire une raison ! Notre Jojo nationalQH VXSSRUWH SDV G¶être
jugé par un tiers ! explique-t-elle d¶un ton mordant.
²Tu exagères, commeG¶KDELWXGH.
²C¶est la meilleure de la journée ! Sophie, reprends-moi si je mens un seul instant. Est-il
faux que personne n¶a, à aucun moment, contemplé notre vénéré boss dans ses°XYUHV GH
chasseur ?
La susnommée confirme le propos avec un sourire malicieux.
²À croire que c¶est une véritable brêle en entretien, continue impitoyablement Hélène &¶HVW
une des raisons pour lesquelles je préfère bosser avec Bertrand.
²Je suis bien certaine que Georges n¶est pas si nul que tu le prétends, réplique Emmanuelle
qui déteste avoir tort, il est simplement trop macho pour se découvrir une faiblesse. C¶est son côté
lion«
Hélène pousse une plainte railleuse en mimant la plus totale désolation. La crédulité naïve
TX¶LQVSLUH O¶DVWURORJLH jsa collègueQ¶HVW XQ VHFUHW SRXU SHUVRQQHVoilàj SHLQH FLQT PRLV TX¶HOOH
D UHMRLQW O¶pTXLSH HW, dès son arrivée, elle les a tous harcelés pour tracer leur configuration céleste.
²Sacrée Manu, ta candeur ne cesse de me surprendre. Mets-toi dans le crâne, une bonne fois
pour toutes, que Jojo est un truand et Iznogoud, mille fois pire !
Hélène ne manque jamais une occasion de river son clou à Emmanuelle. Le débat menace une
fois de plus de basculer définitivement en sa faveur. Alors Sophie se fait une obligation de
prendre la défense de la plus faible.
²Et Bertrand est un saint laïc, conclut-elle avec une mimique narquoise.
Hélène éclate de rire, appréciant cette tentative pour équilibrer les forces en présence.
²Non, mais il est, somme toute, plus fréquentable.
C¶est le moment que choisit le consultant pour apparaître. Emmanuelle et Sophie battent
immédiatement en retraite pour vaquer à leurs occupations.
²On dirait que je fais fuir vos petites camarades.
Hélène Guennégan hausse les épaules avec une indifférence polie.
(Q IDFH G¶HOOH %HUWUDQG /DFURL[ HVW FH TXH O¶on peut appeler un futur souvenir de bel homme

17

ou un vieux beau en formation. À 52 ans, grand, le corps bien découplé malgré la taille qui a
tendancej V¶pSDLVVLU LO IDLW HQFRUH LOOXVLRQ DXSUqV GH MHXQHV ILOOHV TXL OXL WURXYHQW OD VWDWXUH
impressionnante. Le sel et le soleil patinent régulièrement sa peau au fil des week-ends passés sur
la Côte fleurie ou les pistes de Megève et la strient de fines ridules, présages funestes des
profonds sillons que ne tardera plus à creuser la vieillesse.
Du coup, il a constamment besoin de tester son pouvoir de séduction sur la gent féminine qui
l¶environne. Il est certain que le jour où une femme lui résistera autrement que par simple
coquetterie sonnera le glas fatal de sa virilité charmeuse.
²Je vous croyais en rendez-vous chez un client.
²Ça s¶est terminé plus tôt que prévu. J¶aimerais vous parler. On prend deux minutes pour
aller boire un café en bas ?
²Je ne préfère pas. Avec l¶°LO GH 0RVFRX TXL IDLW VRQ UDSSRUW j -RMR WRXV OHV VRLUV MH ULVTXH
OD UpIOH[LRQ GpVDJUpDEOH V¶LOdécouvre que nous prenons le temps de papoter durant les heures de
boulot. Mais allez-y, vous avez le droit de me parler ici.
Lacroix jette un regard méfiant autour de lui.
²Je soupçonne les murs d¶avoir des oreilles.
LaGpILDQFH HVW EDOD\pH G¶XQ JHVWH GH PDLQnégligent.
²Vous virez juste parano. Pour ma part, ils seraient bardés de micros que cela ne me ferait ni
chaud ni froid. Non, parlez sans crainte. Alors ?
ÀFRQWUHF°XU LO V¶assied sur une chaise en faceG¶HOOH.
²Vous êtes vraiment décidée à prendre le large et tenter ce pari insensé ?
Elle affiche un sourire en forme de banane des Antilles.
²C¶est un rêve, Bertrand, avant d¶être un pari.
²Une folie !
²Qui me changera des jeunes cadres inodores et incolores qui empoisonnent mes nuits à
force de devoir les supporter le jour.
² 'RPPDJH M¶DYDis une proposition à vous faire.
²Honnête ? marmonne-t-HOOH WDQGLV TX¶LO YDvérifier que personne ne traîne dans le couloir.
Rassuré, il referme précautionneusement la porte deUULqUH OXL HW UHYLHQW V¶DVVHRLU.
²Il est fort possible que je mette les voiles avant vous, chuchote-t-il.
²Vous quitteriez « Dewiller et associés » ? demande-t-elle avec une jubilation certaine. C¶est
vrai cette fois ? Vous ne vous moquez pas de moi ?
²Pas le moins du monde.
²Vous partez à la concurrence ?

18

² 1RQ M¶DL GpFLGé de créer ma propre structure.
²Est-il indiscret de connaître vos motivations ?
²Sans rien dire de précis, je détiens la preuve que notre ennemi commun n¶est pas aussi
intouchable qu¶il le prétend.
²En clair, Iznogoud est un truand !
Cela fait quelque tempsTX¶LOparle de se mettre à son propre compte. L¶arrivée de Fassagne
comme associé au capital du cabinet n¶est pas étrangère àVRQ SDVVDJH j O¶DFWH. Il lui aura fallu
rWUH FHUWDLQ GH O¶LQGpOLFDWHVVHprofessionnelle affichée sans vergogne par le nouveau consultant
pour se jeter à l¶eau.
²Georges est au courant ?
²Non. Je le lui annoncerai après son cocktail dînatoire. Ce ne serait pas chic de lui gâcher un
pareil moment. Il en parle depuis si longtemps.
²Oui, il ressemble à s¶ans dans ly méprendre à un gamin de 6¶attente de son goûter
d¶anniversaire. Pitoyable ! conclut Hélène Guennégan, une moue de mépris sur les lèvres.
²Et le tour du monde à la voile, vous êtes certaine de vouloir le faire ? J¶DL EHVRLQ G¶XQH
collaboratrice telle que vous.
Elle hausse les épaules avec un petit rire moqueur.
²VousQ¶êtesTX¶un vil flatteur. Je vous parle aventure et vous me répondez avec votre
pragmatisme légendaire. Vous manquez du plus élémentaire sens poétique.
²Probablement, admet-LO j FRQWUHF°XU
²À mon retour, épuisée et ruinée, je vous supplierai d¶avoir la magnanimité de me trouver un
job.
²Mériterez-vous seulement de faire le ménage de mes superbes installations ?
²Mes finances seront tellement maigrelettes que vous vous montrerez charitable. EtM¶HVSqUH
que ces deux salopards mordront la poussière sans vous.
Il n¶a pas l¶air aussi convaincu des funérailles prochaines du cabinet.
²Cela m¶étonnerait. Marc est retors et Georges sait conserver ses clients.
²Oui, mais entre les magouilles d¶Iznogoud et Jojo qui passe ses matinées à lireLe Figaroet
ses après-midi à feuilleterLes Échos, je ne donne pas cher de leur avenir. C¶est dommage pour
Manu et Sophie, mais la chute de « Dewiller et associés »PH UpFKDXIIHUD OH F°XU!

19

Chapitre 3


Rachid Belkacem bâille un grand coup, histoire de se débarrasser de cette maudite envie de
piquer un roupillon. Mauvaise idée au mauvais endroit.
,O HVW FRQIRUWDEOHPHQW LQVWDOOp DX YRODQW G¶XQe BMW X6. Les fesses bien calées sur le siège
100 % cuir, ilURXOH j YLWHVVH PRGpUpH VXU O¶$en direction de Montluçon, le régulateur bien
sagement réglé sur un petit 127 kilomètres/heure ,O VDLW TX¶LOen a encore pour près de quatre
heures de route, en comptant une halte café/vide vessie. Et surtout±surtout !±il ne veut pas se
faire repérer, même si les gendarmesQ¶RQW, a priori, aucune raison de le titiller. Depuis son départ
G¶(VSDJQH VRQ DOOXUH pTXLYDXW j XQ WUDLQ GH VpQDWHXU
/D YHLOOH LO D IDLW OH WUDMHW HQ VHQV LQYHUVH HQ SULYLOpJLDQW XQ OpJHU GpWRXU SDU O¶$ HW O¶$ ,O
5
conduisait une solide MercoClasse C, volée pour lui par Mo dans les rues calmes de Neuilly. Il a
abandonné le véhicule dans une casse de la banlieue de Saragosse. Un de ses complices espagnols
est, sans doute, en train de le désosser consciencieusement pour recyclage en pièces détachées.
6
5DFKLG V¶HVW UHSRVp TXHOTXHV KHXUHVpréféré, de, puis a repris la route au volant de son SUV
marque teutonne, parce que ce sont les plus puissants et les plus fiables, cette fois subtilisé en
Aragón &RPPH OH FRIIUH HVW FKDUJp G¶XQH VXOIXUHXVH FDUJDLVRQ LO D FKRLVL G¶éviter les grands
axes pour traverser la frontière et a gagné discrètement Saint-Flour à travers la campagne
française, roulant sur les départementales pour ne risquer aucun contrôle.
Lesgo fast F¶HVW EHO HW ELHQ WHUPLQpen ce qui le concerne. En ces périodesG¶étatG¶XUJHQFH
les keufs sont devenus sRXSoRQQHX[ 6RXV SUpWH[WH GH WUDTXHU OHV WHUURULVWHV LOV V¶DWWDTXHQW j WRXW
ce qui bouge dans la truanderie nationale. Rachid goûte donc aux chemins de traverse pour
transporter sa came, même si cela doit lui prendre plus de temps. Il rattrapera le manque à gagner
en augmentant les tarifs de ses doses.
Beaucoup de mes clients sont friqués, ils peuvent raquer, pense-t-il. En effet, Rachid a su se
UHQGUH LQGLVSHQVDEOH DXSUqV G¶XQH IUDQJH GX VKRZ-biz, de cadres supérieurs, voire de politiciens,
notamment grâce à la qualité des produits proposés et à son efficacité à les fournir, même à
domicile. Du coup, les acheteurs sont prêts à payer le prix fort. Cela leur éviteG¶rWUH VXUSULV HQ


5
Véhicule de la marque Mercedes-Benz.
6
SUV,Sport Utility Vehicle.

20