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138 pages
Français

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L'ultime secret de Sakharov

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Description

Un roman d'espionnage sur fond de guerre scientifique entre l'Europe et l'URSS...

Lors d’une conférence à Moscou, Philippe et Anna, physiciens européens, se voient confier la mission de contacter Sakharov, père de la bombe H et dissident notoire placé en relégation à Gorki. Cette mission est considérée comme un acte d’espionnage par le KGB qui les poursuit sans relâche et parvient à arrêter Philippe, l’emprisonner et le torturer. Désormais seule et plongée dans une situation inédite, Anna s’obstine pourtant à mener à bien la mission qui leur avait été confiée.

Anna parviendra-t-elle à retrouver Sakharov ? Pourquoi les Européens veulent-ils le contacter ? Que va-t-il advenir de Philippe ? Découvrez ce thriller haletant digne des meilleurs romans d'espionnage !

EXTRAIT

L’inspecteur ouvrit la porte et donna en russe un ordre que Philippe ne put bien évidemment pas comprendre. Une minute plus tard, le jeune gars qui l’avait guidé juste avant entra, muni d’un seau d’eau identique à celui qui se trouvait près de la cuvette des toilettes de sa cellule. Il le déposa devant la chaise sur laquelle était assis Philippe. Le colosse se rapprocha de lui, pendant que le jeune sbire lui entravait les mains derrière le dos. Puis, il saisit Philippe par les épaules, le fit s’agenouiller devant le seau et lui plongea la tête dedans. Philippe retint son souffle le plus longtemps possible puis, n’y tenant plus, expira l’air vicié de ses poumons, ce qui résulta en l’apparition de bulles, signe pour l’inspecteur qu’il était temps de lui retirer la tête de l’eau. Il le replaça sur la chaise, le laissa souffler une petite minute, avant de reprendre son interrogatoire.
En fait, l’inspecteur suivait scrupuleusement le protocole du parfait petit tortionnaire. Il ne lui en voulait pas spécialement. Tout ce qui comptait, c’était d’obtenir le renseignement exigé par sa hiérarchie, en l’occurrence le colonel Grishchenko. Alors, il continua la tâche qu’on lui avait confiée.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Physicien, professeur d’université, Jean-Louis Farvacque a visité de nombreux pays afin non seulement d’y présenter et développer ses recherches, mais aussi pour promouvoir l’enseignement de la physique dans des pays en voie de développement. A ce titre, il est l’auteur de nombreux ouvrages scientifiques. Il s’est progressivement tourné vers la littérature en abordant des genres différents : science-fiction, aventure, thriller, fantastique, sentimental.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 24 juillet 2018
Nombre de lectures 0
EAN13 9782378772673
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page €. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Jean-Louis Farvacque






L’ultime secret de Sakharov
R o m a n



















©© Lys Bleu Éditions — Jean-Louis Farvacque
ISBN : 9 782 378 772 673
Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant aux termes des paragraphes 2 et 3 de
l’article L.122-5, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage
privé du copiste et non destinées à une utilisation collective et, d’autre part, sous réserve du
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caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d’information, toute représentation
ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants
droit ou ayants cause, est illicite (article L.122-4). Cette représentation ou reproduction, par
quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les
articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
Du même auteur


Ouvrages scientifiques :

Initiation à la théorie quantique des solides
(Éd. Ellipses, 2009)

L’évolution des concepts de la physique de Newton à nos jours
(Éd. Ellipses, 2012)

Physique des systèmes complexes
(Éd. Ellipses, 2013)

Romans :

Et l’Homme créa Dieu
(Edilivre, avril 2014)

Psychose à Lacanau
(Vents salés, avril 2015)

Pour une poignée de diamants
(les sentiers du livre, novembre 2015)

La deuxième vie de Charlotte
(Vents salés, juillet 2016)








À toutes les victimes
de la bêtise humaine


1




Aéroport Charles de Gaulle. Fin novembre 1986.
Le Tupolev affrété par Aeroflot ressemblait étrangement à la Caravelle exploitée à la même
époque par Air-France à ceci près qu’il avait la réputation d’être beaucoup moins fiable, ce que venait
de démontrer toute une série de crashs inexpliqués. Aussi, ce fut avec une certaine appréhension que
Philippe s’installa à bord pour un vol Paris–Moscou qui devait durer trois heures trente. Lorsque
l’appareil atteignit son altitude de croisière, les symboles lumineux représentant respectivement une
ceinture bouclée et une cigarette barrée s’éteignirent. Aussitôt, quelques passagers se précipitèrent
pour aller faire la queue au fond de la cabine. Philippe s’empressa d’allumer un petit cigare. Peu
après, une ravissante hôtesse surgit de son réduit dont la vue était protégée par un simple rideau. Elle
était vêtue d’un tailleur rouge vif garni en haut à gauche d’un logo constitué de deux ailes entourant
une représentation symbolique de la faucille et du marteau. Elle poussait un chariot prometteur pour
une sorte d’apéritif de bienvenue. Lorsqu’elle arriva à la hauteur de Philippe, elle lui fit remarquer,
dans un français impeccable, que seules les cigarettes étaient autorisées. De mauvaise grâce, il écrasa
son cigare et demanda un whisky. L’hôtesse lui annonça qu’il n’y avait que de la vodka. Il détestait
cette boisson qu’il assimilait à de l’alcool pur mélangé à un peu de sucre et se rabattit sur le jus
d’orange. Il devait avoir l’air franchement malheureux, car son voisin lui tendit son paquet de
cigarettes. Philippe en prit une et remercia l’individu qui ostensiblement laissa le paquet sur sa
tablette et indiqua d’un geste amical qu’il restait à sa disposition.
Quelques-uns de ses collègues anglais avaient également embarqué à Roissy. Parmi eux, il
reconnut Peter Wilshaw, un jeune physicien, imbu de sa personne et qui se faisait un malin plaisir,
chaque fois qu’ils se rencontraient en meeting, de critiquer systématiquement et publiquement les
idées de Philippe, lors des fameuses séances questions qui succèdent aux exposés.
Encore deux heures et l’avion se poserait à l’aéroport de Moscou-Cheremetievo. Bien que
l’arrivée fût prévue vers dix-sept heures (heure locale), il ferait déjà nuit, car on était à une vingtaine
de jours du début de l’hiver. La nuit tomba d’autant plus vite que l’avion se dirigeait vers elle. De son
hublot, il contempla les myriades d’arrangements géométriques lumineux signalant les routes, les
villages, les villes, constata qu’ils devinrent soudain plus épars dès que l’avion survola la Pologne, et
ce pratiquement jusqu’à ce qu’il fut possible de distinguer les balises lumineuses signalant la piste
d’atterrissage.

Le commandant de bord annonça alors, dans un anglais plus qu’approximatif, que l’atterrissage
était imminent, qu’il neigeait et que la température au sol était de moins dix degrés Celsius. Philippe
n’y avait pas pensé et fut anxieux en reconsidérant mentalement le contenu de sa valise, puis, baissant
son regard, effrayé de constater que ses mocassins ne supporteraient sûrement pas de patauger dans la
neige.
Le contrôle de police fut long, mais des plus simples : remise du formulaire rempli pendant le volet dans lequel il fallait avoir impérativement indiqué les différents hôtels ou lieux de résidence pour
toute la durée du séjour, la date de retour et enfin la raison qui motivait la demande du visa. Cette
première étape fut suivie d’un examen très attentif et angoissant du visage du nouveau venu, observé
pendant une bonne et longue minute et très probablement comparé aux photos de quelques
indésirables discrètement punaisées en haut de leur guérite. Finalement, le fonctionnaire abattit une
avalanche de tampons consommant au moins trois pages de passeport, dont l’un d’entre eux spécifiait
la durée autorisée pour le séjour en URSS.
Après l’interminable jeu de piste du bagage claim, s’ensuivit le tumulte traditionnel de la
recherche du bon tapis roulant, l’observation attentive du fameux trou noir d’où surgissaient
sporadiquement quelques valises, l’attente insupportable de voir enfin sortir ou de croire reconnaître
la sienne, se maudire de n’avoir, une fois encore, pas pris la précaution de mettre un signe distinctif,
mais cette fois-ci un vrai, un bien visible, sur son bien.
Puis, ouf, de n’avoir plus qu’à se diriger vers le contrôle des bagages où quelques douaniers en
uniforme exigeaient que chacun soit ouvert. Philippe se trouvait un peu derrière Peter qui portait un
tube en bandoulière dans lequel il avait enroulé son poster. Bien entendu, il dut le sortir : une affiche
écrite en anglais et bourrée de courbes et d’équations.
Le douanier connaissait quelques mots d’anglais du style espionnage, plans secrets, etc. qu’il se
mit à éructer. Il s’avisa de confisquer le document et appela la police afin qu’ils embarquent le
malheureux Wilshaw pour tirer cette affaire au clair.
C’est alors qu’un homme assez maigre, les cheveux plaqués, intervint, extirpa une petite carte de
son costume noir. Après un court échange verbal, le douanier se mit presque au garde-à-vous et
replaça lui-même le poster de Peter dans son tube, en s’excusant de l’avoir importuné.
Ce fut le tour de Philippe de devoir ouvrir sa valise qui contenait également une enveloppe en
papier kraft dans laquelle sa propre affiche était divisée en une vingtaine de feuilles au format A4 :
solution beaucoup plus pratique que celle d’avoir à transporter un tube de carton dont la longueur
dépassait largement les dimensions des porte-bagages du Tupolev. Bien sûr, l’affiche en kit de
Philippe contenait autant d’équations et de courbes que celle de Peter. Mais, le douanier n’osa plus
s’opposer à l’introduction de tels documents en URSS.
Un bus était censé les attendre pour les emmener à Chernogolovka, une ville de l’oblast de
Moscou, où se déroulerait la conférence. Lorsque le flot de passagers déboula dans le hall principal,
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l’homme en noir sortit une pancarte sur laquelle était écrit «  ICDS   » le sigle de la conférence.
Philippe rejoignit le petit groupe qui grossissait autour de lui. Ils attendirent une dizaine de minutes.
Puis l’homme, d’un geste, invita toute la troupe à le suivre et les conduisit vers un minibus qui les
attendait dans un froid que Philippe n’hésita pas à qualifier de sibérien. Grâce au Ciel, la neige avait
été dégagée et formait çà et là quelques monticules salis par la circulation. L’homme qui ne
s’exprimait depuis le début que par gestes les laissa grimper dans le véhicule. Il repartit sans rien dire,
sans doute pour attendre l’arrivée d’un autre avion. Dans le bus, ce fut Yakimov, un chercheur de
Chernogolovka, qui leur souhaita la bienvenue. Philippe le connaissait pour l’avoir parfois rencontré
dans d’autres circonstances, d’autres pays. Il faisait en effet partie de cette petite poignée de
scientifiques russes qui avaient le privilège de pouvoir participer aux manifestations internationales.
Du coup, il parlait un anglais suffisant pour se faire comprendre. Il annonça aux passagers que
Chernogolovka se situait à environ deux heures de route de Moscou, que le lieu de la conférence se
tenait en fait un peu à l’écart de la ville elle-même, dans une région boisée parsemée de résidencessecondaires : en réalité un lieu privilégié pour Moscovites fortunés.
Philippe prit place à côté de son ennemi scientifique.
— Salut Peter.
— Hello, comment vas-tu ?
Ce furent les seuls mots qu’ils échangèrent durant le trajet.
Ils aperçurent de loin les lumières de la ville, mais le minibus s’en écarta pour s’enfoncer dans une
forêt de bouleaux totalement effeuillés, néanmoins reconnaissables à leurs troncs caractéristiques
révélés par les phares du véhicule. Le bâtiment de la conférence avait la forme d’une immense datcha
construite en bois. C’était en réalité un hôtel appartenant à l’institut de physique. Totalement
autonome, il possédait assez de chambres pour abriter individuellement plus de cinquante
conférenciers et le double lorsque les chambres étaient partagées. C’était le cas cette fois et Philippe
devrait cohabiter avec un autre chercheur dont il ignorait encore le nom. Pourvu qu’ils ne m’aient pas
mis avec Wilshaw pensa-t-il.
Chaque conférencier se vit remettre un sac de toile avec bandoulière contenant les différents
documents de la manifestation. Les chambres furent distribuées vers vingt heures. Philippe fut
soulagé d’apprendre qu’il serait logé avec un chercheur polonais. Ils avaient un peu de temps pour s’y
installer avant de rejoindre le salon où se tiendrait le traditionnel pot de bienvenue. Philippe était
joyeux, pour ne pas dire excité, à l’idée d’y retrouver des tas d’amis en provenance de quasiment tous
les coins du monde : une sorte de sélection internationale de scientifiques formant une communauté
capable de se comprendre. Parmi eux, pour Philippe, il y avait surtout les Allemands de l’Université
de Göttingen où il était souvent allé pour réaliser une partie non négligeable des expériences clés de
sa thèse.

Ambiance morose  ! Petits groupes épars discutant à voix feutrée. Aucun éclat de rire
caractéristique des réunions qu’il avait connues antérieurement, chaque fois qu’il y avait des Russes.
En dépit des toasts au caviar, le pot était sinistre, car il n’offrait que de la bière, des jus de fruits et
de l’eau pétillante. D’ailleurs cette tristesse se reflétait sur le visage des organisateurs. Étonné de
cette atmosphère plutôt froide, Philippe se dirigea vers Yakimov et lui demanda s’il s’était passé un
évènement tragique.
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— Oh que oui mon ami ! Deux mois à peine après avoir été élu au PCUS , Gorbatchev a déclaré
la guerre à l’alcoolisme. C’est pire que la prohibition aux USA : restriction drastique des points de
vente de l’alcool, bien sûr, ici de la vodka. Interdiction d’en boire dans les lieux publics, amendes et
peines de prison aux soûlards de la rue. Augmentation astronomique du prix des autres boisons. Tu te
rends compte ? Chez nous, ça touche des millions de personnes ! Il n’y a plus que dans les endroits à
caractère international — genre aéroports, grands hôtels à Moscou — qu’on peut acheter ce que l’on
veut. Aussi, un bon conseil : bois autant que tu peux ce soir. Dès demain, nous n’aurons plus que le
droit de vous offrir de l’eau, du lait et du café.
— Sérieux  ? demanda Philippe en éclatant de rire. Mais on pourra toujours descendre en ville
prendre un pot.
— À pied, dans la neige : carrément impossible. De toute façon, il n’y a pas d’aéroport
international ici.
Cette information se répandit comme une traînée de poudre. Les plus troublés furent les Japonais.
Cela se vit instantanément à leur teint qui devint soudain grisâtre et à la forme de leurs yeux qui seplissèrent sous la forme d’un accent de perplexité. L’un d’entre eux se précipita dans sa chambre
récupérer un sac plastique dans lequel il enfourna subrepticement quelques cannettes de bière au cas
où ce serait vrai.
Philippe se retourna une fois de plus vers Yakimov.
— Dis-moi, il y a un truc que je ne comprends pas bien. Gorbatchev n’est jamais que le secrétaire
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du Parti communiste russe. Un peu l’équivalent en France de Georges Marchais . Comment peut-il
avoir assez de pouvoir pour imposer ses lois sur la prohibition ? Chez nous, notre George aurait bien
du mal à le faire.
— Décidément, tu es un parfait ignare. En URSS, seul le Parti communiste est légal. Un peu après
notre révolution, il a été dirigé par le Politburo qui élit son Secrétaire général. Il s’agit d’un Etat-Parti
dont le Secrétaire général a absolument tous les pouvoirs et peut devenir un véritable despote. Tu as
quand même entendu parler de Staline qui en fut le premier Secrétaire.
— Mais à quoi sert votre gouvernement officiel ?
— Notre gouvernement officiel n’a aucun pouvoir et est plutôt considéré comme une sorte de
conseil des ministres à la botte du Secrétaire général.

Débarqua un peu plus tard une jeune femme brune, cheveux courts et très élégamment vêtue. Très
à l’aise, elle semblait connaître tout le monde, discutait, souriait, riait parfois. Subjugué, Philippe
l’observa puis soudain la reconnut.
Anna ?
C’était bien elle.
Il l’avait rencontrée onze ans plus tôt lors d’une école d’été qui s’était tenue à Erice, en Sicile. Et
depuis, aucune nouvelle. À cette époque, tout comme Philippe, elle était étudiante en thèse à
l’Université de Bologne. Sa joie de vivre et sa spontanéité l’avaient attiré. Il en avait eu envie, avait
tâché de la séduire, ce qui avait abouti à quelques balades, main dans la main, dans les ruelles pentues
du village médiéval, à quelques conversations intimes, mais sans plus. Sa présence signifiait qu’elle
avait obtenu depuis une position permanente à l’Université.
La jeune femme qui allait de groupe en groupe le remarqua finalement et se dirigea droit vers lui,
avec un air interrogateur qui signalait avant tout qu’elle n’était pas certaine de le reconnaître, puis se
transforma pour exprimer une réelle émotion.
— Philippe ?
Elle ne l’avait pas oublié. Ils restèrent longuement plantés l’un devant l’autre sans rien dire,
s’observant avec un regard qui remontait le temps. Ils se revoyaient jeunes, se tenant la main dans les
ruelles escarpées d’Erice. Tous deux devaient se souvenir du seul baiser qu’ils s’étaient donné à la
sortie du train qui les avait reconduits à Palerme, après l’école d’été, une sorte de point final à une
histoire qui n’avait jamais eu lieu, mais qu’ils inventeraient, amplifieraient au fil du temps.
Il lui tendit les bras. Elle s’approcha, se laissa enlacer. Il lui caressa les cheveux au grand
étonnement de Yakimov.
— Oh, mais, vous vous connaissez ?
— Bien sûr, et nous allons bientôt nous marier, répliqua Philippe.
Entendant cela, amusée, Anna recula d’un pas et regarda Philippe droit dans les yeux, mais ne le
contredit pas, confirmant de cette façon que la nouvelle était exacte. Yakimov n’en revenait pas.
— Alors là, c’est superbe ! Toutes mes félicitations. Mais, j’y pense, nous vous avons logés dansdes chambres différentes. Devant cette nouvelle situation, est-ce que…
Philippe l’interrompit.
— J’allais justement t’en parler. Si tu pouvais nous arranger ça, ce serait chouette.
Disant cela, il se tourna anxieux vers Anna qui se mit à rire.
— Ne l’écoute pas Yakimov. Il ne fait que me draguer. Tous les Français font comme ça
lorsqu’ils sont en conférence.
En dépit de ce désaveu, Anna et Philippe ne se quittèrent plus de la soirée. Après quelques
mondanités envers leurs chers collèges, ils se retirèrent dans un coin plus calme et se racontèrent
leurs onze dernières années, se confièrent l’un à l’autre dans une telle intimité qu’on aurait pu croire
qu’ils ne s’étaient jamais quittés.
Le temps passa trop vite. Ils se séparèrent tardivement pour regagner leurs chambres respectives.
— Avec qui es-tu logée ? demanda Philippe.
— J’ai obtenu une chambre individuelle. Très peu de femmes à cette conférence. Nous devons
cette délicatesse à nos gentils organisateurs.


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Le soir même Philippe fit la connaissance de son coturne : Piotr Figielski, un jeune gars
sympathique venant d’obtenir un poste de professeur à l’université de Varsovie et dont le domaine de
recherche concernait l’étude des défauts d’irradiation. Par politesse, avant de se coucher, ils
discutèrent boulot et, compte tenu de la spécialité de Piotr, leur conversation se dirigea tout
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naturellement vers l’accident nucléaire de Tchernobyl qui s’était produit sept mois auparavant.
— Tu penses qu’il est possible que les différents conduits métalliques du système de
refroidissement aient pu être fragilisés, au cours du temps, par l’accumulation de défauts
d’irradiation ? demanda Philippe.
— Bien sûr et c’est pour cela que nos recherches dans ce domaine prennent toute leur
justification. Mais, dans le cas de Tchernobyl, l’explosion ne provient pas d’un simple problème de
métallurgie. Elle résulte plus de l’incompétence des équipes en place, avec, en surcroît, un peu de
malchance.
— Que veux-tu dire ?
— Je veux dire que dans les pays de l’Est, les responsables industriels sont plus souvent nommés
parce qu’ils appartiennent au Parti communiste que parce qu’ils possèdent des compétences
techniques. Dans le cas de Tchernobyl, c’est flagrant. Le directeur de la centrale était un spécialiste de
thermodynamique et non de physique nucléaire. Un drôle de choix tu en conviens.
— Euh, oui bien sûr. Mais pourquoi ce choix ?
— Tout simplement, parce que, dans ce qu’il faut bien appeler nos dictatures, le seul souci, ou
plutôt la seule obligation pour obtenir un tel poste, est de privilégier la performance, soit encore le
rendement plutôt que la sécurité du site. D’où un certain laisser-aller au niveau des normes de
sécurité, mais aussi des bilans truqués, rien que pour faire semblant.
— Et cela ne s’applique pas qu’à cette centrale, supposa Philippe.
— Bien sûr. Toutes les entreprises techniques et même les kolkhozes, soit encore les organisations
agricoles collectives, en font de même, de sorte qu’apparemment tout va pour le mieux dans le
meilleur des mondes. Mais, tu pourras le constater toi-même si tu te balades dans les rues de Moscou.
En dehors des endroits touristiques, les boutiques sont vides. En réalité, l’ensemble des pays de l’Est,
y compris chez moi en Pologne, est au bord de la faillite économique. Il s’agit d’un mensonge d’État
généralisé qui ne se justifie qu’afin que les apparatchiks restent au pouvoir.
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— Mais ce système communiste a commencé à être fragilisé chez vous grâce à Lech Walesa . Si
j’ai bien compris, il fait tout pour s’affranchir de l’URSS.
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— Tout à fait. Et, même si pour l’instant son syndicat Solidarnosc n’est plus légal, je suis
persuadé qu’il reprendra le dessus. Mon intuition me dit que tout va exploser un jour. La preuve, ici
même en Russie, justement après Tchernobyl, Gorbatchev s’est réellement rendu compte de la
fragilité du système qui refuse de regarder objectivement les choses telles qu’elles sont, plutôt que de8
rectifier ce qui ne marche pas. D’où sa proposition de la Glasnost .
— Ce qui signifie ?
— Objectivité, liberté d’expression.
Les deux hommes discutèrent encore longuement, puis décidèrent qu’il était grand temps d’arrêter
leur conversation. Le seul problème, c’est que Piotr se mit à ronfler dès qu’il fut au lit.

Philippe ne parvint pas à s’endormir. Du coup, il revécut par la pensée le flirt prometteur qu’il
avait eu avec Anna, onze ans auparavant : le contact de sa main, leur unique baiser d’adieu à Palerme.
La revoir soudain, alors qu’il ne s’y attendait pas le moins du monde, tenait presque du miracle et fit
resurgir des tas de sentiments enfouis. Il ne l’avait pas vraiment oubliée, mais n’avait fait que
s’habituer à vivre sans elle, bien qu’elle fût restée ancrée au plus profond de sa mémoire comme une
symphonie inachevée. Sans vraiment en avoir été conscient, il en avait été amoureux, il y a onze ans.
L’était-il encore ?

*

Le lendemain, la conférence débuta par le traditionnel discours de bienvenue suivi de l’échéancier
décrivant les différentes sessions. Une journée récréative était également prévue à Moscou en milieu
de semaine, avec un déjeuner dans un restaurant panoramique. Celui-ci était situé au sommet d’une
tour de télécommunication au plein centre de Moscou dans une coupole qui tournait sur elle-même
avec une période de deux heures. La soirée se déroulerait au Bolchoï où ils assisteraient à une
représentation du ballet « Casse-Noisette » de Tchaïkovski. Puis la matinée continua par le premier
papier invité donné par un éminent professeur japonais qui prévoyait déjà les possibilités de réaliser
des lasers rayonnant dans le bleu à partir des semi-conducteurs à base de nitrure. Son intervention de
trois quarts d’heure fut suivie d’exposés plus courts dans la même thématique.
Pause-café.

Wolfgang, chercheur de Göttingen, un de ses meilleurs amis, aborda Philippe.
— Salut Philippe. Content de te revoir. J’ai appris que tu avais obtenu un poste de professeur à
l’Université de Lille. Toutes mes félicitations.
— Merci. Et toi, comment vas-tu ? Que vas-tu nous raconter de nouveau à cette conférence ?
— Quelques petites avancées sur les propriétés électriques des dislocations. Rien de bien
sensationnel cette fois. D’ailleurs je ne présente qu’un poster. Mes résultats ne justifient pas une
intervention orale.
Philippe sembla intrigué, car souvent les Allemands étaient à la pointe des progrès dans leurs
domaines de recherche. Et puis, faire un déplacement aussi long pour ne présenter qu’un poster
pouvait se comprendre de la part des jeunes chercheurs qui se faisaient ainsi connaître, mais n’était
pas raisonnable de la part d’un scientifique confirmé.
— Et tu te déplaces pour un simple poster. Pourquoi n’avoir pas tout simplement envoyé l’un de
tes étudiants ?
Dans le fond, cette remarque ressemblait beaucoup à une critique. Mais Wolfgang ne s’en
offusqua pas, car les deux hommes se connaissaient depuis longtemps pour avoir fait leurs recherches
ensemble du temps de leur travail de thèse. Même si, depuis cette époque, ils ne se voyaient plusqu’épisodiquement, grâce aux conférences, ils étaient restés en contact et se parlaient assez
spontanément. Cependant, par fierté, Wolfgang voulut se justifier.
— En principe tu as raison. En fait, je me suis servi de cette conférence comme prétexte pour
obtenir le droit de séjourner en URSS.
— Dans quel but ?
— C’est assez confidentiel. Mais, je pense que je peux te faire confiance.
— Bien sûr.
— Alors voilà. Je suis chargé de contacter clandestinement Andreï Sakharov.
— Sakharov le dissident ?
— Lui-même. Apparemment tu en as déjà entendu parler.
— Oui bien sûr. L’URSS lui doit la mise au point de la bombe H. Je sais également qu’on lui a
attribué le prix Nobel de la paix en 1974. Donner le prix Nobel de la paix à un gars qui a inventé la
bombe atomique ressemble à un oxymore diplomatique. Blague à part, je sais qu’il n’a pas été
autorisé à se rendre à Oslo. Mais pour quelle raison souhaites-tu le contacter ?
Wolfgang se rendit compte que, sous prétexte de justifier son manque de résultat scientifique, il en
avait trop dit.
— Trop délicat à t’expliquer. Mais, s’il te plaît, promets-moi de garder cette information pour toi.
Une réponse qui aiguisa encore plus la curiosité de Philippe.
— Promis. Mais, retournons dans l’amphi. La session recommence dans quelques minutes.

*

Les deux hommes se séparèrent. Philippe s’installa au fond de l’amphithéâtre. Intrigué par la
conversation qu’il venait d’avoir, il n’écouta que très distraitement les exposés. Pourquoi Wolfgang
avait-il choisi cette conférence pour avoir son visa d’entrée en URSS, alors qu’il y avait plein
d’autres possibilités pour l’obtenir ? Pour quelles raisons devait-il contacter Sakharov ? S’agissait-il
d’une démarche personnelle ou l’en avait-on chargé  ? Piqué par la curiosité, Philippe l’aborda à
l’issue de la session, bien décidé à en apprendre davantage.
— Dis-moi Wolfgang. Pour quelles raisons dois-tu contacter Sakharov ?
— Parce que cela fait pas mal de temps qu’on n’a plus entendu parler de lui. On ne sait même pas
s’il est toujours en vie. Tu m’as fait remarquer toi-même qu’il n’avait pu se rendre à Oslo pour
recevoir son prix Nobel. Tu sais pourquoi ?
— Vaguement. Défense des droits de l’homme, il me semble. Et ici, ça ne plaît pas trop aux
autorités.
— C’est presque çà. Si tu as une minute, je t’en dis plus.
— OK.
— Mais éloignons-nous.
Les deux hommes se rendirent sur une sorte de terrasse abritée par une verrière. Il y faisait un froid
de canard. Un soleil laiteux tentait de percer une brume grisâtre, sans trop de succès, une brume qui
voilait légèrement la vision de la forêt environnante constituée de sapins et de bouleaux. Mais, cela
permit à Philippe d’allumer un cigare. Wolfgang lui raconta une histoire si longue qu’ils loupèrent en
grande partie le buffet offert en guise de déjeuner.
— Eh bien, voilà. Aujourd’hui, Sakharov a soixante-cinq ans. Il sort d’une méchante grève de lafaim. Tu sais qu’il est exilé à Nijni Novgorod ?
— Je l’ignorais. Mais pourquoi cette grève de la faim ?
— Pour que son épouse puisse aller se faire soigner en Europe. Elle a fait coup sur coup deux
infarctus.
— Elena Bonner, c’est bien cela ?
— Oui c’est elle.
— Mais, comment sais-tu cela ?
— Dès la fin de la guerre, les chercheurs de notre institut eurent souvent l’occasion de travailler
avec Sakharov. Mon patron de thèse l’avait rencontré à plusieurs reprises. Il m’en a toujours
parlé avec admiration : un humaniste cruellement partagé entre le désir de mener à bien ses recherches
en physique nucléaire, ce qui conduisait tout naturellement à la conception de bombes du même nom
et la crainte, plutôt l’angoisse, provoquée par la menace de tels armements pour le devenir de
l’humanité. Ils purent correspondre librement et se rencontrer régulièrement jusqu’en 1980. Puis,
plus rien. Banni, relégué à Nijni Novgorod, une ville que l’on appelle également Gorki, du nom de ce
fameux écrivain qui y est né. C’est Elena qui me contacta, alors que je participais à une conférence à
Moscou. Elle m’avait repéré parce que je venais de Göttingen et que j’étais l’élève d’un des anciens
collègues de son mari.
— Et elle te parla de leur exil.
— Bien sûr. Tout au début, elle seule pouvait encore se déplacer. Grâce à cette rencontre, je servis
dès lors d’intermédiaire entre certains scientifiques européens et Andreï. Lui est toujours assigné à
résidence à Gorki. C’est à quatre cents kilomètres de Moscou.
— Et pourquoi cet exil ?
— C’est assez long à raconter.
— Vas-y.
— Eh bien, voilà. Né d’une famille où la physique tenait déjà beaucoup de place, il s’est
naturellement dirigé vers de telles études. Diplômé de l’Université de Moscou vers 1942, on l’a
envoyé goûter aux joies du travail manuel dès 43, d’abord comme charpentier, ensuite comme
ingénieur dans une usine de munitions. Ici, une telle pause est normale et d’ailleurs pas forcément
idiote. C’est sûrement pendant ces expériences prolétariennes qu’il s’est sensibilisé aux droits de
l’Homme.
— Mais comment, dans ces conditions, a-t-il pu se spécialiser en physique nucléaire ?
— Un peu après ces premières expériences, il entreprit un travail de thèse qu’il présenta en 1948.
Seulement, voilà, à cette époque, Staline, puis ensuite Khrouchtchev se mirent en tête de prendre
place dans la course aux armements nucléaires, et ce, dans l’objectif de dépasser les Américains après
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leur exploit à Hiroshima . Du coup, son institut fut astreint à se diriger vers ce type de recherches
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militaires. Il y allait de l’équilibre militaire entre le bloc de l’Est et celui de l’Ouest . Sakharov s’est
vu obligé de travailler pendant plus de vingt ans dans ce domaine et, comme tu le sais, a participé à la
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réalisation des bombes A et H dont on lui attribue la paternité . Seulement, voilà. Dans les
années 62, il prit conscience du danger de telles recherches militaires sur l’avenir de l’humanité.
Inconcevable de continuer à garnir toutes les frontières de batteries d’ogives nucléaires dont la mise à
feu était sous la seule responsabilité du premier cinglé qui habiterait le Kremlin. Bref, il était effrayé
de savoir qu’une telle puissance de frappe puisse être mise à la disposition d’un régime totalitaire,