240 pages
Français

La courtisane rouge

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Description

Un grand reporter français, qui a longtemps vécu en Chine, vient enquêter sur une importante affaire de contrebande à l'importation de produits de luxe, survenue dans un petit port tranquille de la côte sud de la Chine. Parmi les interviews que lui a ménagées un ami journaliste à Hong Kong, une belle Chinoise, cultivée et ouverte, ayant quelques liens avec les leaders locaux. Arrivé sur les lieux, le reporter ira de surprise en surprise...

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Informations

Publié par
Date de parution 02 avril 2017
Nombre de lectures 8
EAN13 9782140033391
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0127€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Robert Pialot
La courtisane rouge
Jean-Pierre Pisetta
Un grand reporter français, qui a longtemps vécu en Chine,
vient enquêter sur une importante afaire de contrebande
à l’importaion de produits de luxe, survenue dans un La courtisane rougepeit port tranquille de la côte sud de la Chine.
Parmi les interviews que lui a ménagées un ami journaliste
Romanà Hong Kong, une belle Chinoise, culivée et ouverte ,
ayant quelques liens avec les leaders locaux.
Arrivé sur les lieux, le reporter ira de surprise seun rprise...
Ingénieur français, Robert Pialot a longtemps travaillé en
Chine du Sud. Ses foncions lui ont permis d’obser vperrè sd
les mœurs des milieux socio-économiques et poliiquesn, sd a
le cadre d’une ville de taille moyenne.
En couverture : Figure de proue d’un bateau-dragon.
Une fois l’an, des compéiions commémorent le suicidde’u n ministre intègre protestant
e (3 siècle avant J.-C.) contre la corrupion du gouvernement.
ISBN : 978-2-343-11331-9
22 €
Robert Pialot
La courtisane rouge

















La courtisane rouge









Écritures
Collection fondée par Maguy Albet


Lutaud (Laurent), L’araignée au plafond, 2017.
Mahé (Henri), Quelques nouvelles du port, 2017.
Chatillon (Pierre), La danse de l’aube, 2017.
Gontard (Marc), Fractales, 2017.
Pisetta (Jean-Pierre), Hostilités, 2016.
Toubiana (Line) et Point (Marie-Christine), De porte en porte. Histoires
parisiennes, 2016.
Pain (Laurence), Selon Gabrielle, 2016.
Seigneur (Pauline), Augusta mouille-cailloux, 2016.
Berkani (Derri), Les couveuses, 2016.
Gaspin (René), Froideterre. Le roman d’un poilu, 2016.
Galluzzo (Rosine), Toutes les larmes de mon corps, 2016.
Rouet (Alain), Les incivilités du trapèze volant, 2016.
Tanguy Taddonio (Anne), Le mariage, 2016.
Le Boiteux (François), Le rêve grec, 2016.
Sabourin (Jean-François), Le long chemin de l’exode. L’histoire d’un
homme libre, 2016.


*
**

Ces quinze derniers titres de la collection sont classés par ordre
chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr
Robert Pialot






























La courtisane rouge


Roman
















































































































































Les personnages de ce roman sont totalement imaginaires et ne sauraient
être assimilés à des personnes existant ou ayant existé...



































































© L’Harmattan, 2017
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.editions-harmattan.fr

ISBN : 978-2-343-11331-9
EAN : 9782343113319
I
HO CHI MINH VILLE…



Paris – Ho Chi Minh Ville : treize heures de vol… Depuis toujours,
je suis infoutu de fermer l’œil dans un avion ! Et des heures de vol,
j’en ai suffisamment au compteur, pour ne plus me laisser prendre au
dépourvu. J’ai donc emporté, pour tuer le temps, un bon polar bien de
là-bas, pondu par un certain Robert Hans Van Gulik, dont le titre
énigmatique (comme il se doit) : Le Fantôme du Temple,
s’accompagne en couverture d’une superbe nana à poil batifolant, ô
sacrilège ! dans un lieu sacré où trônent des bouddha adipeux au
regard concupiscent.
Maître Van Gulik, un digne diplomate néerlandais en poste en
Chine du temps de Chang Kai Tchek, s’est fait un nom dans la
littérature de son siècle par ses doctes études sur l’érotisme chinois à
travers les âges (très documentées, abondamment illustrées, je vous en
recommande la lecture…). Pour se délasser, et délasser ses lecteurs, ce
savant ne dédaignait pas de pondre, en marge de ses recherches sur le
sexe chinois et son évolution de siècle en siècle, toute une portée de
polars, toujours cent pour cent chinois, garantis « Tang dynastie »… et
bien sûr un chouïa licencieux.
L’intrigue de ce fantôme qui batifole dans le temple se situe donc
esous cette brillante dynastie des Tang, au 7 siècle… L’Âge d’Or de la
civilisation chinoise, déclarent les sinologues patentés. Des poètes
merveilleux qui nous font toujours rêver, les Li Bai et autres Du Fu…
Mais pour l’heure il s’agit simplement d’un jeune juge nommé Dee,
fraîchement muté dans une petite ville du Nord-Ouest de la Chine,
bien entouré – de ses trois épouses et de ses trois lieutenants – et qui
s’emploie à dénouer des énigmes plus tordues les unes que les autres.
L’estimable sinologue a exécuté lui-même les petites illustrations
rigolotes qui jalonnent son histoire : des relevés topographiques
minutieux, genre magazine d’ados, des crobards censés nous aider à
bien piger l’enchaînement des opérations. Plus une dizaine
d’estampes, de style sino-naïf, sur lesquelles il a apposé son sceau
perso « RHVG ». En respectant la facture un peu raide de la peinture
de cette époque de la dynastie des Tang, cela va de soi… On s’y
croirait !
7 Fan inconditionnel de Van Gulik, j’ai remarqué dans mes lectures
précédentes que cet éminent spécialiste en érotisme pimente ses
énigmes policières d’épisodes croustillants, pas tout à fait
politiquement corrects : épouses bourgeoises cocufiant leur mari
(excepté celles du juge quand même…), abbesses dévergondées,
belles putains détournant de leur devoir les pandores locaux… Bref,
cette lecture tombe bien pour me remettre dans l’ambiance de
l’Empire de l’éternel Milieu. Et la tendance, pas violemment
démocratique, du bon magistrat à abuser du fouet pour extorquer plus
rapidement leurs aveux aux suspects trop coriaces, pas de quoi non
plus nous surprendre. Rien de nouveau sous le soleil levant. Un rappel
historique salutaire avant de débarquer dans la Chine d’aujourd’hui,
but de mon voyage après une courte escale vietnamienne…

Bon ! Dix heures ont passé, ma foi, pas trop mal… pour une fois ;
voilà que j’en suis aux inévitables conclusions philosophiques de
l’estimable historien. Il m’a quand même aidé à raccourcir un peu le
temps qui s’écoule si lentement dans les longs courriers.
Autour de moi, les passagers asiatiques, dans une belle unanimité,
n’ont cessé de pioncer avec conviction tout au long du trajet, dès les
dernières cacahuètes grignotées. Un peu jaloux, je lâche enfin mon
juge Dee, croyant ressentir quelques picotements de bon augure…
Trop tard ! C’est l’hôtesse qui la ramène, poussant le chariot des petits
déjeuners.
– Omelet or noodles ?
Résigné, je fais semblant d’avaler quelques nouilles aux crevettes,
puis tente de repiquer du nez aussi sec. Pas pour longtemps hélas… Le
timbre nasillard de l’annonce de notre arrivée imminente met fin à ma
tardive tentative :
…Nous avons commencé notre descente vers l’aéroport
international Tan Son Nhat de Ho Chi Minh City… Regagnez vos
sièges… Attachez vos ceintures… Blablabla…Pour votre sécurité…
Blablabla… La température au sol est de 28° Celsius… L’heure locale
est 8h 30…
28 degrés en début de matinée de ce mois de février ? Voilà qui
vient à propos pour me redonner un peu de tonus…

Sans perdre de temps, je remisai le Juge Dee au fond de mon sac.
Connaissant bien les lieux et leurs usages, je me préparai à piquer un
petit sprint dans les couloirs de l’aérogare, mon unique sac cabine
8 fourre-tout à la main – afin de prendre de vitesse le gros de la troupe
et aborder les guichets de l’immigration en pole position. J’ai horreur
de traîner dans ces queues interminables…
Quelques instants plus tard, n’ayant pas, contrairement à mes
compagnons de voyage, de bagage de soute à attendre, je fus donc le
premier à satisfaire aux formalités, pour me présenter ensuite au
guichet de la banque, et y échanger quelques-uns de mes dollars
contre un plein sac de dongs à l’effigie de l’oncle Ho. Sortie entre
deux barrières métalliques, contenant à grand-peine la foule des
parents et amis venus accueillir les émigrés de retour au pays. Masse
bariolée, exubérante, secouée de grands éclats de rire troublés de
quelques larmes… Des bras qui s’agitent comme des sémaphores à
l’apparition de la silhouette attendue… Émotion, émotions…

Rien de tout cela pour moi : incognito complet ! Je repérai dans un
coin du parking la colonne des voitures taxis, perdue au milieu d’une
armée de deux roues, et m’engouffrai dans le premier de la file. Le
chauffeur, d’un rapide coup d’œil, me considéra illico comme un
potentiel apporteur de com, et, dans un Anglais pittoresque, me tendit
d’emblée un « flyer » d’hôtel de luxe, dont il se mit à vanter les
mérites dans un galimatias volubile. Mais, ignorant ses promesses
d’hôtel très confortable et pas cher, je lui indiquai d’un ton
péremptoire mon point de chute prédéterminé, rue Bui Vien. Il
embraya en maugréant, dépité de voir s’envoler ses espoirs de bénef
de rabatteur de touristes.

À Saïgon, je descends toujours dans le même quartier, rendez-vous
des backpackers du monde entier, qui se sont donné le mot pour y
trouver le gîte et le couvert, à des prix abordables. Toute cette faune
s’agglutine dans les cafés et les gargotes pour échanger avec des
mines de pirates leurs petits conseils de routards, leurs mille anecdotes
un peu naïves. Aux terrasses des bistros, on parle fort et on rit
beaucoup, on s’interpelle de table en table, et dans un sabir
cosmopolite on se refile des petits secrets : les derniers tuyaux de
bonne bouffe pas chère, de guest house sans morpions, de nouveaux
itinéraires d’autobus, de postes-frontières merdiques à éviter, ici ou
là… On croise des filles de toutes provenances, attifées en un
laisseraller sexy, venues ici pour se défaire des contraintes sociales de leur
pays d’origine. Même les timides comme moi se sentent encouragés à
tenter leur chance.
9 Des petites boutiques font commerce de bricoles d’artisanat local,
bijoux fantaisie en fil de fer, des tee-shirts, des paréos multicolores.
Sans oublier le filon du souvenir historique, représenté par les éclats
d’obus de toutes tailles, les imitations de briquets ZIPPO, supposés
retrouvés dans les rizières, tombés de la poche des G.I. pendant les
opérations de ratissage… Artificiellement vieillis, gravés de slogans
pacifistes, voire défaitistes. Ainsi les jeunes rejetons des hippies de
naguère achètent-ils pour trois dollars les pensées profondes de leurs
pères, s’ils veulent bien faire semblant de croire qu’à l’époque, les
pauvres diables avaient la tête à faire de l’humour sous les bombes
dans les rizières… Faites l’humour, pas la guerre, peut-être.
J’ai un peu dépassé l’âge moyen de ces sympathiques
globetrotters. Néanmoins, je trouve le coin beaucoup plus fréquentable que
les hôtels à étoiles désormais bourrés d’hommes d’affaires amidonnés
et de troupeaux de touristes troisième âge (et demi).

La circulation était dense et ralentie. Je contemplais les arbres
bordant les avenues, parés, en plein mois de février, de belles fleurs
rouges piquetant leur exubérant feuillage. Le sud Vietnam ne connaît
pas l’hiver… J’étais ravi de retrouver l’ambiance des tropiques.
J’avais tout le temps d’admirer la végétation. Mon taxi, en effet,
avançait difficilement, englué dans l’intense marée des motos et des
scooters. Un carrousel de minettes au guidon de leur léger engin,
virevoltantes dans leurs élégants « lao dai », blanc, bleu clair, rose,
jaune pâle. La plupart arboraient un cache poussière qui leur masquait
tout le bas du visage, sans parvenir à réduire leur charme. Ces
accessoires vestimentaires, soi-disant à usage sanitaire, sont en réalité
une ruse féminine à la mode pour tenter de prétendre à un semblant de
mystère. Naturellement, je les contemplais au moins autant que les
bauhinias de l’avenue.
À chaque carrefour, l’aimable bordel nous imposait une halte de
cinq à dix minutes, le temps qu’un inespéré accord à l’amiable
intervînt entre les deux courants orthogonaux, après d’invisibles et
pacifiques tractations.
Comme à chacun de mes passages à Saïgon, je ne pouvais
m’empêcher de feuilleter dans ma tête, le bouquin de mon célèbre
confrère reporter Graham Greene : The Quiet American, et de revoir,
par la pensée, la belle gueule vieillissante de Michael Caine dans le
rôle créé par Redgrave. Trop de lieux, malgré leurs mutations, me
suggéraient cette réminiscence : la rue Catinat, la place Garnier, le
10 « Continental », les bordels de Cholon… Graham Greene savait de
quoi il parlait, ayant joué lui-même au correspondant de guerre en
Indochine, au temps de Diên Bien Phu…
Son personnage principal, comme par hasard un reporter de guerre
britannique, couvrait « la guerre d’Indo », comme on disait dans les
années 50, d’un regard dépourvu d’illusion… Un rosbif rugueux mais
perspicace, qui pour son malheur était tombé amoureux d’une belle
Phuong. Laquelle, chaperonnée par sa grande sœur, cherchait avant
tout un mari, qui pût se porter garant de la sécurité matérielle de toute
sa famille… Dans un premier temps, elle avait cru profitable de
larguer le rosbif quadragénaire pour un américain « bien tranquille »,
un peu benêt aussi… mais qui, financièrement, semblait plus… solide
(jusqu’à ce qu’il se fasse rétamer dans un attentat). Elle était bien vite
revenue à ses premières… amours. Ce type de femme, très soumise et
encore plus intéressée, n’avait pas disparu avec la fin des hostilités.

Je me fis déposer au coin de la ruelle ombragée dans laquelle se
cache le petit hôtel où j’ai mes habitudes, ruelle qui débouche donc
sur la grande rue Bui Vien. Tout de suite je fus pris par surprise par le
rappel d’une émotion olfactive : me revenait aux narines le musc
puissant des durians du petit vendeur du coin de la rue, qui me héla
comme un vieux pote.
Le petit hôtel modeste de Mi La se trouvait à quelques dizaines de
mètres. Avant même d’atteindre sa porte, je fus accueilli par les
flonflons du vieux 33 tours, qu’elle passe en boucle depuis des années
dans son petit hall d’entrée décoré de palmiers nains : toujours le
même certes, mais j’espère bien qu’elle n’en changera jamais : le
grand orchestre de Duke Ellington et ses vedettes des thirties, les solos
à la clarinette de Barney Bigard, à l’alto de Johnny Hodges, le charme
des voix un peu nasillardes, mais vachement sexy, de Kay Davis,
Adelaïde Hall… Ivie Anderson surtout, cette Piaf noire et jazzy,
ancienne danseuse du Cotton Club, qui savait faire chialer les Al
Capone d’antan avec ses vieux blues…
« Love is like a cigarette »… « Rose of the Rio Grande »… Je
connaissais tout ça par cœur ; ça revenait tout seul sur mes lèvres. Par
quel miracle ces petits bijoux de feu la belle époque des grands
orchestres swing, plus vraiment à la mode d’aujourd’hui,
s’épanouissent-ils toujours dans ce petit bouge saïgonnais ? Mystère !
Peut-être un GI nostalgique les a-t-il oubliés dans la précipitation de
l’embarquement, le jour du coup de sifflet final de l’Apocalypse
11 version Coppola ? Ou bien un planteur français, ou un officier de
marine fan de jazz des années 30 – c’est rare mais ça s’est vu – les
a-til généreusement offerts à sa congaï, en souvenir des quelques heures
de petit bonheur… Les flonflons de Mi La, je ne peux les dissocier
d’une certaine vision, sans doute un peu naïve, de l’Indochine
française : peut-être Marguerite Duras a-t-elle swingué sur ces
mélodies, dans les bras de son amant de la Chine du Nord ? Les
« Léon Bollée », les bastringues coloniaux, le bac sur le Mékong…
Ah ! Merde ! Comme j’aurais voulu retrouver leur trace ! Mais je ne
sais pas courir après les fantômes, je suis tout juste capable d’en
flairer la nostalgie.
Je me contente donc du Duke Ellington de Mi La, et son 33 tours
au délicieux grésillement ; tant qu’elle le fera tourner, je reviendrai
chez elle, promis.
La taulière qui en est aujourd’hui l’ultime héritière,
languissamment étendue sur sa chaise-longue, semblait en cette
matinée perdue dans sa douce rêverie. Elle leva les yeux au tintement
du rideau de perles de verroterie multicolore, agité par mon entrée.
Elle me reconnut et me gratifia de son splendide sourire. Surmontant
une petite paresse, elle se décida à déployer ses jolies jambes
dénudées, s’étira avec volupté, et se glissa derrière son comptoir.
– Bienvenue Fabio ! Vous voici de retour ? C’est gentil de passer
me dire bonjour !
– Darling, je me demande comment j’ai pu survivre si longtemps,
privé de votre charmant sourire ? Et de votre musique qui me donne
déjà envie de vous inviter à danser ?
– Depuis que vous me le promettez, Fabio, quand donc allez-vous
tenir parole ?
– Allez, allez ! Vous auriez trop peur que je vous marche sur les
pieds ! Pour le moment, je suis vanné, donnez-moi donc une bonne
chambre, comme d’habitude, bien au calme, air ventilé, mais pas
conditionné, vous avez ça en rayon pour moi, hein ?
Elle jeta un rapide regard sur son cahier de réservations tout en
suçotant son crayon comme une sucette à l’anis. Relevant la tête, toute
épanouie :
– Comme d’habitude, mon cher ami ! Au deuxième, sur l’arrière ;
c’est moins bruyant que sur le devant… me susurra-t-elle, avec un clin
d’œil…entendu.

12 Son petit hôtel, s’il accueille surtout de jeunes routards dans leur
périple du sud-est asiatique, ne dédaigne pas non plus la clientèle plus
remuante des mignonnes petites putes du quartier. Elles viennent le
soir, et jusqu’à plus d’heure, y négocier leurs charmes évanescents
avec les mâles occidentaux défraîchis qui traînent, la langue pendante,
dans les ruelles avoisinantes, en quête d’exotisme de pacotille.
Mi La se souvenait que je tenais à ma tranquillité nocturne, et me
proposait donc une chambre à l’écart de leurs allées et venues et du
clic-clac de leurs talons aiguilles.

Dans ce décor familier je pris possession de ma carrée, plongée
dans la pénombre. J’adressai un clin d’œil de connivence à la petite
cour intérieure qu’embaume un banian, dont les branches viennent
caresser la fenêtre. Je me délassai sous une longue douche en alternant
eau chaude-eau froide, m’allongeai nu, encore humide, sur le lit
caressé par le souffle léger d’un gros ventilateur aux pales vénérables.
Dans la fraîcheur et l’obscurité relatives, je m’accordai quelques
minutes de relaxation dans une semi-somnolence…
À Paris, le rédacteur en chef du magazine, pour qui j’effectuais
couramment des piges sur l’Asie du Sud-Est, avait répondu banco à
ma proposition de reportage, sur le méga scandale de corruption qui
venait d’éclater dans le Sud de la Chine, dans la province du
Guangdong. C’est mon ami Greg Sullivan, grand reporter dans un
canard en langue anglaise de Hong Kong, qui m’avait refilé le tuyau :
1– Hey chum, this could be a nice little job for you!
Pas bêcheur, il m’assurait qu’il pourrait me briefer un brin, et me
lancer sur quelques interviews craquantes.
L’affaire en question avait eu pour centre de gravité Sezhou, une
ville de second rang de la Province, un peu à l’écart du Delta de la
Rivière des Perles, qui jusqu’à ce coup d’éclat vivotait bien
modestement hors des feux de la rampe. Ce n’était ni le premier, ni le
dernier scandale de ce genre. Mais son ampleur et le nombre de
personnalités compromises lui avaient conféré une notoriété qui
débordait largement des frontières, et pouvait rameuter quelques
lecteurs en ces temps où le « made in China » est tellement tendance.
Un relent de scandale, c’est toujours bon pour le tirage.

1 Dis donc mon pote, t’as peut-être là un chouette petit boulot !
13 – Un bon sujet, avait acquiescé le rédac-chef. Va donc me chercher
quelques anecdotes piquantes pour assaisonner cette soupe chinoise.

A priori, pas de rapport direct avec le Vietnam, je ne pouvais
invoquer aucun impératif pour venir traîner mes guêtres à Saïgon.
Mais j’espérais profiter de l’occasion pour y rencontrer quelques
vieilles branches, des indécrottables de la bougeotte orientale comme
moi. Dans une vie antérieure, je les ai beaucoup fréquentés… Moins
aujourd’hui… Mais de temps à autre, « as time goes by », je
m’accorde ce petit bonheur d’un furtif retour dans les souvenirs de
mon passé. Nous échangeons une foule de tuyaux divers et variés,
parfois futiles, souvent percés. Peut-être se révèleront-ils utiles un jour
ou l’autre, au hasard des aventures. Mais c’est surtout une vieille
manie dont je n’arrive pas à me débarrasser. Ces types-là, d’anciens
hippies reconvertis, ou d’anciens cadres de l’industrie désenchantés,
passés dans une semi-marginalité, je les connais bien et les
fréquente… marginalement. Des mecs fatigués de se mélanger aux
mercenaires constipés et infatués de l’économie globalisée, mais pas
complètement naïfs-baba cool pour autant. De la désinvolture – au
moins en apparence, une dose de fatalisme, une touche de
décontraction, un mépris affiché du monde des mercantis, mais… bien
obligés, pour croûter, de mettre de l’eau dans leur vin. Ils surfent au
gré des événements, suivent des pistes sinueuses, et reviennent
souvent dans des bleds perdus du Sud-Est asiatique, Thaïlande,
Indonésie, Philippines, Birmanie… Bohèmes de grands chemins,
nomades nonchalants. Ils vivent de pas grand-chose, quelques petits
business du genre « demain on rase gratis », des « missions »
décrochées auprès d’officines improbables au destin éphémère.
Connaissant quelques habitués du coin, je venais donc glander
quelques heures parmi ces doux rêveurs. Puis, revenant aux choses
sérieuses, je reprendrais mes clics et mes clacs et filerais vers Hong
Kong. Là je me ferais payer un débriefing par mes copains de
l’Evening Post (ces fameuses sources, « généralement bien
informées », comme on lit dans les canards). Après cette mise au
parfum en cours particulier, je gagnerais enfin Guangzhou, la capitale
du sud de la Chine, pour y entamer mon enquête terrain.

C’est comme ça que je gagne ma croûte maintenant, ayant peu à
peu réussi, dans ma reconversion, à me bâtir une petite réputation de
« spécialiste ». Spécialiste de quoi au juste ? De ces « problèmes de
14 société », vus par le petit bout de la lorgnette, dans cette région que
baigne la Mer de Chine du Sud. Obnubilés par le « miracle
économique chinois », la plupart des « observateurs » laissent
pudiquement retomber le voile sur les dessous louches des combines.
Peut-être cela perturberait-il leurs belles théories sur la mondialisation
clean. De ce coin du monde émane pourtant, jusqu’à présent, un zeste
de parfum exotique. Peut-être pas le genre de parfum d’opérette « nuit
de Chine, nuit câline », mais plutôt le style « du rififi chez les fils du
ciel ». Les romans de Claude Farrère, au bon vieux temps, nous
contaient de belles histoires de pirates dans la Mer de Chine du Sud.
Eh bien, ça marche encore très fort ! Et quant aux contrebandiers, ils
ont troqué leurs jonques à la Corto Maltese contre des vedettes « go
fast », bourrées de l’héroïne du Triangle d’Or et quelques autres
bricoles à forte valeur ajoutée. Tout cela, me direz-vous, ne peut faire
qu’un mauvais roman de gare, oui mais… les trafiquants ne trafiquent
pas seulement entre eux, il leur faut bien des amis, des complices, des
« relations » chez les gens-comme-il-faut. Et c’est un peu ça, ma
« spécialité » : les liaisons dangereuses, les relations suspectes, les
flirts du beau monde avec la faune interlope… Je renifle, je farfouille,
puis je concocte dans mes reportages, quelques contes des mille et une
magouilles, made in Asia. J’assume la succession des jolis récits
d’antan qui mettaient en scène des Corses de Pigalle ou des marlous
de la Bastoche délocalisés dans la concession française de Shanghai.
On y rencontrait déjà les triades, cul et chemise avec les ripoux de la
colonie britannique de Hong Kong, ou ceux de la « concession
française » arrachée aux derniers Qing déliquescents. Scandales
retentissants de l’entre-deux-guerres. Puis, une éclipse du temps du
maoïsme pur et dur – où les « cent fleurs », le « grand bond en
avant », et autres « révol-cult » faisaient les « Une » des canards
occidentaux.
Mais depuis la triste fin de la « bande des quatre », les affaires, dieu
merci, ont repris de plus belle, les lascars ayant adhéré avec
enthousiasme à la philosophie du « petit timonier » : qu’importe que le
chat soit noir ou blanc, s’il attrape les souris avait prophétisé Deng…
Pas de souci à se faire pour eux, ils ont compris le message cinq sur
cinq.
Toujours en avance d’un métro, ces hardis entrepreneurs ont été les
premiers à mondialiser leur business. Ils ont su faire évoluer leurs
méthodes. Ils ont essaimé, fondant des succursales dans tous les ports
du monde, de Vancouver à Barcelone en passant par New York et
15 Amsterdam… Aux flics coloniaux ont succédé les flics
« populaires »… Mais les bonnes vieilles intrigues n’ont pas disparu
pour autant. Voilà donc un excellent ingrédient, une recette capable
d’exciter mon lecteur pantouflard, avachi sur son transat, devant sa
piscine, en vacances pépères à Agadir ou aux Maldives.

Ma peau épongée par le tiède souffle du ventilo, je secouai mes
neurones, chassai la rêverie, passai un tee-shirt et un léger pantalon de
toile, et descendis tirer ma flemme, en vadrouille dans les bistros du
coin, à la recherche de quelque pote. J’étais complètement décalé par
mon voyage, le jet lag me brouillait l’estomac. Mon petit déjeuner pris
dans l’avion vers huit heures du mat me dissuadait pour l’instant de
m’attabler dans un petit restau pour m’envoyer des nems ou des
nouilles au piment. Je me dirigeai machinalement vers le « Saigon
Café », qui fait le coin avec Pham Ngu, un des points de ralliement
des routards de passage.
Il était environ deux heures de l’après-midi, l’heure de la sieste
pour les honnêtes gens sous les tropiques, et malgré ce, toutes les
tables étaient occupées. Comme je cherchais des yeux un tabouret où
poser mes fesses, j’aperçus un bras nonchalant qui semblait
m’adresser une invitation à le rejoindre : non mais sans blague ! ce
vieux Bobby ! J’aurais dû m’en douter ! Bobby est un sympathique
ivrogne australien, qui depuis des lustres passe les trois quarts de sa
vie dans ce petit périmètre Pham Ngu – Bui Vien – Tran Hung Do,
sans cesser de picoler la Fosters de son pays natal. Nul ne peut mieux
que lui illustrer cet adage que, tout petit, j’avais déchiffré dans un
bistrot de ma ville natale :
– L’alcool tue… lentement ! – On s’en fout, on a bien le temps !
Avec sa bonne face rubiconde, encadrée d’une volumineuse
tignasse bouclée d’un blond filasse, son petit ventre rond, il pourrait
encore passer pour un chérubin, n’était sa barbiche plus hirsute qu’un
hérisson.
S’il y en a qui ont besoin de drogues dures pour décoller, Bobby,
lui, affiche une addiction nettement plus low cost. Il fonctionne
parfaitement et exclusivement à la bière. Quasiment des goûts de
prolétaire, mais une consommation de titan : un forçat de la petite
mousse.
À cette heure, il contemplait d’un œil vitreux une demi-douzaine de
canettes vides. Face à lui était avachi un gros tas dont les yeux
disparaissaient dans les boursoufflures des paupières. Il en comptait
16 autant à son actif. Bobby me héla avec placidité, tandis que je me
dégottais une chaise libre à une table voisine.
2– Put your happy ass down here , me dit-il dans un demi-sourire,
comme si nous nous étions quittés la veille (notre dernière rencontre,
tout aussi fortuite, devait remonter à six mois à tout le moins).
Il fit signe à la petite serveuse Kim, une figure inamovible de cet
établissement, et sans me consulter lui commanda trois autres Fosters.
Autour de nous, un échantillon de la faune habituelle du quartier.
De jeunes couples de touristes post-adolescents, garçons aux cheveux
longs et filles aux cheveux courts, avec toutes les combinaisons de
sexes possibles. Deux ou trois silhouettes familières de globe-trotters
impénitents et barbus, qui me saluent d’un air blasé. Et une
demidouzaine de touristes « seniors », limite apoplectiques, anglo-saxons
ou germaniques, qui ont réussi à fausser compagnie à bobonne
pendant la sieste, le temps de s’envoyer en suisse un petit gorgeon…
– What’s up ? demandai je à Bobby après un semblant d’accolade.
– Booofff… rota-t-il sans plus d’explications.
Bobby est un charmant garçon, toujours prêt à payer un coup à
boire. Mais faut pas compter sur lui pour faire la conversation. Tout à
fait indéchiffrable. Peut-être, au fond de sa bobine, n’y a-t-il rien à
déchiffrer ! Néanmoins, c’est quand même mon pote.
3– Some new piece of meat around here ? insistai-je pour me mettre
dans ses bonnes grâces.
Il se contenta de hausser les épaules, et ébaucha un geste vague
pour me montrer la rue qui, effectivement, offrait à nos yeux de vieux
vicelards dix ravissantes minettes à la minute. Je lui souris d’un air
entendu, sans toutefois avoir le courage de relancer. Boooff… comme
il dit… Ce n’est pas grave… Bobby fait partie des meubles…
Mais alors que la conversation menaçait de languir quelque peu, je
vis soudain l’œil de mon pote se mettre à frétiller faiblement.
Apparemment hypnotisé par quelque chose, ou par quelqu’un, qui se
trouvait derrière mon dos.
Je me retournai, étonné, et j’en tombai sur le cul : celle qui avait
provoqué la petite lueur dans l’œil vitreux du poivrot, cette jolie nana
en noir et blanc, qui descendait la rue de Tham en chaloupant comme
une danseuse de mambo, n’était autre que… ma copine Rebecca !

2 Pose ton cul par ici !
3 Un nouveau coup dans le coin ?
17 4– What a hell of a sweet ass ! marmonna Bobby dans sa barbe
rousse, usant ainsi de son vocabulaire le plus flatteur.
5– Hey, sweet thing ! Come and park your nice butt down here !
Et il produisit même l’effort, exceptionnel chez lui, de rapprocher
un siège de notre table, en lui montrant où donc poser les attributs en
question.
Rebecca, restant sourde aux compliments, se déhanchait avec grâce
sur ses hauts talons, arborant un tee-shirt noir orné d’un dragon doré
qui avait l’air de lui mordiller ses seins arrogants. La queue du dragon
s’engouffrait, la veinarde, dans un pantalon blanc qui moulait au
micron près ses magnifiques hanches. J’appelai doucement :
– Rebecca ?
Elle, qui affectait d’ignorer superbement l’invite de mon
pote aussie, sursauta en s’entendant interpeller par son prénom,
m’aperçut et m’adressa un éclatant sourire.
– Fabio ! Pas possible ! Quelle bonne surprise ! Mais qu’est-ce que
tu fous ici ? gloussa-t-elle en se précipitant vers moi, cependant que
Bobby en restait comme deux ronds de flan. Elle battit des mains,
comme une môme. Je me levai et esquissai deux pas vers elle ; elle me
fit un collier de ses deux bras pour m’administrer une double paire de
bisous retentissants, suivis d’un petit bécot tout chaud sur mes lèvres.
Nos corps s’effleurèrent sans pudeur excessive, je la gardai quelques
secondes blottie contre moi, mes mains serrant sans déplaisir ses bras
nus, musclés et bronzés.
– Viens donc t’asseoir avec nous, que je te présente de jeunes
playboys australopithèques !
Je lui avançai la chaise, elle s’intercala entre Bobby et moi, sans
plus de manières, pas gênée pour deux ronds par les avances un peu
lourdingues que continuait à grommeler mon pote. Elle en avait
entendu bien d’autres, des vertes et des pas mûres… L’autre gros tas
qui complétait la tablée, lui, avait eu droit à un ravissant sourire de
consolation et avait du mal à s’en remettre.
Et hop ! Encore une tournée de Fosters ! Bobby passait les
commandes, trop heureux d’avoir une nouvelle occasion de jouer les
prolongations. Pendant ce temps, Rebecca m’expliquait qu’elle aussi,
venait tout juste de débarquer, mais sur une autre ligne aérienne, et

4 Quel putain de beau cul !
5 Hé, poulette, viens poser ton joli cul par ici !
18 que nous aurions pu tout aussi bien nous rencontrer à la sortie de
l’aéroport.
Après un délai de décence, nous convînmes en aparté que
l’intermède de la petite bibine en compagnie de Bobby devenait un
rien superflu. Rebecca descendit gentiment son demi, un peu de
mousse dessinant une sensuelle virgule au coin de ses lèvres. Elle me
glissa en catimini qu’on avait peut-être des choses à se dire,
sousentendu en l’absence des deux austrogoths. Sans plus de façons, un
beau sourire en guise d’excuse, elle se leva et me prit par la main.
J’esquissai un haussement d’épaule faussement navré pour toute
excuse… Nous laissâmes en plan nos copains un peu décontenancés.
Nous remontâmes la rue De Tham, bras dessus, bras dessous.
– Je passe prendre quelques papiers dans ma chambre (je crèche
dans cette petite rue, là, juste derrière…) parce qu’il faut que je file à
Cholon… Tu voudrais pas m’y accompagner mon chéri ?
– Avec plaisir, mais t’es donc si pressée ? Qu’est-ce que tu vas
donc foutre à Cholon ?
– Je prends mes notes et reviens tout de suite ! Va donc boire un
coup au coin de Tran Hung Dao, tu te souviens ?
Si je m’en souvenais ? Ouais, dans ce petit bistro nous avions,
ensemble, dégusté, au printemps dernier, de mémorables langoustines
grillées, une sorte de hors-d’œuvre avant de sacrifier à une sieste
plutôt torride.
– Je te rejoins dans moins que rien, et je te dirai tout…
Elle me gratifia d’un clin d’œil mutin et se tira sans autre
commentaire. Je me dirigeai donc vers le petit rade où, pour changer,
je me commandai une bière couleur locale, une BGI comme on dit ici.
Une marque (Brasseries Générales d’Indochine) qui date
probablement du temps où l’oncle Hô était encore en culottes courtes.
Par contre, les serveuses, des nymphettes en minijupe sexy, se sont
mises à la dernière mode pour pousser à la consommation la clientèle
alanguie.
En attendant le retour de ma souris, je me repassai mentalement
mon petit court métrage d’archives personnelles, dossier « Rebecca et
moi ». Rebecca, une « relation » en pointillé, une fille un brin fofolle,
mais quant au physique, rien à dire, il n’y a rien à jeter, comme
chantait Brassens. Une silhouette dans le genre d’Ursula Andress, je
veux dire, celle du Dr No… Son boulot, par contre, semblait un peu
plus banal de nos jours, avec l’explosion du « marché du troisième
19 âge »: elle bossait dans un grand groupe voyagiste, un tour operator
spécialisé dans le sud-est asiatique et les retraités du papy-boom.
D’après ce qu’elle m’avait raconté lors de notre première rencontre,
elle était en quelque sorte chargée d’inspecter les lieux de séjour des
circuits proposés. Enquêter sur les hôtels, les restaurants, les musées…
Tenir à jour les fiches signalétiques de tous ces établissements, points
de passage obligés, partenaires incontournables dans le même
business. S’assurer que les clients, plutôt du genre rassis et popote, ne
trouveraient rien de shocking pendant leurs séjours et leurs
déplacements. Parfois, lorsqu’une collègue était en rade, elle était
aussi chargée de la remplacer et assurer l’accompagnement d’un
groupe ; guide touristique en somme.
Notre « première fois » remontait bien à deux ou trois ans, je ne
sais plus trop… Je crois bien que cela s’était produit à Bangkok…
Depuis lors, nous avions dîné ensemble à Bali, fait lit commun à
Pattaya, dégusté de la poutargue arrosée de Boulaouane à Belleville,
sans compter donc les langoustines de Saïgon. En tout, peut-être, une
demi-douzaine de retrouvailles inopinées, des « quickies », vite fait
bien fait, qui m’avaient tout de même laissé un souvenir plutôt
agréable. À l’époque du speed dating, rien que de banal et de
courant…
Mais… que voulait-elle donc me montrer à Cholon ?

Cholon, c’est le faubourg chinois de HCMC, en fait une véritable
ville qui a conservé une forte personnalité, même si l’urbanisation
progressive a fini par totalement combler l’espace qui la séparait de
Saïgon. C’est un « Chinatown » de trois cent mille âmes, sans compter
les clandestins. J’ai lu quelque part qu’étymologiquement cela veut
dire « le gros marché ». Si c’est vrai, c’est pas mal trouvé. Je connais
assez bien Cholon, effectivement son célèbre marché chinois qui
grouille d’épices, de champignons et d’herbes médicinales, de
scorpions et de tortues séchées, de serpents et de dépouilles de bêtes
sauvages, de pénis de tigres et de pattes d’ours… Un avant-goût des
effluves que je humerais quelques jours plus tard dans les recoins de
Qing Ping Lu à Canton, le gigantesque marché de gros où
s’approvisionne toute la Chine du Sud en produits « médicinaux ».
De nos jours, il n’y a pas que les champignons qui se négocient
dans le coin… Il m’est arrivé de jeter par ci par là des coups d’œil
furtifs, mais indiscrets, sur ses arrière-salles, ses salons de massage,
ses dealers, ses recéleurs, ses trafiquants. L’envers vaut bien l’endroit,
20 pour les amateurs de pittoresque épicé. Mais ce n’est peut-être pas
assez aseptisé pour les clients de Rebecca…
Question d’histoire encore récente, cette ville dans la ville fut aussi
un repaire de résistants à l’invasion américaine, certaines pagodes et
leurs bonzes s’illustrèrent dans la lutte clandestine, qui figurent
aujourd’hui en bonne place sur les monuments aux morts.
Mais Rebecca, quant à elle, bossait pour un tour operator du genre
plutôt « bcbg », promenant des couples de retraités middle class, et je
l’imaginais mal y investir davantage qu’un petit tour de ville en
autobus climatisé… sans trop entrer dans les détails scabreux.

– Qu’est-ce que tu t’imagines ? Rebecca balaya d’un mot ma
question… je profite simplement de l’occasion pour passer dire
bonjour à mon copain Van Lan, qui me refile souvent des tuyaux sur
les nouveautés du Delta, car tout ça bouge très vite : des dizaines de
nouveaux hôtels, des petits restaurants succulents à inspecter, les
boutiques d’artisanat pour que nos vieux fassent leur shopping… Il me
présente aussi des guides locaux. C’est juste une petite mission
professionnelle. Mais ça tombe bien que tu sois là avec moi, que tu
fasses la connaissance de ce mec, comme cela tu me diras ce que tu en
penses…Et puis, pour une fois que nos chemins se croisent…
Pourquoi ne pas faire un peu durer le plaisir… T’es pas d’accord ?
ajouta-t-elle en m’aguichant d’un frôlement de sa poitrine généreuse.
Je ne trouvai aucun argument sérieux à lui opposer. Je me contentai
de suggérer un amendement :
– Ma chérie, es-tu vraiment très pressée d’aller embrasser ton
chinetoque ?
– Tu es bête ! Sois pas jaloux ! Je l’ai prévenu que je passerais le
voir dans l’après-midi, sans plus de précision.
– Alors je te propose la promenade en cyclopousse, cela nous
laissera le temps de visiter.
Elle battit des mains encore un coup, sa manie de jouer à la
collégienne, et en guise de remerciement m’allongea une pelle
musclée. Après cet exercice, nous hélâmes donc un cyclo, moyen de
locomotion pas tellement plus lent dans cette cohue, et qui permet
d’apprécier les petits détails du paysage, les boutiques, les passantes et
les passants.
Le conducteur commença à se déhancher pour s’user les mirettes
sur la poitrine opulente de Rebecca ; mais il renonça très vite à
alimenter la conversation. Il nous balada cahin-caha sur les cinq
21 kilomètres qui séparent la rue Bui Vien du Marché de Cholon, au
milieu d’une foule de scooters, motos, vélos, triporteurs, qui
s’épaississait encore à mesure que nous approchions du centre-ville
chinois, et que sur les enseignes s’imposait leur élégante calligraphie.
Chemin faisant, je faisais profiter Rebecca de ma connaissance des
lieux. Pour une guide de voyage, je trouvais qu’elle n’en savait pas
lourd. Mais, quant à engager une conversation suivie, il n’en était pas
question, l’aimable tintamarre environnant occupait tout l’espace
sonore. Après tout, je n’étais pas chargé d’évaluer ses connaissances
géographiques.
Nous arrivâmes enfin en vue du marché central. Rebecca, soudain,
parut se retrouver en pays connu, et prenant la direction des opérations
fit signe à notre cycliste de nous déposer dans une petite rue
transversale. Une multitude de minuscules boutiques y exhibaient
leurs devantures de victuailles odorantes, sous la protection des petits
dieux de céramique tout bariolés. Le tout baignant dans les parfums
d’encens de centaines de bâtonnets, qui se consumaient lentement en
hommage aux ancêtres. Sans hésiter, elle se dirigea vers une petite
boutique d’articles vidéo, d’allure anodine, coincée entre deux
épiceries. Elle avait soudain l’air de reconnaître parfaitement les lieux.
Elle poussa la porte, qui agita les baguettes musicales de son carillon
chinois. Un homme jeune et mince, cheveux longs et gominés, genre
gigolo, apparut alors, sortant de l’arrière-boutique que dissimulait une
lourde tenture. Une ombre de sourire interrogateur au coin des lèvres.
Je vis Rebecca froncer imperceptiblement le sourcil.
– Bonjour ! Je venais… j’avais rendez-vous avec… Je suis une
amie de Van Lan… Il n’est pas ici ?
– Tu es qui ?répond l’énigmatique après deux secondes
d’observation. Il parle français avec l’accent chinois, on se croirait
Porte de Choisy.
– Eh bien, je suis Rebecca, une amie parisienne de Van Lan. En
fait, je suis une amie de son cousin Lan…de Paris. Vous le connaissez
peut-être ? Celui qui tient une video shop à Belleville. Je ne sais pas
si…
L’autre ne répond pas immédiatement, et dans son silence un peu
longuet flotte dans l’air comme un très léger malaise. Il s’assoit
derrière un petit bureau et se met à farfouiller dans son tiroir…Il
consent enfin à lever la tête et annonce :
– Lan n’est pas ici…
22 – Ah bon ? Mais… il ne vous a pas laissé de message pour moi ? Je
l’avais pourtant prévenu que j’arrivais aujourd’hui de Paris… C’est un
peu embêtant… Vous travaillez avec lui, peut-être ?
– Je suis son associé, répond le Chinois sans répondre à la question
posée. Mais… tu viens le voir pour quoi ?
J’observe Rebecca du coin de l’œil, elle a l’air un peu dépitée de
cet accueil. Elle rétorque un peu froidement :
– Oh, c’est pour le tourisme, il est bien au courant… mais peut-être
pouvez-vous me dire quand est-ce qu’il sera de retour ? Je pourrai
repasser un autre jour…
– Eh bien, c’est ça, tu repasses donc demain.
Rebecca hoche la tête sans un mot, et esquisse un mouvement comme
pour se retirer. Alors seulement, l’homme semble se détendre un peu
et son visage s’éclaire enfin d’un sourire de bienvenue vaguement
commercial :
– Vous n’allez pas repartir sans prendre le thé !
Je sens Rebecca légèrement énervée. Elle n’est pas du genre
flegmatique. Le Chinois anonyme nous avance deux tabourets, et il se
met en frais d’une petite conversation à trois sous :
– Dans quel business tu fais ?
– Je vous l’ai dit : Tourisme ! tourisme ! Je suis responsable de
secteur chez « Asian Travels », je mets au point de nouveaux circuits
et les organise, sélectionne les hôtels, les restaurants, les lieux à
visiter, les spectacles folkloriques, etc. Tout ce qui peut intéresser nos
touristes, quoi ! Van Lan sait parfaitement tout ça… Et vous ?
– OK ! Moi, tu vois, dit-il en montrant sa boutique quasi nue :
vidéo, CD, DVD, MP3, tout ça…
Il soulève un coin du rideau qui masque l’arrière-boutique,
encombrée de cartons non déballés, d’étagères pleines de cassettes.
Dans un coin, une petite table basse entourée de mini-tabourets, et une
fille un peu grassouillette accroupie, tout occupée à trier des CD en
vrac dans une grosse caisse, et les reconditionner dans des pochettes
neuves… Pas besoin d’explications, évidemment que la boutique
diffuse des produits piratés, comme quatre-vingt-dix pour cent par ici.
Sous ces tropiques cela va sans dire. Mais il en faut plus pour nous
gâcher le goût du thé. Quant à notre hôte, il a l’air tout ce qu’il y a de
plus à l’aise.
Une bouteille thermos trône sur la table. La fille se lève. Sur un
signe du mec, elle sort du tiroir une théière et trois jolies petites tasses
de porcelaine ocre irisée de noir, une boîte de thé métallique, décorée
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