La réalité dépasse l
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La réalité dépasse l'affection

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Description

Des humains aux destins qui se croisent, où les souffrances des uns ravivent les blessures des
autres. Ce suspense suggère que le présent reste étrangement lié aux expériences passées.
Il met en lumière la quasi-impossibilité de sortir du cercle de l’abus ou de la violence conjugale.
Sous le ciel de Charlevoix au Québec, dans des circonstances tout à fait nébuleuses, une nuit,
un drame se joue. Une petite fille, Ima, nait. Sa mère ne daigne même pas la regarder. Nancy,
l’infirmière présente à l’accouchement décide d’en faire son enfant. Cette superbe femme s’investit
frénétiquement dans une vie de maman pour oublier sa propre réalité. Celle d’une femme battue
tentant désespérément d’échapper à son agresseur et harceleur, Francis, dont elle est divorcée.
Philippe, le père d’Ima, étouffe sous la torture de ses valeurs d’homme droit. Comment peut-il
laisser logiquement son enfant à Nancy, qui fut un temps sa maîtresse ? Sera-t-il capable de
renoncer définitivement à son attirance viscérale pour elle ?
La mère biologique d’Ima, traumatisée par une série de drames, disparait avec un de ses autres
enfants. Pourquoi ? Dans le dessein de mettre fin à leurs jours ?
Francis, lui, rêve toujours de réconciliation. Déprimé depuis sa sortie de prison, il se complaît
à échafauder et mettre en oeuvre un projet chimérique. À partir de ce moment, la vie de Nancy
et celle d’Ima ne tiennent qu’à un fil.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 31 octobre 2011
Nombre de lectures 4
EAN13 9782923860596
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0167€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

La réalité dépasse
l’affectionMARIE BEAULÉ
La réalité dépasse
l’affection
Adopter pour oublier
ROMANCatalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec
et Bibliothèque et Archives Canada
Beaulé, Marie, 1950-
La réalité dépasse l’afection
(Collection La Mandragore)
ISBN 978-2-923860-34-3 ISBN (PDF) 978-2-923860-59-6
I. Titre. II. Collection: Collection La Mandragore.
PS8603.E369R42 2011 C843’.6 C2011-942313-8
PS9603.E369R42 2011
Pour l’aide à la réalisation de son programme éditorial, l’éditeur remercie
la Société de Développement des Entreprises Culturelles (SODEC),
le Programme de crédit d’impôt pour l’édition de livres - gestion SODEC
ainsi que le Conseil des Arts du Canada.
Marcel Broquet Éditeur
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Difusion – Promotion :
r.pipar@phoenix3alliance.com]
eDépôt légal : 4 trimestre 2011
Bibliothèque et Archives nationales du Québec
Bibliothèrchives nationales Canada
Bibliothèque nationale de France
© Marcel Broquet Éditeur, 2011
Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction interdits
sans l’accord de l’auteure et de l’éditeur.RemerciementS
Merci d’abord à mon amoureux et mari, Loïc Boisvert, pour ses
encouragements. Merci surtout pour sa patience devant les longues
heures d’écriture où je devenais sourde et invisible. Merci pour les bons
soupers qu’il concoctait pendant ce temps.
Merci à Béatrice Beaulé, Nicole Roy et Pierre Audet pour leurs
généreuses contributions dans la correction de ce roman. Leurs
commentaires ont su me stimuler et guider dans ce long processus
de création. Leurs connaissances et expertises dans le monde de la
psychologie et de la littérature m’ont rassurée et aiguillée dans ma
création.
Merci à André Castonquay, policier à la retraite, pour ses conseils
judicieux pour le volet des diverses interventions policières.
Merci à Michèle Dion, auteure du roman « Les Bédards Les Folles »
pour sa recommandation chez Marcel Broquet, Éditeur.
Merci à Lise Piché, ma bonne amie, pour la suggestion de suivre
le cours « Écrire mon premier roman ». Étape qui m’a plongée
immédiatement dans l’écriture de ce roman. Merci à mon professeur,
Marie-Maude Cayouette, pour sa riche formation. Un véritable
cadeau pour une nouvelle auteure.
Merci à mon frère Denis Beaulé qui a mis une grande énergie et
ses compétences à faire disparaitre ou presque mon handicap de
dyslexique, en relisant religieusement mon roman.
Merci à ma flle Myriam Beaulé-Marchand pour la photographie
ornant ce roman. Merci à Marie-Claude Boisvert, ma belle-flle et
mes amis Conrad et Françoise pour leur collaboration à cette photo.Merci aux propriétaires du Camping Lévesque de Saint-Siméon,
grâce à leur accueil et à la sérénité du site, j’ai pu trouver l’inspiration
pour démarrer ce premier roman.
Merci à tous ceux qui se sont intéressés à l’évolution de ce projet
de retraite. Votre appui me donnait l’énergie et la motivation de
continuer.
Merci à la maison d’édition Marcel Broquet pour sa confance et la
réalisation d’un grand rêve en publiant mon livre.1. La naissance
a nuit a été orageuse et chaude. L’horloge grand-père de la chambre Lindique sept heures quinze. Nancy s’essuie le front et respire
calmement. Sous ses yeux, dans un berceau, dort une petite flle qui
s’est désespérément battue pour naître. Nancy, infrmière de profession,
a assisté, lorsqu’elle travaillait en milieu hospitalier, à la naissance
de plusieurs enfants. Pourtant, elle n’a encore jamais vu une pareille
attitude chez une femme en travail. Cette maman agit comme si elle ne
voulait pas accoucher et ne semble même pas reconnaître ses douleurs
comme des contractions. Pourquoi ? Mystère. Elle est muette autant
face à ses soufrances physiques que face aux questions ou suggestions
de l’infrmière. Le temps de la délivrance a duré au moins cinq heures,
elle n’a dit que quelques mots, sans émotion.
– J’ai soif…
– Où est Philippe ?
– C’est une flle ? Ha !
Maintenant, comme son enfant, elle dort paisiblement. Par la fenêtre
légèrement entrouverte, une lumière perce, le soleil achève lui aussi sa
délivrance de l’horizon promettant une journée sans nuages. Nancy y
voit un présage positif.
La nuit a flé tel un cauchemar. Cette infrmière, assistante improvisée
de l’accouchement, a été habitée par la peur de perdre l’enfant pendant
de nombreuses heures. Une lourde responsabilité, acceptée sans réféchir,
pour venir au secours du père de l’enfant. Ce dernier est arrivé chez
elle complètement paniqué au début de la soirée. Sa femme était sur
le point d’accoucher et refusait de se rendre à l’hôpital. Depuis, son
attitude n’a pas changé. Julie, cette jeune maman de trois autres enfants,
a refusé catégoriquement de pousser afn de favoriser la sortie de l’enfant. La réalité dépasse l’affection
Heureusement, un minuscule bébé s’est présenté, tout au plus cinq livres.
Sa venue au monde s’est réalisée fnalement sans heurt, probablement
plus par sa propre volonté de vivre que par l’intérêt de sa mère à lui
donner la vie. Elle a hurlé dès sa sortie, des poumons prometteurs d’une
grande énergie vitale. Il le faudra puisque sa mère n’a daigné la regarder
qu’un seul instant avant de retourner dans son état de mutisme.
Après son arrivée, énervée et préoccupée, Nancy n’a pas remarqué
l’absence de Philippe, le père du nouveau bébé. Elle ignore même
depuis quand il a efectivement quitté la maison. Au milieu de la nuit,
l’observation du comportement intrigant et non collaborateur de la
mère l’a amenée à descendre à la cuisine dans l’intention de questionner
Philippe et surtout de requérir son appui à titre de conjoint. Elle a alors
réalisé son absence. Où était-il ? Disparu !
Tôt dans la soirée, dès la manifestation des signes précurseurs de
l’accouchement, ce papa a laissé ses enfants chez les parents de sa femme
et est revenu chez lui. Il a alors découvert à son grand désespoir sa
femme Julie assise dans le fauteuil de leur chambre, murée dans un
silence incompréhensible, encore une fois. Une solution s’est alors
présentée à son esprit, soit solliciter l’aide de Nancy en qui il a confance,
la seule personne véritablement au courant des états d’âme instables
de sa conjointe. Ce jeune papa agit comme un automate, guidé par les
humeurs de sa conjointe. Il présente, lui aussi, depuis plusieurs semaines,
un comportement à la logique souvent inexplicable.
Nancy termine le rangement de la chambre, laquelle était déjà dans
un état de propreté impeccable à son arrivée. Elle pose longuement son
regard sur la jeune mère de vingt-sept ans.
– Aura-t-elle le réfexe de nourrir le bébé ? s’inquiète-t-elle.
Elle sait que depuis le début de cette grossesse Julie agit bizarrement.
Elle a refusé de consulter un médecin. Elle parlait de cette situation
comme d’une maladie. Elle a indiqué avec dédain son refus d’allaiter.
Voilà qu’en plus elle ne manifeste maintenant aucun intérêt pour le
bébé, comme s’il n’existait pas. Observant ce détachement total, sans
8 La réalité dépasse l’affection
réféchir le moindrement, dans un automatisme de survie déjà bien
ancré en elle, Nancy enveloppe la petite avec les vêtements et couvertures
trouvés dans une valise sur le comptoir de la cuisine. Elle y prend aussi
les couches et le lait maternisé, les dépose dans son grand sac de coton
noir et sort de la maison en emportant avec elle une raison de vivre et
le début d’une longue bataille.
Nancy franchit, à pied, le kilomètre et demi la séparant de chez elle.
Moins de vingt minutes plus tard, elle arrive, essoufée et nerveuse, à sa
maison sise sur le bord du feuve Saint-Laurent, à Saint-Siméon, dans la
région de Charlevoix au Québec. Elle y habite discrètement depuis deux
ans. Le site est magnifque et propice au développement d’une passion
retrouvée : la peinture. Trop tendue, elle ne profte pas du paysage bleu
pur de la matinée. Elle pénètre par la porte arrière, dépose son sac sur le
lit. Le bébé lance de petits cris. Nancy réalise l’ampleur de son geste et
décide sciemment de prendre le risque d’aller au bout de son impulsion.
Les difcultés viendront une à une, elle en a vu d’autres et de bien pires.
Déjà il est trop tard pour reculer ! Avec une vive émotion et une grande
difculté à respirer, elle prépare le premier boire de celle qui s’appellera
désormais Ima. Le lait enfn chaud, elle prend le bébé avec tendresse et
douceur, ses mains tremblent. L’enfant boit avec avidité. La première
étape est franchie avec succès.
S
Assise sur sa berceuse près de la fenêtre, la petite sur ses genoux, elle voit
venir Philippe. Il a l’air préoccupé. Sa venue la trouble fortement. Le
soleil brille toujours, transperçant le feuve. À ce moment précis, elle
est en mesure d’en apprécier le charme. De l’immensité et de la force
du feuve lui vient l’énergie nécessaire pour aller au bout de son rêve.
Philippe frappe vivement, entre sans attendre de réponse, comme
un habitué de la place. À la vue du bébé, son visage s’éclaircit, ses yeux
9 La réalité dépasse l’affection
noisette se posent plusieurs secondes sur l’image s’ofrant à lui. Une
Nancy rayonnante, un bébé minuscule, mais glouton, visiblement en
bonne santé. Il s’approche doucement, son regard devient interrogateur.
Il ose une question sur un ton de voix marquant à la fois l’inquiétude
et l’irritation.
– Pourquoi ? Que s’est-il passé ?
– Je pense que tu peux comprendre, et j’aimerais que tu sois d’accord,
lui réplique fermement Nancy, je veux la garder avec moi.
– Est-ce que Julie le sait ? lui répond d’abord Philippe, refusant de
croire au rejet du bébé par sa propre mère. Est-ce qu’elle a vu le bébé ?
Est-ce qu’elle t’a vue partir avec elle ? insiste Philippe.
– Elle a vu la petite, mais pour le reste, je l’ignore. Elle était comme
tu me l’avais décrite : comme pas là … Que t’a-t-elle dit ?
– Qu’il n’y avait pas de bébé, ce qui m’a fait croire qu’il était mort,
murmure Philippe d’une voix trahissant son désarroi.
– C’était peut-être son souhait !
– Quand même, tu ne trouves pas que tu exagères ? riposte Philippe
sur un ton agacé.
– Je me demande bien qui exagère le plus dans cette histoire, insiste
Nancy, les yeux pleins d’eau, suppliante.
Philippe est dérangé une fois de plus par la beauté sauvage de Nancy.
Ses longs cheveux noirs, ondulants, jusqu’à mi-dos, lui donnent un
charme fort troublant. Malgré ses trente ans, elle a encore l’allure
d’une adolescente. Elle le séduit avec sa peau basanée, sa taille mince
et élancée et ses yeux bleus perçants. Comment est-ce possible que
cette femme soit seule ? Pour lui, Nancy représente la beauté incarnée.
Il peut difcilement la regarder avec une telle intensité sans la désirer.
Il lève sa main pour caresser ses cheveux, il se sent coupable et arrête
son mouvement. Il regrette qu’un tel sentiment puisse l’habiter dans
un moment pareil. Il recule et se tourne vers la fenêtre, pour fxer le
feuve ou le vide. Le temps de réféchir . Pour diminuer sa tension, il
se fait craquer les doigts nerveusement. Comment a-t-il pu se mettre
10 La réalité dépasse l’affection
dans une histoire aussi pathétique ? Il n’arrive même plus à penser
rationnellement. Peut-il accepter une telle situation ? Jusqu’où doit-il
aller dans les compromis ? L’évidence est là. Julie ne veut pas de son
enfant, du moins pas aujourd’hui.
Il s’éloigne lentement de Nancy, choisit sciemment de ne pas la
suivre lorsqu’elle se lève pour aller coucher le poupon sur son lit, dans
un mouvement aussi gracieux que naturel. Philippe est fasciné par la
vision de cette femme avec sa flle. Il y a dans cette situation un fou réel.
– D’accord, si tu veux, demain, nous en reparlerons, dit-il sèchement.
Fortement troublé par la situation, il sort rapidement, ses pulsions
lui commandent d’enlacer sauvagement Nancy. Ses principes moraux
l’obligent à fuir. Il n’a pas pris sa flle dans ses bras, l’a à peine regardée.
Encore une fois, il se sent coupable.
S
Le cœur de Nancy bat la chamade. Que s’est-il passé dans les astres pour
que sa vie soit chamboulée complètement en moins de 24 heures ? Elle
pleure, de joie ou de peine ? Difcile à décoder. Comme parfois dans
ses cauchemars, des images de son enfance remontent à la surface : le
silence de sa mère, la disparition de son père, et sa tristesse face à cette
absence. Ces souvenirs négatifs virevoltent dans sa tête. Ima vient
de faire ressurgir un monde d’émotions refoulées au plus profond
d’elle-même. L’arrivée de cette enfant la replonge visiblement dans son
histoire personnelle, dans sa propre soufrance. Elle vit en ce moment
une intense douleur, mêlée d’un besoin viscéral de réparer la blessure
de son enfance. Sa mère, pourtant très aimante, a mis son père à la
porte du domicile familial lorsqu’elle avait cinq ans et, sans donner de
justifcations, n’a jamais autorisé de contacts entre eux. Enfant, elle n’a
plus revu son père, l’attendant désespérément en secret.
11 La réalité dépasse l’affection
Depuis toujours, elle nourrit le rêve qu’une partie de son histoire de
vie s’envole de son esprit. Son exil, deux ans plus tôt dans Charlevoix,
avait été le premier pas pour le retour à une vie saine et normale. Ce
matin, une deuxième étape positive vient de se produire. Maintenant,
en sentant la chaleur de ce jeune bébé, en écoutant son soufe doux
comme une musique, elle le veut férocement, le passé va disparaître. Ce
matin, nous en sommes à l’an un. Par la fenêtre, elle regarde Philippe
s’éloigner. Il marche d’un pas hésitant, s’arrête avant de retourner
dans sa camionnette, semble observer le feuve. L’espace d’un instant,
Nancy se laisse distraire de l’intensité du présent pour se replonger
dans les émotions de sa liaison. Elle aime follement cet homme. Une
vague inquiétude naît, sa décision de garder Ima devra probablement
l’amener à mettre fn à cette aventure. Cette perspective lui fait échapper
un cri de douleur. Sa vie sera donc toujours pareille, son bonheur ne
pourra jamais être sans nuages. L’appréhension grandit sérieusement,
elle devra probablement partir et laisser loin derrière elle cette histoire
d’amour insensé.
Le soleil déjà brûlant illumine le profl de cet homme adoré, le seul
homme ayant réussi à faire féchir sa résolution de ne plus s’attacher
amoureusement. Il est beau, d’allure athlétique, très grand, plus de
six pieds. Il afche habituellement une démarche assurée et rapide.
Aujourd’hui, il paraît porter le poids du monde sur ses épaules. Encore
une fois, la vie lui rappelle que pour elle, la relation avec un homme ne
se présente jamais simplement. Elle devra renoncer à sa passion pour
Philippe, si elle choisit de garder Ima. Il lui faudra fuir ce coin de pays,
efacer le début de l’histoire de ce bébé innocent, lui en inventer une
autre. Nancy connaît ce modèle. Partir. Disparaître à nouveau. Cette
fois pour aller où ? Elle verra bien. Elle est trop secouée par les émotions
pour décider. Les yeux embués, elle tourne la tête vers le lit. La petite y
dort, paisiblement. Enfn, elle sera heureuse, si cela est possible.
12 La réalité dépasse l’affection
S
Philippe ne retourne pas chez lui, malgré la conviction que son devoir
serait d’être auprès de Julie. Les mêmes émotions envahissantes de la
nuit précédente se redessinent dans sa tête et lui nouent l’estomac. Par
instinct de survie ou par désespoir, il se retrouve directement au village,
au même bar. La pièce est vide, froide, sans clients. Pour bruit de fond,
une mélodie de Céline Dion. Il s’assit et attend. Sans mot échangé, le
propriétaire du restaurant bar lui apporte une grosse bière. Philippe
est connu, un habitué. Son loisir, depuis quelque temps, semble se
limiter à vider une bière en regardant le temps passer ou à observer les
bateaux sur le feuve. Personne ne vient le rejoindre. Tous les soirs depuis
plus d’un mois, il s’assied à cette table. Solitaire. Il boit peu, demeure
étrangement silencieux. Connu dans la région comme étant un homme
énergique, responsable, enjoué, il semble être devenu l’ombre de
luimême. Revenu de la ville d’Amos, depuis un an, il n’a pas renoué de
relations, pas même avec les parents de Julie. Les villageois l’observent
avec respect et curiosité.
Un an plus tôt, à la surprise de tous, il s’installait à nouveau, dans le
chemin du Lac à La Truite, avec sa belle Julie et ses trois jeunes enfants :
Yannick, Joël et Isabelle, âgés respectivement de quatre, trois et deux ans.
Ensemble, ils retournaient dans l’ancienne maison familiale des parents
de Julie, laissée à l’abandon pendant plus de deux ans d’absence. Cette
demeure a des allures de détresse. Au moment de son arrivée, Philippe
a acheté de la peinture et par la suite personne n’en a vu la couleur.
Philippe ne boit pas. Les bras croisés sur la table, les yeux dans le vide,
il cherche un sens ou une réponse à tous ces événements. Comment
peut-il se retrouver sur un chemin aussi tortueux ? Pourquoi est-il devenu,
contre tous ses principes, un conjoint infdèle ? Un homme sans énergie ?
Depuis cinq ans, convaincu qu’il était en son pouvoir de changer le
destin de Julie, il baisse maintenant les bras. Tous les eforts pour contrer
13 La réalité dépasse l’affection
la fatalité s’acharnant sur cette dernière n’ont rien donné de positif. Au
contraire. Sa vie devient progressivement rocambolesque. Un mur de
plus en plus épais semble le séparer de cette belle et séduisante Julie. La
lourdeur de sa peine l’amène à laisser sa mémoire retourner en arrière.
Refaire les étapes une par une, revoir ses décisions s’avérerait peut-être
le chemin pour comprendre les causes de sa déveine. Selon ses croyances,
tout porte un sens, une raison d’être, une explication. Depuis son enfance,
il réussissait tout ce qu’il entreprenait, il connaissait le bonheur et sa
recette. Pourquoi cette fois-ci rien ne va-t-il plus ?
Au moment où il va plonger profondément dans ses souvenirs, passe
dans la rue une femme dont la silhouette ressemble étrangement à
celle de Julie. Le retour à la réalité est rapide. Comment peut-elle se
trouver là ? Philippe se raidit, le regard interrogateur et inquiet. Il se
lève, part d’un pas énergique, revient laisser de l’argent sur la table et
court vers la sortie. La femme n’est plus visible. Disparue. Est-elle entrée
dans un autre commerce ? Pourtant, Julie ne vient que très rarement
au village. Elle ne peut pas être en forme pour une telle promenade,
elle a accouché il y a moins de 24 heures. C’est sûrement quelqu’un
d’autre, espère-t-il. Cette vision l’oblige à réaliser l’état de tension dans
lequel il patauge depuis quelque temps. Son monde lui semble trufé
d’invraisemblances. Où se cachent le bonheur, le plaisir simple ? Il a
peur de frôler la folie. Des larmes coulent, bien involontairement, sur
ses joues, sa gorge brûle. Grâce à sa force de caractère, il s’accroche à la
certitude de sa lucidité. Debout, immobile sur le coin de la rue, il prend
conscience de l’importance de se secouer. Il doit et peut se reprendre
en main. Trois petits enfants l’attendent chez leurs grands-parents. Un
bien-être l’envahit. Il a de beaux enfants. Il les adore. Il a une femme en
soufrance, totalement déconcertante et peut-être en fuite. L’urgence
de la situation l’oblige à se rendre à sa camionnette. Il prend le volant.
Sans le savoir, comme en communication inconsciente avec Nancy, il
décide qu’aujourd’hui tout va changer. Un éclair zigzague dans le ciel
et illumine la route. La pluie tombe lourdement.
14 La réalité dépasse l’affection
S
Le cœur serré, Philippe roule rapidement vers chez lui. Enfn arrivé, il
gravit deux par deux les marches qui l’amènent à leur chambre. Julie
dort paisiblement. Il s’approche délicatement. Sa jeune femme ouvre les
yeux, un sourire illumine son visage généralement triste. Elle se réfugie
tendrement dans les bras de son homme. Ce geste d’afection le fait
fondre de soulagement. Depuis plusieurs mois, Julie refuse toutes ses
caresses. Elle a tellement besoin de lui, il se sent l’obligation d’être fort.
Finie l’infdélité. Elle est sa femme. Elle peut compter sur lui.
– Comment vas-tu, ma douceur ?
Elle se recouche lentement, sans répondre, telle une chatte repue,
elle referme les yeux et en souriant retourne dans le monde du repos.
S
L’esprit heureux, en paix, Philippe se dirige chez ses beaux-parents. Il
croit encore une fois à la chance. Tout va aller mieux maintenant, il en
est convaincu. Il approche de la résidence de ses beaux-parents assez
pour apercevoir Yannick jouant sur le balcon. Cette image le rassure,
le réchaufe. Au bruit du moteur, la mère de Julie, alertée, sort de la
maison à la course. Philippe peut lire l’inquiétude sur son visage.
– Que s’est-il passé ? Comment va Julie ? Pourquoi n’as-tu pas
téléphoné ? Le bébé est-il arrivé ? On va aller les voir à l’hôpital de La
Malbaie.
La grand-maman semble complètement afolée. Elle déverse un fot
de paroles, sans pouvoir s’arrêter. Ce ton de voix et cet état d’angoisse
ont un efet-choc sur le cerveau de Philippe. Comment lui expliquer ?
Rien de ce qui se passe n’a de sens logique. Depuis quelque temps, il a
mis les parents de Julie à l’écart. Il leur a caché à quel point sa conjointe
15 La réalité dépasse l’affection
n’est pas dans un état normal. Une mise à jour est due, le temps est
bien mal choisi.
– Papa, je veux rester ici avec grand-maman et je veux que tu restes
aussi, supplie Yannick en se pendant à son cou.
– Salut, mon beau bonhomme.
Philippe le sert fortement dans les bras, le bécote dans le cou.
– Allez, dis-moi, où sont ta sœur et ton frère ?
S’occuper des petits lui permet de gagner du temps pour réféchir et
mieux préparer sa réponse. Il faudra leur dire. Le bébé n’est plus chez lui.
Julie ne va pas bien du tout. Elle n’a pas voulu du bébé. Elle ne semble
pas se souvenir d’avoir donné naissance à une petite flle et elle a même
refusé d’aller accoucher à l’hôpital, situation fort complexe, dont il s’est
bien involontairement rendu complice.
La grand-maman interprète rapidement la diversion de son
beaufls. Elle devra attendre pour avoir des réponses à ses inquiétudes. Elle
connaît son tempérament. Il ne faut pas le brusquer. Résignée, elle
ouvre la porte, entre dans la maison et se dirige avec lui vers la chambre
d’invités où les deux petits dorment déjà. Philippe s’approche d’eux
avec un air attendri. Il met son doigt sur la bouche de son plus vieux
pour l’empêcher de parler, pour ne pas les réveiller.
– Tu ne crois pas qu’il serait mieux de nous les laisser pour ce soir
encore ? Ils dorment enfn, après t’avoir réclamé depuis leur réveil très
tôt ce matin, chuchote la grand-maman.
Philippe acquiesce en souriant et sort de la pièce. Il aperçoit son
beau-père l’air préoccupé. Ce dernier, visiblement mal à l’aise, se lève
machinalement, met une bûche dans le foyer sans l’allumer, et tend les
bras à Yannick. Le petit lui tourne le dos et va s’installer confortablement
dans les bras de son père.
– Tu veux aller voir ta maman avec ton papa ?
Son ton de voix trahit une grande tension. Ce grand-papa est mort
d’inquiétude, mais ne veut pas le laisser paraître. Philippe se sent rougir
de culpabilité. Les parents de sa femme ont droit à la vérité. Mais quelle
16 La réalité dépasse l’affection
vérité ? Philippe lui-même ne sait plus vraiment ce qui s’est réellement
passé. Depuis longtemps, il est obnubilé par les événements et n’arrive
pas à diriger sa vie. Il lui faut se confer à ses beaux-parents, leur parler de
la maladie de leur flle. À ce moment précis, alors qu’il doit résumer la
situation, il réalise la complexité que peut représenter la description des
comportements instables de Julie. Les événements de la nuit précédente
sont purement invraisemblables et mettent évidemment en lumière
la gravité de la situation. Il doit cesser de nourrir leurs rencontres de
cachotteries et chercher l’appui de ses beaux-parents.
Il regarde tendrement son fls toujours blotti dans ses bras. Ce dernier,
épuisé par l’attente de son père, fnalement rassuré, tombe dans le
sommeil.
Philippe va le déposer doucement sur un petit lit dans la chambre où
dorment ses deux autres enfants. Il le borde et dépose un baiser sur sa
joue. Il profte encore de ce moment de tendresse pour réféchir, étirer
le temps, ce qu’il fait depuis plusieurs mois. La limite est atteinte.
– Madame Beaudry, me feriez-vous un bon café ? prie Philippe.
Il s’assoit lourdement près du foyer dont le feu est encore éteint. Un
silence pesant envahit la pièce, un moment qui aurait dû être heureux
prend la tournure d’un mélodrame. Les larmes aux yeux, madame
Beaudry fait du café, puis ose timidement une autre série de questions.
– Tu sais que nous avons l’habitude de respecter ta vie et celle de
notre flle, mais peux-tu au moins nous dire comment elle va ? Le bébé
est infrme, je suppose ? Non, ne me dis pas qu’il est mort !
Philippe ressent de la pitié en constatant la détresse de cette dame.
Son silence est pire que la vérité.
– Ne vous inquiétez pas, l’accouchement s’est très bien passé. C’est
une très petite flle et elle va bien. Elle est belle. Elle ressemble à sa sœur,
elle est toute petite, déclame Philippe tout d’un trait.
Sa volonté de s’ouvrir à ses beaux-parents est fragile. Il hésite
encore. L’œil sévère et préoccupé de son beau-père l’intimide,
plus particulièrement son silence. Ce dernier se berce en fumant
17 La réalité dépasse l’affection
machinalement une cigarette. Il avait cessé de fumer depuis plusieurs
mois. Cette récidive lui indique l’importance de la tension habitant
monsieur Beaudry. Leur relation a toujours été assez facile, mais sans
grande profondeur. Ensemble, ils parlent de construction, de pêche, de
travail, de la dernière partie de hockey, mais jamais de son quotidien avec
Julie. Ce n’est pas un sujet d’hommes. En tout cas, pas entre eux deux.
– Le problème n’est pas là, murmure Philippe en regardant dans
sa tasse de café. Je pense que Julie ne va pas bien dans sa tête, surtout
depuis qu’elle est tombée enceinte. Elle n’a pas voulu aller à l’hôpital
pour accoucher.
– Coudons ! Qu’est-ce que tu nous racontes ? C’est une histoire de
fous, lui lance la mère de sa femme.
– Madame Beaudry, laissez-moi vous expliquer.
– Écoute, Philippe, coupe-t-elle sèchement, je l’ai remarqué
moimême qu’elle a changé depuis votre retour de l’Abitibi. Où est-ce qu’elle
a accouché ? Elle est seule avec le bébé ? Pourquoi ne nous as-tu pas
appelés ?
Ce déversement de questions sans temps d’écoute, Philippe le connaît
bien. La mère de sa femme n’attend généralement pas les réponses. Elle
fait ses propres déductions et les analyse à sa façon en jugeant rapidement.
Cette attitude agace Julie, au point qu’elle préfère être le moins possible
en contact avec sa mère. Cette distance mise par Julie entre elle et ses
parents, Philippe l’a toujours respectée. Ainsi, parler des humeurs de
Julie lui donne l’impression de la trahir. Il regarde à nouveau dans sa
tasse de café, en boit une gorgée, tourne le regard vers la fenêtre, prend
une grande respiration. Ce qu’il va dévoiler à l’instant l’implique
sérieusement. Comment leur dire qu’au lieu d’avoir recourt à leur
ascendant sur leur flle en constatant son refus d’accoucher à l’hôpital,
il s’est adressé à une étrangère pour obtenir de l’aide ? Comment leur
justifer ce choix ? Comment leur expliquer qu’il connaissait cette
infrmière ? « La nouvelle arrivée » au village. Il songe à revenir au
silence. Impossible.
18 La réalité dépasse l’affection
– Vous savez, pas loin de chez nous demeure une infrmière, dans
le chalet des Tremblay. Lorsque j’ai réalisé que je devrais amener Julie
de force à l’hôpital, je me suis rappelé l’avoir vue en ville la semaine
passée. Elle avait jasé avec Julie. Les deux font de la peinture et suivent
des cours du même peintre. C’est une infrmière, elle doit savoir quoi
faire dans des situations comme ça, me suis-je dit. Je suis donc allé lui
demander de l’aide pour convaincre Julie, pensant qu’elle aurait les mots
et les arguments pour ça. Entre femmes. Elle a accepté de venir chez
nous et, contrairement à ce que je m’attendais, Julie l’a convaincue de
l’aider à accoucher à la maison. Vous savez, les accouchements des trois
autres bébés furent rapides et faciles. Il n’y avait donc pas de danger. Je
suppose…
Philippe leur répète les arguments utilisés pour convaincre Nancy de
venir à son secours, et retarde le plus possible le moment de raconter la
conclusion. Tout en étant bien conscient qu’il entremêle ses informations
de vérité et de pieux mensonges. Il enchaîne :
– Et comme prévu, cela a bien été. Julie n’a pas eu de complications. La
petite a l’air en super forme. Non, le bébé n’est pas avec Julie. L’infrmière
l’a amené chez elle. C’est mieux comme ça. Je ne pense pas que Julie
soit capable actuellement de s’en occuper.
Il débite toutes ces explications d’un trait, toujours en regardant
dans sa tasse de café. Après un bref silence, il boit tout le reste, se lève
comme si son siège l’avait éjecté, se dirige vers la fenêtre la plus proche
et se fait craquer les doigts. Il voudrait pouvoir s’envoler comme l’oiseau
sur la mangeoire. Comment peut-il déballer un tel discours ? Un autre
homme doit être dans sa tête et parler à sa place. Sa flle de moins de
vingt-quatre heures de vie est dans les bras de sa maîtresse et il essaie de
présenter la situation comme normale. Tourmenté, il retourne à son siège.
Charlotte Beaudry est complètement sidérée. Elle plie
consciencieusement son linge à essuyer la vaisselle et le dépose sur le
comptoir. Elle se tire une chaise pour la placer juste en face de Philippe
et s’y laisse tomber lourdement. Elle place ses mains sur ses hanches et
19 La réalité dépasse l’affection
ouvre la bouche. Aucun mot ne réussit à sortir. Son moulin à paroles
est en panne. Le visage blême, Florent se lève péniblement. Il remet une
bûche dans le foyer et ne l’allume pas. Philippe s’inquiète de cette pause,
elle dure trop longtemps. L’information livrée les touche fortement.
Visiblement, un orage se prépare. Après ce qui lui a semblé une éternité
de silence, madame Beaudry retrouve l’usage de la parole.
– Il ne te serait pas venu à l’idée de m’appeler ? J’aurais pu aller vous
aider, après tout, c’est notre flle. Que fait notre petite-flle chez des
étrangers ? Une femme qu’on ne connaît même pas, qui n’a jamais eu
d’enfant ! Comment veux-tu qu’elle s’en occupe comme du monde ?
Florent, habille-toi, on va aller tout de suite les chercher. On va amener
Julie ici avec la petite et je vais m’en occuper. C’est à nous de faire cela.
As-tu ce qu’il faut pour le bébé ? Sinon, on va passer au village pour
acheter ce qui manque. Après, on ira les chercher.
– Les autres enfants dorment ici, lui répond Florent Beaudry, déjà
à mettre son coupe-vent. Qui va s’en occuper ?
Philippe a l’impression d’être devenu invisible. Le côté autoritaire
de sa belle-mère refait surface et lui rappelle pourquoi il ne leur a rien
raconté jusqu’à aujourd’hui. Le fait de leur parler de ses difcultés a
ouvert la porte de son intimité et de sa vie avec Julie. Il doit réagir vite.
Il se rappelle avoir été soulagé, ce matin, par la proposition de Nancy
à l’efet de garder et peut-être d’élever sa flle. Depuis plusieurs mois,
ce bébé ne semble pas bienvenu. Il s’inquiète. Même ses autres enfants
n’ont que très peu d’attention de leur mère, laquelle passe des journées
entières à se bercer, laver et relaver la maison. Elle n’a jamais parlé du bébé
ou de sa grossesse. Visiblement, elle a un comportement qui aurait dû
l’alerter bien avant aujourd’hui. Philippe comptait sur la naissance du
bébé pour avoir un efet de choc positif. Le contraire semble se produire.
Constatant la panique de sa belle-mère, il ne voit plus la pertinence de
tout leur avouer. Il tente une diversion.
– Je crois que ce qui m’aiderait le plus, c’est que vous gardiez les plus
vieux quelques jours, le temps que Julie se repose un peu. Au fur et à
20 La réalité dépasse l’affection
mesure, on verra comment cela ira. Vous pourrez venir la voir avec les
enfants demain, en après-midi, glisse rapidement Philippe, croyant
ainsi gagner du temps pour réféchir.
Le temps calmera peut-être ses beaux-parents.
– Et le bébé, qui va s’en occuper d’ici là ? Nous devons aller le chercher
immédiatement, répond Charlotte Beaudry en enflant une veste qu’elle
boutonne en jaloux.
– Belle-maman, je suis certain qu’elle est bien avec l’infrmière, je
suis passé ce matin la voir et tout allait bien. Vous aurez bien assez de
vous occuper des plus vieux. Cela me rassurerait et me donnerait du
temps pour m’occuper moi-même de Julie.
Chaque phrase prononcée par Philippe l’éloigne de son but. En
voulant apaiser ses beaux-parents, il s’enfonce dans des informations
qui les choquent.
– Tu es passé, ce matin, pour la voir ! Donc, il y a plusieurs heures
qu’elle est née ! Ton téléphone est-il brisé ? Ta camionnette a-t-elle glissé
dans le feuve ? crie avec rage Charlotte Beaudry.
Depuis le retour de sa flle de l’Abitibi, elle observe chez elle des
comportements inquiétants. Lorsqu’elle a voulu aborder le sujet, elle
s’est butée à un silence autant chez Philippe qu’auprès de Julie. Pire,
a-t-elle remarqué, les moindres allusions ou commentaires ont l’efet de
les faire fuir. Après ces interventions, ils ne s’étaient plus revus pendant
plusieurs semaines. Elle a donc appris à se taire, malgré sa tendance
naturelle à imposer sa vision des choses. Maintenant, la situation dépasse
le gros bon sens. Leur nouvelle petite-flle et Julie ont besoin d’aide.
Philippe lui apparaît être dépassé par les événements. Elle ne peut plus
se taire et accepter la situation. Elle a des responsabilités de mère et de
grand-mère, et rien ne pourra l’empêcher de faire son devoir. Philippe
ne lui semble pas en mesure d’assumer les fonctions de chef de famille.
Elle doit prendre la relève. Elle se retient depuis plusieurs mois. Son
talent naturel pour gérer revient à la surface. Elle va, enfn, prendre les
choses en main.
21 La réalité dépasse l’affection
– Mon cher Philippe, que tu le veuilles ou non, demain matin, nous
irons chercher la petite. Julie aussi viendra habiter ici. En attendant,
nous garderons, comme tu nous le demandes, tes autres enfants. Quant
à toi, tu vas aller prendre soin de Julie, ça n’a aucun bon sens que tu ne
sois pas avec elle. Tu t’en vas immédiatement.
Le ton et l’air décidés de sa belle-mère surprennent peu Philippe. Il
comprend, une fois de plus, les motifs poussant Julie à garder secrètes les
moindres informations concernant sa vie. L’urgence de réagir se présente.
Il est fgé sur place. Depuis plusieurs mois, il laisse les événements
décider des orientations de sa vie. Aujourd’hui, il est gâté en ce domaine.
Cependant, les décisions de sa belle-mère ne sont pas celles auxquelles
il adhère. Un éclair parcourt sa colonne vertébrale.
– Madame Beaudry, cela concerne ma flle et ma femme. C’est à moi
de décider ce qui est bon pour elles. Je m’en vais m’occuper de Julie. Je
vous laisse les autres enfants pour deux jours et…
Il n’arrive pas à poursuivre sa phrase, il voudrait lui crier sa déception
vis-à-vis une position aussi rigide. Il comprend Julie de fuir ses parents.
Sa mère ne l’a jamais laissée respirer et vivre selon ses besoins. Peut-être
n’a-t-elle pas voulu aller à l’hôpital, tout simplement par refus de tout ce
qui représente l’autorité. Il éprouve une immense lassitude. La solution
est simple. Il doit fuir cette maison.
Il se lève, regarde son beau-père allumer enfn le foyer. Cette action
lui confrme son inquiétude, ce dernier n’est pas son allié. Il quitte la
maison sans ajouter un mot, soupçonnant une déclaration de guerre.
Il fait une chaleur humide et pesante à l’extérieur.
– Pourquoi allumer un feu par une chaleur pareille ? pense Philippe. Ils
sont tous fous dans cette famille.
S
22 La réalité dépasse l’affection
Julie tremble de tous ses membres. Elle vient à peine d’ouvrir les yeux
et n’arrive absolument pas à identifer le lieu où elle se trouve. Elle
est recroquevillée sous une masse de couvertures, toute trempée. La
panique s’empare d’elle. Où est Philippe ? Pourquoi est-elle seule ? Dans
la pénombre, elle distingue une lueur rouge venant de la fenêtre. C’est
sûrement le feu, pense-t-elle. Les enfants sont seuls. Ils ont allumé un feu.
– Philippe ! Philippe ! hurle-t-elle.
Le son de sa voix lui fait peur. Elle ne reconnaît plus le son de sa voix.
Il y a le feu ! Il faut éteindre le feu. Elle doit aller s’occuper des enfants.
Péniblement, elle tente de se lever. Elle se sent particulièrement
courbaturée, mais rien ne peut l’arrêter, elle doit aller sauver ses enfants.
Elle arrive enfn à quitter son lit, puis se dirige vers la fenêtre pour mieux
distinguer le lieu du drame. L’horizon complètement enfammé l’aveugle.
La beauté et la sérénité du paysage lui permettent de se ressaisir. Elle est
chez elle, dans sa chambre. C’est l’heure du coucher du soleil. Pourquoi
se sent-elle aussi épuisée ? Elle a trop dormi, peut-être ? Elle appelle à
nouveau Philippe. Seul le silence de la maison lui répond. Évidemment,
même les enfants ne sont pas là. Pourquoi est-elle seule, où sont-ils ?
Sa vue se brouille, elle perd pied, tombe par terre et se met à sangloter
abondamment. Finalement, bien éveillée, elle constate avec efroi que
depuis quelque temps, elle vit régulièrement des moments d’une telle
intensité. Serait-elle en train de devenir folle ? Elle a des pertes de
mémoire. Que lui arrive-t-il ? Comment peut-elle confondre le coucher
de soleil avec un incendie ? Pourquoi ne sait-elle pas où sont ses trois
enfants et Philippe ? Le désespoir l’habite. Elle se remet à trembler, se
roule en boule sur le plancher froid. Il faut faire le vide dans sa tête, son
cœur lui fait trop mal.
La tranquillité de la maison la glace. Encore une fois, elle est seule.
Elle se revoit petite dans cette même maison, dans cette même chambre,
en retrait. Elle n’a pas été gentille et doit réféchir.
– Maman, j’ai fni de réféchir, crie-t-elle avec désespoir.
23 La réalité dépasse l’affection
À ce moment, Philippe entre dans la maison. Il est atterré par ce cri
de détresse. Sa Julie ne va toujours pas mieux. Il regrette de l’avoir laissée
seule. Elle lui semblait bien et calme à son départ de la maison, juste
avant d’aller chez ses beaux-parents. Avec efarement, il soupçonne que
l’accouchement n’a rien réglé. Il espérait depuis plusieurs semaines une
fn heureuse grâce à la naissance du bébé. La plus grande partie des états
d’âme étranges de Julie étant apparus avec l’arrivée de cette grossesse
non désirée, il était convaincu que l’accouchement la délivrerait de ses
malaises chroniques.
Ensemble, après la naissance d’Isabelle, ils avaient mûrement
décidé de ne plus avoir d’autres enfants. Philippe s’était donc fait
vasectomiser. Contre toutes probabilités, un jour, Julie, avec désespoir,
se découvre enceinte. Philippe ne doute pas de sa fdélité, il sait qu’il
y a un faible pourcentage d’échecs pour ce type d’intervention. Il a
gagné le gros lot ! Depuis, la vie se déroule comme un cauchemar. Sa
belle est devenue l’ombre d’elle-même. Dans un premier temps, il s’est
expliqué son comportement par un état de choc. Antérieurement, il
avait déjà remarqué quelques déséquilibres, particulièrement depuis
la naissance de Yannick. Parfois, aussi, dans des moments de stress,
des comportements singuliers, des temps d’absence mentale ou des
sautes d’humeur inexplicables. Ces attitudes insolites ne durant jamais
longtemps, il s’empressait de les oublier. Julie était et est toujours pour
lui une véritable perle, elle ne pouvait avoir des fragilités pathologiques.
Elle était tout simplement diférente, originale, une artiste.
Tout va mal depuis plusieurs mois, il vit avec le fantôme de Julie.
Leur retour de l’Abitibi lui a aussi créé de fortes tensions. En plus de la
vulnérabilité émotive de Julie, il n’arrive pas à se retrouver un emploi à
titre d’enseignant. Il a bien eu quelques courts contrats de remplacement.
Les écoles primaires dans la région de Charlevoix se font rares. Il a refusé
des engagements dans des régions plus éloignées, devant s’absenter le
moins possible de la maison familiale.
24 La réalité dépasse l’affection
C’est d’ailleurs la raison principale pour laquelle il était retourné
vivre à Amos, sa ville natale. Il y avait amené avec lui sa jeune famille
espérant leur ofrir un petit paradis : le calme sauvage de cette région,
la chaleur de ses parents tellement accueillants et surtout un emploi
permanent d’enseignement à l’école primaire d’Amos. Pour son
évolution professionnelle, ce fut fort satisfaisant. Il y gagnait un bon
salaire et pouvait leur ofrir une vie confortable. À sa grande déception,
après deux années d’exil, Julie le supplia de revenir « chez elle ». Le
feuve et ses parents lui manquaient beaucoup trop. Son visage autrefois
souriant n’arrivait plus à retrouver sa luminosité.
Progressivement, depuis la naissance du plus vieux, elle s’est mise à
présenter des comportements et des attitudes pour lesquels il ne trouve
aucune explication logique. Elle se languit de tout. Ni la vie à Amos, ni le
retour dans sa maison familiale n’ont eu d’efet positif. Particulièrement
depuis le début de sa dernière grossesse, plus rien ne l’intéresse vraiment
et elle développe d’étranges manies. La jeune femme curieuse, créative et
énergique d’autrefois disparaît peu à peu. Cette artiste peintre, auteure
de plusieurs expositions, ne crée absolument plus. Sa dernière toile en
chantier moisit dans son atelier depuis plusieurs mois.
Le cri entendu à son retour à la maison glace Philippe. C’est une
voix d’enfant. Se pourrait-il que Julie ne soit pas seule ? Philippe est
fortement inquiété par ce hurlement.
– Maman, maman, je te promets, je vais être gentille !
Philippe gravit l’escalier à la course et se dirige tout aussi rapidement
vers la chambre. La jeune maman assise par terre efectue des mouvements
de balancier. Image douloureuse pour Philippe. Il s’approche d’elle, la
prend doucement dans ses bras et la berce pendant plusieurs minutes.
Les gémissements et les sanglots de Julie fnissent par s’estomper.
– Où étais-tu ? Je viens de faire un cauchemar. J’ai rêvé… je venais
d’accoucher d’Isabelle et une femme, je ne la connais pas, est partie
avec mon bébé. Elle était toute petite, mon Isa, et ne pleurait pas. J’ai
25 La réalité dépasse l’affection
essayé de la prendre dans mes bras. Je n’avais pas assez de force pour la
tenir. Je ne sais pas pourquoi je l’ai laissée partir avec cette femme.
Philippe est rassuré par le récit de sa femme. Voilà peut-être une
explication, elle fait des cauchemars et les confond avec la réalité,
pense-t-il.
– Julie, tu as bien accouché hier d’une belle petite flle. Ce n’est pas
Isa. Isa est avec ses frères chez ta mère. Tu as accouché ici, la nuit passée,
dans notre chambre. Oui, c’est Nancy, l’infrmière, qui est venue t’aider
pour ton accouchement. Elle est partie avec le nouveau bébé, tu lui as
demandé de l’amener avec elle. Je te comprends. Tu étais trop épuisée
et moi, je n’étais pas là pour te soutenir.
Comment aurait-il pu demeurer à la maison dans cette chambre en
présence des deux femmes de sa vie ? Il ne pouvait aimer deux femmes
en même temps. Surtout ne pas être avec les deux dans un moment
aussi intime. La situation lui paraissait obscène. C’est pourquoi il a fui
la nuit de l’accouchement. Il ne peut le dire à Julie. Il cherche pour
luimême une justifcation à son comportement totalement inacceptable.
Il a été présent pour la naissance de ses trois premiers enfants. Jamais il
n’aurait pensé être un jour aussi goujat. Il doit se reprendre. Son monde
a besoin de lui.
– Je suis allé la voir ce matin. La petite, elle est chez Nancy. Elle va
très bien. Tu te rappelles Nancy, l’infrmière, avec laquelle tu as fait ta
dernière exposition de peinture ? Elle t’a aidée à accoucher puisque tu ne
voulais pas aller à l’hôpital. Après, je suis revenu passer une partie de la
journée avec toi. Tu dormais presque tout le temps. En fn d’après-midi,
je me suis rendu chez tes parents pour voir les enfants et les mettre au
courant de ton accouchement. J’y suis resté assez longtemps. Le temps
de mettre au lit les petits. Tes parents m’ont ofert de les garder, une ou
deux journées de plus.
Julie regarde Philippe avec un air complètement sidéré. Elle se rappelle
maintenant, son réveil, le feu dans la fenêtre, le coucher de soleil. Pour
le reste, le babillage de Philippe devient totalement incompréhensible.
26 La réalité dépasse l’affection
Ou bien elle a de sérieuses pertes de mémoire, ou bien Philippe est fou.
Comment peut-elle avoir accouché, alors qu’elle n’était pas enceinte ?
– Philippe, je n’étais pas enceinte. Tu es vasectomisé. Je sais, depuis
quelque temps, j’ai pris du poids. Je ne fais pas assez attention à ce que
je mange. J’ai fait des cauchemars… Pourquoi les enfants sont-ils chez
ma mère ? Tu sais, je ne veux pas qu’ils aillent dormir chez mes parents
et tu en comprends la raison.
– Ma douceur, tu as accouché, regarde, tu n’as plus le même ventre
que tu avais hier, lui dit-il doucement en caressant amoureusement ses
seins et son ventre. Tu vois, tes seins sont gonfés, pleins de lait, et ton
ventre est diférent.
Julie se dégage de Philippe, se lève, se regarde longuement dans
le miroir près de leur lit. Elle a l’impression de sortir d’un moment
d’hibernation. Elle ne reconnaît plus son corps. Elle se sait belle avec ses
seins volumineux, sa taille élancée, ses cheveux blond cendré et ondulés.
Ce ventre habituellement ferme malgré ses trois accouchements n’est pas
le sien. Elle refuse d’accepter le refet du miroir. Une sensation de vide
l’envahit. Elle a envie de crier ou retourner à son lit pour dormir encore
et encore… Pourtant, la conviction que Philippe a raison l’oblige à se
regarder dans le miroir. Elle découvre ses propres yeux complètement
efrayés. Une vision lui apparaît. Elle est seule dans la chambre, elle se
maquille, elle entend le vent sifer. Elle aime ce chant d’hiver. Elle se
sent presque heureuse. Elle est contente d’être revenue dans sa maison.
Elle se promet d’aller voir sa mère et d’essayer de renouer sa relation
avec elle. Elle entend quelqu’un monter à l’étage. Ce doit être Philippe,
les enfants sont chez sa mère pour l’avant-midi. Ce dernier les a laissés
là pour lui permettre de dormir ce matin. Cela lui a fait un grand bien.
– Philippe, je pense que je vais me remettre à la peinture, je vais en
profter puisque les enfants ne sont pas là.
Il ne lui répond pas. Il avance silencieusement. Elle décèle bien son
approche amoureuse. Il va l’embrasser dans le cou, lui caresser les hanches,
l’inviter à le suivre au lit. Elle l’aperçoit en image foue dans le miroir.
27 La réalité dépasse l’affection
Elle ne reconnaît pas les vêtements qu’il porte. Vigoureusement, il la
saisit par l’arrière et la jette sur le lit. Comme elle ne porte qu’une robe
de chambre, il la dénude rapidement. Il a une odeur diférente. Elle ne
comprend pas son attitude. Jamais il n’agit de la sorte. Elle se met à rire,
c’est sûrement un jeu. Elle tente de se dégager. Moment d’horreur, elle
cherche à se retourner, il la tient fortement, elle essaie encore de se dégager.
Impossible. Ce ne peut pas être Philippe puisque cet homme la viole.
S
Julie demeure fgée devant son miroir. Ce souvenir est invraisemblable,
forcément impossible, elle ne peut y croire. Philippe, son homme si
rassurant, si doux, n’a pas pu la violer. Horrifée, elle soupçonne sa
mémoire ou son cerveau de lui jouer un mauvais tour. Encore une
fois. Elle doit confondre ses rêves et cauchemars avec la réalité. Non,
cette fois-ci, elle en est convaincue. Elle a été violée. Qui a fait cet acte
horrifant ? Les images se confondent. Le souvenir d’une odeur inconnue
et désagréable la hante. Une odeur de boisson forte ? Pourquoi Philippe ?
Pourquoi ? Elle est toujours hypnotisée, face à sa glace, avec une forte
envie de vomir et une peur grandissante lui tenaillant le ventre.
Philippe est là, encore assis par terre, elle le voit la regarder avec ses
yeux amoureux à travers ce même miroir. Comment peut-il être un
traître ? Elle n’ose plus bouger, celui sur qui elle se repose depuis six
ans serait un violeur ! Pourquoi ?
Depuis plusieurs mois, elle est consciente d’osciller entre la réalité et
les cauchemars. Elle le sait très bien, son cerveau lui fait des cachettes.
Lorsqu’elle retrouve le sentiment de voir le monde correctement, elle
s’y accroche fortement niant à elle-même et aux autres tout ce qui ne lui
semble pas logique. Elle se souvient, sa mère et Philippe lui parlaient de
grossesse. Comment pouvait-elle être enceinte ? Philippe est vasectomisé.
Elle prenait du poids, tout simplement, c’est cela qu’elle avait toujours
28 La réalité dépasse l’affection
voulu croire. Mais aujourd’hui, elle voit bien son ventre déformé et
vide, ses seins gorgés et douloureux.
Une odeur de boisson lui revient constamment et lui lève le cœur.
Le souvenir de sa vision d’horreur se précise de plus en plus. Elle se
sent pénétrée de force. Elle entend un soufe court. Aucune tendresse,
aucune attention à son corps. Au contraire, des mains qui la touchent
et la blessent. Des mains qui lui serrent le cou comme pour l’étoufer.
Elle se débat et tombe fnalement par terre. Elle entend des pas de course
à nouveau dans l’escalier. Puis le silence, aussi terrifant que son viol.
Elle se lève, elle est complètement nue, seule et pétrifée. Elle ne bouge
plus et n’arrive pas à prononcer un seul cri. Elle tire le drap du lit et s’y
enveloppe. Lorsqu’elle se réveille, elle est dans les bras de Philippe qui
la met au lit. Elle se rappelle maintenant qu’à ce moment elle n’avait
pu répondre aux questions de Philippe. Elle n’avait pu lui expliquer ce
qu’elle faisait nue sur le plancher. Ses souvenirs se mélangent. Derrière
elle, il y a son ange gardien ou son violeur ?
Elle quitte la pièce en courant, évitant de toucher à son mari. Elle a
peur de lui. Va-t-il se retransformer en violeur ? Peut-être est-ce arrivé
plus d’une fois. Il y a tellement d’événements qu’elle confond. Elle sort
de la maison. L’air est frais. La nuit est noire. Les nuages voilent le ciel.
Son premier réfexe est de s’enfuir vers la maison de ses parents. La
camionnette est là. Elle n’a pas les clés. Philippe les garde toujours sur lui.
Le calme de l’extérieur la pénètre et lui ofre un répit. Elle respire
profondément et tente ainsi d’atténuer sa panique. Pour la première fois
depuis longtemps, elle vit douloureusement dans la réalité. Elle passe
la main sur son ventre. Évidemment, elle vient d’accoucher, où est le
bébé ? Des souvenirs proches lui reviennent. Elle a demandé à Nancy,
l’infrmière, de partir avec l’enfant née pendant un cauchemar. Elle
n’en voulait pas. Elle ne se souvenait pas l’avoir conçue, encore moins
qui pouvait en être le géniteur. Elle n’a plus fait l’amour avec Philippe
depuis le viol. Par la suite, elle a refusé tout rapport sexuel. Un dédain
29 La réalité dépasse l’affection
profond de toute tendresse l’habitait. Elle en comprend maintenant
la cause : ce bébé a été conçu pendant ce viol.
Philippe la rejoint dehors, il s’approche d’elle et lui tend sa veste.
– Julie, que se passe-t-il ? Parle-moi ! Je ne voulais pas te faire de
peine en te caressant tout à l’heure. Tu es si belle. Je regrette. Je sais, tu
préfères que je ne te touche pas. Je suis désolé.
– Tu ne seras jamais assez désolé, lui crie-t-elle d’une voix qu’elle ne
reconnaît pas elle-même.
Elle se découvre complètement désemparée. Elle est seule au monde.
Elle retourne dans la maison au pas de course, se dirige vers la chambre
de ses garçons, ferme la porte, bloque l’entrée avec une chaise et se
permet enfn de vomir. Soulagée, elle se blottit dans le lit de Yannick.
Elle se sait enfn connectée avec la réalité. Une petite victoire. Mais
à quel prix ! Elle doit accepter que le père de ses enfants, son grand
amour, soit peut-être un monstre. Épuisée, elle se donne la permission
de dormir. Demain, elle verra pour la suite…
Philippe, habitué à ses silences, frappe deux fois à la porte et décide
de ne pas insister. Il dormira encore une fois dans le salon près de la
porte de la chambre des petits. Si jamais Julie en sortait, il l’entendrait.
Il nage encore dans des eaux profondes, noires et inconnues. Il n’arrivera
jamais à comprendre ces attitudes de plus en plus mystérieuses. Le
découragement s’empare de lui. La nuit ne fnira donc jamais.
S
Florent n’a pas dormi de la nuit. Comme depuis toujours, les problèmes
familiaux le perturbent. Il ne sait jamais comment agir, quoi dire ou
faire. De toute façon, Charlotte a déjà sa petite idée relativement à la
situation de leur flle et n’accepterait pas d’être contredite. À la suite
du départ de Philippe hier soir, elle a été catégorique.
30 La réalité dépasse l’affection
– Demain matin, nous irons chercher Julie et son bébé. Nous les
installerons avec nous aussi longtemps qu’il le faudra, et nous garderons
les plus vieux aussi. Ils n’ont pas l’air en santé. Cela leur fera du bien
d’être avec nous.
Et d’un trait, sans vraiment se soucier de son avis, elle ajoutait :
– Je vais te les remplumer. Philippe est dépassé par les événements.
Je te l’avais bien dit qu’elle n’est pas normale. Tu l’as entendu, il l’a
dit, Julie ne va pas bien nerveusement. On la connaît, nous. Ce n’est
rien de vraiment nouveau. Souvent, elle perd les pédales. On va aller la
chercher. Cela va lui faire du bien d’être avec nous. Depuis qu’elle est
avec lui, elle nous fuit. Ce doit être lui qui ne veut pas de nous. Il faudrait
toujours se méfer des beaux gars arrivés d’ailleurs. Lui, on ne connaît
pas son histoire. Il ne faut pas oublier que c’est un enfant adopté. Puis
ses parents adoptifs, on ne les a vus qu’au mariage. C’était quoi cette
idée de lui faire un quatrième enfant ? Je te l’avais dit, elle ne voulait pas
de ce bébé. Elle n’en parlait jamais, comme si elle n’était pas enceinte.
Quand je lui en parlais, elle changeait toujours de sujet. Je te le dis, il le
lui a fait de force ce bébé-là ! Je commence à ne plus lui faire confance
à ce Philippe. Dans le fond, il est beau, et peut-être, justement, n’est-il
qu’un beau parleur.
Florent ne sait vraiment pas comment se positionner vis-à-vis des
attitudes vindicatives de sa conjointe. Il a toujours besoin d’un recul
avant de l’appuyer ou tout simplement la laisser « dire et faire ». Ce qui
est fnalement l’attitude qu’il a toujours adoptée depuis la naissance de
leur flle unique. L’arrivée de cette grossesse inespérée à la fn de leur
trentaine avait comblé Charlotte. Elle était devenue une mère à temps
plein, quittant son emploi de cuisinière à l’hôpital de La Malbaie. La
carrière de Florent l’amenant à être souvent absent de la maison laissait
le champ libre à Charlotte. Cela lui permettait d’élever leur flle à sa
manière. Contraint par son travail à toujours diriger, il avait facilement
accepté de confer la gestion de la vie familiale à sa femme. Le départ de
31 La réalité dépasse l’affection
leur flle pour aller vivre avec Philippe avait inquiété Charlotte, qui la
jugeait fragile. Le dénouement récent de sa vie semble lui donner raison.
Au départ de Philippe, hier soir, Charlotte écumait presque. Elle ne
pouvait accepter le fait d’avoir été mise à l’écart d’événements aussi
importants concernant sa seule et unique flle. La rage était plus grande
que la peine et l’inquiétude. Elle a l’habitude de diriger. Depuis le
mariage de Julie avec Philippe, elle a perdu peu à peu le contrôle sur la
vie de sa flle. Elle estime devoir veiller sur cette dernière, si vulnérable
et trop émotive.
– C’est une artiste. Cela fait partie du caractère des artistes d’être
comme ça.
Elle est fère du talent de sa flle. Elle n’a pas hésité à lui payer des
cours avec les peintres qu’elle jugeait les meilleurs. Quand Philippe est
arrivé dans sa vie, elle n’a pas sauté de joie. Ce jeune professeur d’école
primaire ne l’impressionnait pas beaucoup. Elle n’a jamais vraiment
aimé les hommes intéressés par des professions féminines. Avec le temps,
elle a fni par l’accepter. Il semblait rendre sa flle heureuse et acceptait
de venir vivre avec eux dans Charlevoix.
Sous prétexte de les aider fnancièrement, elle a suggéré de leur louer
leur ancienne maison familiale. Là où se trouve l’atelier de Julie face au
petit lac. Ainsi Julie pourrait-elle continuer à peindre dans son confort
habituel. Consciemment ou inconsciemment, cet arrangement leur
permettrait de se sentir fort à l’aise pour venir visiter leur flle. En leur
procurant une habitation agréable et à bon prix, ils prévenaient le risque
de les voir aller vivre en Abitibi. Ce fut pourtant un échec sur toute la
ligne. Philippe ayant reçu une ofre d’emploi intéressante en Abitibi,
elle perdit sa flle.
– Elle s’est exilée dans un pays de bûcherons, répétait Charlotte.
Depuis leur retour de l’Abitibi, Julie n’est plus la même. Elle les fuit
et, pour comble, elle ne semble plus inspirée par la peinture.
Ces souvenirs entremêlés refont surface pendant la marche quotidienne
de Florent sur le bord du feuve, moment magique de la journée, propice à
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la relaxation. Aujourd’hui particulièrement, le soleil se fait fort généreux,
le ciel orangé se mire dans le feuve. Ce brasier d’horizon stimule les
oiseaux, lesquels piaillent et gazouillent abondamment. Pour Florent,
cette promenade près du feuve représente un moment de ressourcement
indispensable et rigoureusement programmé depuis les premiers jours de
sa retraite. Cette activité lui est facilement accessible, puisqu’il demeure
avec Charlotte, depuis quelques années, dans la maison de leurs rêves
située sur une falaise à proximité du feuve. Ces balades lui permettent
de faire progressivement le deuil de sa vie active, durant laquelle, à son
grand bonheur, il a été capitaine et pilote de bateau pendant plus d’une
trentaine d’années. Il a connu l’aventure sur presque toutes les mers
du monde. Son dernier déf, pilote sur le feuve Saint-Laurent, aura
été celui le comblant le plus de ferté. Sur les bateaux venant de tous
pays, il devenait le maître à partir des Escoumins, sur la rive nord du
Saint-Laurent. Il défait la nature sauvage de cette voie navigable. Il en
connaissait tous les secrets et en admirait quotidiennement la majesté.
Maintenant, la vie est totalement diférente. Voyager lui manque
énormément. Être stationnaire, à son grand désespoir, a peu d’intérêt.
Heureusement, ses balades près du feuve le consolent tous les matins en
lui ofrant un paysage varié à l’infni. Étant né dans la région, comme
tous ses ancêtres, il est convaincu que l’eau de ce cours d’eau coule dans
les veines de sa famille.
Ce matin, sa sortie matinale prend une couleur diférente. Devant lui
gambade le petit Yannick. Ce dernier tente désespérément d’attraper
un des oiseaux jouant, pense-t-il, à cache-cache avec lui. Puis, l’enfant
se laisse distraire par les faques d’eau ofertes par la marée basse. Son
pantalon est tout trempé. Florent s’inquiète de la réaction de Charlotte
à leur retour. Elle criera sûrement au danger de grippe quand on a les
pieds mouillés et froids. Pourtant, le bonheur dans les yeux de cet enfant
est si grand ! Cela vaut bien un petit « chialage ». Il décide de ne pas
intervenir. Pour la première fois, depuis les derniers jours, cet enfant a
enfn un sourire accroché au visage.
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Son petit-fls court maintenant trop vite. Il glisse sur une roche
mouillée, tombe de tout son long et par magie réussit à attraper une
mouette, probablement parce qu’elle est blessée.
– Grand-papa, j’ai réussi, hurle-t-il de contentement.
Florent est surpris et inquiet de le voir attraper la mouette. Cet oiseau
pourrait le blesser ou le contaminer. Un animal sauvage ne se laisse pas
attraper en situation normale.
– Laisse-la partir, mon bonhomme. Une mouette, ça doit voler.
– Non, grand-papa, elle est à moi, je l’ai attrapée !
– Est-ce que tu aimerais cela que je te tienne par les pattes et t’empêche
de courir ? Laisse-la s’envoler. Tu vas voir, elle va te remercier en criant
de joie, aussitôt que tu l’auras délivrée.
Yannick prend un air songeur, toujours à plat ventre sur le sable et
l’eau. L’oiseau se débat tout en émettant des cris de désespoir.
– Je te délivre, gros oiseau, à la condition que tu ailles jusqu’au ciel
pour lui dire de me ramener papa.
Il ouvre les mains, l’oiseau s’éloigne en boitant, tente une envolée,
atterrit quelques pieds plus loin, prend un rythme plus rapide et, tout
en boitillant, va se cacher dans les rosiers longeant le feuve.
Yannick s’assit dans son rond d’eau et éclate en sanglots.
– Je l’ai lâché pour rien, il ne veut pas aller voir le ciel pour lui dire
que je m’ennuie de papa.
Florent est déconcerté, peu habitué à consoler un petit, il doit se fer
à son instinct. Il s’approche du bambin et lui ofre sa main. L’enfant s’y
agrippe. En une fraction de seconde, il se pend au cou de son grand-père.
Ensemble, ils basculent, pour se retrouver assis dans l’eau, produisant
un grand bruit de clapotis. Voilà le grand-papa, tout trempé aussi,
pataugeant avec son petit-fls dans l’eau glacée du feuve. Yannick
réalise la situation et éclate d’un grand rire en cascade. Florent savoure
le plaisir d’avoir sur lui ce beau garçon tout chaud. Inconfortable dans
son corps, il se sent bien dans son âme. Il se surprend à souhaiter pouvoir
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passer la journée, assis là, dans l’eau, à écouter rire ce bambin. Attentif
et heureux, il entend un rorqual sifer à trois reprises.
La réalité fnalement le rattrape. La matinée est froide et pas question
de jouer au plongeur plus longtemps. Il se donne quand même la
permission de serrer très fort son petit-fls en lui murmurant à l’oreille :
– Ce n’est pas grave que l’oiseau n’aille pas parler au ciel. Je vais
l’appeler ton papa et je vais lui dire de venir te chercher. Je vais aussi lui
dire que tu t’ennuies de ta maman.
– Je ne l’avais pas dit que je m’ennuie de maman. Comment le sais-tu ?
– Les grands-papas, ça sait lire dans le cœur des petits garçons, répond
Florent.
Parler le langage de la tendresse ne fait habituellement pas partie de
son vocabulaire.
– Je deviens sensible en vieillissant, pense-t-il.
Pourtant, il éprouve un sentiment de contentement fort agréable.
Personne, sauf le petit, ne l’a vu ni entendu. C’est sûrement ça le plaisir
d’être grand-père. Il se lève péniblement, hisse Yannick sur ses épaules.
– Viens, mon gars. On va aller se changer à la maison avant que
grand-maman se réveille.
Tout en marchant sur la rive, il jette un regard à la résidence des
Tremblay, une des plus belles maisons dans Charlevoix, sise sur le bord
du feuve : une habitation de deux étages, avec de nombreuses fenêtres
et un luxueux balcon s’étendant sur toute la largeur de la résidence.
Comment Charlotte peut-elle utiliser l’appellation « chalet » en parlant
de cette habitation ? Le soleil plonge ses rayons dans la baie vitrée. À
cause de la réverbération, il lui est impossible de voir Nancy nourrissant
sa petite-flle.
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