Madame Lefèvre et sa servante
39 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Madame Lefèvre et sa servante

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
39 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

Madame LEFÈVRE, une femme d’un certain âge, bien plus généreuse et attentionnée envers ses jeunes amants qu’envers sa servante, est retrouvée assassinée le jour où elle congédie cette dernière, sans solde.


Si plusieurs personnes ont rendu visite à la riche dame, les heures précédant la découverte de son corps sans vie, le principal suspect est, indéniablement, le fiancé de la bonniche licenciée qui a proféré des menaces envers la mégère avant d’aller la voir et qui a bousculé la concierge en s’enfuyant du lieu du crime.


L’affaire semble déjà bouclée pour le commissaire de quartier, mais son collègue, Odilon QUENTIN, chargé de l’enquête, n’est pas du même avis...


Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 2
EAN13 9782373472264
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0007€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Odilon QUENTIN
* 21 *
MADAME LEFÈVRE ET SA SERVANTE
Roman policier
par Charles RICHEBOURG
CHAPITRE PREMIER
me Aux périodes de crise aiguë, les démêlés de M Lefèvre avec ses boniches prenaient des proportions de poèmes épiques, et la tradition orale en répandait les épisodes tumultueux ou cocasses depuis l'église Sainte Clotilde, jusqu'à la rue du Bac.
L'opinion publique se montre volontiers peu charitable ! En dépit de ses allures de gamine s'accrochant à une trentaine éternelle, l es concierges du voisinage me traitaient M Lefèvre devieille grue, avec l'unanimité du chœur de la tragédie antique.
Ainsi qu'il arrive souvent, ce n'était ni tout à fait vrai ni tout à fait faux. L'héroïne de tant de commérages n'était pas une « grue » au s ens propre du terme ; mais elle avait largement dépassé le stade charmant de la prime adolescence.
Elle portait sur ses épaules potelées le poids de c inquante-six étés qu'elle s'efforçait de faire passer pour vingt-huit printemps ; elle possédait un cœur tendre en même temps qu'une âme romanesque ; et comme elle disposait par surcroît de rentes confortables, elle se donnait l'illusion d'ê tre aimée pour elle-même, alors que les gigolos qu'elle s'offrait périodiquement envisageaient une liaison avec cette rombière sous un angle strictement financier.
Les auteurs de comédies légères ont emprunté au thè me de l'été de la saint Martin le sujet de maint vaudeville ; on plaisante les barbons amoureux autant que les demoiselles d'un certain âge, cherchant unfiancépar le truchement des petites annonces des quotidiens à grand tirage. Ce besoin de tendresse, cette crainte de la solitude à l'époque des feuilles mortes de l'exi stence sont cependant plus touchants que risibles.
me La conduite de M Lefèvre n'éveillait pourtant ni compassion ni sent iment altruiste d'aucune sorte ; la dame était tranchante comme le couperet de la guillotine dans ses relations avec ses fournisseurs habituels ; de plus, elle possédait le secret d'abaisser autrui afin de mieux encore faire ressortir sa propre supériorité.
En dépit des grandes leçons de la Révolution França ise, elle classait indistinctement les domestiques dans la catégorie dessujets; et elle prononçait ce mot du bout des lèvres, avec une condescendance tei ntée de mépris, oubliant volontairement ses origines roturières.
De grands airs et une prétention que rien ne justif ie irritent le bon sens me populaire ; c'est pourquoi M Adèle Pochet ne pouvait souffrir sa locataire. Cette robuste commère, un tantinet moustachue et au verbe coloré, remplissait les
me fonctions de concierge dans l'immeuble de la rue de Grenelle où M Lefèvre occupait le premier étage ; et pour se venger de l'attitude protectrice que la « vieille grue » affectait à son égard, jamais elle ne ratait l'occasion de faire bloc avec les boniches, qui en étaient les adversaires déclarées.
C'était précisément le cas en cet instant. Campée a u milieu de sa loge minuscule, s'appuyant du bras gauche sur le balai qui lui tenait lieu de sceptre, la pipelette donnait la réplique à la jeune Suzanne Ve rbois qui lui exprimait sa juste indignation :
— C'est comme je vous le dis, m'ame Adèle ! glapissait la servante écœurée. Un bifteck de cinquante grammes pour moi ; et pour elle, trois escalopes de veau ! Oui... trois... vous avez bien entendu ! Une pour m anger, et les deux autres, pour se les coller sur la gueule ! Elle prétend que ça efface les rides !
— C'est-y Dieu possible !
— Je peux tomber morte si ce n'est pas vrai ! Elle dort avec ! Et quand elle n'a pas de veau, elle se barbouille la poire avec du ja une d'œuf. Unmasque qu'elle appelle ça ! C'est dégueulasse ! D'autant plus que c'est encore moi qui dois lessiver les taies d'oreiller !
— Quand on pense qu'il y a tant de pauvres vieux qui crèvent de faim...
— Pas à bouffer, traitée comme un chien... vous pen sez bien que j'en ai ma claque ! Des places comme ça, on en trouve treize à la douzaine. Aussi, je lui ai flanqué mon tablier à la figure, à cette maquerelle ; mais, auparavant, je lui ai dit ses quatre vérités, et sans mettre de gants... vous pouvez m'en croire !
— Vous avez rudement bien fait !
— Et vous savez ce qu'elle a eu le culot de me répondre ? Que je la quittais de mon plein gré et qu'elle ne me payerait pas un sou pour mes quinze derniers jours !
Un vent de révolte souffla dans la petite pièce ; e t comme pour se mettre au diapason de la réprobation générale la bouilloire é mit un sifflement strident de locomotive en partance. La concierge déposa son balai dans le coin de l'armoire, alla éteindre le bec du réchaud à gaz, mais elle oublia de verser l'eau sur son café tant l'émotion l'étreignait.
— Vous n'allez pas laisser ça comme ça, j'espère ? siffla-t-elle d'une voix que la colère faisait trembler.
— Pensez-vous ! Je cours de ce pas chez Totoche !
— Il est votre ami, je crois ?
— Oui... enfin, dites plutôt mon « fiancé » ; ça fait plus convenable. Il travaillé comme mécanicien chez Siméon, le grand garage, à Mo ntparnasse. J'essayerai
de l'attraper au moment où il casse la croûte, au bistrot du coin !
— Vous croyez que cela vous aidera à quelque chose ?
— Et comment ! On voit bien que vous ne connaissez pas Totoche ! D'abord et primo, il est du dernier bien avec le secrétaire au syndicat qui pourra lui donner des tuyaux sérieux ; ensuite etdeuxio, il viendra lui dire sa façon de penser entre quatre z-yeux, à c'te chipie ! Ah, je le connais, m on Totoche ! Il est capable de la démolir !
— On ne frappe pas une femme, même avec une fleur ! ironisa m'ame Pochet qui avait des lettres ; mais rien n'empêche de rosser un chameau !
Réconfortée par cet adage d'une haute portée morale , Suzanne Verbois prit congé, laissant traîner derrière elle un parfum de colère et de rancune, car si le bifteck de cinquante grammes était insuffisant à lu i barbouiller l'estomac, elle ne digérait qu'avec beaucoup de difficultés les trois escalopes de sa patronne.
Restée seule, la concierge ralluma le gaz en se reprochant sa distraction, puis elle résuma sa pensée en une phrase lapidaire qu'elle prononça à haute voix :
— Ça, c'est des...