Passez, muscade !

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37 pages
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Dans les établissements de confection pour hommes et dames « Tout fait – Chic », le Père la Pipe, le gardien de nuit, est retrouvé, au petit matin, mort dans le coffre-fort du bureau du patron.


Pour le commissaire Odilon QUENTIN, chargé de l’affaire, tout semble indiquer qu’il est en présence d’un « crime en vase clos » digne du roman « Le mystère de la chambre jaune ». Mais son âge et sa corpulence ne permettent pas de le confondre avec Rouletabille, le détective imaginaire. Et puis, le policier ne se fie jamais aux apparences...


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EAN13 9782373472325
Langue Français

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Odilon QUENTIN
* 24 *
PASSEZ, MUSCADE !
Roman policier
par Charles RICHEBOURG
CHAPITRE PREMIER
M. Mendel Rosenkrantz était un petit homme d'une ci nquantaine d'années, méticuleux, précis et souriant. Tous les matins à la même heure, il prenait le métro à Notre-Dame-des-Champs pour descendre à la Porte d e la Chapelle, et sa silhouette distinguée était devenue familière aux e mployés aussi bien qu'aux usagers de la ligne.
L'hiver, il portait invariablement un parapluie roulé avec soin et un pardessus noir, légèrement cintré à la taille ; par contre, a ussitôt que la clémence de la température le permettait, il abandonnait cet acces soire vestimentaire trop lourd pour arborer une jaquette de coupe irréprochable qu i, de loin, conférait à sa frêle personne l'apparence extérieure d'un pingouin apprivoisé.
Toujours tiré à quatre épingles, aussi pimpant que s'il sortait d'une boîte, M. Rosenkrantz symbolisait, du fonctionnaire, l'élégance sévère et l'exactitude ; ce qui était logique en somme puisque, depuis bientôt vingt-sept ans, l'intéressé remplissait les fonctions de chef du personnel aux Établissements « Tout fait – Chic », confection pour hommes et pour Dames.
À ce titre, et en dépit de sa taille de lutin, il régnait en souverain absolu sur un peuple d'employés et de dactylos, de vendeurs et de vendeuses, d'ouvriers et d'ouvrières, sans compter les femmes à journée, les livreurs, les magasiniers et le gardien de nuit.
C'était précisément pour délivrer ce dernier que le chef du personnel hâtait le pas, car le vieux Gérard Benoit, le « Père la Pipe » comme on l'appelait familièrement, restait cloîtré dans le bâtiment dep uis la fermeture des locaux jusqu'au moment où Mendel Rosenkrantz y pénétrait, le matin, à sept heures et demie précises.
Les anciennes maisons ont leurs traditions. Samuel Matuzewitz, propriétaire de « Tout fait – Chic », ne concevait pas que l'on pût placer son argent en compte-courant dans une banque, en contrepartie d'un intérêt dérisoire ; aussi conservait-il des sommes souvent importantes dans le vaste coffre -fort de son bureau personnel.
Cette pratique justifiait donc pleinement la présen ce d'un veilleur, tout en expliquant pourquoi le Père la Pipe passait ses nuits en compagnie de mannequins recouverts de housses, d'innombrables complets-veston bon marché, de manteaux pour dames et de ballots de salopettes.
Le 28 avril, Mendel Rosenkrantz descendit du métro à la Porte de la Chapelle ainsi qu'il en avait l'habitude, et après avoir parcouru quelques deux cents mètres, sacrifiant à une coutume qui, tout doucettement s'é tait transformée en manie, il
s'arrêta devant l'entrée des bureaux en consultant sa montre-bracelet : les aiguilles indiquaient 7 heures 28, signalant deux minutes d'avance sur l'horaire prévu. Tout était fort bien ainsi !
Le petit Juif accentua le sourire de ses lèvres un tantinet lippues ; il introduisit la clef dans la serrure de sûreté, et la porte à pe ine entrebâillée, il resta immobile sur le seuil, pétrifié par une légitime stupéfaction.
Pour la première fois depuis de nombreuses années, Gérard Benoit n'était pas à son poste, assis sur la chaise sous l'horloge où il pointait ses six rondes nocturnes.
Le chef du personnel referma la porte derrière lui, car il était homme d'ordre, puis, en proie à un indéfinissable malaise, il appela d'une voix mal assurée :
— Eh, Benoit... Eh, la Pipe...
Pas de réponse. En fonctionnaire conscient de ses r esponsabilités, Rosenkrantz examina alors la bande enregistreuse de la pendule, où le veilleur avait signalé son dernier passage à 6 heures 59, le s cinq précédents s'inscrivant toutes les deux heures, suivant les prescriptions de M. Samuel en personne.
Le vieux Gérard Benoit ne pouvait donc être loin pu isque l'on possédait la preuve irréfutable de sa présence sur les lieux tre nte minutes plus tôt. Probablement se trouvait-il aulavatory...
Réconforté par cette déduction inspirée par une rig oureuse logique, le petit M. Mendel fit le tour des w.-c. Vainement, du reste, car le gardien de nuit n'y était pas. Alors, se servant de ses deux mains comme d'un porte-voix, le chef du personnel se mit à hurler, le plus fort qu'il put :
— Eh, la Pipe... Eh, Benoit...
L'appel résonna, lugubre, à travers les salles enco re endormies ; puis, à nouveau, ce fut le silence, un silence hostile, vis queux comme une caresse gluante ; redoutable aussi, car il semblait peuplé de maléfices sournois et imprécis. Et tout à coup, la solution s'imposa à l'esprit de Mendel dans sa fulgurante simplicité : Benoit s'était trouvé mal : il gisait dans un coin quelconque, terrassé par une congestion ; peut-être par une embolie...
Le chef du personnel épongea son front ruisselant d e sueur ; mais il n'eut guère le loisir d'épiloguer plus longuement sur cette pénible hypothèse : on sonnait à la porte d'entrée.
Il se précipita aussitôt, acceptant cette diversion comme une délivrance, car elle le mettrait en présence d'un être vivant ; elle le tirerait de cette solitude ouatée où il avait l'impression de s'enliser.
C'était M. Sébastien Langlade, premier comptable de la maison ; un gros Marseillais hilare et barbu, toujours prêt à raconter une galéjade ou une histoire de
Juifs ; sans méchanceté d'ailleurs, et en s'excusan t de parler de corde dans la maison d'un pendu.
— Déjà là ?... s'étonna Mendel en serrant la main du nouveau venu.
— Té ! riposta le Méridional. Vous semblez oublier que nous sommes le dernier mercredi du mois, et cette fois, le jour des livraisons coïncide avec celui de l'échéance. Je vais perdre trois heures à vérifier les comptes des fournisseurs et à les payer. Je suis donc arrivé plus tôt pour liquid er une partie de ma besogne courante, car je n'aime pas laisser un arriéré de travail à la fin de la journée. Mais, dites-moi, Monsieur Rosenkrantz, vous avez l'air tout chose... Qu'est-ce qui ne va pas ?...
— Le Père la Pipe a disparu !
— Pas possible... Il doit être à la pissotière !
— J'y ai songé avant vous ; j'ai été voir, mais ber nique ! Je ne sais plus que penser... à moins que le vieux ne soit souffrant ! Lorsque vous avez sonné, je me préparais justement à me mettre à sa recherche.
— Je vais vous aider. Voulez-vous faire les caves e t le magasin. Moi, je me chargerai de la réserve et des bureaux. Ce sera bien le diable si nous ne le...