Vents froids

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Bolivie, Andes royales.
Deux romans noirs, dans les règles, désenchantées, du genre.
À La Paz, un chauffeur de taxi tente de changer son destin en revenant là où son braqueur a déposé une valise. Plus au sud, un paysan veut comprendre la mort de son fils, et se heurte à l’implacable dureté des hommes.
Mais la noirceur est renforcée par le Vent froid de l’Altiplano. À plus de 3 500 mètres d’altitude, il s’étend du lac Titicaca jusqu’aux aires désertiques du salar d’Uyuni, plus grand désert de sel au monde. Sur les rives de sa blancheur, la misère noire de certains hommes que le vent andin transperce et emporte.
La Paz, plus haute capitale du monde, est une ville où l’on monte et descend. La Ville aux pentes dévale au pied des monts, dans un cratère où règne le manque d’oxygène. Les vies y sont interchangeables comme des plaques d’immatriculation.
Olivier Magnier ne verse dans aucune complaisance, il observe la violence et sa présence sans fard. Sans explications non plus. Peu importe les chemins qui y ont mené les êtres ou les peuples : quel que soit le décor du roman noir, cette écriture est faite de la noirceur des sociétés humaines. Sauf qu’en Amérique du Sud, ce n’est pas seulement la société qui empoisonne les veines des hommes, c’est aussi l’accumulation dans l’histoire de l’humiliation et de la misère. Et même si la Bolivie a récemment retrouvé une fierté, c’est au nom des déshérités d’hier, d’aujourd’hui ou de demain, ici ou ailleurs, que ces histoires se sont écrites.
Pourtant, la poésie de l’auteur réchauffe le banal tissage de la fatalité où quelques êtres tentent de ne pas mourir, face à l’immense indifférence de la nature. L’aveuglante blancheur du salar et les rues de La Paz ne sont pas des cartes postales à touristes, elles portent la singularité autant que la banalité des sorts, où qu’ils adviennent. Voici deux récits, boliviens jusqu’au cœur des mots, dont on sait pourtant ce qu’ils ne sont surtout pas : des polars « exotiques ».

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Date de parution 19 janvier 2015
Nombre de lectures 563
Langue Français

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VENTS FROIDS

+LVWRLUHV GH O¶$OWLSODQR EROLYLHQ

Olivier Magnier

© Éditions Hélène Jacob, 2015. CollectionLittérature. Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-266-8

La ville des pentes

1


/¶KRPPH j O¶LQVWDQW PrPH R LO HQWUD GDQV OD YRLWXUH VRUWLW VRQ DUPH OD JOLVsa entre
O¶DSSXL-tête et le dossier, dans le creux de la nuque.
Il faisait froid ce matin-là et les rues semblaient vides, pour des raisons qui échappaient à
René. Le canon voulait se visser à son cou, pointait la base du crâne et il en sentait le métal
frRLG SHUFHYDLW O¶LPPLQHQFH SRVVLEOH GH OD GpIODJUDWLRQ 7RXW G¶XQ FRXS, la mort devenait
envisageable,PDLV YHQDLW VDQV TX¶RQ OD YRLH GH IDFH 0LHX[ YDODLW QH SDV UHJDUGHU GDQV OH
UpWURYLVHXU OD GpWRQDWLRQ SRXYDLW SDUWLU XQ FRXS G¶°LO GDQV OHV \HX[ GH O¶autre lui être fatal. À
PRLQV TXH FH W\SH QH VRLW SDV DVVH] IRX SRXU O¶DEDWWUH GDQV VRQ WD[L HQ SOHLQ PLGL HW HQ SOHLQH

rue. Que ferait-LO DSUqV WRXW V¶LO O¶DEDWWDLW? Rester tout bête sur la banquette arrière avec pour
compagnon un macchabée à la place du chauffeur et des curieux qui viendraient voir par les
vitres pourquoi elles étaient maculées de sang? Ce type qui vissait son arme sur sa nuque
VHQWDLW GH WRXWH IDoRQ O¶KRPPH FDOPH OH W\SH TXL VH UDLVRQQH TXL QH GpUDLOOH SDV ± 5HQp V¶HQ
persuada. Puis il se demanda ce qu¶il lui restait à faire. Pouvait-il sortir dans la rue, hurler
TX¶RQ YHQDLW GH OH SUHQGUH HQ RWDJH? Et si le type, malgré ce calme apparent, virait au forcené
et, au lieu de nier dignement, lui mettait une balle dans la tête avant deV¶HQIXLU GDQV OD IRXOH
affolée, introuvable à jamais? Y aurait-il un moment pour tenter quelque chose, sortir de la
voiture et courir éperdu GDQV OHV UXHV VH UHWRXUQHU HW OXL SUHQGUH VRQ DUPH OH WHPSV G¶XQ pFODLU
SRXU OH UDPHQHU OHV PDLQV HQ O¶DLU j OD Solice ? Un moment pour mettre sa ceinture, appuyer à
IRQG VXU O¶DFFpOpUDWHXU HW SUpFLSLWHU VD YRLWXUH FRQWUH XQ SRWHDX pOHFWULTXH HQ FLPHQW SRXU TXH
OH SDVVDJHU V¶\ pFUDVH " 0DLV j FKDTXH SURMHW TX¶LO LPDJLQDLW, René retombait sur la même
évidence±un coup de feu pouvait partir, une odeur de soufre pulvériser sa tête.
René roulait en taxi depuis dix ans, la grille de la ville lui était familière et le labyrinthe de
FHUWDLQV TXDUWLHUV Q¶DYDLW SOXV GH UHFRLQs qui lui soient obscurs. Alors il conduisait,
nonchalant,HW VD YRLWXUH JOLVVDLW WRXWH VHXOH ODQFpH VL ELHQ TX¶LO OXL VHPEODLW SDUIRLV QH SOXV
FRQGXLUH ,O WHQDLW OH YRODQW G¶XQH PDLQ OkFKH HWregardait par la vitre ouverte.
Quand il travaillait tard le soir, ses yeux tendaient son visage. Un soir, deux types étaient
PRQWpV DYDLHQW JDUGp OH VLOHQFH MXVTX¶j FH TXH O¶XQ G¶HX[ OXL SDVVH XQ ILO GH IHU DXWRXU GX FRX
HW OH VHUUH SHQGDQW TXH O¶DXWUH OXL IDLVDLW OHV SRFKHV /HV DJUHVVHXUV O¶DYDLHQW pWRXIIp MXVTX¶j
O¶pYDQRXLVVHPHQW DYDQW GH V¶HQIXLU 5HQp VH GLVDLW TX¶LOV OXL DYDLHQW pSDUJQp OD YLH j GHVVHLQ

4

TX¶LOV DYDLHQW YRXOX VHXOHPHQW SURWpJHU OHXU IXLWH,PDLV OH VHQWLPHQW VXVSHQGX TX¶LO pSURXYDLW
se muait en question:SRXUTXRL P¶RQW?-ils laissé entre la vie et la mortchien » « Lelui
donna la réponse.C¶HVW TXH QL O¶XQH QL O¶DXWUH Q¶D G¶LPSRUWDQFH Ilgardait de ce jour la
PDUTXH G¶XQ FROOLHU ERXUVRXIOp GH SHDX IUDvFKH HW URVH DXWRXU GX FRX. Avec les clients du
FUpSXVFXOH HW GH OD QXLW LO DYDLW O¶°LO GDQV OH UpWURYLVHXU HW \voyait comme à travers le judas
G¶XQH SRUWH TX¶XQ IRUFHQp SRXUUDLW GpIRQFHU G¶XQ FRXS 3HX j SHX,LO V¶H[HUoD OH UHJDUG DSSULW
à les reconnaître plus vite et mieux, à voir de loin les yeux bizarres, les mines suspectes, les
OqYUHV WHQGXHV O¶DSSHO LQFHUWDLQ«Ceux-là, il les laissait au bord de la route et choisissait de
recueillir les épaves silencieuses, hébétées, éreintées par le rhum et lesingani desboîtes de
nuit ou des bars à putes. Leurs ronflements ou leurs yeux perdus apaisaient René et lui
GRQQDLHQW OH VHQWLPHQW TX¶LO FRQGuisait en errant dans la nuit.
Car René savait devenir lointain.
Avec ses amis, il cultivait une distance qui l¶amenait souvent à regarder par la fenêtre
quand il buvait un coup avec eux. Alors son regard revenait à eux, distraitement, comme pour
être poli, mais il les distinguait de loin, embrumé, et les regardait faire et dire sans participer
ni juger. Il se bornait à constater certains traits de caractère et donnait des surnoms, comme

« Lechien »dont il avait affublé un de ses collègues de travail, râleur et agressif. «Le
chien », disaient quelques autres, ne se lavait jamais et, comme ses clients ne le savaient pas
avant de monter, ils entraientHW UHVWDLHQW SDUFH TX¶LO Q¶pWDLW SDV IDFLOH G¶HQ IDLUH XQH KLVWRLUH HW
que « Le chien » le savait ; il roulait tranquille.
De la famille de René, on ne savait pas grand-FKRVH ,O Q¶LQYLWDLW SHUVRQQH VRXV VRQ WRLW
SRXU JDUGHU VD YLH SULYpH VHFUqWH TX¶RQ Q¶DLW SDV G¶DUPHV FRQWUH OXL: la modestie de sa maison
devait rester cachée ; les rondeurs de sa femme, inconnues.
-LPHQD Q¶pWDLW SDV WUqV EHOOH,PDLV LO OH GpSORUDLW GDQV OH YDJXH VDQV VH O¶DYRXHU IHUPHPHQW
SRXU QH ULHQ WURXEOHU ,O WHQDLW j VD IHPPH SDUFH TX¶HOOH pWDLW DFFXHLOODQWH HW TXH OHV PXUV GH
leur maison répercutaient sa chaleur. René aimait coucher avec elle, mais il ne savait plus si
F¶pWDLW SDU KDELWXGH RX SDU DPRXU (W LO OD SUHQDLW ± TXDQG O¶HQYLH YHQDLW, mêlée de gratitude±
sous le regard caché de ses enfants qui dormaient non loin dans la même pièce et qui
UHFHYDLHQW GDQV O¶RPEUH OHV \HX[ pFDrquillés, fascinés et dérangés, le spectacle.
Ces gamins, il y tenait comme à la prunelle de ses yeux et regrettait de ne pas les voir un
peu plus que certains dimanches où il se laissait prendre par la fatigue et le silence, un peu
plus aussi que tous les soirs où il rentrait à 22KHXUHV HW V¶DUUrWDLW SRXU OHV UHJDUGHU GRUPLU
TXHOTXHV VHFRQGHV DYDQW GH V¶DEDWWUH GDQV XQ JUDQG URQIOHPHQW &RPPH -LPHQD LO Q¶DLPDLW
pas les voir dehors :O¶pGXFDWLRQ,F¶pWDLW LPSRUWDQW VHV P{PHV QH VH IHUDLHQW SDV PDQJHU SDUla

5

UXH YRUDFH HW GXUH R OHV JDPLQV TX¶HOOH DYDLW DYDOpV UHVWDLHQW SDUIRLV DVVLV SDU WHUUH j UHJDUGHU
passer des roues et des jambes, le regard embué par les prises de colle.
²À droite, lui dit le bonhomme.
5HQp WRXUQD OD WrWH OD UHPXD HW OD YRLWXUH V¶HQIRQoD GDQV XQH UXH TX¶LO Q¶DYDLW SDV
O¶LPSUHVVLRQ GH FRQQDvWUH XQH SHQWH UDLGH SDYpH GH SLHUUHV R PRQWDLHQW SDU pYDSRUDWLRQ GHV
fumerolles que la clarté du matin révélait. Les rues avaient été lavées à grande eau, les odeurs
GH SRXVVLqUH HPSOLVVDLHQW O¶DLU OD WHUUH IUDvFKH IXPDLW VRXV OHV FRXSV G¶XQH OXPLqUH IUDQFKH
(Q UpDOLWp LO Q¶\ DYDLW ULHQ TXL SUpGLVSRVDLW DX GUDPH
Les roues accrochaient encore difficilement le pavé humide et René dosait son accélération
pour ne pas perdre en adhérence. Les maisons du quartier dressaient leurs murs maigres de
briquette orange, couverts de tôle ondulée, rouillée parfois, mosaïque en cascade sur des
terrains si inclinés que, de tout cet ensemble, l¶équilibre paraissait tenir du miracle.
²Arrête-toi là. Attends-moi, je reviens.
/¶HVSULW GH 5HQp IXW HIIOHXUp SDU XQH LGpH ELHQ QDWXUHOOH PDLV OH W\SH FRXSD FRXUW:
² 6L WX WH VDXYHV M¶DL WRQ QXPpUR GH SODTXH SHQVH j FHX[ TXH WX DLPHV«
La portière claqua, il tourna les talons et marcha rapidement vers le portail de la maison
VLWXpH HQ IDFH 5HQp VH UHOkFKD V¶HQIRQoD GDQV VRQ VLqJH HW VHV LGpHV
,O DXUDLW IDOOX VDYRLU R O¶emmènerait toute cette histoire. Si,SRXU rWUH VU TX¶LO QH SDUOH
SDV RQ Q¶DOODLW SDV OH MHWHU GX KDXW GH WURLV FHQWV PqWUHV GDQV OHV <XQJDV TXH Wout sous sa
SHDX GDQV VRQ FRUSV j O¶DWWHUULVVDJH GHYLHQQH ERXLOOLH HW TXH OD MXQJOH OH GpYRUH HQ GHX[
MRXUV 'H O¶DJUHVVHXU LO Q¶DYDLW SDV YX OH YLVDJH HW LO DOODLW PDLQWHQLU OD WrWH EDLVVpH QH MDPDLV
croiser son regard &HX[ TXL DYDLHQW FRPPLV O¶LPSUXdence de lever les yeux sur leurs
kidnappeurs les avaient parfois eusFUHYpV j FRXS GH SRLQoRQ SRXU TX¶LOV QH SXLVVHQW SOXV ULHQ
reconnaître. Ceux-là allaient maintenant à tâtons dans la ville et croyaient parfois entendre, au
PLOLHX GHV YRL[ GH OD UXH O¶écho de celle de leur bourreau.
Alors, le regard planté dans la perspective que dégageait la rue, René eut un sentiment de
VFDQGDOH /XL DSUqV WRXW DYDLW WRXMRXUV pWp KRQQrWH HQ V¶DUUDQJHDQW TXHOTXHV IRLV,F¶était vrai,
quand il y avait des économies à faire, mais jamais rien de grave ou en tout cas rien qui puisse
O¶DPHQHU DX WULEXQDO RX VXU OHV SDJHV GX MRXUQDO &¶pWDLHQW MXVWH GHV UDSLQHV G¶RFFDVLRQ TX¶LO
commettait en opportuniste pas pressé. Alors quoi ? Comment la vie pouvait-elle décider pour
luiG¶XQH UHQFRQWUH SDUHLOOH?
René était au volant, les mains sur les cuisses et regardait devant lui sans comprendre. Puis
LO HQWHQGLW OHV SDV GH O¶DXWUH TXL FODTXDLHQW VXU OH SHUURQ GH O¶HQWUpH HW WRXUQD OD WrWH ,O
O¶observa à la dérobée. La lumière de midi écrasait son chapeau et ne laissait voir son visage

6

TXH GX PHQWRQ MXVTX¶DX EDV GX QH] /HV \HX[ pWDLHQW GDQV O¶RPEUH, mais sa bouche était bien
visible, strictement serrée, fermée. Elle avait des faux airs de sévérité et tous les plis de la
préoccupation.
²Vaj O¶DpURSRUW OXL GLW OH ERQKRPPH HQ V¶DVVH\DQW
/H W\SH Q¶DYDLW SDV UHVVRUWL VRQ DUPH, mais sa présence rôdait dans la voiture. René mit le
contact, passa la première et entama sa descente.
Il était 14heures et la lumière ne brillait plus pareillement. Elle avait perdu de sa
sécheresse. Déjà on sentait en elle les douces courbes du soir et la sérénité du crépuscule. Le
rythme cardiaque de René, au plus haut depuis quelque temps, retrouva une cadence normale.
Au Prado, il prit à droite, fut ralentij OD 3pUH] HW V¶HQJRXIIUD VXU O¶$XWRSLVWD SUHVTXH j IRQG GH
TXDWULqPH /D YLOOH SDUDLVVDLW V¶pODUJLU HW FHWWH YLVLRQ WRXMRXUV SOXV HQJOREDQWH DX ILO GH OD
PRQWpH UpMRXLVVDLW 5HQp LO DYDLW O¶LPSUHVVLRQ GH V¶pOHYHU FRQIXVpPHQW DX-dessus des choses.
Arrivé àO¶DpURSRUW LO VH JDUD GHYDQW O¶HQWUpH GX EkWLPHQW /¶KRPPH DSUqV DYRLU JOLVVp
quelques mots à son oreille, en descendit sans retard et René repartit sans réclamer son dû.
/D YRLWXUH UHGHVFHQGLW GH O¶DpURSRUW HW V¶DSSURFKD GX FUHX[ GH O¶HQWRQQRLU TXH IRUme la
ville, où les maisons se resserrent et la vue se rétrécit pour entrer dans le détail des rues et des
gens qui passent. Il était 15h 30et la Pérez grouillait,QRLUH GH PRQGH /¶HIIHUYHVFHQFH VH
SURSDJHDLW 5HQp V¶DUUrWD DX IHX HW YLW WUDYHUVHU OHQtement, une femme grande, brune, une
vraie apparition. Il approcha sa tête du pare-EULVH SRXU OD UHJDUGHU HW V¶LPDJLQHU, le temps
TX¶HOOH SDVVH VHV MDPEHV HQODFHU VRQ FRUSV VD PDLQ SDVVHU VXU VD QXTXH $ORUV OH IHXse remit
au vert et René redémarra au pas, les yeux encore éclairés par cette longueur de traîne que
laissent les créatures aux accents de comète, au fond des pensées. Ce futG¶DLOOHXUV OD
sensation de cette poudre lumineuse au fond du ciel noir qui fit voir à René que cette femme
était de cellHV TXL GH WHPSV j DXWUH UHPRQWHQW GDQV OH VRXYHQLU DYHF OD OpJqUHWp GH O¶DLU«
3XLV LO Q¶\ SHQVD SOXV
6RQ WD[L YHQDLW G¶DUULYHU j O¶DJHQFH ,O \ DYDLW OH VWDQGDUGLVWH UDGLR ©Le chien », qui buvait
une bière et Pablo, un gros bedonnant trop rieur pour qXH 5HQp V¶HQ DSSURFKH YUDLPHQW $X
moment où il entra, «Le chienª VH SODLJQDLW G¶XQ FROOqJXH HQFRUH SOXV FKLHQ DXTXHO LO DYDLW
DYDQFp XQ DUJHQW TXL Q¶DYDLW SDV UHSDUX GHSXLV 5HQp ILW XQH SDXVH VXU OH VHXLO.
²Salut.
²Salut.
,OV UpSRQGLUHQW G¶XQH VHXOHvoix.
René se dirigea vers les toilettes et alla se soulager de ce qui le tourmentait depuis plus
G¶XQH KHXUH 'H UHWRXU GDQV OD SLqFH G¶DFFXHLO LO V¶DVVLW GDQV XQ IDXWHXLO HW HQWHQGLW 3DEOR OXL

7

demander :
² &RPPHQW oD YD W¶DV IDLW XQH ERQQH MRXUQpH?
²Oui.
&RPPH G¶KDELWXGH j FH JHQUH GH TXHVWLRQV LO UpSRQGDLW ©pour entretenir sonoui »
KXPHXU 0DLV FHWWH IRLV 3DEOR SULV G¶XQH Lntuition subite, le poursuivit.
² 7¶DV O¶DLU EL]DUUH
René préparait quelque chose intérieurement et mit fin au dialogue en faisant non de la
tête.
À côté, «Le chien » remuait. «Le chien » avait le regard sombre et la colère régulière. Il
souriait rarement et riait encore moins. Peau pleine de crevasses, nez énorme et sourcils sans
poils, «Le chien» savait ce que vivre enVDFKDQW TX¶RQ HVW ODLG YHXW GLUH 6D IRUWH JXHXOH
VRXYHQW PDXGLVVDLW FHX[ TX¶HOOH FURLVDLW /HV DXWUHV VH PpILDLHQW GH OXL HW ULDLHQW VRXV FDSH GH
ses coups de sang. René, pour revenir à sa voiture, passa à côté de lui et le vit hocher la tête
pour lui dire au revoir.
,O URXODLW HQ VHFRQGH UHJDUGDLW OHV UXHV VH FURLVHU PRQWHU GHVFHQGUH V¶LQFXUYHU /HV
visages se succédaient les uns aux autres, des passants dont il trouvait le regard ou non. Deux
lui semblèrent connus, ravivant le souvenir de faces croiséHV GDQV O¶pSDLVVHXU GHV DQQpHV
passées au volant. Cela lui arrivait et rendait la ville familière : de temps à autre, il retrouvait
par hasard sur son chemin, aux angles de rues ou sur le pavé chaud, des gueules aux traits
indélébiles. Sur les hauts de Miraflores, à un carrefour où la foule se pressait dans le
FRXFKDQW LO VH UHWURXYD j F{Wp G¶XQH YRLWXUH (OOH NOD[RQQD 5HQp PLWplusieurs secondes pour
entendre et tourner la tête. Quand il vit « Le chien » lui montrer quelques dents, il baissa sa
vitre et ils se saluèrent. « Le chien » fit voir un billet de cent bolivianosHQ OHYDQW OD WrWH G¶XQ
VLJQH G¶LQWHUURJDWLRQ
² -¶DL SDV GH PRQQDLH
²Quelle merde, tout ce trafic, non ?
René haussa les épaules et approuva. Le feu repassa au vert, «Le chien» lâcha
O¶HPEUD\DJH ILW FULVVHU OHV SQHXV HW V¶pORLJQD GDQV OD UXH R V¶DOOXPDLHQW TXHOTXes devantures.
René arriva chez lui. Les réverbères projetaient depuis plusieurs minutes une lumière
RUDQJH TXL VH UHIOpWDLW VXU OHV PXUV 8Q SHX GH YHQW VHPEODLW V¶DEDWWUH Du rythme de la nuit et
la poussière qui volait poussa un chien vers le bas de la rue. Le froid, plus pinçant, surprit
5HQp TXDQG LO VRUWLW GH VRQ WD[L ,O V¶HPPLWRXIOD GDQV VRQ EORXVRQ QRLU HW UpXQLW VHV EUDV
FRQWUH VRQ FRUSV RXYULW OH SRUWDLO TX¶LO EORTXa avec des pierres. Il entra dans la pièce en
grelottant et, après avoir fermé la porte sans trop faire de bruit, se frotta les mains. Il dit un

8

mot à Jimena qui lui répondit par une moue indéchiffrable, et se dirigea vers les enfants qui
reçurent leur baiser, les yeux rivés à la télé.
Jimena faisait la cuisine. René, accoudé à la table, repensait à sa journée. Il cligna des
yeux, son corps se tendit O¶LPDJH LQWpULHXUH TX¶LO SRXUVXLYDLW SDVVD DX UpYpODWHXU GX KDVDUGet
il vit apparaître, de nuit dans un quartier vague, une maison perdue. Le dos tourné, Jimena
VHQWLW GHV UHPRXV GDQV OH F°XU GH VRQ PDUL, mais ne demanda rien. Il parlerait forcément. À
WDEOH RQ IXW VLOHQFLHX[ HW 5HQp TXL DYDOD VD VRXSH G¶XQ WUDLW DOOD OLUH OH MRXUQDO GDQV XQ
IDXWHXLO &¶pWDLW XQ QXPpUR G¶Extraqui expliquait dans les détails comment un homme saoul
avait battu sa femme au point de lui transformer la tête «enchirimoya». La femme avait
succombé à ses blessures,PDLV O¶KRPPH V¶pWDLW FRQVROp GH VD SHUWH HQ V¶HQ SUHQDQW j VD ILlle,
YLROpH 5HQp OD YR\DLW VXU OH FURTXLV pERXULIIpH OHV YrWHPHQWV HQ ODPEHDX[ HVVD\DQW G¶DUUrWHU
VRQ SqUH SDU GHV KXUOHPHQWV TX¶HOOH ODQoDLW OHV \HX[ H[RUELWpV HW OD ERXFKH JUDQGH RXYHUWH
/¶DUWLFOH OX HW OH GHVVLQ DXVFXOWp LO UHIHUPD OH MRXUQDO HW Voupira en considérant une dernière
fois la photo de lagringaaux seins énormes de la dernière page.
Quand ils allèrent se coucher, l¶horloge marquait une heure tardive. Julio et Rodrigo
dormaient depuis longtemps. Dans la pièce, un silence tenace. Quelque chose allait se jouer,
un pionGH O¶pFKLTXLHU DOODLW ERXJHU -LPHQD VH ODLVVDLW HQYDKLU SDU OD YLEUDWLRQ GH OD YLOOH j
WUDYHUV OHV PXUV HW V¶HQGRUPLW GDQV OH EUXLW GH VRQ VDQJ Q¶HVSpUDQW SOXV SRXU FH VRLU XQH
confession qui viendrait le lendemain. René regardait le plafond et voyait se succéder les rues
la nuit, en un virage à droite, un autre à droite encore, et puis une voiture devant qui freinait
brutalement. IO SHUFHYDLW MXVTX¶j FHWWH SRXVVLqUH FROOpH DX SDUH-brise, puis soudain, parce que
le chemin l¶DPHQDLW Oj OXL UHYLQW HQ LPDJHV OD PDLVRQ R LO DYDLW GpSRVp OH W\SH HQ EULTXHV
PDLJUHV QXH GDQV OH IURLG /j XQH TXHVWLRQ V¶pWDLW QRXpH HW LO YR\DLW GDQV VD WrWH V¶RXYULU OHV
murs, les fenêtres, se décoller le toit. Dans la pièce, tout le monde dormait paisiblement, dans
les ronflements monotones du froid, et René voyait et revoyait. Il avait, sous ses couvertures
chaudes, ce soir-là, les yeux bien ouverts.

9

2


(VWHEDQ DUULYD DX FRPSWRLU GH OD FRPSDJQLH OD JRUJH QRXpH SDU OD UDUHWp GH O¶DLU ,O DYDLW
FRXUX HW VD ODQJXH V¶pWDLW HQURXOpHautour de sa glotte. Il essaya de reprendre haleine, mais
F¶pWDLW VDQV FRPSWHU OHV IRUPHV SXOSHXVHV GH O¶K{WHVVH TXL OH ODLVVqUHQW ERXFKH EpH
Alors,HQWUH GHX[ ERXIIpHV G¶DLU DSUqV TX¶elle lui eut remis son billet, il la remercia au
milieu de compliments tendancieux.
2Q OXL UpSRQGLW SDU XQ VRXULUH (VWHEDQ QH V¶DFFRUGDLW OH OX[H GH O¶DXGDFH TX¶HQ FRPSDJQLH
des femmes. Pour le reste, il cachait ses atermoiements sous un masque de froideur lointaine
TXL GHYDLW VHUYLU G¶Dvertissement et,DX SUL[ GH WRXV OHV HIIRUWV QH MDPDLV VH ILVVXUHU &¶pWDLW
ELHQ FRQWUH VRQ JUp TX¶LO DYDLW G EUDTXHU FH SHWLW WD[L WURXYp Oj SDU KDVDUG TX¶LO DYDLW G DYRLU
O¶°LO VXU WRXW TX¶RQ O¶DYDLW SHXW-être vu, voire suivi. Mais comme le pire aurait pu arriver et
TX¶LO Q¶pWDLW SDV DUULYp TXDQG LO HQWUD GDQV O¶DYLRQ (VWHEDQ VRXIIOD ,O V¶DVVLW j F{Wp GX KXEORW
regarda sa voisine, prit une revue, se surprit quand les roues ne touchèrent plus le sol et vit à
travers le hublot,HQ V¶pOHYDQW, que la terre se déployait et que l¶horizon s¶éloignait.
ÀOD SUHPLqUH ELqUH OD ODQJXH G¶(VWHEDQ VH GpOLD
Il avait remarqué que sa voisine était habillée pour susciter le désir lentement, avec une
sorte de discrétion provocante, des vêtements qui moulaient sans moXOHU TXL VDQV V¶RXYULU
V¶RXYUDLHQW (VWHEDQ VH UpJDODLW ±sourde sensation de force, de désir montait, avec la une
certitude du dénouement annoncé± LO O¶DSSHOOHUDLW SORQJHUDLW VRQ QH] GDQV VHV FKHYHX[
VHQWLUDLW OD FKDLU GH VHV FXLVVHV GDQV VHV PDLQV« ±cHWWH FHUWLWXGH ILW TX¶LO VH FRXOD HQ GRXFHXU
GDQV OH FRXUV GHV FKRVHV ,O QH OXL UDFRQWD ULHQ GH FH TX¶LO pWDLW YUDLPent, un intermédiaire qui
faisait parfois des livraisons à La3D] FRQWUDLQW GH PHQDFHU XQ WD[L SDUFH TX¶LO Q¶DYDLW SOXV
G¶DUJHQW YROp RXperdu. À la place,LO HQWRQQD OD FKDQVRQ GH O¶KRPPH G¶DIIDLUHV SRXU
HQWUHWHQLU XQH P\WKRORJLH TXL OXL SDUDLVVDLW SOXV FOLQTXDQWH &H PHQVRQJH Q¶DYDLW G¶DLOOHXUV
ULHQ G¶LQMXULHX[ SRXU HOOH (W SXLV FRPPH LO Q¶\ SHQVDLW TXH SRXU XQ VRLU HW TX¶LO QH VHUDLW
jDPDLV DPHQp j IDLUH G¶DYHX[ HOOH HQ MRXLUDLW VDQV V¶HQ YRXORLU
/¶DYLRQ DUULYD j O¶DpURSRUW GH &RFKDEDPED SHX DSUqV19KHXUHV HW OD FKDOHXU ELHQ TX¶ayant
un peu diminué, réglait encore les mouvements des gens. Esteban, après avoir ramassé
O¶DWWDFKp-case qui lui servait à montrer patte blanche, traversa le hall avec le numéro de
téléphone de Carla en poche, se fit prêter un portable et entendit la tonalité se répéter, sonner

10

dans le vide.
Il raccrocha, refit le numéro sans croire à une réponse.
²Allô !?
²Allô !+RUDFLR F¶HVW (VWHEDQ 7RXW V¶HVW ELHQ SDVVp
² &¶HVW ELHQ
EW O¶DXWUH UDFFURFKD
(VWHEDQ UHQGLW OH FHOOXODLUH DYHF XQH H[SUHVVLRQ pWUDQJH 3OXV G¶DUJHQW SOXV GH WpOpSKRQH
XQ W\SH TX¶LO DYDLW EUDTXp XQ W\SH TXL VDYDLW R pWDLW OD PDLVRQ XQH OLYUDLVon qui courait
peutrWUH XQ ULVTXH ,O GpFLGD GH UDSSHOHU SRXU OHV SUpYHQLU VH VRXYLQW HQ SUHQDQW OH WpOpSKRQH TX¶j
le faire il signalait son mensonge,HW UHSRVD OH FRPELQp ,O Q¶DYDLW PHQWL TXH SDU RPLVVLRQ,
PDLV oD Q¶\ FKDQJHDLW ULHQ $ORUV LO VH ILJXUD OD IXUHXU G¶+RUDFLR j O¶DXWUH ERXW GX ILO VD IDFH
contorsionnée, secoua la tête et entreprit de chasser cette idée en s¶éloignant dans le hall vers
une soirée avec Carla.
(Q UDFFURFKDQW +RUDFLR V¶pWLUD SDVVD XQH PDLQ VXU VRQ YHQWUH UHERQGL HW V¶DVVLW Vur un
fauteuil orange à côté du bureau. Il se releva tout de suite, fit quelques pas, ouvrit le bar et en
sortit une bouteille de whisky. Il se servit un demi-verre où flottaient deux glaçons et marcha
dans la pièce avant de regagner le fauteuil. Assis, il se souleva pour desserrer sa ceinture,
VRXSLUD HQ V¶HQIRQoDQW GDQV OHV FRXVVLQV /D SUHPLqUH JRUJpH OXL UDFOD OH ODU\Q[ HW LO JULPDoD
La deuxième lui parut plus douce et il posa la tête sur le haut du dossier. Il tendit le bras et
VDLVLW O¶LQWHUUXSWHXU GH OD ODPSH TX¶LO pWHLJQLW /D MRXUQpH VH WHUPLQDLW ELHQ OHV DIIDLUHV
tournaient. Intérieur sombre, nuit au-dehors.
Debout devant la fenêtre, il gardait les yeux fermés. Il les ouvrit et vit au pouls du trafic
TX¶LO pWDLW DX[ DOHQWRXUV GH19 h 30.Les lumières tapissaient les bords pentus de la ville, la
nuit coulait dans son antre et refroidissait les murs. Horacio enfila sa veste, remit sa ceinture,
arrangea sa cravate sans trop la serrer, sortit de son bureau, passa devant celui de sa secrétaire
HW V¶HQIonça dans les escaliers qui menaient à la rue éclairée par les phares des voitures.
René ne dormait pas encore au moment où Esteban entra dans un taxi dont il ouvrit les
deux vitres arrière. Il VRUWLW OD WrWH DX[ FRXUDQWV G¶DLU HW QH VHQWit rien d¶autre que l¶odeur
mélangéeG¶DUEUHV G¶KHUEHV FKDXGHV GH SRXVVLqUH HW GH YDOOpHque la vitesse du taxi rendait
brise.
De grands eucalyptus où la lumière des lampadaires filtrait, tout feuillage éclairé, bordaient
la rue. Une lueur orangée tapissait le mur blanchi de sa maison, alors que la porte, plus
UHQIRQFpH GHPHXUDLW GDQV O¶RPEUH $X PRPHQW R LO HQWUDLW ODclef dans la serrure, quelques
IHXLOOHV VH IURWWqUHQW OHV XQHV FRQWUH OHV DXWUHV j FDXVH G¶XQ OHQW YHQW WLqGH TXL OHV ILW EUXLVVHU

11

au-dessus de sa tête. Il allait prendre une bonne douche, boire une bière les doigts de pieds en
éventail, appeler sa compagne de voyage.
Pourtant, sous la douche, ses sourcils se froncèrent.
Il aurait quand même mieux valu parler sans détour de ce qui lui était arrivé à La Paz pour
que les autres se dépêchent. Le taxi savait où était la maison. Bien sûr que, normalement, il
Q¶\ DWWDFKHUDLW SDV G¶LPSRUWDQFH: il en voyait combien, de maisons, lui, par jour ? Il ne voyait
que ça, des maisons qui défilaient R LO V¶DUUrWDLt et qui devaient toutes se confondre après
WDQW G¶DQQpHV ,O VH UpFXUDLW O¶RUHLOOH GURLWH ORUVTX¶LO HQ FRQFOXW TX¶LO Q¶DYDLW SDV EHVRLQ GH
rappeler Horacio. Mais, comme une vague qui revient, ce je-ne-sais-quoi qui ressemblait à un
doute, la possibilité infime,PDLV LPDJLQDEOH TXH 5HQp VRLW KDELWp G¶XQ PDXYDLV HVSULW HW TX¶LO
IUDQFKLVVH OH SDV VH FORXDLW SOXV SURIRQG GDQV O¶HVSULW G¶(VWHEDQ ,O OH VDYDLW ELHQ RQ QH
SRXYDLW MDPDLV H[FOXUH FHWWH GLPHQVLRQ GH O¶DXWUH VXU ODTXHOOH RQ QH SHXW MDPDLV SDULHU
vraLPHQW 6RXV FHWWH SUHVVLRQ GH O¶LPSUpYLVLEOH LO IHUPD OHV URELQHWV 7RXW HQ VH VpFKDQW, il se
MHWD GDQV OH PLURLU XQ UHJDUG P\VWpULHX[ V¶KDELOOD UHJDUGD SDU-ci puis par-là, fit quelques pas
de gauche à droite, revint, chercha sa veste, le numéro de téléSKRQH TX¶LO \ DYDLW PLV OH
trouva, le composa et attendit. Carla décrocha après quelques secondes.
²Allô ?
² &DUOD F¶HVW (VWHEDQ
Carla±peu surprise que le coup de fil arrive aussi vite et pour lui faire comprendre un
TX¶HOOH Q¶DLPDLW SDV OD KkWH, autant que pour préparer le terrain au désir±feignit de se rappeler
difficilement :
²Ah ! Oui, Esteban.
(VWHEDQ SHQVD G¶DERUG TXH VRQ VRXYHQLU DYDLW SX V¶pFKRXHU GDQV VD PpPRLUH DX PLOLHX

G¶XQH IRXOH G¶KRPPHV R RQ QH OH GLVWLQJXDLW SOXV 6RQ SK\VLTXH DYDQtageux lui rappela
TX¶RQ QH SRXYDLW SDV IDFLOHPHQW HQYLVDJHUcette hypothèseHW LO VH ILW LPSDWLHQW /¶pSLVRGH OXL
en rappelait un autre, un des plus obscurs de sa vie, au cours duquel une hystérique de grande
envergure avait passé sa soirée à lui cracher avec détachement la fumée de son cigare au nez
VDQV OXL RIIULU OHV FRPSHQVDWLRQV GH OD FKDLU pWHQGXH GDQV XQH SRVLWLRQ VL SURYRFDQWH TX¶j
chaque fois que la mémoire de cet événement lui revenait, elle apportait une marée de regrets
amers et de rêves insensés.
Alors il parla sans détour.
² &¶HVW PRL 2Q VH UHWURXYH j O¶DQJOH GH OD (VSDxD HW GH OD %XHQRV $LUHV j22 heures ?!
6LOHQFH pYRFDWLRQ G¶XQ UHQGH]-YRXV RXEOLp TX¶HOOH V¶HIIRUFHUDLW G¶DQQXOHU, et puis :
²22KHXUHV F¶HVW WUqV ELHQ

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²Très bien.
Il raccrocha, regarda dans le vide puis sa montre. Il lui restait une demi-heure pour se
préparer et il retourna, le plus naturellement qui soit, vers le miroir pour lui montrer±avec un
VRXULUH JUkFH DXTXHO LO YpULILD TXH VHV GHQWV Q¶DYDLHQW ULHQ SHUdu de leur blancheur±combien
sa soirée serait radieuse.
Carla respirait la féminité à ras bord, plein la peau. Esteban sentait de loin une harmonie
FRUSRUHOOH V¶DSSURFKD G¶HOOH HQ O¶HPEUDVVDQW 6HV OqYUHV V¶DQLPqUHQW HW LO VHQWLW OHXU UHERQG
bien là, dans la tiédeur de sa bouche de brune. Quand ils se séparèrent, leurs yeux se
WURXYqUHQW HW LOV PRQWqUHQW OHV PDUFKHV GX FDIp VLWXp j O¶DQJOH HQ IDFH /¶LVVXH GH OD VRLUpH
était claire, on avait tout le temps, on pouvait se prendre les mains, se réchauffer, boire,
manger et danser pour se préparer au bouquet final. Pendant le repas ils se regardèrent.
Esteban se demanda ce que serait le regard de Carla noyée dans le plaisir. Au dessert, ils se
racontèrent leur vie : elle, la sienne de guichetière au Banco Santa Cruz ; lui,FHOOH G¶KRPPH
G¶DIIDLUHV HPSUHVVp (OOH Q¶\ FUR\DLW WRXMRXUV SDV,PDLV Q¶\ SUrWDLW SDV G¶LPSRUWDQFH &RPPH
OXL HOOH UHVVHQWDLW XQH VRUWH G¶DSSpWLW R WRXV OHV VHQV HQ pYHLO O¶HQYLH GH VH IDLUH WRXFKHU HW
de toucher se mêle aux bouchées eW DX UKXP TX¶RQ VHQW JRUJpHaprès gorgée, prendre pour les
secouer, bouches et têtes. À la discothèque,LOV GDQVqUHQW O¶XQ HQ IDFH GH O¶DXWUH 3XLV LOV
UHSDUWLUHQW OH WHPSV G¶XQ XOWLPH YHUUH HW VH UHWURXYqUHQW GDQV OD UXH j PRLWLp IUDvFKH VRXV OHV
réverbqUHV V¶HPEUDVVqUHQW OH ORQJ GX FKHPLQ SRXU VDYRXUHU OD MHXQHVVH UHWURXYpH
/D SRUWH V¶RXYULW HW RQ VH UHWURXYD GDQV OD SLqFH SULQFLSDOH SXLV HQ XQH VHQVDWLRQ GH
JOLVVHPHQW GDQV OD FKDPEUH ,OV V¶HQURXOqUHQW GDQV OHV GUDSV, mais Esteban sentait une
distance accrue : ses mouvements lui parurent mécaniques, sa tête déroulait autre chose, des
VFpQDULRV LPSUREDEOHV HW LO YHQDLW HW UHYHQDLW HQ &DUOD O¶°LO DLOOHXUV (OOH ILW XQH UHPDUTXH
²Je suis où je peux, répondit-il.
,O Q¶HXW FHWWH SUHPLqUH IRLV TX¶XQH Mouissance en demi-teinte puis, recouché, ouvrit les yeux
HW VHQWLW GDQV O¶RPEUH OD PHQDFH SODQHU SOXV FODLUHPHQW 'H FHOOHV TXL HQFHUFODLHQW TXDQG OD
YLH UDSSURFKDLW GHV GHVWLQV TXL Q¶DYDLHQW SDV LQWpUrW j VH FURLVHU HW GRQW OD UHQFRQWUH SRXYDLW
résonner tel un bruit de métal froissé, de nez cassé contre le volant et de mort lancée comme
XQ DSSHO OD WrWH LQHUWH DSSX\pH VXU OH NOD[RQ /D SHXU OXL ILW HQWUHYRLU O¶DFFLGHQW IDWDO
(VWHEDQ UHYR\DLW OHV EDWWDQWV TX¶LO DYDLW SRXVVpV OD SHWLWH FRXU R LO pWDLW HQtré, la voiture
grise garée au fond. Puis la porte se rouvrit, une main noire et inconnue en tournait la poignée.
8Q KRPPH YHQDLW UHJDUGDLW V¶DWWDUGDLW IRXLOODLW j GURLWH j JDXFKH 6HV RUHLOOHV
bourdonnèrent. La question de ce qui pouvait advenir rendit son sang, dans sa tête, bruyant. Il
HXW OH YHUWLJH OH VHQWLPHQW G¶XQH pQHUJLH XQH DVSLUDWLRQ OHQWH HW JOREDOH $ORUV VD UHVSLUDWLRQ

13

GHYLQW SOXV UpJXOLqUH LO VH PLW VXU OH IODQF UHJDUGD &DUOD ELHQ DX IRQG GHV \HX[ HW V¶HQIRQoD
GDQV VRQ OLW G¶DPRXU DYHFelle.

14

3


René se réveilla la bouche pâteuse et augura mal de la journée. Le bruit de ses enfants
acheva de le sortir du lit et, en les regardant partir avec leur mère, il leur souhaita bonne
journée, un peu comme son père le faisait, en des temps moins incertains et moins froids. En
RXYUDQW FRPSOqWHPHQW OHV \HX[ LO YLW O¶LPDJH GH VRQ MHXQH IUqUH GDQV OHV EUDV GH VD PqUH SUqV
du fourneau, son jeune frère de 16 ans, son frère qui avait souffert quelques jours auparavant
G¶XQH FULVH G¶DSSHQGLFLWH TX¶RQ Q¶DYDLW SDV VX GLDJQRVWLTXHU TX¶RQ DYDLW ODLVVp DX OLW HQ
SHQVDQW TXH oD SDVVHUDLW VRQ IUqUH TXL V¶HQ pWDLW UHPLV GH PDQLqUH VL GpILQLWLYH TX¶RQ DOODLW
O¶HQWHUUHU GDQV OHV SURFKDLQV MRXUV 6RQ UHJDUG VRXGDLQ YDJXH PRQWUDLW TXH 5HQp JDUGerait de
O¶événement quelques séquelles± unetristesse profonde où le sens de la vie se perdrait,
deviendrait invisible et où seul demeurerait son cours, une vie à voir passer en la méprisant,
de loin.
Il se leva, avala un café, enfila sa veste dans la cour et monta dans sa Toyota dont il avait
WDSLVVp OH YRODQW G¶XQ FXLU WULFRORUH ±noir, jaune et rouge±, un cuir qui le rendait plus gros,
plus épais à empoigner. René appréciait cette sensation LO DYDLW O¶LPSUHVVLRQ GH WRXUQHU SOXV
facilement et conduisait, il le sentait, aYHF SOXV G¶DVVXUDQFH ,O DYDLW FROOp XQ DXWRFROODQW j
paillettes sur le haut du pare-brise, pour se protéger du haut soleil autant que pour ajouter au
cachet du véhicule ; au rétroviseur pendait une effigie. Il tourna la clef, laissa chauffer un peu
le moteur et arriva chez Daniel.
'DQLHO PpWLFXOHX[ DYDLW O¶°LO SDWLHQW OHV PDLQV SOHLQHV GH FDPERXLV HW VH OHV ODYDLW GDQV
O¶HVVHQFH DX PRPHQW R RQ OXL H[SOLTXD TX¶LO DOODLW IDOORLU FKDQJHU O¶DPRUWLVVHXU DUULqUH GURLW
SDUFH TX¶LO IDLVDLW XQ FODTXHPHQW PpWDOOique sec au moindre trou, à la moindre bosse. Il se
leva, donna son poignet à René qui le serra en le secouant un peu.
²Tu veux la voiture pour quand ?
²Le plus tôt possible. Midi.
²Midi, ça va.
5HQp OXL WDSD VXU O¶pSDXOH HW SULW j SLHG GDQV OD .ROODVX\o vers le marché. Le soleil éclairait
OD UXH WDQGLV TXH OH YHUVDQW G¶HQ IDFH JLVDLW HQFRUH GDQV O¶RPEUH /D UXH, quand il marchait,
O¶pWUHLJQDLW ,O V¶\ VHQWDLW SULV SLHGV HW SRLQJV OLpV /HV YLVDJHV VH PpODQJHDLHQW WRXUQDLHQW
autour de lui. Bien sûr laSHUVSHFWLYH GH OD YLOOH FKDQJHDLW HOOH V¶pOHYDLW PrPH j PHVXUH TX¶LO

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