30 jours en mai

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La France de mai 1968 se voit secouée par un grand souffle révolutionnaire. Frédéric a 17 ans lorsqu'il regarde les premières manifs en noir et blanc sur la télé de ses voisins. Il décide alors de ne pas passer à côté de l'Histoire et débarque dans la capitale. Il découvre le Quartier latin, les barricades, les discussions à la Sorbonne et à l'Odéon, l'amour et l'amitié. Trente jours qu'il n'oubliera jamais.

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Ajouté le 01 mars 2008
Nombre de lectures 264
EAN13 9782296193116
Langue Français
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30 JOURS EN MAI

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005

Paris

http://www.librairieharrnattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-05182-9 EAN : 9782296051829

Patrice Baluc- Rittener

30 JOURS EN MAI

L'HarlTIattan

Ouvrages du même auteur
Le mondedeJulien, Editions Atlantica-Séguier, 2006
J'ai beaucoup pêché..., Editions du Pécari, 2006

Le monde deJulien 2, Editions Atlantica-Séguier, 2007

2 11lai 1968, 12h30.
C'était un jeudi. J'étais planté devant la vitrine du marchand de télévisions... Cazeneuve, il s'appelait. Serge Cazeneuve. Je le connaissais, il habitait pas très loin de chez moi, à la cité des Acacias, un quartier populaire. Un bon gars, travailleur et tout... TIavait ouvert son commerce quelques mois plus tôt. Des télévisions. L'avenir. Les yeux plissés, j'essayais de contourner les reflets. Derrière la vitre, sur l'écran neigeux, les images en noir et blanc montraient des CRS harnachés, cachés sous des boucliers; le parvis envahi de la fac de Nanterre, des rues que je ne connaissais pas. Je voyais des jeunes gens courir dans tous les sens; avancer, reculer, s'arrêter, s'éparpiller... Je les trouvais bien habillés... Certains portaient des foulards sur le visage, d'autres balançaient des trucs en direction des policiers. C'était un peu confus. Je regardais. Fasciné. Les mains au-dessus des sourcils, collées à la vitre, je laissais voguer mon imagination... làbas... dans cet endroit magique où tout semblait si différent, tellement brûlant et flamboyant. A l'étroit dans mes dixsept printemps, je vivais par procuration une sorte d'appel assourdissant, qui s'imposait à moi comme une évidence. Bien sûr, ce printemps-là n'était pas mal... TI faisait chaud. Je voyais mon image se refléter dans la devanture de Serge Cazeneuve-Electro-Ménager-TV, ma tête se découper dans l'écran. Je m'y voyais... Mais je n'y étais pas! De ma province profonde, je me contentais d'espionner les images, de capter les ondes, de vivre ces premiers jours de mai avec délectation. Enfin il se passait quelque chose! Une vibration. Des picotements qui

s'intensifiaient au fil des jours, des intentions de grève, des potes, des copines passionnées... par des débats idéologiques! Des profs en train de se métamorphoser, des réunions, des assemblées générales, des soirées chaudes, de la bonne musique, des parties sans fin de "huit américain"... L'éclosion, en quelque sorte. Le souffle de la vie qui attisait enfin les esprits encalminés par des décennies de grisaille immobile et de sagesse glacée. Certes, ce n'était encore qu'un frémissement. Mais depuis quelques semaines, c'était comme ça : plus les adultes devenaient raisonnables, plus on était révoltés. Enfin, à notre niveau... Disons qu'on discutait sur tout, tout le temps... Pour aller au ciné, sortir, voir les filles, sur la musique, le cinéma, la politique même. On n'en finissait plus de parler et de parler encore, comme on remplit sans cesse le verre qui mène à l'ivresse. C'était bien... Oui, c'était très bien. Les images avaient disparu, m'abandonnant à l'impression fugace d'une irréalité... J'étais juste là, scotché sur un trottoir brûlant. Le journal télévisé de midi était presque terminé. Je cherchais mes poches... et l'ombre aussi, en me serrant contre la vitrine. Quelques travailleurs repartaient déjà en se hâtant sous le soleil. Je saluais Gaston qui passait sur son solex trépidant. Gaston, il est petit et gros et j'ai toujours l'impression qu'il va écrabouiller son solex ! Mais au moins, lui, il en a un de solex ! il bosse pas loin d'ici, dans une usine d'emballage de cartons... La seule usine du coin, en fait... Je rêvais encore un peu devant la devanture, observant du coin de l'œil un commentateur au visage sérieux s'escrimer à sortir des sons de son bocal de verre.

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Derrière lui, la pendule affichait l'heure. J'avais rendezvous chez mon copain Gérard. On l'appelait Bilou. Je ne sais pas trop pourquoi... Un vrai type du Sud, Bilou. Frisé, bronzé, pas très grand, avec un début de semblant de moustache. Redoublant de terminale, mais intello... Spécialiste de Nietzsche et de Spinoza, nihiliste superbe, mais orateur moyen, il m'inondait de ses lectures... Je les trouvais obscures; je préférais les miennes, et lui ne cessait de me pousser à lire. « TIfaut lire, mon pote, me répétait-il, c'est la seule manière de traiter d'égal à égal avec les bourgeois! Si t'es pas cultivé, ils te méprisent, et si t'as pas la connaissance, les patrons te baiseront toujours la gueule. »J'approuvais. Je n'avais pas envie que quelqu'un me baise la gueule. Fût-il patron! Je retrouvais le réel... m'arrachais presque à regret de la vitrine de Serge Cazeneuve. J'étais en retard. J'accéléras le pas en rasant l'ombre salvatrice des murs, tout en évitant de marcher sur les rainures des trottoirs désunis. Ça m'amusait... Si je mets un pied sur la rainure, j'ai perdu! Je perdais tout le temps... Je connaissais le chemin par cœur. Quatre fois par jour depuis sept ans, de la maison au lycée et du lycée à la maison, je remettais mes pas dans mes pas... Comme d'habitude, je dévisageais les façades flétries par le temps, en imaginant les vies il y a cent ans, derrière les fenêtres aux volets fanés... Sur le pont du canal, une 203 au nez pointu m'a loupé de peu. Elle a failli m'éperonner, avant de s'évaporer dans un nuage de fumée! Je haussais les épaules... « Quel con! »... puis tournais à droite sur l'ancien boulodrome désert à cette heure, enfin, je remontais le boulevard qui mène au Quartier Haut. Je n'étais plus très loin de chez Bilou. Je croisais peu de monde. Entre midi et deux la ville s'endormait toujours,

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prise dans ses habitudes. Je la trouvais encore plus calme qu'à l'ordinaire. Sans doute la grève des bus. La maison était massive, carrée, avec des fers forgés au balcon et un jardin de deux bons mètres sur le devant. Assis sur le minuscule perron, Bilou m'attendait, visiblement impatient... - Salut Frédo! T'as vu, ça chauffe à Nanterre! Ils ont fait un défilé anti-impérialiste... Putain, j'aimerais bien y être! Ça doit être génial. T'imagines le bordel à la fac, et le délire au Quartier latin. Merde, on est minables, nous ici! En le saluant, je me disais que sa chemise à petits carreaux bleus et blancs ne correspondait pas à son discours... - Minables? Qu'est-ce que tu veux qu'on fasse? Qu'on balance des cocktails Molotov sur la place de la mairie? - T'es con, c'est pas ce que je veux dire! Allez, monte, on va dans ma piaule, Denis nous attend. Telles deux ombres, on s'est glissés furtivement devant la porte de la cuisine bien rangée où les parents de Bilou prenaient le café. TI est facteur, syndiqué et plutôt sympa. Elle est femme au foyer, déjà grisonnante et toujours occupée. Je me fendais d'un «bonjour» de rigueur, en suivant mon copain dans l'escalier aux marches en faux marbre. - Ferme la porte! Grouille! Vautré sur le lit, Denis s'escrimait sur les boutons d'un transistor rustique dont il se vantait toujours de tirer mille informations précieuses et autour duquel on s'agglutinait parfois, le samedi soir, pour essayer vainement de capter les radios pirates... - Quoi grouille? Y' a pas le feu, non? répliqua Bilou en se jetant près de lui.

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j'ai des infos! Les mecs, je crois que les flics n'auraient pas dû coffrer Cohn-Bendit, parce que maintenant ça va vraiment être la merde. Je vous le dis. Il était bizarre Denis. Toujours un peu condescendant. Du haut de ses dix-huit ans et de son statut de fils de dentiste, il jouait l'affranchi. En gros, je l'aimais bien, mais j'appréciais modérément son côté monsieur "je-sais-tout", et pas davantage la supériorité qu'il tirait de la position sociale de son père. D'ailleurs, je m'étais toujours demandé ce qu'il foutait à traîner des journées entières avec des prolos comme nous... - Et c'est quoi exactement la merde? je demandai. - J'ai rencontré Hugues, le président du Comité d'action lycéen. il m'a dit qu'ils iraient au meeting de l'usine ce soir et qu'ils allaient organiser une manif la semaine prochaine. C'est bonnard, comme plan, non? Je songeais à Gaston, sur son solex... Je l'imaginais au meeting en train de discuter politique avec Hugues... Je répondais à son enthousiasme par des questions: - C'est quoi la revendication? On veut l'autodiscipline dans le lycée ou changer la société tout entière? - T'es chiant putain, arrête avec tes réflexions d' anar, c'est juste pour déconner, quoi. Pas vrai Bilou ? Mais pour une fois, le Bilou, il était pas d'accord... il s'insurgea même: - N on, on déconne pas avec ces choses, tu comprends pas. On a le bac dans un mois, et là, on branle plus rien! Moi, les grèves je veux bien. Foutre le bordel aussi; mais à un moment donné il faut savoir s'arrêter. Ou alors on y va à fond. On monte à Paris et on casse du flic! T'as les couilles pour le faire? Denis a fait couiner la radio. «Les couilles» ? Personne ne les avait...

- Arrête,

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Bien sûr, on avait tous envie de s'engager pour une cause, tous une aspiration à plus de liberté. Depuis la classe de "seconde" et l'apparition de quelques poils à nos moustaches - surtout les miennes - on s'était découvert nos idoles: la "pop anglaise", Bob Dylan et le « make love not war» des étudiants américains refusant de servir leur pays dans la guerre «colonialiste» du Vietnam! Che Guevara aussi... Nos esprits se voulaient accrochés aux mythes révolutionnaires, nos pensées insoumises à toute forme d'autorité. Notre idéalisme était romantique... Denis s'escrimait sur le bouton de la radio, je regardais par la fenêtre et Bilou s'était assis à son bureau en croisant les jambes, tout en feuilletant un bouquin de géographie. On entendait juste le transistor qui faisait un bruit comme quand on fait cuire des œufs... Au bout d'un moment, Denis a demandé à Bilou s'il avait une clope! TIa répondu oui, mais qu'il fumait pas dans sa chambre... «Tu le sais,

putain, depuis le temps. Ça pue et ma mère gueule!

» TI

a

quand même sorti un paquet de Gauloises de son tiroir et ouvert la fenêtre... Ils ont fumé en parlant encore de Nanterre; puis Denis s'est excité sur l'assemblée générale, demain matin, à cause de la présence « des filles du Lycée de filles », comme il a dit. Bilou a posé son bouquin de géo et esquissé quelques secousses désarticulées, style «jerk », en fanfaronnant au sujet du bal dans quinze jours pour la fête du Quartier Haut. TIa même assuré qu'il y aurait un super orchestre, et

ajouté en claquant des doigts:

« Y'aura

aussi les deux nanas

blondes qu'on a vues l'autre jour à la foire. Y'en a une, je crois que j'ai la cote!» TI rêvait toujours d'une nana blonde.

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Denis a rigolé. li revenait sans cesse sur Nanterre à grands coups de «putain, ce bordel! lis ont du cul, ces mecs!» Je ne parlais pas trop... Je revoyais les images dans la télé de Serge Cazeneuve. Je pensais aussi qu'il fallait que je retourne chez moi, à pied.. . Je ne suis pas allé au meeting de l'usine. J'ai soupé avec mes parents. Tôt. Mon père m'a demandé ce que j'avais fait de ma journée et si je pensais avoir mon bac. Ma mère s'est souciée de mon teint un peu pâle... J'ai rassuré les deux. Puis la soirée s'est consumée comme toutes les soirées d'adolescent se consument. Seul dans ma chambre, je l'ai lentement exterminée avec mon espèce d'art de vivre qui se voulait marginal. J'ai travaillé, un peu, consulté quelques notes d'histoire, révisé le programme de philo. La morale, Kant... La liberté... La justice... Par paresse, j'ai «oublié» les maths... Je trouvais tout ça fastidieux. Nécessaire, sans doute. Mais fade. Quelconque... Pas très excitant, en tout cas. Les jours s'empilaient, les uns sur les autres. Je connaissais demain... il ne serait pas rempli de joie, ni débordant d'envies ou de projets. Non, c'était une soirée normale. Une journée normale. Comme les vivent les gens normaux. Des heures qui s'écoulent, modérément supportables, tièdes, moyennes, sans extrêmes... Je songeais encore aux images dans la télévision de Serge Cazeneuve. A tous ces étudiants qui débattaient et se battaient en vivant intensément leur folie, prêts à déboulonner notre soi-disant civilisation et son scintillement vulgaire. Je laissais les bouquins pour plonger délicieusement dans un plan de Paris, métro inclus, que notre voisine m'avait

ramené au lendemain d'un voyage « à la capitale» avec son
Il

comité d'entreprise. Un petit livre rouge... le plan Taride! Sous la lumière douce de ma lampe de chevet, j'imaginais le boulevard Saint-Germain... Je me trouvais au croisement avec le Boul'Mich'. TIy avait des cars de CRS partout: le long du jardin du Musée de Cluny, au coin de la rue Danton, devant l'école de médecine et jusqu'à l'Odéon... Je m'y voyais encore. Mais je n'y étais toujours pas! Bien sûr, je n'y étais pas. Comment aurais-je pu ? Moi, tout petit lycéen de terminale littéraire d'un lycée de province quelconque... En fait, je n'étais rien. Je l'avais réalisé depuis pas mal de temps et je m'en rendais compte un peu plus chaque jour. Fils d'un modeste éboueur et d'une femme de ménage, je ne comptais pas! Depuis longtemps déjà j'avais ressenti mes différences, mes absences de privilèges, la suspicion qui m'entourait lorsque je m'adressais aux nantis... Intellectuellement, ça m'énervait. Globalement, malgré tout, je m'en foutais. Je cultivais même cette image de nonchalance distante... Elle m'aidait à repérer les intrus, les faussaires, les pseudo-intellos et les faux poètes de la révolution. Et maintenant, je rêvais de me frotter aux aristocrates psychédéliques et autres marionnettes hautaines que je voyais parader dans la télé de mes voisins... Oui, j'en rêvais. J'enlevais mes pompes noires usagées, mon pantalon gris et ma chemise aux manches élimées... L'ensemble atterrit au milieu de la chambre, entre une pile de vieux bouquins, des chaussettes pas très propres et un minuscule tas de 45 tours que j'avais réussi à glaner à l'occasion de mes anniversaires. En slip, je m'allongeais dans le noir, écoutant la valse des mobylettes autour des immeubles du quartier. De temps en temps, un bébé se mettait à hurler, quelque part... Puis des

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vOIsIns commençèrent à s'engueuler... Ma pensée s'échappait encore, vagabonde, rebelle, incontrôlable... Je voulais seulement tracer ma route, aller ailleurs, marcher "à , ." . ",,,,. , ,

1 envIe, sortIr du rang, etre a cote, mIeux... a 1 envers.
«

,

T'as les couilles pour le faire? » Lancinante, la question

de Bilou venait régulièrement frapper à l'intérieur de mon crâne, se disputant la palme de la ren,gaine avec le redoutable «Si j'avais un marteau». Je me disais que je n'aurais pas dû m'arrêter au Ctifédu Commerce, la chanson où de Claude François tournait en boucle sur le juke-box flambant neuf. Oui... mais je n'aurais pas vu Nicole. Je m'étais arrêté en rentrant de chez Bilou. J'avais pris l'habitude de la rejoindre là, près du juke-box, ou elle attendait l'heure de sauter dans le bus de 18h15 qui la ramenait dans son village. Elle était mignonne Nicole, mais je ne savais plus exactement si j'étais amoureux d'elle ou si j'avais trop pris l'habitude de la voir... On s'embrassait à la hâte, cachés derrière le flipper, puis elle grimpait dans le vieil autobus. En plus, j'y étais allé pour rien. Pas là, Nicole. J'avais oublié la grève des bus... TIme restait cette putain de chanson débile qui me vrillait les tympans... Qu'est-ce que j'en avais à foutre de leur marteau?

Vendredi 3 tnai. 3h30.
Le réveil. Celui de mon père. A travers la mince cloison qui me séparait de la chambre de mes parents, il me réveillait souvent. Comme une piqûre de rappel. Fatigue... Pensée embrumée pour Montaigne ordonnant à son serviteur d'interrompre son sommeil au milieu de la nuit pour mieux le savourer... J'entends le lit qui grince. Bientôt je pourrai 13

compter le nombre de marches jusqu'au vestibule de la cuisine. Je me retourne, en quête de draps plus frais. Montaigne, l'épicurien... Je m'en serais passé. Mon père, lui, ne se rendormait pas. Dans une heure, il sera en train de nettoyer les rues de la ville, accroché comme une marionnette derrière une vieille benne à ordures malodorante. Je trouvais ça dégradant. Humiliant. Ramasser la merde des autres... «TI faut bien qu'il y en ait pour le faire », se justifiait mon père. TI enchaînait le plus souvent sur l'incontournable « il n'y a pas de sots métiers »... Je ne lui demandais rien, mais il m'expliquait toujours. - Tu vois, Frédéric, il faut se syndiquer. Comme ça, tu es plus fort. Tu comprends? Comme ça tu peux faire aboutir tes revendications. Tu comprends, de Gaulle, il nous exploite. La droite, elle exploite le peuple. Tu comprends? TIvoulait vraiment que je comprenne... J'entends la béquille de la mobylette. Dans trois secondes, le moteur toussera... Ce matin, il y a assemblée générale. Deux heures de cours, puis on doit se retrouver au foyer. En montant au «bahut », j'ai chopé Alain qui sortait de chez lui. TI portait des chaussettes blanches très mode... Je faisais souvent la route avec lui. TI était très volubile et parlait de fringues sans arrêt. C'était sans intérêt, mais ça me faisait une compagnie. On est passés devant le lycée des filles. J'ai lancé quelques regards et accordé deux - trois bisous timides en essayant de repérer Nicole. Puis on est monté vers les grands bâtiments gris du lycée Voltaire, en suivant des groupes de filles qui gloussaient. Il est 7h30. La Brasserie l'Etudiant ressemble à un grand de verre rempli de comprimés effervescents... On ne parle plus

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que de la journée de Nanterre, de la Sorbonne occupée, des défilés de contestation, des arrestations d'étudiants... On s'arrache L'Huma... Dans le journal du parti communiste, Georges Marchais dégomme« l'anarchiste allemand Cohn-Bendit» et méprise ces «jeunes révolutionnaires fils de grands bourgeois. » Je lis les titres par-dessus une épaule, en songeant à mon devoir de maths que je n'ai pas fait... Je salue, serre quelques mains, m'accoude pesamment à un comptoir qui longe la fenêtre. Près de moi, une fille qui

ressemble à Sheila parle de Jacques Dutronc...
ce type!
un sublime

« TI

est beau,

» s'exclame-t-elle

en minaudant...

avant d'entamer

Fais pas ci,fais pas ça !

Je cherche encore Nicole du regard. Les bus circulent à nouveau, elle devrait être là... Trop de monde, trop de fumée... Une heure d'anglais, une autre de maths. ,La routine. A la « récré» de 10h, je traverse la cour, flanqué d'un Bilou tout excité. Finalement, je l'étais aussi, sans le montrer... C'était pourquoi cette AG ? Barbe soignée, écharpe négligemment enroulée - fait-il si froid? - le grand Hugues trônait, tel un Che Guevara qui aurait oublié son béret. Juste devant lui, au pied de l'estrade en bois et du grand bureau recouvert de taches d'encre, un parterre d'opposition «de droite». Savamment fringués, joliment coiffés, ils dégageaient la sophistication insouciante de la classe dominante. La majorité d'entre eux étaient fils et filles de notables. J'y trouvais aussi quelques visages plus prolétariens... Derrière eux, les «cocos »... Léninistes nostalgiques, cheveux courts, vêtements sobres au goût douteux, ils attendaient en bon ordre de pouvoir distiller les consignes de la cellule. Je les trouvais sympas ; juste un peu coincés... Sur le côté des radiateurs, les gauchistes: mélange

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improbable et coloré de maoïstes convaincus, de trotskystes de circonstance et de marxistes militants. Un melting-pot social où surnageaient l'image vestimentaire contestataire, le refus de ressembler aux parents et la volonté obstinée de changer la société. Côté fenêtre sur cour, les moins nombreux, mais pas les moins bruyants. Sous leur redingote fleurie d'un lys à la boutonnière, ils affichaient leur différence hautaine avec ostentation. J'en connaissais quelques-uns. Royalistes... J'avais du mal à m'y faire! J'hésitais à entrer... Bloqué près de la porte en verre dépoli, je scrutais l'ordonnancement judicieux de l'assemblée, dans lequel chacun répondait déjà à une image et une fonction sociales... Disséminés un peu partout, quelques profs tentaient de conserver leur rang.

Même le « surgé » était là, observant les élèvesde son regard
glacial. Au fond, près de la sortie, une poignée de nonalignés... ou non-convaincus. Centristes, peut-être... anarchistes, indifférents, inconscients... On s'y colle avec Bilou. Près des radiateurs, Denis nous fait signe de le rejoindre. Bilou s'avance. Je ne bouge pas, mal à l'aise... Le grand Hugues s'escrime: - Camarades! Camarades, s'il vous plaît! Un grand chahut lui répond, suivi d'un concert de « chuuuts» qui ramène le silence. L'heure est soudain devenue grave. Hugues poursuit, soulagé: - Camarades, on est ici pour décider ensemble du soutien à apporter au mouvement étudiant. Hier, il Y a encore eu de gros incidents à Paris. Le malaise social est patent et nous devons être tous solidaires, parce qu'il y va de notre avenir. Globalement, l'assemblée est d'accord. L'approche timide. Personne ne semble vouloir s'y coller. Au premier I . , rang ma 1 tout, une VOIX el' gre s ' eve.

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veut dire quoi, ton soutien? Tu mélanges un peu facilement la contestation étudiante avec le malaise social, non? Et d'abord quel malaise? Ça bouge près des radiateurs. Une blondinette avec des nattes et des lunettes en écaille s'énerve d'un seul coup, prenant à parti les « conservateurs du premier rang» : - Ouais, il y en a un de malaise social. Comment le nier? Et notre meilleure arme, c'est la grève. Parce qu'il y en a marre de se faire avoir par la bourgeoisie et le grand capital qui nous exploitent. Les exams, c'est bidon, c'est un couperet, et tout le système scolaire avantage les classes aisées. Maintenant, on veut que tout le monde ait sa chance. Pas seulement ceux dont les parents peuvent payer les études. Elle s'arrête, les joues un peu rouges... Je l'observe. Mon regard passe derrière elle... Nicole... Je savais bien qu'elle était là. Bon, je la verrai tout à l'heure. La discussion se poursuit. Hugues pérore. Les Jeunesses Communistes proposent de structurer un mouvement pour réfléchir et apporter des propositions. Les royalistes s'en mêlent, méprisant l'assemblée démocratique. Appelant le retour de la noblesse au pouvoir. Les trotskystes veulent la révolution radicale, « faire péter cette putain de société de merde et ses privilèges» . Dans ma tête, ça s'emmêle un peu. J'ai du mal à suivre. Je regarde vers la porte. «On se casse, Frédo?» me demande Jean-Pierre, mon voisin, un type sympa, pas très impliqué mais toujours serviable. J'ai bien envie. Mais Hugues a repris le contrôle de la parole. n tire nerveusement sur son écharpe et veut que l'on passe au vote. A main levée, bien sûr. Pour la grève ou contre? Finalement, j'en sais rien. Je n'ai retenu qu'une chose: à partir de maintenant, les cours sont facultatifs. Les profs

- Ça

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seront là, ou pas, c'est selon. Les élèves aussi... Grandiose! TIva être content Peyrefitte! Nicole m'a rejoint. Dans la cour, des groupes se sont formés. Ça s'interpelle de loin. On s'invective encore un peu. Je sens des virulences émergeantes, des rancœurs renaissantes, des agressivités embusquées... Les clivages sont plus clairs. Les profs ont perdu leurs repères. Seul M. Larguet, très entouré, bouge les bras avec véhémence. Le jeune prof de philo fait partie de ceux avec qui les élèves aiment parler. Certains se vantent même d'avoir passé des soirées chez lui, autour d'une bouteille de whisky et d'une discussion profonde sur les différentes manières d'atteindre le bonheur... -Je t'ai pas vue hier, je fais en l'embrassant sur les joues. - Désolé Frédéric, j'ai pas pu venir, il n'y avait pas de bus, elle répond en s'excusant presque. - Je sais. C'est pas grave. - Si tu veux, on peut aller à la mer demain. TI va faire beau. - A la mer? - Oui, ma copine Colette y va avec son ami. TI a une voiture. Elle m'a dit qu'ils pouvaient nous prendre. Ça peut être chouette, non? - Je sais pas. C'est qui Colette? - Ma copine. Celle qui a parlé tout à l'heure à l'AG. - Ah, la blonde aux nattes !... T'es sûre que c'est ta copine? - Pourquoi tu dis ça ? Bien sûr. Elle est super. Intelligente et tout. Tu vas voir... - Mais c'est la première fois que je la vois avec toi! - Alors là, c'est pas vrai! Elle est dans ma classe. Elle est vraiment trop forte!

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