Ana l'étoilée, 2

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De retour à Londres après une mission chaotique, je n'espérais qu'une chose : me remettre de mes émotions avec une tasse de thé et un nuage de repos. Je ne m'attendais pas à ce qu'un vampire en fuite décide de squatter ma baignoire. Ni à ce qu'une copine, pourtant étrangère au monde de l'occulte, se retrouve inexplicablement contaminée par une forte dose de magie ancienne. Encore moins à ce que le beau Jayesh, mon ingénieur lumières et plus si affinités, disparaisse sans prévenir des écrans radar et même des réseaux sociaux. Le danger rôde dans le milieu du théâtre londonien, et avec Jayesh pris dans la nasse, je ne peux pas fermer les yeux. Je dois découvrir ce qui se trame, même si cela implique de risquer ma vie devant une bande de sadiques assoiffés de sang. Qui voulait retrouver un peu de calme, déjà ?

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EAN13 9782375680216
Langue Français

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Ophélie Bruneau
Editions du Chat Noir
Du sang au paradis Un contact sur ma joue me fait sursauter. Je me red resse à demi dans la pénombre, les yeux grands ouverts, le cœur en panique, grondant déjà : — Tomaszewski ! Ou au moins quelque chose d’approchant : je suis es pagnole et j’ai du mal à prononcer les noms polonais au débotté. Mais rien. Pas un bruit, pas un souffle. Pas le moindre relent de magie non plus. J’ai encore accusé à tort un individu qui, à la base, n’a pourtant rien d’innocent. Que ce type ait une pleine charrette de crimes sur la conscience, cela ne fait pas le moindre doute ; pour autant, il faudrait que j’arrête de le soupçonner à chaque fois que la couette me frôle le visage. Je me renfonce un instant dans mon oreiller, à pest er contre ma propre faiblesse. Combien de nuits encore à ne pas me repo ser, mon sommeil haché par une demi-douzaine de réveils en sursaut, la poitrine gonflée d’angoisse ? Après une mission traumatisante à l’étranger, je pe nsais qu’un retour à la normale, dans mon chez-moi londonien, au milieu de mes habitudes, bouilloire à thé, club de théâtre et sorties au pub entre amis, suffirait à faire taire mes peurs. Quelle naïve j’ai été ! Dix jours après avoir réintégré mes pénates, je ne vois aucune amélioration, bien au contraire. Je dors de plus en plus mal et un rien me fait paniquer. Je ne sais pas vraiment ce que je crains. En revanc he, je me rends bien compte qu’en dépit de mes pouvoirs, de mes convicti ons, de tout ce qui a toujours fait ma force, je me sens vulnérable au cœ ur même de mon sanctuaire domestique. Ce n’est certes pas la présence de mon pensionnaire actuel qui y changera quelque chose. Bah, la nuit est finie… Autant me lever. Je m’extirpe des plis de la couette en grognant, m’accorde un moment de flou, assise sur le bord du lit, puis localise mes pantoufles à tâtons et m’arrache pour de bon à mes draps. Le jour grisâtre qui filtre entre les rideaux de ma chambre éclaire aussi l’autre bout du couloir. Mauvais plan pour mon hôte … Je prends donc soin de refermer la porte de communication avec le séjour a vant d’ouvrir, dans un noir d’encre, celle de la salle de bains. Là, seulement, j’allume la lumière. Je ne sursaute pas en découvrant mon pensionnaire, ce qui constitue un progrès certain par rapport à hier matin. Le corps inerte dans la baignoire a l’allure d’un c adavre, et pour tout dire, c’en est un. Durant ses heures d’éveil, Marian Toma szewski respire, moitié par habitude, moitié parce qu’il a besoin d’air pour pa rler. Cependant, la torpeur qui le prend au lever du jour lui ôte ce simulacre de v ie. Il s’est installé dans ma salle de bains en guise de chambre d’amis, parce qu e c’est la seule pièce aveugle de l’appartement. Je n’apprécie guère cet hôte encombrant, mais il a sollicité la protection des Philosophes Naturels, son cercle magique local, les quels me l’ont confié avant-
hier de façon tout à fait officielle. Tomaszewski c onnaît les codes. Impossible de l’éconduire. Me voilà coincée avec lui, jusqu’à ce qu’il daigne expliquer pourquoi il a remis sa vie entre les mains de mortels qui, e n d’autres temps, donnaient la chasse à ses semblables. Il ne nous a dit que le strict minimum : « il » l’a trouvé, « il » risque de le détruire, nous devons le protéger. C’est fort vague , mais je suppose qu’un vampire de son âge n’invoquerait pas les anciens co des pour rien. Afin de brouiller les pistes, les Philosophes Naturels ont donc fait appel à moi qui ne suis pas des leurs, et l’ont déplacé, de jour, de s on élégante maison de Hampstead vers mon appartement de West Kensington. Ils étaient tout à fait croquignolets en livreurs. Quant à Tomaszewski lui- même, il a eu la courtoisie de ne pas se plaindre du manque de confort dans ma baignoire. Avec un peu de chance, nous aurons le temps d’agir avant que la chose ou la personne qui le menace ne lui ait mis la main dessus. Ensuite, il rentrera chez lui et je retrouverai ma tranquillité. À la lumière de l’ampoule basse consommation, le mi roir me renvoie mes cernes, mes premières rides, et mon teint mat que l a fatigue fait virer au gris. Ana Montañez dans toute son absence de splendeur. S i je n’avais pas un excellent point de comparaison sous la forme d’un mort-vivant gisant à un mètre sur ma droite, je me trouverais une tête de déterrée. Je n’en suis pas encore là. Néanmoins, si je persis te à enchaîner les mauvaises nuits, on finira par ne plus distinguer m a dépigmentation en étoile caractéristique, au coin de la bouche, du reste de mon visage. Je procède à des ablutions minimales : Marian Tomaz cewski a beau être techniquement mort et se moquer de mon apparence co mme de sa dernière cuite, laquelle doit remonter à deux ou trois siècl es, je préfère ne pas trop traîner nue en sa présence. On ne sait jamais. Le s ang qui palpite un peu trop dans une artère chaude, sous la peau mouillée… Même un vampire aussi bien élevé que lui pourrait être tenté d’y goûter. J’enfile donc au plus vite une tenue adaptée à la température d’une fin août londonienne : une robe d’été longue et ample, à manches courtes, arborant un motif géométrique rouge et blanc. Ceci fait, je file à la cuisine en refermant bien la porte de la salle de bains. J’ai besoin de mon thé, mon carburant, mon îlot de stabilité au cœur d’un monde qui part en vrille. Je prépare la théière et je m’installe à la fenêtre en attendant que la bouilloire siffle. Le temps mitigé baigne d’une lumière un peu triste les façades beiges d’Edith Road : des maisons victoriennes construites en bande, comme il y en a beaucoup dans tout le Royaume-Uni. La plupart d’entre elles, dont la mienne, sont découpées en appartements. Si les deux étages d’en dessous arborent des bow-windows typiques, je n’ai droit qu’à des fe nêtres à guillotine. Peu importe : mon chez-moi est confortable, presque cen tral, à deux pas de la District Line et de la Piccadilly Line, bref, il y a des gens qui tueraient pour l’habiter.
Je bois mon thé dans le séjour, avec des scones beu rrés. Pendant que je dormais, mon hôte s’est occupé en lisant la presse, comme en témoignent les journaux et magazines en désordre sur la table. Je feuillette distraitement un exemplaire duGuardian, sans rien y trouver qui justifie l’intérêt du vam pire. S’il cherchait quelque chose, il devra m’expliquer lui-m ême ce dont il s’agissait. Ce soir, qu’il le veuille ou non, je le cuisinerai. Co mment puis-je l’aider si j’ignore la nature de son problème ? En attendant, j’ai une journée à occuper, et aussi du travail : mes factures ne se paient pas toutes seules. Après avoir fini mon petit déjeuner, je me brosse les dents sans quitter du regard mon hôte plus mort que vivant. J’enfile ensuite une veste, des chaussures, je range mon ordinateur portable dans mon sac, et je quitte l’appartement. L’alarme est reliée à une application sur mon smartphone. Au pire, s’il se passe quelque chose en mon absence, je le saurai vite. Dehors, une certaine fraîcheur rappelle que la fin de l’été est pour bientôt. Il y a moins de deux semaines, je transpirais sous le soleil madrilène ; aujourd’hui, à Londres, je supporte ma petite veste. Je longe Gliddon Road vers le sud, sans même regard er les élégants immeubles victoriens qui la bordent. J’habite ici depuis des années et l’harmonie de ce quartier résidentiel, construit à la fin du dix-neuvième siècle, ne me touche plus vraiment. Ce qui compte, c’est mon point de mire : Barons Court, la station de métro située juste après le premier gros carrefo ur. J’avance d’un bon pas en évitant les passants du lundi matin. Portée par la routine, je traverse les rues, entre dans la gare, dégaine mon Oyster Card, franch is les portes automatiques, et ne m’intéresse vraiment à mon environnement que lorsqu’il faut choisir mon quai. Si je prends souvent le métro à cette station, la destination, elle, n’a rien de fixe. C’est tout l’intérêt de mon métier : praticienne oc culte indépendante, je peux intervenir partout, ou presque. Les cercles magique s de la région m’ont accordé une dispense pour les actes classiques, me permetta nt de travailler dans tout le grand Londres sans demander une autorisation pour le moindre pet de mouche, tant que je respecte les procédures. Comme tout le monde, il m’arrive d’en court-circuiter certaines pour gagner du temps, mais c’est à mes risques et périls. Ma de rnière irrégularité a failli faire sauter l’ensemble de mes droits. Grâce à un cercle magique clément, elle m’a juste coûté une journée de mise à l’épreuve, un gro s bobo en cours de cicatrisation à la main droite, et ma capacité à do rmir sans cauchemarder. J’ai joué, j’ai perdu. Le pire est de savoir qu’au vu de s risques pris, je m’en suis plutôt bien tirée : j’aurais pu finir morte, ou en état végétatif jusqu’à la fin de mes jours. Traumatisée, au moins, je garde une chance de m’en remettre. Je me glisse dans une rame de la Piccadilly Line à destination de Cockfosters. Encore en tranchée au niveau de Barons Court, la ligne s’enfonce dans un tunnel pour traverser le centre-ville. Un é trange calme engloutit le métro : échos de frottements, roulement régulier, le rythme me fait dodeliner de
la tête. Si je n’étais pas debout, je m’assoupirais sans doute. Changement de monde six stations plus loin, à Picca dilly Circus. En quittant la rame, je me rends compte que, d’instinct, j’ai d éployé un champ répulsif autour de ma personne. Rien de bien méchant, juste un demi-mètre de tranquillité : les gens que je croise me trouvent u n charisme de moule pas fraîche qui les pousse à m’éviter. Quand je me sens vulnérable, ce qui est le cas en ce moment, je n’aime pas qu’on me touche san s m’en demander la permission d’abord. J’émerge à l’air libre au milieu de la foule, près des célèbres publicités géantes, et remonte vers le lieu de mon rendez-vous . La densité de passants décroît graduellement, si bien que je relâche bientôt mon effort. Dans ces rues étroites alternant façades colorées e t briques plus classiques, dix heures du matin, c’est encore très tôt : je suis en plein Soho. Le quartier ne dort jamais tout à fait, mais il vit su rtout la nuit. Les boutiques sont ouvertes, les restaurants pas encore, et le gros de s clients se montrera, au mieux, sur le coup de midi. Ma progression est donc relativement calme jusqu’à ce que je débouche dans le joyeux foutoir multicolore de Carnaby Street. Toi qui entres ici, abandonne toute sobriété ! La r ue piétonne se pare de vert, de jaune, d’orange, de balcons outrageusement fleuris et de fashionistas qui, dans un pays latin, n’iraient nulle part sans être regardées de travers. Ici, ces oiseaux de paradis humains font partie du paysa ge. En ce lundi matin, on ne peut pas dire qu’il y ait foule, mais d’ici quelques heures, avec mes cheveux bruns et mes vêtements neutres, c’est moi qui détonnerai. — Ana ! s’exclame mon rendez-vous depuis son pas de porte, en agitant les deux mains au-dessus de sa tête. — Bonjour, Sadie ! Sadie Tellington a les cheveux roses, des licornes tatouées sur les bras, une frise de lys multicolores également tatouée le long de la jambe gauche, et j’ai renoncé à tenir le compte de ses piercings. Se s sandales rouges ornées d’une cascade de fleurs en plastique s’accordent re marquablement mal avec sa robe style peau de zèbre. Sadie a beau être vegan, elle adore les tissus à motifs animaux. Quand ma mère m’a vue en photo avec elle, elle m’a demandé qui était cette incarnation du mauvais goût. Réponse en quelq ues mots : la manager d’une boutique de chaussures et accessoires. En mar ge de cette activité, elle crée des vêtements extravagants, qui lui valent de jouer les costumières à l’occasion, quand la nature du spectacle s’accorde à son style. Quant à savoir d’où je la connais, c’est encore plus simple : sa s œur Tracey fait du théâtre avec moi. La raison de ma présence est un peu moins facile à expliquer. La plupart de mes camarades se moquent de savoir co mment je gagne ma vie. Auprès des autres, j’affirme travailler dans u ne bibliothèque et arrondir mes
fins de mois en jouant les voyantes. Techniquement, il ne s’agit pas d’un mensonge. Non seulement je passe plusieurs heures par semaine à éplucher de vieux do cuments au fond de bibliothèques à peine moins anciennes, mais chaque automne, j’encadre des travaux pratiques au Seer’s Eye Project, le cercle où j’ai suivi l’essentiel de ma formation. Quant aux discussions avec le fantôme de Mémé pour savoir où elle a planqué tel ou tel document nécessaire à ses héritiers, elles représentent une part non négligeable de mes revenus. La seule diffé rence avec le personnage incarné par Whoopi Goldberg dansGhost, c’est que je maîtrise mes dons, si bien qu’un revenant qui voudrait utiliser mon corps prendrait aussitôt mon pied dans l’ectoplasme. Néanmoins, aux yeux de mes compa gnons de théâtre, je ne fais que jouer la comédie, comme si j’étais sur scè ne, pour extorquer quelques livres sterling à des pigeons crédules. Je suis cac hée sans l’être,hidden in plain sight, comme on dit par ici. Pourtant, Sadie a vu clair dans mon jeu. Vendredi d ernier, alors que nous buvions un verre entre amis, elle m’a discrètement glissé : — Tu as de vrais pouvoirs, n’est-ce pas, Ana ? J’ai voulu noyer le poisson, lui demander d’où elle tirait une idée pareille, mais elle m’a coupée net dans mon élan en précisant sa requête. Depuis quelques mois, plusieurs commerçants du quar tier font courir la légende d’une tache de sang itinérante, qui souillerait une boutique pendant une ou deux semaines, avant de disparaître et de se man ifester ailleurs. Un praticien s’est déplacé pour inspecter une des toutes premières occurrences, et n’a rien remarqué de magique. La curiosité a donc v ite atterri dans le tiroir des canulars. Après tout, c’est l’été, un tel phénomène a toutes les chances d’attirer les touristes, et je n’ai pas été la seule à y voir l’influence d’Oscar Wilde. Comme l’a fort bien résumé Gareth Mosman, le président de s Philosophes Naturels : « Revenez nous voir le jour où la tache sera verte, ça voudra dire que le fantôme arrive à court de peinture. » Quand Sadie Tellington m’a dit qu’elle l’avait trou vée quelques heures auparavant dans son arrière-boutique, j’ai donc com mencé par sourire. Pas plus d’une demi-seconde : l’instant d’après, tout e n expliquant qu’elle avait vainement tenté d’ôter le sang, elle m’a touché le poignet et j’ai pris un choc de magie. Une faible charge se contente de titiller le pratic ien, et on se dit « Tiens, c’est magique. » Plus il y a d’énergie en jeu, plus on reçoit d’informations. Chaque cerveau interprète la stimulation à sa maniè re, transformant le flux en vision ou en autre sensation. Ici, le temps d’un flash, j’ai vu un buisson mort dont les branches me griffaient le visage. La sensation ne m’est pas inconnue : pour la provoquer, Sadie devait avoir reçu une forte dos e de vieille magie, sans doute lors de sa tentative de nettoyage. Cette histoire d e tache, c’était peut-être sérieux, après tout. À ce moment-là, la livraison de Marian Tomazcewski était déjà prévue chez
moi pour le lendemain, et le dimanche, bien que la boutique ouvre quelques heures dans la journée, Sadie n’y travaille pas. No us revoici donc, en ce lundi matin, sur ma première affaire depuis mon retour d’ Espagne. Le tout à mes conditions habituelles quand je travaille pour les amis : j’examinerai les lieux gratuitement. En revanche, si je dois intervenir su r le phénomène, je me ferai payer. — La tache est toujours là ? — Elle n’a pas bougé. Suis-moi. Sadie traverse sa boutique aux tons acidulés avec u ne aisance que je lui envie : perchée sur de tels talons, je n’irais pas loin, et surtout pas aussi vite. Dans la salle du fond, entre deux piles de cartons, je repère immédiatement la flaque à demi séchée au bord d’un mur. J’approche. Rien n’éveille mes sens, pas de charme en place, pas de résidu magique perce ptible. — Qu’en penses-tu ? demande ma cliente. Je ferme les yeux quelques secondes, le temps de me concentrer sur mes sensations. Toujours rien à signaler. — Qu’y a-t-il de l’autre côté de ce mur ? — Le voisin. Je lui ai déjà demandé s’il avait le même problème, mais il n’y a rien chez lui. J’irai peut-être le voir tout à l’heure. En attenda nt, je m’accroupis devant le mur et trempe le bout des doigts en plein milieu de la flaque. Température ambiante, texture vaguement poisseuse, on dirait vr aiment une petite quantité de sang coagulé, sur deux millimètres d’épaisseur e nviron. L’odeur correspond aussi… mais pas de magie. — Tu dis que ça ne part pas au nettoyage ? Sadie se déhanche, un poing au creux de la taille. — Le sang part, mais la tache reste. Et une demi-he ure plus tard, la flaque est de retour, parfaitement identique. Même forme, même taille, même profondeur. Je frotte mes doigts avec un soupir. — Eh bien, je sens que j’en ai pour un certain temp s… Je ne dirais pas non à une tasse de thé, pour commencer.
Mystérieux Monsieur Loyal Je passe le plus clair de ma journée à me creuser la tête en vain : oui, sans effacer la tache, une bonne dose de détergent et d’ huile de coude ôte temporairement le sang. Oui, ce dernier revient, à une vitesse assez lente pour rester imperceptible si l’on ne fait pas attention. Assise en tailleur devant la flaque, les yeux rivés dessus, j’ai tout le loisir de voir la forme reprendre son épaisseur, sans que rien ne coule du mur. Je sens p endant l’opération une infime aura magique, qui se dissipe sitôt l’état in itial revenu. Toutefois, l’origine du sort demeure un mystère. J’ai beau dégainer mon ordinateur portable, une recherche rapide sur l’extranet du Seer’s Eye ne m’apprend rien d’autre. Mais ce qui me préoccupe le plus, ce que je n’ose pas avouer à Sadie, c’est que dans ce phénomène digne d’un canular d’étudiant, rien n’évoque, même de loin, le puissant flux de magie ancienne qui est passé d’elle à moi vendredi soir. Je finis par abandonner la partie en milieu d’après -midi, alors que mon estomac, qui n’apprécie guère de sauter le déjeuner, crie famine. — Je pourrais poser un contresort, dis-je à ma cama rade, mais j’aurais encore moins de chances de comprendre d’où ça vient. Cette magie me paraît tout à fait inoffensive. Est-ce que tu peux la supporter quelques jours de plus, le temps que je consulte les bons documents ? — Elle ne me gêne pas beaucoup. Merci d’avoir regardé. Avant de quitter Carnaby Street, je prélève un peu de sang dans un tube à essais, que je range dans une poche intérieure de mon sac. J’achète ensuite un burrito à emporter, vite englouti le long des rues étroites qui me ramènent au métro. À cette heure, Soho est bien plus animé qu’à mon arrivée. Les habitués croisent les touristes dans un joyeux désordre, une ambiance assez détendue pour que je m’abstienne de repousser les passants. Deux options s’offrent à moi : m’enterrer tout de s uite à la bibliothèque, ou céder à la procrastination et rentrer me reposer en me promettant de travailler demain. Ma volonté ne résiste pas longtemps à l’env ie d’un thé dans mon salon. Retour à la District Line, puis aux appartements vi ctoriens d’Edith Road. Un grand mug fumant, un biscuit à la cannelle, un coup d’aspirateur suivi d’un épisode deThe Musketeers… Le lundi, je n’ai ni répétition, ni sortie prévue avec des amis, et pas de motivation pour me promener seu le. Je reste donc au calme. Pour le dîner, je prépare une omelette aux p ommes de terre qu’après mon retour au célibat à la mi-mai, j’ai réappris à calibrer pour une seule personne. Je finis de laver la vaisselle quand Marian Tomazce wski apparaît sur le seuil de la cuisine. Comme tous les vampires de son âge, il n’a pas fait le moindre bruit ; à sa vue, je lâche mon éponge qui s ’écrase au fond de l’évier. Heureusement que je ne tenais rien de fragile… Je m ’appuie sur le plan de travail, le temps de reprendre mes esprits. — Je ne voulais pas vous effrayer, dit-il en guise d’excuse.
Avec son accent britannique d’une parfaite neutralité, il aurait pu travailler à la BBC dans les années cinquante. Je suppose qu’il a perfectionné sa diction pendant des décennies, jusqu’à effacer de sa voix la dernière trace d’intonation polonaise. Par contraste avec mon fond d’accent esp agnol, j’ai l’impression que sans rien faire, il me montre à quel point il est p lus londonien que moi. Je secoue la tête. — Depuis le temps que vous vous déplacez vite et si lencieusement, vous ne savez toujours pas que ça fait sursauter les gens ? — J’ai du mal à m’en souvenir. Il glisse les mains dans les poches de son pantalon bleu canard. Marian Tomazcewski a connu l’époque où Beau Brummell n’ava it pas encore imposé les vêtements sombres pour les hommes, aussi porte- t-il des costumes de coupe moderne, mais taillés dans des tissus colorés . En tout cas, c’est l’excuse qu’il m’a fournie quand je lui ai posé la question. Ses cheveux châtain clair ondulent en vagues bien d isciplinées jusqu’au col de sa chemise blanche. Le veston est en wax à motif s géométriques, typiquement africain. Pourtant, associé à une crava te bleue unie, un peu plus foncée que les yeux délavés du vampire, il s’accorde bien à sa peau blafarde. Et moi, j’ai une tache d’œuf sur ma robe. — Comment s’est passée votre journée ? demande-t-il. — J’ai entamé une nouvelle enquête. À ce propos, j’ai pensé à vous. Je le frôle en sortant de la cuisine pour aller réc upérer mon tube à essais. — Vous qui êtes un spécialiste du sang, pouvez-vous m’aider à identifier celui-ci ? Il me prend l’objet des mains et l’approche de son visage en le tenant entre deux doigts. — Il n’y en a pas beaucoup… D’où vient-il ? — Carnaby Street. Tache itinérante, faible aura magique. Il hoche la tête. Je l’observe un instant, si atten tif qu’il en oublie de respirer. Blanc, raide et sans vie, il ressemble à une statue . Un coin tordu de mon esprit l’imagine aussitôt sous les traits d’un Ange Pleureur de...