Democratia
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Description

Democratia, l'Etat mondial de la Bienveillance, administre et contrôle la vie de chaque Citoyen. Modernus, stagiaire à la Phalange de la Bienveillance, ambitionne de paramétrer leur avenir, selon un schéma et un ensemble de paramètres complexes. Mais son entreprise, visionnaire, risque bel et bien d'être récupérée par un système répondant à ses propres intérêts. Une fable politique.

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Informations

Publié par
Date de parution 02 juin 2016
Nombre de lectures 0
EAN13 9782140010675
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

DEMOCRATIA Pierre Gerhart
Fable politique
La mission du génial Modernus, stagiaire à la Phalange
de la Bienveillance, est de paramétrer l’avenir des
Citoyens du nouvel État mondial de la Bienveillance. DEMOCRATIA
Son équation très complexe condense de multiples
déterminismes comme l’action des hommes et les
facteurs imprévisibles et involontaires qui pèsent sur Fable politique
la suite des événements. Peu à peu, il se rend compte
qu’il participe à une entreprise qui le dépasse, qu’il n’est
qu’un rouage dans une mécanique impitoyable.
Sera-t-il broyé, peut-être pendu à la corde qu’il tresse
lui-même ?
Né en 1952, Pierre Gerhart s’engage
très tôt dans les études de la philosophie
et l’action humanitaire. Ses nombreux
voyages et diverses expériences d’expatrié
inspirent sa vision politique de notre avenir.
ISBN : 978-2-343-09383-3
21 e
Pierre Gerhart
DEMOCRATIA

1

2







DEMOCRATIA


3

4 Pierrre GERHHART







DEMOCRATIA

Fabble politique


















5 Du même auteur paru à L’HARMATTAN :

LE JARDIN DE LA SAGESSE
Conte philosophique


À paraître prochainement :

PROTÉE
Une trilogie romanesque sur la condition humaine






















© L'HARMATTAN, 2016
5-7, rue de l'École-Polytechnique, 75005 Paris

www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-09383-3
EAN : 9782343093833
6








À TOUS NOS ENFANTS,
DE FUTURS CITOYENS !




7

8







La seule excuse de l’Homme,
c’est qu’il n’existe pas.



PROLOGUE


C’est un fait. Democratia, l’État mondial de la
Bienveillance règne avec ses six ministères décentralisés
administrant les six continents de la planète. Souverain.
La finance ne régit plus l’économie mondiale. Tel un château
de cartes les cours des bourses se sont tous effondrés un à
un, les bulles financières ont éclaté provoquant de nombreux
scandales et tragédies humaines. Les dirigeants et maîtres du
monde autrefois encensés ont été balayés par l’émergence
imprévisible d’un nouvel ordre politique qui rassemble tous
les Citoyens.
Certes, il y a bien eu quelques tentatives de résistance
désespérée de la part des nostalgiques du capitalisme, du
judéo-christianisme et de l’islam. Leurs vagues d’attentats
sanglants, d’intimidations et de manipulations médiatiques
éhontées notamment dans le cyberespace ont fortement
secoué l’émotion des Peuples. Les mesures sécuritaires de
plus en plus liberticides ont achevé de ruiner les restes de la
confiance citoyenne entraînant la destruction des États et la
chute brutale de leurs gouvernements. Les nationalismes, les
patriotismes après de brefs sursauts se sont dissous sur le
Web. Tous les Peuples ont compris la leçon de l’Histoire.
Désormais ce qui leur importe, c’est le
vivreensemble dans le respect et la reconnaissance du service
rendu, le geste plein de civilité, même infime, pourvu qu’il
honore l’échange. Les pouvoirs maléfiques de l’argent et de
la religion n’existent plus que comme un mauvais souvenir,
une erreur, les symptômes d’un infantilisme ou manque de
maturité des Peuples. La parité des monnaies comme celle
des religions a fait son temps. Avec regret la plupart des
banquiers et des hommes de Dieu se sont reconvertis dans la
gestion de cette nouvelle valeur, la Bienveillance. Quant aux
récalcitrants ou incapables de s’adapter, ils ont choisi de se
regrouper dans un syndicat très minoritaire que l’opinion
11 publique amusée désigne ironiquement en termes de Cercle
des Anciens Combattants.
Il a fallu créer un gigantesque Ministère décentralisé
de la Bienveillance pour remplacer celui des Finances devenu
inutile. Une nouvelle espèce de fonctionnaires est apparue.
Ils tiennent d’interminables et détaillés registres
dématérialisés où chaque geste, chaque mouvement
d’humeur des Citoyens sont analysés, décortiqués puis
transmis immédiatement à un serveur central auquel tout le
monde a accès. L’un ou l’autre peut y déposer une plainte
pour incivilité, soupçon d’hypocrisie, mystification ou au
contraire, réclamer des éloges qu’il estime lui être dus. À ce
sujet, la médaille de la Légion de la Bienveillance a remplacé
celle de la Légion d’honneur, celle du Citoyen de la
Bienveillance la médaille du Citoyen d’honneur de la ville.
L’un des nombreux Départements de ce Ministère a en
charge de gérer les échanges et propositions de services. Un
autre, la délicate et discrète mission de contrôler et
d’enquêter sur la sincérité des Citoyens, de traquer les
hypocrites et imposteurs en tous genres.
Quant au législateur, il a pris grand soin de remplacer
le Code pénal obsolète par le Code de la Bienveillance. Tout
naturellement les prisons accueillent maintenant les Citoyens
déviants qui ont enfreint les nouvelles lois et troublé
gravement l’ordre civil. Les délits et déviances pour
incivilités sont réprimés plus sévèrement que les crimes de
sang dont les auteurs sont considérés comme ignorants et
immatures. Ces derniers sont astreints à suivre des cours
d’histoire destinés à leur rappeler les fondements et la
légitimité du nouvel ordre social. En salle de projection, ils
peuvent visionner des reportages en boucle sur les époques
sanglantes de l’esclavagisme, du servage, des monarchies
cupides, les méfaits du fanatisme et de l’intolérance religieuse
avec ses croisades, son Inquisition, ses monstruosités et
barbaries de l’État islamique, Daech, Boko Haram et ses
bandits, des totalitarismes et fascismes nazi, mussolinien ou
12 stalinien avec leurs millions de morts sacrifiés sur l’autel de
l’ignorance. Fait remarquablement nouveau, dans ces prisons
les matons triés sur le volet appliquent rigoureusement et à la
lettre les règles de la Bienveillance. À y regarder de près, cet
univers carcéral ressemble à un parc de paisibles hôtels, sans
violence aucune, où jour après jour se vit une exigeante
pédagogie de la Bienveillance. À la manière d’un centre de
rééducation exemplaire par l’esprit qui l’anime, il ne s’agit
plus de punir les déviants ou de dédommager leurs victimes
mais d’enseigner aux prisonniers-stagiaires le goût et la
valeur de la Bienveillance.
Il existe un autre fait, un événement considérable
dont on n’a pas encore mesuré pleinement les conséquences
plus graves, plus profondes que celles de la mort du Capital
ou de Dieu. En effet l’informatique règne dans ce nouvel
État mondial de la Bienveillance. Les NTIC totalement
dématérialisées ont remplacé les anciens et très imparfaits
modes de communication, de transmission des
connaissances entre les Peuples. Désormais chaque Citoyen
peut accéder librement aux Sciences, aux Lettres, aux Arts et
Techniques.
Tout naturellement et très rapidement, la réforme en
profondeur du système éducatif a suivi, provoquant des
remous et résistances acharnées de la part de ses enseignants
et de leurs syndicats. À l’École, au Collège et plus tard au
Lycée, certains se sont résignés et n’exigent plus de leurs
élèves un savoir rigoureux et précis. Maintenant ce qui
importe c’est de maîtriser des parcelles de savoirs, des
« socles de compétences » selon l’expression du
Département de l’Éducation nouvellement créé. Un peu
comme les pièces d’un puzzle sans pour autant qu’il soit
nécessaire de les ordonner chronologiquement entre elles.
Cette dispersion et émiettement des connaissances favorisent
les plus doués qui arrivent à produire, (le mot produire
convient parfaitement !), des paroles, des discours ou des
œuvres qui dépassent le pouvoir généreux de l’imagination.
13 Leurs combinaisons et assemblages aléatoires ouvrent sans
cesse de nouvelles perspectives à la création. Comme il y eut
l’époque florissante mais dépassée et définitivement révolue
du prêt-à-porter, vient de commencer celle du prêt-à-écrire et
du prêt-à-penser.

Modernus est l’un de ces nouveaux producteurs, une
sorte de styliste avant-gardiste, un visionnaire. Ce fils de la
Grande Révolution est parvenu à mettre en place une
méthode rigoureuse qui lui permet de composer à partir de
la saisie informatique de n’importe quel ouvrage, par
exemple Tintin au Tibet ou Les Confessions de Saint-Augustin,
une œuvre surprenante et très réaliste. Et disons-le, plus
vraie que la vérité elle-même ! Cela donne Tintin touché par
la Grâce ou, dans un tout autre genre, Augustin dans le lit
d’une prostituée rêvant d’aller faire du ski sur les hauteurs du
Kilimandjaro. Sans oublier le célèbre croquis de l’hélicoptère
de Léonard de Vinci qui peut bombarder de napalm le
paisible petit village de Mylai au fin fond de la jungle du
Vietnam. Et ainsi de suite. De toutes ces combinaisons
infinies résulte une fresque de comportements imprévisibles,
toujours étonnants, qui lui donnent à chaque fois l’occasion
de réfléchir sérieusement sur la nature humaine !
Avec son intelligence à multiples facettes comme des
yeux de mouche, Modernus soupçonne l’existence d’une
réalité nouvelle, impalpable, que les Anciens n’ont pas
entrevue. En ce sens, il est loin d’être un ignorant mais
plutôt un génial inventeur, le héraut d’un nouvel âge ! Et
sans doute, comme c’est souvent le cas dans ces
circonstances, un incompris par beaucoup de ses semblables.
Son projet humaniste et très ambitieux est devenu
possible à partir de l’instauration de cet État de la
Bienveillance et l’omniprésence des NTIC. En effet ses
grands Départements de la Recherche, de l’Éducation et de
la Culture, des Sciences et des Techniques, du Travail et des
Loisirs œuvrent désormais en synergie avec ceux de la Santé,
14 de la Justice et de la Bienfaisance. Les nouvelles règles de ce
jeu d’universaux s’appuient sur la disparition de toutes
formes de concurrence ou de compétitivité comme en
témoigne le Bulletin encyclopédique officiel de l’État,
remanié et publié heure par heure sur le Web. Tous les
Citoyens y ont accès sans restriction ou réglementation. Et
s’il subsiste encore quelques secrets, ce ne sont pas ceux de
l’État de la Bienveillance mais ceux enfouis dans la mémoire
ou le cœur de chacun, des vestiges de la propriété privée
supprimée depuis longtemps.
Tel un alchimiste, Modernus accumule dans son
athanor numérique bourré de circuits électroniques, de
cartes mémoires et de logiciels informatiques, toutes les
données de la Science, de l’Art et des technologies les plus
récentes. Il projette depuis longtemps, très longtemps, de
fondre en une seule réalité le temps, l’espace et l’action. De
ce Grand Œuvre doivent émerger un Savoir absolu, une
Vérité et une Beauté parfaite qui scelleront à tout jamais la fin
de l’Histoire.


15









PARTIE I




CHAPITRE 1


Sarah, une bien belle jeune fille de vingt ans tout au
plus, à la fleur de l’âge, a eu de nombreux prétendants. Sa
naïveté est pour beaucoup dans la naissance hasardeuse de
Modernus, au beau milieu de ses études qu’elle a finalement
dû interrompre. Mike Bernstein, le père de Modernus, un
jeune homme doux et calme, reconnu par tous pour sa
loyauté et sa générosité quoique sans grande ambition, l’a
engagée dans sa société d’informatique.
Son entreprise florissante Intell’Art travaille
essentiellement pour des collectivités en tous genres, allant
des mairies à diverses associations. Elle a pour mission de
programmer l’organisation du travail, la délicate question de
la répartition des emplois, les objectifs à atteindre en matière
de production ou de consommation sans oublier la gestion
des échanges de services et du temps libre pour les
employés. Les suggestions de l’équipe de ses informaticiens
au demeurant fort solidaires entre eux sont entièrement
soumises à l’approbation de leurs partenaires. Ces derniers
détiennent l’immense pouvoir d’accepter ou de refuser toute
proposition de ces dits Nouveaux Intellectuels qui ne jouent
donc qu’un rôle subalterne de consultants, de conseillers ou
d’éclaireurs. Rien de plus.
La grande Corporation des Informaticiens s’est
regroupée en banlieue dans le Quartier des Informaticiens.
Ils habitent de modestes et confortables petits pavillons
agrémentés de jardinets verdoyants, tous identiques et
construits en enfilade le long d’une voie unique où passent
très rarement les voitures. Covoiturage oblige ! En général,
lorsqu’un véhicule apparaît au bout de la voie, c’est mauvais
signe, très mauvais signe ; un médecin, une ambulance ou un
corbillard !
C’est précisément dans l’un de ces minuscules carrés
gazonnés que Modernus fait ses premiers pas à tâtons sous
19 la surveillance attendrie de sa mère. Quand il redresse sa tête
pour croiser le regard de sa mère, les boucles de ses longs
cheveux blonds flottent au-dessus de sa petite taille potelée.
Dans ces moments, sa mère s’émerveille de son allure
d’angelot et s’étonne toutefois de lui trouver un air égaré.
Apparemment rien ne surprend chez cet enfant qui
forcit et grandit comme tous les enfants de son âge. Assise à
l’ombre d’un vieux tilleul, plus d’une fois, Sarah a dû
interrompre un travail de programmation pour le remettre
sur pied, lui laver les mains ou le bout du nez. À chaque fois,
c’est l’occasion d’échanger un sourire, une caresse dans le
halo lumineux de son ordinateur. Quand il fait très chaud,
elle lui remplit une petite bassine d’eau qu’il ne tarde pas à
renverser pour observer le ruban argenté de l’eau serpenter
dans les rigoles qu’il s’empresse de creuser tout autour. Il y
trempe des feuilles et petits bouts de bois mort qu’il expose
ensuite aux rayons du soleil pour les faire vibrer de lumière.
D’autres fois, il ramasse de petits cailloux quartzeux ou des
plumes d’oiseaux colorées qu’il tourne et retourne avec
insistance dans ses petits doigts pour « allumer des feux qui
ne brûlent pas », comme il dira plus tard à sa mère. Il
affectionne cette luminosité ondulante et vibrante avec ses
éclaboussures d’étincelles imprévisibles jaillies de nulle part.
Ce jeu d’apparitions et de disparitions de couleurs
chatoyantes le fascine. Il s’en amuse durant des heures
jusqu’à ce que, rompu de fatigue, sa mère l’assoie sur ses
genoux face à son ordinateur. Alors il fixe son écran
lumineux et plonge dans une étrange rêverie. Le regard
hypnotisé, il finit par s’endormir.
Pour varier ses occupations, sa mère vient de lui
offrir un ballon qu’il boude. Il préfère manipuler son dernier
jeu vidéo à la mode où défilent à longueur de journée des
personnages et héros de toutes sortes. Dans un grand
désordre et sans nuance, tout se mélange. Là une calèche
côtoie la fusée interplanétaire de Spiderman, ici le plus idiot
des frères Dalton menace un valeureux samouraï ou, au
20 choix, le rusé Tintin qui flirte avec une Blanche Neige rose
fluo un peu vicieuse. Enfin, que les batteries de sa console
soient déchargées ou qu’il éprouve soudainement un besoin
d’affection maternelle, Modernus s’empresse de grimper sur
les genoux de sa mère pour suivre avec admiration sur
l’écran de son ordinateur le spectacle magique des
profusions de courbes et de graphes.
Tous les soirs et durant d’interminables heures, il
observe sa mère assise à la table du salon qui termine ses
programmations informatiques pour le lendemain. À ses
yeux, sa mère paraît flotter dans la fluorescence des
scintillements de son ordinateur qui rebondissent sur tous les
murs. Baigné dans ce doux halo de lumière, un sentiment de
légèreté s’empare de lui jusqu’à ce que, apaisé, il finisse par
s’endormir sur le vieux canapé.
Pour toutes ces raisons Sarah a renoncé depuis
longtemps à le mettre au lit tant qu’elle n’a pas terminé son
travail pour le lendemain. D’ailleurs elle se souvient de cette
journée particulièrement chaude où des orages de chaleur
avaient éclaté un peu partout dans la région. Une très
exceptionnelle et longue coupure d’électricité l’avait privé de
ses jeux habituels, de cette luminescence qui imprégnait en
profondeur son esprit. C’avait été l’horreur. Modernus s’était
mis à trépigner de rage et de désespoir. Il avait tout renversé,
tout cassé sur son passage, hurlé comme un dément, s’était
roulé par terre, frappant de ses pieds quiconque osait
l’approcher. Cette soudaine explosion de violence avait
contraint son père à l’enfermer dans sa chambre. Ce jour-là
toute la maisonnée avait tremblé tant ses cris étaient
déchirants. Son accès de colère infernale avait cessé sitôt
l’électricité rétablie, à l’instant où Modernus retrouva son
écran bienfaisant.
Tout compte fait, il s’endormait et se réveillait au
rythme des lumières des écrans. Enfant du Quartier des
Informaticiens, très choyé par sa mère, il découvrait peu à
peu le monde comme tout enfant de son âge quoique
21 toujours au travers des écrans plats et leurs luminescences
aléatoires. Jusqu’au jour où un événement bouscula ce rituel.
Une lettre envoyée par le Service de la Scolarité
maternelle du Département de l’Éducation et de la Culture
marqua une rupture dans sa vie insouciante. Brutalement
arraché à la compagnie de sa mère et de ses ordinateurs,
Modernus se trouva confronté à des enfants de son âge avec
de toutes autres préoccupations. Eux réclamaient avec
insistance les crayons de couleur, la pâte à modeler ou les
pastilles autocollantes colorées de la maîtresse quand lui
désespérait, dans l’attente impatiente de retrouver ses écrans.
Il n’abandonnait son air renfrogné et taciturne qu’au
moment où sa maîtresse annonçait consacrer la prochaine
séquence pédagogique à l’initiation en informatique.
Alors son visage s’éclairait, s’illuminait d’une joie
intense qui lui faisait tout oublier autour de lui. Durant cette
activité, les conseils et consignes de sa maîtresse ne
l’atteignaient pas. Pas plus que ne l’attiraient les bavardages
et chahuts de ses petits copains. Personne n’avait accès à son
monde. Là où ses camarades peinaient beaucoup à retenir les
noms des composants de leurs ordinateurs, lui gribouillait
déjà à l’aide de son curseur des lignes bariolées qui
représentaient, disait-il, « les frontières du Nouveau monde ».
Sa maîtresse s’en était étonnée. Elle avait vainement essayé
d’en savoir un peu plus sur ce qu’il entendait par « Nouveau
monde ». Retranché dans un mutisme total, il s’était contenté
de lui adresser un sourire énigmatique. La saisie des lettres
de l’alphabet, leurs polices ou tailles n’avaient plus aucun
secret pour lui. Il pianotait sans hésitation sur son clavier. S’il
s’interrompait exceptionnellement, c’est qu’il paraissait pris
de compassion pour ses petits amis en difficulté. Alors il se
levait avec un air contrarié et tentait de leur montrer la
meilleure manière d’écrire. Sans trop s’attarder dans ses
explications, il retournait précipitamment devant son écran.
Sa maîtresse avait remarqué chez Modernus que les seuls
moments où il manifestait des signes d’intérêt pour ses
22