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DORHAN

De
187 pages
Légende ayant traversé intacte tous les temps dans des mémoires jalouses de leur secret, Dorhan, cette cité des justes " sans juge et sans coupable " est l'aboutissement inaccessible d'un parcours construit d'innombrables images fugaces. Dorhan est une histoire où les personnages n'appartiennent à aucun temps, où les repères sont impalpables. Elle se prolonge dans la rencontre fusionnelle qui l'achève.
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En couverture:

J. Patinir

(1475-1524)

(Ç)

L'Harmattan,

1999

5- 7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 Paris France

-

L'Harmattan, Ine 55, rue Saint-Jacques, Montréal Canada H2Y 1K9 L'Harmattan, Italia s.r.l.

(Qc)

Via Bava 37 10124 Torino ISBN: 2-7384-9116-2

Of( an

Collection Ecritures Arabes dirigée par Maguy Albet

Dernières parutions

N°139 Leila Barakat, Les Hommes damnés de la terre sainte. N° 140 Mohamed Haddadi, Les Bavures. N° 141 Albert Bensoussan, Le chant silencieux des chouettes. N°142 Tarik M. Nabi, Dent pour dent. N°143 Kerroum Achir, Nassima. N°144 Bouthaïna Azami-Tawil, La mémoire des temps. N°145 Lamine Benallou, Les porteurs de parole. N°146 Dounia Chara( Fatoum, la prostituée et le saint. N° 14? Habib Abdulrab, La reine étripée. N°148 Mustapha El Hachemi, L'ombre du silence. N°149 Sami AI-Sharif, Un chat écrasé en plein février. N°150 Albert Bensoussan, Le chemin des aqueducs. N° 151 Zine-Eddine Zebouchi, Les innocents. N°152 Esma Harrouch, Muràbitûn, La Ballade d'El M' zoughi. N°153 Abdelkader El Yacoubi, Les nuits doranaises. N° 154 Azzedine Bounemeur, La pacification. N°155 Anissa Bellefqih, Yasmina et le talisman. N° 156 Omar Kazi-Tani, De l'autre côté de la source. N°15? Rachid Chebli, Lafête clandestine.

Mamoun

LAHBABI

Of( an

L'Hartnattan

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Dorhan -

Il n'y a rien de plus douloureux que de ne plus attendre. Quand la saveur du lendemain s'estompe et disparaît dans une brume épaisse, écran nacré et inviolable, le temps se rétracte, se fige pour mieux épouser un corps inerte, submergé d'une indifférence au goût de rien. Quand demain se brise sous le souffle de l'absence, s' effri te et s' épa rp i lle dans le re gard opaque avant de sombrer dans l'insignifiance, la vie balbutie, titube dans les méandres de l'amertume et du désespoir. Alors, le néant s'empare du rêve, le recouvre d'un linceul gris. Dépouillé de son espace vital, l'existence se prolonge dans le temps qui passe. La vie s'étire au rythme de saisons mortes où les printemps sont défigurés par les vents d'est. Le s fle ur s se fane nt, à peine éc lose s. La nature se farde de couleurs les unes plus glauques 9

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que les autres. Le noir s'habille de blanc, le rouge d'un pourpre clair. Aux quatre coins du jour, la lumière s'éteint. A l'aube, la petite lueur s'éloigne avant de se fondre dans l'obscurité du sommeil. Et dans le chaos glacé d'une solitude renouvelée, lancinante, la vie demeure debout à arpenter le quotidien. Il n'y a rien de plus cruel que le manque. Porter le besoin d'être et vivre de paraître pour conserver encore la complicité superflue de l'autre. Amputer ses désirs jusqu'à les anéantir pour pouvoir toujours se confondre, se dissoudre et rejoindre l'inhospitalier de l'anonymat. Morceler ses rêves et en contenir quelques reliques précieusement camouflées dans le tréfonds de ses pensées. Les travestir pour mieux les protéger du regard inquisiteur qui déterre les secrets les mieux abrités, investit brutalement les cœurs. Comme une poussière de sable fin, l'inaccessible se désagrège dans le lointain semant sur chaque jour l'oppression de la solitude. Abandonnée par les grands départs, la vie s'immobilise, s'incruste dans la banalité du présent. L'ennui se répand sournoisement, occupe les recoins des instants les plus furtifs. L'attente inutile s'éternise, traînant sur son parcours plus d'exil, plus de manque. Sentir l'espace et se libérer du pourquoi. Courir dans les champs sauvages et désenchaîner son
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corps. Retrouver le temps et la plénitude du silence. Confier les mots pour mieux les partager. Ecouter encore jusqu'à la fusion. Je veux voir Gauguin et le soleil des Marquises, l'écume des mers du Sud et les sources chaudes dans les neiges d'Islande. Je veux sentir les odeurs que je ne connais pas, déposer dans mes mains les couleurs qui me sont interdites, les caresser avant de les enfouir dans ma tête. Je veux fendre le passé, voir Samarcande et les longues caravanes qui se poursuivent de siècle en siècle. Pénétrer les forêts les plus sombres, franchir les déserts de sable brûlant, humer le vent boréal dans les montagnes enneigées. Et reconquérir le temps. Je veux voir le vrai et le faux. Ne plus me perdre dans un milieu où je balance entre le juste et l'injuste, la vérité et le mensonge. Je veux me reconstituer dans l'inconnu, au hasard des chemins et des rencontres. Me retrouver dans ce carrefour aveugle à l'ombre de nulle part. Côtoyer mes sens pour ressusciter mes envies d'être et porter dans mes malns tremblantes les rêves qui me manquent. Toi qui m'a bercé dans la chaleur de tes bras, tu sais ma douleur et mon ressentiment, ma tourmente et mon mal de vivre, ma soif et 11

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mes désirs. Les mêmes larmes ont mouillé nos joues les nuits blanches où je te disais mon manque et mon attente. J'emporte ton sourire en guise de parure, ton nom pour guide dans mes errances à venir. Comme une mélodie, je garde tes paroles murmurées dans la pénombre du jour finissant. J'emporte mes années auprès de toi, le partage qui nous a unis, le bonheur qui nous reste à vivre. Ensemble, je referai le mon de com me je l' air ê v é dan s Ia m é l an c 0lie de ton regard mouillé. Les fleurs seront encore plus belles dans les champs livrés au hasard des saisons. Les mains se tiendront juste pour un peu de chaleur. De l'amertume, il restera des cendres que la terre refusera d'ensevelir, que même le vent renoncera à éparpiller. Sur les lèvres humectées dans les sources claires se liront des mots d'amour et d'éternité. Les élans seront irrépressibles et les fusions se feront dans une déflagration des sens. J'arracherai les néants qui se bousculent dans ma tête, piétinent une raison qUl s'échappe. Dans l'obscurité évanescente de mes pensées, je vois déjà un lointain reflet de lumière blanche. Je tends les bras vers cet inconnu 12

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Dorhan son me sillage, et saisis une

irrésistible, m'enfonce dans juste avant de disparaître, dernière fois de ton visage.

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Daya demeurait comme frappée par un jet de foudre, la pensée fuyante sur la lettre opaque qu'elle tenait entre les doigts. Pas le moindre mouvement n ' agitait son corps. Son regard se prolongeait au delà des mots qu'elle avait parcourus au prix d'un effort à chaque syllabe renouvelé. Le souffle lui manquait. Un frisson se faufila dans ses veines comme pour instiller le poison de la peur. Elle connaissait depuis toujours les tourments insondables qui habitaient Mahal. Elle savait son malaise nourri d'angoisse, de peine et de mal de vivre. Au quotidien, depuis plus de dix ans, elle escortait cette reproduction incompressible de doute que même le sommeil ne parvenait à éteindre. Toutes les évidences étaient fracassées dans la violence d 'un que s tionnemen t inépui sable , lui -même chaque jour régénéré. Les vérités les mieux ancrées se transformaient en poussière sous
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I e flot truc ulen t d' exem pIe set de con treexemples. Peu de choses résistaient à l'implacable sentence d'un rejet puisé dans un incommensurable élan de révolte. "La société, disait-il, cet immense amas de mensonges qui ensevelit les espoirs; le charnier où gisent les couleurs, les parfums et tous les sens". Elle connaissait ces refus avides et cette fougue pour un lendemain jamais atteint, sa haine de l'injustice du puissant contre le faible, de l'arrogance du plus fort à l'égard du plus humble. Elle entend son mépris de la violence de l'argent, des frasques des riches noyés dans l'opulence des privilèges arrachés à la lisière de l'esclavage, razziés dans les espérances des autres. "Je ne connais du monde que des fragments fétides. J'appelle vanité ce que vous nommez puissance, frivolité ce que vous désignez réussite. Vous préférez l'orgueil à la vérité, l'oppression à l'indulgence". Les paroles de Mahal claquaient dans sa mémoire comme si, à cet instant d'extrême solitude, elles étaient prononcées à deux voix. Une rafale d'émotions s'infiltra dans sa peau la forçant à écarquiller les yeux. Derechef, elle incrusta son regard dans ces lignes désormais apprises. La pénombre s'était emparée de l'espace sans pouvoir
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suspendre une lecture où les mots s'étaient métamorphosés en cris de désespoir. "Je hais les aplatissements de ces rebelles aux mains sales, passés, sans honte, de la révolte à la compromission. Dénigrant jusqu'à leurs rêves, ils ont abandonné la fronde pour se réfugier dans les délices factices de l'artificiel. J'accable la suffisance obscène des puissants qui étalent, sans vergogne, leur sens aigu de l'intolérance. Vous qui portez le mensonge au chevet de l'ignorance, taisez vos rires macabres et votre discours rance". Des pans de réquisitoires se succédaient, les uns plus implacables que les autres. Inlassablement, Mahal embrassait les moindres recoins d'une société qu'il avait côtoyée sans jamais pouvoir y pénétrer. Il vivait ainsi parmi les milliers de feux qu'il attisait au hasard de ses pensées. Paradoxalement, sa distance sur le quotidien des autres lui donnait un recul salutaire. Une épuisante lucidité guidait sa vision du monde. A chacune de ses ruptures, la vérité semblait se décliner comme une friandise qu'il évitait de croquer au nom du doute qui le hantait. Durant toutes ces années, une étrange cohabitation s'était installée entre la révolte et la résignation. La rébellion s'accommodait des futilités du quotidien, et la tourmente, sans 17

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jamais s'assoupir, se confondait à la fatalité du temps qui dure. Les cris déplaçaient à l'extérieur les scories qui rongeaient l'esprit. L'équilibre se rétablissait au fil d'une dissidence à chaque instant proclamée. "De mes illusions, il ne reste que des cendres et je n'ai pour horizon que la tristesse. De ma vie décharnée, j'arracherai cette lucidité douloureuse au service de la vérité". Ces phrases détonaient dans le silence du crépusc ule qui s' ac hève . Un pâle rayon de 1umière se déposa sur la lettre. Comme s'il eût été d'un poids, Daya laissa choir sur le guéridon le bout de papier. Elle s'était dès la première année accoutumée à 1'humeur de son compagnon dont les diatribes étaient largement compensées par un caractère amène, une gentillesse intarissable. Généreux, disponible, il répondait aux demandes les plus contraignantes, se faisait douceur sans effort, naturellement. Il accompagnait les caprices avec spontanéité comme s'il érigeait en droit les petites faiblesses humaines. Mahal avait une aversion viscérale de la violence. La seule évocation de celle-ci le précipitait dans une profonde mélancolie. "Toutes les différences, disait-il, peuvent se rejoindre. La véhémence du rebelle peut
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toujours s'apaiser dans la tiédeur du conformiste pour éloigner le spectre de l'affrontement. La seule bataille possible est celle des mots, ceux-là même qui traquent la vulgarité et défrichent le silence pour un peu plus de lumière". Cette violence, pourtant, il se l'imposait à l'abri des regards. Il partageait avec luimême ses doutes et ses refus, s'accordait très peu de choses, s'excluant de ce qu'il donnait aux autres. Parmi ses nombreux amis, rares étaient ceux qui entraient dans ses confidences. Non pas qu'il se méfiât, mais c'est par discrétion, pour ne pas heu r ter, pou r ne pas fro i sse r qu' i 1 Pr éférait taire son désespoir et ses rêves d'un autre monde. Cette retenue, il la tenait de sa timidité. Dès son jeune âge, Mahal avait été un garçon réservé préférant la compagnie des livres à celle des camarades. Il fuyait les jeux d'enfants pour se réfugier dans les rêveries solitaires où il retrouvait les personnages de ses lectures. C'est avec eux qu'il fabriquait ses plaisirs, remodelait le temps à travers ses visions juvéniles. Sa mère, une femme autoritaire et exclusive, avait gravé en lui ce besoin de solitude. Par là m ê me, ell e a v ait in cru sté che z cet e n fa n t ch étif et fragile quelque chose qui ressemblait à
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la peur. C'est à la fin de l'adolescence que la crainte de l'autre s'était estompée laissant place à une nouvelle forme de réclusion. C'est avec Turkan que Mahal se laissait dériver. Une grande amitié liait ces deux hommes qui se connaissaient depuis touj ours. A longueur de temps, ils se racontaient l'enfance partagée, s'animaient sur des détails que la mémoire abandonne lentement. La bousculade des souvenirs les projetait dans des natures désormais défigurées. Ils s'accrochaient désespérément aux moindres repères prolongeant l'innocence d'un passé déjà lointain. Souvent, Turkan se moquait de l'enfant apeuré, recroquevillé sur des mythes empruntés à des his toi res a u x fro n t i ère s del' i r r é el. I I r a ppelait souvent à son ami le contemplatif qu'il était, préférant visser son regard sur un arbre plutôt que de le grimper. Maintes fois, il disait la sévérité de la mère et sa méfiance démesurée, ses hésitations permanentes à accorder à son fils un moment de compagnie. A son tour, Mahal reprenait les instants de rire au coin de la rue, sous le peuplier sauvage, les vacances communes dans cette montagne de cèdres, les silences improvisés au bord de la ri vière. Mahal aimait son ami pour les confidences murmurées, l'intensité de l'adolescence
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