Entre II Mondes - Livre 2 : Le Passage
303 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Entre II Mondes - Livre 2 : Le Passage

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
303 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

Alastar, entre la vie et la mort, est retrouvé par Gabriel, Ahawk et Moumbator, ses fidèles compagnons et frères de l’Ordre Sacré. Transportés en sécurité loin du temple, les uns et les autres guetteront un hypothétique réveil dans l’espoir de découvrir la vérité.
De son côté, Moïra continue de mener un semblant de vie normale aux côtés de ses proches et de Tristan à Hidden Hills où seule Nel, sa meilleure amie, manque à l’appel. Heureuse avec le jeune homme, elle se laisse emporter par des sentiments nouveaux et intenses qui les rapprochent encore un peu plus l’un de l’autre, jusqu’à les lier profondément. Seulement, Moïra sait en son for intérieur que sa situation dans le monde des Hommes est précaire. Le besoin de renouer avec ses véritables racines et de rencontrer ses parents biologiques se fait plus fort à chaque instant.
Inconsciente du véritable danger qui la menace, la jeune femme envisage de passer de l’autre côté pour obtenir des réponses.
Tandis que les sirènes de l’autre monde se font de plus en plus pressantes, les Ténèbres grondent en secret. Mais Samain approche à grands pas, ouvrant le passage…
« Le Passage » est le second volume de la trilogie « Entre II Mondes », dont le livre 3 est à paraître à l’automne 2014.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 30 septembre 2014
Nombre de lectures 560
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0041€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

ENTRE II MONDES
Livre 2 : Le passage

D.LYGG



© Éditions Hélène Jacob, 2013. Collection Fantastique . Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-069-5
À la nouvelle génération, Adam, Éléanore et Romann…
Je tiens également à remercier mon mari pour avoir géré le quotidien pendant mes longues séances d’écriture, ainsi que pour avoir ri et retenu son souffle lorsqu’il le fallait.
Mes proches, pour les menaces reçues concernant l’avenir de tel ou tel personnage dans ce tome !
Et enfin, les Éditions Hélène Jacob pour avoir permis aux deux premiers tomes de la saga Entre II Mondes de voir le jour…
« La vérité à demi ne vaut rien, il la faut toujours entière. »
Stefan Zweig
Résumé du livre précédent


Moïra est une adolescente de dix-huit ans, vivant avec ses grands-parents à Hidden Hills, petite ville de la province d’Alberta dans les Rocheuses canadiennes. À l’instar de tous les adolescents de son âge, elle est scolarisée au lycée de la ville, sort avec ses amis et connaît les problèmes liés au difficile apprentissage du passage à l’âge adulte, à ceci près qu’elle n’est pas comme les autres.
Moïra découvre que sous les aspects d’une vie tranquille et ordinaire peuvent se cacher bien des secrets. C’est au travers de ses rêves et de sa relation naissante avec un jeune homme nommé Tristan qu’elle se sent troublée. Elle prend véritablement conscience de sa différence, lors de l’apparition d’étranges phénomènes liés à ses nouvelles capacités, qu’elle doit apprendre à maîtriser rapidement. Un challenge terrifiant pour quelqu’un de non préparé.
Mais ses dons l’éloignent malgré elle de ceux qu’elle aime, ses grands-parents Rosy et Jo et sa meilleure amie Eleanor. Ils font également d’elle la proie d’êtres mal intentionnés, des darkanns, démons de l’enfer, ainsi que des elfes noirs, créatures venues d’un monde ancien oublié par les Hommes, et œuvrant pour le compte de leur puissant maître resté dans l’ombre.
Heureusement, la providence place sur son chemin, en la personne d’Alastar, un allié redoutable et courageux appartenant à l’Ordre Sacré des Gardiens du Temple. Envoyé sur terre par Goren, son supérieur, il a pour mission de retrouver la trace d’une activité anormale dans le monde humain, ce qui le mène sur la trace de Moïra. Ce n’est qu’après l’attaque des darkanns au domicile de la jeune fille, qu’il découvre sa véritable identité.
Alastar apprend alors la vérité à Moïra sur ses origines, à savoir qu’elle est le fruit d’un amour entre Breda, une fée supérieure de l’autre monde, et d’Aoden, un mortel appartenant au monde des Hommes. Un amour interdit par les nouvelles lois du monde féerique, depuis le conflit qui a fait trembler les deux mondes. Pour cette relation, ses parents ont été sévèrement punis par les Autorités Supérieures, les Dieux régissant les mondes. Toutefois Breda, sa mère, consciente du danger pour son enfant à naître, avait pris soin de dissimuler sa naissance, l’envoyant par la suite dans le monde des Hommes.
Alastar, loyal envers Breda la blanche fée, fait le serment de protéger Moïra de ses dangereux ennemis au péril de sa propre vie. Pour cela, il affronte Rohr, l’elfe noir, et ses démons après que ces derniers ont attaqué Moïra et Tristan à leur sortie du restaurant l’Eden. Dans la confusion de l’attaque, la jeune fille se voit dotée d’un nouveau don, celui de pouvoir changer les ombres du mal en glace. Elle apporte ainsi une aide précieuse à Alastar lors du combat, dont ils sortent vainqueurs. Tristan, blessé en ayant voulu protéger Moïra, est conduit par leurs soins chez Nel, dont le père Samuel est médecin.
Après avoir laissé la jeune fille entre de bonnes mains, Alastar se rend au temple afin de lever ses doutes, car avant de mourir sous le coup de son sabre, Rohr lui a révélé la trahison d’un gardien envers l’Ordre, qui s’est allié à son propre maître. Mais en pénétrant dans le bureau de Goren, Alastar tombe dans un piège, car celui-ci l’attend avec une arme empoisonnée par du venin d’aspic.
Pendant ce temps, Moïra – ignorant le sort de son protecteur – reprend un semblant de vie normale auprès de Tristan. Seule Eleanor, dont la véritable identité n’est peut-être pas celle que l’on croit, se doute de quelque chose. Mais la saison sombre approche et avec elle la fête de Samain, ouvrant le passage entre les deux mondes…
Prologue


Un calme absolu régnait dans la forêt, où les premiers rayons de soleil d’une belle matinée de printemps réchauffaient l’atmosphère, faisant s’évaporer la fraîche rosée du matin sur les feuilles des arbres. Une biche et son faon étaient en train de se nourrir, paisibles et ignorants d’un danger imminent, car, caché dans les feuillages, se tenait un homme. Il était grand et beau, ses cheveux reflétaient à eux seuls toutes les nuances de châtain. L’homme s’apprêtait à tirer une de ses flèches sur la mère ou l’enfant. Il inclina la tête de côté afin de disposer du meilleur angle de tir pour ne pas manquer sa cible. Il prit quelques instants pour se concentrer, puis inspira et expira le plus silencieusement possible afin de ne pas éveiller les soupçons de la mère. Il savait qu’il fallait agir vite et bien, car il ne disposerait que de quelques millièmes de seconde pour tirer, une fois que la biche aurait perçu le son d’un arc que l’on est en train de bander. Sûr de lui, il décida que le moment de tirer était venu, mais un événement aussi inattendu qu’inexplicable lui fit rater sa cible. La biche et son faon venaient d’échapper, par la circonstance d’un heureux hasard, à une mort certaine.
L’homme, qui avait tout l’air d’être un chevalier à en juger par sa tenue, portait une armure aux multiples entailles, fruits de nombreuses batailles, ainsi qu’une épée rangée dans le fourreau qu’il avait accroché à sa ceinture. L’homme prit le temps de caler son arc dans son dos, avant de se protéger les yeux du dos de la main. Une lumière aveuglante l’empêchait de voir correctement et lui avait, par conséquent, fait rater le gibier qu’il convoitait pour nourrir ses hommes. Il tenta de se rapprocher de la lumière dorée, mais une force inconnue le cloua littéralement au sol.
Qu’est-ce que ceci ? Si vous en avez le courage, montrez-vous au lieu de vous cacher sous pareil artifice, s’écria-t-il, irrité.
Pour toute réponse, la lumière commença à s’estomper, laissant apparaître sur les côtés les courbes d’une femme, une très belle femme à en juger par la silhouette qui se précisait de plus en plus. La lumière fut soudain entièrement absorbée par la jeune inconnue et l’homme, qui avait laissé retomber sa main le long du corps, put la détailler à loisir. Ses longs cheveux bouclés étaient d’une magnifique couleur cuivrée et lui descendaient jusque sous la poitrine, contrastant avec sa robe immaculée qui la recouvrait jusqu’aux pieds. Des arabesques dorées, comme la lumière qu’elle avait aspirée, couraient le long des bras fins à la peau diaphane. Mais plus que le reste, ce fut la beauté des traits de son visage, régulier et d’une finesse sans pareille, qui le fascinèrent, tout comme les yeux couleur d’ambre qui le fixaient avec intensité.
Qui êtes-vous ? demanda-t-il, fasciné.
Mon nom est Breda, répondit une voix mélodieuse et dédoublée.
Quelle est cette étrange apparition ? Appartenez-vous au peuple des fées ?
Deux questions ! Vous ne pouvez escompter que je consente à répondre à une seule, alors que vous, Chevalier, ne m’avez même pas donné votre nom, déclara Breda, la blanche fée.
L’homme fit une élégante révérence sous le regard amusé de la grande fée.
Aoden, pour vous servir, Madame.
Ce fut dans ces circonstances que le coup de foudre entre la grande fée supérieure Breda et le chevalier répondant au nom d’Aoden eut lieu.
Plus tard, alors que les jours, les semaines, les mois, les années se transformaient en siècle, Breda et Aoden vivaient toujours sereinement et dans le bonheur le plus total. Jusqu’au jour où Aoden s’aventura avec son arc et ses flèches à l’extérieur des limites de la terre des fées et des fés, sous le contrôle de sa femme.
Que fais-tu si loin de chez nous ? lui demanda une voix qu’Aoden reconnut immédiatement.
Il se retourna, et comme à chaque fois qu’il posait les yeux sur elle, il ne put se retenir de contempler son épouse, d’une extrême beauté.
J’ai voulu chasser. Aller au-delà de nos frontières pour une seule fois, répondit-il, en baissant les yeux.
Breda savait qu’arriverait le jour où l’ancienne vie de son mari viendrait à lui manquer. Elle avait depuis toujours conscience qu’elle avait épousé un guerrier et non un homme de cour.
Regrettes-tu tes choix ? fit-elle, avec sa franchise habituelle.
Non, mais je ne peux nier que ma vie d’avant me manque parfois. Comprends-moi bien, je ne reviendrais sur aucun de mes choix nous concernant. Je te ferais cadeau de ma vie une nouvelle fois, s’il le fallait, Breda. Mais le manque est pourtant là…
La grande fée s’approcha de lui et prit sa main dans la sienne. Cependant, alors qu’elle s’apprêtait à lui faire une révélation, le craquement d’une branche sous un pied retentit à leurs oreilles. Ils firent volte-face comme une seule personne, mais ne virent absolument rien. Après avoir pris la décision de regagner leurs terres, Breda entraîna Aoden jusqu’à la fontaine au centre d’une grande bâtisse. Là, elle posa la main de son époux sur son ventre avant de lui faire une émouvante confession. Malheureusement, ce moment de bonheur fut réduit à néant par un grondement sourd venant du ciel.
Les moments de paix et de joie étaient désormais révolus…
Chapitre I – J-7


Gabriel marchait d’un pas rapide et nerveux, il tenait fermement dans l’une de ses mains le parchemin que lui avait laissé Alastar quelque temps plus tôt. Si le jeune homme paraissait aussi tendu, c’est qu’il venait de prendre connaissance de son contenu. Alastar lui avait demandé de ne l’ouvrir que s’il venait à disparaître sans laisser de traces. C’était dans ces sombres circonstances que Gabriel se hâtait de rejoindre la salle du conseil où l’attendaient patiemment deux autres gardiens, pour leur faire part de la bien étrange confession de leur ami.
Le premier, Ahawk, appuyé sur une vieille table en bois brut abîmée, avait deux têtes de moins que le second, debout à ses côtés et dont l’apparence pouvait s’apparenter à celle des géants de légende. Ahawk n’avait de cheveux que sur le sommet du crâne et encore, ces derniers étaient coupés à ras. Son véritable nom n’était connu de personne, seul son surnom, trouvé à cause des armes que lui seul savait manier avec force et habileté, servait à le nommer. Il possédait un visage pouvant être qualifié d’atypique et qui trahissait des origines indiennes. Les deux fentes qu’il avait à la place des yeux, et d’où perçaient deux billes noires brillantes, s’étiraient au-dessus de pommettes saillantes. Son regard perçant et examinateur pouvait vous étudier en une fraction de seconde, qualité essentielle chez un gardien de sa trempe. Sa musculature, imposante comparée à sa taille, lui donnait une corpulence trapue. Le second gardien, à ses côtés, avait au contraire des muscles longs, qui reluisaient sous sa peau couleur ébène. Son crâne était entièrement rasé et il arborait sur le visage des scarifications dont la vue vous glaçait le sang dans les veines. Ils portaient tous les deux la même tenue, une longue tunique sans manches et un pantalon d’un vert émeraude sombre et satiné. Gabriel s’avança vers eux, l’air grave.
Ahawk, Moumbator, fit-il pour commencer. L’un d’entre vous sait où se trouve Alastar ?
Les deux gardiens échangèrent un regard équivoque avant de lui faire face.
C’est pour nous demander cela que tu nous as fait venir dans la salle du conseil ? demanda l’Indien.
L’heure est grave, mes frères. Je vous demande cela, parce que de la réponse découleront bon nombre de choses.
Ne sois pas si énigmatique, mon ami, dis-nous ce qui t’occupe l’esprit.
Celui qui se nommait Moumbator gardait le silence tout en fixant Gabriel d’un regard luisant d’une curiosité difficilement contenue. Il fit quelques pas en avant et décroisa soudain les bras. Les quelques mots qu’il prononça le furent avec une voix si grave et si forte, qu’elle aurait pu faire trembler les murs si ces derniers n’avaient pas été plus solides.
Il n’y a pas qu’Alastar qui a disparu du Temple. Certaines choses ont échappé à notre vigilance.
C’est justement de cela qu’il est question, Moumbator. Goren non plus ne s’est pas montré depuis un moment. Il faut que vous lisiez ceci, fit Gabriel en leur tendant la longue lettre d’Alastar. Je crois que nous sommes face à un grave problème…
*/*
Le corps inerte d’Alastar se trouvait toujours dans le bureau de Goren. Ce dernier avait pris la fuite avant que la découverte de sa honteuse trahison ne fasse trembler les murs du Temple, en laissant Alastar pour mort dans cette grande pièce froide. Le gardien était étendu à même le sol sur le dos, les bras le long du corps. Ses yeux sans expression étaient voilés, sa bouche entrouverte semblait ne laisser passer aucun souffle de vie, jusqu’à ce qu’une sorte de hoquet nerveux secoue le corps du jeune homme, avant d’être suivi par un second. Alastar n’était pas mort, il vivait encore ! Pour combien de temps, même les dieux des mondes n’auraient pu le dire. La porte du bureau s’ouvrit avec fracas, laissant pénétrer trois gardiens aussi furieux que soulagés de retrouver leur frère d’armes. Gabriel fut le premier à s’approcher d’Alastar.
Bràthair {1} , réponds-moi ! fit-il inquiet.
Il est gravement blessé, mais au moins il respire encore, fit remarquer Moumbator.
Gabriel arracha les vêtements qui l’empêchaient d’atteindre la blessure d’Alastar. Ce qu’il vit le laissa sans voix. Alastar avait été empoisonné par un puissant venin. La plaie laissée par la dague de Goren était devenue noire. Les vaisseaux sanguins qui l’entouraient étaient violacés, montrant que le venin s’était étendu au plus profond de son organisme.
Un venin puissant ! Où est ce traître de Goren, je lui ferai regretter d’être venu au monde, fils de chien ! s’exclama Ahawk en faisant glisser la lame de son tomahawk sur sa joue.
Ahawk, Moumbator, chargez-vous de retrouver la trace de ce traître, même si je le soupçonne d’être déjà loin à cette heure.
Que vas-tu faire pour lui ? Il est très mal, observa le guerrier à la peau d’ébène.
Il m’a parlé de cette fille, elle peut l’aider. Il a l’air de lui faire confiance, c’est donc jusqu’à elle que je vais le conduire afin de le mettre en sécurité. Tant que nous ne connaîtrons pas l’ampleur de cette trahison, cet endroit n’est pas sûr, on ne sait si d’autres traîtres se cachent dans nos rangs. Agissez discrètement, c’est compris ! Ne rendez compte qu’à moi et à moi seul, mes frères.
Tu peux compter sur nous ! Moumbator et moi allons faire un peu de ménage !
Allez, mes frères, nous nous retrouverons ici ou bien en enfer, si cela tourne mal !
*/*
Comme la vie peut être étrange !
Il y avait quelques mois, j’observais cette chambre grâce au télescope de Nel depuis sa chambre, et à présent je me trouvais dans cette même pièce en compagnie de son séduisant occupant. Tristan et moi étions allongés sur son lit en train de nous embrasser fougueusement, sa langue cherchant avidement à prendre possession de ma bouche, tandis que ses mains se baladaient avec douceur dans le but de couvrir une large partie de mon anatomie, rendue difficilement accessible par les nombreuses couches de vêtements que je portais, mois d’octobre en Alberta oblige ! Tout en répondant avec assiduité à ses caresses, je me demandais quand le moment de passer à la vitesse supérieure serait le plus opportun. Épineuse question à laquelle je me devais, et ne pouvais cesser de réfléchir. Cela faisait très exactement trois mois que nous avions entamé une relation sérieuse, Tristan et moi, et trois mois que mon pauvre petit ami essayait tant bien que mal de tenir la promesse faite à mon grand-père avant ce fameux week-end au lac Saint-Clair, qui avait vu démarrer notre histoire. Trois mois aussi que mes ennuis avaient commencé, ne pus-je également m’empêcher de penser, comme si tout était lié.
Comme le temps passe vite ! pensai-je.
Moïra ? T’es avec moi ? me demanda soudain Tristan, le souffle irrégulier.
Oui bien sûr, continue, fis-je, en battant des cils comme pour m’aider à revenir à la réalité.
Je passai mes bras autour de son cou afin de l’attirer de nouveau à moi, mais rencontrai une résistance. Tristan, les coudes plantés au niveau de mes épaules et les mains me caressant doucement les cheveux, me fixait intensément. Je le fixai en retour et ne pus retenir un soupir appréciateur. J’aimais tout de lui, ses petits yeux noirs ; ses sourcils tout aussi foncés et bien dessinés ; son nez qui, de profil, était légèrement aquilin, ses fossettes… ah, ses fossettes !
T’es encore partie, ma jolie, je le vois dans tes yeux ! ricana-t-il.
Non, je suis là… je suis là ! fis-je en battant de nouveau des cils.
Tristan poussa un soupir d’où ressortit un dépit à peine dissimulé, avant de rouler sur le côté et de m’attirer à lui. Je posai la tête sur son torse et écoutai les battements de son cœur, celui d’un lion à en juger par le son qui résonnait à mes oreilles.
Allez, maintenant, dis-moi ce qui va pas !
Rien… j’t’assure tout va bien, mentis-je en resserrant mon étreinte.
Ses doigts qui se baladaient nonchalamment sur ma hanche droite me firent frissonner. Je fermais les yeux quand le son de sa voix qui se répercuta dans toute sa poitrine puis dans mes oreilles me fit sursauter.
C’est à propos de Nel… ? commença-t-il, prudemment.
C’est fou, comment s’est-il débrouillé pour peindre tout ça sur le plafond ? dis-je, afin de changer de sujet.
Je me redressai sur un coude tout en me tordant le cou pour regarder. J’étais en pleine contemplation des étoiles, non celles illuminant l’écran noir du ciel durant la nuit, mais celles qu’un père avait peintes pour son fils lors de leur emménagement cinq ans plus tôt dans la maison. Tristan, pas dupe concernant ma petite tentative pour éviter d’aborder les sujets sensibles, se plaça sur le dos pour mieux admirer à son tour son plafond, l’objet de notre toute nouvelle attention.
J’ai toujours adoré camper à la belle étoile. Je pense qu’il a fait ça pour me faire plaisir, soupira-t-il.
Jamais, depuis la chambre de Nel, je ne me serais doutée que tu fixais ça. Je pensais que tu avais une passion étrange pour ton plafond, dis-je en riant.
Tristan roula sur moi et se redressa en prenant appui sur ses coudes. Il plongea son regard sombre dans le mien, puis rabattit une de mes mèches rebelles derrière mon oreille. Je tendis alors le cou pour lui voler un tendre baiser. Une fois notre petit moment câlin passé, il se redressa pour regarder à travers la fenêtre.
Pour Nel et toi, j’étais un peu comme de la télé-réalité ? fit-il en souriant.
Non, pas vraiment. Mais comme tu ne m’avais jamais adressé la parole au lycée, il fallait bien que je trouve un moyen de me renseigner sur toi !
Je ne suis jamais allé vers toi, parce que…
Il n’eut pas le temps de poursuivre ses révélations, car quelqu’un était venu frapper à sa porte. Je vis Tristan se raidir et en conclus qu’il n’attendait pas de visite ce soir.
Qu’est-ce que c’est que ça ?! fit-il en se levant. Il n’y a personne d’autre que nous, normalement. Ne bouge pas, je vais voir…
La porte s’ouvrit sur la mère de Tristan. Bien que je n’eusse rien fait de mal, je tentai de me cacher derrière lui, telle une enfant coupable craignant d’être découverte. Tristan, de son côté, eut l’air très contrarié en découvrant sa mère derrière la porte. Dans l’absolu, j’aurais préféré m’être préparée à cette rencontre, mais depuis un certain temps je m’étais habituée à ce que rien ne se passe comme prévu.
Tristan ! Tu n’es pas seul, à ce que je vois. Je sais que notre arrivée n’était pas prévue, mais comme ton père et moi ne savions pas que tu avais de la compagnie, nous avons pensé que cela te ferait plaisir de passer une soirée tous ensemble… en famille, fit sa mère en penchant la tête pour me voir.
Je décidai qu’il était temps pour moi de sortir de ma piteuse cachette.
Bonjour, Madame Ross, fis-je, embarrassée.
Bonjour, Moïra !
Je ne pus cacher ma surprise en l’entendant prononcer mon nom. Je ne savais pas si elle se souvenait de moi, ou si son fils lui avait parlé de sa nouvelle petite amie. Quoi qu’il en fût, en la voyant entrer dans la pièce, je me retins de l’observer comme une bête curieuse. Je me souvenais que la mère de Tristan était une belle femme, mais la voir de si près venait confirmer ce fait. Nous faisions à peu près la même taille, elle et moi. Depuis cette fois où je l’avais observée – pour ne pas dire espionnée – depuis chez Nel, elle avait coupé ses cheveux. Il fallait reconnaître que la coupe garçonne avait été créée pour son visage. Tristan avait hérité de son regard noir et profond, vous donnant l’impression qu’elle pouvait lire en vous comme dans un livre ouvert. L’espace d’un instant, je l’imaginai jeune, ses longs cheveux noirs au vent telle une Pocahontas des temps modernes. Bien sûr, je m’égarai complètement et mon imagination fit encore des siennes.
Donc papa est aussi à la maison, ce soir ?
Oui, comme je te l’ai dit, nous avions décidé de t’en faire la surprise. Nous voulions passer un peu plus de temps avec toi à la maison, en famille, répéta sa mère, embarrassée.
Je fus soudain mal à l’aise de me trouver là. Je savais que les rapports de Tristan avec ses parents n’étaient pas au beau fixe, mais connaissant Tristan, je ne me serais jamais doutée qu’ils étaient tendus à ce point. Aussi ne tardai-je pas à manifester mon intention de rentrer chez moi.
Euh… je suis ravie de vous avoir vue, Madame Ross, fis-je avant de me tourner vers Tristan. Je crois que je vais y aller, toi et tes parents, vous avez sans doute beaucoup de choses à vous raconter.
Non, pourquoi tu veux t’en aller ? On était bien tout à l’heure, mes parents ne t’ont pas demandé de partir, dit-il tout en regardant sa mère d’un air insistant.
Oui, bien sûr Moïra, notre présence ne change rien. Nous pourrions tous dîner ensemble, cela nous permettrait de faire connaissance. Je vais descendre à la cuisine préparer un dîner pour quatre.
La mère de Tristan sortit sans attendre de réponse. Il referma doucement la porte derrière elle.
Je suis gênée, fis-je. En plus, je suis certaine que ta mère n’avait pas prévu de faire à dîner pour quatre.
Trois ou quatre, qu’est-ce que ça change ? Je n’allais pas changer mes projets pour eux, et mes parents le savent bien.
Peut-être bien, mais tu ne peux pas nier qu’ils font des efforts pour passer du temps avec toi. Ta mère a répété le mot « famille » une dizaine de fois au moins !
Alors que je lui donnais mon avis sur sa situation familiale, le visage de Tristan s’était durci et sa mâchoire crispée. Je découvrais petit à petit une autre facette de la personnalité de mon cher et tendre.
J’sais pas. Avec mes parents, on a du mal à communiquer. Ils ont déjà du mal à communiquer entre eux. Alors…
Je me tenais debout, collée au rebord du lit de Tristan, ne sachant comment lui redonner le sourire aux lèvres, lorsque mon regard fut attiré par une lumière à l’extérieur. Celle-ci provenait de cette autre chambre, où j’avais dormi de si nombreuses fois. Tristan s’en aperçut.
Ça va durer combien de temps, ce petit jeu entre vous ? Vous êtes réellement fâchées ?
On n’est pas fâchées… il y a juste un petit froid entre nous. C’est depuis cet incident, tu sais… après notre soirée à l’Eden.
À cette évocation, le visage de Tristan s’assombrit de nouveau. Il resta silencieux un moment.
Tristan ? Ça va ?
Oui, t’inquiète pas… juste un moment d’absence. Allons-y, je t’emmène ailleurs !
Tristan, pour me changer les idées, m’emmena faire le tour du propriétaire. De l’extérieur, déjà, sa maison avait l’air d’une énorme bâtisse, mais de l’intérieur, elle paraissait encore plus grande. Elle ne comptait pas moins de quatre chambres à coucher, dont une suite parentale, avec chacune une salle de bains attenante, sans compter les autres pièces.
Alors que mon guide venait de répondre à l’appel de sa mère depuis la cuisine, je me retrouvai seule dans le long couloir qui menait au salon. Je pris la décision de continuer ma petite visite, et m’engageai d’un pas hésitant dans le couloir jeté dans l’ombre par la tombée de la nuit. Je tâtonnai le long du mur afin de trouver l’interrupteur, pour me permettre de me diriger en ce territoire inconnu.
Que la lumière soit et la lumière fut, dis-je, une fois ma quête accomplie.
Tout allait pour le mieux jusqu’à ce qu’une porte entrouverte attire ma curiosité. Je la poussai un peu afin de découvrir quel trésor elle pouvait bien renfermer. Un trésor si important que Tristan n’avait pas inclus cette pièce dans sa visite guidée de la maison. Je tendis le cou au point de risquer de me le rompre, dans le seul but de satisfaire mon insatiable curiosité. Mais rien d’extraordinaire ne se cachait dans cette petite pièce à l’odeur de renfermé. Il s’agissait, à en juger par un premier coup d’œil inquisiteur, d’un simple atelier de peinture, sûrement celui de la mère de Tristan. Les volets de la pièce étant fermés, je n’osai pas cette fois-ci allumer pour y voir plus clair. Toutefois, une petite voix dans ma tête essayait de me convaincre de chercher l’interrupteur, lorsqu’une main dans mon dos me fit sursauter.
Ce n’est que moi ! Allume, si tu veux, c’est juste la pièce où ma mère garde les peintures qu’elle ne veut pas exposer, et ses autres trucs.
Je ne voulais pas me montrer indiscrète, mais j’ai…
Tu n’as rien fait de mal et personne ne va te manger, Moïra. En tout cas, pas sans ton consentement ! fit-il, en ajoutant un clin d’œil coquin à sa petite remarque.
Très drôle ! répondis-je, les joues en feu.
En effet, il s’agissait plus là d’une pièce où était entreposé tout un tas d’objets que de l’atelier d’un peintre. Mon attention fut attirée par un objet particulier. Son manche était décoré de perles, de clochettes en laiton et de sabots de chevreuils, avec deux longs pendants couverts encore de perles.
Tristan, qu’est-ce que c’est ?
Ça appartenait à mon grand-père, il lui venait de son père et ainsi de suite. Il a quelque chose comme deux cents ans, je crois.
Je peux ? fis-je en le touchant du bout des doigts.
Oui, vas-y. Mais je me demande ce qu’il fait dans cette pièce ?
Ce fut avec une infinie précaution que je décrochai du mur cet objet inestimable et ancien.
C’est un authentique hochet de danse Blackfoot, fit une voix de femme derrière moi.
Je me retournai rapidement, et vis la mère de Tristan se tenant dans l’encadrement de la porte dans une posture nonchalante.
Je suis désolée, je vais le reposer, dis-je, confuse.
Non, Moïra je t’en prie, Tristan t’a permis de le prendre. Il appartient à ma famille depuis des générations. Voir cet objet fait remonter en moi toute une foule de souvenirs, fit la mère de Tristan en s’avançant, visiblement émue. Il était utilisé lors de danses importantes, au cours desquelles les jeunes hommes courtisaient les jeunes filles à marier de leur tribu. Oh, mon Dieu, soupira-t-elle, ça remonte à il y a très longtemps, tout ça.
Je fis glisser délicatement et très lentement mes doigts le long du hochet de danse, tandis qu’une foule d’images me traversait l’esprit. L’espace d’un instant, je m’imaginai à la place d’une des jeunes filles courtisées, avec Tristan dansant pour moi.
Bien, le dîner est bientôt prêt. Ton père termine sa visioconférence et il nous rejoint.
Tout en remettant soigneusement le hochet de danse à sa place, je me rendis compte que sur la plupart des tableaux était peint le visage de Tristan, à différents âges. Cela me fit penser aux photos accrochées le long du mur de mon escalier.
Tu as vu ? C’est toi sur tous ces tableaux, Tristan.
Je n’y avais jamais fait attention avant, remarque je ne rentre jamais dans cette pièce non plus. Sur celui-ci, je suis avec ma grand-mère et mon grand-père maternels, mais c’est impossible.
Pourquoi ?
C’est à cause de mon âge sur le tableau.
Ah oui et alors ?
Bah, ma grand-mère est morte quand je n’étais encore qu’un enfant. Alors que sur le tableau, je suis comme tu me vois aujourd’hui. C’est ma mère qui l’a reproduit comme ça. Elle doit avoir ses raisons, répondit Tristan, en haussant les épaules.
Tu as l’air étonné que ta mère ait fait ça.
Bien sûr que je le suis, elle ne parle jamais de la famille. Je crois que ce qui s’est passé lorsqu’elle et mon père ont voulu se marier l’a beaucoup affectée.
Qu’est-ce qu’il s’est passé… pardon je suis décidément trop curieuse !
Non, c’est normal que tu le sois, après tout. Mais la famille de mon père ne lui a jamais pardonné d’avoir voulu épouser une Indienne au lieu « d’un bon parti », selon eux. Quant à ma mère, sa famille l’avait déjà destinée à un homme jugé convenable au sein de sa communauté. Tu vois le genre d’histoire.
Oui, un classique dans le genre !
Du coup, pour vivre heureux, ils ont coupé les ponts avec leurs familles respectives. Enfin, jusqu’à ma naissance… parce qu’après, ma mère a renoué quelques liens avec sa famille, surtout après la mort de ma grand-mère.
Et la famille de ton père ?
Plus aucune nouvelle. Mais c’est sans importance.
Waouh, toi aussi c’est compliqué dans ta famille, fis-je, un peu soulagée.
Tristan et moi fûmes rappelés à l’ordre par sa mère, au sujet du repas qui commençait à refroidir.
Ce dîner fut pour moi l’occasion de faire la connaissance de son père. Il était aussi grand que son fils, mais sa silhouette était plus fine. Je fus très impressionnée par sa prestance et le magnétisme de son beau regard bleu nuit. Sur le plan physique, Tristan et son père se ressemblaient quelque peu, ils possédaient tous les deux cette solide mâchoire très masculine et ces fossettes que j’aimais tant.
Nous entamions à peine l’entrée de ce qui s’annonçait être un excellent repas, quand je remarquai que l’ambiance qui régnait à cette table devenait lourde et chargée d’un je-ne-sais-quoi qui n’allait pas tarder à nous exploser à la figure. Ce fut Tristan qui engagea les hostilités sans même s’en rendre compte.
Euh… maman, tu sais que Moïra aussi est une artiste !
Quoi ! Euh… non, ça n’a rien à voir avec ce que vous faites, Madame Ross, fis-je, un peu gênée par cette soudaine mise en avant. Je gribouille un peu, voilà tout.
Ah oui, fit ma supposée future belle-mère. Dans quel domaine artistique t’illustres-tu, Moïra ?
Ben à vrai dire… je ne suis pas à proprement parler une artiste. N’est-ce pas Tristan ? fis-je en lui donnant un léger coup de pied sous la table.
Moïra dessine ! annonça-t-il fièrement. Je n’ai pas encore eu la chance de voir ce qu’elle fait, mais ça devrait plus tarder.
C’est vrai ce que dit Tristan ? Et que dessines-tu ? Des portraits, de la nature morte ?
Un peu de tout, mais la plupart du temps tout ce que je mets sur papier, ce sont des choses que j’ai vécues dans une journée, une semaine, un mois. J’utilise le dessin comme une sorte de journal intime, vous voyez.
C’est une bonne chose, selon moi. À vrai dire, j’ai également commencé par le dessin avant de m’orienter vers la peinture. J’ai débuté avec de l’aquarelle.
C’est un passe-temps ou comptes-tu t’orienter vers une voie artistique après ton diplôme ? demanda le père de Tristan.
Je… je ne sais pas encore ce que je vais faire après le diplôme, en réalité.
C’était la stricte vérité ; après tout ce qu’il m’était arrivé, je n’avais pas encore pris le temps de penser à mon avenir, pas plus qu’à une éventuelle carrière dans un domaine précis. Mais pour être honnête, les études avaient quelque chose de moins palpitant que la découverte d’un autre monde auquel vous êtes supposé appartenir.
Une subite montée de voix autour de moi me fit sortir de ma rêverie existentielle. Tristan et ses parents venaient d’amorcer une discussion autour de l’avenir de mon supposé futur époux.
Ce n’est pas la peine de vous disputer encore une fois à cause de ça ! fit Tristan, agacé.
Non je suis désolée, mon chéri, mais c’est bien qu’on en reparle. Je te rappelle que tout ton avenir va se jouer dans les mois à venir, et j’aimerais que toi et ton père preniez en compte certaines choses ! s’emporta sa mère.
Et pour toi, je suppose qu’espérer que notre fils puisse faire une carrière pro dans le hockey n’est pas envisageable ! Nom de Dieu, Abigail, qu’est-ce que tu as avec le sport ?
Ce n’est pas un vrai métier, pour moi, voilà !
Tu es artiste peintre, et je ne t’ai jamais dit que ta profession n’en était pas une, comparée à la mienne !
Non en effet, ta famille s’en est chargée à ta place !
Et voilà, on en revient constamment aux mêmes choses ! s’écria le père de Tristan.
Non, le véritable problème c’est que Tristan est capable. C’est un garçon brillant, il est doué pour beaucoup de choses et le voir s’enfermer dans ce sport, que je trouve violent en outre, me contrarie et me désole. Mais tu sais ce qui m’énerve au plus haut point, c’est que tu l’encourages dans une voie que je désapprouve !
Alors, laissons-le décider ! Mais je crains que tu ne sois déçue par la décision de ton fils, ma chérie.
Face à une situation qui promettait de s’envenimer, je décidai de reporter toute mon attention sur le consommé qui, par ailleurs, était délicieux. Je faisais preuve d’une extrême concentration, quoiqu’un peu exagérée, en portant ma cuillère à la bouche.
Arrêtez, s’il vous plaît ! J’ai honte ! s’écria Tristan.
Je l’observais du coin de l’œil, essayant de se maîtriser un maximum, mais l’indifférence de ses parents à son égard le mettait hors de lui. Ces derniers continuaient leur conversation comme si nous n’étions plus là.
Il est beaucoup trop jeune pour s’en rendre compte, mais moi je sais ce qui est bon pour assurer son avenir. Je veux qu’on le respecte, que son avenir soit brillant, poursuivit sa mère.
Tu veux que je te dise, ton problème est que tu as quelque chose à prouver. Mais laisse notre fils en dehors de tout cela !
De quel problème parles-tu ?
Tu veux prouver à tout le monde que, même issue d’une famille modeste, on peut réussir. C’est ce que tu as tenté de prouver toute ta vie à travers ton art, en ouvrant ta galerie et que sais-je encore !
Tristan, pressentant que la situation n’allait guère en s’améliorant, décida d’intervenir de manière plus musclée. Il se leva brusquement, faisant tomber sa chaise sur le sol, et tapa du poing sur la table. Je manquai faire tomber ma cuillère dans mon assiette, sous le coup de la surprise.
Ça suffit maintenant, vous vous donnez en spectacle devant Moïra !
Son intervention eut le mérite d’être efficace, car le calme revint en moins de temps qu’il n’en fallut pour le dire. Quant à moi, j’avais toujours les yeux rivés sur mon assiette, le nez à quelques millimètres du délicieux liquide, alors que j’étais moi-même en train de me liquéfier sur place. J’étais tout ce qu’il y avait de plus confuse d’avoir assisté à un tel pugilat. Ce que je désirais plus que tout, était de n’être mêlée à tout ceci ni de près ni de loin.
C’est la première fois que je vous présente une fille et voilà ce qu’il se passe ! J’y crois pas, à chaque fois qu’on se retrouve en famille plus de dix minutes, il faut que ça se termine comme ça. J’aurais préféré que vous ne soyez jamais venus ce soir.
Tristan ! fit sa mère, choquée. Tu ne le penses pas vraiment.
Non, je pense ce que je dis !
Cette fois-ci, je lâchai malgré moi ma cuillère, qui coula à pic dans mon assiette. Ma maladroite tentative pour la rattraper me plaça au cœur de l’attention de toute la tablée. Je relevai la tête aussi lentement que possible, sentant que tous les regards de la très unie famille Ross étaient posés sur moi.
Oups… désolée !
Je m’essuyai les doigts avec ma serviette, tandis que Tristan se tournait vers ses parents.
De toute façon, vous m’avez coupé l’appétit ! fit-il, en jetant sa serviette sur la table.
Je ravalai ma salive, mal à l’aise tout en restant droite sur ma chaise, ne sachant pas quelle attitude adopter. Mais Tristan, en quittant la table, me prit fermement par la main et m’emmena hors de la salle à manger, faisant fi des objections de ses parents. Tout en suivant celui qui m’entraînait malgré moi hors de cette scène de lutte, je présentai mes excuses à mes presque futurs beaux-parents, dans l’espoir de ne pas ternir mes relations ultérieures avec eux, du moins celles que j’espérais avoir.
Tristan et moi retournâmes à sa chambre. Dans les escaliers, j’avais pu constater en tendant l’oreille que notre départ de table, un peu précipité, n’avait pas mis fin au houleux débat autour de l’avenir de l’enfant prodigue. Ce dernier referma la porte et resta un long moment appuyé contre elle.
Je suis désolé que tu aies assisté à ça !
Je… je ne sais pas quoi te dire. J’avoue que je n’avais pas imaginé comme ça ma première rencontre avec tes parents, répondis-je en prenant place sur son lit.
Je sais…, soupira-t-il.
Tu veux que je m’en aille ?
Non ! répondit-il, brusquement.
Bien, alors qu’est-ce qu’on fait maintenant ? Redescendre n’est pas la meilleure idée après une sortie de table comme celle que tu viens de nous faire. Mais pour être honnête avec toi, je me sens mal à l’aise vis-à-vis d’eux.
Je crois qu’on est mieux ici. Je vais aller discrètement à la cuisine nous préparer un truc à manger.
Je t’attends sagement ici ! fis-je, en plaçant mes mains sur mes genoux, telle une enfant modèle.
Je regardais Tristan quitter la chambre pour effectuer sa mission de ravitaillement, quand je vis son appareil photo posé sur sa commode à côté de la fenêtre. Ne pouvant une fois encore résister à l’envie de satisfaire ma curiosité, je me levai tout en m’assurant que personne ne m’espionnait. Je remarquai au passage qu’il n’y avait plus de lumière en provenance de chez Nel, elle avait dû rejoindre ses parents au restaurant. Quoi qu’il en fût, je me retrouvais avec entre les mains le précieux objet que je m’apprêtais à fouiller dans l’espoir d’en apprendre plus sur mon petit ami à la famille pour le moins spéciale. Je fus surprise de constater qu’il n’avait pas pris de photo depuis le week-end au lac en juillet dernier. Je ne pus m’empêcher d’avoir un large sourire de satisfaction en découvrant qu’il y avait pris beaucoup de clichés de moi. Je l’imaginai tout seul dans son lit le soir, les regardant en pensant à moi. Je continuai ma honteuse inspection, mais mises à part des photos dans des postures ridicules avec les autres membres de son équipe de hockey, il n’y avait pas de fait majeur à retenir.
En reposant l’appareil à l’endroit où je l’avais trouvé, je remarquai qu’un des tiroirs était mal fermé. Une énième pulsion de curiosité s’empara de moi et me fit l’ouvrir un peu plus pour en explorer l’intérieur. Mais cette fois-ci, ce que j’y trouvai me laissa sans voix. Parmi les t-shirts de Tristan se trouvait mon cardigan parme, celui-là même que j’avais laissé délibérément dans la forêt lors de notre court séjour au lac. Je ne comprenais pas comment il avait atterri dans ce tiroir et pourquoi Tristan l’avait gardé. Je refoulai tant bien que mal la bile qui remontait dans ma gorge. Je réalisai soudain qu’il savait peut-être que je lui avais menti ce jour-là. Il n’avait pas pu passer à côté des traces de sang et du reste. Je refermai précipitamment le tiroir en entendant les pas de Tristan dans l’escalier. Lorsque la porte de sa chambre s’ouvrit, j’étais revenue à la place qui était la mienne avant qu’il ne quitte la pièce. En le voyant entrer les bras chargés de nourriture, j’eus toutes les peines du monde à dissimuler mon trouble.
Moïra, ça va ? T’es toute pâle. Si c’est à cause de ce qui s’est passé, tu sais…
Non, euh… ce qui s’est passé est sans importance, mais je dois y aller. Mes… ma grand-mère m’a téléphoné et elle aimerait que je ne rentre pas trop tard. Tu sais, avec tout ce qui s’est passé ces derniers temps, elle est devenue parano !
Ah… OK ! Tu ne veux pas manger un morceau avant d’y aller, regarde j’ai…
Non, j’ai plus très faim, à vrai dire, le coupai-je.
OK… très bien. Je te raccompagne à ta voiture.
À mon grand soulagement, nous ne rencontrâmes personne en descendant les escaliers, et pas plus en traversant le long couloir de l’entrée. Je déposai un rapide baiser sur les lèvres de Tristan avant d’ouvrir sa porte.
Eh, quelque chose ne va pas ? demanda-t-il, en bloquant la porte d’une main.
Non rien, j’t’assure. Je me sens juste un peu mal.
Mal de tête ?
Dans le même genre. Allez ! fis-je en l’embrassant de nouveau. On se voit demain en cours.
Fais attention sur la route, et appelle-moi quand tu seras arrivée.
Je lui fis un signe en montant dans la voiture. Ce que j’avais découvert dans la chambre de Tristan m’avait bouleversée. Je me demandais ce qu’il avait bien pu penser en trouvant ce vêtement dans la forêt. J’aurais voulu savoir ce qu’il avait ressenti en apprenant que je lui avais dissimulé quelque chose. Je réalisai que trop d’interrogations pouvaient s’interposer entre nous, par ma faute. Toutefois, d’un autre côté, je commençais également à me poser tout un tas de questions sur celui dont j’étais tombée amoureuse. À cet instant, j’aurais eu terriblement besoin de me confier à quelqu’un, hélas, cela m’était impossible depuis l’éloignement de Nel et d’Alastar. En prenant la route, je ne pus m’empêcher de jeter un regard dans le rétroviseur en direction de la maison de ma meilleure amie, dont l’absence me pesait tant.
Chapitre II – Réminiscences


Une berline roulait à vitesse moyenne et ondulait au gré des nombreux virages qui menaient aux hauteurs de Hidden Hills. À son bord, Nel et ses parents, Hélène et Samuel, rentraient à la maison après une soirée pour le moins chargée à leur restaurant du centre-ville, l’Eden.
Je ne sais pas pour vous, mais moi je n’en peux plus ! confia Hélène, installée à l’arrière de la voiture.
C’est une chance que je n’ai pas été de garde à l’hôpital, pour venir vous donner un coup de main, lui répondit Samuel au volant.
Nel, fit Hélène en soupirant. Tu n’as pas dit un mot de la soirée. D’ailleurs, tu n’es que l’ombre de toi-même ces derniers temps.
Je vais bien, c’est juste que…
C’est juste que c’est difficile pour toi en ce moment et je te comprends. Mais sache qu’Hélène et moi sommes avec toi. C’est tout, l’interrompit Sam.
Nel soupira à son tour avant de coller son front contre la vitre.
J’ai un mauvais pressentiment. Cette fois-ci tout est vraiment différent, fit la jeune femme.
Qu’entends-tu par mauvais pressentiment ? répéta Hélène en se redressant sur la banquette.
Les derniers événements et tout le reste… mais il n’y a pas que ça. J’ai… je le sens, c’est tout.
Samuel, partageant les inquiétudes de Nel, fronça les sourcils tout en gardant le regard vissé sur la route, tandis que le silence s’était réinstallé dans la voiture. Il reprit la parole au bout de quelques minutes.
Nel a raison. Il faut se rendre à l’évidence, cette fois-ci est différente, et cela risque de nous coûter à tous très cher !
Tous les trois affichaient désormais une mine grave. Les paroles de Samuel avaient sonné comme le glas. À l’approche de leur domicile, Nel crut apercevoir deux silhouettes sombres devant leur domicile.
Sam ! dit-elle, en lui attrapant le bras. Regarde, là-bas, qu’est-ce que c’est ?
De quoi tu parles, je ne vois rien !
Mais si, enfin ! Arrête-toi, je veux descendre !
Attends que je…
Mais la jeune fille avait déjà ouvert sa portière pour se précipiter sur le perron de leur maison. Là se tenait un homme qui, lui-même, en portait un autre dans ses bras, grièvement blessé. En voyant Nel approcher, Gabriel s’agenouilla devant la porte d’entrée et déposa Alastar sur le sol.
Qui êtes-vous ? Je connais cet homme, je l’ai déjà vu, fit Nel sans laisser le temps à Gabriel de répondre à sa première question.
Je suis un ami de cet homme. Il m’a demandé de le mener jusqu’à vous, répondit calmement le gardien.
À moi ?
Le gardien dépassait Nel de deux bonnes têtes et l’observait avec curiosité.
Vous êtes Eleanor ?
Oui, c’est bien moi. Qu’est-ce que vous me voulez ? Et qu’est-ce qu’il lui est arrivé ? demanda-t-elle en se penchant sur Alastar, avant d’être rejointe par Hélène et Samuel.
Cet homme, je le reconnais, fit Samuel. Il accompagnait Moïra, ce fameux soir. Que s’est-il passé ?
Il a été empoisonné par un venin puissant. Je l’ai amené jusqu’à vous parce que dans cette lettre, il m’a demandé de le faire, répondit Gabriel en tendant le parchemin à Samuel qui s’en empara aussitôt en le remerciant.
Qu’y a-t-il ? demanda Hélène, inquiète.
Tout ça est lié à Moïra et à ce qu’il s’est passé le mois dernier ? dit Nel.
Que tout le monde entre, il faut que je m’occupe de lui au plus vite, sinon il mourra ! Aidez-moi à le transporter jusqu’à l’intérieur, s’il vous plaît, fit Samuel en s’adressant à Gabriel.
La scène qui se déroulait chez Nel avait pour la jeune fille comme un air de déjà-vu. Cette dernière ne tenait pas en place tant elle était nerveuse. À ses côtés, Gabriel ne cessait de l’observer, tandis que Samuel et Hélène soignaient Alastar dans une autre pièce.
Mais qu’est-ce qu’ils font ? Ça prend trop de temps, beaucoup trop de temps ! fulmina-t-elle, en traversant la pièce d’une démarche nerveuse, mais néanmoins gracieuse.
Gabriel s’apprêtait à lui répondre quelque chose susceptible de la rassurer, quand Samuel pénétra dans le salon. Le gardien se leva pour entendre ce que le médecin avait à dire.
Alors ? s’impatienta Nel.
Je ne sais pas s’il vivra…
Le visage de Gabriel se figea et une lueur de rage illumina ses yeux verts.
Comment ça, tu ne peux pas le soigner ? s’exclama Nel.
Il n’y avait pas que du venin d’aspic dans la substance.
De quoi s’agit-il, exactement ? hésita Gabriel.
Cette substance a aussi été fabriquée pour empoisonner son âme. Celui qui l’a préparée possède certains dons, et pas des meilleurs. J’ai bien peur que ma médecine ne puisse le sauver à cent pour cent. Je suis désolé…
Et qu’est-ce qu’il va se passer maintenant ? Il faut qu’il se réveille, lui seul peut nous dire ce qu’il s’est passé. De son réveil peuvent dépendre beaucoup de choses. Pour nous, comme pour Moïra ! fit Nel, angoissée.
Je le sais bien, mais c’est à ce gardien de se battre. Il faut qu’il résiste à ses démons.
En écoutant la remarque du médecin au sujet de la fabrication du venin, Gabriel avait tout de suite repensé à la lettre laissée par Alastar pour le prévenir.
Pensez-vous qu’un sorcier puisse être derrière tout ceci ? fit Gabriel, concentré.
Peut-être… sûrement, hésita Samuel.
Un sorcier, cria Nel. Mais qui ?
Gabriel, n’écoutant ni l’un ni l’autre, était dans ses pensées. Il passa la main sur son visage et fronça les sourcils.
Je vais devoir vous quitter. Je vous suis très reconnaissant de prendre soin de lui.
Nel, toujours aussi impatiente et curieuse, le suivit pour en savoir un peu plus. Gabriel, sur le point de franchir le seuil de la porte d’entrée, avait senti la jeune fille derrière lui. Il se retourna pour lui faire face.
Ne vous inquiétez pas, votre combat est aussi le nôtre. Je reviendrai le voir bientôt et je vous apporterai des nouvelles. Mais, dites-moi…, ajouta-t-il en arquant un sourcil. Depuis quand est-ce que des êtres féeriques tels que vous et vos… parents habitent une maison bourgeoise de banlieue ?
Hum… euh, un certain temps, déjà !
Je reviendrai très bientôt prendre de ses nouvelles. Prenez bien soin de lui, Eleanor. C’est Alastar lui-même qui m’a écrit de le mener jusqu’à vous et votre… père, s’il devait lui arriver quelque chose.
Nel, qui ne s’attendait pas à ces paroles, resta sans voix. Elle finit néanmoins par hocher la tête et laissa le gardien aux yeux émeraude partir.
*/*
Mon jour favori de la semaine en période scolaire était sans nul doute le vendredi. Cette journée venait clore une semaine souvent jugée trop longue et marquait dans le même temps le début du week-end tant mérité. Toutefois, à peine sortie du lit cette matinée-là, je sus que mon week-end n’allait pas être un week-end standard. Ce fut la tête encore embrumée que je descendis dans la cuisine pour y trouver comme de coutume Rosy et Jo devant leurs mugs remplis à ras bord de café. Mais à ma grande surprise, ni l’un ni l’autre ne s’y trouvait. Pire, aucune odeur de café – et encore moins de pains chauds faits maison – ne venait caresser mes narines.
Mais… qu’est-ce qui se passe ? Où ils sont tous ? marmonnai-je en me frottant la tête.
La réponse à ma question arriva en la personne de ma grand-mère, qui venait de pénétrer l’air affolé dans la cuisine où je tournais en rond tel un animal désorienté.
Moïra, ma chérie ! Le programme est un peu bousculé ce matin.
C’est ce que je constate !
Tu vas bien ? fit Rosy en posant les yeux sur moi.
J’émerge ! répondis-je.
Bien, reprit-elle en faisant les cent pas. J’ai reçu ce matin un coup de fil de ma sœur.
Mary-Jane ? répondis-je, surprise.
Bien sûr, qui d’autre ! s’exclama-t-elle.
Mais il est à peine sept heures !
Ma pauvre sœur a fait une chute depuis son grenier…
Mince alors ! Comment va-t-elle ?
Quelques fractures mais à son âge, tu t’en doutes, c’est compliqué… Bref, ton grand-père et moi allons nous absenter quelques jours pour lui rendre visite. J’y vais surtout pour organiser les soins à son retour chez elle et m’occuper de toute cette paperasse administrative !
OK, je suis adulte, je me gère !
Merci, ma chérie. Grand-père et moi avons toute confiance en toi, répondit Rosy, en me prenant dans ses bras.
Tiens, en parlant de grand-père, où est-il ?
Me voilà ! Bonjour, ma chérie. Rosy, la voiture est chargée.
Grand-père, fis-je, sur un ton réprobateur. T’as porté les valises avec ta jambe !
Je vais beaucoup mieux ! Arrête… ta grand-mère m’a déjà fait la leçon. Allez, on y va ! Calgary, c’est pas la porte à côté non plus.
Moïra, tu as toutes les coordonnées en cas de pépin sur le meuble du téléphone dans le salon. Grand-père et moi avons nos téléphones sur nous, n’hésite pas à nous appeler.
Vous en faites pas, tout va bien se passer. Embrasse tante Jane pour moi.
Oui, je le ferai. On rentrera lundi.
Prenez votre temps !
Il faisait un froid de canard à l’extérieur, je me contentai donc de les saluer depuis l’entrée. Je retournai dans la cuisine et contemplai la pièce vide en pinçant les lèvres.
Bien, fis-je en soufflant dans mes mains pour les réchauffer de leur bref contact avec l’extérieur glacé. Toute seule et sans petit-déj’ !
Comme tous les matins depuis la rentrée scolaire, j’arrivai seule au lycée avec ma superbe voiture remise à neuf par mon apprenti garagiste personnel. Entre les mains de Tristan, le pauvre break de Rosy à l’article de la mort avait retrouvé une seconde jeunesse. De mon côté, je le ménageais avec attention pour prolonger le plus possible ce regain de jeunesse. Cette nouvelle autonomie me plaisait énormément, je n’étais plus obligée de compter sur une tierce personne pour me conduire d’un point A à un point B. D’un autre côté, repenser à mes arrivées tambour battant en compagnie de Nel, déchaînée dans sa voiture avec la musique à fond, me rendait nostalgique. Ma meilleure amie me manquait cruellement, plus encore que je n’aurais su l’exprimer. J’avais la sensation d’un immense vide, que même la présence ô combien importante de Tristan ne parvenait pas à combler.
Même si Nel et moi étions en froid depuis quelques semaines, son absence du lycée depuis deux jours me turlupina quasiment toute la matinée. Tristan, à qui rien ne pouvait échapper, essaya de me tirer les vers du nez au cours du déjeuner.
Moïra, allez dis-moi ce qui va pas aujourd’hui ? Pourtant on est vendredi, et tu souris toujours le vendredi !
Non ça va, mentis-je. Tout va très bien, t’en fais pas. Et comme tu le fais remarquer, c’est vendredi et on a tout le week-end à passer ensemble.
Je l’agrippai par le col de son blouson en cuir pour l’embrasser sauvagement, mais il recula d’un pas.
Arrête… pas avec moi ! Je vois bien que t’es pas bien. Je sais qu’elle te manque, et si tu veux en parler…
Parler de quoi ? l’interrompit David, dont l’intrusion dans la conversation ne plaisait guère à Tristan.
On ne t’a pas sonné, toi ! bougonna Tristan.
OK, j’ai rien dit ! répondit David.
Je le vis faire une grimace équivoque à Steeve tout en s’éloignant de quelques pas.
Je vais bien, il n’y a rien à dire ! Merci, tout le monde ! fis-je pour clore le débat.
Au fait, quelqu’un a vu Nel aujourd’hui ? fit remarquer Steeve.
Le toutou recherche son maître, essaya de plaisanter David.
C’est pas drôle, ferme-là, tu veux ! s’emporta l’intéressé, visiblement irritable sur le sujet.
Je sentis au même moment tous les regards se braquer sur moi. Je pris conscience que pour eux, si une chose était arrivée à Nel, personne n’était mieux placé que moi pour le savoir. Hélas, ce temps était révolu, et ma meilleure amie ne venait plus se confier à moi après les cours.
Dans cet état d’esprit, je décidai de sécher les cours de l’après-midi afin de connaître la raison de la subite disparition de Nel. Mon point de départ fut l’Eden, le restaurant de sa mère. Mais quelle déception en constatant que seule la nouvelle employée était présente au restaurant ! Bien entendu, et comme je m’y attendais, elle n’en savait pas plus que moi sur l’absence inexpliquée de Nel au lycée. Son expression lorsque je l’interrogeai à la façon de Sherlock Holmes me troubla : elle devait se demander pourquoi je faisais de cette courte absence une affaire d’État. Mais d’aussi loin que je me souvinsse, Nel n’avait jamais souffert d’aucune maladie. Elle était d’une constitution physique solide et redoutable, une vraie forteresse contre les microbes et bobos en tout genre, un peu comme moi après mon incroyable transformation en force de la nature.
Ma deuxième étape fut son domicile, où j’essuyai un nouvel échec, car personne ne vint m’ouvrir. Néanmoins, mon éternelle curiosité me dicta de faire le tour de la maison par le jardin à la recherche d’indices. En effectuant ma ronde, je fus submergée par un sentiment étrange, celui que quelque chose était arrivé. Préoccupée par mes pensées les plus obscures, je me rendis compte que le store de la fenêtre de la chambre d’ami située au rez-de-chaussée était mal tiré. Je m’apprêtais à y mettre mon nez, lorsqu’une main se posa sur mon épaule.
Aaah ! fis-je, en couvrant ma bouche.
C’est pas beau, l’espionnage, tu sais ! chuchota Tristan.
Tristan ! Tu m’as fait une peur bleue, qu’est-ce que tu fiches ici ? Tu devrais être en cours ! chuchotai-je aussi.
Toi aussi, non ?
C’est pas une réponse, ça !
Je lui pris le bras et le tirai vers la rue afin d’éviter de passer pour des voleurs.
Je t’ai suivie après le déjeuner. Je savais que quelque chose n’allait pas, j’ai fait ça pour m’assurer qu’il ne t’arrive rien.
C’est mignon, fis-je en quittant mon air revêche.
On va chez moi finir l’après-midi ? proposa-t-il en m’adressant un clin d’œil coquin.
Est-ce que tu as un bon télescope ?
*/*
Nel, assoupie au chevet d’Alastar, fut réveillée par un bruit provenant de l’extérieur. Il lui semblait avoir entendu quelqu’un crier devant la fenêtre de la chambre. Après vérification, l’endroit était désert, peut-être avait-elle rêvé ?
En se détournant de la fenêtre, elle ne put contenir un soupir à la vue désolante du gardien dont elle avait la charge. Depuis deux jours qu’elle veillait sur lui avec l’aide de Sam et Hélène, elle ne pouvait se résoudre à le regarder, impuissante, se battre contre la mort avec pour seule arme un linge humide à lui passer sur le front. Elle ne savait encore rien des circonstances qui l’avaient amené jusque devant sa porte, excepté le fait que le sort de cet homme était lié à celui de sa meilleure amie. Elle-même avait sacrifié bien des choses pour Moïra, par le passé. La jeune femme tourna la tête et vit le beau visage d’Alastar se déformer une nouvelle fois sous la douleur. Elle alla récupérer la grosse éponge qui flottait dans le broc d’eau fraîche posé sur la table de chevet et, après l’avoir essorée, tapota le front du jeune homme en sueur.
La blessure infligée par Goren n’était pas seulement destinée à le tuer, mais également à torturer son âme. Au-delà de ses veines, le venin avait réussi à s’infiltrer jusque dans son esprit, y réveillant d’anciennes douleurs si durement enfouies. Un visage, un seul, revenait sans cesse parmi les autres, dans l’esprit torturé d’Alastar. Des yeux d’un noir intense, un regard chargé de tristesse et balayé par des mèches de jais, toujours cette même image échappée d’un passé lointain. Venaient ensuite le souvenir des vertes plaines de son enfance, la rivière, les montagnes, le château.
Le corps d’Alastar se cambra sous la douleur et Nel, toujours à ses côtés, lâcha l’éponge qu’elle tenait dans sa main, sous l’effet de la surprise. Elle aurait voulu pouvoir soulager Alastar, mais sans savoir quels démons le tourmentaient, elle n’y pouvait rien. Le corps tout entier d’Alastar revint au repos et il s’enfonça lourdement dans les draps en poussant un profond soupir. Nel profita de ce court moment de répit dans la lente agonie du jeune homme pour tenter la chose qu’elle avait tant de fois hésité à faire. Elle se positionna sur lui à califourchon, et posa les mains sur son visage moite. Puis, plaçant ses pouces de chaque côté du front d’Alastar, elle fit glisser ses doigts le long des tempes dorées. Nel prit alors une profonde inspiration et ferma les yeux.
Ainsi, elle put entrer dans l’esprit du jeune homme et voir cette Écosse lointaine si chère au cœur d’Alastar, quelques visages, un enfant au regard espiègle et aux cheveux blonds tressés en une longue et fine natte à l’arrière du crâne. Puis le néant, rien qu’un écran noir, suivi d’un murmure dans une langue qu’elle ne comprit pas, et un sanglot étranglé. Celui d’une femme ? Nel essaya de pénétrer un peu plus l’esprit d’Alastar afin de l’aider à revenir dans le monde des vivants, mais n’eut hélas pas le temps d’en voir davantage, car elle fut violemment projetée en arrière. Alastar avait repris possession de son esprit, laissant la jeune fille abasourdie et sonnée par sa chute. Ce fut non sans peine qu’elle se redressa pour trouver le gardien, en apparence paisible, étendu sur le lit et toujours endormi.
Que s’est-il passé ?
Hélène ! s’exclama Nel. Depuis quand êtes-vous rentrés, avec Sam ?
À l’instant, je suis venue en courant quand je t’ai entendu crier ! répondit Hélène, inquiète.
Je… euh…
Nel s’interrompit en sentant que l’on exerçait une légère pression sur ses doigts. Alastar venait de les bouger.
Je vais chercher Sam ! dit Hélène, avant de se précipiter hors de la chambre.
La jeune femme, encore sous le choc de ce qu’elle venait de vivre, ne prononça pas le moindre mot en venant s’asseoir sur le lit tout près du malade. Elle hésita avant de resserrer la main d’Alastar dans la sienne, tout comme elle hésita avant de finir par se pencher pour entendre ce que le gardien était en train de murmurer. Il appelait quelqu’un, une femme ? Un homme ? Elle n’aurait su le dire, mais il prononça à plusieurs reprises le même prénom. Nel était tellement focalisée sur Alastar qu’elle n’entendit pas Samuel arriver à grand fracas. Il la poussa sans ménagement pour examiner son malade.
Il est réveillé ? A-t-il dit quelque chose ? Alastar, vous m’entendez ? C’est Samuel…
Je crois qu’il a appelé quelqu’un. Mais je n’en suis pas sûre, fit Nel d’une voix à peine audible, avant de quitter la pièce.
Samuel, trop préoccupé à examiner en détail son malade, ne fit pas attention à ce qu’elle venait de dire. La jeune femme, à présent dans le couloir, prit appui sur le mur et laissa tomber sa tête en arrière. Ce qu’elle venait d’accomplir l’avait épuisée, tout comme les quelques jours qu’elle avait passés au chevet d’Alastar. Elle songea au moment où elle avait sondé l’esprit du gardien afin d’en apprendre un peu plus sur lui. En réalité, elle n’avait réussi qu’à exacerber la curiosité qu’elle ressentait à son égard depuis le jour de leur rencontre. Nel inspira péniblement, comme si l’air lui brûlait les poumons, et regagna enfin sa chambre.
Chapitre III – Le poids de la vérité


On a sonné ! cria Tristan, depuis la cuisine.
J’y vais, criai-je à mon tour. C’est sûrement le livreur !
Après que Tristan m’eut prise en flagrant délit d’espionnage devant une des fenêtres de chez Nel, nous avions passé l’après-midi à son domicile sans nous soucier d’avoir fait l’école buissonnière. Ce n’est qu’au moment de me raccompagner chez moi que j’avais proposé à mon nouvel ange gardien de passer la soirée avec moi, à la maison. Rosy et Jo étaient partis le matin même pour Calgary, et je me réjouissais à l’avance de pouvoir passer toute une soirée et pourquoi pas la nuit aux côtés de Tristan. Je pris sur la commode de l’entrée mon portefeuille, et réglai le livreur. Je refermai la porte en la poussant avec le pied.
Elle est toute chaude… hum ! Tu es sûr de vouloir rajouter ton ingrédient mystère ? fis-je en pénétrant dans la cuisine.
Tu vas voir, c’est encore meilleur ! Ramène-moi la pizza, que je le rajoute.
Je pris quelques secondes afin d’admirer Tristan portant le tablier de ma grand-mère. Je ne pus m’empêcher de sourire en transposant l’image de mon petit ami sur celle de Rosy, la comparaison était très amusante.
Ton ingrédient secret, c’est de la poitrine de porc grillée ! m’exclamai-je, surprise.
Exact ! Rajouté tout chaud sur une margarita, c’est délicieux !
Il avait accentué ce dernier mot en prenant la voix de Gollum, le personnage du Seigneur des anneaux .
Très bien, si tu le dis ! On passe à table.
Je ne pouvais plus me passer de la compagnie de Tristan ; avec lui, j’avais l’impression que la vie était belle, et que rien de mal ne pouvait briser cette certitude, ce qui était totalement faux au demeurant. Tout au long de la soirée, je n’avais eu de cesse de guetter l’horloge en appréhendant le moment où il déciderait de rentrer chez lui. D’un autre côté, je n’aurais jamais osé lui demander de rester, sans craindre qu’il ne me prenne pour celle que je n’étais pas, ou que j’étais, mais que je n’osais pas lui montrer ! Heureusement, ce soir-là, mon plus précieux allié fut aussi le plus improbable.
Je vais répondre, fis-je en me levant du canapé.
Je me dirigeai vers le téléphone, qui à force de sonner menaçait de tomber du petit meuble bancal sur lequel il était posé.
Allô ! Grand-père, comment ça va ? Et tante Jane… oh, non… OK, je m’en sortirai toute seule, ne vous inquiétez pas pour moi. Oui, je vais bien, je fais bien attention, et il ne m’arrivera rien ! Non, je suis avec Tristan, ce soir… attends, je te le passe. Tristan, fis-je en lui tendant le combiné. Jo voudrait te parler.
Moi ? fit-il en tapant son index sur son torse. OK, j’arrive !
Tristan eut l’air aussi surpris que moi d’entendre que mon grand-père voulait lui parler. Après qu’ils eurent raccroché, il m’annonça la requête inattendue de Jo.
Mon grand-père t’a demandé de rester dormir à la maison ce soir ?
Intérieurement, je jubilais et ne cessais de le remercier !
Je te jure que c’est la stricte vérité ! Il m’a dit « Tristan, depuis mon agression, je crois que tout peut arriver, même à Hidden, alors si tu pouvais rester avec Moïra ce soir et veiller sur elle pendant notre absence, je t’en serais vraiment reconnaissant, mon garçon ! »
L’imitation que faisait Tristan de Jo était très convaincante. Il allait jusqu’à reproduire sa voix et la façon qu’il avait de froncer les sourcils en abordant les sujets importants.
Il y pense encore, pas vrai ? fit Tristan, l’air sombre.
Tu parles de cette nuit-là ? Celle où…
Je m’en veux encore de t’avoir laissée rentrer toute seule. Je…
Arrête ! le coupai-je. On en a déjà parlé, tu n’as pas à te sentir coupable. Ce serait plutôt à moi de ressentir ça, dis-je en baissant la tête afin d’éviter qu’il ne perçoive mon trouble.
Ma culpabilité dans l’agression de Jo ce soir-là était indiscutable, étant donné que ces démons l’avaient attaqué par ma faute. C’était moi qu’ils étaient venus chercher cette fois-là, et malheureusement je n’avais pas été là pour les défendre, lui et Rosy. Ensuite, j’avais failli perdre Tristan, et je m’étais promis alors que plus aucun de mes proches ne souffrirait par ma faute.
Moïra, ça va ? Tu fais une drôle de tête, d’un seul coup.
Non, c’est juste que… ce doit être la fatigue, c’est rien.
Tristan se leva et inspecta la pièce de long en large avant de se tourner vers moi.
Bon. Euh… je crois que je vais dormir ici !
Dans le salon ? Tu ne vas pas dormir là ! dis-je en riant. Je ne t’ai pas entendu faire de promesses idiotes à mon grand-père, cette fois-ci. On monte !
C’est toi la chef, je te suis ! répondit-il, un sourire coquin au coin des lèvres.
Comme la plupart des gens qui venaient à la maison, Tristan ne dérogea pas à la règle et s’arrêta à chaque marche de l’escalier pour regarder les photos accrochées le long du mur.
Je m’en souviens, de ce jour-là, fit-il en plissant les yeux pour mieux voir les visages sur la photo.
Ah oui ? laissai-je échapper, étonnée. C’était la première fête à laquelle j’avais eu le droit d’aller avec Nel.
Ouais, t’étais toute timide, tu voulais danser avec personne. Du coup, je n’avais pas osé t’inviter, c’est dommage !
Je le regardai, surprise qu’il se souvienne de cette soirée, mais surtout de moi.
Comment j’aurais pu deviner que tu voulais danser avec moi, ce soir-là, alors qu’en plus au collège tu ne faisais même pas attention à moi ? Et puis d’abord, continuai-je, rageuse, tu n’étais pas avec cette… cette espèce de… cette Lisa, ou Louise machin chose…
Linda ! Pff, tu dis n’importe quoi ! fit-il, en secouant la tête. Les filles, vous pensez toujours savoir les choses mieux que nous. Pour vous, c’est « s’il ne fait pas ça, c’est qu’il s’intéresse pas à moi », alors que nous, les mecs, on fonctionne différemment.
Vraiment ! dis-je en croisant les bras sur ma poitrine.
Oui, vraiment ! répondit-il, piqué au vif.
Bon, OK ! Je te crois sur parole.
Je décidai de clore le débat, car je ne tenais pas particulièrement à jeter un froid dans notre soirée en amoureux.
Viens, on continue avant d’avoir notre première dispute ce soir, fis-je en lui prenant le bras.
Une fois arrivé dans ma chambre, Tristan se mit à en examiner chaque recoin. Il ressemblait à un inspecteur de police, essayant de dénicher des preuves contre un suspect. Il finit néanmoins par se rappeler que j’étais dans la même pièce, et jeta un rapide coup d’œil dans ma direction. Il fut ensuite attiré, comme tous mes amis pénétrant dans cette pièce, par mon mur du souvenir, celui où étaient accrochées presque toutes mes photos.
Ce sont tes parents ?
Adoptifs, oui.
Je peux te poser une question… même si elle est un peu indiscrète ?
Vas-y !
Tu n’as jamais cherché à savoir qui sont tes vrais parents ? Enfin, je veux dire, tes parents biologiques, parce que parfois les liens du sang à eux seuls ne font pas que des bons parents.
Je sais ce que tu veux dire. Bien… il y a quelques mois, tout cela n’avait pas d’importance dans le fond, pour moi. Et puis…
Qu’est-ce qui t’a fait changer d’avis ?
Ben, disons qu’à un moment tu te demandes d’où viennent tes… enfin je veux dire des trucs tout bêtes, comme la couleur de tes cheveux ou de tes yeux. Mais bon, j’évite de trop y penser parce que ça me paraît peu probable que je les retrouve un jour, donc…
Sentant que je n’étais pas très à l’aise avec le sujet, Tristan fit mine d’être attiré par une autre photo. La pire de toutes. Je me demandai soudain pourquoi je ne m’en étais pas débarrassée, au lieu de la mettre avec les autres.
C’est toi, sur celle-ci ?
Oui, et je sais ce que tu vas dire « c’est quoi cette crinière de folle ! »
Pas du tout ! répondit-il, triomphant. Tu vois que tu te trompes, et que tu ne sais pas tout !
Il se rapprocha lentement de moi, tout en parlant sans me quitter des yeux.
J’aime leur couleur, et aussi la façon dont tu les remets en place avec ton petit geste de la tête. Je crois que c’est la première chose qui m’a plu chez toi quand je t’ai vu pour la première fois à cette soirée.
Décidément, tu te souviens vraiment bien de cette soirée ! fis-je, bluffée par sa mémoire. Ça fait quoi… cinq ans au moins, tu venais d’emménager ici avec tes parents. Je l’avoue, je ne sais rien à propos des mecs en général et de toi en particulier.
Tu sais, Moïra, on n’est pas tous des David !
Tu veux dire bourrin, sans manières, et grande gueule !
À peu de chose près, c’est son fidèle portrait !
Il reprit son air sérieux avant de se rapprocher de moi, et prit mes mains dans les siennes.
Ah ! J’allais oublier. Mademoiselle, accepteriez-vous d’être ma cavalière au bal de… du… je ne sais plus quoi, à l’Eden la semaine prochaine ?
Je riais intérieurement, alors que Tristan peinait lui aussi à prononcer le nom du bal de Nel.
Le All Hollow’s Eve !
Oui, c’est ce que j’ai voulu dire… en quelque sorte ! Alors ? répondit-il en relâchant mes mains.
Bah, bien sûr que oui. D’ailleurs, sache que je t’aurais tué si tu en avais invité une autre ! le taquinai-je, tout en agrippant son t-shirt avec mes deux mains.
Tristan ne répondit pas, mais prit mon menton entre ses deux doigts. Il déposa un léger baiser sur mes lèvres, avant de me regarder d’une manière intense.
Aucune autre, fit-il, d’une voix rauque en posant ma main sur son cœur.
Je levai les yeux pour les plonger dans les siens, aussi sombres qu’un ciel sans étoiles. J’aurais voulu lui répondre quelque chose, lui dire à quel point je l’aimais, mais aucun son ne parvenait à passer le barrage de mes lèvres closes. Je finis néanmoins par les entrouvrir quand il se pencha sur moi pour déposer de petits baisers délicats sur mes lèvres. Mon corps tout entier frissonna, lorsque ses grandes mains chaudes glissèrent le long de mon dos, pour se balader dans le creux de mes reins. Je me laissai emporter par ma passion et mon amour pour lui. Je voulais lui montrer que ses sentiments étaient depuis longtemps partagés. Je fus submergée par un sentiment sauvage, la volonté qu’il m’appartienne, et de lui appartenir. Je voulais porter en moi sa marque, et lui laisser la mienne. Il était à moi et à personne d’autre, je n’aspirais qu’à posséder son cœur, son être, son âme. Forte de ma décision, je remontai son t-shirt le long de son torse imberbe et musclé. Tristan se figea.
Qu’est-ce que tu fais, Moïra ? Attends ! s’affola-t-il en immobilisant mes mains. Je ne veux pas que tu penses que j’avais une idée derrière la tête en te disant tout ça. Je pourrai parfaitement comprendre que tu ne sois pas encore prête, je peux attendre, tu sais !
Je le foudroyai du regard un instant. Tristan, pensant très certainement que je pouvais prendre son refus de faire l’amour avec moi comme une preuve qu’il ne m’aimait pas, se sentit dans l’obligation d’ajouter :
Mais… euh, ne va surtout pas croire que je n’ai pas envie de toi. En… en fait c’est tout l’inverse, et parfois je crois que j’en perds un peu la tête, mais je te respecte et je respecte ton grand-père aussi, alors je…
Chut ! lui ordonnai-je tout en faisant passer son t-shirt par-dessus sa tête.
Le souffle de Tristan devint irrégulier et, en posant ma main à l’endroit où se trouvait son cœur, je le sentis cogner dans sa poitrine avec force. Il posa délicatement sa main sur la mienne en me regardant.
Tu crois que je suis trop jeune pour qu’il lâche ?
Il n’y a qu’un moyen pour le savoir, répondis-je en le poussant d’un geste brusque.
Tristan tomba à la renverse sur mon lit en évitant de justesse d’emporter avec lui les voilages pastel. Il me tendit son bras pour m’inviter à venir le rejoindre. Je m’approchai tout en ôtant mon pull, ne portant plus que mon soutien-gorge et mon jean. Tristan me saisit alors par la taille et roula sur moi. Il resta un long moment à me regarder dans les yeux, son souffle chaud me chatouillant le visage, puis il finit par m’embrasser avec une infinie délicatesse, pour mon plus grand plaisir. Dans ses bras, je découvris des sensations nouvelles et sensuelles, tous mes sens en furent exacerbés. Mon corps réagissait de façon insoupçonnée contre celui de Tristan ; je me sentis devenir une autre femme, comme si quelque chose en moi allait changer ou l’était déjà. Enfin le moment tant attendu, quoiqu’un peu redouté, vint. Tristan immobilisa son corps nu et chaud contre le mien, sous les draps.
Tu es nerveuse ?
Un ’tit peu ! Et toi ? dis-je, timidement.
Tristan se redressa en prenant appui sur ses bras. J’attrapai la chaîne en or blanc qui pendait autour de son cou en l’enroulant autour de mon index.
J’ai le cœur qui va éclater, Moïra ! répondit-il en esquissant un timide sourire.
Tristan… fis-je en encerclant sa taille avec mes jambes pour l’attirer davantage.
Toute pensée cohérente quitta alors mon esprit et je me laissai envahir par une toute nouvelle sensation, plus intense et plus forte que les précédentes. Puis ce qui devait arriver arriva…
*/*
En ce samedi matin du mois d’octobre, je m’éveillai avec un certain sentiment de légèreté et de plénitude, souriant telle une femme satisfaite le ferait. Tout en m’étirant, je tapotai l’oreiller à mes côtés, et eus un sursaut de panique en me rendant compte que la place était vide. Mais après un bref regard autour de moi, je me détendis en réalisant que Tristan se trouvait assis au niveau du pied de lit. Dans un bruissement de drap, je le rejoignis à quatre pattes avant de me redresser sur les genoux pour venir me caler tout contre son dos. Par-dessus son épaule, Tristan m’adressa un sourire lumineux qui fit fondre mon cœur. Je massai ses épaules nues en posant ma joue sur le sommet de son crâne. Ses cheveux noirs étaient un peu plus longs que l’été dernier, c’était un style nouveau, néanmoins cela ne faisait que rajouter à son charme, tout en me permettant d’apprécier le simple fait de passer ma main dans sa chevelure soyeuse. Je me penchai, lui chuchotant :
Tout va bien, mon chéri ? J’ai eu peur en ne te voyant pas à côté de moi à mon réveil. J’aurais bien voulu me réveiller dans tes bras, avouai-je.
Moïra…, soupira-t-il en fermant les yeux.
Tristan, qui appréciait sans aucun doute mon massage, fit basculer sa tête en arrière dans le creux de mes seins, et la tourna ensuite de côté pour inspirer mon odeur sur le t-shirt que j’avais enfilé après notre fabuleuse et inoubliable première nuit ensemble. Je l’entendis soupirer et en souris d’aise, puis brusquement il me saisit par le poignet et me fit basculer sur le lit. Je me retrouvai sous lui, bien consciente de son corps solide et ferme au-dessus du mien, et certaines images de la nuit qui venait de s’écouler me revinrent subitement en mémoire, me faisant rougir de la racine des cheveux jusqu’aux orteils. Je fermai les yeux, complètement envoûtée par ses baisers le long de mon cou, puis sur ma poitrine. J’attrapai sa tête entre mes deux mains pour l’attirer de nouveau jusqu’à mon visage afin de l’embrasser. Mais Tristan interrompit notre baiser et laissa retomber sa tête sur ma poitrine.
Je t’aime, finit-il par dire en resserrant son étreinte.
Moi aussi je t’aime, Tristan. Depuis toujours, ajoutai-je.
Je lui caressai les cheveux avec tendresse, et réalisai que je l’aimais au-delà de ce que pouvaient me permettre d’exprimer les mots, et il en avait toujours été ainsi. Tristan releva la tête et posa son menton sur ma poitrine. Je lui souris, puis il remonta le long de mon corps et roula sur le côté en me faisant basculer avec lui.
J’ai fait un rêve cette nuit…, hésita-t-il.
Ma tête reposait sur son torse, je me redressai pour mieux le voir. Il semblait soucieux, ses sourcils parfaitement dessinés étaient froncés, venant confirmer mon sentiment.
Ah oui, de quoi as-tu rêvé ? l’invitai-je à poursuivre.
Que je te perdais…
Tout contre lui, je me raidis à mon tour. Le lendemain d’une nuit d’amour, ma première nuit qui plus était, je ne m’étais pas attendue à une telle déclaration. Pourquoi diable pensait-il qu’il me perdrait, alors que justement je venais de me donner à lui tout entière ?
P… pourquoi ? bégayai-je.
C’était un rêve bizarre, ou plutôt un cauchemar, poursuivit-il sans m’avoir entendue. J’essayais de te rattraper, mais plus j’essayais et plus tu t’éloignais en pleurant jusqu’à ce que tu disparaisses complètement. Je me suis mis à te chercher comme un fou en hurlant ton nom, c’est à ce moment-là que je me suis réveillé. J’étais encore dans tous mes états, alors que toi, tu étais à côté de moi en train de dormir tranquillement. Je t’ai regardée dormir en me disant pour me rassurer que c’était qu’un rêve. Mais Moïra, je te jure que la douleur de te perdre, elle, semblait bien réelle… même trop !
Ce n’était qu’un cauchemar, Tristan. Tu ne me perdras pas, il n’y a aucun risque, le rassurai-je en lui caressant la joue.
Il roula sur le côté et dégagea une longue mèche de cheveux en travers de mon visage, qu’il enroula ensuite autour de son index pour la porter à ses lèvres tout en me fixant d’une manière qui fit accélérer mon pouls.
Avant que tu ne rentres dans ma vie, je me sentais seul… vraiment seul. Un matin, tu es arrivée et tout a changé, et je me suis dit « maintenant, j’ai beaucoup à perdre ». Ce… c’est un sentiment qui me fait peur, j’avoue, d’avoir quelque chose… quelqu’un à perdre, et je ne veux surtout pas te perdre, encore plus maintenant que nous…
Je posai un doigt sur sa bouche pour le faire taire et vins me placer au-dessus de lui à califourchon. Certaines fois, les mots s’avéraient insuffisants pour apaiser les craintes d’une personne et lui montrer à quel point on pouvait l’aimer, aussi décidai-je d’employer une autre forme de communication, une que j’avais apprise tout récemment.
*/*
Quelques heures plus tard, je finissais de mettre les couverts du déjeuner dans le lave-vaisselle, quand Tristan arriva dans mon dos, passant ses bras autour de ma taille.
Je dois y aller, annonça-t-il sur un ton de dépit. Je préférerais de loin rester ici avec toi, mais…
L’entraînement, c’est sacré, c’est ça ?
Tu sais quoi, tant pis ! Ils se passeront de moi pour une fois. Je n’ai pas envie de te laisser aujourd’hui. En plus, je sais comment on pourrait s’occuper cet après-midi !
Non, fis-je en le repoussant à contrecœur. Je dois te laisser y aller, sinon Steeve et ton coach vont arriver ici furax. Je n’ai pas envie qu’ils pulvérisent la porte et qu’ils me tirent dessus avec un fusil à pompe pour que je te libère !
Tu as raison, ils en seraient capables, ces crapules ! répondit Tristan en riant.
Je l’accompagnai jusqu’à sa voiture, emmitouflée dans le long et épais châle en cachemire de ma grand-mère.
Tu es sûre que ça va aller ?
Oui, ne t’en fais pas, toi non plus ! Jo a déteint sur toi !
Non, mais je veux juste m’assurer que tu es OK.
Je vais en profiter pour rendre visite à Nel. Enfin, si elle est chez elle !
Je repasse ce soir après l’entraînement. Tu me manques déjà, ma jolie…
Fais attention à toi. Je t’aime !
*/*
Hélène marchait de son pas gracieux dans le couloir, une pile de linge propre dans les bras, quand, grâce à son ouïe fine, elle entendit des bruits de drap que l’on froissait. Sans attendre, elle laissa tomber sa pile de linge sur le carrelage pour se précipiter dans la pièce. La porte s’ouvrit sur la chambre baignée volontairement dans la pénombre, afin de laisser se reposer le malade qui y séjournait. Hélène, qui avait plus l’air de flotter dans les airs que de marcher, s’avança tout doucement du jeune homme encore alité. Elle se pencha au-dessus de lui pour vérifier qu’il dormait encore. Elle sursauta quand ce dernier lui prit la main, sans toutefois arriver à ouvrir les yeux. Hélène se pencha un peu plus pour parvenir à entendre ce qu’il murmurait.
Attendez, Alastar, ne faites pas d’effort. Je vais aller prévenir Sam que vous êtes enfin conscient.
Alastar, que son état de gardien n’avait plus habitué à un si long sommeil, se sentait moulu. Il était conscient, certes, mais sans forces. Il ne parvenait même pas à ouvrir les yeux et, quand il en fut capable, ce ne fut que pour laisser apparaître deux fentes larmoyantes. L’unique chose qu’il réussit à apercevoir fut cette fine et gracieuse silhouette avançant vers lui. Il lui sembla que celle-ci rayonnait plus elle s’avançait en sa direction, mais peut-être était-ce là un tour que s’amusaient à lui jouer ses pauvres yeux ?
Soyez tranquille, Sam arrive, lui annonça Hélène, de sa douce voix cristalline.
Samuel entra dans la chambre en tenant à la main sa trousse médicale.
Il est vraiment réveillé ? demanda-t-il une nouvelle fois à sa femme. Qu’a-t-il dit ?
Puis il s’approcha de son patient sans laisser le temps à Hélène de lui répondre.
Alastar, vous revenez de loin. Votre ami, Gabriel, celui qui vous a amené jusqu’ici, ne mentait pas. Vous êtes sacrément robuste !
Ga… Gab… riel, essaya d’articuler Alastar.
Attendez un peu avant d’essayer de retrouver toutes vos facultés d’avant. Vous venez de parcourir un long chemin, si je puis dire.
Faites ce que vous dit Samuel. Prenez votre temps, nous resterons près de vous.
Ici, rien ne peut vous arriver. Enfin pour le moment, murmura Samuel.
*/*
Attention ! cria Tristan, avant de faire un placage à l’un de ses coéquipiers.
Steeve, qui ne s’y attendait pas, se retrouva plaqué comme une crêpe entre Tristan et la paroi de verre. Ce dernier, visiblement en pleine forme, aida son ami à se relever avant de s’éloigner sur ses patins.
Eh ! Qu’est-ce qui t’arrive ? T’as l’air super en forme aujourd’hui, t’as mangé quoi au déjeuner ?
C’est toi qui te ramollis, mon vieux, moi je suis comme d’habitude !
T’étais où hier soir, au fait ? J’ai essayé de te joindre !
Avec Moïra, chez elle. Ses grands-parents sont absents, je lui ai tenu compagnie.
Oh, oh ! Tu me paierais combien pour que je garde ça pour moi ! Tu connais son grand-père, il te ferait tuer s’il savait que tu tenais compagnie à sa précieuse petite-fille pendant son absence.
Je te filerai même pas un billet, parce que c’est lui qui me l’a demandé. Attention…
Steeve venait d’éviter un joueur de l’équipe fonçant droit sur lui.
Tu ferais mieux de te concentrer sur ton entraînement, plutôt que de cancaner !
L’équipe au complet se préparait d’arrache-pied afin d’affronter leur principal adversaire pour conserver leur titre. De ce fait, le coach ne voulait rien laisser au hasard et mettait encore plus de pression sur ses joueurs-cadres.
À la fin de la journée, la forme physique de Tristan et Steeve avait été mise à rude épreuve. Les deux amis étaient les derniers encore présents dans les vestiaires, ils récupéraient leurs affaires avant de se rendre aux douches.
Tu fais quoi, ce soir ? Parce qu’avec les autres, on a prévu de se faire un ciné.
J’ai promis à Moïra de rester avec elle.
T’as l’air raide dingue ! C’est cool, mais fais attention à toi.
Pourquoi tu me dis ça ?
J’sais pas, mais… non, laisse tomber ! fit Steeve, en accompagnant sa réponse d’un geste de la main.
Non, vas-y continue !
Ben, enfin tu sais…
Non, je sais pas, justement ! s’impatienta Tristan.
Ben… euh… c’est que ta Moïra, elle est un peu… bizarre ! Enfin, quelquefois, elle a l’air de venir d’une autre planète. Par exemple, tu te souviens de son bad trip dans la forêt l’été dernier. Je… je la trouve gentille, mais bizarre. C’est pas comme Nel… avec elle, tu sais à quoi t’en tenir. Elle est comme elle est, alors que Moïra… elle, on sait pas trop parfois.
OK… c’est ton point de vue. Mais en parlant de « ta » Nel, tu sais où elle est en ce moment ? Parce que là, c’est elle qui a l’air louche ! rétorqua Tristan, rancunier.
Tu vois, j’aurais dû laisser tomber, répondit Steeve, avant de récupérer ses affaires pour se rendre aux douches.
Arrête ! Je suis désolé, Steevy ! C’était pas sympa de ma part d’appuyer là où ça fait mal.
Laisse, répondit celui-ci en se tournant vers son ami. Je m’en suis remis. C’est moi, je suis peut-être un peu jaloux.
Jaloux de quoi ?
De ce que tu vis avec elle… j’en sais rien. T’as de la chance d’avoir une fille comme ça avec toi, oublie ce que je t’ai dit. Par contre, si t’as des nouvelles de Nel…
T’inquiète ! Dès que Moïra en aura, tu le sauras.
Ça marche, l’animal ! dit Steeve, tout en lui faisant une accolade.
*/*
Alastar était assis sur le bord du lit, là où quelques heures plus tôt il avait réussi à s’arracher de toutes ses forces aux démons qui avaient voulu l’entraîner dans les abysses. Le jeune homme était encore groggy et faible à cause de sa vilaine blessure. Il essayait tant bien que mal de remettre ses idées en place, et de se remémorer les derniers événements dans les moindres détails. Mais Hélène et Samuel avaient dit vrai, il était encore trop tôt pour s’adonner à ce type d’exercice. Soudain, en relevant la tête, il tomba sur son reflet dans le miroir. Depuis tant d’années qu’il vivait et évoluait entre les deux mondes, il n’avait pas pris une ride. Pourtant, de l’intérieur il se sentait fatigué, et ce sentiment était la conséquence directe des récents événements, mais aussi, et surtout, de ceux appartenant à un lointain passé. Cependant, bien que certains de ses souvenirs fussent synonymes de tristesse et douleur, il n’aurait pour rien au monde voulu les effacer de sa mémoire, car ils constituaient un lien sacré avec ses racines et qui il était vraiment. Son corps de gardien ne gardait aucune cicatrice, d’ailleurs le cadeau laissé par Goren sur son épaule droite commençait déjà à s’estomper. Seules demeuraient les anciennes – celles appartenant à une autre vie de guerrier et de combats pour survivre –, qu’il avait reçues avant d’appartenir à l’Ordre Sacré. Celles-là et celles de son âme étaient à lui, elles seules lui rappelaient qu’il avait été un homme, un mortel, autrefois.
Alastar se leva lentement du lit, un peu moins péniblement que le matin même. Il récupérait vite, bientôt il se sentirait comme avant cette attaque traîtresse. Il se redressa de toute sa hauteur et se tint bien droit devant la psyché face au lit. La lumière du jour qui arrivait à percer entre les lamelles du store tiré vint se refléter sur une des cicatrices se trouvant sur son épaule droite. Il fut bientôt capable de se remémorer nettement le jour où elle avait été faite. Il dirigea lentement sa main gauche dans sa direction et l’effleura avant de se contracter tout entier. Alastar, les sourcils froncés et le visage complètement fermé, resta un long moment ainsi, avant de se rendre compte qu’il était observé. Nel se tenait sur le pas de la porte, ne sachant pas si elle devait l’interrompre dans ses pensées ou s’éclipser. Mais la curiosité que lui inspirait le jeune homme avait été la plus grande. Elle n’avait pu détourner le regard de ce magnifique spectacle. La vue de ce corps masculin zébré par les multiples blessures reçues au cours de ses nombreux combats, puis celle des membres puissants et élancés, avait éveillé en elle une pléiade de sentiments. Soudain consciente d’avoir été repérée, elle se sentit devenir incandescente. Elle ne savait plus quoi faire des vêtements propres qu’elle était venue lui apporter. De son côté, le gardien se contenta de l’observer grâce au miroir, sans prononcer le moindre mot. Finalement, Nel se décida à poser les vêtements sur la chaise à l’entrée de la chambre, avant de quitter précipitamment la pièce sans dire un mot.
*/*
Aucun autre gardien au temple, hormis Gabriel, Ahawk et Moumbator, n’était au courant des derniers événements. Gabriel voulait attendre de voir Alastar remis de sa blessure pour en informer tout le monde. Mais ce qu’il voulait par-dessus tout, c’était apporter une preuve formelle de la trahison de Goren auprès de ses frères de l’Ordre Sacré, car les accusations émises par Alastar dans sa lettre étaient de la plus haute gravité, et personne n’aurait permis au sein de l’Ordre qu’elles soient proférées à la légère. Aussi, Gabriel retourna là où il avait trouvé Alastar, laissé pour mort, dans le bureau de leur ancien chef. Il se tenait au même endroit que son frère de l’Ordre lorsqu’il avait découvert ce que tramait leur supérieur dans le dos de tous. Gabriel, tout comme Alastar avant lui, fut attiré par l’énorme grimoire posé sur le bureau de Goren. Intrigué par cet ouvrage, il l’ouvrit et son visage ne tarda pas à se décomposer, comme celui du gardien qui l’avait parcouru avant lui.
*/*
Alastar terminait d’enfiler les vêtements que lui avait apportés Nel. Une fois habillé, il ne prit même pas la peine de se regarder dans le miroir avant de sortir de la chambre, complètement indifférent envers son apparence vestimentaire. La maison était plongée dans le calme et semblait déserte, et Alastar en eut la confirmation en se rendant au salon où il ne trouva pas âme qui vive. Puis il s’avança vers la grande porte-fenêtre donnant sur le jardin, et y découvrit Nel, seule. Elle était assise sur la balançoire, le regard perdu dans le vague. Il hésita quelques instants avant de prendre finalement la décision de la rejoindre.
Le gardien se remémora sa première rencontre avec la jeune femme, il avait alors tout de suite deviné qui elle était en réalité. Seulement, il se demandait ce qu’un être comme elle pouvait bien ressentir dans un monde si différent de celui auquel il appartenait véritablement. En ouvrant la grande porte-fenêtre, une épaisse fumée de condensation s’échappa de sa bouche, tellement le contraste entre les températures extérieure et intérieure était important, bien que ni lui ni Nel ne semblassent s’en soucier. La tête de la jeune femme reposait sur la corde, par endroits effilochée, qu’elle tenait dans l’une de ses mains. Alastar s’approcha d’elle silencieusement avant de prendre place à ses côtés sur la balançoire. Nel eut un mouvement de recul en l’apercevant.
Je ne voulais pas vous effrayer, dit-il, de sa voix grave et profonde.
Vous ne m’avez pas effrayée. J’ai… je ne m’attendais pas à vous voir, c’est tout.
Où sont passés les autres ?
Je n’en sais rien…
Nel fit une pause avant de poursuivre, d’une voix à peine audible.
Ça commence à devenir une habitude. Je ne sais pas beaucoup de choses en ce moment, poursuivit-elle en esquissant un faible sourire.
Un long silence s’ensuivit, les deux jeunes gens prenant chacun la température de l’autre.
Je ne vous ai pas remerciée pour les vêtements et pour le reste, d’ailleurs, déclara Alastar en tirant sur son pull.
Ce n’est pas grand-chose. Votre sweat était trop abîmé pour qu’on puisse le récupérer, donc on l’a remplacé. J’espère que ça ne vous dérange pas. J’ai pris sur moi d’emprunter un pull dans le dressing de Sam. Il est aussi grand que vous, je me suis dit que ça devrait faire l’affaire.
Alastar daigna regarder pour la première fois le vêtement qu’il avait enfilé quelques minutes plus tôt, un pull col V anthracite.
Il est très bien, déclara-t-il simplement.
Alors, tant mieux ! répondit-elle en fixant le sol.
La jeune femme et le gardien de l’Ordre Sacré demeurèrent de longues minutes sans dire un mot, l’un à côté de l’autre, leurs épaules s’effleurant très légèrement à chacun des balancements de Nel. Mais cette dernière, désireuse d’en apprendre un peu plus sur celui qui se tenait à ses côtés, brisa leur silencieux intermède afin d’entamer la conversation. Elle leva la tête en direction du ciel et dit :
C’est une fin d’après-midi plutôt calme, sans le moindre nuage à l’horizon. Ce qui est drôle, c’est qu’un orage pourrait très bien éclater cette nuit ! Comme quoi, il ne faut pas toujours se fier aux apparences.
Le calme avant la tempête, répondit Alastar en levant les yeux au ciel à son tour, avant de les fermer.
Vous avez failli mourir, poursuivit Nel. Quand votre ami Gabriel vous a amené chez nous, nous ne vous donnions que très peu de chances de survie. Que vous est-il arrivé ?
C’était vous, dans mon esprit, n’est-ce pas ? demanda Alastar soudainement en rouvrant les yeux.
Nel baissa la tête sans répondre et Alastar interpréta son silence comme un aveu. Le gardien en profita pour l’observer avec attention, et son regard glissa le long de la silhouette menue de Nel, s’attardant sur son visage de profil qui exprimait une profonde détresse. Puis il reprit la parole :
Je le sais… je ne pourrais l’expliquer, mais… enfin, je crois que vous m’avez aidé à trouver la sortie des méandres de mes pensées.
Je ne voulais pas… enfin si, je voulais vous aider à revenir. Mais ce que je ne voulais pas, c’était me montrer indiscrète. Je ne voulais pas aller si loin.
Après de nouveau un long silence, Nel se tourna vers Alastar.
Qu’est-il en train de se passer que j’ignore ? Je me rappellerai toujours le moment où j’ai posé les yeux sur vous. Depuis que je vous ai vu cette nuit-là, tout a commencé à changer.
Le soir de l’attaque des elfes noirs et des darkanns. En effet, moi aussi je me souviens très bien de la première fois où je suis venu ici avec Moïra, et de ce garçon blessé en ayant voulu la protéger. Je me rappelle également de l’expression de votre visage ce soir-là.
J’ai tout de suite su qui vous étiez, ça m’a fait un choc d’être en présence d’un gardien de l’Ordre Sacré. Tout s’est passé si vite, mais ce que je n’arrive toujours pas à comprendre, c’est comment tout cela a pu se produire sous mes yeux sans que je ne voie rien ? Qui a envoyé ces horribles créatures sur les traces de Moïra ?
J’ai été envoyé dans ce monde pour trouver une présence anormale. Et pour être totalement franc avec vous, je ne m’attendais pas à la trouver, elle. Personne n’a jamais soupçonné qu’il y avait eu un enfant.
Et je n’ai rien vu, ni senti ! Ici, je ne suis que l’ombre de celle que j’étais avant tout ça…, murmura Nel.
Alastar ne sut soudain quelle attitude adopter devant la jeune femme, qui semblait sur le point de s’effondrer. Elle dut percevoir le malaise d’Alastar et se reprit.
C’est juste que… que je suis terriblement fatiguée. Fatiguée de cette vie, de tout recommencer à chaque fois comme si rien n’avait eu lieu. Je suis fatiguée de devoir lui mentir, de faire comme si j’appartenais moi aussi à ce monde, d’avoir éternellement dix-huit ans. Je ne le supporte plus. Bien sûr, je ne dis pas, j’ai vu de belles choses au cours de ma longue existence, mais j’ai également été témoin de tant de souffrance. J’ai passé tellement de temps parmi les hommes, que j’en ai oublié d’où je venais et qui j’étais en réalité. Mais je ne suis pas la plus à plaindre, moi au moins je me souviens. Oh, Alastar, que la vie est injuste et mal faite, parfois ! Le pire, c’est qu’il n’est pas en mon pouvoir de changer cela !
Nel s’arrêta soudainement de parler et observa Alastar. Le beau visage sculpté du jeune homme, trop longtemps habitué à être de marbre, afficha une expression de profonde compassion qui céda rapidement la place à une tout autre, plus mélancolique.
Qu’est-ce que j’ai dit ? demanda Nel intriguée.
J’ai déjà entendu ces mots, il y a bien longtemps. Ils ont été prononcés par une personne pleine de sagesse et aussi forte que vous.
Je ne sais pas si je suis forte ou même sage, ce que je sais c’est que je n’y arrive plus.
Je ne prétends pas vous connaître, ni tout savoir, mais…
Alastar fit une pause et jeta un regard en biais du côté de Nel, en même temps qu’il cherchait ses mots.
Mais quoi ? dit Nel tout bas.
Je pense que vous ne soupçonnez pas la réalité des ressources que vous possédez. Vous avez eu le courage d’offrir votre protection à la fille de Breda, même en sachant ce que cela allait vous coûter…
Alastar se tut un instant avant de reprendre.
… Et pendant un cours instant, tout à l’heure, vous m’avez fait penser à quelqu’un que j’ai eu la chance de connaître… dans une autre vie.
Nel prononça le prénom qu’elle avait entendu dans l’esprit d’Alastar, sa bouche ayant été plus rapide qu’elle ne l’aurait voulu. Le gardien se figea avant de river ses yeux dans ceux de Nel.
Comment connaissez-vous ce nom ? fit-il, une lueur menaçante dans le regard.
Vous l’avez appelé à maintes reprises alors que je vous veillais. Au départ, j’ai cru à un délire dû à la fièvre, mais je pense qu’en vérité c’est le souvenir de cette personne qui vous a finalement fait revenir parmi nous. Qui était-ce ?
Alastar prit un instant pour répondre. Quand il se décida enfin, il passa une main sur son visage, puis dans ses cheveux blonds en désordre.
Ce… c’était une personne que j’ai connue autrefois. Quelqu’un hors du commun.
Tout en se replongeant dans ses souvenirs, le regard d’Alastar s’éclaira d’un jour nouveau. Une lueur vint même briller dans ses yeux tandis qu’il décrivait les paysages de l’Écosse qui avait marqué son enfance.
Cette personne a d’abord été mon meilleur ami. Nous avons tout partagé, enfants, car sa mère était ma nourrice et qu’elle s’est ensuite occupée de l’intendance de la maison de mon père. On peut dire que tous les deux, nous étions… complémentaires. L’un sage et réservé, tandis que l’autre était turbulent et téméraire. Nous étions constamment ensemble, unis comme les doigts de la main, même lorsque nous faisions les pires bêtises que j’avais moi-même imaginées ! Puis, quelque part entre l’adolescence et l’âge adulte, s’est produit un événement inattendu.
Alastar s’interrompit un instant avant de reprendre, sous le regard insistant de Nel.
Sa mère l’avait toujours élevée en garçon, pour des raisons qui étaient les siennes à l’époque, j’imagine, et qui l’ont ensuite suivie jusque dans sa tombe. Mais quoi qu’il en soit, certaines choses ne sauraient être tenues secrètes trop longtemps. J’ai découvert moi-même un jour ce secret, juste avant mon départ de chez mon père pour chez mon oncle. Mon meilleur ami, la personne dont j’avais toujours été le plus proche, était en réalité une fille, ou plutôt une femme, à l’époque où j’ai découvert toute la vérité.
Non ! Quel choc ça a dû être ! s’exclama Nel en portant la main à ses lèvres.
Alastar, le visage impassible, se concentra afin de faire rejaillir de sa mémoire des souvenirs depuis longtemps enfouis, pour la seule curiosité de la jeune femme.
Oui, ça l’a été, en effet. Mais je n’ai disposé que de très peu de temps pour digérer la nouvelle, car j’ai ensuite passé quelques années chez un de mes oncles, expert en l’art de la guerre et excellent professeur de surcroît, pour y parfaire mon éducation. Mon oncle Rupert était incroyable, je n’avais jamais rien vu de pareil avant lui et il m’a énormément appris, fit-il en passant une main dans ses cheveux.
Vous lui devez vos aptitudes au combat, j’imagine, ajouta Nel en posant ses coudes sur ses genoux et ses mains sous son menton.
Mmm, acquiesça Alastar. Quand je suis parti de chez moi, je me rappelle, j’étais insouciant, impétueux même, sûr que j’étais un homme à quatorze ans ! J’en suis revenu cinq ans plus tard et pas plus calme pour autant. C’est à ce moment que je l’ai revue, peu de temps avant la mort de mon père, se recueillant sur la tombe de sa mère, et là j’ai su que mes sentiments envers la personne qui avait été mon frère de lait avaient évolué. J’ai su en la regardant qu’elle serait mienne et deviendrait mon épouse. Elle était…
Comme une âme sœur, termina pour lui Nel en se redressant.
Alastar se tut et son visage se ferma de douleur à la pensée de ce qui était arrivé par la suite.
Une personne de plus qui n’aurait jamais dû croiser mon chemin, ajouta-t-il avant de se lever.
Nel le retint en lui agrippant la main, et fit voler en éclat la réserve qu’elle avait éprouvée à son égard jusque-là.
Pourquoi dire cela ? Au contraire, ce que tu m’as raconté m’avait tout l’air d’une belle histoire. Peu de gens peuvent prétendre en vivre une, un jour.
Je crois… que j’ai été puni pour mes péchés, murmura-t-il. J’ai pris des risques, et quelqu’un d’autre en a payé le prix fort.
Nel se leva à son tour de la balançoire. Elle fit remonter sa main le long du bras ferme du gardien sans toutefois le regarder, tandis que ce dernier la dévisageait de façon étrange avant de se détourner d’elle.
Pourquoi penser une chose pareille ? Si des événements malheureux t’ont pris ceux auxquels tu tenais, tu ne dois pas te tenir pour seul responsable. Tu es un gardien de l’Ordre Sacré, tu n’as pas été choisi par hasard.
Avant de le devenir, j’ai été un homme. Mon père m’a dit un jour que chaque homme porte en lui le poids de ses péchés tout au long de sa vie, et je porte en moi les miens. À présent, je mène une vie de guerrier au service de mon Ordre. Il ne m’est pas demandé d’éprouver de sentiments et c’est fort bien comme cela, car mon cœur a cessé de battre en même temps que celui des miens…
Ne reste plus qu’un trou béant à la place, termina Nel pour lui.
Alastar ne répondit pas et se contenta de hocher légèrement la tête. La jeune femme ne sut pas quoi lui répondre, puis transposa soudain ses propres sentiments sur ce que venait de lui révéler le gardien.
Je suis désolée, vraiment désolée…
Ne le sois pas, tu n’y es pour rien.
Je te plains, parce que je sais ce que c’est d’avoir un vide à la place du cœur. Je ne le sais que trop bien. Depuis tout ce temps, je ne fais que survivre alors que c’est vivre que je voudrais. Alors, je te comprends mille fois…
Le gardien dévisagea Nel et allongea le bras vers son visage. Mais avant que celui-ci n’atteigne son but, il le fit retomber le long de son corps en laissant échapper un profond soupir. Il y avait quelque chose chez la jeune femme, sans qu’il sache quoi, qui l’avait incité à venir vers elle alors qu’il avait été blessé par Goren. Puis à présent, alors qu’il se confiait pour la première fois à quelqu’un, ce fut Nel encore une fois qui recueillait ses confessions.
Pour en revenir à la raison qui m’a amené ici, la situation de ton amie en ce monde est devenue plus que précaire. Ce n’est qu’une question de temps, avant que son existence ne soit révélée si on ne fait rien. Lui as-tu parlé de toi, sait-elle qui vous êtes, tes faux parents et toi ? Que comptes-tu faire ?
Je n’en sais rien encore. Elle va m’en vouloir, je le sais et je la comprends. Je n’ai fait que lui mentir durant toutes ces années. Mais il va falloir qu’elle se montre forte. Alastar, je porte en moi un trop lourd secret depuis tout ce temps et je ne sais pas comment m’en soulager sans lui faire du mal. Elle risque de ne pas pouvoir s’en remettre, je le sens et le redoute.
Malgré tout, tu dois lui dire toute la vérité et vite, nous avons assez perdu de temps.
Je vais attendre qu’elle vienne vers moi. Elle le fera bientôt, je la connais assez pour en être certaine. Ces dernières semaines, nos relations se sont dégradées.
Mettre de la distance entre vous peut très vite devenir dangereux, tu le sais !
Alastar, qui redoutait que les rapports entre Nel et Moïra ne viennent envenimer une situation déjà délicate, devenait de plus en plus soucieux. Quant à Nel, elle ne tenait pas à s’étendre sur le sujet, elle connaissait déjà ses torts.
Comment vont tes blessures ? Sam m’a assuré que tu n’en garderas aucune séquelle.
Il a raison. Les blessures de l’âme sont bien plus tenaces. Maintenant que je suis sur pied, je vais pouvoir régler mes comptes.
Avec celui qui t’a fait ça ? Il est dangereux, n’est-ce pas ? Gabriel l’a appelé Goren. J’ai cru comprendre que c’était votre chef.
C’est un traître et un lâche, mais s’il n’y avait que cela… Samuel et Hélène seront là bientôt ? J’ai quelque chose d’important à vous apprendre.
Moïra est-elle menacée une nouvelle fois ?
Plus que jamais, je le crains.