Exomonde - Livre I : Perle, le piège du temps
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Description

Année 2323.
Lola est une adolescente comme les autres, qui approche de son dix-septième anniversaire. Elle est aussi l’unique enfant à avoir vu le jour sur Perle, exoplanète identique à la Terre.
Sa mère était membre de l’équipage de l’Explorer I, le tout premier vaisseau habité à s’aventurer hors du système solaire afin d’explorer et étudier ce nouveau monde. Mais à l’approche de leur destination, les astronautes ont été confrontés à une mystérieuse planète dont l’orbite a frôlé celle de Perle. Leur « aplanétage » d’urgence a coûté la vie à la mère de Lola.
Élevée par les survivants, qu’elle surnomme « les grands », la jeune fille n’en est pas moins heureuse et épanouie. Au bord d’un bassin paradisiaque, elle partage son existence entre séances d’étude, bains de mer et construction d’un petit avion qui lui permettra de partir à la découverte de sa planète déserte.
Pourtant, la crise sommeille.
La catastrophe à l’origine du naufrage est sur le point de se reproduire et les adultes sont inquiets : la Terre, qui aurait dû répondre depuis longtemps à leurs messages de détresse, semble les avoir oubliés !
Fait plus troublant encore : Lola recommence à parler avec l’ami imaginaire qu’elle s’est inventé durant son enfance. Mais cette fois, elle prétend qu’il est bien réel et est déterminée à le trouver !

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 16 février 2021
Nombre de lectures 8
EAN13 9782370115980
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0000€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

EXOMONDE
Livre I – Perle, le piège du temps

Emma Cornellis



© Éditions Hélène Jacob, 2018. Collection Science-fiction . Tous droits réservés.
ISBN : 978-2-37011-598-0
Première partie – Les naufragés
– 1 –


Kepler IV-138/c

Elle regarde autour d’elle, étonnée. C’est bien la colline, leur colline ! Rien ne semble avoir changé. Le pré qui monte en pente douce vers le ciel, la forêt qui l’encercle comme une muraille protectrice et les milliers de parfums qui s’échappent de cette nature apaisée. Elle se met à courir vers le sommet ; l’herbe grasse parsemée de petites fleurs violettes caresse ses chevilles, tandis qu’une brise fraîche joue avec ses boucles. Cela fait si longtemps qu’elle n’est pas venue ici qu’elle a fini par oublier… Soudain, elle se fige, le cœur serré par l’émotion : si elle est revenue, alors, lui aussi sera peut-être là. Elle reprend sa course, redoutant et espérant ce qu’elle va découvrir. Tout en haut, le pré s’arrondit comme le dos d’un chaton qui s’étire. Là, un chêne solitaire déploie sa magnifique tignasse de verdure, comme un défi au ciel sans nuages. Elle ralentit à quelques pas de l’arbre, les joues en feu, et la respiration haletante. Il est bien là. Allongé dans l’ombre du feuillage, il la regarde s’avancer, un sourire aux lèvres. Si tout ici lui paraît immuable, figé pour l’éternité comme au premier jour de sa venue, lui, en revanche, n’est plus le même. Le petit garçon espiègle s’est transformé en jeune homme. Elle l’observe un instant, déroutée par la nouvelle apparence de son ami. Son visage à la peau claire, ses yeux rieurs et sa bouche sensuelle lui sont vaguement familiers. Pourtant…
— Toi aussi, tu as changé… , dit-il, amusé.
Elle rougit, fâchée d’avoir oublié qu’ici, il n’y a aucune différence entre ce qu’elle pense et ce qu’elle dit. Cette réflexion vient tout juste de l’effleurer qu’il est déjà debout devant elle. Grand, les épaules larges, il semble pouvoir l’envelopper tout entière avec son corps. Il l’attrape doucement par la taille, rapproche son visage du sien comme pour scruter ses pensées les plus profondes.
— Tu sais bien que je ne me le permettrais jamais ! s’exclame-t-il, choqué. Je veux juste être plus près de toi. Cela fait si longtemps !
Elle le repousse avec fureur.
— Va-t’en ! Disparais ! Pourquoi es-tu revenu ? Je vis très bien sans toi, je n’ai plus besoin de ton existence ! Tu n’es qu’un rêve ! Qu’un rêve ! assène-t-elle, comme si ses paroles pouvaient exaucer sa volonté.
Alors, un peu étonnée, elle voit le songe commencer à s’effondrer. La forêt en bordure de son champ de vision s’étire dans un lent mouvement de spirale, entraînant peu à peu la colline et le ciel azuré dans un tourbillonnement silencieux de couleurs. Le chêne disparaît aussi, aspiré dans une traînée de verdure flamboyante et lorsque le maelström destructeur s’en prend aux traits trop parfaits de son ami, celui-ci n’a que le temps de crier :
— Non ! Ne t’en va pas, je n’ai pas fini…
Lola se réveille en sursaut. Pourquoi est-il revenu ? Cela fait des années qu’elle n’a plus parlé avec Zven. Elle se souvient, avec une pointe de nostalgie, des jeux qu’elle inventait avec lui, des conversations qu’elle imaginait et, bien sûr, de leur complicité, qui lui manque encore parfois. Mais elle l’a banni ! Elle a réussi à se débarrasser de ce rêve trop encombrant. Alors, pourquoi est-il revenu ? Dangereusement beau et attirant… Elle a parfaitement conscience que le garçon imaginaire, qui comblait la solitude de ses années d’enfance, s’est métamorphosé en une sorte de prince charmant… Et pour combler quoi, cette fois ? Elle connaît très bien la réponse et cela ne lui plaît pas du tout.
Le jour se lève, elle n’a pas l’habitude de se réveiller aussi tôt. Maudit rêve ! pense-t-elle, en se demandant si elle doit en parler aux autres. Quand elle était petite, les grands l’avaient bien aidée à remettre Zven à sa place, mais, a-t-elle vraiment besoin d’eux, cette fois-ci ? Les grands ! Pourquoi fait-elle encore référence à ses compagnons ainsi ! Elle a presque 17 ans et dépasse déjà Elena ! Bon, Elena ne mesure qu’un mètre soixante-trois… Après un moment d’hésitation, elle s’extirpe de son lit, bien décidée à profiter de l’heure matinale. Elle jette un coup d’œil au miroir pendu au-dessus de sa commode : une fille au visage ovale, mangé par deux grands yeux noirs, l’observe sans concessions. Elle tourne la tête, étudie ses profils avec une moue désespérée : son nez est trop long, et même pas droit ! Heureusement, sa bouche bien dessinée et les fossettes qui creusent ses joues lorsqu’elle sourit rattrapent un peu l’ensemble. Satisfaite, elle relève en une queue-de-cheval ses boucles brunes, décolorées par la mer et le soleil, avant de se détourner du miroir. Comme il est vraiment trop tôt pour le petit déjeuner, elle décide de descendre jusqu’à la plage.
Vêtue d’un simple short en toile écrue et d’un débardeur en coton, elle ouvre doucement la porte de son cabanon et se retrouve sur la petite véranda qui fait parfois office d’entrée, de salon et même de chambre lorsque la chaleur de l’été devient trop étouffante.
Un coup d’œil aux six autres cabanons qui entourent l’apatam lui indique que ses amis dorment encore. Elle glisse ses pieds dans les sandales de corde qui attendent mollement là où elle les a jetées la veille, prend la serviette de bain qui sèche sur la balustrade et traverse le camping silencieux. Le camping. Un nom déniché par Jonathan pour désigner leur lieu de vie, mais qui ne veut pas dire grand-chose pour Lola. Elle sait, bien sûr, ce qu’est un camping et comprend pourquoi les autres trouvent ça drôle, mais, pour elle, c’est tout simplement la maison.
Sur le sentier qui descend à la plage, le chien se joint à elle en bondissant allégrement. Son corps long aux poils ras couleur de sable se coule contre ses jambes, manquant de la renverser à chaque pas.
Lola s’accroupit et prend le museau arrondi entre ses mains.
— Du calme, le chien… Je t’emmène, mais arrête de faire le fou !
La bête, tout excitée, la remercie en lui léchant le visage de sa langue râpeuse et étonnamment longue. Elle rit.
— Bah ! Je sais que tu m’aimes, mais c’est dégoûtant !
Elle continue sa descente, tandis que le chien la devance, épais, avec son cou aussi large que sa tête et un corps qui se termine par une queue en forme de battoir. Maladroit et lent, il semble se dandiner sur ses grosses pattes courtes.
La sente se déroule entre les conifères géants et l’odeur de la sève parfume l’air matinal déjà chaud. L’ombre des arbres et le tapis d’aiguilles mortes faisant office de désherbant naturel, très peu de plantes poussent sur la pente qui descend au bassin. Après cinq minutes de marche, Lola peut entrevoir le bleu des flots en contrebas. Quand elle pose ses sandales sur la plage de sable noir, le chien a déjà plongé. Elle l’aperçoit encore, ondoyant avec grâce et vélocité entre deux eaux, ne refaisant surface que pour respirer, avec, parfois, un poisson frétillant dans sa gueule de carnivore : il n’a plus rien du gentil toutou pataud.
La jeune fille prend un moment pour contempler la baie qui s’enfonce dans le continent. La plage du camping n’est que l’une des nombreuses petites criques de la Bahia Rosa. À l’est, elle est presque entièrement fermée par une langue de sable noir, une dune à la crête ronde et sensuelle, qui forme un barrage infranchissable entre l’océan et les eaux plus calmes du bassin. Le soleil, encore bas, y déverse une pluie d’étoiles scintillantes, tandis que la forêt qui entoure la plage semble dormir, embuée du halo rose de l’aube. Le bassin des Bahamas, c’est ainsi que Jonathan l’a baptisé, en hommage au plus bel endroit de la Terre, selon lui. Mais Lola préfère Bahia Rosa, le nom donné par Elena… Ou baie d’Yls, le nom secret qu’elle a trouvé avec Zven…
— Pourquoi Yls ? avait demandé la petite fille maigrichonne.
— Parce que les reflets sur l’eau te font penser à des gouttes de soleil…, avait répondu Zven.
— Tu veux dire à des étoiles…
— Étoiles, soleil, Yls… Pour toi, c’est pareil !
Le chien la tire de sa rêverie en s’ébrouant juste à ses pieds. Elle pousse un cri de surprise, enlève ses vêtements avant qu’il ne vienne frotter son pelage trempé contre elle et se jette dans l’eau en riant, tandis qu’il tente de lui sauter dessus en jappant.
Elle nage longtemps, loin. Jusqu’au moment où elle peut enfin voir la plage tout entière : un petit croissant de sable entouré de jungle. Parfois, elle va si loin qu’elle peut apercevoir l’étroit chenal par lequel l’océan entre dans la baie. Un peu essoufflée, elle se retourne sur le dos pour se laisser flotter. Elle n’avait que 12 ans la première fois qu’elle avait nagé jusqu’à la dune, avec Jonathan et Vladimir. Elle s’en souvient avec une pointe de fierté. Elle avait menacé les grands d’y aller seule si personne ne voulait l’accompagner et les deux hommes ne s’étaient pas fait prier longtemps avant de céder. Jonathan tirait leur pique-nique sur un minuscule radeau, tandis que Vladimir n’arrêtait pas de répéter qu’elle était une gamine trop gâtée et que s’il l’entendait une seule fois se plaindre, il allait la faire couler sans aucun remords ! Quand ils étaient enfin arrivés, et après s’être restaurés, ils avaient escaladé la dune, beaucoup plus haute qu’elle n’en avait l’air de loin. Au sommet, ils avaient admiré le soleil se coucher au fond de la baie, avant de monter un campement de fortune pour passer la nuit. Ils s’étaient endormis en regardant les étoiles et en se racontant des histoires de monstres… C’était un de ses plus beaux souvenirs.
Elle se remet vivement à nager vers le rivage, elle a soudain très envie de retrouver les autres. Revoir l’ami imaginaire, qu’elle avait cru perdu avec son enfance, l’a rendue nostalgique. Un sentiment idiot et irrationnel, comment peut-on regretter un rêve ?
De retour sur le sable noir, elle se sèche rapidement, enfile ses vêtements et, sans attendre le chien qui n’a pas fini de pêcher, elle remonte le sentier en pressant le pas. Le point névralgique de leur camping, c’est la salle commune, qui occupe la majeure partie de l’apatam. Les grands ont réussi à rendre chaleureuse cette pièce complètement ouverte et meublée très simplement avec les moyens du bord. Avec un coin salle à manger, constitué d’une gigantesque table entourée de quatre bancs, d’un superbe vaisselier sculpté – œuvre de William –, et une partie salon, installée plus en avant. Celle-ci est occupée par de vieux fauteuils, recouverts d’un textile synthétique jaune vif, disposés autour d’une souche d’arbre polie par les ans. Un mur de planches grossières sépare cette pièce à vivre de la cuisine et du module douches toilettes, fait de tôles et de matériaux composites. Une toiture en panneaux photovoltaïques fournit l’électricité à l’ensemble.
Elle les voit, de loin, attablés dans un ordre quasi immuable ! Mike et Elena occupent le banc qui lui fait face ; à gauche – devant son vaisselier –, William, Jonathan et Alice discutent âprement, tandis que, de l’autre côté, Vladimir écoute en hochant la tête. Mike l’aperçoit le premier et son visage, aux traits asiatiques, s’éclaire d’un grand sourire. Il est le seul, avec Vladimir, à ne pas avoir de cheveux blancs. William porte un casque court poivre et sel, Jonathan a les tempes argentées, alors que la chevelure africaine d’Alice se parsème de fils blancs et crépus, tirés en un chignon impeccable. Elena, elle, a trouvé le moyen de se teindre !
— Je ne suis pas d’accord, dit Alice de sa voix ferme et posée, elle a le droit de savoir !
— Mais ce n’est pas une question de droit, Alice ! argumente Elena en s’énervant. Nous avons décidé il y a dix-sept ans que c’était la meilleure chose à faire, et, franchement, je ne vois pas pourquoi vous remettez ça sur le tapis à chaque anniversaire.
— Peut-être parce qu’elle grandit ? répond Vladimir calmement. Avez-vous pensé au jour où nous serons enfin secourus de ce paradis ? Ce jour arrivera, tôt ou tard, et l’on ne pourra plus lui cacher la vérité…
— Et bien, on avisera ! déclare Jonathan, en passant une main dans sa tignasse en bataille. Je suis d’accord avec Elena : cette vérité-là ne ferait que la perturber ! Et pourquoi ? Nous avons tous lu le dossier, mais qu’est-ce que ça nous dit sur les motivations de Mounia ? (Son regard se tourne vers Vladimir, qui ouvre la bouche pour parler) Non, Vlad ! Toi non plus tu ne peux pas savoir… Tu es comme nous, tu ne peux que supposer. Alors, supposons le meilleur et laissons Lola tranquille. C’est une adolescente épanouie, curieuse et pleine de vie…
— Je suis entièrement d’accord ! Vous parliez de moi ? l’interrompt Lola, joyeusement, en enjambant le banc à côté de Vladimir.
Il lui sourit gentiment :
— Debout, habillée et lavée avant 11 heures du matin ? Tu fais des progrès, Lola !
— Pas lavée. J’ai juste piqué une tête dans la baie… mais pourquoi tu changes de sujet ?
— Lola, tu sais bien qu’il y a des conversations qui ne sont pas pour toi, commence Elena, avant de se reprendre avec un soupir en voyant la colère empourprer le visage de la jeune fille. Bon, excuse-moi, c’est vrai que tu n’es plus une enfant, mais il existe quand même des sujets que nous devons discuter sans toi…
— Et moi, je pense qu’il est temps que Lola soit traitée en adulte. Elle a le droit de participer à tous nos débats et à toutes nos décisions. Elle a aussi le droit de savoir…, rétorque Alice avec un regard accusateur en direction de Jonathan et Elena.
— Arrête, Alice ! Lola n’a que 16 ans ! s’écrie Jonathan. Tu ne peux pas lui mettre les mêmes responsabilités que nous sur les épaules… (Il se tourne vers Lola et un sourire barre son visage aux traits masculins) Pas facile d’avoir six parents, n’est-ce pas ?
Lola acquiesce dans un soupir avant de faire une nouvelle tentative :
— J’imagine que vous parliez de ma mère… Quand mon anniversaire approche, vous parlez toujours d’elle, poursuit-elle plus sombre. Je sais très bien que si nous sommes là, c’est de sa faute, alors, que voudriez-vous me cacher de pire ?
— Vous voyez ! s’exclame Alice, avec la satisfaction de celle qui a raison.
William reprend son rôle de commandant pour mettre un terme au débat :
— Bon ! De toute évidence, Lola, on ne peut rien te cacher. Mais que ce soit clair : même si ta mère avait suivi les ordres à la lettre, nous nous serions écrasés dans ce paradis maudit, d’accord ? Quant à nous, ajoute-t-il en s’adressant aux autres, nous devons nous concerter au lieu de parler à tort et à travers ! Je sais que vous souhaitez tous le meilleur pour Lola, mais je vous demande de vous en tenir aux règles que nous nous sommes fixées…
Lola connaît aussi ces règles par cœur : ils allaient se réunir sans elle, argumenter et se disputer jusqu’à trouver un compromis acceptable pour tous… S’ils n’arrivaient pas à s’entendre – chose rare –, alors William déciderait. Il avait été le commandant de l’ Explorer I et, comme le prévoyait la procédure, il restait titulaire de l’autorité après l’accident. Elle pousse un nouveau soupir avant de se servir un bol de lait chaud et une tranche de pain bien moelleuse.
— En parlant de mon anniversaire…
— On ne parle pas la bouche pleine !
Elle jette un regard noir à Vladimir : de ses six tuteurs, il est le plus enclin à la traiter comme une petite fille. Peut-être parce qu’étant le plus jeune après elle, ses compagnons ont parfois tendance à le considérer, lui aussi, comme un ado. Son visage sérieux de premier de la classe et ses yeux bleus cerclés de lunettes, maintes fois ressoudées, ne font rien pour arranger les choses. À 38 ans, il a encore l’air d’un adolescent attardé et les quelques rides qui apparaissent aux coins de ses yeux n’y changent rien.
— Je disais, continue Lola après avoir avalé de manière ostentatoire sa bouchée de pain, que dans un mois j’aurais 17 ans, et que, si vos calculs sont bons, ça va être la fête au camping…
— Tu peux dire ça ! Je ne pense pas que nous ayons beaucoup de temps pour nous occuper de ton anniversaire, d’ailleurs…, réplique Jonathan.
Elena lui coupe la parole avec feu :
— Que si ! 17 ans, c’est important ! Et je te promets que l’on va fêter ça, Carina !
— Ainsi que nos dix-sept ans au paradis…, ajoute Mike d’une voix résignée qui ne lui ressemble guère.
Elena, assise à ses côtés, lui envoie un coup de coude dans le ventre, qui le fait sursauter.
— Excuse-moi, se reprend-il à l’adresse de Lola, je ne veux pas faire les rabat-joie, mais…
— Arrêtez un peu de toujours vouloir me protéger ! s’exclame Lola en se levant. Je sais bien ce que signifie mon anniversaire pour vous ! Je ne vais pas me mettre à bouder parce que vous avez autre chose en tête qu’un stupide anniversaire ! Je ne suis plus un bébé… J’espérais juste que vous me parleriez de Petit f ! Je me fiche pas mal d’avoir 16 ou 17 ans, je veux simplement savoir ce qui va se passer quand cette planète reviendra ! Je vais me doucher, ajoute-t-elle de mauvaise humeur, en quittant la table.
— Je crois que je vieillis ! conclut Jonathan.
— Je vous propose de reparler de tout ça ce soir, dit William. De toute manière, nous devons sérieusement discuter de l’arrivée de Petit f et de ce que cela implique pour nous…
— Je vais travailler au lab ce matin, annonce Alice en se levant. Tu viens avec moi, Vlad ? On en profitera pour étudier les relevés de cette nuit…
— Si vous pouviez aussi retrouver le protocole que nous avions commencé à mettre au point il y a dix-sept ans, ajoute William. Ça pourrait nous servir comme base de travail.
— Le protocole de survie, établi par six naufragés qui n’avaient aucune idée de ce qui leur tombait sur la tête ?
Jonathan ne peut contenir l’accent moqueur qui transperce sa remarque.
— Si tu as mieux à proposer, je t’écoute…
— Non, mon capitaine ! Sur ce, moi, je vais travailler sur l’hydravion…
Il s’en va avec un petit salut militaire qui a le don d’agacer William.
Jonathan et lui sont les seuls du groupe à avoir été dans l’armée, et, légalement, ils sont toujours officiers des Nations Unies. Mais, sur Kepler IV-138/c – ou Perle, comme l’ont surnommée les Terriens, éblouis par les premières images envoyées par la sonde OPERA –, tout cela paraît tellement dérisoire.
William reste un moment seul à siroter son café. Derrière l’unique paroi de la salle à manger, il peut entendre l’eau de la douche couler, et Lola qui fredonne un air qu’elle a dû trouver en surfant dans ce qu’ils ont pu sauver de la mémoire centrale de l’ordinateur de bord.
Il étire son corps massif, sculpté par des années d’entraînement dans les Marines des États-Unis d’Amérique du Nord, avant de rejoindre la Force des Nations Unies. Né au Canada, d’une mère originaire d’un minuscule pays de la riche Afrique de l’Ouest et d’un père cubain, il a hérité du caractère optimiste, jusqu’à la nonchalance, de sa famille paternelle. Pourtant, ce matin, le poids de ses 50 ans lui paraît bien lourd. Dix-sept ans, déjà, qu’ils ont échoué dans cet enfer paradisiaque et toujours aucun signal de la Terre.
Ils sont les premiers. La toute première mission spatiale habitée, envoyée hors du système solaire ! Les premiers, dans toute l’histoire de l’humanité, à avoir posé un pied sur un monde nouveau ! Se pourrait-il vraiment qu’on les ait abandonnés ?
– 2 –


— Aïe !
Lola lâche la clef anglaise avec un juron ; elle n’arrivera jamais à desserrer cet écrou !
— Donne-moi ça… Décidément, ce matin, rien ne te réussit !
Jonathan l’écarte du train d’atterrissage pour prendre sa place, tandis qu’elle s’assied contre la carlingue de l’hydravion.
Il fait très chaud, et la nuit a été encore pire : pas un brin de vent, au camping, pour rafraîchir l’air ! Mais le plus difficile à supporter , pense Lola, c’est l’humidité . À peine une heure de travail et elle est déjà en sueur. Jonathan s’est allongé sous le ventre de l’appareil ; il ne porte rien sous son antique salopette de jean, vestige de sa garde-robe personnelle d’un autre âge. Elena prétend que, même au fin fond des campagnes les plus reculées de la vieille Europe, personne n’ose se promener avec les vêtements qu’il affectionne.
— J’ai très mal dormi…, dit Lola comme pour s’excuser. Je me suis réveillée en pleine nuit, et, avec cette chaleur, impossible de me rendormir… En plus, j’ai fait un cauchemar… Tu crois que c’est à cause de Petit f ?
Jonathan finit de desserrer l’écrou. Ses bras musclés ne sont qu’à quelques centimètres de Lola. Elle peut voir le jeu de ses pectoraux, sous la toile de la salopette, à chaque tour de clef et une drôle de sensation, comme un léger papillonnement dans le ventre, fait écho aux mouvements de son ami. Il s’assied à ses côtés sans remarquer son trouble.
— La chaleur, c’est sûr… mais le cauchemar, j’en doute ! répond-il avec un sourire qui accentue les rides aux coins de ses yeux. J’aimerais que l’hydravion soit prêt avant l’arrivée de Petit f. Sinon, il faudra le démonter pour le mettre à l’abri. Je ne pense pas que notre aérodrome survive à cette foutue planète…
Ses cheveux brun argenté collent sur sa nuque et son front, il s’essuie d’un revers du bras et son regard balaie la lande, qui s’étend jusqu’au rebord abrupt de la falaise.
D’ici, ils surplombent la mer calme de la Bahia Rosa, qui les protège des eaux inconnues de l’océan. Ils ne sont pas très loin du camping, à peine une heure de marche, mais la sente grimpe à pic en longeant la falaise. Jonathan a choisi ce site, des années auparavant, pour y fabriquer son rêve : un avion qui lui permettrait d’explorer Kepler IV-138/c.
— Démonter notre hydravion ! Ça, jamais ! s’insurge Lola en sortant de sa torpeur. Il peut presque voler ! Tu l’as dit toi-même : encore un ou deux essais moteur et c’est fini !
— C’est pour ça que l’on ne doit pas chômer ! Au travail, mécanicienne ! Dans deux jours, cet avion survolera la Bahia Rosa, et ensuite… nous irons sur le Mur…
— Le Mur ! répète Lola, les yeux brillants d’excitation. William est au courant ?
— Pas encore… Il faut d’abord être sûr de pouvoir le faire décoller, tu ne crois pas ?
Lola ne peut s’empêcher de rire. Voilà ce qu’elle aime chez Jonathan, ce besoin constant de défi et cette légèreté en face des choses les plus graves.
Petit f va peut-être bien détruire le camping et bouleverser la surface entière de Perle, mais, avant cela, ils s’envoleront, survoleront l’océan et s’élèveront au-dessus des nuages jusqu’en haut du Mur… Elle se remet au travail avec une nouvelle ardeur.
Le Mur ! Le premier palier de l’Olympe ! L’Olympe, ou encore l’Himalaya, le Colosse de Perle, le mont Gargantua ! Lola ne sait plus combien de noms les grands ont trouvés pour désigner le gigantesque volcan éteint qui constitue une barrière naturelle entre la forêt côtière et le reste du continent.
Elle lève la tête vers l’ouest, mais il est bien trop loin pour qu’elle puisse l’apercevoir. Tout en haut de la dune, si le temps est clair au lever du jour, alors, parfois, on peut distinguer, par-delà la forêt, une bande sombre qui semble flotter au-dessus des nuages : le Mur de l’Olympe.
L’année qui avait suivi le crash, les grands avaient voulu atteindre ce massif volcanique avec l’unique véhicule d’exploration de surface qui avait survécu. Quatre cent quarante-deux kilomètres et trois semaines d’enfer pour y arriver. Le Mur, il n’y a pas de nom plus approprié pour décrire le relief qu’ils avaient découvert là-bas. La forêt tropicale s’était soudain transformée en un fouillis végétal inextricable, avant de s’élever abruptement, comme une paroi de verdure. Jonathan et William avaient réussi à l’explorer jusqu’à une hauteur de huit cents mètres, à peu près.
C’était une véritable jungle verticale ; une flore luxuriante s’y épanouissait, profitant du moindre interstice pour enfoncer ses racines dans la terre et l’humus, formés par la décomposition. Des arbres couverts de lianes s’accrochaient à la roche et à la couche de végétaux morts ; des plantes gigantesques s’entremêlaient les unes aux autres, facilitant l’escalade et offrant des abris à toute une faune parfaitement adaptée. Les deux hommes avaient rencontré des oiseaux et des chauves-souris par milliers, mais aussi, des reptiles et des animaux à poils ressemblant à de lointains cousins des singes terrestres. Ces singes, assez agressifs, du reste, avaient eu raison de leur détermination.
Mais Jonathan a toujours rêvé d’aller plus haut. Selon les relevés faits par l’ Explorer I , juste avant le crash et les données récoltées par la première sonde SFI I , bien avant leur arrivée, l’Olympe culmine à quelque douze mille mètres d’altitude. Le Mur constitue sa partie basse : une falaise verticale de trois mille mètres de haut, qui cintre plus des deux tiers de sa circonférence. L’autre tiers, sur sa face nord-est, descend en pente douce jusqu’à un immense plateau désertique à plus de cinq mille mètres d’altitude. Ils ne sont jamais allés plus loin que le Mur. Sans véhicule d’exploration aérien, la forêt côtière gigantesque, dans laquelle ils ont atterri, est devenue leur prison.
Vers midi, Jonathan et Lola se réfugient un moment sous le hangar de tôle qui sert d’abri à leurs outils. Tout en mangeant un casse-croûte de pain et de viande froide, Jonathan raconte, pour la énième fois, l’expédition jusqu’au Mur.
Lola n’était qu’un bébé, à l’époque, mais elle en faisait bien partie. Dix-sept ans plus tard, elle ne peut plus se rendre compte de l’horreur de leur situation. Elle n’y voit qu’une aventure extraordinaire, et Jonathan se garde bien de lui ouvrir les yeux. À quoi bon raconter le désespoir et les tensions qui avaient suivi le crash ?
Six survivants, une morte et un bébé, échoués sur la première exoplanète habitable, découverte par l’Homme.
L’expédition avait été décidée à la hâte, une idée de William pour reconstituer le groupe déchiré par les rancœurs.
Ils avaient abandonné l’épave et la grotte, qui leur avait servi d’abri pendant toute la période où Petit f avait croisé l’orbite de Perle, pour s’entasser dans le véhicule d’exploration de surface, qu’ils avaient rebaptisé « le camion ». Sans l’appui de l’ordinateur central, sans même une photo satellite pour se repérer, leur périple avait duré trois semaines. Trois semaines interminables, pendant lesquelles ils avaient dû travailler ensemble, dormir dans le même espace exigu, ouvrir des passages à coups de machette dans la jungle, et bercer une toute petite fille qui hurlait de faim toutes les deux heures. Mais aussi, trois semaines extraordinaires. D’astronautes, ils étaient devenus des pionniers, les premiers explorateurs d’un monde nouveau. Ils avaient également appris à se connaître. Alice n’était pas seulement l’ingénieur en astrophysique, dénuée de tout sens de l’humour, qu’ils avaient vu embarquer ; Mike avait le sang plus chaud qu’un Latin et Vlad… Vlad n’était ni un gamin surdoué ni un sale traître…
Mais, tout cela, Lola n’a pas besoin de le savoir. Elle ne connaît rien d’autre que Perle et sa nature luxuriante, rien d’autre qu’une vie en plein air, entourée de quatre hommes et deux femmes qui l’aiment et l’éduquent comme leur propre fille.
Après le déjeuner, Lola redescend au camping, laissant Jonathan seul avec son rêve et ses souvenirs. Elle a bien senti que l’évocation du passé le rend mélancolique. Comme tous les autres, il pense que, pour elle, c’est une époque révolue et abstraite, un peu comme les histoires qu’elle lit à propos de la Terre.
Pourtant, il n’y a rien de plus faux. Comment leur faire comprendre qu’elle peut éprouver du chagrin, et même une sorte de responsabilité, en songeant au crash et à Petit f. Elle est née au milieu d’une catastrophe qui a bouleversé le cours de leurs vies ! Comment peuvent-ils penser qu’elle n’a jamais imaginé une existence dans laquelle sa mère vivrait toujours ? Une vie dans laquelle Mounia n’aurait pas commis l’irréparable, et où, peut-être, ils seraient tous à bord de l’ Explorer I , pour le voyage de retour… Ou mieux, une vie dans laquelle elle ne serait jamais née…
Lola chasse cette idée, cela la rend encore plus maussade que Jonathan quand il pense au crash ! Elle accélère le pas, ses sandales dérapent sur la pente caillouteuse et elle se retrouve plusieurs fois les fesses par terre. Avant de rejoindre le camping, elle descend jusqu’à la mer par un chemin qui surplombe la baie d’à peine quelques mètres. Elle attache ses chaussures autour de son cou et plonge tout habillée dans l’eau. En remontant à la surface, elle ne pense plus ni au crash ni à sa mère, mais seulement au Mur qu’elle va enfin découvrir ! Elle nage tranquillement jusqu’à la plage, s’allonge sur le sable brûlant et s’endort en se faisant sécher.
* * *
La nuit est tombée depuis longtemps, et Lola dort dans sa petite case de planches et de tôles, lorsque les naufragés de l’ Explorer I se réunissent. Au-dessus du camping, la voûte céleste apparaît, par intermittence, entre les cimes des arbres. Le ciel de Perle n’a pas de lune à proprement parler, mais trois petits satellites rocheux qui éclairent faiblement les ténèbres. Rien à voir avec les nuits de pleine lune terrestres , pense Elena, en fixant le triangle d’astéroïdes irréguliers, visible entre les branches des résineux géants. Alice prétend que les passages répétés de Petit f ont dû briser le satellite comme un vulgaire caillou. Mais qu’adviendra-t-il de ce trinôme, devenu tellement familier, dans un peu plus d’un mois ? Comme pour répondre à sa question, Vladimir observe :
— Si nous avons bien évalué la distance de l’orbite de Petit f par rapport à Perle, la Sainte-Trinité, qui nous sert de lune, ne devrait pas subir de changements fondamentaux. Tout au plus, une altération de sa configuration, qui aura peu d’impact sur les océans. L’attraction de Petit f pourrait bien éloigner le Saint-Esprit, plus petit que ses deux compagnons, mais d’une manière infime, quelques centaines de kilomètres. Invisible à l’œil nu, conclut-il.
— Et si le Père percutait le Fils ou le Saint-Esprit ! s’entend-elle déclamer en riant. (L’alcool de tubercules de Jonathan commence à lui faire de l’effet ; elle continue sur le même ton.) On ne pourrait pas baptiser autrement cette foutue lune ? Par exemple, Riri, Fifi et Loulou ? La Sainte-Trinité, ça me donne la chair de poule…
— C’est toi qui as trouvé ce nom admirable, lui fait remarquer Mike en l’attirant contre son torse.
Ils sont enfoncés dans le vieux canapé jaune du salon, Alice et William occupent les deux fauteuils, tandis que Jonathan se balance dans un hamac accroché entre deux des poteaux de la véranda, et que Vladimir, assis en tailleur sur le plancher, remplit à nouveau les verres, posés sur la souche qui trône entre eux. Leurs places sont immuables quand ils se réunissent ainsi pour parler et prendre des décisions. Parfois, Lola est avec eux. Recroquevillée dans le hamac avec Jonathan, avachie contre les genoux d’Elena ou encore à plat ventre sur le sol, entre l’espace salon et la grande salle à manger. Mais, cette nuit, ils ont attendu qu’elle soit couchée pour se réunir. Elle connaît, en théorie, l’impact sur Perle du passage de la planète, qu’ils nomment Petit f, alors, à quoi bon l’inquiéter plus ?
Petit f, de son vrai nom Kepler IV-138/f, avait constitué la grande surprise des astronautes de l’ Explorer I , dix-sept ans auparavant. Les observations faites depuis la Terre, ainsi que celles envoyées par la sonde SFI, n’avaient pas révélé l’existence de cette planète d’une taille comparable à celle de Mars. Son orbite, beaucoup plus inclinée que les cinq autres planètes du système de l’étoile Kepler IV-138, ainsi que sa trajectoire elliptique, passant à quelques dizaines de millions de kilomètres seulement de Perle, avaient échappé aux instruments des Terriens.
— Le Père pourrait, en effet, dévier suffisamment et se rapprocher des deux autres morceaux du satellite, au lieu de s’en éloigner, dit Alice. Mais, d’après le peu que nous avons pu constater, il y a dix-sept ans, cela paraît assez improbable.
— Et comment expliques-tu la Sainte-Trinité, alors ? réplique Elena, en refusant le verre que lui tend Vladimir. Elle a bien explosé un jour !
C’est Vladimir qui répond :
— Notre théorie est la suivante : l’orbite de Petit f est en train de s’éloigner de celle de Perle, nous serions dans une phase d’expansion du système stellaire de Kepler IV-138, ce qui, en soi, est assez remarquable…
— Bon ! Si on laissait là vos théories, pour se concentrer sur ce qui nous préoccupe ? le coupe Jonathan.
Alice et Vladimir, tous deux astrophysiciens et passionnés, pouvaient se lancer dans des discussions dont il était difficile de les sortir.
— Comme je le disais, je pense que nous devons nous préparer à abandonner le camping, déclare William, quand il a enfin l’attention de tous. Nous avons choisi cet emplacement pour nous établir, surtout pour la beauté du site et, un peu aussi, à cause de la présence d’eau douce. Mais je ne suis pas sûr que la dune puisse nous protéger d’un tsunami…
— Et que proposes-tu ? demande Jonathan.
— La grotte.
Ses mots tombent dans le vide. Bien qu’ils se servent encore de l’endroit pour entreposer du matériel, et même, parfois, pour y passer une nuit, lorsqu’ils doivent travailler au lab, personne n’a envie de vivre à nouveau dans le lieu qui a abrité leurs premiers mois sur Perle. Trop de mauvais souvenirs. Pourtant, il faut bien admettre qu’ils n’auraient, sans doute, jamais survécu, sans cette cavité providentielle. Elena s’enfonce dans le sofa avec un soupir.
— Alors, tous à la grotte ! déclame-t-elle avec un changement d’humeur radical dont elle a le secret. Après tout, ce ne sera que pour deux ou trois semaines…
— Quatre, la corrige gravement Alice. (Elle non plus n’est pas enchantée de retrouver l’endroit où ils se sont déchirés) Est-ce qu’on a une autre option ? demande-t-elle, tout en connaissant la réponse.
— Non. On va commencer à organiser le déménagement. Il faut rassembler suffisamment de vivres, installer des enclos pour les animaux à l’intérieur de la grotte et, surtout, y transporter tous les instruments du lab que nous pourrons. Nous ne pouvons pas nous permettre de les perdre…
Tous sont d’accord avec William sur ce point. Le lab est tout ce qui reste de leur vaisseau. Au fil des années, ils ont démantelé l’ Explorer I , utilisant jusqu’au moindre morceau de métal, pour construire leur nouveau lieu de vie : le camping. Mais ils ont conservé toute la partie laboratoire, relativement épargnée par le crash. Pendant des mois, ils ont remis en état tous les systèmes informatiques de l’ordinateur central, ainsi que le matériel de travail embarqué, afin de poursuivre leur mission : étudier Perle, savoir si un jour, l’être humain pourrait s’y établir.
— À propos du lab, ne devrait-on pas arrêter les émissions radio en direction de la Terre durant cette période ? demande Mike. D’après ce que l’on a appris, le champ magnétique de Petit f empêchera toute communication…
— Oui. Il vaut mieux protéger l’antenne en la démontant plutôt que risquer de la perdre, approuve William.
— De toute manière, ils nous croient tous morts ! Cela fait plus de trois ans que la Terre aurait dû nous envoyer une mission de secours…, déclare Elena en se renfrognant à nouveau. On devrait même arrêter de gaspiller notre énergie avec ces SOS qui ne servent à rien !
— Décidément, tu ne devrais pas boire ce soir, la gronde Mike.
— Nos SOS mettent sept ans pour voyager, rappelle calmement Alice. Sans compter qu’ils ont dû recevoir, en premier, le message de destruction, envoyé automatiquement par le vaisseau lors du crash. De plus, nous utilisons du morse ! Une technique tellement archaïque que plus personne ne la connaît ! La probabilité que nos appels au secours soient captés et interprétés comme tels, dès leur arrivée sur Terre, est très faible… Mais je suis d’avis qu’il ne faut pas perdre espoir.
— Hum ! grogne Jonathan, avec une moue de désaccord. Si, comme tu le dis, la Terre a bien reçu le message envoyé par l’ Explorer I . Mais je doute que quelqu’un, là-bas, soit encore à l’écoute de Perle ! Une sonde et un vaisseau d’exploration gaspillés pour cette planète maudite, ça commence à faire cher ! Si j’étais à la place de nos dirigeants, je ne perdrais pas le temps et l’argent de mes contribuables pour partir à la rescousse d’une expédition, qui, selon toutes probabilités, a été détruite à quarante-deux années-lumière de chez nous…
— Eh bien, moi, si ! déclare Alice en se levant. Les Nations unies ne peuvent pas abandonner la première mission d’exploration interstellaire de toute l’histoire de l’humanité… Quitte à retrouver un vaisseau abîmé et sept tombes, huit avec Lola. (Elle leur jette un regard noir avant d’ajouter) Je pense aussi que vous avez trop bu et que ton tord-boyaux, Jonathan, vous rend tous incapables de réfléchir plus loin que le bout de votre stupide nez !
Elle s’en va, vexée, tandis que Jonathan et Elena lui crient de revenir, que l’on peut bien parler et se plaindre de la Terre, un peu…
— Elle a raison, intervient William, on arrête avant de sombrer dans la déprime. Qu’est-ce que tu nous as fait boire ce soir, Jonathan ?
L’intéressé a un petit sourire malicieux :
— De l’écorce de nos magnifiques pins à aiguilles plates, comme d’habitude… mais j’ai amélioré l’alambic.
— Traître ! s’exclame Elena en riant. Tu vas faire de nous des naufragés décervelés. Bon ! Si notre première réunion de crise est terminée, je vais me coucher…
Elle se lève, et Mike la rattrape in extremis, alors qu’elle perd l’équilibre, pour la conduire jusqu’à son bungalow. William et Jonathan les regardent s’éloigner sans rien dire.
— Qui aurait pu dire qu’ils finiraient ensemble quand le voyage a commencé ? fait remarquer William, alors que le couple disparaît derrière la porte d’Elena.
— Oui, la vie est drôlement faite… Mais, soyons honnêtes, les directeurs du CTRS {1} et toute la bande de psys qui nous ont sélectionnés comptaient bien sur notre prétendue compatibilité pour supporter une mission de seize ans ! Ils se doutaient bien que certains finiraient en couple… Si j’en crois tout ce que j’ai pu lire sur les expériences de vie confinée, menées sur Terre en prévision de notre mission, c’est même souhaitable.
— Mouais…, approuve mollement William entre deux bâillements. Et Mounia, alors ? Ils l’avaient prévue, elle ?
— Ça, elle les a bien eus…
Les deux hommes finissent par se taire et la lampe à huile, posée sur la table basse, s’éteint dans un silence à peine troublé par les bruits de la forêt. William rejoint sa chambre, tandis que Jonathan s’endort dans son hamac. Bercé par ses propres mouvements, il rêve de Mounia. Petite femme du Sud, d’une intelligence extraordinaire, et pourtant si fragile. Elle n’a pas survécu au crash. Aujourd’hui encore, il se demande si elle a, seulement une fois, regretté ses choix.
– 3 –


Lola suit le petit sentier qui mène au lab, en traînant des pieds. Elle s’est levée tard et William l’a immédiatement agressée en lui demandant de rejoindre Mike au laboratoire. Elle doit l’aider à faire un inventaire en vue du déménagement à la grotte. Elle doit aussi travailler son chinois et les mathématiques avec lui, ce qui ne l’enchante guère. Les mathématiques, passe encore, mais le chinois ! À quoi bon étudier une langue qu’elle n’utilisera jamais ? Une langue vieille de plusieurs milliers d’années, parlée sur une Terre à quarante-deux années-lumière de sa vie à elle !
Kepler IV-138 est presque à son zénith. Malgré la couverture épaisse des pins, à quelque soixante mètres au-dessus de sa tête, Lola commence à sentir la morsure des rayons sur ses épaules nues.
Il faut bien trois heures de marche pour arriver jusqu’aux restes du vaisseau. Le chemin suit le fond d’un vallon, avant de grimper une colline, pour redescendre en zigzag sur le versant nord. Là, les arbres deviennent plus espacés, laissant une forêt de fougères se développer entre leurs troncs gris. La sente se fraye un passage entre les plantes, qui s’épanouissent comme de gigantesques plumeaux de verdure aussi hauts qu’un homme. La jeune fille porte une machette et un fusil à impulsion, pour le cas où elle croiserait un carnivore en chasse. Mais, depuis dix-sept ans que les naufragés arpentent cette forêt littorale, les animaux ont appris à garder leurs distances et les mauvaises rencontres sont très rares.
Quand la carcasse du vieux vaisseau apparaît enfin, en contrebas de la colline, Lola hésite un instant avant de bifurquer résolument sur une piste presque invisible, qui contourne le lab par le haut, pour ensuite redescendre vers une minuscule clairière étonnamment bien entretenue : la tombe de sa mère. Machinalement, elle arrache quelques rejets de fougères qui se sont aventurés dans le cercle du sanctuaire depuis son dernier passage. Une stèle de bois, dressée à même le sol, marque l’emplacement où repose le corps maternel. Une seule inscription sculptée par William : Mounia Rahim (2260-2306). La sobriété sévère du lieu est brisée par une collection d’objets, colorés et hétéroclites, essaimés autour du monument. Un gros cœur en céramique rouge, une mosaïque de coquillages qui forme les mots : « Pour ma maman chérie », ainsi qu’une multitude de réalisations usées par le temps. Lola s’assied avec un soupir. Elle redresse un peu le cœur et dépose, sur la sépulture, une belle fleur blanche qu’elle a cueillie au passage.
— Pourquoi ? Pourquoi voulais-tu tellement que je naisse, maman ?
Chaque fois qu’elle se retrouve ici, Lola commence son rituel avec cette question. Elle vient « monologuer » avec sa mère comme le dit Elena. Une habitude prise depuis qu’elle est toute petite.
— Tu étais partie pour explorer un nouveau monde… pas pour faire un enfant ! reprend Lola en arrachant nerveusement l’herbe devant ses jambes croisées. Tu ne m’as même pas donné de vrai père, juste un numéro sur un flacon ! Père inconnu, mère décédée… Les grands me répètent que tu n’étais pas folle, que c’est ton amour pour moi, ton désir d’enfant qui t’a fait agir… Je veux bien les croire, mais pourquoi ? Je n’étais qu’un embryon ! Quelques malheureuses cellules que tu n’aurais jamais dû laisser se développer dans ton propre ventre ! Est-ce que je n’étais pas plutôt une expérience ? Quel genre de femme peut porter un bébé pendant neuf mois, trahir ses compagnons et sa mission dans le seul but de cacher une grossesse ?
Comme lorsqu’elle était petite, la voix de Zven lui répond dans sa tête :
— Une femme qui a le bonheur de sentir la vie germer en elle ne peut pas la refuser. Une naissance est un don bien trop rare.
— Quel bonheur ? s’insurge Lola. C’est égoïste de concevoir un enfant et de le laisser se développer, tout en sachant pertinemment qu’il grandira dans un monde où personne n’a encore jamais mis les pieds !
— Le monde est un mystère, et, si nos ancêtres créateurs n’avaient pas fait ce même choix, nous n’aurions pas l’immense privilège d’exister…
— Tu racontes n’importe quoi ! Tu ES n’importe quoi, et, moi, je t’écoute !
— Pourquoi te mets-tu en colère contre moi ? Tu avais besoin de quelqu’un pour te confier, alors me voilà…
Mais Lola n’entend plus, elle fulmine en se rendant compte qu’elle parle de nouveau avec son ami imaginaire ! Depuis qu’elle a rêvé de lui, sur la colline au chêne, il revient régulièrement s’immiscer dans ses pensées, comme quand elle était petite. Où est le problème ? se dit-elle en se relevant. C’est juste commode et agréable de s’inventer un ami, car, contrairement à autrefois, elle sait très bien que Zven n’existe pas.
Mais, comme Mike lui a appris qu’il ne faut jamais finir une discussion sur une note de colère, elle chuchote avant de s’en aller :
— Bon… Je t’aime quand même, maman.
Puis elle ajoute, par dérision :
— Toi aussi, je t’aime, Zven.
Un peu plus tard, elle est devant la porte, découpée au chalumeau, dans la carlingue du lab. Il ne demeure du vaisseau que ce tronçon d’une vingtaine de mètres sur huit de large et cinq de hauteur. Le reste, quand il n’a pas été utilisé pour construire le camping, s’est désintégré au contact de l’atmosphère de Kepler IV-138/c. Elle doit baisser la tête pour entrer et faire attention de ne pas se griffer à la double paroi de revêtement isolant déchiqueté. L’intérieur est constitué principalement du laboratoire de l’ Explorer I , d’une minuscule salle de réunion, dont la table et les fauteuils se trouvent maintenant au camping, et des quartiers d’habitations. Sept cagibis étroits ne pouvant contenir qu’une couchette, avec des rangements intégrés dans les parois et une tablette rabattable faisant office de bureau. Lola entre dans la chambre de sa mère et s’allonge sur le lit. Il y a encore quelques photos accrochées sur les murs et elle sait que les affaires personnelles de Mounia se trouvent toujours enfermées dans les placards. Les autres cabines sont vides, les survivants du crash ont, depuis longtemps, emporté tous leurs souvenirs avec eux, au camping.
On frappe discrètement à la porte entrouverte :
— C’est toi, Lola ? demande Mike en passant la tête.
Fini de rêvasser, que vivent les mathématiques et le chinois !
— On est obligé de faire du chinois ? le supplie-t-elle avec une moue.
— Non, bien sûr…, répond Mike dans sa langue maternelle. On va surtout se concentrer sur l’inventaire… faire une liste des priorités.
Ils s’affairent pendant plus de trois heures… en chinois. Son professeur du jour est un compagnon passionné qui arrive toujours à ses fins, sans même qu’elle ne s’en aperçoive. Exobiologiste de formation, il peut parler des heures entières sur la flore et la faune de Perle. Quand il annonce enfin qu’ils ont assez travaillé, il est trop tard pour repartir au camping. Passer la nuit dans l’espace confiné du lab ne leur dit rien non plus, ils se mettent donc en marche pour la grotte, après avoir prévenu les autres par radio. Située à une demi-heure à peine, elle avait été découverte par les rescapés du crash, par hasard en cherchant un passage vers le fleuve.
— Heureusement pour nous, l’ Explorer I s’est écrasé sur Perle, alors que Petit f commençait déjà à s’éloigner. Nous étions en phase descendante, imagine, raconte Mike, une moitié de lune, aussi grosse qu’une grande roue de fête foraine, qui traverse le ciel !
Lola sourit tout en marchant, Mike compare Petit f à des choses qu’elle n’a jamais vues, à part en vidéo. Mais elle connaît l’histoire par cœur. Réfugiés dans l’épave avec Mounia mourante et un nouveau-né dont ils ne savaient que faire, les grands avaient commencé à explorer les environs, malgré les vents extrêmement violents, les orages magnétiques et la température, qui ne descendait pas au-dessous de cinquante degrés. Une recherche nécessaire, car le module d’épuration ne fonctionnait plus, leurs réserves d’eau potable diminuaient et la pluie, qui tombait principalement sous forme de bruine tiède, était irrécupérable. Six jours après la catastrophe, Jonathan et William avaient trouvé un canyon aux versants abrupts, qui était, en fait, un ancien lit du fleuve. Là, sur l’une des parois rocheuses, à plusieurs mètres du sol, ils avaient découvert l’entrée d’une cavité dans laquelle coulait un filet d’eau douce. Seule Mounia ne connut jamais la grotte. Elle mourut quelques jours avant, en leur demandant d’essayer de lui pardonner…
Mike et Lola n’ont plus à descendre en rappel jusqu’à l’abri providentiel, ils empruntent un sentier sinueux, creusé par l’érosion au fond du ravin, pour prendre l’escalier de planches et de corde qui accède maintenant au refuge.
* * *
— Pourquoi as-tu dit que j’étais n’importe quoi ? demande Zven.
Ils sont assis sous le grand chêne, au sommet de leur colline. Zven la contemple de son regard bleu et inquisiteur. Il faut qu’elle s’habitue à son apparence, qu’elle puisse lui parler sans penser à son corps musclé ni à son sourire tellement craquant !
Il rougit légèrement et baisse les yeux :
— Je suis comme tu as envie de me voir. Mais tu n’as pas répondu à ma question.
— Tu n’es pas n’importe quoi. Je me suis mal exprimée parce que j’étais en colère contre moi-même, commence Lola, en se demandant pourquoi elle prend tant de précautions pour ne pas blesser l’amour-propre d’une chimère !
— Une chimère ! s’écrie le jeune homme, surpris. Je ne comprends pas, tu crois que je n’existe pas ?
Aïe ! Elle a encore oublié que, dans son esprit, il n’y a pas de place pour son intimité : Zven fait partie d’elle-même, il partage donc ses pensées les plus secrètes. Eh bien ! songe-t-elle, il est temps qu’il sache la vérité :
— Je t’invente parce que j’ai besoin de toi, dit-elle, le plus gentiment possible. Je suis seule. Les grands ne semblent pas s’en rendre compte, mais j’ai tellement envie d’un ami du même âge que moi ! Un garçon comme toi, qui ne me regarde pas comme sa fille ou sa sœur. Quelqu’un qui pourrait m’aimer comme…
Sa voix s’étrangle dans sa gorge. Elle se sent soudain si bête de s’épancher ainsi avec son propre rêve ! Elle doit absolument parler avec Elena ! Pourtant, c’est Zven qui la prend dans ses bras. Il la tient serrée contre lui et la berce doucement :
— Qu’est-ce que tu racontes ?
— Tu n’existes que dans mes songes. Sur Perle, il n’y a que les grands et moi. Tout ça, ajoute-t-elle en embrassant du regard la colline au chêne, c’est dans ma tête…
— Et dans la mienne… Évidemment que ça n’est pas réel. Mais moi, je le suis ! (Il a l’air sincèrement surpris) C’est toi qui es un mystère pour moi ! Nous nous rejoignons par le langage des âmes depuis si longtemps que j’ai parfois l’impression de te connaître depuis toujours. Pourtant, je ne sais rien de toi, je ne sais même pas qui tu es. Quand nous étions enfants et que nous nous retrouvions ici pour jouer, je te donnais l’apparence de toutes les petites filles qui avaient osé croiser mon regard sans détourner les yeux… Mais toi, tu ne peux pas ignorer qui je suis ? ajoute-t-il, perplexe.
— Tu parles comme si tu avais une vie en dehors de cette colline. Pourquoi fais-tu cela ?
Lola se dégage vivement de son étreinte, son rêve est-il en train de virer au cauchemar ?
— Parce que c’est vrai ! Nous avons tous les deux notre vie ! Tu voudrais me faire croire que tu penses que je suis le fruit de ton imagination ? (Son visage prend une expression douloureuse et il ajoute avec rage) Tout le monde connaît Zven, le fils de Zra ! Personne ne porte ce prénom maudit, à part moi ! Nous ne sommes plus des enfants, Lola, poursuit-il d’une voix tremblante, tu prétends m’aimer, mais, si tu ne veux pas de moi en chair et en os, je pense que nous devons arrêter de nous rencontrer ici. Parce que tout ça, comme tu dis, n’est qu’une chimère ! La prochaine fois que tu me croiseras, regarde-moi dans les yeux… Je te reconnaîtrai. Rassure-toi, je ne suis pas aussi méchant que j’en ai l’air, je ne dirai rien… Je ferai semblant de n’avoir rien vu.
Son corps devient transparent, il va disparaître, sans même un dernier regard !
— Zven ! Ne pars pas ! s’entend-elle crier. Je ne comprends plus rien… Je voudrais tellement de toi en chair et en os, comment peux-tu être aussi cruel !
Lola se réveille d’un seul coup, la phrase résonne dans sa tête comme l’écho d’un cri. Elle a encore rêvé de Zven. Mais, cette fois, le songe n’avait rien d’agréable. Zven a parlé comme s’il avait une existence propre. Il a dit des choses auxquelles elle ne comprenait rien !
Assise sur son lit de fortune dans la grotte, elle jette un coup d’œil sur son compagnon. Étendu sur la même paillasse qu’elle, Mike dort d’un sommeil agité. Arrivés hier dans la soirée, ils ont posé leurs sacs de couchage dans le dortoir : un grand renfoncement dans la roche faisant office de lit commun. Lola se lève en tâtonnant, suit la paroi froide de la chambre jusqu’au boyau étroit qui relie tout un réseau de cavités entre elles. Les naufragés les ont presque toutes aménagées, soit en pièces à vivre, soit, pour les plus profondes, en cellier. Dans la première caverne, les grands ont bâti une mezzanine pour abaisser le plafond et donner un meilleur accès à l’entrée de la grotte, qui se trouve à environ trois mètres du sol. Toujours dans le noir le plus complet, Lola monte l’escalier à tâtons. En haut, un palier où s’entasse un bric-à-brac d’outils, de manteaux ou de paniers, abandonnés devant l’ouverture de la grotte : une fente étroite fermée par une solide porte en bois, construite sur mesure.
Une fois dehors, elle se retrouve sur une plate-forme abritée dans un renfoncement naturel, qui fait comme un petit balcon. Elle s’assied en tailleur, contemple la forêt en contrebas et le ciel sombre de Perle, éclairé par le trio d’astéroïdes. Personne. Un monde presque moitié plus grand que la planète d’où elle vient, et pas un seul être intelligent. À part eux, bien sûr. Les naufragés, les intrus. Une mélancolie profonde lui enserre le cœur, pas étonnant qu’elle s’invente une âme sœur, un garçon qui pourrait la prendre dans ses bras et l’aimer comme dans les films qu’Elena regarde parfois. Si la Terre les a vraiment abandonnés, pense-t-elle tristement, elle ne connaîtra jamais ce sentiment. Jusque-là, son monde imaginaire a suffi à combler ce manque. Zven, le compagnon de jeu idéal de son enfance, s’est transformé en un parfait amoureux de substitution. Peut-être, à travers ses rêves, son subconscient essaie-t-il de lui dire qu’il est temps de voir la réalité en face ? Temps de se consacrer à sa vraie vie sur Perle et aux seuls êtres vivants qu’elle ne connaîtra jamais, les grands.
Les premiers rayons de Kepler IV-138 la réveillent. Un peu surprise de s’être endormie devant la porte de la grotte et tout engourdie, Lola s’étire, bâille et descend l’escalier de planches jusque sur la terre ferme. Pas très loin, il y a des arbustes qui donnent de grosses baies rouges et juteuses en toutes saisons. Ce sera parfait pour le petit déjeuner ! Elle en remplit un panier déniché dans l’entrée de la grotte.
À son retour, Mike l’accueille avec une infusion de feuilles qu’il appelle du thé, même si ce n’en est pas vraiment. Du pain et une pâte d’arachide, rapportés du camping, trônent aussi sur la table. La grande salle, qui fait office de cuisine et de pièce à vivre, est éclairée par une guirlande d’ampoule qui fonctionne grâce à un panneau solaire installé en haut du ravin. Dans la grotte, il n’y a aucune différence entre le jour et la nuit.
— Tu es debout bien tôt, remarque-t-il, en posant un bol fumant devant elle.
— J’ai fait un drôle de rêve… ça m’a réveillée, je suppose…
Lola met son panier sur la table. Ils déjeunent en picorant les baies, tandis que Mike fait la conversation, parlant des aménagements qu’ils devront entreprendre pour rendre leur refuge de nouveau accueillant. Lola, les yeux dans le vide, rêvasse en face de lui.
— Tu n’es pas très loquace ce matin, qu’est-ce qui t’arrive ? remarque-t-il.
— Dans mon rêve, finit par dire Lola, je parlais à quelqu’un qui vit sur Perle… C’était très étrange.
— Tu veux dire que nous n’étions plus seuls, que Perle était habitée comme la Terre ? Moi aussi, je pense souvent à ce que pourrait devenir cette planète… si l’on nous envoyait enfin une nouvelle mission…
— Pas exactement. J’imaginais plutôt quelqu’un qui vit ici, maintenant. Peut-être sur un autre continent…
— Une vie intelligente que nous ne soupçonnerions pas ?
Lola acquiesce avec un léger sourire. Elle sait bien que c’est impossible. Mais Mike la surprend par sa réponse :
— Qui d’entre nous n’y a jamais pensé ? Cette planète est tellement semblable à la nôtre… mis à part Petit f, bien sûr, et le fait qu’elle soit presque une fois et demie plus grande… Pourtant, continue-t-il, la vie s’y est développée comme sur Terre… Parfois, j’imagine que notre bonne vieille planète devait ressembler à Perle, à l’époque où l’Homme n’était qu’un petit bipède qui découvrait qu’il pouvait tailler des outils dans la pierre.
— Ici, les bipèdes vivent sur le Mur et semblent être à un stade d’évolution encore très primitif…, récite Lola, en se souvenant de ses leçons. Mais on ne connaît rien, à part la jungle, autour de la Bahia Rosa ! On ne sait même pas à quoi ressemble l’autre versant de l’Olympe ! Tu ne crois pas qu’une vie intelligente aurait pu échapper aux caméras de l’ Explorer I ?
— Possible… Mais ce seraient tout au plus des bipèdes avec l’intelligence d’un australopithèque. Nous les avons cherchés, ces êtres évolués, mais, s’ils existent, ils ne se sont pas encore répandus sur la surface de Perle, et l’ Explorer I est tombé bien loin du berceau de la future civilisation de cette planète ! Ce qui n’est, peut-être, pas si mal, en fait…
— Et si la Terre nous envoie une mission de secours, et si nous décidons de faire de Perle notre seconde maison, qu’adviendra-t-il de ces bipèdes ?
— Il ne faut pas te torturer l’esprit avec des questions aussi théoriques. Notre seule présence ici change déjà le cours de l’évolution de Perle : les champs de céréales d’Elena, les graines que nous sélectionnons parce qu’elles donnent une meilleure farine ; les oiseaux, que nous appelons des poules, et qui sont à présent domestiqués et ne survivraient plus une journée, seuls dans la jungle… Le chien, qui préfère les restes de nos repas aux poissons qu’il devrait pêcher ! Ce ne sont que des exemples, mais notre présence fait maintenant partie de l’évolution de Perle et nous n’y pouvons rien. Peut-être, ajoute-t-il pensif, est-ce ça l’évolution ? Peut-être que l’être humain est destiné à coloniser l’univers, de la même manière qu’il s’est répandu sur Terre…
Lola sent son exaltation sans pour autant la partager. Elle se rend aussi compte combien son rêve est naïf et pathétique. Elle est bien seule ici. Seule avec les grands et son unique espoir de voir un jour d’autres êtres vivants intelligents réside dans un hypothétique vaisseau qui viendrait de la Terre pour les secourir.
Après leur petit déjeuner, les deux naufragés se mettent en route pour le camping, ils ont encore une demi-journée de marche devant eux. Le chemin se fait dans la bonne humeur, Lola ne pense plus à Zven, elle ne parle que de l’hydravion, bientôt fini, et de l’exploration du Mur prévue par Jonathan.
— Je ne sais pas si William verra les choses comme John, lui fait remarquer Mike. On pourrait s’occuper du Mur après le passage de Petit f, car notre priorité pour l’instant c’est de se préparer au mieux au cataclysme qui va nous tomber dessus !
— Justement ! défend Lola. Si l’hydravion est détruit, tu te rends compte du temps qu’il faudra pour le reconstruire ! Et puis, il peut nous aider à trouver un endroit encore plus sûr que la grotte. C’est bien beau de dire que nous devons protéger le lab, mais comment ? On ne pourra jamais tout entreposer ! En plus de nous, des vivres et des animaux…
Mike soupire, il croit entendre les arguments de Jonathan !
— Je ne suis pas certain que le Mur soit un refuge idéal ! ironise-t-il. Mais on pourrait en effet embarquer un scanner géologique sur l’hydravion pour rechercher un abri plus grand…
— Tu vois, toi aussi tu penses que c’est une bonne idée ! s’exclame la jeune fille en sautillant devant lui. Vous êtes tous pareils, dans le fond, ajoute-t-elle avec entrain : des explorateurs ! Seize années de vie pépère au camping n’ont pas entamé votre soif d’aventure !
— Soif d’aventure ? Tu nous vois comme des aventuriers téméraires ? demande-t-il, entre amusement et surprise.
— Qui d’autre s’embarquerait à destination de la première planète habitable jamais découverte par l’Homme ?
— De sages et réfléchis chercheurs, assez idéalistes pour penser qu’ils contribuent à l’Histoire, et peut-être aussi un peu trop orgueilleux…
— C’est bien ce que je dis, rajoute Lola joyeusement : des aventuriers !
Mike rit en se demandant comment elle a pu se forger une telle image de ses aînés. Pourtant, il n’en reste pas moins flatté, car, même si seize ans de vie sédentaire leur font parfois oublier les raisons de leur présence ici, ils ont tous, intensément, désiré faire ce voyage extraordinaire.
– 4 –


Lola somnole dans le hamac d’Alice, tandis que celle-ci, assise devant un antique ordinateur portable, lit avec une concentration relative. Les lunettes de lecture perchées sur le bout de son nez semblent la gêner plutôt que l’aider. En fait, elles ne sont pas vraiment adaptées à sa vue qui baisse. Cependant, c’est ce qu’elle a réussi à bricoler de mieux à l’aide de verres de microscope et d’une monture en bois, très légère, inventée par William. Il fait particulièrement chaud en ce début d’après-midi et tout le monde, au camping, semble vivre au ralenti. Même le chien, couché devant la case d’Alice, a l’air abruti par la chaleur.
— On doit atteindre les quarante-cinq degrés…, se plaint Lola mollement.
— Quarante-deux, rectifie Alice, en jetant un coup d’œil au thermomètre accroché derrière elle. Tu n’étais pas loin…
— Tu crois qu’on va dépasser les cinquante degrés quand Petit f sera là ?
— Certainement. La dernière fois, nous avions enregistré quarante-huit degrés, alors que nous nous trouvions en phase descendante… D’après mes calculs, lorsque les orbites de Perle et de Petit f atteindront leur point le plus proche, nous frôlerons les soixante degrés… Heureusement pour nous, cela ne devrait durer qu’une journée ou deux…
— J’aurai largement le temps de mourir de chaud !
— Mais non, tu te tiendras bien au frais dans la grotte.
— Pas question que je reste enfermée dans ce trou alors que Zra illuminera notre ciel nocturne… Ça doit être assez extraordinaire, cette énorme planète nacrée et veinée de bronze, suspendue en silence au-dessus de nos têtes.
— En fait, on voit surtout la nuit comme en plein jour. Petit f se trouve, la plupart du temps, cachée par une brume épaisse. La température augmente tellement que l’évaporation des océans crée une couche de brouillard quasi permanente… Mais, comment as-tu appelé Petit f ? demande Alice avec amusement. Zra ?
Lola rougit. Zra est le nom qu’utilise Zven quand il parle de Petit f, cela lui a échappé. Son ami imaginaire semble ne plus vouloir l’importuner, depuis qu’elle lui a révélé qu’il n’était qu’un rêve. Pourtant, elle note, avec une pointe d’agacement, qu’elle ne cesse de penser à lui. Il lui manque.
— C’est un nom que j’avais inventé quand j’étais petite. Ne me demande pas ce que ça veut dire ! répond-elle avec une désinvolture feinte.
— En tous les cas, ta description me paraît assez proche de la réalité. Les quelques photos, prises avec le télescope de l’ Explorer I , nous montrent, en effet, une planète couleur bronze. Tu as déjà regardé ces photos ? Je ne pensais pas que nos rapports d’observation pouvaient te passionner !
— Perle est ma planète, riposte Lola, vexée. Tout ce qui la concerne m’intéresse.
Mais elle ne mentionne pas qu’elle n’a jamais mis le nez dans ces rapports ennuyeux et pleins de chiffres. Sa curiosité piquée au vif, elle se promet de chercher ces photos, histoire de vérifier qu’elles n’ont rien à voir avec l’image imprimée dans sa tête par Zven.
Vladimir s’approche des deux femmes. Il porte un chapeau de paille à large bord, ainsi qu’un tee-shirt à manches longues, au lieu du traditionnel débardeur qui constitue leur uniforme de camping.
— Je vais relever les casiers, j’ai une envie de coquillages pour le dîner de ce soir. Tu veux venir, Lola ?
— Maintenant ! s’écrie Alice. Tu es fou, il fait bien trop chaud pour une sortie en kayak !
— Je préfère les eaux de la Bahia, plutôt que de fondre ici ! Au moins, on pourra piquer une tête.
— Bonne idée ! Je vais mettre un tee-shirt anti-UV et j’arrive.
Lola saute lestement du hamac, suivie du chien, qui semble avoir compris le but de cette soudaine agitation.
— Tu ne veux pas venir ? insiste Vladimir, tandis que Lola disparaît dans sa cabane.
Alice lui lance un regard entendu par-dessus ses lunettes :
— Non merci, je préfère fondre plutôt que brûler ! Nos tee-shirts ne doivent plus protéger grand-chose.
— Peut-être, mais l’atmosphère ici est bien plus épaisse que sur Terre… et nous n’avons pas encore éliminé la couche d’ozone, lui fait-il remarquer.
Alice les observe, tandis qu’ils s’éloignent. Le chien, avec sa démarche d’amphibien pataud, Vladimir, avec son allure d’éternel adolescent, et Lola, volubile et papillonnante. Aucun lien de sang ne les unit, et pourtant, sans même reproduire les attaches familiales traditionnelles, ils forment une véritable cellule soudée. Et tout cela, grâce à Lola. Ce petit bout d’être humain, qu’il a fallu élever et rendre heureux, envers et contre tous. Secrètement, elle remercie Mounia. Sans sa fille, la vie des rescapés n’aurait été qu’une longue survie dénuée de sens.
Lola pagaye de plus en plus lentement. Elle a pris la place devant et sent son compagnon se caler sur son rythme.
— Fatiguée, Lola ? demande-t-il pour la taquiner. On arrive à peine à mi-chemin !
— Tu exagères tout le temps ! Je vois déjà les îles Éphémères.
C’est le nom qu’ils avaient donné aux bancs de sable qui affleurent à marée basse, dans le chenal de la Bahia Rosa. Un endroit magique, une bande de sédiments noirs, entre la dune et la terre ferme qui n’apparaît que lorsque l’océan se retire. Les îles Éphémères n’ont jamais la même forme, jamais la même taille, seules les parties les plus hautes émergent avec une certaine constance. Une prairie de plantes visqueuses et translucides s’est développée dans ce milieu amphibie, créant une touche de verdure au paysage marin. C’est là que les naufragés ont fixé leurs casiers de bois, pour piéger crustacés et coquillages, qui abondent dans la baie. Lola et Vladimir accostent sur l’une des îles les plus vastes. Après avoir remonté le kayak loin sur la plage, afin que le courant ne l’emporte pas, ils commencent à relever les casiers. Ils doivent constamment éloigner le chien, qui voit là son garde-manger personnel. Ils récoltent trois gros crustacés, semblables à des langoustes grises tachetées d’or, et une sorte de poulpe trop fibreux auquel ils rendent la liberté, pour le plus grand bonheur du chien. Ils ramassent également un bon panier de coquillages, des spécimens bivalves, à la chair très goûteuse. Lola cueille aussi quelques poignées de la plante aquatique qui pousse en abondance sur ces îles submersibles. Ils s’en serviront pour cuire les crustacés à l’étouffée ou bien en accompagnement, blanchie, puis sautée à la poêle avec des épices.
— Regarde ça, Lola ! s’écrie soudain Vladimir en brandissant un étrange serpent aux reflets bleutés.
— C’est quoi ?
— Aucune idée ! On va le ramener à Elena, elle se fera un plaisir de le décortiquer pour nous en apprendre un peu plus sur lui.
Il place l’animal frétillant de peur dans un bocal transparent, en prenant soin de lui mettre suffisamment d’eau. Lola soupire devant le visage animé de son compagnon. Vlad, comme tous les grands, voit principalement l’intérêt scientifique de ce petit être bleuâtre qui tourne dans sa prison. Lola, quant à elle, ne peut s’empêcher d’avoir pitié du joli spécimen qui va passer sur la table de dissection d’Elena.
— Tu vas servir la science…, lui chuchote-t-elle, en posant le bocal au fond du kayak.
Puis elle décide qu’elle a bien mérité de s’amuser un peu et, aussi naturellement qu’elle l’a toujours fait, elle retire son tee-shirt et son short pour se baigner. Vladimir ne tarde pas à la rejoindre, tandis que le chien vient tournoyer autour d’eux, heureux d’avoir des compagnons de jeu. Ils nagent longtemps, jouant à se faire couler ou à se laisser emporter par le chien en s’agrippant à sa queue. Vladimir est le premier à déclarer forfait. Étendu sur le sable, à côté du kayak, il reprend son souffle en séchant au soleil. Quand Lola sort de l’eau à son tour, il a un sursaut en voyant sa silhouette mince se découper dans le bleu du ciel. Une silhouette de femme adolescente qui l’émeut d’une manière insoupçonnable. Il imagine un instant sa main caressant la peau bronzée et humide de Lola avant de baisser les yeux, en colère contre lui-même. Qu’est-ce qui lui prend ? Il l’a vue grandir et, dans leur petite communauté, la nudité a toujours été vécue sans tabou. Ils ont traversé trop d’épreuves ensemble pour en être gênés.
— Rhabille-toi vite, on rentre ! lui dit-il, un peu bourru.
— Déjà ! Je n’ai même pas eu le temps de sécher !
Lola s’exécute pourtant sans plus protester. Elle a bien senti le changement d’humeur soudain de Vlad, sans pour autant se douter des émotions qu’elle a provoquées.
Elle met ça sur le compte de Petit f. Cette maudite planète qui arrive, rappelant à ses compagnons la tragédie à l’origine de leur naufrage.
Lola retrouve sa place à l’avant du kayak, un panier rempli de coquillages, d’algues et des trois langoustes grises, sans oublier le bocal avec le serpent bleu, coincé devant elle.
— Vlad, demande-t-elle soudain, tu avais quel âge quand tu es parti de la Terre ?
— 22.
— Ce n’est pas un peu jeune pour une mission spatiale ?
— Ça dépend. À l’époque, tu pouvais embarquer pour la Base Martienne Internationale dès 16 ans. Ce que je n’aurais manqué pour rien au monde !
Lola connaît son histoire : prodige des mathématiques et de physique, avec des parents chercheurs, il avait été admis à la prestigieuse Université Martienne des Sciences Exactes à 15 ans. Son père avait fait des pieds et des mains pour qu’il parte, mais le règlement était le même pour tous, que l’on soit jeune prodige ou simple ouvrier stagiaire, et le garçon avait dû patienter un an avant de pouvoir poser un pied sur la planète rouge. Puis, à 17 ans seulement, il obtenait un master en physique quantique et en astrophysique. Trois ans plus tard, il devenait spécialiste de la théorie du Paradoxe OPERA II et était engagé par son université pour travailler sur les générateurs à tachyons qui devaient propulser un vaisseau habité au-delà du système solaire. Il avait aussi posé sa candidature pour faire partie de la première mission, défiant une fois de plus, la barrière de son âge. Pourtant cette fois, et à la grande surprise des autres postulants sélectionnés, il avait été choisi !
— Tu ne regrettes pas d’être parti ? demande encore Lola. C’est vrai, quoi ! Si tu étais resté sur Terre ou sur Mars, tu serais devenu un chercheur célèbre, tu aurais sûrement une femme magnifique et des enfants…
— Bien sûr que, parfois, je regrette. Mais j’avais 22 ans et déjà dix ans d’études derrière moi. Je me voyais vieillir au milieu de mes instruments de mesure, entouré de chercheurs poussiéreux ne pouvant parler que de tachyons, de Puce de Huan III ou des lasagnes de la cantine ! Je crois que j’étouffais un peu. J’avais besoin d’aventure et d’imprévu, j’ai été servi ! Et puis, tu sais, continue-t-il, on imagine toujours les chances que l’on a ratées, mais je serais peut-être devenu l’un de ces savants poussiéreux, incapable de parler à une femme qui ne soit pas en blouse de laboratoire !
— Mais maintenant, tu es bloqué sur une planète déserte avec, pour toute compagnie, cinq autres chercheurs, une ado et un chien !
— Et alors ? J’adore cette vie ! Vivre en harmonie avec la nature, se lever chaque matin à l’heure où mon corps l’a décidé, étudier quand je le veux, comme je le veux… torturer une ado pour lui apprendre la théorie de Jin Huan {2} ou la physique quantique, j’adore !
Cette dernière remarque lui vaut de se faire copieusement arroser par un coup de rame.
— Sur Terre, continue Lola, moi aussi, je devrais me lever avant le soleil pour aller au lycée et rester enfermée des heures entières, pour apprendre ce que vous m’enseignez ici, au camping et dans le lab ? Je ne crois pas que j’aimerais ça…
— Si tu n’avais connu que cette vie, elle te plairait.
— Mais, imagine qu’un vaisseau vienne nous chercher demain. Sept ans de voyage et me voilà à 24 ans sur Terre. Je serai complètement inadaptée !
— Exactement comme moi, il y a dix-sept ans !
— Mais toi, tu n’étais pas seul et il n’y avait personne sur Perle pour se moquer de tes premiers pas ! Alors que, moi, je deviendrais une sorte de curiosité, un peu comme ce personnage de film, Tarzan…
— Tu serais une star, la fille née sur Perle !
— Je crois que je préférerais rester ici. Vous me laisseriez choisir de rester ? dit soudain Lola, très grave.
— Alors je resterais avec toi.
Elle ne pouvait pas voir le visage de Vlad, puisqu’il se tenait derrière elle, mais elle savait qu’il était aussi sérieux qu’elle. Jamais il ne l’abandonnerait et jamais il ne lui imposerait un choix. Ce dont elle n’était pas convaincue venant des autres. Mais que décideraient-ils ? Rester ou repartir vers la planète qui les avait vus naître ?
* * *
— Si je pouvais rentrer sur Terre demain ? répète Jonathan, en ébouriffant sa tignasse poivre et sel d’un geste machinal.
Il se détourne du moteur de l’hydravion sur lequel il travaille. Kepler IV-138 commence à rougir l’horizon et ils ne vont pas tarder à devoir retourner au camping. Lola a abandonné Vlad sur la plage, au retour de leur pêche, sous prétexte d’aller chercher Jonathan pour le dîner. Elle le fixe maintenant de ses grands yeux inquisiteurs et il voit bien que la question est d’une importance capitale.
— Je ne sais pas, finit-il par répondre, en rangeant ses outils. Je pense que le désir de rentrer chez moi l’emporterait…
— Et si, moi, je voulais rester, demande-t-elle avec appréhension, que ferais-tu ?
— Rester ! Lola, tu as 16 ans et toute ta vie devant toi, s’exclame-t-il en s’approchant d’elle. Pourquoi voudrais-tu rester sur une planète déserte, alors que tu pourrais partir pour la Terre ? Découvrir des pays, des cultures que tu ne connais que par des films !
— Peut-être que j’ai peur… et, si je ne m’y plais pas, est-ce qu’on me laissera repartir sur Perle ?
— Lola… (Il l’attrape par les épaules et lui soulève le menton dans un geste affectueux) La Lola que je connais ferait n’importe quoi pour être la première à piloter ce coucou, elle meurt d’envie d’aller explorer le Mur et de voir enfin Petit f ! Pourquoi aurait-elle peur de découvrir la Terre ?
— Je crois que c’est surtout l’idée de quitter Perle qui ne me plaît pas. (Elle se blottit dans ses bras, comme lorsqu’elle était petite) Vous me laisserez choisir ? demande-t-elle encore.
— Bien sûr, Lola… et je suis certain que tu partiras.
Il soupire en s’écartant un peu d’elle, scrutant son visage inquiet, il reprend :
— Nous avons organisé toute notre vie ici dans l’optique qu’un jour, un vaisseau viendra nous chercher, alors, je suppose que je ne m’interrogerais même pas : je partirais. Et je t’emmènerais ! Je rêve de te faire découvrir notre bonne vieille planète ! Nous ferons le tour du monde et, quand tu seras fatiguée de voyager, nous poserons nos sacs dans la plus belle des citées terriennes : San Francisco ! Si on allait rejoindre les autres, maintenant ? conclut-il avec un sourire complice.
Ils descendent le petit chemin rocailleux qui mène au camping, et, jusqu’au bout, Jonathan n’arrête pas de lui parler avec passion de sa Terre. Des villes pleines de monde et de leurs gratte-ciel, des trains magnétiques, qui relient toutes les capitales entre elles, et de tout ce que les hommes ont inventé et réalisé depuis la fin du Second Moyen Âge. Tant et si bien qu’à leur arrivée devant la grande table du dîner, tout le monde se met à lui parler de sa planète d’origine. La soirée finit dans une ambiance à la fois heureuse et mélancolique, chacun évoquant ses souvenirs d’une Terre qui semble plus appartenir à la légende qu’à une réalité bien tangible, à quarante-deux années-lumière de là.
– 5 –


— Pourquoi es-tu revenue ? demande le garçon avec un air maussade.
Ses yeux bleus la fixent sous une frange de cheveux trop longs. Châtain clair, comme Jonathan sur les vieilles vidéos du vaisseau. Cette ressemblance trouble Lola, elle n’y a pas fait attention auparavant. Assis en tailleur, dans l’ombre du grand chêne, les deux jeunes gens se font face.
— Et toi ? Je croyais que tu ne voulais plus me revoir…
Elle a riposté sur la défensive et, une nouvelle fois, elle a conscience de le considérer comme un être doué d’une volonté propre.
Le regard de Zven s’assombrit, alors qu’il perçoit cette pensée, pourtant il répond :
— Je suis revenu parce que tu me manques. J’ai d’abord été en colère contre toi, je ne comprenais pas pourquoi, après notre dispute, tu continuais à vouloir te cacher de moi. Je ne te demandais pas de crier à la face du monde que tu m’aimais, mais juste un signe. Un geste ou un regard qui m’aurait dit : C’est moi, tu me reconnais ? Ensuite, j’ai réfléchi et ce que j’ai découvert m’a fait peur. Tu ne m’as pas menti n’est-ce pas ? Tu ne sais pas qui je suis ?
Lola n’a même pas le temps de formuler sa pensée qu’il lui répond déjà :
— Non, je ne suis pas le fruit de ton imagination… Mais si tu ne me connais pas, si tu n’as jamais entendu parler de moi, cela ne peut vouloir dire qu’une chose : tu ne vis pas sur Möa.
Elle peut lire l’anxiété dans ses yeux, mais la réponse qui lui vient à l’esprit manque de conviction :
— Je vis dans le seul et unique endroit où il y a des hommes sur cette planète. Et, comme nous ne sommes que sept, toi, tu ne peux pas exister…
— C’est bien ce que je pensais : tu ne vis pas sur l’Île !
Cette révélation le plonge dans une intense agitation, il se relève d’un bond, fait quelques pas, puis, voyant que Lola ne bouge pas, il s’assied à nouveau en face d’elle.
— Qu’est-ce que c’est que ce délire ? De quoi parles-tu ? Les grands, mes six compagnons, corrige-t-elle en perdant patience, se sont abîmés sur Perle il y a dix-sept ans. Je suis née ici. Nous sommes les seuls représentants d’une forme de vie intelligente sur cette planète…
— Perle, c’est ainsi que vous nommez votre terre ? Mon peuple vit sur Möa. Depuis toujours, on nous apprend que notre terre est unique : « Du Limpide, Yls fit jaillir une forteresse pour ses enfants, qu’il nomma Möa, la terre des Hommes ». Mais si tu ne me connais pas, tu ne peux pas habiter ici… Cela veut donc dire qu’il existe une autre terre, une autre île où règne le pouvoir du Limpide…
Cette explication semble le laisser perplexe. Lola, elle, est complètement perdue et un peu déconcertée par les déductions de son ami :
— Il doit y avoir des milliers d’îles sur Perle, je ne vois pas en quoi c’est étonnant ! De plus, nous vivons sur le continent, dans la partie septentrionale…
Mais, celui-ci, tout à son raisonnement, continue :
— Je vais te dire ce que je pense : nous existons tous les deux, mais nos deux peuples sont dans l’ignorance l’un de l’autre. Les sages, ceux qui parlent aux ancêtres créateurs, nous apprennent que le monde est un océan de néant et l’Île des Hommes, la terre unique créée par Yls pour son peuple… Mais ils se trompent ! Que disent tes sages ?
Lola se rétracte devant son regard avide de réponses : elle a peur. Elle est entrée dans le jeu, en faisant « comme si » pour essayer de comprendre ce qui lui arrive, et maintenant son rêve tente de la convaincre qu’il est bien réel.
— Mes sages, qu’est-ce que tu veux dire ? Les grands ? Nous sommes sept ici, et toi, tu n’existes que dans ma tête, c’est bien compris ? Si tu refuses de l’admettre, je ne reviendrai plus !
Cette fois, Zven ne se met pas en colère, alors qu’elle le traite à nouveau de rêve. Il attrape doucement les mains de Lola entre les siennes :
— Non, je ne suis pas le fruit de ton imagination. Nous nous rejoignons ici depuis l’enfance parce que nos âmes connaissent la langue des ancêtres créateurs, mais je vais trouver le chemin qui me mènera jusqu’à toi, et, bientôt, tu me verras débarquer sur le rivage de ton île que tu nommes continent ou Perle…
Lola ouvre grand les yeux, avec l’impression d’avoir été éjectée de son rêve. Cela devient vraiment trop bizarre, elle doit en parler. La nuit est loin d’être finie, mais elle sait qu’elle ne trouvera plus le sommeil. Elle enfile son short et son débardeur et sort sans un bruit de sa case. Le camping est plongé dans le silence. D’un pas prudent, elle se dirige vers la chambre d’Elena, en espérant que Mike ne sera pas avec elle.
— Elena, je peux entrer ? appelle-t-elle, en soulevant doucement le rideau végétal de la fenêtre.
Un grognement inintelligible lui répond. Elle contourne la cabane jusqu’à la porte et, l’instant d’après, se blottit contre son amie. Petite, Lola venait souvent se réfugier dans le lit de la biologiste, après un mauvais rêve, car celle-ci savait l’écouter et la réconforter mieux que personne.
— Qu’est-ce qui t’arrive ? demande Elena d’une voix endormie. Tu as fait un cauchemar ?
— Si on peut appeler ça un cauchemar… Tu te souviens de mon ami imaginaire ? Celui qui venait jouer avec moi quand j’avais 5 ou 6 ans ?
— Bien sûr, dit Elena, celui avec qui tu pouvais monologuer des heures entières et qui t’empêchait de ranger ta chambre !
— Celui-là même… Eh bien, il est revenu.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
Elena tapote son oreiller pour se mettre en position assise. Tout à fait réveillée, à présent, elle écoute Lola lui faire le récit de ses rencontres avec Zven.
— Ça commence toujours très bien, conclut Lola penaude, mais, ensuite, tout dérape. C’est comme s’il existait vraiment, il utilise des mots qui ne veulent rien dire ! Möa, Zra, les sages, qu’est-ce que cela représente ? Ça ne fait pas partie de mes rêves !
Elena soupire, elle a une explication, bien sûr, une chose qu’elle appréhende depuis longtemps en espérant que cela n’arrivera pas : Lola est amoureuse, comme n’importe quelle jeune fille de son âge. Mais Lola vit seule, avec une bande de chercheurs, qui approchent – ou dépassent ! – la cinquantaine, alors, quoi de plus normal que de se créer un amoureux ?
— Tu te souviens, commence-t-elle prudemment, que ton ami imaginaire venait combler un vide bien réel ? Tu voulais tellement un camarade de ton âge que tu as fini par l’inventer…
— Je sais ce que tu vas dire, Elena, répond Lola, sur la défensive. Je ne suis pas complètement naïve. Vous avez toujours évité de me montrer des films ou des livres trop romantiques, et je me doute bien que c’est pour me protéger, encore une fois ! Je sais très bien que je suis à l’âge où l’on tombe amoureuse et que je n’ai personne sur Perle…
— Même sur Terre, les filles s’inventent des princes charmants…, dit Elena, en lui passant un bras autour des épaules. Tu sais, on ne sera pas seuls éternellement. Nous devons garder confiance ! Un jour, un vaisseau viendra nous chercher…
— Elena, j’ai bien compris que mon ami imaginaire s’est transformé en une sorte d’ami idéal, et ça ne me déplaisait pas trop comme rêve. Le problème c’est que je ne contrôle rien et ça me fait peur !
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— J’ai de plus en plus l’impression qu’il a une existence propre et indépendante de moi ! Par exemple, il dit des mots que je n’ai jamais entendus. Il appelle Petit f, Zra !
— Tu ne t’en rends pas compte, mais c’est toi qui dois inventer ces mots. Ton inconscient associe des souvenirs de manière aléatoire… Zra c’est peut-être une abréviation ou un nom propre croisé au fil de tes lectures et qui, pour une raison ou une autre, est resté imprimé dans ton cerveau.
— Peut-être… Mais il a dit qu’il existait, comme moi, et qu’il me trouverait pour le prouver… Tu crois, continue Lola songeuse, qu’il pourrait exister une île sur Perle, avec juste une civilisation. Tellement loin et différente de nous, que nos instruments l’auraient ratée ?
— Ne prends pas tes rêves pour la réalité, Lola ! Une civilisation met des milliers d’années à se développer. Sans oublier que le préalable à toute société, c’est la naissance d’une vie intelligente, et là on parle de plusieurs millions d’années. Sur Terre, l’Humanité est apparue en Afrique, puis s’est répandue sur l’ensemble du globe. L’évolution ne se construit pas dans un petit coin de paradis, elle a besoin d’une planète entière, et d’un nombre considérable d’individus… Si nous avons, en effet, raté une vie intelligente sur Perle, elle ne peut en être qu’à un stade très primitif. Peut-être existe-t-il, de l’autre côté du mont Gargantua, des colonies de primates qui n’ont pas encore découvert l’usage du feu, ou des reptiles qui se servent de pierres pour tuer leurs proies… Mais une civilisation, avec un prince charmant qui vient te parler dans tes rêves ?
— Je sais, dit Lola en s’enfonçant sous le drap, ça ne peut pas exister…
Comme toujours, Elena a trouvé les arguments pour la convaincre. Même si, pour une fois, le raisonnement de son amie lui laisse comme un poids sur le cœur. Un regret sans fondement qui ne veut pas la quitter.
Après un court silence, elle finit par changer de sujet :
— Il y avait autre chose de troublant, mais cela n’a rien à voir… enfin, je pense que cela n’a rien à voir.
— Raconte, l’encourage Elena, tu sais que tu peux tout me dire…
Elena avait depuis toujours endossé le rôle de « mère copine » auprès de Lola, alors qu’Alice était surtout une « mère professeur ». Elle posait des limites, des exigences et pouvait aussi se montrer attentive, mais certainement pas soigner les états d’âme d’une adolescente.
— Tu vas rire, commence Lola en rougissant, mais dans mon rêve, Zven ressemble beaucoup à Jonathan. En moins vieux.
— Ah ! Ça ne m’étonne qu’à moitié. Jonathan est sûrement le plus sexy de nos quatre représentants de la gent masculine…
— Mais, c’est Mike qui te plaît le plus ? demande Lola, sans pouvoir cacher son incompréhension.
— Bien sûr ! Tu apprendras, jeune fille, que l’on peut très bien aimer un homme et en trouver un autre encore plus sexy…
— D’accord, mais… Jonathan, Vlad, William ou Mike, ce sont comme de grands frères pour moi ! Parfois même des pères… Je ne peux pas être amoureuse de Jonathan…
Elena pouvait voir le cheminement de sa pensée s’inscrire sur son visage juvénile.
— Pourquoi pas ? Vous n’avez aucun lien de parenté… Et si tu considérais les hommes de notre mission, comme de très bons amis, à partir d’aujourd’hui ?
— Mais ils m’ont élevée, comme toi et Alice…
— Et alors ? Ça ne fait pas de nous tes mamans ! Je vais te parler franchement, Lola. Nous, les grands, comme tu dis, avons déjà évoqué ça…
— Ça, quoi ?
— Le jour où tu deviendrais une jeune femme, avec des hormones et tout ce qui va avec ! (Les yeux ébahis de Lola lui indiquent qu’elle doit être plus précise… ou moins) Bon, bref, finit-elle un peu gênée, tu as le droit d’éprouver des sentiments pour n’importe lequel d’entre nous, le contraire serait même inquiétant. À vrai dire, reprend-elle, je pensais que tu serais plus attiré par Vlad…
— Pourquoi ? demande Lola, décontenancée par les confidences de son amie.
— Parce qu’il est le plus jeune d’entre nous, et donc, le plus proche de toi…
Lola n’y a pas songé un seul instant. Vlad !
— Mais c’est mon grand frère…, dit-elle, têtue.
— Et Jonathan ?
— Aussi ! Je ne sais plus ! Tu m’embrouilles. Mais lui, tu crois qu’il pourrait m’aimer ? Je veux dire, comme toi et Mike ?
— Je l’ignore, Carina ! (Elena prend la jeune fille dans ses bras) Ne te pose pas trop de questions et suis ton cœur. S’il y a une chose que nous avons apprise ici, c’est bien de ne pas compliquer nos existences avec des jugements moraux. Tu es une femme, à présent, tu peux tomber amoureuse de qui tu veux… sauf de Mike, conclut-elle avec un clin d’œil.
— Mike…, dit Lola en rougissant à cette idée, il est à toi…
— Il n’est à personne, et si tu t’éprenais de lui et que cela devenait réciproque… eh bien, je serais terriblement jalouse ! Et malheureuse, aussi.
— Tu ne m’as jamais parlé comme ça ! Personne ne m’a jamais préparée à ça… Je préfère ne pas grandir et fantasmer sur un ami imaginaire…
Elena serre la jeune fille avec plus de force :
— Mais non, la rassure-t-elle, tu vas grandir, et nous, nous t’aiderons de notre mieux, pour que tu deviennes une femme épanouie.
Lola pose encore quelques questions. L’idée qu’elle puisse éprouver autre chose que de l’affection pour Jonathan, quoique dérangeante, n’est pas déplaisante. Elle fait jurer à Elena de ne pas lui en parler et finit par s’endormir, sans une pensée pour Zven et ses paroles étranges.
Le lendemain matin, Elena se lève tôt, en prenant soin de ne pas réveiller la jeune fille, elle doit mettre les autres au courant de sa conversation avec Lola. Sauf la partie concernant Jonathan, bien sûr, à lui de s’en rendre compte. Elle profite donc du petit déjeuner pour leur résumer la situation.
— Tu as dit quoi ? s’étrangle Jonathan.
— Pour faire court, je l’ai rassurée en lui montrant qu’elle pouvait avoir des sentiments pour n’importe lequel d’entre nous… Bon, je ne pense pas que cela concerne Alice ou moi, mais dans le doute…
— Tu aurais pu attendre que l’on en parle, lui reproche Alice.
— Désolée, mais c’est venu spontanément. Cette petite est en train de se créer un amoureux imaginaire pour étancher sa soif, je devais lui dire qu’elle n’en a pas besoin.
— Tu as très bien fait et personne n’aurait pu s’en charger mieux que toi, intervient William. C’est à nous, maintenant de nous adapter à cette nouvelle situation. Lola a bientôt 17 ans et elle n’est pas notre fille, il va falloir se mettre ça en tête !
— Putain de naufrage…, ne peut s’empêcher de murmurer Jonathan. Ils attendent quoi, sur Terre pour nous sortir de là !
Il se lève et s’éloigne, en colère, refusant d’en écouter davantage.
— Je crois qu’il a besoin de méditer ce qui nous arrive… Nous aurions dû avoir d’autres enfants, la situation aurait été plus tenable…, dit Vladimir.
— La décision de ne pas risquer de nouvelles naissances a été prise à l’unanimité, lui rappelle Alice.
— Je sais… Mais cela ne veut pas dire que c’était une bonne décision… Tu pourrais parfois reconnaître une erreur !