Hérédité

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Cette saga à travers les générations familiales ne peut être qu’inventée puisqu’elle est née du silence qu’engendrent les morts… de ces parcelles de vérités ou de mensonges, de ces histoires qui n’appartiennent à personne dans la quête d’une identité organique où subsiste la recherche du sens de la vie.
Plus loin que le regard des autres qui aurait pu être le nôtre, le hasard se moque de la destinée de deux familles aux attaches rompues. Ascendants et descendants à la dérive sur deux continents, dans un monde où nous sommes tous immigrants. À trop chercher ses origines pour savoir d’où l’on vient pour comprendre où l’on va, on oublie de prendre le gouvernail de sa vie. Sur une mer de tragédies on vogue tant bien que mal à travers les histoires de ces deux familles sur la Saga de l’oubli… On porte en soi l’héritage de tous ces autres sans savoir que le destin génétique existe, qu’il est implacable et sournois, qu’il transcende les générations.
Parce que l’on ne peut échapper à l’histoire de ceux qui ont vécu avant nous et que nous portons leur destin, parce que nous mourrons de leur existence, nous les devinons sans les connaitre, nous écrivons leur histoire sans savoir que quelque part nous sommes inspirés par ces fantômes attachants ou tyranniques…nous leur donnons vie pour qu’ils puissent nous libérer. Mais à quel prix?
Dans un style sincère, parfois touchant, avec un soupçon de prose, l’auteure nous fait découvrir un monde imaginaire transgénérationnel.

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Date de parution 28 octobre 2013
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EAN13 9782897261061
Langue Français

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Aujourd’hui à la retraite, le professeur associé de l’Université Concordia Tilly Janowitz se souvient, dans ses mémoires oubliées suite à un traumatisme crânien, d’Hérédité, le scénario…
« Je suis honorée de m’inscrire à l’aube de ce réci t. Je salue le scénario de film écrit par cette élève de grand talent, ce scénario qui a inspiré ce roman. Diane Leblond a toujours eu mon support dans sa recherche d’une qua lité d’écriture exceptionnelle.
Pour atteindre les grands buts de nos vies et réali ser nos rêves il faut travailler fort et s’investir pleinement. C’est dans ces valeurs que n os parents nous ont mis au monde, c’est ainsi que l’on met au monde, comme la créatio n d’Hérédité, le roman. Un roman, auquel je souhaite le meilleur ainsi qu’à cette aut eure qui est pour moi un être cher, de cœur et d’esprit ».
Tilly Janowitz
À cette auteure dans la vingtaine qui a mis au mond e, dans les années 1980, ces mémoires oubliées.
CHAPITRE DN LE CHANTIER Juillet 1924 l fallait bien que l’on déterre leur mémoire, il fa llait bien que l’on invente ces mémoires, I il fallait bien que quelqu’un le fasse. Cela aurait pu prendre encore quelques générations, mais il fallut que ce soit moi. Comme par magie, une fin d’après-midi d’avril, tout près du jour anniversaire de ma naissance, comme par magie, sur mon épaule, on alla it m’inspirer tous ces morts qui ont vécu pourtant.
Elle avait le bras long et fort, un peu velu, souve nir de ses gènes italiens. Près d’elle, dans un berceau, son petit Clément était endormi. E lle faisait et refaisait toujours le même mouvement, sur la corde étendue. Entre le vieu x hangar et le tambour, les vêtements de travail de son mari. La longue semaine qui se terminait allait lui ramener Aurel pour la relâche du dimanche.
Elle avait pris un rythme plus rapide. Finirait-ell e son panier avant d’entendre, du bas de la côte qui mène au chantier maritime, le son d’ une sirène qui marque, comme une horloge, la vie de ce quartier juché sur les falais es qui tombent dans le fleuve ? Le train de cinq heures est en avance, sous ses pie ds, les planches grises de la galerie vibrent, vibrent. Sans qu’elle ait à bouger la tête, le train entre d ans son champ de vision. Elle aime bien hocher la tête alors que le train s’engage sur le p ont de fer qui enjambe les rues du village. Puis, vient un moment où il n’y a plus de train dans le village de Julia et sa tête tangue. Son petit Clément se réveille et sourit. Dn e douce musique, un air d’opéra italien, fait frémir, à peine, la cordée humide qui s’étire et s’approprie, en cette fin d’été, un soleil beaucoup trop chaud. Et quand elle se met à chanter , comme dans de vieux films musicaux qui n’ont pas encore été tournés à Hollywo od, du fond de son âme, s’échappe ième l’espoir de tous ces immigrants du début du 20 siècle intégrés à des mœurs nouvelles, à l’Amérique.
Les tons exotiques de sa voix modulent sur toutes l es autres cordes à linge du village et l’air d’accordéon qui languit quelque part en so n cœur cache bien la mélancolie dans ses yeux bleu marine.
Elle regardait son premier fils; sous ses paupières refermées, il avait le même regard que le sien et celui de son grand-père Augusto. San s le savoir, elle portait en elle un autre fils qu’elle nommerait Lucien. Elle était née ici, au pays. Quelle était donc cette nostalgie qui l’envahissait à chaque fois qu’elle c hantait ? On dit que les Italiens sont émotifs, pensait-elle. Son petit Lucien encore à l’ état d’embryon reçoit à chaque pulsion, les traces de ce sang qui porte une partie de l’his toire du monde et celui de Julia.
Le train de cinq heures est passé, il est en avance . Dne longue traînée de fumée noire balaie le ciel et s’y fixe, attendant que l’atmosph ère s’adoucisse pour venir ruiner, comme à son habitude, les lessives quotidiennes oubliées sur les cordes à linge au fond des cours. Julia accélère ses mouvements, c’est bientôt l’heure à laquelle tout se précipite; au chantier maritime du village, c’est l’effervesce nce, les dernières secondes qui mènent à la liberté s’écoulent.
Soudés à leurs chalumeaux, les travailleurs à la pe au de bronze sont suspendus entre ciel et terre à une masse de fer, ombre géante de n avire de guerre. L’hypnose est collective, le soleil a tapé tout le jour, tout l’é té; à quelques boulons près, une journée de
congé : les pique-niques sur les plages du fleuve, les excursions aux chutes Montmorency… À la fraîche, le soir venu, les bonnes pipées sur les galeries et le grincement des berçantes jusque dans la nuit. Au fil des secondes qui s’écoulent, rien ne leur se mble plus loin que cette sainte jl’accès aux visiteurs, une bandeournée du seigneur. Près de la barrière qui bloque d’enfants s’amusent en attendant que la sirène déli vre leur père. Aurel upré sort de son office, il porte une chemise blanche, impeccable ma lgré la chaleur étouffante. Sous le bras il a glissé un sac contenant les horaires des ouvriers pour la semaine à venir. — Allez jouer plus loin les enfants, il va y avoir du monde par ici dans pas grand temps. Aurel n’entend pas, en s’éloignant, les enfants qui croient l’insulter en le traitant de boss… Tout en marchant, il empoigne sa montre et presse le pas vers l’horizon bloqué, comme un décor, les flancs d’une immense structure navale en construction à laquelle semblent accrochés des centaines d’hommes. Aurel s’ est arrêté près d’un escalier, il contemple les échafaudages sur plusieurs niveaux, t outes ces cordes, ces systèmes de poulies ne sont pas sans lui rappeler les constructions de Babylone.
La sirène du chantier émet un son perçant, encore p lus strident que tous les autres jnt là tout leur ouvrage, la sirène s’épuiseours. Les torches s’éteignent, les ouvriers laisse un peu. Dn brouhaha humain général prend le dessus sur les bruits métalliques, ils courent tous vers la passerelle principale, c’est l ’heure de la fête. Aurel admire le spectacle de la délivrance. À l’ombre, au travers d u treillis de fer, il aperçoit peu à peu les bottes des hommes qui font vibrer la passerelle. Bi entôt, tous ces pas, en complète cacophonie, ne font qu’un. La passerelle se fend en deux entraînant avec elle la structure et les hommes qui s’entassent, en l’espace de quelq ues secondes, quarante pieds plus bas, dans un fracas d’os brisés et de cris de doule ur.
Ils se sont engagés par dizaine sur la passerelle. ’en bas, c’était comme une forte pluie sur le toit des maisons, une musique déformée par l’approche du sommeil, quand tout prend une dimension démesurée. Puis, ils sont apparus, glissant, tentant de s’accrocher, mais en vain. Les secours sont arrivés , Aurel criait encore et ses hurlements se mêlaient aux autres. Il y avait des hommes resté s suspendus par miracle qui résistaient un peu pour se laisser tomber, épuisés, au bout d’un moment, en s’écrasant sur leurs compagnons.
À la porte du chantier, les enfants s’étaient litté ralement fondus aux clôtures. Ils tentaient de grimper et de franchir les barbelés qu i les séparaient du lieu du drame. L’un d’eux, à bicyclette, s’éloigne en gravissant la côt e du chantier. Plus il s’éloigne et plus les sons d’horreur s’atténuent. Il ne sait pas où il va , il veut crier la nouvelle; en haut de la côte, il prend la première rue qui surplombe le fle uve et le chantier.
Sur sa galerie, Julia calme son petit Clément que l a sirène de cinq heures a éveillé. Voilà que les mots « accident » et « chantier » tou rnent dans sa tête. Pendant que le jeune garçon s’éloigne, debout, sa bicyclette entre les jambes, qui se promène de droite à gauche, Julia regarde tout autour et aperçoit sa voisine. Elle lui fait signe de traverser. Julia descend l’escalier qui donne sur le côté de l a maison, elle croise sa voisine qui a tout compris. Sans dire un mot, elle ira surveiller le petit Clément. La seule et unique ambulance du village fonce vers le chantier. Julia se joint aux marcheurs inquiets qui dévalent déjà la côte sans s e parler. Julia, devant la barrière du chantier où les secours évacuent déjà les premiers blessés, porte la main sur son ventre de quelques jours.
Ave Maria ! L’ambulance surchargée démarre dans un nuage de pou ssière. Aurel apparaît couché
sur une civière de fortune, couvert de sang, le sie n et celui des autres. Julia se voit traversant la foule, se jetant sur Au rel, lui couvrant le visage de chauds baisers. Elle se surprend à contrôler ses émotions, elle se rappelle avoir dit au journaliste qui cherchait à photographier la scène, que tout ça était bien inutile pour Aurel et les autres, qu’il valait mieux les emmener très vite à l’hôpital. ans les yeux de cette Italienne au teint clair, le jeune journaliste avai t vu la fourgonnette inutilisée du journal. Sans avoir à prier de nouveau la Sainte Vierge, Mèr e de ieu, Aurel, son mari, et les autres blessés allaient se rendre à temps à l’hôpital dans la fourgonnette réquisitionnée.
Sur le chemin qui le mène à l’hôpital, Aurel souffr e mais il est heureux, lui, le petit patron survivant; parce qu’au fond du trou, écrasés sous le poids d’autres corps, plusieurs sont morts, d’autres hommes pleurent comm e des enfants en attendant qu’on les dégage. Certains ne seront pas secourus à temps , on entendra leurs pleurs, sur les quais déserts, pendant des années et des années enc ore.
ans le petit village naval, en ce mois de juillet 1924, on n’avait plus parlé de courage et de sacrifice depuis la fin de la guerre. Les héros avaient pris le visage des « self made men » américains. Les combats se livraient chaque j our sur les chaînes de montage toutes neuves, on produisait sans raison patriotiqu e, on allait bientôt consommer au nom de la patrie…
ans le petit hôpital, en cette chaude soirée de ju illet, les lumières étaient tamisées et les corridors, pourtant vides, portaient encore l’é cho du combat qu’avaient mené plus tôt, quelques héros : vingt-deux blessés, quatre morts, sans médailles, sacrifiés au champ de bataille de leur vie d’ouvrier. onnez-nous aujo urd’hui notre pain quotidien.
Aurel, à plat ventre dans son lit, couvert de sueurs, ne parle pas, respire à peine.
Et ce sera l’automne et ce sera l’hiver.
Janvier 1925 Dn hiver insupportable qui colle la peau des narine s et coûte cher en charbon, un mois de janvier qui n’en finit plus de faire cracher du fleuve une bave de vapeur blanche qui recouvre tout, qui s’abat sur le village, qui le gè le de partout. evant la maison upré, stationnée, une grosse voit ure noire fait rouler son moteur. ans l’espace, à contre-jour, une chaise roulante e n bois, impressionnante, frappe de temps en temps le mur de la maison. On hisse, à l’a ide d’un treuil, l’objet humiliant, qu’Aurel, assis bien au chaud sur la banquette arri ère de la Ford, regarde monter jusqu’au premier étage de sa maison. À la fenêtre, Julia guide l’ascension et voilà que la chaise troublante fait son entrée dans la maison. A urel ouvre la portière de l’automobile, Julia, par pudeur, a refermé la fenêtre. Les bras a utour du cou de son beau-père, un costaud à moustache d’une quarantaine d’années, Aur el franchit l’escalier qui le mène chez lui. Julia l’y rejoint pour l’envelopper d’une couverture de laine. Aurel regarde ailleurs, elle l’emmaillote comme un enfant. En équ ilibre instable sur une marche d’escalier givré, le père de Julia, solennel, porte dans ses bras son gendre paralysé, le futur tragique de sa fille. Alors qu’ils entrent da ns la maison, Julia sourit à son père.
Mission accomplie, Aurel est de retour, Julia s’aff aire autour de lui. Augusto s’approche de son petit-fils. Les longues mains aux ongles bie n taillés, presque trop fines pour un homme de cette carrure, les longues mains d’Augusto caressent le visage de Clément. e beaux traits de fille, une beauté encore plus su btile que celle de ses propres filles, un raffinement au masculin. Le grand-père s’interroge, Clément a les yeux de sa mère Julia et sa prestance à lui. Il sera grand et fort, son v isage sera empreint de douceur. À qui
pourra bien ressembler le prochain enfant – fille o u garçon ? Parfois, il passe des heures à contempler son petit-fils, il a l’impression que sa fille a parachevé une œuvre, son œuvre. ans la chambre derrière, sa Julia porte au lit son mari handicapé. Il ne voit pas qu’elle le retire péniblement de la chaise où il s’ était enfoncé, où Aurel aurait aimé disparaître pendant qu’elle chauffait les draps. Il ne voit pas le gros ventre de Julia qui se tend sous l’effort. Il ne voit pas que pour elle rien n’a changé.
ans la chambre, Aurel n’a pas voulu qu’on ouvre le s rideaux, il ne cesse de revoir l’humiliante scène de son retour à la maison, après six mois d’hospitalisation. Lui, entrer dans son logis dans les bras d’un autre homme, plus vieux, un artiste, un étranger, sentimental, le premier amour de sa femme, témoin o mniprésent et parfois gênant, toujours là dans les grands moments, Augusto, l’omb re masculine de sa Julia.
Nouveau marié, alors qu’Aurel portait fièrement sa Julia dans ses bras vers le lieu où ensemble ils fonderaient leur famille, pendant qu’i l gravissait les marches, une à une, la tête de Julia renversée sur son épaule, Aurel pensa it que le bonheur n’était pas loin. Mais, au bas de l’escalier, Augusto, son beau-père, prenait toute l’attention de la jeune mariée. Il gesticulait et parlait fort. Julia, la t ête en arrière, n’avait d’yeux que pour le piano que son père, tel un maestro, portait de ses mains, à distance, jusqu’à l’étage. Le cheval qui servait de treuil, ne comprenait pas les ordres qu’il recevait en italien. Mais le piano montait, montait. Au fur et à mesure que le p iano montait, la joie de Julia faisait battre son cœur; Aurel le sentait bien, ce cœur de femme qui battait pour un piano, et chacun de ses pas lui semblait de plus en plus lourd.
Aurel se rappelle de sa première impression : la ma ison vide ressemblait à un entrepôt, mais le talent d’Augusto qui crée les moulures et d onne vie aux murs de plâtre, lui avait rendu tous ses hommages. Bientôt les meubles de sty le ou de famille, les ornements de Julia, malgré les protestations d’Aurel qui passait des soirées entières à refaire les mêmes calculs, embellirent les trois étages. Et le joyau de l’aménagement décoratif de Julia, arraché de peine et de misère au sens économ e d’Aurel, ce sera le magnifique miroir gravé qu’elle placera dans le salon juste au -dessus du long sofa.
C’est dans ce miroir d’une clarté nouvelle qu’Aurel a découvert pour la première fois, le galbe arrondi, du ventre de sa belle Italienne.
Dn ventre qui aujourd’hui pèse lourd sur sa vie.
1925. ans la chambre aux rideaux tirés, sans éclai rage, Aurel s’accroche à l’odeur précise de l’aisselle de sa femme qui tente de l’in staller confortablement dans son lit, de soutenir par des oreillers le côté gauche de son co rps paralysé. Il a froid, toujours froid et mal de cette impuissance à réchauffer son propre co rps. e sa main droite, chaque jour plus forte, il arrête le bras de Julia en pleine ac tion. Elle a assez forcé comme ça pour une femme qui va bientôt accoucher. Mais le contact de la peau de Julia dans sa main l’a secoué. Son cœur se brise et les morceaux s’éparpil lent, il se sent plus léger, il aurait le goût de parler pendant six mois pour compenser ses six mois de silence. Il respire à nouveau. Alors, il pose doucement sa main droite su r la joue de sa femme, un spasme douloureux s’empare de son épaule gauche. L’amour q u’il porte en lui commande à ce bras immobile, à cette main de cent tonnes de s’éle ver, de s’élever, de bouger. Sur la joue de Julia la main d’Aurel tremble. Sans le quit ter des yeux, branchée sur sa respiration, elle porte elle-même la main morte d’A urel à son autre joue. Avec l’illusion, comme avant, qu’Aurel tient son visage entre ses ma ins, elle se penche vers lui et l’embrasse avec passion.
Tout l’hiver, chaque nuit, le cauchemar recommence. Le train qui siffle et surtout la sirène du chantie r, Aurel qui hurle, Julia qui le calme, l’enfant qui s’éveille et la veilleuse incertaine q ui gicle sa faible lueur, qui éclaire par
saccades les angoisses nocturnes d’Aurel. Les insom nies de Julia ravagent son visage. Le petit être qui l’habite en souffre, elle accouch e plus tôt que prévu.
La maison s’agite pour la première fois depuis des mois. Les deux jeunes sœurs de Julia, Augustine et Éléna, discutent du sexe probab le de l’enfant; la sage-femme s’affaire. Aurel reclus dans un coin, anime nerveus ement sa chaise roulante en bois.
Augustine et Éléna n’ont pas d’enfants, elles ont f ait de lucratifs mais stériles mariages. Comme elles sont belles, se dit Clément assis sur l es cuisses confortables de sa tante Augustine, comme elles sentent « bonnes » les « mat antes ». Clément ira se coucher, c’est l’heure de la délivrance, le cérémonial d’un accouchement qui doit se faire idéalement comme on fait les enfants, sans un bruit. C’est un garçon, un autre garçon, petit, mais viabl e. C’est la Saint-Valentin, on le nommera Lucien, c’était prévu. Aurel contemple son nouveau-né, se rappelle, il y a huit mois, la nuit où Clément avait pleuré à s’arracher les poumons. Épuisée, au petit matin, Julia, petite mère fatiguée, ne demandait qu’à être femme, aimée, enrobée, cela ven ait d’en-dedans. Elle avait le goût de briser sa respiration, de la contenir et puis de tout lâcher. Il l’avait prise différemment, ils croyaient avoir franchi l’interdit, c’était leu r secret.
Voilà que l’enfant était né. Julia était pâle dans ce lit où elle avait peint la vie. Aurel avait avancé son fauteuil roulant dans le cadre de la porte. Il se sentait seul, oublierait-elle l’homme complet qu’il avait été ? Le petit garçon couché près d’elle venait-il d’effacer leur jeune passé ? Aurel passa presque inaperçu lorsqu’il fit marche arrière. Augustine et Éléna cherchaient déjà des ressemblanc es chez le bébé encore tout enflé et bouffi. Aurel tourna le dos à cet enfant qui, pour marquer encore plus sa solitude, portait les traits typiques des Vespucci. Que la vie était dure . Aurel avait pensé que celui-là, conçu avant son malheur, aurait pu lui ressembler, le fai re renaître un peu. Mais non !
Toujours ce regard bleu, ce regard trop bleu d’Augu sto Vespucci.
Avril 1925 Les glaces de quatre pieds qui avaient recouvert le toit de la maison d’Aurel glissaient, dans un fracas infernal, en chutant à quelques pouc es des fenêtres. Aurel était en colère, les petits avaient pris peur; Julia ne contenait pa s la rage de son mari qui fonçait de toutes ses forces avec son fauteuil dans le mur dev ant lui. Et les glaces tombaient, éclataient tout autour de la maison. C’était avril 1925, l’année où l’on dû refaire une partie du toit de tôle parce qu’Aurel avait refusé qu’on y monte durant l’hiver pour dégager la neige épaisse qui s’y était accumulée. ans l’après-midi, Augusto passa à la maison, Julia s’installa au piano. À ses côtés, Clément s’acharnait sur le si. Lucien, le plus jeun e, couché dans un moïse, gazouillait, Augusto lui caressait le visage, celui-là serait fi nalement costaud et porterait un bon nez, comme lui. Il sortit son mouchoir et souffla un gra nd coup dedans. Julia cessa de jouer.
— Papa, voulez-vous quelque chose pour votre rhume, un petit verre de vin chaud ? — Non, ça va, je dois prendre le prochain bateau à la traverse. Je t’ai apporté mon dernier moule, il va protéger ta maison. Augusto déposa un paquet sur la petite table ronde du salon, la petite table qu’il avait donnée à Julia parce qu’elle lui rappelait Carla, s on épouse, la mère de ses enfants qui tirait aux cartes et faisait parler les esprits. La petite table qui bougeait toute seule et qu’il