Histoires de ténèbres et de lumière

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159 pages
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Description

Fermez les yeux. Sombrez. Le monde extérieur s’efface. Votre conscience se brouille. Combien êtes-vous, finalement, à résider dans votre château intime ? Qui vient de se lever tandis que vous êtes allongés ? Qui dirige maintenant ? Qui a pris le trousseau de clés ? D’autres hantent les couloirs de votre demeure. Vous dormez, locataire.


Sous terre, dans un monde parallèle à celui du sommeil, la nuit perpétuelle déroule ses magies. Des comportements étranges s’y développent. La conscience se double d’inconscience, la voix de Dionysos se superpose à celle d’Apollon. Dans les couloirs secrets sous les villes ou dans l’obscurité des grottes, toutes sortes de rencontres qui, d’ordinaire, ne quitteraient pas les domaines du conte et du rêve, deviennent absolument, irrémédiablement jouées. Là-dessous, votre lampe, en repoussant l’ombre, n’y dévoile que de la pénombre, après tout, alors vos pensées s’en teintent.


Je vous propose un petit voyage à l’intérieur de la terre. Vous y découvrirez des rites et des architectures étranges. Y règnent des mots qu’on ne saurait cerner que sur le divan du psychanalyste. Voici vos antipodes, qui pourtant vous fondent et vous structurent. Au grand jour, vous vous en nourrissez.


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Nombre de lectures 5
EAN13 9782924550069
Langue Français

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HISTOIRES DE TÉNÈBRES ET DE LUMIÈRE
ALLAN E. BERGER
© ÉLP éditeur, 2015 www.elpediteur.com elpediteur@gmail.com
ISBN : 978-2-924550-06-9
Image de couverture par l’auteur : Sous la terrasse du château de Saint-Germain-en-Laye
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Introduction : la princesse jivaro
Seul ce soir, je repense à mon enfance, qui fut moche. J’étais un étranger au milieu des racistes. Mais, dans la zone de transition entre la fin de l’adolescence et le début de l’âge adulte, il m’est arrivé des tas de choses que je su is allé arracher aux coffres-forts de la vie. Les gouffres et les forêts en font partie, ainsi que la mer et ses mystères. Mais il y eut aussi des rencontres avec des gens qui existaient de travers. Entre tous, je me souviens d’une dame qui vivait, avec sa vieille mère et des générations de petits chiens astucieux, dans une maison remplie de merveilles issues de la nature. Il y avait dans des tiroirs des diamants bruts énormes, laids mais d’une valeur astronomique, mélangés à des cristaux de sel gemme sales, des crottes de lion fossilisées, des trilobites, de l’or en dendrites et des coquillages.
Assis dans les sofas profonds du “petit salon”, le dos contre un bar en teck et en rotin orné de figures de pirates, j’écoutais mon hôtesse discourir sur un chanteur célèbre qui s’était produit au cabaret de Momus, au dix-neuvièm e siècle naissant ; et tandis que ma vieille amie parlait et fumait et toussait et parlait encore tout en ingurgitant force cognacs, je lisais les paroles des chansons du bonhomme dans un livre minuscule, intituléLes soupers de Momus, que je tenais en équilibre au sommet d’un genou, tandis que mes mains étaient occupées à peigner la tête d’une jeun e princesse jivaro morte un siècle auparavant.
J’ai souvent peigné la princesse, et c’est devenu m ême une expression, pour signifier que je venais tenir conversation dans le petit salo n aux merveilles. Tandis que je dépoussiérais la longue chevelure, mes yeux s’attar daient sur des gueules de requins, des dos de tortues marines, et sur d’énormes cristaux de quartz en provenance des puits de Madagascar. Oh que je les ai regardés, ces cristaux magnifiques !
Des papillons morts tournaient lentement sous les lampes, et la princesse, qui n’avait plus un gramme d’os, me faisait la grimace. Mais el le était mignonne quand même, à travers son visage en cuir ancien. Je suis désolé qu’un jour un voleur se soit emparé de ce petit butin. J’aurais tant aimé continuer à peig ner ma jolie princesse. Car j’en aurais peut-être hérité.
Ce soir je regarde dans la vitrine à ma gauche luir e les ormeaux géants qui me viennent de cette dame, et je soupire. La nuit barbare pèse sur le monde. Je ne regrette rien de chacune des heures passées dans tous ces endroits improbables où je fus jadis, et qui aujourd’hui encore me nourrissent.
Les textes qui suivent illustrent, sans doute assez maladroitement, ce que j’ai retiré de certains de mes voyages aux lisières des royaumes immenses où rien n’est véritablement interprétable qu’à travers le rêve et ses dialogues, dans l’opacité des ténèbres.
Berger
HISTOIRES DE TÉNÈBREs ET DE LUMIÈRE
Allan E. Berger
Ce recueil, qui se passe dans les souterrains où rôdent ancêtres et substrats, contient les histoires suivantes :
souŝ la vieille ville Le voyage aux Kerguelen La Faction La rivière du Géant L’Équinoxe La ŝeconde nef de Vaucroix
Sous la vieille ville
Esprit coincé dans un corps mâle ou femelle, tu es soumis au regard des autres et à toutes leurs attentes. Si tu es une fille, on exige que tu prennes soin de tes fesses, qui doivent être aussi appétissantes qu’une pêche ; si tu es un garçon, il te faudra poser tes couilles sur la table, et montrer que ce sont des pastèques. Mais les squelettes n’ont plus de sexe. Abandonnés au fond du silence, loin des regards, dans leur nuit humide les squelettes sont sans enjeu ; ce qui fait qu’ils sont vertigineusement francs. Aussi, lorsqu’on les rencontre dans l’ombre d’un souterrain, ces grands dénudés te sautent au cœur.
Ville-haute
La carrière serpentait sous les rues et les maisons du centre ancien de L***. Ses galeries, disposées la plupart du temps sur deux niveaux, dataient du Moyen Âge. Le niveau supérieur, le plus proche des caves, était creusé dans le calcaire. La cathédrale sous laquelle nous nous tenions cette nuit-là tirait ainsi ses pierres de quelques vastes salles qui faisaient, sous la nef et ses cryptes, comme un second vaisseau. Quatre-vingt-seize piliers de calcaire brut, alignés en quatre rangées, y montaient la garde. Ici aussi avait été rendu un culte : une figure dans la roche présentait un jeune homme souriant, les mains pleines de flammes.
Dans le niveau inférieur, creusé dans les sables, on pataugeait dans l’eau de la nappe phréatique, les pieds dans l’argile noire parsemée de dents de requins tombées des parois. Venus des maisons du vieux quartier, quelques longs tuyaux de bric et de broc amenaient jusqu’ici des reflux domestiques, en cascades malodorantes que la municipalité affectait d’ignorer. Pour passer d’un niveau à l’autre, il fallait emprunter des puits aux échelles en bois vieilles de soixante ans.
« On peut ainsi traverser toute la ville. Mais ce soir, je vous propose la visite d’unechambre secrète de marchand, au-delà du cimetière. Avez-vous pensé à rendre son trousseau de clés au bedeau ? » L’individu qui nous parlait, grand échalas au nez pensif, avait ses entrées et sorties dans toutes les caves et les églises du secteur. Oui, le trousseau avait été rendu. Plus tôt dans la journée, nous avions exploré tous les recoins de la cathédrale, depuis saforêt, qui est la charpente étalée au-dessus de la fine peau tendue des voûtes – dont les clés percées offrent une vue terriblement indiscrète sur les fidèles alignés quarante mètres plus bas – jusqu’aux plates-formes sommitales des tours, auxquelles on accède par de grêles escaliers à vis qui tournicotent dans des cages à serins ouvertes à tous les vents, à tous les vides, à tous les vertiges. On monte là-haut en rampant, le regard vissé sur les nuages qui sont juste derrière la marche suivante ; on en redescend sur les fesses, et tandis qu’on tremble à l’idée que quelque chose se déchausse et tombe, on voit entre ses cuisses des gens, tout en bas, qui font fourmis sur le parvis minuscule. Le bedeau là-dedans avait virevolté tandis que nous avancions en crabe le long des corniches, au milieu des envols assourdissants des pigeons. Le terrien de base égaré en ces chemins pour chats n’y fait certes pas le fier. Pas de pastèques à exhiber, mais le vent à combattre aux angles extérieurs des tours.
Revenus au sol, et aussitôt engouffrés dans un cellier souterrain garni de bonnes parois bien rassurantes, nous avions poussé de longs râles de soulagement. Notre bedeau, hilare, après nous avoir enfermés derrière une lourde porte en acier, nous avait chuchoté, à travers un guichet aménagé dans la muraille : « Écoutez bien, les enfants ! Vous descendez septante-cinq marches, vous tournez à gauche, à droite et puis encore à droite. Au second pilier vous verrez le dessin d’une diavole au-dessus d’une entrée de galerie. Votre guide viendra de par là. J’espère que vos photos seront belles ! Adieu ! Adieu ! »
Une diavole est par ici un diable unicorne. Après nous avoir trouvés, notre guide – employé aux Archives municipales dans la journée, arpenteur de catacombes la nuit venue – d’un air important nous désigna les lointains d’un vaste couloir encombré de tas de terre : « Après vous ! » Puis il changea d’avis, et passa devant tout le monde en rajustant son bonnet à pompon rouge – le pompon, dans les souterrains, frotte contre le plafond quand celui-ci est bas ; en s’agitant sous les aspérités, il vous avertit d’avoir à baisser la tête ; la couleur rouge sert quant à elle à le repérer plus rapidement lorsque, après qu’il ait bien raclé pendant des kilomètres, le petit pompon exténué s’arrache et tombe dans la boue.
Le vieux cimetière
Une demie heure plus tard, abandonnant les salles et les hauts couloirs dans lesquels nous avions jusqu’alors circulé, nous empruntâmes une rampe étroite qui grimpait dans un étage annexe où avait été exploitée jusqu’à la Révolution une roche beaucoup plus dure, au grain fin, que partout en pays de calcaire lutétien on nomme typiquement le “Banc Franc”. À l’époque où ces ateliers fonctionnaient, fournissant de la pierre pour les demeures bourgeoises et les parapets des ponts de la région, s’étendaient en surface des terrains vagues qui séparaient alors le bourg de ses fortifications. On y menait paître les moutons, on y faisait des manœuvres, on y enterrait la population.
Notre parcours souterrain faisait par ici une boucle, obligatoire pour contourner des maçonneries récentes, qui nous faisait passer sous l’ancien cimetière avant de nous ramener vers un très vieux secteur niché contre les murailles du nord, près de l’Ostium Flanderensis,ouvre sur la qui vaste plaine de Thiérache. C’était là que jadis s’alignaient les maisons des marchands, hautes, étroites et profondes, chacune surmontée d’un entrepôt aux parois ajourées pour laisser circuler l’air. On mettait ainsi les grains, les épices et les textiles sous les toits ; dessous venait l’habitation du marchand, sur un ou deux niveaux ; au rez-de-chaussée se trouvaient l’officine et ses bureaux ; au sous-sol s’entassaient d’autres marchandises nécessitant le frais de l’ombre. Dans un second sous-sol, auquel on accédait par une trappe cachée, il y avait systématiquement une salle, ornée de colonnettes, qui menait par divers escaliers jusqu’aux carrières, où l’on se réfugiait aux jours d’invasion.
Mais il y a eu parfois, entre cette dernière salle et le premier niveau des carrières, encore une pièce, creusée dans les marnes et les caillasses ; et cette pièce était jadis tellement secrète que, dans la maison, seul le maître avait connaissance de son emplacement et du chemin pour s’y rendre : lachambre secrète de marchand,très rare puisqu’on n’en connaît que trois pour toute la ville. On y trouve gravés des symboles, des insignes aujourd’hui incompréhensibles ; de riches stalles ornementées y sont creusées dans la roche, des restes de tables achèvent d’y pourrir, des traces de couleurs sur les parois attestent que ces lieux étaient jadis peints ; mais à quoi tout cela pouvait-il bien servir ?
À cet instant, notre guide s’arrêta et nous regarda : « Je vous préviens, maintenant il va nous falloir ramper dans quelque chose de singulier. » Il dirigea le faisceau de sa torche vers le fond : un enchevêtrement de branchages crayeux faisait terril à la base d’un ancien puits d’aérage, et obstruait presque entièrement la galerie. Seule une mince tranchée collée contre la paroi de gauche permettait de franchir l’obstacle. « Ce sont les morts du vieux cimetière. Regardez à vos pieds… » Le sol terreux, bien remué par d’innombrables passages, laissait entrevoir quelques gros nodules bruns qui n’étaient pas des silex. Je reconnus des têtes de fémurs. « Lorsque le secteur a été urbanisé vers 1860, les ouvriers ont vidé le terrain et tout entassé ici. » Ils avaient jeté les ossements dans ce puits dont on devinait l’ouverture au plafond. Personne, sous terre, ne s’était donné la peine de les ranger.
Troisautrestrousdanslevoisinageservaientainsid’ossuaires,quivomissaientleurscontenusdanslesgaleriesdelacarrière.Onsesentait
Troisautrestrousdanslevoisinageservaientainsid’ossuaires,quivomissaientleurscontenusdanslesgaleriesdelacarrière.Onsesentait atteint par le manque de respect avec lequel les anciens morts avaient été traités. « Donc, voici une étroiture creusée dans des squelettes. Allez-y un par un, et ne vous frottez pas trop aux ossements car la tranchée est fragile. On la restaure assez fréquemment, mais les tassements dans le puits finissent toujours par la faire plier, et je vous garantis que personne n’aime à rester coincé là-dedans quand ça s’éboule. Alors soyez attentifs. Qui veut commencer ? »
Ici comme à Paris, il y avait donc des catacombes où l’on avait entreposé les morts des cimetières de quartiers voués à disparaître. Puis le rouleau compresseur de la spéculation foncière avait tout effacé sous les immeubles de rapport. Je me penchai vers l’entrée du boyau ; il y régnait une odeur étrange. C’est cette même odeur que j’ai retrouvée hier en ouvrant un carton plein d’allumettes, et qui m’a relancé dans ce souvenir : l’odeur pénétrante et inoubliable des ossements, l’odeur du phosphore qu’ils dégagent et qui, dans un milieu clos, finit par tout imprégner. Quand je mets le nez dans ce carton, je ferme les yeux et je vois les branchages du souterrain.
La trémie
Je rampais sur de très vieux os, que la décomposition ramollissait et colorait en marron foncé. D’autres, de couleur miel, avaient meilleure mine, mais c’est qu’ils ne trempaient pas encore dans la terre mouillée du sol ; assemblés en fagots, ils faisaient office de moellons dans la murette bricolée par les visiteurs qui avaient aménagé ces lieux étranges. Les ossements les plus blancs gisaient à l’entrée, sur la surface du cône d’épanchement ; ceux-là étaient d’autant plus clairs qu’une poussière calcaire jamais remuée les recouvrait, grain à grain, petite neige triste tombée du plafond, déposée par le temps lent.
Puis le passage, cessant de longer la paroi rocheuse, s’enfonça résolument au cœur de la trémie, et devint abominablement étroit. Creusé à même les os, étayé de tibias, voûté de côtes, c’était un endroit tellement hors de toute réalité commune qu’il faisait presque rire. La main gauche tendue devant moi, je tâtonnais, la tête chavirée, aveuglé par mon casque qui me retombait sur les yeux. L’autre main allongée contre la cuisse droite, je me tortillais dans ce conduit malcommode, progressant par contractions, comme une larve sans pattes. Mon épaule délogeait de temps à autre un os de la voûte fragile que je ne faisais qu’entrevoir du coin de l’œil ; en fait, ma vision extrêmement réduite ne pouvait que balayer les fagots d’os longs de la paroi de droite, derrière laquelle grouillait un inquiétant fouillis d’où l’esprit extrayait soudain le motif plus régulier d’un crâne dont les orbites, comme de sombres phares, faisaient signaux.
Les colonnes vertébrales, dont beaucoup étaient encore en bon état, ondulaient dans ce paysage immobile, comme des serpents pétrifiés en pleine course ; en les regardant je sentais, juste derrière la peau fragile de la logique, pousser la crainte imprécise de voir soudain toute cette danse figée autour de moi s’animer d’une vie folle et m’emporter. Les jeux de l’ombre sur les os rajoutaient encore à la menace en faisant bouger ce qui ne bougeait plus.
Puis je dus me couler entre les hanches d’un tronc démembré, et ramper sur ses vertèbres. Les os morts saisirent alors entre leurs griffes mes os vifs, frottant, pinçant, prélevant dans ma chair une obole de douleur et y ouvrant en retour la voie d’une intimité profonde, totale, avec les esprits qui jadis avaient habité ces restes au milieu desquels je rampais.
Je dus en outre me vider de tout mon air pour franchir, dans ce corps abandonné, cette étroiture dans l’étroiture : le bassin. C’est alors qu’il faut savoir se concentrer sur sa respiration, et calmement ralentir son cœur, sans quoi l’on étouffe en pleine panique. Chacun d’entre nous, en franchissant ce passage, fut donc seul comme devant le Sphinx.
Après la trémie
« Ferme pas, Chérie, j’arrive ! » déclama le guide en se présentant, à son tour, aux hanches du squelette. Cette fanfaronnade, que la tradition commandait de réciter avec entrain, sonnait faux : on voyait là-dessous s’agiter un désir de refouler l’aveu possible d’une fragilité. C’était en fait laisser à cette dernière toute la place, et les coudées franches, car si nommer un démon l’affaiblit, refuser d’admettre sa force sur soi revient à lui donner les clefs du château, avec toute licence d’y galoper. De piètres blagues ne le repoussent pas.
De l’autre côté, allongé sur le sol jonché d’os éparpillés, dans l’impossibilité de seulement m’accroupir car ici le plafond était très bas, je regardais à travers la trémie fantastique darder les rayons des lampes de mes compagnons qui rampaient encore parmi les morts. Les lumières projetaient sur les parois des ombres beaucoup trop suggestives pour qu’on y reste insensible : des danses macabres désarticulées, des implorations décharnées, des rires inextinguibles. Puis le guide apparut, le visage sérieux, poussant devant lui une moraine de débris qu’il avait arrachés au passage pour l’élargir et le rendre, peu à...