Je ne serai plus jamais seul

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Juliette est recrutée comme aide-soignante dans une maison de retraite très particulière, réservée aux aînés les plus fortunés.


La somptueuse résidence est située à l’intérieur d’un vieux château, qu’on disait autrefois hanté. Aujourd’hui encore, il s’y passe de drôles de choses, telles que des disparitions subites et inexpliquées, qui pourtant n’inquiètent personne.


D’abord éblouie par ce lieu magique, Juliette découvre peu à peu la face sombre du château.


Malheureusement, son destin ne repose que sur la vieille dame du 3ème étage, qui ne parle à personne depuis des années. Seul le récit de son passé pourrait sauver Juliette...


Mais y parviendra-t-elle ?

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EAN13 9791093889344
Langue Français

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ENA L. JE NE SERAI PLUS JAMAIS SEUL Éditions Sarah Arcane
Table des matières Chapitre 1 Dans la cour des grands Chapitre 2 Je l’ai rencontrée Chapitre 3 Rallume cette lumière qui s’est éteinte Chapitre 4 Parfois, pour avancer, il faut revenir en arrière Chapitre 5 Écoute si tu veux, mais n’entends rien Chapitre 6 Si tu ouvres ton cœur Chapitre 7 La nuit dernière, j’ai rêvé que quelqu’un m’aimait Chapitre 8 Jusqu’où peux-tu vraiment aimer ? Chapitre 9 Danse, danse parmi les marionnettes du Ciel Chapitre 10 Loin des yeux, près du cœur Chapitre 11 Si je tombe, tu me suivras Chapitre 12 Le combat commence quand la vie meurt Chapitre 13 Je ne peux pas me briser, je suis en titane Chapitre 14 Essuie tes larmes, je ne serai bientôt plus là Chapitre 15 Ne crois jamais, soit certain Chapitre 16 L’obscurité est ma lumière Chapitre 17 Abandonnée par les anges, abîmée par l’Enfer
*** 1750. Quelque part en Amérique, le long de la côte est. Depuis combien de jours, déjà, la pluie s’abattait-elle ainsi ? Combien de jours, de nuits de galère à trimer par c e temps désolant ? La difficulté seule de distinguer le jour de la nui t rendait ces questions inutiles, car le ciel n’était plus qu’une masse sombre, descendant t oujours plus bas vers les terres. Certains craignaient en secret de le voir bientôt t omber sur les hautes falaises, qui encadraient la côte. Néanmoins, le temps n’était pas aux doléances. Le t ravail avant tout. Porter les poutres à bout de bras. Clouer. Visser. Assembler. Personne ne demandait aux ouvriers de réfléchir. La force de leurs bras suffisait. Tandis que plusieurs esclaves noirs, importés récem ment d’Afrique, maintenaient des fondations extrêmement bancales, rendues glissa ntes par la pluie, d’autres jouaient les équilibristes au-dessus d’eux. À quelq ues pas de là, des bûcherons blancs s’affairaient autour d’immenses chênes. Ils poussai ent des râles tout en sciant les troncs épais, prêts à s’aplatir sur eux à tout mome nt. La peur, ils ne connaissaient pas. Ils obéissaient aux ordres. La sueur des travailleurs se mêlait à l’eau qui tom bait ardemment. Les mains écorchées continuaient à soulever le matériel, sous les hurlements de leur chef, un homme de poigne, qui pouvait aussi se montrer viole nt lorsqu’il estimait la tâche bâclée. De nombreux ouvriers et esclaves en avaient fait les frais, quel que soit leur âge. Le plus jeune avait à peine onze ans. Il porta it à lui seul les tuiles d’argile, zigzaguant entre les flaques, endurant la douleur et les moqueries s ans jamais se lamenter. Les temps étaient durs et incertains. S’ils espérai ent survivre, ils devaient se plier à ces travaux ingrats. Malgré leur manque d’éducation , la plupart étaient parfaitement conscients de n’avoir leur place ni dans la bourgeo isie, ni dans la classe moyenne. Au moment où le chef s’égosillait sur un jeune garç on de quatorze ans, le menaçant d’une barre de fer forgé, un clairon retentit. Suiv irent alors les clapotis des sabots des chevaux sur la terre boueuse. Immédiatement, et tou t en repoussant l’esclave sans ménagement, le chef de chantier rejoignit la dilige nce, qui s’était immobilisée. Le cocher, bien que trempé jusqu’aux os, ne bougeai t pas d’un centimètre, telle une statue de sel. Les cavaliers de la garde, qui avaie nt précédé la diligence de quelques secondes, étaient descendus de leur monture, et for maient un bouclier armé autour du fiacre. L’un d’eux ouvrit la porte et aida trois pe rsonnes à en sortir. Un homme, la quarantaine, son chapeau vissé sur un crâne dégarni, corseté dans un long manteau noir trop étroit, se hâta de descendre le premier. Il s’agissait de James Kingsley, un riche armateur, membre du Conseil du G ouverneur. Peu galant, il attendit à quelques mètres que son épouse le rejoignît. Elle était très jeune et avait le visage innocent, les joues roses et le teint pâle d’une en fant qui sort peu de son cocon. Bien qu’elle tentât de le dissimuler, son ventre rond dé passait de sa cape. Une servante la
suivait de près, une ombrelle à la main, essayant d e garder sa maîtresse au sec. Un autre homme, bien joufflu, les accompagnait. Il s’agissait du pasteur Emilio. Il soulevait sa soutane d’un geste digne, afin de ne p as l’encrasser. Tandis que l’homme de Dieu se joignait au couple, l e chef de chantier les saluait. James Kingsley ignora les bonnes manières pour lanc er un interrogatoire des plus secs : — Où en sont les travaux ? — Monsieur, les travaux avancent bien. Mes hommes a uront sûrement terminé pour le mois prochain et… Rouge de colère, ou des conséquences d’un manteau m inuscule qui l’étriquait de plus en plus, le Britannique aboya d’une voix étouffée : — Le mois prochain ? J’espère avoir mal entendu ! Le chef ne se laissa pas faire. Il tenta d’argument er, à l’aide de tout le vocabulaire qu’il avait réussi à rassembler : — La pluie nous retarde beaucoup, Monsieur. Va nous falloir plus de temps que prévu. Perturbé par ce bouton de manteau qui refusait de s ’ouvrir sur son ventre bedonnant, James Kingsley n’avait pas réellement écouté. — Je me fiche qu’il vente ou qu’il pleuve, répliqua -t-il, je veux que ce chantier soit achevé pour la fin du mois. Est-ce que je me suis b ien fait comprendre ?! Le chef de chantier savait quand il n’avait pas à r épliquer. L’homme face à lui appartenait au Conseil. Alors il se contenta d’un : « oui, Monsieur » et courut se remettre au travail. James Kingsley s’agaça auprès du pasteur : — Des incapables ! Ces petites gens ne sont vraimen t bons à rien ! Ce n’est quand même pas un travail difficile, nom de Dieu !… Pardo n Pasteur Emilio, je m’égare ! M’enfin… quelques coups de fouet ne leur feraient p as de mal ! Sa jeune femme parut choquée. Non par la violence d es idées de son époux, mais par la puanteur que dégageait un esclave de passage , qui la regardait avec envie. Elle s’accola davantage à James, effrayée. Ni le pasteur ni ce dernier ne prêtèrent attention à elle cependant. Ils poursuivaient leur conversati on d’hommes. Si James Kingsley se trouvait tant préoccupé par le retard pris sur la construction du château, c’était que lui-même avait un délai, impos é par son supérieur, le Gouverneur, réputé pour aisément se débarrasser de tous ceux qu ’il estimait indignes de sa confiance. Si l’armateur ne respectait pas le temps imparti, il aurait à répondre de ses décisions devant cet homme colérique. Bousculant la servante avec indifférence, James se précipita soudain à la rencontre d’une nouvelle diligence, entourée de deux cavalier s. Un autre couple descendit. Lui était grand et mince. Son visage était celui d’un h omme d’expérience, qui avait vu du pays. Et en effet, Samuel de Lavallière avait beauc oup voyagé, avant de venir s’établir ici, avec son épouse Marjorie. Moins jeune que Lady Kingsley, celle-ci semblait to utefois plus vive. Soutenant sa propre ombrelle, cette charmante rousse aux yeux ve rts souriait volontiers à qui lui adressait un regard. Les salutations allèrent bon train, puis James King sley, qui masquait un certain malaise par de grandes phrases, présenta le château en construction. Samuel de Lavallière écoutait attentivement, silencieux. Fran çais d’origine, sa maîtrise de l’anglais n’était pas encore parfaite, par conséquent il deva it faire un effort considérable pour comprendre un mot sur deux. Néanmoins, il parvint à saisir l’essentiel, et demanda
confirmation, avec un accent à couper au couteau : — Ainsi, vous n’aurez pas fini pour janvier. Le Britannique s’éventa de sa main, le regard fuyan t. — Oui… euh… mais vous savez, il n’y aura certaineme nt que quelques jours de retard, guère plus. Samuel parut sceptique. Il lança un regard interrog ateur à sa femme, qui lui répondit par un sourire posé. Il reprit donc la parole : — Quelques jours. Pasplous. James acquiesça, excellent comédien. Son estomac n’ était pourtant plus qu’une boule de nerfs et il confia avec discrétion ses dou tes à l’homme de Dieu : — Nous n’aurons jamais terminé à temps, Pasteur Emi lio, vous devez intervenir ! — Je vais prier, mon Fils, je vais prier. — Il le faut ! Votre Seigneur doit me venir en aide maintenant ! Le couple français en avait profité pour visiter le s fondations. Ce futur château était le leur. Le Gouverneur le leur avait offert en écha nge du soutien officiel (et autres arrangements économiques officieux) du riche homme d’affaires français. Car loin de soutenir son pays d’origine dans la guerre colonial e qui l’opposait aux Anglais, entre autres, Samuel de Lavallière avait depuis longtemps choisi le camp des Gouverneurs. Devenu l’un des planteurs les plus riches du contin ent, l’homme avait récemment décidé de confier ses affaires du Sud entre les mai ns de ses frères, et de s’installer ici, avec sa femme et sa petite fille, pour nouer d’autr es échanges fructueux avec le Nord-Est américain. Malheureusement, depuis un an, date du début de la construction, la malchance semblait s’abattre sur le projet. Les soucis avaien t débuté avec l’architecte, qui s’était noyé dans sa baignoire (bien que certains pensent q u’il ne s’agissait pas réellement d’une noyade), puis une tempête avait balayé les pr emières fondations. La moitié des ouvriers furent ensuite emportés par une épidémie d e variole le trimestre dernier. Enfin, et cela depuis des semaines, les pluies torrentiell es s’abattaient sur la région. En conséquence, les travaux accumulaient un retard important. Quelques pessimistes parlaient de malédiction. Lorsque Monsieur et Madame de Lavallière rejoignire nt leurs hôtes, cette dernière s’exprima en français, manifestement excitée par so n idée. Tous les regards se tournèrent vers Samuel, aucun ne comprenant la lang ue française. Celui-ci esquissa un léger sourire en faveur de son épouse, puis traduis it, à sa façon : My épuzveut que le châteausoite bénifié. Il fallut quelques secondes supplémentaires pour qu e tout le monde comprenne. L’homme d’Église fit la révérence devant la Françai se, en répondant poliment : — Avec joie Ma Lady. Les deux couples suivirent le pasteur jusqu’à ce qu e la boue empêche d’avancer au plus près du château. Puis il sortit sa Bible afin de commencer à prier. Les mains jointes, les deux Français remuaient les lèvres, le s yeux fermés, très concentrés. La jeune femme du Britannique, quant à elle, paraissai t davantage fascinée par eux que par la prière. —… par le Père, le Fils et le Saint-Esp… L’orage interrompit la prière de son grondement son ore. Lady Kingsley poussa un ridicule cri de terreur. De la grêle déferla sur eu x, comme des pointes de couteaux effilées et glacées. Les ombrelles de ces dames fur ent transpercées en un instant. Le vent, provenant des côtes, se leva à une vitesse ca uchemardesque, balayant le reste des ombrelles.
Bien que le chef de chantier hurlât de plus en plus fort, sa voix n’était plus qu’un faible murmure dans ce tumulte. Les ouvriers et esc laves couraient dans tous les sens. Les deux couples, ainsi que le pasteur, se précipit èrent vers leur diligence. Les feuillages et les branches des bois alentour tourbi llonnaient, fouettaient, écorchaient les corps et les visages. Lady Kingsley, essoufflée, fut la première à pouvoi r s’asseoir au sec. Elle n’eut pas l’occasion de respirer davantage. Un arbre, que les bûcherons n’avaient pas achevé de couper, s’écroula sur l’ava nt de la diligence, tuant le cocher sur le coup. La jeune femme fut projetée en avant. À quelques mètres de là, le couple français s’était protégé dans son carrosse. Ils firent signe aux Anglais de les rejoindre, après qu e les soldats eurent extirpé la jeune Anglaise des décombres. Elle était encore sous le c hoc lorsqu’elle monta à l’intérieur. La jolie dame française épongea son front avec douc eur tandis que James Kingsley hurlait, hystérique : — Nous allons mourir ! C’est le Jugement dernier ! À travers la diligence, ils ne pouvaient qu’assiste r au triste spectacle. De nombreuses fondations du château s’effondraient les unes après les autres. Les arbres s’écroulaient, massacrant sans distinction ouvriers , artisans et esclaves, prisonniers des murs. Des éclairs, comme personne n’en avait ja mais vu auparavant, illuminaient le ciel sombre chaque seconde. La foudre s’abattait sur l’ensemble du domaine. Les esclaves s’époumonaient, demandaient de l’aide ; d’ autres priaient, croyant à la fin du monde. Le pasteur lui-même, pourtant à l’abri dans la diligence, s’exclama avec horreur, en perdant tout sang-froid : — C’est une malédiction ! Ce château est maudiiiit ! Silencieux, Samuel de Lavallière contemplait altern ativement le chaos et le trio anglais, sans savoir qui il devait trouver le plus affligeant. Bien que les chevaux paniquassent, le cocher réussit à les faire avancer . Tandis que des cavaliers fonçaient en éclaireurs, la diligence suivit, laissant là une centaine d’ouvriers à leur sort. — Ce château est maudit ! ne cessait de s’égosiller le pasteur. Maudit ! Il faut le raser ! Il faut le détruire ! Il répéta cela à plusieurs reprises. Avant de mouri r, écrasé par un chêne.
Chapitre 1 Dans la cour des grands 2026 Éblouissant. C’était tout à fait éblouissant ! Du haut de la falaise, sa longue chevelure blonde a u vent, elle contemplait avec émerveillement le spectacle qui s’offrait à elle : d’un côté, la douceur d’une eau foncée, avançant et reculant sur une plage étroite de sable fin ; le chant mélodieux des oiseaux, poussés par une légère brise de début d’au tomne ; le sable, se soulevant parfois, à la manière de jolies nappes blanches, re venant ensuite à sa place, sous les pas des enfants, dont les éclats de rire résonnaien t jusqu’à elle. De l’autre côté, non loin de cette ligne de sable, le paysage semblait é trangement posséder un second visage, bien moins tendre. Les falaises qui encadra ient en grande partie l’océan étaient violemment frappées par les vagues. Celles-ci s’éta ient souvent révélées bien meurtrières, autant pour les bateaux que pour les i ndividus. Peu à peu, ses yeux reprirent goût à la lumière du soleil. Les touristes, aussi petits que des insectes, vus de cette hauteur, ne l’intére ssèrent qu’un temps. Elle consulta sa montre et poursuivit son chemin. Elle s’était bien trop attardée au sommet du rocher. Quelques minutes la séparaient à présent de l’incon nu. Une nouvelle étape de sa vie approchait. La fin d’une époque aussi. Le cœur batt ant, elle suivait le chemin pavé de la rue la plus chic de toute la côte, priant intéri eurement pour que tout se passe bien. Elle avait échafaudé un scénario dans sa tête, sur ce qu’elle allait dire, faire, mais elle ne savait que trop bien que rien ne se déroulerait de la manière dont elle l’avait prévu. Sa destination, le numéro 14 du quartier des Falais es bleues, surplombait l’océan de toute sa majesté. La grille était particulièrement impressionnante, aussi impressionnante que ce qu’elle entrevoyait à travers. Derrière de nombreux arbres aux essences variées, p rotégeant l’allée principale de leur ombre olympienne, trois bâtiments se laissaien t en partie découvrir. Au premier plan se dressait un château digne des plus beaux co ntes de fées. Autour de cette imposante bâtisse, deux bâtiments neufs, construits avec les mêmes pierres que le château. Le portail revêtait, en lettres capitales, couleur or, le nom de son lieu : « Hôtel-retraite Campbell ». Le concept de « l’hôtel-retraite » avait été conçu ici même, quelques années plus tôt, dans l’optique de réinventer le système d’accueil d es personnes âgées, lesquelles n’intégraient les maisons de retraite que par oblig ation. L’endroit avait ainsi été élaboré comme un hôtel de luxe, un véritable havre de paix, comportant à la fois des appartements privés pour les retraités actifs, et d es chambres pour les plus dépendants. Piscine, spa, institut de beauté, terra in de golf, haras, n’étaient qu’une petite partie des activités proposées sur place tou s les jours, auxquelles les pensionnaires avaient librement accès. Bien entendu , en contrepartie, cet établissement était réservé à l’élite et aux porte- monnaie bien garnis. Néanmoins, le concept de l’hôtel-retraite s’était depuis démocrat isé et s’était répandu dans tout le pays. Dorénavant, les jeunes retraités aux revenus très confortables choisissaient ce
mode de vie et ne conservaient leurs autres proprié tés que pour y passer des vacances. Campbell était un précurseur, un visionnaire qu’adm irait profondément la jeune femme. Elle se sentit soudain si petite face à ce g éant du secteur, que l’idée de faire demi-tour et écouter sa peur plutôt que sa raison s ’imposa furtivement. Heureusement, il ne s’agissait que d’une petite voix sinistre, sa ns grand impact sur ses décisions. Elle appuya brièvement sur la sonnette, tremblante. Deux petites caméras dernier cri, installées au-dessus des grilles, se tournèren t militairement dans sa direction. Elle plaça alors en avant le badge qu’on lui avait remis . Comme rien ne se produisait, elle s’efforça de trou ver une autre issue. Et elle aperçut très vite une petite porte, à gauche du por tail. La porte ouvrait sur une cabane austère, mais parfaitement aménagée. Une femme, à l ’intérieur, ouvrit la fenêtre vitrée qui les séparait, d’un geste nonchalant, presque mé canique. Un sourire figé sur le visage, elle marmonna un vague bonjour, attrapa le badge, le plaça dans une machine pour le faire biper, puis le rendit à sa propriétai re, avant de refermer prestement la vitre, comme si on la dérangeait. Une autre porte, en face, se déverrouilla dans un b ruit sourd. Replaçant son badge autour de son cou, la nouvelle venue traversa l’ent rée, armée de tout son courage. L’allée qu’elle avait repérée quelques minutes aupa ravant, recouverte de pavés clairs, se présentait devant elle. Autour, un gigantesque t errain, dont on ne distinguait pas les limites, abritait arbres et parterres de fleurs de toutes sortes. Des papillons effleuraient son épaule dans leur course folle, tandis que les o iseaux chantaient à tue-tête. Il émanait une paix véritable de cet endroit. À force de rêverie, la jeune femme atteignit les po rtes vitrées automatiques de l’établissement principal, le château, plus rapidem ent qu’elle ne l’avait prévu. L’apaisement de la Nature ne tint pas longtemps. So n cœur s’emballa de nouveau. Comme pour accélérer son épreuve, une petite dame t oute en rondeurs généreuses, la quarantaine, un casque carré brun entourant son vis age, des yeux couleur café cachés derrière une frange épaisse, l’attendait. Un sourir e sincère se dessina sur son visage, tandis qu’elle accueillait la nouvelle venue : — Bienvenue à Campbell ! Bien qu’elle ne soit guère rassurée, l’invitée ne f ut pas en position de reculer. Elle s’efforça de sourire aussi naturellement que possib le, tout en la suivant à l’intérieur. Son hôtesse reprit, la voix emplie de chaleur : — Je m’appelle Mary. Je suis infirmière ici depuis de nombreuses années maintenant. Tu dois être… (Elle tourna quelques feu illes de son bloc-notes.) Juliette Dupuis. C’est bien ça ? Je n’ai pas écorché ton nom ? — Pas du tout !… C’est… je… oui, s’empressa de répo ndre Juliette, particulièrement angoissée. Mary le remarqua : ses années d’expérience la renda ient en effet difficile à duper. Elle tenta d’y remédier, par sa douceur habituelle : — Tu verras, tu vas te plaire ici. C’est une maison de retraite merveilleuse. Juliette sourit, pour la première fois sans se mont rer crispée. Mary lui fit signe de la suivre. Juliette s’exécuta, tel un bon petit soldat. — Juliette Dupuis… ce n’est pas américain comme nom . Tu es de quelle origine ? demanda Mary, pour faire la conversation. — Je suis française. Mais ça fait des années que j’ étudie aux États-Unis. — Tu as un excellent accent en tout cas. Juliette fut touchée par le compliment. Elles trave rsèrent ensemble un long couloir,
puis bifurquèrent à l’intérieur d’un immense salon. Juliette en resta bouche bée. C’était encore plus j oli que sur les photos de la brochure ! Des lustres en cristal, qui semblaient anciens, pen daient du plafond. Les murs étaient habillés de vastes toiles, sur lesquelles o n avait reproduit à la perfection les paysages océaniques des environs de Campbell. Un ma gnifique piano trônait également de l’autre côté de la pièce, près des por tes vitrées. Quelques personnes âgées étaient confortablement installées autour des tables, à jouer aux cartes. Au fond de la salle, sur des canapés, plusieurs dames regar daient la cent vingt-sixième saison d’unsoap operacélèbre, sur l’immense écran plasma. Mary commentait : —Voici notre salon principal. C’est un endroit touj ours ouvert. Les résidents de tous les bâtiments y ont accès librement. Il y a bien en tendu la télévision et la stéréo mais ils ont aussi à disposition des jeux de cartes ou de so ciété, du matériel de couture, et autres loisirs créatifs. Mary se dirigea vers le centre de la pièce, obligea nt Juliette à se déplacer jusqu’à la table d’un groupe de messieurs. L’infirmière les interrogea, d’une voix claire et d ’un timbre légèrement plus fort qu’à l’accoutumée : — Alors Chris, qui gagne ? Juliette n’en revenait pas d’avoir devant elle l’un des plus grands sprinteurs jamaïcains de ce millénaire ! L’ancien athlète se t ourna vers elles, en s’écriant vivement : — Comme toujours ! C’est ce vieux croulant ! Le « vieux croulant » en question, une pipe dans la bouche, bougonna. Mary éclata d’un rire franc, et tout en déposant une main affec tueuse sur l’épaule du perdant, elle poursuivit : — Je vous présente à tous notre nouvelle aide-soign ante, Juliette. J’espère que vous lui réserverez un bon accueil, comme vous savez si bien le faire. Le vainqueur de tarot marmonna autre chose dans sa barbe, toujours bougon. À la plus grande surprise de Juliette, Mary semblait avo ir compris son langage, et elle lui répondit, du tac au tac : — Jean ! Soyez gentil, je vous en prie. Elle est to ute jeune… Et vous êtes deux compatriotes. Juliette croisa le regard de Jean, qui baissa lâche ment les yeux sur ses cartes. Elle n’arrivait pas à comprendre ce qui lui déplaisait t ant chez elle… La nouveauté ? On lui avait enseigné lors de sa formation que les personn es âgées détestaient le changement, bon ou mauvais. Mary, elle, ne paraissa it pas se formaliser. Elle fit signe à la jeune femme de ne pas y prêter attention, tand is que les autres joueurs de la table la saluaient poliment. Juliette leur sourit timidem ent, impressionnée d’avoir rencontré sa première célébrité. Lorsqu’elle eut le dos tourné p our poursuivre la visite, elle entendit Jean marmonner : — Va falloir qu’ils arrêtent de recruter, ça va fin ir par se voir ! Intriguée par sa réflexion, Juliette voulut jeter u n coup d’œil à la tablée, or Mary s’adressa à elle au même moment : — Ce sont souvent les plus anciens qui se retrouven t ici. Les jeunes retraités ont un tout autre mode de vie. Entre leurs nombreuses acti vités, leurs petits-enfants, les sports et les voyages, certains montrent peu le bout de le ur nez. La visite de l’établissement se poursuivit avec l’i mmense salle à manger, puis les