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Je voulais être un Rolling Stone

De
151 pages
Petit-fils d'immigrés arméniens, Azad est un adolescent qui vit dans une petite ville de province. L'étude de la langue française est sa passion mais le côté carcéral de l'institution catholique choisie par ses parents le rebute. Soudain, l'écoute pour la première fois de la chanson Satisfaction viendra enchanter la vie du jeune Azad qui va découvrir sa route située à la croisée de trois cultures : racines arméniennes dont il va se distancier, culture et éducation française et imprégnation anglo-saxonne par le biais de la musique.
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e
Guy Donikian
Je voulais être un Rolling Stone Roman
Je voulais être un Rolling Stone
collection Amarante
Je voulais être un Rolling Stone
Amarante Cette collection est consacrée aux textes de création littéraire contemporaine francophone. Elle accueille les œuvres de fiction (romans et recueils de nouvelles) ainsi que des essais littéraires et quelques récits intimistes.
La liste des parutions, avec une courte présentation du contenu des ouvrages, peut être consultée sur le site www.harmattan.fr
Guy Donikian Je voulais être un Rolling Stone
Roman
Du même auteur Anahide, une mémoire arménienne, L'Harmattan, 2011.© L’Harmattan, 2017 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.editions-harmattan.fr
ISBN : 978-2-343-12537-4 EAN : 9782343125374
Azad et les Rolling Stones
e sont mes joues qui ne me plaisent pas. On dirait un C hamster qui aurait fait des provisions, beaucoup de provisions, comme pour passer un hiver rigoureux. Des joues grosses comme ça, ce n’est pas ce qu’on fait de mieux, et pourtant mon grand-père Iskender semble très fier de ce signe de bonne santé. Et puis, avec la tronche que ça me fait, comment devenir un chanteur de rock ? Seul point positif, mes cheveux ; ils commencent à pousser, leur longueur est presque celle de mes maîtres et je vois bien qu’avec des cheveux plus longs, les rondeurs pitoyables de mes joues s’estompent quelque peu. J’ai horreur des cheveux plaqués sur le crâne, et le volume que je commence à avoir me plaît bien. Je m’observe souvent dans une glace, et en passant ma main dans ma chevelure, j’augmente un peu plus le volume et je me trouve plus esthétique, je crée comme ça un désordre dont parfois on se moque, autour de moi. Mais franchement, autour de moi, dans ma famille, qu’est-ce qu’ils connaissent à l’esthétique, eux qui sont issus de contrées dont on ignore tout ? J’ai quatorze ans et un de mes copains vient de me prêter un disque des Rolling Stones, le dernier sorti m’a-t-il dit. C’est un copain dont les parents sont riches, des « gros riches » donc, comme dit mon père. Et pour mon copain Hubert, prêter un disque, même un 33 Tours, ce
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n’est pas un problème. Hubert sait que j’aime les Stones, je lui en parle souvent. On les écoute souvent avec d’autres, ceux de la bande, sur un juke-box dans des bis-tros, quand on nous admet malgré notre âge. C’est d’ailleurs comme ça que j’ai écouté et réécouté Satisfac-tion des Stones, en faisant sauter les cours le vendredi matin avec d’autres et en me réfugiant dans l’arrière-salle du bistro de l’Hôtel de Ville où trônent un baby et le fa-meux juke-box. On a là l’impression d’être à l’abri, comme dans une caverne entièrement dévolue à la mu-sique et au baby. Le rêve ! On n’écoute que les Stones, et plus spécialement Satisfaction qui nous fascine. Je dis qu’on est à l’abri parce que tous les vendredis matin, on s’y retrouve dès neuf heures pour se cacher du surveillant général du lycée. Quand on fait sauter les cours, il n’hésite pas, ce malin, à aller dans tous les bars de la ville. Une fois, on s’est fait avoir comme ça, et devant des filles qu’on connaissait en plus ! Le surveillant général a hurlé nos noms devant tout le monde, et les filles ont eu peur, et nous, nous étions pétris de honte. Mais ici, dans ce bar, le patron nous aime bien, et il nous tolère malgré notre âge dans cette fameuse arrière-salle que le surveillant général ne connaît pas. La photo du disque me fascine. Je n’arrête pas de la re-garder, détaillant tous les aspects les plus infimes. J’admire la moue des uns, le regard faussement surpris de tous, et surtout cette absence de sourire, le visage volontai-rement inexpressif, anguleux, qui exclut toute amabilité. Des méchants quoi ! Cette pochette, en noir et blanc, je la vénère, tant mes modèles sont exactement ce à quoi je veux ressembler. En bas, accroupi, Brian Jones, qui fixe l’objectif, la tête posée sur une main semblant dire au monde tout le mal qu’il en pense du haut de sa beauté, qui paraît si naturelle et qui lui donne tous les droits, dont ce-lui de détester ceux qui l’adulent. Les autres sont debout,
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les cinq Stones étant coincés entre deux murs. Je me dis que j’aimerais bien savoir où elle a été prise, cette photo, pour peut-être y aller, comme en pèlerinage, pour pouvoir dire aux autres que je connais cet endroit. Jagger est tout en haut, on n’aperçoit que sa tête, comme si on avait vo-lontairement réduit sa place sur la photo, pour lui donner encore plus d’importance. Parce que c’est lui, qui me fas-cine, lui que je peux écouter des heures, dont je peux regarder les rares photos sans me lasser, donnant du sens à chacune de ses poses, qui ne peuvent être que naturelles et qui doivent bien révéler quelque secret. Je retourne la po-chette pour voir et revoir les rares photos et relire tout le texte et les titres des morceaux. Je n’aime pas dire chanson parce que ça renvoie trop à la variété française, que je dé-teste bien sûr. Des titres magiques pour moi, qui sonnent comme l’entrée dans un monde réservé à quelques initiés dont je veux absolument être. Je m’appelle Azad, ça veut dire liberté en arménien. Mes parents m’ont toujours dit que je devais être fier de porter ce prénom. Alors bien sûr, je clame haut et fort à qui je me présente le sens de ce prénom. Sauf que depuis quelque temps, j’ai plutôt tendance à le taire, parce qu’en comparaison des prénoms de ceux qui me fascinent, il a cette rondeur qui ne me plaît plus, comme si en le pronon-çant, c’est toute l’Arménie que sa prononciation convoque, avec ce ton languissant et mielleux qui est à cent lieues de la dureté et de l’efficacité immédiate de la langue de ceux que j’admire. Évidemment, je voudrais m’appeler Mick, en prononçant « i » et non pas « aï » comme certains que je reprends immédiatement, ou Brian à qui ressembler me conviendrait bien aussi. Quand ma mère m’appelle, en traînant sur le second « a », j’essaie même de ne pas répondre, me persuadant pour quelques instants que ce n’est pas moi, qu’il s’agit bien de quelqu’un d’autre, une sorte d’immigré dont on ne sait pas
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